dimanche 24 décembre 2017

In Memoriam Robert Le Vigan vu par Louis-Ferdinand Céline dans L'Avant Scène n° 215 de novembre 1978

Golgotha (Julien Duvivier, 1935)

Robert Le Vigan 

homme de nulle part...
homme d'ailleurs 

par Louis-Ferdinand Céline

(Le texte qui suit est constitué d'extraits de Nord (Copyright Editions Gallimard). 
Nous avons utilisé l'excellent travail réalisé 
par Pierre Guibbert «Le Vigan par Céline», 
Cahiers de le Cinémathèque, Perpignan, hiver 1973 

Il prend facilement l'air tout au bout de tous les malheurs .. Christ aux Oliviers .. c'est depuis son film La Passion » (Il s'agit, bien entendu, de Golgotha (1935)

Nous le regardons "en pyjama rose", il s'est redressé tout droit, debout sur son sofa.
Parler l'exalte 
(La scène qui suit se passe au camp de Grünwald, lors de la fuite de Le Vigan, en compagnie de Céline et de sa femme Lili, à Sigmaringen. 
Harras est un médecin-colonel S.S.), 
- Professeur, en cette fosse humide, que trouvez-vous ? Un sanctuaire. Que finissent défaites, victoires, déluges! Ce triste endroit, crèche de toutes les innocences. Jésus! 
Tirade… les bras écartés ! et l'expression, le visage du Christ ! 
Harras conclut: - Il a séduit la surveillante ! 
Je réponds rien… On peut s'attendre qu'il séduise tout, et bien plus, s'il s'en donne la peine… 
Question de raisonner La Vigue « homme de nulle part», c'était folie, pas la peine ! […] Il me regarde… fixe! et puis louchant ! louchant ! louchant ! pire que dans ses films… 
- T'es hallucinant, mur du son! mur du son! 
- Comment t'as dit ? 
- T'es le plus grand comédien du siècle !… Adolf est qu'un gougnaffe hurleur… 
Lili m'approuve. 
- T'es sûr Ferdine ? 
- Oui, je te le jure! 
- Alors ! Alors ! … 
Alors nous parlons gentiment de choses et d'autres… 

Acteur né… Vous lui disiez : « La Vigue t'as tué ta maman! » Gi! pote ça y est !… vous le voyiez tout changer devant vous !… en monstre aux assises… la mine, la dégaine… « Maintenant t'es Javert ! … maintenant Valjean! »… Il changeait d'être ! 



In Memoriam Robert Le Vigan vu par Paul Chambrillon dans L'Avant Scène n° 215 de novembre 1978


« L'intelligence et la culture de Le Vigan sont prodigieuses » (Céline) 


Pour une vie imaginaire de Robert le Vigan 

par Paul Chambrillon* 

On raconte que lorsqu'il tournait Golgotha, fixé sur la Croix par des moyens de fortune et fort incommodément installé, Robert Coquillaud, dit Le Vigan, exprimait par son visage et son attitude la douleur la plus pathétique. Et lorsque son metteur en scène Julien Duvivier passait à portée de voix, il lui disait: « Mon chèque, salopard!» 


Après la guerre, Le Vigan étant mal vu, Marcel Pagnol fit disparaître du générique le nom de l'acteur. Mieux: il «coupa» les scènes où paraissait Le Vigan ! Il livra à la postérité une œuvre mutilée par son auteur même. 
N'est-il pas vrai que souvent, les plus complaisants sont ceux qui ont le plus à perdre? (**) On songera à cette composition souveraine en feuilletant les images de la carrière de « La Vigue», comme l'appelait Céline, et aussi à toutes les figures qu'il aurait pu incarner. Si le cinéma français tel qu'il est avait été capable de produire un Voyage au bout de la nuit, quel Bardamu ! Quel Courtial pour un Mort à crédit que nos casseurs d'assiettes morales et sexuelles n'oseront jamais tourner! 



Robert Le Vigan est mort voici peu en Argentine. Il y subsistait mal en exerçant le métier paisible et poétique de chauffeur de taxi. Il s'y était sauvé vers 1950, je crois. Il y a enregistré une série de lettres reçues de Céline. Cette précieuse bande magnétique est encore inédite. 

Le Vigan à gauche dans Golgotha (Julien Duvivier 1935), à droite dans L'Homme qui vendit son âme (Jean-Paulin, 1943)
Cette image d'un Christ intérieurement rigolard réclamant ses deniers, «le sang du pauvre» disait Léon Bloy, peint à merveille l'homme et le comédien que fut Robert Le Vigan. Quelqu'un qui savait faire cohabiter en une sorte de stéréoscopie deux aspects du monde, ou même davantage. Tout cela a l'air d'être simple et d'aller de soi. Mais regardez autour de vous: cette qualité essentielle vous semble-t-elle si répandue parmi les comédiens, ou les autres? Un de mes regrets est de n'avoir jamais rencontré Robert Le Vigan. Mais le comédien m'a donné de grands bonheurs pour les raisons que je viens de dire, et ceci: qu'il prenait un plaisir secret encore que perceptible à ce jeu multiple. Cela donnait des personnages étranges, hagards: le superbe Goupi-Tonkin, paludéen et maboul. Des ruines: dans Les Bas-Fonds de Jean Renoir. Des mystiques hésitants: le prince Muichkine de L'Idiot qu'il joua au théâtre. Toutefois, les plus grandes joies que je dois à Robert Le Vigan, je les ai trouvées chez des personnages simples. Par exemple ce gradé de gendarmerie qu'il joua magistralement dans le Regain de Marcel Pagnol, d'après Giono. Ni un fou, ni un malade, ni un prince: un brave imbécile épris d'autorité et de sûreté de soi. D'un guignol secondaire, Robert Le Vigan fit un chef d'œuvre de l'art de jouer. Dans mon souvenir, Le Vigan fut le «premier épuré de France». Alors que sous la direction de Marcel Carné, il devait jouer le marchand d'habits des Enfants du Paradis, le chef-d'œuvre de Jacques Prévert, il fut amené à rendre son rôle sous la pression de gens qui, pourtant, ne détenaient pas encore le pouvoir (c'était sous les heures noires de l'Occupation). 

La Bandera de Christian Jaque (1936)
Parti dans un périple dantesque en compagnie de Céline, il revint en France manu militari, fut condamné lourdement, s'évada et partit pour l'Amérique Latine. Il n'y reprit pas son métier, lui préférant l'anonymat. Sollicité de revenir par ses camarades qui passaient à Buenos-Aires quelques années plus tard à l'occasion d'un festival, Arletty, Jean-Louis Barrault notamment, il refusa sans recours. La comédie était finie. Robert Le Vigan avait tenu à sa grande gueule plus qu'à tout autre chose. Il persistait. Tout cela n'est pour moi que souvenirs. Je préfère terminer sur une formule de la charmante Odile Grand (dans L'Aurore), qui me paraît plus sûre et mieux renseignée: « En 1945, de retour en France, Le Vigan fut jugé, plus ou moins blanchi, mais emprisonné tout de même ». Et voilà l'histoire. 

Robert Le Vigan à Tandil

(*) Paul Chambrillon, né le 26 décembre 1924 et mort le 28 décembre 2000, était un critique dramatique et un chroniqueur gastronomique. 
Son nom reste surtout attaché à Louis-Ferdinand Céline, dont il est considéré comme l'un des spécialistes. Son Anthologie Céline, un double CD complété par un livret dont il est le coauteur avec Jean d'Ormesson et Albert Zbinden est un essentiel pour les céliniens, il regroupe l'essentiel des enregistrements qu'il avait réalisés du vivant de l'auteur du Voyage au bout de la nuit
Paul Chambrillon est également l'auteur d'une émission réalisée en 1963 pour la RTF sous le titre « Louis-Ferdinand Céline romancier expérimental », avec des textes de Céline lus par Marcel Bozzuffi, Alain Cuny et Jean-Pierre Lituac. 
(**) Ces séquences ont été rétablies dans les copies actuelles (N.d.l.r.l.)

vendredi 8 décembre 2017

Allez-y sans moi... Un film de Patrick Buisson dans Eléments n° 169

L'optimisme selon Céline: « Toutes les guerres depuis le Déluge ont eu pour musique l'Optimisme ... Tous les assassins voient l'avenir en rose, ça fait partie du métier » (Mea culpa). 
Et le peuple ? « Le Peuple c'est un vrai Musée de toutes les conneries des Âges » (L'école des cadavres).


En 1 h 30, le directeur de la chaîne Histoire nous venge de la bêtise contemporaine. Miracle résurrectionnel du verbe et de l'image, son film Allez-y sans moi... est comme un lâcher de lions – le meilleur de la littérature – dans l'arène de la médiacratie. Tout y passe. Les femmes, les bons sentiments, le nouvel ordre moral, le panurgisme. À voir toutes affaires cessantes.

J -o-u-i-s-s-i-f, c'est jouissif. Là, pour le coup, on y va avec lui ! Où ça ? Voir le dernier film de Patrick Buisson, Allez-y sans moi ... Il y a convié tous les Alceste et tous les Diogène des lettres françaises, le « grand fichier des délinquants textuels»: anars de droite, misanthropes, dandys provocateurs et cancres flamboyants. Les moustaches en croc de Dali, les lunettes rondes d'Anouilh, les frusques miteuses de Céline, le cigarillo de Muray, la voix de Jean Gabin (Il a la voix de son regard », disait Prévert), l'oeil cyclopéen de Jean-Edern Hallier, le chapeau de Léautaud, le crâne dégarni de Blier, le tabac gris de Jacques Perret, la casquette d'Audiard et les chansons de Brassens. La plus belle galerie d'anarchistes conservateurs jamais rassemblée, qui ont été toute leur vie en butte aux mollusques de la sous-culture journalistique, aux vieux cataplasmes détrempés de la pensée molle, aux chaisières du féminisme, aux ectoplasmes de la socialedémocratie. Ringards? « On les croit démodés alors qu'ils sont à la pointe de la mode. Ils rabattent la prétention des progressistes à se croire la jeunesse du monde », nous confie un Buisson réjoui d'avoir réuni le plus beau des castings : les maîtres incontestés de la punchline. Ah, notre Père, donnez-nous notre citation quotidienne de Céline et de Léon Bloy ! 
Chemin faisant, le directeur de la chaîne Histoire a inventé un nouveau genre de film, ni docu ni fiction, mais une sorte de scénarisation de la langue, entremêlant trois niveaux narratifs: le texte littéraire, l'image d'archive et la musique. Cela fonde l'originalité de ses films, tous réalisés par Guillaume Laidet. Beaucoup plus qu'une anthologie de bons mots, une symphonie. Plus qu'un dîner de têtes, un banquet, où Socrate et Agathon ont été remplacés par Céline, Cioran, Vialatte, Bernanos, Bloy, Anouilh, Léautaud. À eux tous, ils n'aiment ni les mots d'ordre, ni les jours d'élection, qui sont pour eux jours de deuil. Si la royauté parfois trouve grâce à leurs yeux, eux-mêmes sont des rois en exil, leur royaume n'est pas de ce monde officiel. Ce sont les voix off de la littérature, l'Académie de la rue et l'école de la dissidence. Mélancoliques ou colériques, en haillons ou en jabot, ils font bande à part. Ils ont vu trop de saloperies pour se raconter des blagues. Les vertus théologales les font soupirer. S'ils croient, c'est seulement au péché originel, et le péché originel c'est celui de ne pas être original.



Jusqu'où descendra-t-on?
« Comme disait Cocteau, nous explique Buisson, la poésie n'est pas faite pour être lue, elle est faite pour être là. C'est ce que j'ai voulu faire. Restituer une époque dans son panel de nuances. L'histoire scientifique n'y parvient pas toujours, là où la ressource littéraire s'offre comme un outil de compréhension de l'histoire. »

LA PLUS BELLE GALERIE D'ANARCHISTES CONSERVATEURS, 
TOUTE LEUR VIE EN BUTTE AUX MOLLUSQUES DE LA SOUS-CULTURE
JOURNALISTIQUE ET AUX VIEUX CATAPLASMES DÉTREMPÉS 
DE LA PENSÉE MOLLE.

Pour cela, il a fait appel à trois comédiens de grande race. Stanislas de La Touche, en Alceste ronchon, campe un Céline aussi vrai que nature (il faut avoir vu son prodigieux spectacle Y en a que ça emmerde qu'il y a des gens de Courbevoie). Urbain Cancelier, aussi rond que pétillant, avec son gilet, sa montre gousset et ses talons rouges. Lui qui s'était fait connaître par son rôle d'épicier dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain nous livre ici un fabuleux festin. Alain Pochet dans la peau du comte de Saint-Flour d'Anouilh incarne un réac magnifique en costume queue-de-pie qui n'a plus voté depuis l'élection d'Hugues Capet en 987. Quant au quatrième personnage, car il y en a un quatrième, c'est Audiard, dernier coryphée du peuple de Paris. Audiard est la somme de tous les comédiens qu'il a fait parler, Gabin en Archimède le clochard, Blier dans Un idiot à Paris (Trente tonnes de barbaque sur le carreau alors qu'on crève de faim à Chandernagor »), André Pousse dans Faut pas prendre les erifants du bon Dieu pour des canards sauvages, Mireille Darc dans Les bons vivants (En 43, papa a été fusillé par les Allemands ... il avait déserté de la LVF). Qui oserait écrire ça de nos jours ? La plupart de ces bons mots enflammeraient les réseaux sociaux et mettraient en branle la machine à s'indigner, commerce très lucratif. Ah, misère! Jusqu'où descendra-t-on? On avait Georges Brassens, on n'a plus que des Julien Doré. On avait Léautaud, il faut s'extasier sur Jean d'Ormesson et BHL (à qui Buisson réserve un traitement spécial, ainsi qu'à Bernard Kouchner étrillé en « saint Vincent de Paul du grand banditisme caritatif », selon le mot de Muray). On avait Gabin, Blier, Ventura, les Omar Sy, Albert Dupontel et Romain Duris les ont remplacés. On avait Audiard, il faut endurer Cédric Klapisch. On avait Dali et Jean-Edern, c'est Cyril Hanouna qui a pris la relève.
À quoi tient la déchéance de notre civilisation? Au déclin conjugué des salons et des bistrots populaires. La disparition du faubourg Saint -Germain et des faubourgs parisiens a fait que la grande culture et la culture populaire ont perdu leur humus fécondant.
Le peuple a été émasculé, mis aux normes hollywoodiennes, suivant un processus de pasteurisation culturelle. Finie, la verdeur de la langue. C'est pourtant à elle qu'on mesure le degré de vitalité d'une culture. Mais voilà, « on peuplu rien dire », comme dans la chanson de Didier Bourdon des Inconnus. Notre vie ressemble à une addition d'interdits, peut-être même à une addiction à l'interdit. Résultat : la France s'ennuie, comme l'écrivait Viansson-Ponté dans Le Monde la veille de 1968. C'est l'aurea mediocritas à tous les niveaux, mètre étalon de notre nullité.
Les choses sont peut-être en train de changer, augurons que Allez-y sans moi ... n'y aura pas qu'un peu contribué. »


Allez-y sans moi..., Les antimodernes sont parmi nous
un film de Patrick Buisson, chaîne Histoire(
première diffusion le 10 décembre 2017).


Le Bulletin célinien n° 400 Entrevue avec son fondateur dans Eléments n° 169

Dans le bimestriel Eléments n° 169 de Décembre 2017
A la rubrique Un homme, une revue
Marc Laudelout, Directeur-fondateur
du Bulletin célinien vu par Chard
Propos recueillis par François Bousquet
Entretien avec Marc Laudelout, Directeur-fondateur du Bulletin célinien

Voyage au bout de Céline
Le Bulletin célinien fête son 400e numéro. Les céliniens le lisent avec la même avidité que Julien Sorel se jetant sur le Bulletin de la Grande Armée.




ÉLÉMENTS : Quelle mouche vous a piqué quand vous avez lancé en 1982 le premier numéro du Bulletin célinien ?

MARC LAUDELOUT : En fait, il y eut d'abord un n° 0, très recherché par les amateurs, qui fut publié à la fin de l'année1981, celle du vingtième anniversaire de la mort de Céline. L'idée était de prolonger la chronique de l'actualité célinienne qui figurait dans feu La Revue célinienne, que j'avais fondée en 1979. Elle n'eut que trois numéros ayant laissé la place à une maison d'édition du même nom qui publia notamment trois essais sur Céline de mon compatriote Pol Vandromme, dont le dernier consacré aux relations croisées entre Céline, Marcel Aymé et Roger Nimier. 



Le Bulletin se voulait donc au départ (c'était bien avant Internet) un lien régulier avec les céliniens pour les informer des publications, conférences et colloques, adaptations théâtrales, échos de presse, etc. D'abord trimestriel, le BC devint mensuel dès l'année 1983 et augmenta peu à peu son nombre de pages pour se stabiliser depuis quelques années à 24 pages format in-octavo. Aujourd'hui nous publions des études, des témoignages, des correspondances inédites, des commentaires divers, en plus de la recension de l'actualité célinienne. Enseignant pendant une trentaine d'années, j'ai toujours eu une vocation rentrée de journaliste (littéraire) : le BC fut l'occasion d'assouvir ce penchant. Avant de créer le Bulletin, j'ai collaboré à une revue belge aujourd'hui disparue, Europe-Magazine, qui me permit d'interviewer des personnalités admirant Céline, comme Arletty, lectrice enthousiaste de Voyage en 1932, ou Robert Poulet, auteur d'un des premiers livres sur le sujet (Entretiens familiers avec L.-F. Céline) paru en 1958.




Dans Le Nouvel Europe magazine, un article place Céline à droite…


Le Bulletin célinien est le seul mensuel consacré à un écrivain. Céline serait-il un monde à lui seul ?

ML : C'est une œuvre considérable qui suscite un nombre élevé d'essais (une demi-douzaine cette année) et trois revues spécifiques en plus du BC (Études céliniennes, L’Année Céline et Spécial Céline). À l'instar de certains peintres, Céline a su renouveler sa manière : il y a une constante évolution stylistique et narrative de Voyage au bout de la nuit à Mort à crédit, puis de Mort à crédit à Féerie pour une autre fois. Céline, c'est aussi toute une mythologie qui fascine les céliniens : du médecin de dispensaire à Clichy au clochard dépenaillé de Meudon en passant par l'exilé ostracisé au Danemark. Toute son œuvre, écrite à la première personne, est largement inspirée par sa vie mouvementée. Très marqué par la Première Guerre au début de laquelle il fut grièvement blessé au cours d'une mission héroïque de liaison, il connut ensuite une vie aventureuse à Londres (où il se maria pour la première fois à l'âge de 22 ans), puis au Cameroun, où il géra une plantation avant d'entreprendre, en Bretagne et à Paris, des études de médecine. Plus tard son engagement politique l'amena à connaître en 1944 l’Allemagne dévastée et la colonie française de Sigmaringen, dans le Bade Wurtemberg. Ces expériences multiples ont nourri dix romans écrits du début des années trente à l'année 1961 qui est celle de sa mort, alors qu'il n'a pas terminé la mise au point de son ultime roman, Rigodon, qui sera posthume.

« Je crains l'homme d'un seul livre », disait saint Thomas d'Aquin. 
Faut-il se méfier de l'homme d'un seul auteur ?

ML : La plupart des céliniens sont loin de ne s'intéresser qu'à leur écrivain de prédilection. Pour ma part, je suis aussi un lecteur passionné de Proust,Tolstoï, Faulkner, Kundera, Roth, et tant d'autres. Mais il est difficile d'être spécialiste patenté de plusieurs écrivains à la fois. Henri Godard, brillant exégète de Céline, y est arrivé en travaillant aussi sur Giono et Malraux. Loin de moi l'idée de me comparer à ce professeur émérite de la Sorbonne ! Comme je l'indique dans le n° 400, je me considère comme un simple publiciste célinien auquel on peut tout au plus reconnaître une certaine constance.

Rassurez-nous : il n'y aucune raison que l'aventure du Bulletin se termine. Céline est inépuisable...

ML : En effet. Cette œuvre est très riche et en réalité assez méconnue (en dehors de Voyage et de la trilogie allemande). À l'égal de celle des géants de la littérature mondiale, elle se prête à maintes analyses comme le montrent, depuis 1976, les colloquies organisés par la Société d'études céliniennes. Le prochain aura lieu en juillet prochain sur le thème « Céline et le politique », vaste sujet. Le fait que l'auteur ait souhaité la victoire des forces de l'Axe, sans parler de son antisémitisme et même de son racisme, fait de lui un auteur dont on n'a pas fini d'interroger la personnalité complexe et ambivalente. Céline est à la fois un romancier, créateur d'un style original à la mesure de son imaginaire, et un pamphlétaire d'une grande virulence qui fait de lui un écrivain éminemment sulfureux, même s'il est pléiadisé et reconnu dans le monde comme l'un des plus grands auteurs du siècle passé.

Pour s'abonner: 56 € par an, comprenant les 11 numéros de l'année à venir (chèque à Marc Laudelout, 139 rue Saint-Lambert, 
BP 77, 1200 Bruxelles, Belgique) 
Le Bulletin célinien a aussi un blog: http://bulletincelinien.com 

mardi 7 novembre 2017

Quand Kaminski expliquait l'antisémitisme de Céline

Céline en chemise brune par Hanns-Erich Kaminski.
Edition Mille et une nuits, septembre 1997, strictement conforme
à celle publiées par les Nouvelles Editions Excelsior en 1938.


« Il me manque des haines, pensa-t-il. Je suis certain qu’elles existent. Seulement, comment les trouver ? Le soir tomba. Le crépuscule enveloppait la rue d’un brouillard mélancolique. Bien que l’on fût en hiver, Céline n’avait pas ouvert le chauffage central. Il voulait avoir froid, être seul et désespérer. 
Avec précaution il s’approcha de la fenêtre et regarda dehors, sans lever le rideau, attentif à ce qu’on ne le remarquât pas. Cependant, il ne voyait personne… Était-il donc tombé si bas que nul ne l’espionnât, que nul ne le persécutât ? C’est un piège, se dit-il. Ils veulent m’avoir. Ils pensent m’endormir… Me rendre ?… Non, jamais !… Je les provoquerai. Je les forcerai à me haïr… Je ne veux pas me perdre dans une médiocrité qui serait la fin et l’oubli… Je réagirai. Mais il attendait en vain l’étincelle créatrice. Je ne peux pourtant pas les épater par une lavallière et un chapeau à larges bords, réfléchit-il. Le genre bohème a aujourd’hui pour seul effet de rendre les gens indulgents… Essayer d’écrire comme Paul Valéry? Quelques critiques me combleraient d’éloges et je pourrais gagner des prix littéraires de cinq cents francs… Me convertir à grand bruit au catholicisme et entrer dans les ordres ? La bure ne m’irait pas mal, mais ça fait trop ancienne sociétaire de la Comédie Française… Je pourrais aussi empoisonner les membres de l’académie Goncourt. Un officier autrichien a tué tous ses aînés de promotion, en leur envoyant du poison sous forme de pilules contre la faiblesse sexuelle. Seulement, deux cents écrivains français m’en féliciteraient… Il faut trouver autre chose… 
Depuis des semaines déjà, il était à la poursuite d’une idée. N’y avait-il vraiment rien qui les ferait rager ? Il fallait les rendre fous de colère, tous, sans exception, les aristocrates aussi bien que les ouvriers, sans parler des bourgeois. Mais il ne trouvait pas la belle provocation. Il avait beau marcher pendant de longues heures – prudemment, bien entendu, et toujours à l’écart des passants –, la seule chose qu’il découvrait, c’étaient des noms sur des boutiques qui, tout au plus, pourraient servir pour les personnages d’un roman. Le dimanche arriva, encore un dimanche dans ces semaines de détresse ! Céline courait toujours après sa provocation, comme d’autres après une femme, un emploi ou le succès. Il marchait sans but, sans savoir où il était. Il n’aurait pas non plus remarqué qu’il était arrivé au marché aux puces, si son attention n’avait été éveillée par la rencontre inopinée de Paul Morand. Le grand poète était en conversation animée avec deux brocanteurs juifs. Plein de prévenance, il semblait les envelopper d’amabilités, et ses yeux de grand explorateur de pays lointains et de boîtes de nuit se faisaient doux et suppliants. Il leur tendait plusieurs de ses œuvres, comme s’il avait voulu les leur vendre. 
- Qu’est-ce que vous faites ici? demanda Céline d ‘un ton bourru. Votre rayon, c’est les Champs Élysées et les rues adjacentes… 
Paul Morand était visiblement mal à son aise. Il s’empressa de prendre courtoisement congé des deux brocanteurs. Puis il salua Céline d’un sourire un peu forcé, et réussit à l’entraîner dans un café. C’était l’heure de l’apéritif. Les deux hommes ne résistaient pas à l’appel de cette heure sacrée et, bien que Céline ne prît qu’un quart Vichy, ils échangeaient bientôt des confidences. 
- Puisque j’ai beaucoup de sympathie pour vous, je vais vous dire la vérité, dit Paul Morand après quelques verres. Ce n’est pas pour situer une scène que j’ai quitté mon quartier. Je suis allé au marché aux puces, parce qu’il me faut un piston. Vous savez peut-être que je veux poser ma candidature à l’Académie française. J’ai donc besoin de soutiens. 
- Et vous les cherchez au marché aux puces ? 
- Précisément. Ignoriez-vous que l’Académie est tout à fait sous l’influence des Juifs ? Tous les académiciens sont des Juifs et ils tiennent ferme les ficelles des élections. Les deux brocanteurs avec lesquels vous m’avez vu sont justement des Grands Électeurs. 
Céline commença à devenir attentif. 
- Oui, continua Paul Morand, c’est une honte ! Toute la France est sous la domination des Youpins. Connaissez-vous l’histoire de Saumur ?… Eh bien, cette ville est pleine de jeunes Juives, riches et jolies, qui y sont envoyées par les Sages de Sion. 
- Saumur ? 
- Parfaitement. Parce qu’il y a là l’École de Cavalerie. 
- Mais pour quoi faire ? 
- Pour se faire épouser par de jeunes aristocrates. Ne savez-vous pas que les Juifs sacrifient chaque année un certain nombre de leurs filles, pour corrompre ainsi le sang des peuples aryens, en commençant par l’aristocratie ? Hitler lui-même l’affirme dans Mein Kampf 
- Mais c’est abominable ! s’écria Céline. Vous me voyez écoeuré. Il faut absolument empêcher ce crime, et je ne saurais vous dire combien je suis heureux d‘avoir rencontré en vous un homme qui a des lumières en cette matière. 
- Tu parles, mon vieux! je connais les trucs des Youpins, mais je me garderai bien de les emmerder. Ma candidature serait foutue. 
Céline tressaillit. 
- Je suis peiné, dit-il, de vous entendre user d’un langage aussi ordurier. Vos œuvres, si riches d’idées généreuses et profondes, m’ont donné l’habitude d’un tout autre parler. 
- Merde! répondit Paul Morand. Et toi, alors ! 
- Les belles-lettres, soupira Céline, m’amènent quelquefois à m’écarter du véritable langage de mon âme qui m’entraîne vers les contes innocents et les ballets sentimentaux. Souffrez que je vous parle maintenant dans les termes que votre présence m’inspire, d’autant plus que je suis malheureux et désemparé. Vous m’avez laissé entrevoir les possibilités de la belle campagne qui pourrait sauver les peuples aryens de l’influence funeste des Juifs. Unissons donc nos forces et nos talents et partons ensemble. pour cette croisade sacrée !
Mais Paul Morand secoua la tête. 
- Du bidon! Je marche pas. J’ai pas envie de m'faire casser la gueule. 
- Dussé-je en périr, s’écria Céline, je les combattrai ! Désormais je connais ma voie. Je continuerai l’œuvre de Vercingétorix, je rendrai la France aux Gaules et je la purifierai du germe de décomposition qui nous est venu de l'étranger depuis César. Voilà enfin mon sujet ! Il me donnera l’occasion de provoquer tout le monde, de m’attirer toutes les haines et de gagner des millions. Vous m’avez ouvert de nouveaux horizons, mon cher Morand.

jeudi 2 novembre 2017

Une heure avec Louis-Ferdinand Céline par Stéphane Varègues 29 février 1979

Dans Le Matin de Paris du 29 février 1979, Richard Cannavo commente le spectacle Une heure avec Louis-Ferdinand Céline, composé et interprété par Stéphane Varègues


Une heure avec Louis-Ferdinand Céline
Un torrent de mots âpres

C'était une passionnante idée que de vouloir mettre Céline en musique. C'est, aussi, une idée courageuse. Pour Stéphane Varègues c'était, surtout, une envie de toujours: « Je suis farouchement célinien depuis, que j'ai lu le Voyage. Un choc énorme : je me suis senti totalement concerné. » Aussitôt, Stéphane Varègues lit « tout Céline ». Et, ce compositeur qui a mis en musique Prévert et Vian caresse, des années durant, un rêve: adapter des musiques sur les mots somptueux de l'écrivain maudit. Il ne se décide pas, lorsque Arletty, un jour, lui dit: « Le Voyage est un long poème en prose ». Ce sera, pour lui, le détonateur.


Lorsque Varègues chante, on sent passer le souffle glacé de la peur...

A partir de Guignol's Band, Stéphane Varègues compose deux chansons qu'il va, timidement, soumettre à la veuve de Céline. Pour elle, c'est l'enthousiasme et, pour l'encourager, elle lui donne deux textes peu connus de son mari, Le Pont de Londres et Mea culpa : «Emportez ça, vous y trouverez un tas de chansons.»
Il en a trouvé, oui, et il a monté un spectacle qui vous arrive dans la gueule comme un coup de massue. Il y a, dans cette Heure avec Louis-Ferdinand Céline, toute la violence du poète du malheur, sa désespérance et sa hargne, son amour et sa haine. Il y a des arbres morts et des nuages noirs, la guerre aussi, et la férocité des hommes – « Faire confiance aux hommes, c'est se faire tuer un peu », « C'est seulement des hommes qu'il faut avoir peur toujours », «Les hommes mentent trop, ils ne me donneraient pas l'infini » –, il y a le dégoût encore et la folie bien sûr : « Je suis un fou qui se donne aux éphémères. »
Varègues était l'homme qu'il fallait pour ce torrent de mots. Avec sa voix pleine, puissante, parfaitement timbrée, il attaque les mots avec une espèce de rage saisissante, sans fioritures et sans prendre de gants, martelant l'immense piano noir avec une sombre frénésie. Piano noir, costume noir, voix «noire» aussi, semi-pénombre, il y a bien là l'univers torturé de l'ex-médecin de banlieue haïssant ses confrères et fuyant la compagnie des hommes. Il y a, dans le jeu même des trois personnages en scène (Varègues donc, Raoul Delfosse, acteur étonnant, et Catherine Morelle, danseuse gracieuse), les outrances et la dérision de l'œuvre – et de la vie – de Céline, et son désespoir infini - « Je suis à la traîne du monde » - et son malaise : « J'ai commis des crimes, bien des crimes sans le faire exprès, j'ai des remords à en mourir, je serai tué par le chagrin. »
C'est étonnant : les musiques de Varègues collent si parfaitement aux mots que ceux-ci, subitement, semblent être des vers. Quant à Varègues, il semble posséder lui aussi cette espèce d'atroce scepticisme, aux confins de la lucidité. La tête... Tous ça se passe dans et ça brûle de fièvre : « La tête est une espèce d'usine qui marche pas très bien comme on veut. » Et Varègues est un type brut, authentique, en marge de la meute, hors de tout artifice ou du bluff, qui assène ces mots âpres comme un immense cri.
Et puis, en plein milieu du spectacle, rupture de ton avec le Départ de Printil, une saynète délirante, méconnue : dix minutes de rire, qui ne s'imposaient peut-être pas. « J'ai voulu aérer le spectacle. Et puis, ça reste du Céline. J'ai voulu montrer son humour aussi, dont on ne parle jamais ».
Il dit encore : « Si ça pouvait aider à faire redécouvrir Céline, ça serait tout à fait merveilleux pour moi. Ça aussi, c'est une envie secrète. Qu'il soit maudit, pour deux de ses livres mineurs, c'est très dommage : les gens se privent d'un plaisir littéraire rare, car Céline est le plus grand novateur littéraire du siècle, vraiment un géant. »
Lorsque Céline écrivait, lorsque Varègues chante « Je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux pas mourir », on sent passer le souffle glacé de la peur. De se spectacle, on sort un peu sonné, Varègues attend la suite, anxieux.
« C'est la rencontre de ta vie », lui a dit son éditeur artistique.
Quelle rencontre !

Richard Cannavo

Spectacle au Lucernaire, 53, rue N.-D.-des-Champs, Paris