samedi 18 mars 2017

A propos de La Cavale du Dr Destouches par Christophe Malavoy

A propos de La Cavale du Dr Destouches par Christophe Malavoy





Mea Culpa pour La Cavale du Dr Destouches

Mea Culpa pour La cavale du Dr Destouches

Sur nos pages céliniennes, nous nous étions contentés de relayer les commentaires généralement malveillants suscités par la bande dessinée de Christophe Malavoy et des frères Brizzi… L'achat sur un site de livres à bon marché de La Cavale du Dr Destouches (éditions Futuropolis) et sa lecture nous oblige à mettre de l'eau dans ce vin. 
Admettons d'emblée que la couverture présentant un Céline quasimodiesque dans une ambiance gothique n'est pas une réussite. Il aurait suffit d'utiliser la quatrième de couverture à la place pour faire tomber bien des préventions. 

Une couverture plus aguichante

Disons-le aussi, ce Céline ressemble peu à Destouches, du moins il lui ressemble autant que Denis Lavant lui ressemblait dans le film tant décrié et pourtant pas si mauvais. C'est le dommage de la caricature (une grande tradition de la BD) quand elle touche à un sujet sensible, et nous y sommes sensibles… 
A part cela, ces personnages outranciers, le choix de textes réduits à l'essentiel, la place lassée aux seconds rôles – Le Vigan et Lucette, sans oublier Bébert qui a droit à deux pages et demi sans un miaou, un luxe ! – et un trait dans la lignée de Stalner ou Lauzier, font de La Cavale du Dr Destouches une bonne BD. 

L'avis des dessinateurs
Certains retrouveront l'ambiance grand-guignolesque de leur lecture de la trilogie allemande et les excès de personnages quasi-felliniens, d'autres apprécieront l'humour bien reflété et spécifique des textes de Céline… Bref, faisons notre mea culpa, nous n'aurions pas dû partager les critiques sans avoir lu cette BD qui vaut plus que ce qui en a été écrit… 
ChM

jeudi 16 mars 2017

Bagatelles pour un pensum par Pierre Assouline

Louis-Ferdinand Céline : Bagatelles pour un pensum
Pierre Assouline dans Le Magazine littéraire avril 2017


Encore Céline ? Encore... À croire qu'on n'en finira jamais avec lui. 
Sauf que, cette fois, c'est autant de l'homme et de l'oeuvre qu'il s'agit que de l'immense cohorte de ses fidèles lecteurs, confondus pour les besoins de la cause en autant de céliniens, célinologues, célinomanes, célinolâtres (heureusement qu'il ne signait pas Destouches !).


La cause, c'est celle de Pierre-André Taguieff et d'Annick Duraffour, deux universitaires qui ont consacré énormément de temps, d'effort, d'énergie à effectuer des recherches sur un homme qu'ils vomissent et sur une oeuvre qui les indiffère ; une telle attitude, qui n'est pas si courante en histoire littéraire, relève d'une psychologie qui nous échappe. Leur projet s'inscrit en gros caractères sur la couverture de leur pavé, moins dans le titre, Céline, la race, le Juif que dans le sous-titre, Légende littéraire et vérité historique.

Tant de mépris pour la littérature

Ainsi, dans la France de 2017, il se trouve encore des chercheurs réputés pour prétendre détenir « la vérité historique » sur un sujet. C'est qu'ils ont vraiment pris au sérieux toutes ses élucubrations, ses délires, ses inventions. C'est qu'ils ont vraiment tout vérifié. Une telle naïveté ne donne déjà pas envie d'y aller voir, car leur démonstration est épaisse d'un bon millier de pages. On y va tout de même, et dès la page 42, dans les dernières lignes de la préface, on lit cette énormité doublée d'une ânerie : « On ne saurait considérer que l'écrivain, parce qu'on lui reconnaît du "génie", a toujours raison. Il n'a pas non plus tous les droits, à commencer par celui de mentir. » Comme si les lecteurs de Céline lui donnaient raison ! Comme si un romancier n'était pas fondamentalement gouverné par le mensonge ! En revanche, s'il y a une chose que des essayistes n'ont pas le droit de nous imposer, c'est un pavé aussi indigeste, confus, bavard et in fine illisible. On s'interroge sur ce que la littérature a bien pu leur faire pour qu'ils manifestent ainsi tant de mépris à son endroit.

Leur postulat est clairement affiché : ils ne se demandent pas, contrairement aux pékins que nous sommes, comment l'admirable auteur du Voyage au bout de la nuit a pu écrire ses appels au meurtre, mais plutôt comment l'ordurier pamphlétaire a pu écrire Voyage au bout de la nuit. Armés de cette idée à proprement parler renversante, ils ont épluché tout ce qui a été publié sur le sujet afin de prouver que Louis-Ferdinand Destouches était un être vénal, que les Allemands l'avaient payé, qu'il était au courant de l'existence des chambres à gaz et qu'il mouchardait à tour de bras (il est vrai qu'il a même dénoncé Racine et le pape), mais ils n'avancent guère de preuve.

Salaud, Céline ? Oui, il aurait même mérité le titre de président à vie du Racisme Club de France. Cynique, misanthrope, arriviste, inhumain, égoïste, opportuniste tout autant, et alors ? Lui au moins n'a pas attendu l'Occupation pour cracher son venin antisémite. Dès les années 1930 on savait à quoi s'en tenir avec lui, mais cela n'enlève rien au génie de l'auteur de Mort à crédit et à sa capacité à dynamiter la langue française dans la lignée d'un Rabelais.

Ils ont voulu « démythologiser » Céline. Peine perdue : son oeuvre n'en continuera pas moins à être des rares qui dominent le XXe siècle littéraire. On n'a rien à faire de cette brique d'archivistes tant le jugement par lequel elle entend condamner un écrivain n'est animé que par la morale, sinon la moraline. De là à faire autant de salauds des céliniens, il n'y a qu'un pas. Accusés de complaisance, ils passent pour des négationnistes, ou peu s'en faut. Un comble lorsqu'on sait que Taguieff et Duraffour n'ont rien exhumé d'autre que les documents déjà publiés par les célinologues, seule leur interprétation tranche. Disons qu'ils sont les premiers à les découvrir pour la deuxième fois. Bagatelles pour un pensum ! Nous revient alors ce soupir de Céline : « Dieu qu'ils étaient lourds !... »

CÉLINE, LA RACE, LE JUIF
, Annick Duraffour, Pierre-André Taguieff, éd. Fayard, 1182 p.

dimanche 12 mars 2017

André Billy, Céline et la grossièreté



11 octobre 1947 lettre à André Billy



«Mais non, satané damné vieux con, ce n'est pas de grossièretés qu'il s'agit, mais de transposition du langage parlé en écrit !
Vous dire merde, ce n'est rien… Vous botter le cul pas grand-chose… mais faire passer tout ceci en écrit, voilà l'astuce… l'impressionnisme ! 
Ah ! que vous êtes loin du problème. Allez, signez des listes noires ! des proscriptions, mouchardez ! fliquez ! bourriquez ! Vous n'êtes bon qu'à ça !»
L.-F. Céline

mardi 7 mars 2017

On purge bébé. Examen d’une campagne anticélinienne par Philippe Muray



C’est ainsi que l’actuelle campagne anticélinienne, avec en éclaireurs deux petits livres complémentaires, L’Art de Céline et son temps de Michel Bounan et Contre Céline de Jean-Pierre Martin, n’a d’autre objectif ultime que le bannissement de Céline des bibliothèques. 
Pas le Céline des pamphlets, bien sûr, introuvable depuis longtemps, mais le reste, tout ce qui reste encore de Céline, depuis Voyage jusqu’à Rigodon, avec en point d’orgue son expulsion manu militari de la collection de la Pléiade. Plus émotif que son collègue en purification éthique, Martin nous le dit d’emblée avec une belle franchise : " quatre volumes dans la Pléiade", c’est trop pour ses nerfs. D’une façon quelque peu lourde, et afin que nul n’en ignore, il l’énonce dès le sous-titre de son ouvrage : D’une gêne persistante à l’égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier bible. Il y revient plusieurs fois, il s’en plaint amèrement: " Céline, Maître penseur aigri de notre fin de siècle, Céline sur papier bible. " " Le consensus est désormais de son côté. Il est sur papier bible. Il est au programme de l’agrégation. " Nous voilà prévenus, on ne fera pas de cadeaux. Le temps est révolu où on pouvait prétendre lire encore Céline, et le commenter, et le critiquer. Il convient maintenant de l’instruire en bloc. Comme une cause jugée d’avance. Comme une affaire de droit commun. L’inquisiteur moderne est au travail : regardons-le donc exercer son pouvoir. Et tentons de comprendre au nom de quoi il juge. L’intelligence de la société hyperfestive est le commencement de sa critique.
Les attaques de Bounan et de Martin ne relèvent pas de l’histoire des idées ; elles ressortissent pleinement de la post-histoire des loisirs et de la propagande qui les accompagne. La morale, au même titre que la culture et le tourisme, offre un certain nombre de débouchés compensatoires que le monde ancien du labeur ne procure plus. Bounan et Martin sont des employés de l’Espace Bien. Ils n’analysent pas Céline ; ils confessent en long et en large une foi antiraciste dont on ne peut que les féliciter, ainsi que le désir de liquider un problème qui leur paraît un scandale, et une survivance abominable en nos temps rénovés. Ils ne veulent plus voir le problème puisqu’ils connaissent la solution. Ils n’ont pas de questions à poser puisqu’ils disposent des réponses. Ils ne questionnent pas Céline, ils le mettent à la question. La bataille qu’ils engagent ne vise pas à éclairer d’une façon nouvelle les livres de leur bête noire, elle a pour objectif de les disqualifier. Il ne faut pas que Céline soit seulement responsable des crimes qu’il a commis. Il faut enfin qu’intégralement il soit accusé. Et de naissance, comme on le verra.
D’où le recours à des inventions ou des exagérations qui ne tendent qu’à sur-accabler un inculpé jugé d’avance. Ce n’est pas assez que Bagatelles existe, comme un crime ineffaçable ; il faut dénicher encore d’autres forfaitures ; ou supposer à celles que l’on connaît d’autres motifs que ceux qui tombent sous le sens. il est d’ailleurs curieux de noter que les anticéliniens en viennent assez vite à l’accumulation de griefs imaginaires, comme si ceux que l’on sait ne suffisaient pas. Parce que ceux que l’on sait ne leur suffisent pas à eux. Sartre fut un pionnier dans cette voie, avec sa phrase célèbre, véritable chef-d’œuvre dans la recherche de causalité postiche à l’ignominie évidente des pamphlets : "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé. " La pratique de la calomnie surajoutée n’a guère entravé, jusqu’ici, le célinophobe de bonne volonté. Elle le gêne moins que jamais dans la mesure où la réalité n’existe plus. La vieille critique marxiste reprochait à la religion d’offrir aux hommes un bonheur illusoire, et se proposait de détruire cette illusion au profit d’un bonheur réel. Mais le réel, aujourd’hui, n’est plus une valeur sûre. Il doit donc sans cesse être restauré par quelque chose dont on peut conclure rapidement qu’il tient du conte de fées, c’est-à-dire de quelque chose qui, pas davantage que les miracles ou les prodiges, ne se conteste. Or, dans les contes de fées, il faut des sorcières.
Ce n’est donc pas un écrivain, et encore moins un romancier, dont nous entretiennent Martin et Bounan ; c’est un criminel perpétuel, dont la criminalité est homogène dans toutes ses manifestations. Loin de décomposer l’" objet " Céline, et de tenter de conceptualiser ses parties, Bounan et Martin les réamalgament. Ils réunifient cette œuvre disloquée par l’Histoire en général et par le délire de son auteur en particulier. Ils ne veulent voir qu’une seule tête de Turc. Leur éthique totalisante et unitariste exige un objet d’exécration totalement cohérent. La division, les incompatibilités qui cohabitent, leur apparaissent comme des trahisons par rapport à la communauté ; par rapport à eux, qui ne sont personne que le commun. L’ambiguïté n’est pas leur fort. Ils s’éclairent aux slogans comme jadis à la chandelle. Cette stéréotypisation en rappelle bien d’autres. Elle se produit sans doute par mimétisme avec ce qu’ils ont décidé de nous faire savoir qu’ils ne pouvaient plus du tout supporter.
Le rejet de Céline m’est toujours apparu comme un droit imprescriptible. On ne peut contraindre personne à lire ses livres, encore moins les aimer, et même pas le seul Voyage. Son art ne le disculpe de rien. Ses romans ne sauraient excuser ses pamphlets. Nul ne peut prétendre fermer les yeux sur L’École des cadavres pour jouir en paix de Mort à crédit. On peut, en revanche, éviter de dire n’importe quoi, et, pour commencer, qu’il y aurait des masses de choses cachées qu’il conviendrait aujourd’hui de dévoiler. On voit mal en quoi, par-dessus le marché, l’immoralisme de certains œuvres rend plus supportable le déferlement de la moralité. Que le vice soit blâmable ne fait pas la vertu plus drôle ni plus sacrée. Les fautes de Céline, et les pires de ses crimes, sont connus depuis près de soixante ans. Il n’y a rien à soupçonner chez lui puisque sa culpabilité a été publiée dans son intégralité. Céline n’est pas un faux innocent qu’il serait urgent de démasquer. C’est un vrai coupable. On ment quand on affirme apporter du nouveau réellement nouveau à propos de cette culpabilité. À la lettre, les libelles de Bounan et Martin sont des entreprises d’intoxication par lesquelles on prétend désintoxiquer le lecteur naïf qui n’aurait jamais rien su de l’infamie célinienne, et c’est bien ainsi que cette double offensive a été saluée : " Il y a, en France, un gros non-dit autour de Céline " (Gilles Tordjman dans Les Inrockuptibles). " Voilà Céline remis à sa place. Ceux que bouleversent ses livres ne pourront plus l’ignorer " (Grégoire Bouiller, Le Monde). " Deux ouvrages viennent d’établir la vérité sous les masques si convenus " (Alain Suied, Le Mensuel littéraire et poétique). Ayant constitué en axiome un aveuglement général qui n’a jamais existé, Bounan et Martin peuvent bonimenter à leur aise. Sans ce bluff du scoop, leurs livres n’auraient même pas lieu d’exister. Et leurs auteurs n’auraient pu se décerner, en les écrivant, de si précieuses brevets de néo-bien-pensance.
Je ne m’attarderai pas sur les critiques obscures de M. Martin concernant mon propre Céline. Je ne sais pas, au juste, pourquoi ce Martin me cherche ; et de toute façon je ne perdrai pas mon temps à défendre un ouvrage déjà vieux de dix-sept ans et que je ne pourrais qu’aggraver si je le réécrivais. Je ne vais pas non plus prendre la défense des romans de Céline, ils le font tout seuls et ils le font très bien ¹. Il me paraît d’ailleurs hors de question de discuter de Céline, au fond du fond, avec un Bounan ou avec un Martin. Le problème des liens effectifs entre les romans et les pamphlets, entre la vision qui se dégage de ceux-ci et ce que nous apprennent ceux-là, est un peu trop complexe pour qu’on en délibère avec des lascars qui voudraient nous faire croire qu’ils sont les premiers à ne pas considérer les pamphlets comme un " bloc à part " (Martin). Si rien de ce qu’ils ont publié ne nous informe sur Céline, tout, en revanche, dans leur prose, nous renseigne sur notre époque. Leurs livres n’ont pas à être contestés ; on ne peut que les commenter en vrac. Au surplus, ces littérateurs vont si bien ensemble que je les évoquerai comme ils m’apparaissent, à la façon des duettistes venant pousser leur chansonnette sur le Théâtre des Droits de l’homme, où ne cessent d’être jugés et rejugés les forfaits du passé, et le passé en tant que forfait. Pourquoi mériteraient-ils un plus grand respect ? Il ne semble jamais venir à l’esprit du Docteur Bounan et de Mister Martin qu’un roman ait pu, en des temps reculés, être autre chose qu’une manifestation de solidarité avec les plus démunis. De même ne paraissent-ils comprendre les œuvres que dans la mesure où ils peuvent croire qu’elles adhèrent ou militent. De ce fait, les arcanes de l’histoire récente, c’est-à-dire l’étendue des dégâts causés par l’évaluation morale des choses et l’élimination de toute vision critique, leur échappent fatalement. 
En moins de deux générations, notait un employé de Libération juste après la mort de William Burroughs (mais sans avoir bien sûr, lui non plus, les moyens d’examiner le lièvre qu’il était en train de soulever), ce sont certaines des caractéristiques les plus " marginalisantes " de la personnalité de cet écrivain (le fait, tout simplement, qu’il était drogué et homosexuel) qui lui ont permis " d’intégrer le panthéon de la political correctness"
C’est aussi à la faveur de cette mutation qu’est apparue une nouvelle classe étrange, mais parfaitement logique, d’opposants rituels et officiels : organisateurs de subversion, mécontents appointés, salariés dans la branche rébellion de l’Institution, panégyristes de la guérilla qui décoiffe, révoltés connivents, scouts de l’émeute, Fripounets des barricades et Marisettes du Grand Soir. Autant de personnages inédits dont notre excellent Bounan et notre magnifique Martin n’ont pas la moindre idée puisque, d’une façon ou d’une autre, en tout ou partie, ils les incarnent.
Philippe MURAY

1. L’une des plus belles apologies récentes de Voyage au bout de la nuit a été composée il y a une dizaine d’années par Allan Bloom dans L’Âme désarmée : "Le seul écrivain qui n’exerce aucune espèce de séduction sur les Américains, qui n’offre aucune prise au charcutage de nos critiques marxistes, freudiens, féministes, déconstructionnistes ou structuralistes, qui ne propose à nos jeunes gens ni pose, ni sentimentalité, ni soporifiques, est justement celui qui a le mieux exprimé la façon dont la vie se présente à un homme prêt à s’interroger courageusement sur ce que nous croyons et ce que nous ne croyons pas : Louis-Ferdinand Céline. C’est un artiste beaucoup plus doué et un observateur beaucoup plus perspicace que Thomas Mann ou Albert Camus, pourtant bien plus célèbres que lui. Robinson, l’homme qu’admire Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, est un égoïste, un menteur, un truqueur et un tueur à gages. Alors pourquoi l’admire-t-il ? En partie pour son honnêteté, mais surtout parce qu’il préfère se laisser tuer par sa maîtresse que de lui dire qu’il l’aime. Il croyait en quelque chose, ce dont Bardamu est incapable. Les étudiants américains sont rebutés et horrifiés par ce roman ; ils s’en détournent avec dégoût. Mais si on pouvait le leur ingurgiter de force, cela pourrait les inciter à reconsidérer bien des choses, à admettre qu’il serait urgent de repenser leurs prémisses, à expliciter leur nihilisme implicite et à l’examiner sérieusement. Si je cherche une image de notre condition intellectuelle actuelle, je ne puis m’empêcher d’évoquer les bandes d’actualités cinématographiques qui nous ont montré les Français s’éclaboussant joyeusement sur une plage, lors des premiers congés payés décrétés par le gouvernement de Front populaire de Léon Blum. Cela se passait en 1936, l’année où l’on a laissé Hitler réoccuper la Rhénanie. Tous nos grands thèmes se trouvent évoqués dans l’image de ces congés payés. "

" On purge bébé. Examen d’une campagne anticélinienne " in Exorcismes spirituels II (essais), Ed. Les Belles Lettres, 1998, pp. [126]-152. Cet article a paru initialement en 1997 dans la revue L’Atelier du roman. Ce recueil comporte six autres articles sur Céline extraits de diverses autres revues.

jeudi 2 mars 2017

Céline est toujours vivant, il vit en Amérique. Dernier hommage du «vieux dégueulasse» dipsomane au potomane de génie


Bukowski et la folie ordinaire par Philippe Sollers

Bukowski, lisez-le, est la révélation de l’Amérique folle et noire qu’est devenu le monde. Toujours plus de puissance et de richesse pour les riches ? Toujours plus de faiblesse et de misère pour les pauvres. L’information augmente sur fond de sermons humanitaires ? En réalité, ce qui croît, c’est l’ignorance, la séparation, le désespoir. Comme on fera éternellement de la mauvaise littérature avec de bons sentiments, nous ne manquons pas de discours et de faux romans lénifiants pour envelopper et évacuer ce constat gênant. La mort partout, sans cesse, comme de plus en plus rapprochée d’elle-même ? Oui. Et alors ? C’est tout ? Vous n’avez rien d’autre à dire ? Pas de promesses, de programme, de solution, d’appels vers un avenir meilleur ? Pas le moindre meeting ? Rien pour la volonté, la société, le désir de chef ? Non. Bukowski, c’est très répréhensible, a inventé la littérature mauvaise.



C’est un sale esprit, un déserteur, une forte tête égoïste, un vieux dégueulasse, un primaire acharné, un type infréquentable toujours plein de whisky, de bière, de vodka, de visions lubriques. Il ne veut pas travailler, il est sans domicile fixe, il ne croit pas à l’amour, il traîne, il s’enfonce, il est capable de ne même pas se rendre compte qu’il est devenu célèbre et qu’on l’interroge sur un plateau de télévision. Il vous raconte des aventures minables, dans des lieux minables, avec des personnages, hommes et femmes, aussi minables que lui. Il semble ne percevoir que la dégradation des corps, des cadavres vivants en sursis. Ah, il ne se penche pas sur les exclus, lui, avec les mines compassées que prennent et prendront toujours les dames d’oeuvres, les politiciens en campagne, les académiciens parlant du coeur, les poètes conviviaux, les évêques en mal de publicité.


Charles Bukowski s’est rendu célèbre en France, le 22 septembre 1978,
grâce à un passage mémorable à Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot
lors de laquelle, arrivé sur le plateau déjà bien imbibé au sancerre, il fut finalement poliment "sorti", complètement ivre, après avoir élégamment peloté sa voisine.
La littérature « mauvaise » a ses lois : démasquer la folie ordinaire, pointer la vérité désagréable en direct, forcer sur les détails scabreux qui révulsent l’hypocrisie générale, être lyrique avec ce qui n’a pas l’air de le mériter. Pas de naturalisme : la nature est un piège. Pas de populisme non plus, cette blague des nantis quand ils travestissent la déchéance. L’expérience personnelle, point. Le plus étrange est que la vraie bonté ne puisse venir que de là. Toute autre prédication est obscène. Bukowski est une sorte de saint, on l’aura compris.
J’en parle au présent, comme on devrait le faire de tous les vrais écrivains disparus. 




Il paraît qu’il est mort à San Diego, Californie, le 9 mars 1994. Dans son dernier livre Pulp, peut-être le plus étonnant qu’il ait écrit, il se présente comme un détective privé à qui la mort, en personne, téléphone. La Grande Faucheuse a un problème. Quelqu’un lui a échappé. Un écrivain français dont, pourtant, la date de décès est connue : 1961. Eh bien, non : Céline (car il s’agit de lui) est passé aux Etats-Unis. Il vit toujours. On l’a vu dans une librairie où il feuillette des livres mais sans les acheter. Bukowski enquête : oui, c’est ça, un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Céline est bien là, en train de parcourir La Montagne magique de Thomas Mann. Il murmure un jugement désagréable. Le voilà maintenant lisant un peu de Tandis que j’agonise, de Faulkner : «Autrefois, me dit-il, la vie des écrivains était plus intéressante que leurs écrits. Aujourd’hui, ni leur vie ni leur oeuvre n’offrent le moindre intérêt. » Un peu après, il jette un oeil sur le New Yorker (toujours sans l’acheter) : bof, toujours pareil, personne ne sait plus écrire. Quant à la Mort, une grosse femme pleine d’allant (« quel sublime flash de chair fraîche ! »), elle avoue avoir «  un blocage sur cette histoire ». « Je veux m’offrir le plus grand écrivain français. J’ai attendu assez longtemps. » Céline est-il réellement vivant ? Le détective engagé par la Mort pour le coincer va-t-il y parvenir tout en le regrettant sincèrement (en effet, le prochain client du néant, c’est lui) ?
Le lecteur découvrira la suite tout seul. Bukowski a-t-il trop bu ? A-t-il des hallucinations ? Est-il raisonnable de rencontrer une extraterrestre et la mort en personne ? Et qu’est-ce que cette enquête sur le « moineau écarlate » ? Comment tout cela va-t-il finir ? « C’était une évidence. La moitié de la planète délirait. Les furieux et les crétins se partageaient le reste. » Ou encore : «J’étais prêt pour une paisible soirée en Enfer. A l’image de cette Terre qui part en poussière aussi sûrement qu’une poutre rongée par d’invisibles termites. » En détournant le roman policier et la littérature de gare, le vieux Buk, comme d’habitude, écrit le roman philosophique d’aujourd’hui, sans vanité, mais avec une prétention énorme.



Le livre est codé comme il faut : il échappera à la surveillance morbide de ceux qui bavardent sur la mort du roman, la décadence, l’absence d’idéal, la perte du sens du devoir ou l’engagement. Il excitera, en revanche, les amateurs de littérature et les esprits libres (il doit y en avoir encore quelques-uns). Excellent test, Bukowski : le clergé, quel qu’il soit, ne peut pas le lire. Mais qu’est-ce qu’un clergé peut vraiment lire désormais ? Rien. Ni Bukowski, ni Céline, ni Mallarmé. La mort atteint les corps visibles mais pas les voix singulières puisqu’elles triomphent en même temps que la mort. Autant dire que le vacarme de la marchandise et son envers spiritualiste n’y comprennent rien. Bukowski ne croit ni à Dieu ni à Diable, mais il sait que le faux Diable déguisé en faux Dieu est très puritain : « A propos, si le mot pute vous gêne, je vous autorise à m’en suggérer un politiquement correct. » Un jugement sur la société? Voici : « Prenez les stars de cinéma, on leur retape le visage avec la peau des fesses, car c’est bien la dernière chose à se flétrir. Du coup, ces stars finissent leur existence avec une tête de cul. »



Aux dernières nouvelles, on aurait aperçu Bukowski à Paris en train de renifler quelques romans récents dans une librairie du Quartier latin. Il haussait les épaules. Je vais enquêter. Peut-être me demandera-t-il de l’accompagner ici ou là. Au fond, il suffit de tenir ses phrases.
Philippe Sollers, Le Monde du 10 février 95, Éloge de l’infini, 2001.


La rencontre improbable au cours d'une enquête dans Pulp…