samedi 13 décembre 2025

Les éditions Gallimard viennent de publier le fac-similé du Petit Mouck, un conte de 1923 attribué un peu rapidement à Louis Destouches…

Les éditions Gallimard viennent de publier le fac-similé du petit Mouck, un conte de 1923 attribué un peu rapidement à Louis Destouches… 

Édition 2025

Présentation Gallimard : Les aventures du petit Mouck, un conte imaginé par Louis-Ferdinand Céline, transcrit et illustré par sa première épouse, Édith Follet, pour leur fille Colette.

Fac-similé du manuscrit (vers 1923), présenté par Gaël Richard.


Voilà le point de vue de David Desvérité à la sortie de Histoire du petit Mouck aux Éditions du Rocher en 1997.

Voir aussi sur ce blog : 

http://archiveslfc.blogspot.com/2019/05/histoire-du-petit-mouck-un-inedit-dans.html


Histoire du petit Mouck,

de Hauff à Céline 

   L’origine de l’ouvrage de Céline intitulé Histoire du petit Mouck est incertaine (1). On peut d’ailleurs s’étonner que ce texte, enrichi des illustrations d’Édith Follet (2), soit paru dénué d’avant-propos ou de préface, ce qui aurait certainement permis d’en éclaircir la provenance au lecteur. D’abord publié dans Paris-Match en 1994 (3), ce conte, d’après le témoignage accordé par Colette Destouches à l’hebdomadaire, aurait été écrit par son père à son intention. Dans L’Année Céline 1994, il est précisé que " ces quelques pages dont l'existence était jusqu'à présent inconnue datent de 1923, et auraient été écrites à Rennes par Louis Destouches pour sa fille Colette, alors âgée de trois ans. " Plus loin, il est précisé qu’" aucun de ces documents ne semblent être de la main de Céline ", et que ce " texte resté inachevé, a pu être improvisé oralement avant d'être noté, probablement par Édith Follet [...] et fait partie de la collection Colette Turpin "(4). C’est donc avec une prudence relative que nous nous pencherons sur ce récit court, puisque son authenticité n’est pas entièrement avérée.

Édition 1997 

Quelques recherches ont permis de retrouver le texte dont Céline s’est inspiré pour écrire ou raconter cette histoire. À l’origine, Le Petit Mouck a été composé par l’écrivain allemand Wilhelm Hauff (5). Publié en France à la fin du XIXe siècle, ce texte fait partie d’un recueil intitulé La caravane (6). Hauff reprend le principe très répandu en littérature depuis le Décaméron qui consiste à réunir un groupe de personnages chargés de narrer, les uns après les autres, une histoire au groupe. Dans le cas de La caravane, ces différents protagonistes sont des marchands réunis dans un campement au milieu du désert. L’un d’eux propose que chacun raconte " à chaque halte, quelque histoire, quelque aventure de sa vie, ou mieux encore, quelqu’un de ces contes naïfs et plaisants qui se transmettent de génération en génération, qui ont amusé l’enfance de [leurs] grands-pères avant la [leur] " (p. 9). Le Petit Mouck est la quatrième histoire du recueil. Si l’on s’égare en suppositions, on peut imaginer que Céline ait eu un jour cet ouvrage entre les mains ou qu’on lui ait conté ces récits alors qu’il était enfant. L’amour du Ferdinand de Mort à crédit pour Les belles aventures illustrées ou La légende du roi Krogold pourrait conforter cette hypothèse. D’ailleurs, que ce type de littérature ait influencé Céline ne fait pas de doute, si l’on songe aux arguments aussi merveilleux que féeriques des ballets.

    Ce que nous tenterons d’étudier ici est le rapport existant entre l’hypotexte (W. Hauff) et l’hypertexte (L.-F. Céline). Répétons-le, il convient de garder une certaine distance vis-à-vis de la paternité du conte attribuée à Céline. Cela ne remet pas en cause l’intérêt d’une étude comparée, d’abord au niveau du déroulement du récit et du schéma narratif, ensuite au niveau thématique. Il semble en revanche peu approprié de s’attarder sur une comparaison stylistique des deux écrivains.

Wilhelm Hauff, La caravane : contes orientaux, édition de 1855

Synopsis

    Afin que l’on puisse juger de la liberté prise par Céline vis-à-vis du texte original, il paraît utile d’exposer le synopsis du récit de Hauff. La nouvelle peut se découper en quatre grandes parties.
I. Les marchands faisant partie de la caravane viennent d’écouter une histoire, et Muley propose d’en raconter une à son tour (p. 135-137).
II. Muley expose sa première rencontre avec Mouck " personnage bizarre " à " l’allure grotesque ", qu’il a connu à Nicée quand il était plus petit. Mouck est le bouc émissaire d’un groupe d’enfants dont fait partie Muley. Un jour, son père le sermonne en raison de son attitude et décide de raconter à son fils qui est réellement le petit Mouck (p. 137-142).
III. Muley rapporte le récit de son père aux autres membres de la caravane : Mouck, " ignorant " et " pauvre ", décide d’aller courir le monde après la mort de son père. Il travaille chez la vieille Ahavzi, qui vit entourée de chats et de chiens dont Mouck a la charge. Cette vieille femme semble être une sorcière. Mouck s’enfuit de chez elle après avoir dérobé une canne en bambou et une " vieille paire de babouches ". Grâce à ces babouches magiques, Mouck est embauché comme coureur auprès du roi. Il s’attire les haines des autres serviteurs et décide d’utiliser la canne qu’il a subtilisée et qui permet de trouver des trésors enterrés afin de gagner certaines sympathies par l’argent. Malheureusement, il est condamné car on le soupçonne de vol. En échange de sa liberté, Mouck remet au roi les babouches et la baguette.
    Mouck se réfugie dans une clairière et, près d’un ruisseau, affamé, il se gave de figues violettes. En contemplant son reflet dans l’eau, il s’aperçoit que des oreilles d’âne et un long nez lui ont poussé. De nouveau tenaillé par la faim, il mange plusieurs figues vertes. Son nez et ses oreilles disparaissent. Il décide d’aller vendre les figues violettes sur le marché, au majordome du roi. Le soir même, la cour et la famille du roi se retrouvent affublés d’un nez et d’oreilles à la longueur exceptionnelle. Mouck, en échange de la canne et des babouches, donne au roi des figues vertes. Ainsi, le " bon petit Mouck a droit, par ses malheurs et ses vertus, aux respects et à l’admiration de tous bien plus qu’à leurs moqueries ", conclut le père de Muley.
IV. Le récit revient aux personnages de la caravane, Muley avouant se repentir de son attitude passée par rapport à Mouck.


Publication dans Paris Match de “l'inédit” Histoire du petit Mouck

La version de Céline est beaucoup plus épurée :

Mouck est un vagabond " perdu dans le désert, qui rencontre une " jolie dame " vivant dans " une grande et belle maison ". La dame prend vite une " méchante figure " et Mouck s’aperçoit qu’elle enferme dans une volière toutes sortes de petits oiseaux dont un n’est autre que le "petit prince ". Profitant du départ de la dame, Mouck, avec la complicité du petit prince, s’échappe après voir dérobé les babouches rouges et la baguette noire. Ils rejoignent le palais du roi et de la reine, où Mouck est reçu comme un fils. Le roi va chez la sorcière et, à l’aide de la baguette et des babouches, se venge de celle qui lui a pris son fils. Mais Mouck, malgré les fastes du palais, reste étrangement triste. Il part à l’aventure et découvre un château auquel on accède par un grand escalier. Mouck grimpe mais oublie ses babouches et sa baguette en bas. Un géant l’aide à accéder au sommet, et le sacre grand vizir à cause de son étourderie. Cette vie ne convient pas à Mouck et le géant lui donne trois cailloux permettant de formuler trois vœux. Le premier vœu de Mouck est de " voyager loin sur la mer ". Bientôt, Mouck se retrouve sur une île, en compagnie de nains, puis est envoûté par le chant des sirènes, qui l’invitent à les rejoindre au fond de la mer.

    En comparant ces deux textes on s’aperçoit que Céline ne s’inspire de l’original que pour la première moitié de son développement, jusqu’au moment où le personnage de Mouck décide de partir du palais du roi et de la reine. Les épisodes qui suivent n’ont pas de rapport direct avec l’hypotexte. Même constatation concernant les objets aux pouvoirs magiques du petit Mouck : l’intrigue de Hauff est rendue possible grâce à l’existence de ces deux talismans ; le récit s’articule et progresse grâce à la présence de ces objets. La version célinienne les fait disparaître dès que Mouck rencontre le géant, c’est-à-dire au moment où l’écrivain se détache de l’influence de Hauff.

Thématiques

    Le petit Mouck de Hauff est rejeté à cause de son physique, et n’est pas un enfant mais un adulte. Céline, en revanche, utilise le terme de " vagabond " pour présenter le personnage et même si cela n’est pas clairement écrit dans le texte, les illustrations d’Édith Follet représentent Mouck en enfant. Chez Hauff, le personnage est livré à une pesante et constante solitude, ce qui contribue à donner au texte un aspect " désespéré ". Il est rejeté par les enfants, par les animaux de la vieille Ahavzi, par les membres de la cour du roi, depuis le majordome jusqu’au cuisinier. La destinée ingrate du personnage s’accompagne d’une naïveté extrême. Pourtant, Hauff contrecarre quelque peu ces injustices en faisant de Mouck quelqu’un de rancunier, capable de se venger du roi en personne. La conclusion du texte peut être comprise comme la dénonciation du ridicule chez les puissants.
    Cet aspect thématique est entièrement éludé chez Céline. Aucun souci de vraisemblance ne guide la trame narrative et, en ce sens, le texte relève d’une écriture " merveilleuse " et non " fantastique "
(7). Mouck n’est animé d’aucun mauvais sentiment (quel contraste quand on songe à la future production romanesque !) et les étapes du récit s’articulent toujours autour d’événements irréels et inexplicables : oiseaux devenant enfants, sorcière transformée en chauve-souris, cailloux permettant de faire des vœux, apparitions des sirènes, etc. C’est grâce aux babouches chipées à la sorcière qu’il parvient à s’échapper de son emprise. La baguette, source des malheurs du personnage de Hauff, est utilisée dans Le petit Mouck de Céline pour transformer les animaux en hommes et réciproquement. Aucun rapport ici entre une baguette permettant de découvrir des trésors enfouis et une autre permettant de métamorphoser hommes et animaux. Céline conserve l’argument merveilleux mais ne l’exploite pas de la même manière que Hauff.

Illustration par Édith Follet
 
Le Petit Mouck dans Paris Match du 31 mars 1994

    Les lieux du récit présentent également plusieurs différences. La " grande et belle maison " de la vieille Ahavzi évoquée chez Hauff devient, pour Céline, un " beau palais " dans lequel habite une " jolie dame ". La pièce dans laquelle sont dissimulées les babouches et la baguette magique est une " chambre mystérieuse que Mme Ahavzi t[ient] toujours parfaitement close " dans le conte de Hauff, " vrai capharnaüm dans lequel gis[ent] confondus mille objets divers ". On accède à cette pièce par un panneau " tournant sur lui-même " après avoir appuyé sur un clou. Céline fait de cette chambre un " petit réduit " dont Mouck perce les secrets en " regard[ant] par le trou de la serrure ". Les deux récits se poursuivent par la rencontre entre Mouck et le roi. Celui-ci est accompagné d’une reine et " d’esclaves nègres " chez Céline, entouré d’une cour imposante chez Hauff. Le personnage célinien cherche ensuite dans divers endroits un refuge à même de lui rendre la joie de vivre. Chez Hauff, le récit se déroule jusqu’à son dénouement final dans le palais royal. Là encore, le texte de Céline écarte toute vraisemblance et privilégie le développement du merveilleux, similaire à celui des contes de fées.
    Le personnage du roi, présent dans les deux contes, ne possède ni les mêmes caractéristiques ni les mêmes intentions. On peut arguer du fait que la brièveté du texte de Céline exclut les développements et les descriptions. Chez Hauff, la figure du roi est omniprésente, au cœur du récit. C’est lui qui influe sur la destinée du petit Mouck, en le renvoyant après lui avoir confisqué les babouches et la baguette magique. Par ce geste, il s’expose à la revanche et au ressentiment de Mouck, qui le traitera de " roi perfide " et de " monarque imbécile " après avoir récupéré ses talismans. Là encore, il s’agit de critiquer la représentation de la puissance et de la tourner en ridicule. Au final, le roi est le seul à qui Mouck ne fait pas disparaître les oreilles d’âne. Le roi campé par Céline est, au contraire, un homme qui rend la justice en punissant la sorcière. S’il emprunte les objets magiques, c’est dans le but de transformer la sorcière en chauve-souris et les oiseaux en petits enfants. Ici, le roi incarne la bonté et les sentiments qu’il éprouve à l’égard de son fils, qu’il " serre sur [son] cœur " au moment des retrouvailles, sont forts. Les deux figures royales sont donc marquées de différences importantes : l’une s’oppose à Mouck et l’autre l’aide.

* * *

    Pour terminer, on notera que Céline fait intervenir de nombreux animaux dans son texte. Les loups et le " serpent qui pique " peuplent le désert, les petits oiseaux sont omniprésents. Il ajoute à ceux-ci la présence des sirènes, des " petits nains " (qu’il faut considérer ici comme les " liliputiens " de Gulliver) et du géant qui orientent le récit dans une thématique merveilleuse grâce à ces personnages féeriques. Nous ne sommes pas si loin de l’univers des ballets céliniens, si l’on songe par exemple à Voyou Paul. Brave Virginie ou bien à La naissance d’une fée. L’Histoire du petit Mouck attribuée à Céline possède en cela des accents propres au futur romancier. Le style chaotique et impersonnel démontre en revanche que ce texte n’a pas été travaillé par Céline, qui écrivait durant cette période La vie et l’œuvre de P. I. Semmelweis, thèse de médecine beaucoup plus littéraire et élaborée. Le récit publié semble donc plus proche d’une diction retranscrite que d’un réel travail d’écriture, même imparfait. Quoi qu’il en soit, ce conte permet de constater comment Céline pouvait se démarquer d’un texte original, prouvant ainsi la fertilité de son imagination.

 

David Desvérité

(1) Louis-Ferdinand Céline, Histoire du petit Mouck. Paris : Éditions du Rocher, 1997.
(2) Édith Follet a été la femme de Céline de 1919 à 1926, qui donna naissance à Colette, fille unique de l’écrivain.
(3) Paris-Match n°2340, 31 mars 1994.
(4) L’Année Céline 1994. Tusson : Éd. du Lérot, 1995, p. 123.
(5) Né le 29 novembre 1802 à Stuttgart, Wilhelm Hauff meurt prématurément le 18 novembre 1827. Sa carrière littéraire débute vers 1825 et l’intégralité de son œuvre fut publiée en Allemagne dans un seul recueil en 1840. De son vivant, il édita plusieurs nouvelles, des récits fantastiques (Lichenstein, Jud Süss, Die Bettlerin vom Ponts des Arts). Il est moins connu en France que d’autres conteurs comme Grimm, Andersen ou Perrault, mais il se place dans une lignée littéraire similaire. Ses textes sont caractéristiques de l’école souabe, courant constitué d’un groupe d’écrivains habitants ou originaires de la Souabe, actifs entre 1815 et 1850, et dont l’inspiration romantique provient essentiellement des traditions populaires de cette région.
(6) Wilhelm Hauff, La caravane : contes orientaux. Paris : Hachette, 1889. Trad. De A. Tallon ; ill. de Bertall. Histoire du petit Mouck, p. 135-184.
(7) Pour une explication plus poussée de la nuance existant entre les deux termes d’un point de vue littéraire, on se reportera à l’ouvrage de Tzevan Todorov, Introduction à la littérature fantatisque. Paris : Éd. du Seuil, coll. " Points ", n°173.

mardi 9 décembre 2025

Tête de turc Céline par Bing dans Fantasio n°623 du 15 janvier 1933

Article signé Bing dans Fantasio n°623 du 15 janvier 1933
Dans la double page, caricature de Louis-Ferdinand Céline 
“La carabin en folie” par Bécan (Bernard Kahn)
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant le palanquin de Céline pour le prix Goncourt.


Tête de turc Céline

Qui que c’est, le gars Céline dont les gens du jury Goncourt (attention à la contrepetterie) ont failli faire un grand barde populaire ? 

D’abord, c’est pas un gars. Ça pourrait être le citoyen Céline, le syndiqué Céline. C’est le camarade Céline. Simplement. Ceux qui seront pas contents et qui, le voyant enveloppé de sa blouse blanche de médecin au dispensaire de Clichy, voudront lui donner du « cher docteur » par-ci ou du « cher maître » par-là, rapport au prix Théophraste Renaudot que lui ont décerné dix journalistes à la redresse, ben, y n’ont qu’à aller se faire voir... Lui, il en a marre de toutes ces giries et, comme il a pondu 623 pages sur ce ton-là, vous n’espérez pas tout de même l’avoir à l’essoufflement ?


Fantasio, bimestriel "coquin” n°623 du 15 janvier 1933

« Ça a débuté comme ça », qu’il dit. Et il nous fait part de sa première constatation : les Parisiens passent tout leur temps à boire du café crème et des bocks. 

L’histoire des autres bougres commence en général, par des considérations plus rapides et qui les touchent de plus près : le lait de la nourrice trop alcoolisé, pas assez sucré, ou trop court. 

Dégoûtés dès leur arrivée sur terre, il y en a — très peu à la vérité — qui fassent tout de suite le plongeon dans l’inconnu. Le gars Louis-Ferdinand Destouches (il ne s’appelait pas encore Céline) a tout de même eu plus envie de vivre. En sortant de la laïque, il a poussé le triporteur d’un boucher. Vous savez pas, vous autres, ce qu’il faut d’espoir au ventre pour appuyer sur les pédales d’un tri. 

Là, bien sûr, il a commencé à y trouver un cheveu. Comme par hasard, les clients qui font livrer, c’est toujours ceux qui habitent au sixième, ou au-dessus, et les concierges qui seraient mieux dans leurs escaliers empêchent toujours les pauvres grouillots de prendre l’ascenseur là ousqu’y en a. Y a aussi ces sales autobus qui serrent toujours à droite les malheureux cyclistes comme si, en République, ils pourraient pas aller à gauche. 


C’est de cette époque que datent les premiers dégoûts certains du gars Destouches. Faut pas croire pourtant qu’ils lui aient enlevé toute ambition. Il bossait à droite, à gauche, sans soucis de nuance politique chez Mors et chez Damoy et, le soir, il allait se détendre les guibolles, si on peut dire, en essayant de grouper, sous les pupitres à peine évacués par les gamines de la maternelle, ses vastes jambes de sportif avide de mieux connaître les règles élémentaires du savoir-vivre avec les participes. Ça dura des années. Y grandissaient pas, les pupitres. Les genoux de l’étudiant Céline ou Destouches menaçaient de passer à travers. Bachot. Puis P. C. N., tout en s’escrimant, le jour, sur des additions pour une assurance. Ah ! malheur... La vie est pas rose aux pauvres hères. 

Pourtant, le tragique n’avait pas encore envahi le destin des plus malchanceux. La guerre était sur nous. Le cuirassier Céline la fit. Sans enthousiasme. Sans animosité personnelle. Mais il la fit, comme tous les autres qui n’en voulaient pas plus que lui. Et il la fit bien. 

Y a eu des héros de la biffe, de l’aviation, de l’artillerie, des as de la guerre de sapes, des recordmen des blessures et des fourragères. Le maréchal des logis Destouches, du 9e « cuir » (sic), est champion du coup de revers au sabre réglementaire. Il eut un jour, avec des collègues, à s’occuper, sur la Marne, de disperser quelques uhlans trop familiers avec nos avant-postes. Quand les cavaliers ennemis virent dévaler sur eux le peloton de Destouches, ils essayèrent bien de rentrer chez eux par les voies les plus rapides, mais nos chevaux avaient une pointe de vitesse assez réussie. Et le margis avait un abattage du diable. Il cessa de faire des moulinets avec sa latte quand il arriva sur le groupe des fuyards. Alors, galopant à côté des deux uhlans qui fermaient la marche, il détendit brusquement son grand bras que prolongeait son arme terrible et fit voler en l’air deux têtes d’un seul coup. Faut toujours prendre garde aux poussées de colère d'un pacifiste. Eux, ils savaient pas, les pauvres Boches, n’est-ce pas? Et c’est pas maintenant qu’ils apprendraient. Le margis Destouches voulait pas croire, lui le premier, qu’il avait fait un pareil « doublé ». C’est ses hommes qui lui racontèrent. Mais y eut des chefs qui ricanèrent quand on leur fit le rapport sur cet exploit. Du coup, le margis devint antimilitariste à mort. On lui donna la médaille militaire. Bon. Puis on 

dessina une image d'Epinal représentant en bleu, blanc et rouge, son tour de force, digne des plus grands paladins de la légende. 

— J'sais pas encore, qu’il a dit depuis, à Lucien Descaves, qu’est-ce qu’a été la plus grande horreur de la guerre : mon coup de sabre ou cette gravure. 

Mais il a bien fallu en revenir, de la guerre. Quand il eut, comme les camarades, touché son complet Abrami, le nouveau civil Louis-Ferdinand Destouches fit un tour d’horizon et s’interrogea pour savoir comment il allait commencer la conquête du monde. Il ne fréquenta ni la Bourse ni les antichambres des ministères, ni les conseils d’administrations, ni les salons, où de vieilles rombières facilitent aux gars avantageux l’accès des bonnes places et des sinécures dorées. Il retourna à la Faculté de Médecine, tira ses inscriptions, tout en bricolant dans la journée et la nuit pour assurer sa matérielle. Le diplôme conquis, ça ne lui faisait pas une grosse clientèle. 

Flanqué d’un étrange copain, ramassé en pleine guerre entre les deux réseaux de tranchées adverses, il alla aux colonies, en Argentine, en Amérique du Nord, revint à Paris, alla dans le Midi, puis trouva finalement un poste à sa convenance au dispensaire municipal de Clichy. 

C’est là qu’il écrivit le livre qui a tiré son nom, voici quelques semaines, au premier rang de l’actualité. 

Qu’est-ce que Céline, à travers cet énorme bouquin? Ça a l’air très compliqué et, au fond, c’est très simple. 

Louis-Ferdinand Céline a cherché un jardin digne de ses dons et de ses soins ; il n’a trouvé que du fumier. 

Mais ce fumier, vous pensez bien tout de même qu’il fallait l’employer à quelque chose. Alors, quand il eut, avec art, fignolé une œuvre forte et copieuse, sculpté d’un ébauchoir expert dans une matière noble et parfois brillante, Céline a dû, se relisant, être saisi à l’égard de son livre d’un de ces accès de grand rire féroce et ironique qu’il décoche si souvent à la société. 

— Allons, mon petit Céline, ne jouons pas au pontife ! s’est-il dit à lui-même. 

Il s’est alors armé de l’ébauchoir d’un débutant pour retoucher en la diminuant la grande œuvre presque achevée. Et comme ça ne suffisait pas, que la statue gardait encore de l’éclat, il l’a ensevelie littéralement sous une avalanche de gadoue. Il l’a, avec une volupté visible, traînée dans la fange, dans l’ordure, dans le ruisseau, dans le cloaque. Aucun mot parmi les plus grossiers ne lui a semblé trop gros. 

Son bouquin est parti en chandelle — d’autres disent en gerbe de crottes — jusqu’au zénith des cent mille. 

Bing.