mardi 7 novembre 2017

Quand Kaminski expliquait l'antisémitisme de Céline

Céline en chemise brune par Hanns-Erich Kaminski.
Edition Mille et une nuits, septembre 1997, strictement conforme
à celle publiées par les Nouvelles Editions Excelsior en 1938.


« Il me manque des haines, pensa-t-il. Je suis certain qu’elles existent. Seulement, comment les trouver ? Le soir tomba. Le crépuscule enveloppait la rue d’un brouillard mélancolique. Bien que l’on fût en hiver, Céline n’avait pas ouvert le chauffage central. Il voulait avoir froid, être seul et désespérer. 
Avec précaution il s’approcha de la fenêtre et regarda dehors, sans lever le rideau, attentif à ce qu’on ne le remarquât pas. Cependant, il ne voyait personne… Était-il donc tombé si bas que nul ne l’espionnât, que nul ne le persécutât ? C’est un piège, se dit-il. Ils veulent m’avoir. Ils pensent m’endormir… Me rendre ?… Non, jamais !… Je les provoquerai. Je les forcerai à me haïr… Je ne veux pas me perdre dans une médiocrité qui serait la fin et l’oubli… Je réagirai. Mais il attendait en vain l’étincelle créatrice. Je ne peux pourtant pas les épater par une lavallière et un chapeau à larges bords, réfléchit-il. Le genre bohème a aujourd’hui pour seul effet de rendre les gens indulgents… Essayer d’écrire comme Paul Valéry? Quelques critiques me combleraient d’éloges et je pourrais gagner des prix littéraires de cinq cents francs… Me convertir à grand bruit au catholicisme et entrer dans les ordres ? La bure ne m’irait pas mal, mais ça fait trop ancienne sociétaire de la Comédie Française… Je pourrais aussi empoisonner les membres de l’académie Goncourt. Un officier autrichien a tué tous ses aînés de promotion, en leur envoyant du poison sous forme de pilules contre la faiblesse sexuelle. Seulement, deux cents écrivains français m’en féliciteraient… Il faut trouver autre chose… 
Depuis des semaines déjà, il était à la poursuite d’une idée. N’y avait-il vraiment rien qui les ferait rager ? Il fallait les rendre fous de colère, tous, sans exception, les aristocrates aussi bien que les ouvriers, sans parler des bourgeois. Mais il ne trouvait pas la belle provocation. Il avait beau marcher pendant de longues heures – prudemment, bien entendu, et toujours à l’écart des passants –, la seule chose qu’il découvrait, c’étaient des noms sur des boutiques qui, tout au plus, pourraient servir pour les personnages d’un roman. Le dimanche arriva, encore un dimanche dans ces semaines de détresse ! Céline courait toujours après sa provocation, comme d’autres après une femme, un emploi ou le succès. Il marchait sans but, sans savoir où il était. Il n’aurait pas non plus remarqué qu’il était arrivé au marché aux puces, si son attention n’avait été éveillée par la rencontre inopinée de Paul Morand. Le grand poète était en conversation animée avec deux brocanteurs juifs. Plein de prévenance, il semblait les envelopper d’amabilités, et ses yeux de grand explorateur de pays lointains et de boîtes de nuit se faisaient doux et suppliants. Il leur tendait plusieurs de ses œuvres, comme s’il avait voulu les leur vendre. 
- Qu’est-ce que vous faites ici? demanda Céline d ‘un ton bourru. Votre rayon, c’est les Champs Élysées et les rues adjacentes… 
Paul Morand était visiblement mal à son aise. Il s’empressa de prendre courtoisement congé des deux brocanteurs. Puis il salua Céline d’un sourire un peu forcé, et réussit à l’entraîner dans un café. C’était l’heure de l’apéritif. Les deux hommes ne résistaient pas à l’appel de cette heure sacrée et, bien que Céline ne prît qu’un quart Vichy, ils échangeaient bientôt des confidences. 
- Puisque j’ai beaucoup de sympathie pour vous, je vais vous dire la vérité, dit Paul Morand après quelques verres. Ce n’est pas pour situer une scène que j’ai quitté mon quartier. Je suis allé au marché aux puces, parce qu’il me faut un piston. Vous savez peut-être que je veux poser ma candidature à l’Académie française. J’ai donc besoin de soutiens. 
- Et vous les cherchez au marché aux puces ? 
- Précisément. Ignoriez-vous que l’Académie est tout à fait sous l’influence des Juifs ? Tous les académiciens sont des Juifs et ils tiennent ferme les ficelles des élections. Les deux brocanteurs avec lesquels vous m’avez vu sont justement des Grands Électeurs. 
Céline commença à devenir attentif. 
- Oui, continua Paul Morand, c’est une honte ! Toute la France est sous la domination des Youpins. Connaissez-vous l’histoire de Saumur ?… Eh bien, cette ville est pleine de jeunes Juives, riches et jolies, qui y sont envoyées par les Sages de Sion. 
- Saumur ? 
- Parfaitement. Parce qu’il y a là l’École de Cavalerie. 
- Mais pour quoi faire ? 
- Pour se faire épouser par de jeunes aristocrates. Ne savez-vous pas que les Juifs sacrifient chaque année un certain nombre de leurs filles, pour corrompre ainsi le sang des peuples aryens, en commençant par l’aristocratie ? Hitler lui-même l’affirme dans Mein Kampf 
- Mais c’est abominable ! s’écria Céline. Vous me voyez écoeuré. Il faut absolument empêcher ce crime, et je ne saurais vous dire combien je suis heureux d‘avoir rencontré en vous un homme qui a des lumières en cette matière. 
- Tu parles, mon vieux! je connais les trucs des Youpins, mais je me garderai bien de les emmerder. Ma candidature serait foutue. 
Céline tressaillit. 
- Je suis peiné, dit-il, de vous entendre user d’un langage aussi ordurier. Vos œuvres, si riches d’idées généreuses et profondes, m’ont donné l’habitude d’un tout autre parler. 
- Merde! répondit Paul Morand. Et toi, alors ! 
- Les belles-lettres, soupira Céline, m’amènent quelquefois à m’écarter du véritable langage de mon âme qui m’entraîne vers les contes innocents et les ballets sentimentaux. Souffrez que je vous parle maintenant dans les termes que votre présence m’inspire, d’autant plus que je suis malheureux et désemparé. Vous m’avez laissé entrevoir les possibilités de la belle campagne qui pourrait sauver les peuples aryens de l’influence funeste des Juifs. Unissons donc nos forces et nos talents et partons ensemble. pour cette croisade sacrée !
Mais Paul Morand secoua la tête. 
- Du bidon! Je marche pas. J’ai pas envie de m'faire casser la gueule. 
- Dussé-je en périr, s’écria Céline, je les combattrai ! Désormais je connais ma voie. Je continuerai l’œuvre de Vercingétorix, je rendrai la France aux Gaules et je la purifierai du germe de décomposition qui nous est venu de l'étranger depuis César. Voilà enfin mon sujet ! Il me donnera l’occasion de provoquer tout le monde, de m’attirer toutes les haines et de gagner des millions. Vous m’avez ouvert de nouveaux horizons, mon cher Morand.

jeudi 2 novembre 2017

Une heure avec Louis-Ferdinand Céline par Stéphane Varègues 29 février 1979

Dans Le Matin de Paris du 29 février 1979, Richard Cannavo commente le spectacle Une heure avec Louis-Ferdinand Céline, composé et interprété par Stéphane Varègues


Une heure avec Louis-Ferdinand Céline
Un torrent de mots âpres

C'était une passionnante idée que de vouloir mettre Céline en musique. C'est, aussi, une idée courageuse. Pour Stéphane Varègues c'était, surtout, une envie de toujours: « Je suis farouchement célinien depuis, que j'ai lu le Voyage. Un choc énorme : je me suis senti totalement concerné. » Aussitôt, Stéphane Varègues lit « tout Céline ». Et, ce compositeur qui a mis en musique Prévert et Vian caresse, des années durant, un rêve: adapter des musiques sur les mots somptueux de l'écrivain maudit. Il ne se décide pas, lorsque Arletty, un jour, lui dit: « Le Voyage est un long poème en prose ». Ce sera, pour lui, le détonateur.


Lorsque Varègues chante, on sent passer le souffle glacé de la peur...

A partir de Guignol's Band, Stéphane Varègues compose deux chansons qu'il va, timidement, soumettre à la veuve de Céline. Pour elle, c'est l'enthousiasme et, pour l'encourager, elle lui donne deux textes peu connus de son mari, Le Pont de Londres et Mea culpa : «Emportez ça, vous y trouverez un tas de chansons.»
Il en a trouvé, oui, et il a monté un spectacle qui vous arrive dans la gueule comme un coup de massue. Il y a, dans cette Heure avec Louis-Ferdinand Céline, toute la violence du poète du malheur, sa désespérance et sa hargne, son amour et sa haine. Il y a des arbres morts et des nuages noirs, la guerre aussi, et la férocité des hommes – « Faire confiance aux hommes, c'est se faire tuer un peu », « C'est seulement des hommes qu'il faut avoir peur toujours », «Les hommes mentent trop, ils ne me donneraient pas l'infini » –, il y a le dégoût encore et la folie bien sûr : « Je suis un fou qui se donne aux éphémères. »
Varègues était l'homme qu'il fallait pour ce torrent de mots. Avec sa voix pleine, puissante, parfaitement timbrée, il attaque les mots avec une espèce de rage saisissante, sans fioritures et sans prendre de gants, martelant l'immense piano noir avec une sombre frénésie. Piano noir, costume noir, voix «noire» aussi, semi-pénombre, il y a bien là l'univers torturé de l'ex-médecin de banlieue haïssant ses confrères et fuyant la compagnie des hommes. Il y a, dans le jeu même des trois personnages en scène (Varègues donc, Raoul Delfosse, acteur étonnant, et Catherine Morelle, danseuse gracieuse), les outrances et la dérision de l'œuvre – et de la vie – de Céline, et son désespoir infini - « Je suis à la traîne du monde » - et son malaise : « J'ai commis des crimes, bien des crimes sans le faire exprès, j'ai des remords à en mourir, je serai tué par le chagrin. »
C'est étonnant : les musiques de Varègues collent si parfaitement aux mots que ceux-ci, subitement, semblent être des vers. Quant à Varègues, il semble posséder lui aussi cette espèce d'atroce scepticisme, aux confins de la lucidité. La tête... Tous ça se passe dans et ça brûle de fièvre : « La tête est une espèce d'usine qui marche pas très bien comme on veut. » Et Varègues est un type brut, authentique, en marge de la meute, hors de tout artifice ou du bluff, qui assène ces mots âpres comme un immense cri.
Et puis, en plein milieu du spectacle, rupture de ton avec le Départ de Printil, une saynète délirante, méconnue : dix minutes de rire, qui ne s'imposaient peut-être pas. « J'ai voulu aérer le spectacle. Et puis, ça reste du Céline. J'ai voulu montrer son humour aussi, dont on ne parle jamais ».
Il dit encore : « Si ça pouvait aider à faire redécouvrir Céline, ça serait tout à fait merveilleux pour moi. Ça aussi, c'est une envie secrète. Qu'il soit maudit, pour deux de ses livres mineurs, c'est très dommage : les gens se privent d'un plaisir littéraire rare, car Céline est le plus grand novateur littéraire du siècle, vraiment un géant. »
Lorsque Céline écrivait, lorsque Varègues chante « Je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux pas mourir », on sent passer le souffle glacé de la peur. De se spectacle, on sort un peu sonné, Varègues attend la suite, anxieux.
« C'est la rencontre de ta vie », lui a dit son éditeur artistique.
Quelle rencontre !

Richard Cannavo

Spectacle au Lucernaire, 53, rue N.-D.-des-Champs, Paris


dimanche 29 octobre 2017

ROME: Qui a peur de Céline ? Nouvelle République du Centre-ouest du 30 mars 1982

Dans la Nouvelle République du Centre-ouest du 30 mars 1982 est annoncée la sortie en Italie de deux autres pamphlets de Céline. Le quotidien met en avant les précautions de langage de l'éditeur milanais.

ROME: Qui a peur de Céline ?

Malgré le scandale et les polémiques suscités en Italie par la réédition, en septembre, du pamphlet antisémite de Louis-Ferdinand Céline Bagatelles pour un massacre, la maison d'édition milanaise Guanda récidive et a décidé de publier deux autres pamphlets du célèbre écrivain. 
Ces deux pamphlets, Mea Culpa (1936) et Les Beaux Draps (1941), sont sur le point de sortir en librairie à Milan. Mea Culpa est surtout dirigé contre l'U.R.S.S., où Céline s'était rendu. En revanche Les Beaux Draps est tout aussi antisémite que Bagatelles pour un massacre (1937), à ceci près que l'écrivain « élargit » en quelque sorte son propos et n'y épargne personne, s'en prenant par exemple aussi bien aux Etats-Unis qu'au gouvernement de Vichy.
Pour sa part, l'éditeur milanais, estime plus que jamais que les pamphlets de Céline doivent être réédités: « Il faut faire admettre l'importance de ces textes, qu'il est impossible d'ignorer si l'on veut comprendre le cheminement de Céline », déclare-t-il. 
« Notre position est culturelle et morale, c'est-à-dire contre toute censure, d'où qu'elle vienne », ajoute-t-il en soulignant qu'il n'est « absolument pas proche idéologiquement des positions développées par Céline ».


mardi 17 octobre 2017

Catalogue de l'exposition de Lausanne

En décembre 1977, à Lausanne, "C" comme Céline, un montage de textes de Jean-Philippe Guerlais était joué par Orbe-Théâtre et Athanor-Group. 
Parallèlement, une exposition consacrée à la vie de Céline avait lieu au musée de l'Ancien évêché de la ville. 
Les documents présentés venaient principalement de la collection de François Gibault et des archives du fonds Céline de l'université Paris VII, fonds créé à partir de documents déposés par Jean-Pierre Dauphin. 
Un catalogue de l'exposition tiré à 2000 exemplaires était proposé par Edita SA.


vendredi 15 septembre 2017

Céline dans le Journal de Michel Leiris commenté par Jean-Paul Louis

Céline dans le Journal de Michel Leiris commenté par Jean-Paul Louis, 

extrait de : Le Lérot rêveur n°56 novembre 1992

« Cette latrine » (Baudelaire à propos de George Sand.)

Dans le Journal qu'il a tenu pendant 67 ans, Michel Leiris ne cite qu'une seule fois Céline, alors qu'il a déjà lui-même 77 ans. C'est le moment qu'il choisit pour coucher cette liste de justice :
« Salauds de génie :
Daniel De Foe (pamphlétaire à gages),
Alfred de Vigny (indicateur de police selon Guillemin [sic]J,
Richard Wagner (raciste),
Louis-Ferdinand Céline (antisémite). »



Vingt ans plus tôt, en 1957, Miçhel Leiris déprimé savant et désoeuvré artiste se suicidait aux médicaments. En 1932, il faisait un long voyage en Afrique. En 1937, juillet, il note: «Psychose de guerre: d'abord, la peur qu'il y ait la guerre; puis, l'Idée qu'il y aura nécessairement la guerre. A dater de ce moment, l'on peut souhaiter qu'elle vienne tout de suite. » 
Et le 13 décembre, il dresse l'ironique «palmarès de ma génération» (d'anciens surréalos, suicidés ou fous). Dans sa vie, il se passe encore qu'en juin 1945, Simone de Beauvoir s'étant bourré la gueule au cours d'un cocktail chez Gallimard, il lui « tient le front pour l'aider à vomir». En 1961, il accepte après quelques coquetteries de se faire interviewer pour L'Express, par Madeleine Chapsal.
Je me demande ce que Michel Leiris a pu lire, ingérer et transformer (tel est le métier littéraire) de Céline pour en arriver à cette unique mention d'un écrivain qui lui est si supérieur. A noter la volonté sans doute inconsciente de nuire, l'insinuation menaçante, lourde et sournoise, du rapprochement opéré: «pamphlétaire à gages» qui inaugure la liste ne devrait-il pas aussi s'appliquer à Céline, qui la clôt ?C'était du reste le pauvre argument de Sartre, à une époque où Leiris était très proche des Temps modernes.
La confection de la liste, qui prétend s'étonner de l'alliage possible de deux valeurs aussi incertaines, n 'existe que pour montrer que son auteur ne saurait y être inscrit. Elle ne peut cependant avoir réel début ni fin. La forme est à la fois ouverte et fermement structurée, avec le martellement des parenthèses à la suite de chaque nom comme tiré d'un paquet de cartes - très vieux souvenir à rapprocher: la reproduction dans les livres d'histoire de France, des feuilles de vote des députés de 1792, dont chaque nom ou presque est sombrement suivi de la mention « la mort» - et fait conclure provisoirement à l'esprit d'un pion méthodique et retors. 
C'est pourtant plus compliqué. Après avoir eu une aventure avec une Martiniquaise, Michel Leiris s'avoue à moitié que c'était seulement pour se taper une négresse. Mince alors d'ethnologue! Il est tourmenté par le « racisme ». Mais sa répulsion (la seule véritable qu'il se connaisse) n'est pas si clairement établie. S'il est attiré par la différence, et notamment par la race noire, il ajoute qu'il a une « espèce d'éloignement» pour la jaune. Il se trouve une « sorte de raciste retourné ». A ce genre de formules, on comprend que son Journal a été écrit, non pour être publié, mais comme s'il pouvait arriver qu'il le fût.
Et la race animale ? Le 6 août 1946, il assiste à une « corrida très émouvante», à Bayonne. L'adorateur du cornu pratique le glissement de genre pour caractériser un taureau laid et sans valeur: « une espèce de grande vilaine vache roussâtre »
Michel Leiris, son Journal en témoigne, a conservé du surréalisme l'art de la juxtaposition des phrases, ou des morceaux de discours qui se mangent la queue, et celui de raconter ses rêves nocturnes de manière impressionnante. Mais le grand style ? Tout le monde n'est pas Céline, pour déconner de racisme à plein poumon, ni Baudelaire pour cracher le fiel d'une misogynie renversante.
J.P.L.

Michel Leiris, JournaI 1922-1989, Gallimard, 1992, 960 p.

dimanche 6 août 2017

Revue des deux mondes de mai 2017 : retour sur une polémique

Bonne nouvelle ! Céline fait encore vendre ! Sinon comment justifier la couverture accrocheuse de La Revue des deux mondes de mai 2017 après avoir lu les deux misérables articles qui sont consacrés à l’écrivain génial que l’on aime haïr.

 La une accrocheuse de La Revue des deux mondes de mai 2017
Dans son édito, Valérie Toranian tente de raccrocher la polémique provoquée par le pavé targuievien — somme toute très superficielle car il y aura toujours un fossé entre les amoureux de littérature et les idéologues de la bien-pensance —, de raccrocher la « polémique »  donc, au thème de la revue, « Comment aborder l’écrivain face au pouvoir » écrit-elle « sans revenir encore et toujours à Céline. » La question est curieuse quand il s’agit de Céline. À quel pouvoir a-t-il été confronté ? De même, il est difficile d’écrire sans sourire qu’il a souffert de la censure (du moins de son vivant). Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, son antisémitisme viscéral était partagé par un large lectorat qui faisait de ses pamphlets des succès commerciaux dont son éditeur a largement profité. Ses grands romans de l’après-guerre (que beaucoup considèrent comme ses meilleurs) ont assez facilement trouvé une place qu’ils n’ont plus quittée parmi les classiques du XXe siècle.
Les deux articles consacrés à la polémique sont très brouillons, écrits avec les pieds, sans doute trop vite. Ils ont été choisis pour prendre position entre des avis pas si opposés que cela et laisser à la revue le beau rôle de l’objectivité. Par chance, il n’a pas été fait appel à ce gugusse de Charles Dantzig (membre du comité de rédaction) pour intervenir dans le débat. Vous savez, Dantzig, ce producteur de France Culture qui ne manque pas, pour essayer de se faire un nom, une occasion de dire ou d’écrire que Céline n’est même pas un bon écrivain (comme si dans le cas contraire, cela aurait justifier son antisémitisme !).
Pour résumer les deux articles qui nous concernent, le mieux est de redonner la main à La directrice de la rédaction.
« Pour Stéphane Guéguan (conservateur au musée d’Orsay, Faut-il brûler Céline ?) aucune preuve irréfutable n’est apportée à la thèse du propagandiste stipendié et de la taupe nazie, et encore moins à l’hypothèse qu’il ait appris, dès 1942, et approuvé la solution finale. […] Cette sempiternelle chasse aux sorcières empêche d’admettre la part d’autonomie, de liberté imprescriptible, de la création artistique.
Pour Sébastien Lapaque (journaliste et écrivain, Avertissement aux célinomanes), en revanche, l’auteur de Bagatelles pour un massacre et de L’Ecole des cadavres, […] ne fut ni un pétainiste, ni un fasciste. Il fut pire que cela : un raciste hygiéniste et eugéniste pro-nazi. D’où son mépris pour la collaboration parisienne, qu’il suspectait de boy-scoutisme et de masturbation idéologique. »
Bien sûr, il y a aussi dans ce numéro de La Revue des deux mondes, un petit inédit de Céline (Le Secret d’Etat), une curiosité présentée par André Derval. C’est en fait une lettre de Norvège adressée à Roland Petit pour lui proposer un argument de ballet.
Tout cela était donc bien léger pour justifier la belle photo de « une » et mon achat.
Heureusement, poursuivant ma lecture, je suis tombé sur un article de Marion Dapsance intitulé Une éthique à géométrie variable, sous-titré L’étrange silence des bouddhistes français dans le débat sur l’avortement. Mais cela nous éloigne de notre sujet…


jeudi 3 août 2017

Céline en enfer par Philippe Sollers


Oublions tout ce qu'on a pu dire, et surtout médire, de Céline, plus que jamais l'ennemi public universel. Ouvrons simplement ces petits cahiers d'écolier danois, griffonnés au crayon, en 1946, par un prisonnier du quartier des condamnés à mort de Copenhague. La main qui écrit, pendant dix-huit mois, est obligée, dans des conditions effroyables, de se tenir au style télégraphique. C'est le malheur, l'épuisement, le vertige au bout de la nuit. Céline a voulu aller au diable ? Il y est. Il a traversé l'Allemagne en feu avec sa femme et son chat, il a été arrêté, il s'attend à être fusillé d'un moment à l'autre :
«Je titube bourdonne comme une mouche et puis je vois mille choses comme des mouches, mes idées se heurtent à un énorme chagrin.» «Je suis plein de musique et de fièvre.» «L'envie de mourir ne me quitte plus, c'est la seule douceur.» «Je suis fou.»





On peut détester Céline, il est, je crois, impossible de lire ces cahiers sans émotion. Ce n'est plus ici qu'un damné qui brûle, et qui, chose stupéfiante, ne sait pas pourquoi. «J'ai voulu empêcher la guerre, c'est tout. J'ai tout risqué. J'ai tout perdu.» Il n'est d'ailleurs pas accusé, à l'époque, d'antisémitisme criminel, mais de trahison, ce qui l'indigne, et lui fait citer, comble d'exotisme, le cardinal de Retz: «Une âme délicate et jalouse de la gloire a peine à souffrir de se voir ternir par les noms de rebelle, de factieux, de traître.»

Autour de lui, tout n'est que bruit, fureur, hurlements, douleur, et il regarde de temps en temps, au-dehors, la palissade où il s'attend à être collé pour son exécution. «Les moineaux, derniers amis du condamné, les mouettes au ciel, liberté.» «Les gardiens me font signe que je vais être expédié en France pour être fusillé. Ca m'est bien égal.» 




Ce qui l'inquiète surtout, c'est Lucette, sa danseuse. Elle maigrit, on lui a peut-être cassé «le rythme divin si fragile de la danse, le secret des choses». Il la voit danser dans le vent, «elle connaît le secret du vent». La main et le crayon tiennent bon, cependant, et la mémoire devient une hémorragie permanente: «Les souvenirs les plus petits sont les fibres de votre âme. S'ils se rompent, tout s'évanouit.»
L'épouvantable Céline avait-il du coeur? Hé oui, il faut s'y résoudre. Et il aggrave son cas: «L'effroyable danger d'avoir bon coeur: il n'est pas déplus horrible crime, plus implacablement traqué, minutieusement, qui n'est expié qu'avec cent mille douleurs.» Le coeur? Attention, il peut disparaître: «A partir du moment où vous passez sur un cadavre, un seul cadavre, tout est perdu, le charnier vous tient.» Phrase prodigieuse de lucidité, tracée à deux doigts de la mort. «Il faut raconter l'éparpillement d'une âme vers la mort par l'horreur et le chagrin.»


Bien entendu, Céline pense à sa stratégie de défense et aux livres qu'il écrira plus tard, les plus beaux: Féerie pour une autre fois, D'un château l'autre, Nord, Rigodon (il y a encore des arriérés qui veulent le limiter au Voyage.) Traître, lui? «J'aurais livré le Pas-de-Calais, la tour Eiffel, la rade de Toulon, je ne serais pas plus coupable.» Il n'a pas l'air de se rendre compte (comme le dit justement Sartre à propos de Genêt) que la société pardonne beaucoup plus facilement les mauvaises actions que les mauvaises paroles. Bagatelles, voilà le problème, et pour longtemps. Céline, lui, veut renverser l'accusation. Il n'est après tout qu'un persécuté, et il a, en cela, de glorieux prédécesseurs, exilés ou emprisonnés: Villon, Descartes, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Rimbaud, et bien d'autres. «La France, à toutes les époques, s'est toujours montrée féroce envers ses écrivains et poètes, elle les a toujours persécutés, traqués autant qu'elle pouvait.» Ainsi de Chateaubriand, qu'il appelle René, «enragé sentimental patriote passéiste comme moi. Il rêve la France, l'âme de la France, je l'ai rêvée aussi, moi, pauvre barbet misérable.»

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Céline, en 1944, a emporté des livres avec lui: La Fontaine (le plus grand d'après lui), Ronsard, Molière, La Bruyère, La Rochefoucauld, les «Historiens et Chroniqueurs du Moyen Age», et, évidemment, les Mémoires d'outre-tombe. Et voilà, mêlées à ses vertiges en cellule, des citations qui surgissent comme des bouées de sauvetage, maximes des increvables moralistes du XVIIe siècle, «cette petite civilisation, ces phrases brèves, ces bouffées d'étoiles». L'art de la citation, on ne le sait pas assez, est le plus difficile qui soit, et on peut rêver du livre que Céline, qui cache un Plutarque sous son lit, aurait pu composer dans cette dimension résurrectionnelle. Voici ce qu'il choisit de Talleyrand: «On dit toujours de moi trop de bien ou trop de mal. Je jouis des honneurs de l'exagération.» Ou de Mme Rolland: «Je ne dois mon procès qu'aux préventions, aux haines violentes qui se développent dans les grandes agitations, et s'exercent pour l'ordinaire contre ceux qui ont été en évidence, ou auxquels on reconnaît quelque caractère.» Ou encore ceci, dans Note de la censure à Louis XVI, en 1787: «Les gens gais ne sont pas dangereux, et les troubles des Etats, les conspirations, les assassinats ont été conçus, combinés et exécutés par des gens réservés, tristes et sournois.»

On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le Professeur Y, à mourir de rire, comme le meilleur Molière. Ce point est essentiel, il est médical. Le rire de Céline est aussi pointu et énorme que son expérience du délire et sa conviction du néant. «Tout fait musique dans ma tête, je pars en danse et en musique.» L'oreille immédiate voit tout à travers les grimaces, les cris, les bombardements, les incendies, la décomposition. C'est là qu'il rejoint Voltaire, rieur endiablé, que les dévots en tous genres ne pourront jamais supporter. Son persécuteur de l'ambassade de France à Copenhague, acharné à demander son extradition, c'est-à-dire sa mort (les Danois ont sauvé Céline), en saura quelque chose.

Le rire, mais aussi l'amour étrange, comme le prouvent les lettres magnifiques qu'il envoie à la pianiste Lucienne Delforge, sa maîtresse en 1935, «toi petit terrible secret, petite fée du cristal des airs». La musique, la danse, les femmes: le plus sensible et délicat Céline est là tout entier. «Sois heureuse autant que possible, selon ton rythme, tu verras, tout passe, tout s'arrange, rien n'est essentiel, tout se remplace, sauf le pauvre refuge où tout se transpose et s'oublie.» Et en juin 1939: «Je ne sais pas ce que je deviendrais si tu venais à ne plus jouer. Comment ne t'aimerais-je pas et mieux que personne, mon cher petit double.» Et aussi, juste avant la catastrophe: «Les jours en silex succèdent aux jours en caca. C'est la bonne vie de vache pour laquelle je suis fait. J'accumule les maléfices, je m'en servirai bien un jour.»

Philippe Sollers




Source: «Le Nouvel Observateur » du 16 octobre 2008.