« le fil du récit de la visite de Clémence Arlon est depuis longtemps perdu. Pour finir, on ne saura même plus ce qu’elle était venue faire chez Céline. Mais entre-temps, un autre des amis-ennemis de celui-ci aura avantageusement pris sa place. C’est ce Jules qui ressemble à Gen Paul, « pote » et voisin de Céline à Montmartre, autant qu’un peintre-sculpteur peut ressembler à un peintre-dessinateur, et un cul-de-jatte à quelqu’un qui avait perdu une jambe à la guerre de 14. La visite de Clémence était peut-être intéressée et peu charitable, mais Jules fait pire. Il met Céline dans un état de double impuissance, en le traitant publiquement de « Boche » en présence d’une foule de curieux qui, à la veille de la Libération, n’attendent qu’une occasion de faire la preuve de leur patriotisme, et en caressant sa femme sous ses yeux, avec l’apparente complicité de celle-ci. Il ne faudra pas moins de toute une nuit de bombardement sur Paris pour faire provisoirement oublier, sinon pour effacer, ce double affront. (Henri Godard, Préface inédite à Féerie pour une autre fois, pour Folio n° 2737, 1995, qui réunit pour la première fois les deux parties)
Voilà Julot et « ses frondes de cul-de-jatte... »
« (…) voilà son état de jalousie !... il passerait des heures dans sa caisse, tout contre le banc, juste au trottoir, que je me rapproche, qu’il me scie ma fourche et puis m’assomme ! jalmince à crever qu’il est !... pas que du vélo !... tout !... même ma « classe 10 » qu’il me pardonne pas ! lui de « la 11 » !... j’ai eu la médaille avant lui, on me l’a ôtée, bon !... ça aurait pu le rasséréner... bast !... Il a eu la Légion d’honneur, récompense de son héroïsme et de sa blessure cent trente pour cent, cul-de-jatte... voilà je crois de la compensation !... ce que j’ai éprouvé de vrai plaisir !... de bonheur de sa Légion d’honneur !...
« Plus souvent forcément fatal c’était des petits boulots de clients... vous entriez... le moment qu’il éclaboussait !... il pavoisait une Mairie... drapeaux, fanions, lampions !... vous en preniez plein la tronche !... et votre costard ! Protestations ? Vous rebiffiez ?... Rigodon ! Ses fers ! le balai ! / Cul-de-jatte, rien à dire ! il gagnait !
– Au secours ! qu’il beuglait, en plus ! Satyres ! Voleurs ! Assassins !
Il ameutait la rue contre vous !
« La petite croisée... une enjambée... alors pfluf ! pfloc ! Fers ! cannes ! bouteilles ! poire du mec !... Ah ! Hi ! Ah ! Hi ! Cul-de-jatte le Jules mais pas manchot !... l’adresse même, extraordinaire !... une adresse de singe !... terrible !... rigodon chaque projectile !... […] c’est lui le carabosse malgré tout !... bien dégueulasse, bien féroce, bien roublard, cabotin, abject, mais tout de même cul-de-jatte dans sa merde... scié de 14 !... lui le bagotier ! le coureur au motif comme pas !... son chevalet partout !... des fortifs à Robinson... Arpajon... Bougival... les rives... Suresnes... maintenant là dingue en caisse, baveux... / Très délicat de le raisonner. – Cul-de-jatte de la Marne, tout de même !... Cent quarante pour cent t’as ! la rente !... La Légion d’honneur !... – Ta gueule !
« – Mets ta tête ici ! là ! Justine !
Des poses vraiment plus que baroques !... des idées que de cul-de-jatte bossu qui délirait dans les jambes... Mais qu’elles en pouffaient !
« C’est des cocottes, c’est des putains les gens dehors ! On peut les haïr à mort ! je dis ! Ils méritent mille fois !... Cul-de-jatte pas cul-de-jatte ! avec grand Cordon ! petit Cordon ! ils se valent tous !... Il pouvait parler d’égoïsme Jules ! saloperie !... comme le Clauriac ! comme Ciboire ! comme Larengon ! Monstres ! Monstres tous ! Capitonnés ! Outres sur prie-Dieu ! Squelettes à pantoufles brodées pour crucifixion par choristes mineurs à lèvres tendres ! / Logé en sous-bassement obscur, ça y empêchait pas le monde de venir Jules ! le Tout-Douleurs ! Moi j’avais c’est vrai, mon “7e”, l’air ! la vue ! lointaine ! cent bornes ! toutes les collines jusqu’à Mantes ! Mais quelle haine cet air m’a valu ! cette vue !... personne me les pardonne encore !... lui ses murs dégoulinaient... l’humidité, rigoles !... Ah, si c’était d’un pathétique ! – On voudrait pas faire vivre un chien ! – Oui, mais dis tout de même t’es cul-de-jatte ! tu voudrais pas te taper le “7e ” !
« – Allez maintenant carre ! / Il répète... là lui cul-de-jatte chiote !... sournois !... bon !... bon !... en effet ! Je vois... ils sont d’accord... bon !... bon !... Je m’en vais... Je m’en vais... / Ce coup-là je sors...
« Je remémore... comment il a séduit Arlette cul-de-jatte pisseux Jules ?... le café a agi ! certain ! même ils me feraient garrotter maintenant, je dirais : le café a agi ! Il avait un café moka comme on n’en trouve plus ! un véritable filtre d’Arabie !...
« (…) un immonde ! quelle saleté !... Enfin tel quel il m’est cher... ah, je n’ai pas du tout d’illusions... cul-de-jatte, carabosse !... un putride d’âme et de cœur ! l’égoïste demi-cochon ça se discute pas ! une nature vile...
« Ça a dû être abominable la déblatération de ce pitre ! bosco cul-de-jatte jaloux venin, pendant que je crevais sur le trottoir !
« C’est une portée pour hurler ! trois quatre cents mètres !... il domine, cul-de-jatte mirador !
– Y va crever ! je prédis. J’en ai assez ! flûte ! je le vois bien mourir là-haut dans un tourbillon de flammèches !... chaleur ! chaleur !... il a pas besoin de boire du tout ! qu’il roustisse ! cochon ! comment qu’il tourne sur la plate-forme ! ce manège ! l’acrobate cul-de-jatte ! il est placé à merveille !
« – Cul-de-jatte ! malédiction ! jaloux ! voleur !... et ivrogne !
Que pour un kil il se serait jeté de la tour Eiffel !... d’habitude !... la convoitise qu’il a de boire le moment qu’il a soif !...
« Faut des circonstances de Déluge pour avoir idée des personnes. Ça avait commencé chez lui la façon qu’il m’avait traité... maintenant il appelait les cyclones ! les flammèches... les balles traçantes ! des gerbes ! et que sa caisse prenait pas feu !... le comble ! le comble ! il avait soif et c’est tout !... moi là-haut, sur sa dunette, j’aurais pas tenu... lui, il voltait, tourbillonnait, voguait aux houles... un coup de fer ci ! un coup de canne là ! en gondole ! tapait dans la rampe !... la rampe ployait ! cassait pas ! / – Cul ! Chiot ! Jatte ! Violeur !
« – T’as vu son bugle ? Elle a rien vu ! / Les femmes c’est ça ! immorales !... damné cul-de-jatte faisan tronc ! incendiaire bugleur doublard ! l’a pas vu ! / – Tu l’adores ? vas-y !
Je lui crie... tout contre ! qu’elle entende... – Doublarde !
« Quand je pense que j’ai eu un faible pour ce sale vache satyre cul-de-jatte artiste au four ! Salut ma tronche !
« Alas ! Vanitatas ! pas un locataire m’écoute ! un peu plus de nerf, de dignité, on s’élancerait tous à l’assaut ! et à la ballotte !... au feu ! au feu ! sorcier canaille cul-de-jatte acrobate ! au four !... je leur répète !... je leur hurle !...
– C’est Jules ! C’est Jules ! À l’assaut !
« – Vous avez pas vu Bébert ?
Satané cauchemar greffe ingrat ! aussi cauchemar que « l’être-roulettes » ! à propos ! un mot à ce drôle ! un mot, Jules ! brang ! je profite d’un roulis... une houle qui bouscule tout dehors !... sort tout de la loge ! toutes les viandes ! roule tout à l’entrée de la voûte ! – Eh, plonge ! cul-de-jatte ! Ça fait pas cent fois ! mille fois ! que j’y crie ! Jules adorable !
– Goulot ! goulot ! / Il me fait signe...
« et l’autre là-haut sur le moulin qu’a plus soif que tous ! soif ! la soif !... le funeste ! le funeste responsable de tout !... de presque tout ! cul-de-jatte-mirador ! je vous l’accuse au fil du récit...
« Je me retourne vers Jules, vers l’autre bout de la voûte... vers Jules là-haut qui domine tout ! cul-de-jatte-la-gondole ! là-haut ! en voilà un faudrait qu’il saute ! en voilà un qu’est responsable ! qu’a joué un jeu plus qu’étrange !... avec des gestes atmosphériques !... stratosphériques !... ah, pas catholiques !...
« y a plus personne sur le trottoir... les hurluberlus d’en face sont taillés aussi !... la bignolle et la belle-sœur sont plus devant chez Lambrecaze !... voilà du passe-passe ! vous direz... évaporés ? c’est pas à croire ! y a plus que les deux là-haut en l’air, l’à-poil et le cul-de-jatte !... et moi en bas, et Piram...
« ils l’ont fini le vulnéraire ! nature ! vulnéraire nature ! le cul-de-jatte et l’indécente !...
« Ils s’excitent d’aboyer ensemble !... ils ont qu’à sortir tous les deux ! à l’avenue ! les autres aussi je voudrais qu’ils taisent, là-haut... Cul-de-jatte et Mimi !... ou qu’ils descendent !... ils chantent de plus en plus fort ! tous les deux cramponnés à l’aile !...
« Cremoïlle est satyre, certainement !... et le Jules alors !... je vous demande pardon !... cul-de-jatte-la-gondole !... du bouc enragé ! non ?...
« le Lutry, son télescope, sa famille, son observatoire, comment tout ça s’est envolé ?... tout ça ?... tout ça ?... à la queue leu leu dans les nuages !... par le trou du Ciel !... en même temps que la canne du cul-de-jatte !...

