mardi 7 novembre 2017

Quand Kaminski expliquait l'antisémitisme de Céline

Céline en chemise brune par Hanns-Erich Kaminski.
Edition Mille et une nuits, septembre 1997, strictement conforme
à celle publiées par les Nouvelles Editions Excelsior en 1938.


« Il me manque des haines, pensa-t-il. Je suis certain qu’elles existent. Seulement, comment les trouver ? Le soir tomba. Le crépuscule enveloppait la rue d’un brouillard mélancolique. Bien que l’on fût en hiver, Céline n’avait pas ouvert le chauffage central. Il voulait avoir froid, être seul et désespérer. 
Avec précaution il s’approcha de la fenêtre et regarda dehors, sans lever le rideau, attentif à ce qu’on ne le remarquât pas. Cependant, il ne voyait personne… Était-il donc tombé si bas que nul ne l’espionnât, que nul ne le persécutât ? C’est un piège, se dit-il. Ils veulent m’avoir. Ils pensent m’endormir… Me rendre ?… Non, jamais !… Je les provoquerai. Je les forcerai à me haïr… Je ne veux pas me perdre dans une médiocrité qui serait la fin et l’oubli… Je réagirai. Mais il attendait en vain l’étincelle créatrice. Je ne peux pourtant pas les épater par une lavallière et un chapeau à larges bords, réfléchit-il. Le genre bohème a aujourd’hui pour seul effet de rendre les gens indulgents… Essayer d’écrire comme Paul Valéry? Quelques critiques me combleraient d’éloges et je pourrais gagner des prix littéraires de cinq cents francs… Me convertir à grand bruit au catholicisme et entrer dans les ordres ? La bure ne m’irait pas mal, mais ça fait trop ancienne sociétaire de la Comédie Française… Je pourrais aussi empoisonner les membres de l’académie Goncourt. Un officier autrichien a tué tous ses aînés de promotion, en leur envoyant du poison sous forme de pilules contre la faiblesse sexuelle. Seulement, deux cents écrivains français m’en féliciteraient… Il faut trouver autre chose… 
Depuis des semaines déjà, il était à la poursuite d’une idée. N’y avait-il vraiment rien qui les ferait rager ? Il fallait les rendre fous de colère, tous, sans exception, les aristocrates aussi bien que les ouvriers, sans parler des bourgeois. Mais il ne trouvait pas la belle provocation. Il avait beau marcher pendant de longues heures – prudemment, bien entendu, et toujours à l’écart des passants –, la seule chose qu’il découvrait, c’étaient des noms sur des boutiques qui, tout au plus, pourraient servir pour les personnages d’un roman. Le dimanche arriva, encore un dimanche dans ces semaines de détresse ! Céline courait toujours après sa provocation, comme d’autres après une femme, un emploi ou le succès. Il marchait sans but, sans savoir où il était. Il n’aurait pas non plus remarqué qu’il était arrivé au marché aux puces, si son attention n’avait été éveillée par la rencontre inopinée de Paul Morand. Le grand poète était en conversation animée avec deux brocanteurs juifs. Plein de prévenance, il semblait les envelopper d’amabilités, et ses yeux de grand explorateur de pays lointains et de boîtes de nuit se faisaient doux et suppliants. Il leur tendait plusieurs de ses œuvres, comme s’il avait voulu les leur vendre. 
- Qu’est-ce que vous faites ici? demanda Céline d ‘un ton bourru. Votre rayon, c’est les Champs Élysées et les rues adjacentes… 
Paul Morand était visiblement mal à son aise. Il s’empressa de prendre courtoisement congé des deux brocanteurs. Puis il salua Céline d’un sourire un peu forcé, et réussit à l’entraîner dans un café. C’était l’heure de l’apéritif. Les deux hommes ne résistaient pas à l’appel de cette heure sacrée et, bien que Céline ne prît qu’un quart Vichy, ils échangeaient bientôt des confidences. 
- Puisque j’ai beaucoup de sympathie pour vous, je vais vous dire la vérité, dit Paul Morand après quelques verres. Ce n’est pas pour situer une scène que j’ai quitté mon quartier. Je suis allé au marché aux puces, parce qu’il me faut un piston. Vous savez peut-être que je veux poser ma candidature à l’Académie française. J’ai donc besoin de soutiens. 
- Et vous les cherchez au marché aux puces ? 
- Précisément. Ignoriez-vous que l’Académie est tout à fait sous l’influence des Juifs ? Tous les académiciens sont des Juifs et ils tiennent ferme les ficelles des élections. Les deux brocanteurs avec lesquels vous m’avez vu sont justement des Grands Électeurs. 
Céline commença à devenir attentif. 
- Oui, continua Paul Morand, c’est une honte ! Toute la France est sous la domination des Youpins. Connaissez-vous l’histoire de Saumur ?… Eh bien, cette ville est pleine de jeunes Juives, riches et jolies, qui y sont envoyées par les Sages de Sion. 
- Saumur ? 
- Parfaitement. Parce qu’il y a là l’École de Cavalerie. 
- Mais pour quoi faire ? 
- Pour se faire épouser par de jeunes aristocrates. Ne savez-vous pas que les Juifs sacrifient chaque année un certain nombre de leurs filles, pour corrompre ainsi le sang des peuples aryens, en commençant par l’aristocratie ? Hitler lui-même l’affirme dans Mein Kampf 
- Mais c’est abominable ! s’écria Céline. Vous me voyez écoeuré. Il faut absolument empêcher ce crime, et je ne saurais vous dire combien je suis heureux d‘avoir rencontré en vous un homme qui a des lumières en cette matière. 
- Tu parles, mon vieux! je connais les trucs des Youpins, mais je me garderai bien de les emmerder. Ma candidature serait foutue. 
Céline tressaillit. 
- Je suis peiné, dit-il, de vous entendre user d’un langage aussi ordurier. Vos œuvres, si riches d’idées généreuses et profondes, m’ont donné l’habitude d’un tout autre parler. 
- Merde! répondit Paul Morand. Et toi, alors ! 
- Les belles-lettres, soupira Céline, m’amènent quelquefois à m’écarter du véritable langage de mon âme qui m’entraîne vers les contes innocents et les ballets sentimentaux. Souffrez que je vous parle maintenant dans les termes que votre présence m’inspire, d’autant plus que je suis malheureux et désemparé. Vous m’avez laissé entrevoir les possibilités de la belle campagne qui pourrait sauver les peuples aryens de l’influence funeste des Juifs. Unissons donc nos forces et nos talents et partons ensemble. pour cette croisade sacrée !
Mais Paul Morand secoua la tête. 
- Du bidon! Je marche pas. J’ai pas envie de m'faire casser la gueule. 
- Dussé-je en périr, s’écria Céline, je les combattrai ! Désormais je connais ma voie. Je continuerai l’œuvre de Vercingétorix, je rendrai la France aux Gaules et je la purifierai du germe de décomposition qui nous est venu de l'étranger depuis César. Voilà enfin mon sujet ! Il me donnera l’occasion de provoquer tout le monde, de m’attirer toutes les haines et de gagner des millions. Vous m’avez ouvert de nouveaux horizons, mon cher Morand.

jeudi 2 novembre 2017

Une heure avec Louis-Ferdinand Céline par Stéphane Varègues 29 février 1979

Dans Le Matin de Paris du 29 février 1979, Richard Cannavo commente le spectacle Une heure avec Louis-Ferdinand Céline, composé et interprété par Stéphane Varègues


Une heure avec Louis-Ferdinand Céline
Un torrent de mots âpres

C'était une passionnante idée que de vouloir mettre Céline en musique. C'est, aussi, une idée courageuse. Pour Stéphane Varègues c'était, surtout, une envie de toujours: « Je suis farouchement célinien depuis, que j'ai lu le Voyage. Un choc énorme : je me suis senti totalement concerné. » Aussitôt, Stéphane Varègues lit « tout Céline ». Et, ce compositeur qui a mis en musique Prévert et Vian caresse, des années durant, un rêve: adapter des musiques sur les mots somptueux de l'écrivain maudit. Il ne se décide pas, lorsque Arletty, un jour, lui dit: « Le Voyage est un long poème en prose ». Ce sera, pour lui, le détonateur.


Lorsque Varègues chante, on sent passer le souffle glacé de la peur...

A partir de Guignol's Band, Stéphane Varègues compose deux chansons qu'il va, timidement, soumettre à la veuve de Céline. Pour elle, c'est l'enthousiasme et, pour l'encourager, elle lui donne deux textes peu connus de son mari, Le Pont de Londres et Mea culpa : «Emportez ça, vous y trouverez un tas de chansons.»
Il en a trouvé, oui, et il a monté un spectacle qui vous arrive dans la gueule comme un coup de massue. Il y a, dans cette Heure avec Louis-Ferdinand Céline, toute la violence du poète du malheur, sa désespérance et sa hargne, son amour et sa haine. Il y a des arbres morts et des nuages noirs, la guerre aussi, et la férocité des hommes – « Faire confiance aux hommes, c'est se faire tuer un peu », « C'est seulement des hommes qu'il faut avoir peur toujours », «Les hommes mentent trop, ils ne me donneraient pas l'infini » –, il y a le dégoût encore et la folie bien sûr : « Je suis un fou qui se donne aux éphémères. »
Varègues était l'homme qu'il fallait pour ce torrent de mots. Avec sa voix pleine, puissante, parfaitement timbrée, il attaque les mots avec une espèce de rage saisissante, sans fioritures et sans prendre de gants, martelant l'immense piano noir avec une sombre frénésie. Piano noir, costume noir, voix «noire» aussi, semi-pénombre, il y a bien là l'univers torturé de l'ex-médecin de banlieue haïssant ses confrères et fuyant la compagnie des hommes. Il y a, dans le jeu même des trois personnages en scène (Varègues donc, Raoul Delfosse, acteur étonnant, et Catherine Morelle, danseuse gracieuse), les outrances et la dérision de l'œuvre – et de la vie – de Céline, et son désespoir infini - « Je suis à la traîne du monde » - et son malaise : « J'ai commis des crimes, bien des crimes sans le faire exprès, j'ai des remords à en mourir, je serai tué par le chagrin. »
C'est étonnant : les musiques de Varègues collent si parfaitement aux mots que ceux-ci, subitement, semblent être des vers. Quant à Varègues, il semble posséder lui aussi cette espèce d'atroce scepticisme, aux confins de la lucidité. La tête... Tous ça se passe dans et ça brûle de fièvre : « La tête est une espèce d'usine qui marche pas très bien comme on veut. » Et Varègues est un type brut, authentique, en marge de la meute, hors de tout artifice ou du bluff, qui assène ces mots âpres comme un immense cri.
Et puis, en plein milieu du spectacle, rupture de ton avec le Départ de Printil, une saynète délirante, méconnue : dix minutes de rire, qui ne s'imposaient peut-être pas. « J'ai voulu aérer le spectacle. Et puis, ça reste du Céline. J'ai voulu montrer son humour aussi, dont on ne parle jamais ».
Il dit encore : « Si ça pouvait aider à faire redécouvrir Céline, ça serait tout à fait merveilleux pour moi. Ça aussi, c'est une envie secrète. Qu'il soit maudit, pour deux de ses livres mineurs, c'est très dommage : les gens se privent d'un plaisir littéraire rare, car Céline est le plus grand novateur littéraire du siècle, vraiment un géant. »
Lorsque Céline écrivait, lorsque Varègues chante « Je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux pas mourir », on sent passer le souffle glacé de la peur. De se spectacle, on sort un peu sonné, Varègues attend la suite, anxieux.
« C'est la rencontre de ta vie », lui a dit son éditeur artistique.
Quelle rencontre !

Richard Cannavo

Spectacle au Lucernaire, 53, rue N.-D.-des-Champs, Paris


dimanche 29 octobre 2017

ROME: Qui a peur de Céline ? Nouvelle République du Centre-ouest du 30 mars 1982

Dans la Nouvelle République du Centre-ouest du 30 mars 1982 est annoncée la sortie en Italie de deux autres pamphlets de Céline. Le quotidien met en avant les précautions de langage de l'éditeur milanais.

ROME: Qui a peur de Céline ?

Malgré le scandale et les polémiques suscités en Italie par la réédition, en septembre, du pamphlet antisémite de Louis-Ferdinand Céline Bagatelles pour un massacre, la maison d'édition milanaise Guanda récidive et a décidé de publier deux autres pamphlets du célèbre écrivain. 
Ces deux pamphlets, Mea Culpa (1936) et Les Beaux Draps (1941), sont sur le point de sortir en librairie à Milan. Mea Culpa est surtout dirigé contre l'U.R.S.S., où Céline s'était rendu. En revanche Les Beaux Draps est tout aussi antisémite que Bagatelles pour un massacre (1937), à ceci près que l'écrivain « élargit » en quelque sorte son propos et n'y épargne personne, s'en prenant par exemple aussi bien aux Etats-Unis qu'au gouvernement de Vichy.
Pour sa part, l'éditeur milanais, estime plus que jamais que les pamphlets de Céline doivent être réédités: « Il faut faire admettre l'importance de ces textes, qu'il est impossible d'ignorer si l'on veut comprendre le cheminement de Céline », déclare-t-il. 
« Notre position est culturelle et morale, c'est-à-dire contre toute censure, d'où qu'elle vienne », ajoute-t-il en soulignant qu'il n'est « absolument pas proche idéologiquement des positions développées par Céline ».


mardi 17 octobre 2017

Catalogue de l'exposition de Lausanne

En décembre 1977, à Lausanne, "C" comme Céline, un montage de textes de Jean-Philippe Guerlais était joué par Orbe-Théâtre et Athanor-Group. 
Parallèlement, une exposition consacrée à la vie de Céline avait lieu au musée de l'Ancien évêché de la ville. 
Les documents présentés venaient principalement de la collection de François Gibault et des archives du fonds Céline de l'université Paris VII, fonds créé à partir de documents déposés par Jean-Pierre Dauphin. 
Un catalogue de l'exposition tiré à 2000 exemplaires était proposé par Edita SA.


vendredi 15 septembre 2017

Céline dans le Journal de Michel Leiris commenté par Jean-Paul Louis

Céline dans le Journal de Michel Leiris commenté par Jean-Paul Louis, 

extrait de : Le Lérot rêveur n°56 novembre 1992

« Cette latrine » (Baudelaire à propos de George Sand.)

Dans le Journal qu'il a tenu pendant 67 ans, Michel Leiris ne cite qu'une seule fois Céline, alors qu'il a déjà lui-même 77 ans. C'est le moment qu'il choisit pour coucher cette liste de justice :
« Salauds de génie :
Daniel De Foe (pamphlétaire à gages),
Alfred de Vigny (indicateur de police selon Guillemin [sic]J,
Richard Wagner (raciste),
Louis-Ferdinand Céline (antisémite). »



Vingt ans plus tôt, en 1957, Miçhel Leiris déprimé savant et désoeuvré artiste se suicidait aux médicaments. En 1932, il faisait un long voyage en Afrique. En 1937, juillet, il note: «Psychose de guerre: d'abord, la peur qu'il y ait la guerre; puis, l'Idée qu'il y aura nécessairement la guerre. A dater de ce moment, l'on peut souhaiter qu'elle vienne tout de suite. » 
Et le 13 décembre, il dresse l'ironique «palmarès de ma génération» (d'anciens surréalos, suicidés ou fous). Dans sa vie, il se passe encore qu'en juin 1945, Simone de Beauvoir s'étant bourré la gueule au cours d'un cocktail chez Gallimard, il lui « tient le front pour l'aider à vomir». En 1961, il accepte après quelques coquetteries de se faire interviewer pour L'Express, par Madeleine Chapsal.
Je me demande ce que Michel Leiris a pu lire, ingérer et transformer (tel est le métier littéraire) de Céline pour en arriver à cette unique mention d'un écrivain qui lui est si supérieur. A noter la volonté sans doute inconsciente de nuire, l'insinuation menaçante, lourde et sournoise, du rapprochement opéré: «pamphlétaire à gages» qui inaugure la liste ne devrait-il pas aussi s'appliquer à Céline, qui la clôt ?C'était du reste le pauvre argument de Sartre, à une époque où Leiris était très proche des Temps modernes.
La confection de la liste, qui prétend s'étonner de l'alliage possible de deux valeurs aussi incertaines, n 'existe que pour montrer que son auteur ne saurait y être inscrit. Elle ne peut cependant avoir réel début ni fin. La forme est à la fois ouverte et fermement structurée, avec le martellement des parenthèses à la suite de chaque nom comme tiré d'un paquet de cartes - très vieux souvenir à rapprocher: la reproduction dans les livres d'histoire de France, des feuilles de vote des députés de 1792, dont chaque nom ou presque est sombrement suivi de la mention « la mort» - et fait conclure provisoirement à l'esprit d'un pion méthodique et retors. 
C'est pourtant plus compliqué. Après avoir eu une aventure avec une Martiniquaise, Michel Leiris s'avoue à moitié que c'était seulement pour se taper une négresse. Mince alors d'ethnologue! Il est tourmenté par le « racisme ». Mais sa répulsion (la seule véritable qu'il se connaisse) n'est pas si clairement établie. S'il est attiré par la différence, et notamment par la race noire, il ajoute qu'il a une « espèce d'éloignement» pour la jaune. Il se trouve une « sorte de raciste retourné ». A ce genre de formules, on comprend que son Journal a été écrit, non pour être publié, mais comme s'il pouvait arriver qu'il le fût.
Et la race animale ? Le 6 août 1946, il assiste à une « corrida très émouvante», à Bayonne. L'adorateur du cornu pratique le glissement de genre pour caractériser un taureau laid et sans valeur: « une espèce de grande vilaine vache roussâtre »
Michel Leiris, son Journal en témoigne, a conservé du surréalisme l'art de la juxtaposition des phrases, ou des morceaux de discours qui se mangent la queue, et celui de raconter ses rêves nocturnes de manière impressionnante. Mais le grand style ? Tout le monde n'est pas Céline, pour déconner de racisme à plein poumon, ni Baudelaire pour cracher le fiel d'une misogynie renversante.
J.P.L.

Michel Leiris, JournaI 1922-1989, Gallimard, 1992, 960 p.

dimanche 6 août 2017

Revue des deux mondes de mai 2017 : retour sur une polémique

Bonne nouvelle ! Céline fait encore vendre ! Sinon comment justifier la couverture accrocheuse de La Revue des deux mondes de mai 2017 après avoir lu les deux misérables articles qui sont consacrés à l’écrivain génial que l’on aime haïr.

 La une accrocheuse de La Revue des deux mondes de mai 2017
Dans son édito, Valérie Toranian tente de raccrocher la polémique provoquée par le pavé targuievien — somme toute très superficielle car il y aura toujours un fossé entre les amoureux de littérature et les idéologues de la bien-pensance —, de raccrocher la « polémique »  donc, au thème de la revue, « Comment aborder l’écrivain face au pouvoir » écrit-elle « sans revenir encore et toujours à Céline. » La question est curieuse quand il s’agit de Céline. À quel pouvoir a-t-il été confronté ? De même, il est difficile d’écrire sans sourire qu’il a souffert de la censure (du moins de son vivant). Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, son antisémitisme viscéral était partagé par un large lectorat qui faisait de ses pamphlets des succès commerciaux dont son éditeur a largement profité. Ses grands romans de l’après-guerre (que beaucoup considèrent comme ses meilleurs) ont assez facilement trouvé une place qu’ils n’ont plus quittée parmi les classiques du XXe siècle.
Les deux articles consacrés à la polémique sont très brouillons, écrits avec les pieds, sans doute trop vite. Ils ont été choisis pour prendre position entre des avis pas si opposés que cela et laisser à la revue le beau rôle de l’objectivité. Par chance, il n’a pas été fait appel à ce gugusse de Charles Dantzig (membre du comité de rédaction) pour intervenir dans le débat. Vous savez, Dantzig, ce producteur de France Culture qui ne manque pas, pour essayer de se faire un nom, une occasion de dire ou d’écrire que Céline n’est même pas un bon écrivain (comme si dans le cas contraire, cela aurait justifier son antisémitisme !).
Pour résumer les deux articles qui nous concernent, le mieux est de redonner la main à La directrice de la rédaction.
« Pour Stéphane Guéguan (conservateur au musée d’Orsay, Faut-il brûler Céline ?) aucune preuve irréfutable n’est apportée à la thèse du propagandiste stipendié et de la taupe nazie, et encore moins à l’hypothèse qu’il ait appris, dès 1942, et approuvé la solution finale. […] Cette sempiternelle chasse aux sorcières empêche d’admettre la part d’autonomie, de liberté imprescriptible, de la création artistique.
Pour Sébastien Lapaque (journaliste et écrivain, Avertissement aux célinomanes), en revanche, l’auteur de Bagatelles pour un massacre et de L’Ecole des cadavres, […] ne fut ni un pétainiste, ni un fasciste. Il fut pire que cela : un raciste hygiéniste et eugéniste pro-nazi. D’où son mépris pour la collaboration parisienne, qu’il suspectait de boy-scoutisme et de masturbation idéologique. »
Bien sûr, il y a aussi dans ce numéro de La Revue des deux mondes, un petit inédit de Céline (Le Secret d’Etat), une curiosité présentée par André Derval. C’est en fait une lettre de Norvège adressée à Roland Petit pour lui proposer un argument de ballet.
Tout cela était donc bien léger pour justifier la belle photo de « une » et mon achat.
Heureusement, poursuivant ma lecture, je suis tombé sur un article de Marion Dapsance intitulé Une éthique à géométrie variable, sous-titré L’étrange silence des bouddhistes français dans le débat sur l’avortement. Mais cela nous éloigne de notre sujet…


jeudi 3 août 2017

Céline en enfer par Philippe Sollers


Oublions tout ce qu'on a pu dire, et surtout médire, de Céline, plus que jamais l'ennemi public universel. Ouvrons simplement ces petits cahiers d'écolier danois, griffonnés au crayon, en 1946, par un prisonnier du quartier des condamnés à mort de Copenhague. La main qui écrit, pendant dix-huit mois, est obligée, dans des conditions effroyables, de se tenir au style télégraphique. C'est le malheur, l'épuisement, le vertige au bout de la nuit. Céline a voulu aller au diable ? Il y est. Il a traversé l'Allemagne en feu avec sa femme et son chat, il a été arrêté, il s'attend à être fusillé d'un moment à l'autre :
«Je titube bourdonne comme une mouche et puis je vois mille choses comme des mouches, mes idées se heurtent à un énorme chagrin.» «Je suis plein de musique et de fièvre.» «L'envie de mourir ne me quitte plus, c'est la seule douceur.» «Je suis fou.»





On peut détester Céline, il est, je crois, impossible de lire ces cahiers sans émotion. Ce n'est plus ici qu'un damné qui brûle, et qui, chose stupéfiante, ne sait pas pourquoi. «J'ai voulu empêcher la guerre, c'est tout. J'ai tout risqué. J'ai tout perdu.» Il n'est d'ailleurs pas accusé, à l'époque, d'antisémitisme criminel, mais de trahison, ce qui l'indigne, et lui fait citer, comble d'exotisme, le cardinal de Retz: «Une âme délicate et jalouse de la gloire a peine à souffrir de se voir ternir par les noms de rebelle, de factieux, de traître.»

Autour de lui, tout n'est que bruit, fureur, hurlements, douleur, et il regarde de temps en temps, au-dehors, la palissade où il s'attend à être collé pour son exécution. «Les moineaux, derniers amis du condamné, les mouettes au ciel, liberté.» «Les gardiens me font signe que je vais être expédié en France pour être fusillé. Ca m'est bien égal.» 




Ce qui l'inquiète surtout, c'est Lucette, sa danseuse. Elle maigrit, on lui a peut-être cassé «le rythme divin si fragile de la danse, le secret des choses». Il la voit danser dans le vent, «elle connaît le secret du vent». La main et le crayon tiennent bon, cependant, et la mémoire devient une hémorragie permanente: «Les souvenirs les plus petits sont les fibres de votre âme. S'ils se rompent, tout s'évanouit.»
L'épouvantable Céline avait-il du coeur? Hé oui, il faut s'y résoudre. Et il aggrave son cas: «L'effroyable danger d'avoir bon coeur: il n'est pas déplus horrible crime, plus implacablement traqué, minutieusement, qui n'est expié qu'avec cent mille douleurs.» Le coeur? Attention, il peut disparaître: «A partir du moment où vous passez sur un cadavre, un seul cadavre, tout est perdu, le charnier vous tient.» Phrase prodigieuse de lucidité, tracée à deux doigts de la mort. «Il faut raconter l'éparpillement d'une âme vers la mort par l'horreur et le chagrin.»


Bien entendu, Céline pense à sa stratégie de défense et aux livres qu'il écrira plus tard, les plus beaux: Féerie pour une autre fois, D'un château l'autre, Nord, Rigodon (il y a encore des arriérés qui veulent le limiter au Voyage.) Traître, lui? «J'aurais livré le Pas-de-Calais, la tour Eiffel, la rade de Toulon, je ne serais pas plus coupable.» Il n'a pas l'air de se rendre compte (comme le dit justement Sartre à propos de Genêt) que la société pardonne beaucoup plus facilement les mauvaises actions que les mauvaises paroles. Bagatelles, voilà le problème, et pour longtemps. Céline, lui, veut renverser l'accusation. Il n'est après tout qu'un persécuté, et il a, en cela, de glorieux prédécesseurs, exilés ou emprisonnés: Villon, Descartes, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Rimbaud, et bien d'autres. «La France, à toutes les époques, s'est toujours montrée féroce envers ses écrivains et poètes, elle les a toujours persécutés, traqués autant qu'elle pouvait.» Ainsi de Chateaubriand, qu'il appelle René, «enragé sentimental patriote passéiste comme moi. Il rêve la France, l'âme de la France, je l'ai rêvée aussi, moi, pauvre barbet misérable.»

Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Céline, en 1944, a emporté des livres avec lui: La Fontaine (le plus grand d'après lui), Ronsard, Molière, La Bruyère, La Rochefoucauld, les «Historiens et Chroniqueurs du Moyen Age», et, évidemment, les Mémoires d'outre-tombe. Et voilà, mêlées à ses vertiges en cellule, des citations qui surgissent comme des bouées de sauvetage, maximes des increvables moralistes du XVIIe siècle, «cette petite civilisation, ces phrases brèves, ces bouffées d'étoiles». L'art de la citation, on ne le sait pas assez, est le plus difficile qui soit, et on peut rêver du livre que Céline, qui cache un Plutarque sous son lit, aurait pu composer dans cette dimension résurrectionnelle. Voici ce qu'il choisit de Talleyrand: «On dit toujours de moi trop de bien ou trop de mal. Je jouis des honneurs de l'exagération.» Ou de Mme Rolland: «Je ne dois mon procès qu'aux préventions, aux haines violentes qui se développent dans les grandes agitations, et s'exercent pour l'ordinaire contre ceux qui ont été en évidence, ou auxquels on reconnaît quelque caractère.» Ou encore ceci, dans Note de la censure à Louis XVI, en 1787: «Les gens gais ne sont pas dangereux, et les troubles des Etats, les conspirations, les assassinats ont été conçus, combinés et exécutés par des gens réservés, tristes et sournois.»

On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le Professeur Y, à mourir de rire, comme le meilleur Molière. Ce point est essentiel, il est médical. Le rire de Céline est aussi pointu et énorme que son expérience du délire et sa conviction du néant. «Tout fait musique dans ma tête, je pars en danse et en musique.» L'oreille immédiate voit tout à travers les grimaces, les cris, les bombardements, les incendies, la décomposition. C'est là qu'il rejoint Voltaire, rieur endiablé, que les dévots en tous genres ne pourront jamais supporter. Son persécuteur de l'ambassade de France à Copenhague, acharné à demander son extradition, c'est-à-dire sa mort (les Danois ont sauvé Céline), en saura quelque chose.

Le rire, mais aussi l'amour étrange, comme le prouvent les lettres magnifiques qu'il envoie à la pianiste Lucienne Delforge, sa maîtresse en 1935, «toi petit terrible secret, petite fée du cristal des airs». La musique, la danse, les femmes: le plus sensible et délicat Céline est là tout entier. «Sois heureuse autant que possible, selon ton rythme, tu verras, tout passe, tout s'arrange, rien n'est essentiel, tout se remplace, sauf le pauvre refuge où tout se transpose et s'oublie.» Et en juin 1939: «Je ne sais pas ce que je deviendrais si tu venais à ne plus jouer. Comment ne t'aimerais-je pas et mieux que personne, mon cher petit double.» Et aussi, juste avant la catastrophe: «Les jours en silex succèdent aux jours en caca. C'est la bonne vie de vache pour laquelle je suis fait. J'accumule les maléfices, je m'en servirai bien un jour.»

Philippe Sollers




Source: «Le Nouvel Observateur » du 16 octobre 2008.

dimanche 23 juillet 2017

Le paradis, c'est pire Sigmaringen ! Rencontre avec un Louis-Ferdinand Céline toujours aussi rageur

D A N S  L A  T Ê T E  I M A G I N A I R E
D E LOUIS-FERDINAND CÉLINE


LE PARADIS, C’EST PIRE QUE SIGMARINGEN !
Mort le 1er juillet 1961 à Meudon, Louis-Ferdinand Céline n’exerce logiquement plus ses activités médicales. Lorsque nous l’avons rencontré au paradis, il y a quelques semaines, il était installé en charentaises sur un rocking-chair planté sur un cumulonimbus. A ses côtés, sa mère, taiseuse, faisait de la dentelle tout en lançant la cuisson des nouilles…

Alors, monsieur Destouches, comment ça se passe, là-haut ?Oh, eh bien, voyez-vous, ce qui me manque le plus, c’est les bêtes. Le patron n’accepte pas les animaux. Demandez à Léautaud : pas un perroquet, pas un greffe, pas un cabot ! Vivre entouré d’hommes, c’est pas le paradis, c’est l’enfer ! Ça me rappelle Sigmaringen, en pire…

Vous avez retrouvé des amis ?
Ben, y a Gen Paul, toujours aussi lubrique et délirant hélas, et La Vigue (Robert Le Vigan, ndlr), qui se prend encore pour Jésus-Christ : un comble en ces lieux ! Heureusement qu’il y a Marcel (Aymé, ndlr). Je l’aime bien, lui, parce qu’il ne dit jamais rien… Il est encore plus sinistre que moi.

Et avec Proust, ça se passe comment ?
C’est toujours la même chose avec lui : il met une journée pour choisir une cravate, puis il en fait une phrase de 50 pages. L’autre jour, il est venu me voir pour me poser des questions sur mes points de suspension. « Retourne donc à tes chiffons, ça t’occupera ! » que je lui ai dit. Vexé, il est parti causer portes étroites avec Gide.

Vous avez croisé Sartre ?
L’agité du bocal, le ténia de mes étrons ? Il m’a vu et je lui ai chanté les premières mesures de ma composition Règlement : « Je te trouverai, charogne, un vilain soir ; je te ferai dans les mires deux grands trous noirs ! » Il m’a fixé avec ses chasses de caméléon puis a poulopé pour se réfugier dans le giron de sa mousmé Simone ! 
Je me suis adressé à ses fanatiques existentialisses, ceux qui sont pleins d’idées, qui me regardaient dans le genre haineux, et j’ai repris ma chanson : « Faut-il dire à ces potes que la fête est finie ? » Personne n’a moufté. Je ne suis pas très populaire dans le coin, faut bien l’avouer…

Vous vous occupez comment ?C’est-à-dire que, n’est-ce pas, tout le monde se conduit comme en bas : ils s’abrutissent d’alcool et de nourritures lourdes. Et encore, ils n’ont pas l’auto ! J’essaye de voir des ballets, mais faut que je trouve des danseuses qui sont crevées bien jeunes, parce que voir des vioques danser Casse-Noisette en tutu, merci bien !

Vous regardez un peu ce qui se passe en bas ?J’observe ma Lucette, bien sûr ! Et je constate les changements : j’avais bien dit que lorsque les Chinois arriveraient à Cognac, ils y prendraient goût et iraient plus au nord. Mais je n’avais pas prévu les Africains que j’ai bien connus dans ma jeunesse ! Vous allez bientôt bouffer du mafé à La Tour d’Argent, croyez-moi. Prévoyez de la quinine ! « Youp ! Profundis ! Yop ! Te Deum ! » Vous connaissez mon autre chanson, A noeud coulant ? J’y résume la civilisation : « Grosse bataille, petit butin ! »

Et votre héritage littéraire ?Je me suis déjà exprimé à ce sujet : « Celui qui parle de l’avenir est un coquin, c’est l’actuel qui compte. Parler de sa postérité, c’est s’adresser aux asticots ! »

Que vous a dit saint Pierre lorsque vous êtes arrivé ?Le pauvre a voulu me prévenir : « Je dois vous avertir, Céline, ou puis-je vous appeler Louis ? Ils sont lourds ! » Je lui ai répondu : « Ça fait longtemps que je suis au courant, mon pote ! »



PROPOS MIRACULEUSEMENT RECUEILLIS PAR NICOLAS UNGEMUTH

Les romans et la correspondance générale de Céline sont disponibles en Pléiade (Gallimard).
A lire également : Le Paris de Céline de David Alliot (Editions Alexandrines).

LE FIGARO MAGAZINE - 21 JUILLET 2017

lundi 26 juin 2017

Céline années 1930

Effacer Céline ? par Jérôme Leroy et la réponse de l'auteur de Céline, la race, le Juif



S'il devait (ou pouvait) y avoir un ultime article dans la presse sur le pavé du couple Taguieff-Durafour, j'aimerais que cela fut celui-ci… Nous le devons à Jérôme Leroy dans le très philosémite mensuel Causeur le 08 avril 2017. Il débute par une plaisante uchronie :

«L’information est passée presque inaperçue : le 23 février 2016, la ministre de l’Éducation Najat Vallaud-Belkacem inaugurait à Villeurbanne, sur le territoire de sa future circonscription, un collège Louis-Ferdinand Céline, presque quatre-vingts ans après la tragique disparition de l’auteur. Elle saluait la mémoire du grand écrivain, mort dans un accident de la circulation, le 20 mai 1936 à Londres, quelques jours après la parution de son second et dernier roman, Mort à crédit.
Najat Vallaud-Belkacem célébrait dans son discours, en la personne de Louis-Ferdinand Céline, un écrivain qui, par son pacifisme intégral, son anticolonialisme virulent, sa dénonciation de la misère sociale et de l’enfance malheureuse, son sacerdoce de médecin des pauvres, demeurait une des grandes consciences littéraires de son temps à l’image d’un Victor Hugo ou d’un Émile Zola, dont la ministre rappelait que Céline avait prononcé l’éloge à Médan le 1er octobre 1933. Najat Vallaud-Belkacem citait d’ailleurs un extrait de cet hommage célinien qu’elle estimait capital : " L’œuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l’œuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique." 
La ministre concluait alors sur la chance qu’auraient les futurs élèves de ce nouveau collège Louis-Ferdinand Céline de s’émanciper grâce à l’école de la République sous le patronage de cette figure incontestée de l’humanisme, du progressisme et de l’antiracisme.

Faut-il brûler Voyage au bout de la nuit à cause de L’Ecole des cadavres ?

Les paragraphes qui précèdent sont évidemment une fiction, ou plus précisément une uchronie. Céline n’est pas mort écrasé par une voiture à Londres le 20 mai 1936 mais à Meudon le 1er juillet 1961 à l’âge de 67 ans. Il n’est pas simplement l’auteur de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit mais aussi de huit autres romans et de quatre pamphlets dont trois sont ouvertement antisémites et toujours interdits de publication, notamment sous la pression de la veuve de Céline, Lucette Destouches qui, à l’heure où nous écrivons, est toujours vivante et a atteint l’âge de… 104 ans ! Il s’agit de Bagatelles pour un massacre(1937), L’École des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941).»


Céline, toujours dans la réalité, a fait partie des collabos sans complexe pendant l’Occupation, totalement obsédé par les juifs, et n’a dû son salut qu’à une fuite précipitée en juin 1944 en Allemagne. Il arrive à Sigmaringen où s’est réfugié un gouvernement fantoche avec Pétain et Laval. Céline y reste cinq mois et donne un tableau atroce et hilarant de cette période dans Rigodon, son dernier roman. Il s’enfuit au Danemark en mars 1945 sous un faux nom, alors qu’en France il est inculpé de haute trahison. Repéré par les autorités danoises, il est incarcéré pendant quatorze mois. Commence une bataille juridique avec le gouvernement français qui réclame son extradition. Libéré sur parole, il ne rentrera en France qu’en juillet 1951 après avoir bénéficié d’une amnistie applicable aux anciens combattants blessés lors de la Grande Guerre. Il passe les dernières années de sa vie à Meudon avec Lucette alors que Roger Nimier s’occupe de son œuvre chez Gallimard.





Comment faire coexister les deux aspects de ce même homme ? Faut-il brûler Voyage au bout de la nuit à cause de L’École des cadavres ? L’antisémitisme de Céline est-il la colonne vertébrale de son œuvre ou un élément contingent dont on pourrait s’abstraire au nom du génie de l’écrivain ?

C’est l’objet d’une guerre civile à bas bruit dans la République des lettres et même dans la société tout entière, comme l’a prouvé la déprogrammation polémique en 2011, par Frédéric Mitterrand, de Céline dans les commémorations officielles.
Le statut même de Céline est paradoxal : ses œuvres complètes sont disponibles dans la Pléiade, il est présent dans les manuels de littérature, parfois en bonne place, et il est l’objet de nombreuses études universitaires. Mais il est aussi celui dont, pour des raisons plus ou moins avouables, on achète les pamphlets pour des sommes astronomiques chez des bouquinistes qui évitent de les exposer en vitrine. Ou alors on télécharge sur internet et pas seulement sur les sites révisionnistes ou négationnistes, des textes où le délire le dispute à l’abjection, la paranoïa à l’horreur, sans que ce mélange puisse servir de circonstance atténuante à son auteur.

Cette guerre civile intellectuelle continue de plus belle aujourd’hui, avec la somme impressionnante et érudite de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour, Céline, la Race, le Juif, dossier entièrement à charge de 1 200 pages dont près du tiers est constitué par les notes.
Pour les auteurs, l’affaire est entendue. Non seulement Céline est un antisémite de la pire espèce mais il l’était, en germe, depuis le début. Ils nous expliquent cela, à défaut de forcément nous le démontrer, notamment par de nombreux faits biographiques mais aussi en montrant comment, dès ses études de médecine, Céline s’inscrit dans un antisémitisme à prétention scientifique qui avait déjà été étudié par Taguieff dans L’Antisémitisme de plume (1940-1944), ouvrage collectif dans lequel Annick Duraffour avait déjà donné une étude reprise ici en partie. Ils s’en prennent vigoureusement, ce qui est fondé, aux thuriféraires d’extrême droite de Céline mais aussi, et là, c’est parfois plus discutable, aux écrivains qui l’admirent (Sollers, Houellebecq), ainsi qu’aux biographes (Frédéric Vitoux, François Gibaud) ou aux spécialistes (Henri Godard qui est l’éditeur de Céline en Pléiade). Tous sont accusés de négliger le contexte historique, de le minorer, voire de le méconnaître par ignorance pure et simple. Ils les appellent d’ailleurs les « célinistes », comme s’il s’agissait d’un parti constitué, bien plus fréquemment que les « céliniens », le choix du suffixe indiquant bien l’intention polémique.

Les réelles intentions de Céline

Pourtant, eux-mêmes ne sont pas nécessairement à l’abri de la subjectivité qu’ils dénoncent. Un exemple parmi d’autres, une lettre de Céline expliquant ses intentions à propos de Bagatelles pour un massacre: « J’aurais pu donner dans la science, la biologie où je suis un peu orfèvre. J’aurais pu céder à la tentation d’avoir magistralement raison. Je n’ai pas voulu. J’ai tenu à déconner un peu pour demeurer sur le plan populaire. » Et Taguieff et Duraffour de l’interpréter comme la preuve d’une intention de pure propagande. Mais « déconner » pourrait très bien, aussi, signifier que Céline se place dans l’énormité, la caricature même abjecte, plutôt que dans la propagande.

Ceux pour qui il y a eu dans la vie, vers 16 ans, un avant et un après la lecture du Voyage au bout de la nuit, et dont je fais partie, ont été effondrés en découvrant les pamphlets. Ils ont cherché à comprendre, ce qui n’est pas excuser, et en ce qui me concerne, j’ai lu, lors de sa réédition en 1983, le texte prophétique de Kaminski Céline en chemise brune ou le mal du présent (H. E. Kaminski, éditions Champ libre, 1983). Tout en déclarant : «J’ai été un grand admirateur de Céline et j’aurais aimé le rester », Kaminski dénonce Bagatelles pour un massacre comme un texte hitlérien dont les motivations sont moitié psychologiques, voire psychiatriques avec ce sentiment d’avoir été persécuté par les juifs sur le plan personnel et professionnel, moitié idéologiques au nom d’un eugénisme racial dans la tradition de Gobineau ou Vacher de Lapouge.

Taguieff et Duraffour, qui font allusion trois fois à Kaminski, vont plus loin que lui. Ils refusent d’emblée, et c’est le principal reproche qu’on pourrait leur faire, d’envisager Céline comme un écrivain antisémite qui demeurerait quand même un écrivain pour ne plus voir en lui qu’un antisémite qui aurait écrit, presque par hasard, des romans, mais dont le cœur vivant de l’œuvre serait les pamphlets : « Il nous est donné, à travers lui, d’explorer le fonctionnement mental et de sonder l’imaginaire antisémite comme on a rarement la possibilité de le faire. C’est la possibilité d’éclairer de l’intérieur un engagement hitlérien en France et d’explorer un type de personnalité encline à la haine et au fanatisme. » Bref, Céline ici est nié dans sa dimension de créateur et on réduit l’objet de son étude à une pathologie, un peu à la manière dont Michel Onfray s’est attaqué à Sade : pour des raisons extra-littéraires, quitte à flirter avec la mauvaise foi quand il s’agit de montrer que, finalement, Céline n’est pas le génie qu’on a dit, qu’il n’a pas inventé grand-chose et qu’il n’a pas opéré dans l’emploi de la langue et la perception du réel qui en découle, cette révolution copernicienne qui en fait, malgré tout – hélas, diront certains dont moi –, un génie comme Rabelais, Balzac ou Proust.

Les contours d’un littérairement correct

Plus généralement, un travail aussi fouillé que celui de Céline, la Race, le Juif pose un problème de plus en plus fréquent aujourd’hui : la volonté, assez étonnante en démocratie, de définir les contours d’un littérairement correct. C’est cette pulsion inquiétante qui a poussé ces derniers temps des féministes à trouver qu’il y avait trop peu de femmes parmi les écrivains proposés dans les épreuves du bac de français, même s’il est difficile d’en trouver autant que des hommes dès qu’on remonte au-delà du XXe siècle, ou à entamer des procès pour pédophilie avec condamnation rétroactive à propos, par exemple, de Lolita de Nabokov. 
L’enfer de la morale, en l’occurrence, est pavé de bonnes intentions. Quitte à oublier le célèbre avertissement de Gide qui savait le caractère scandaleux, par essence, de la littérature, « on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments », et à finir par transformer nos bibliothèques en désert.


Céline : l’antidote Muray


Le Céline de Muray est à peine évoqué dans le Taguieff et Duraffour. Publié en 1981, Philippe Muray s’y montrait pourtant un grand admirateur de Céline. Mais il se révélait aussi le premier à ne pas éluder le problème des pamphlets, et donc de l’antisémitisme de Céline. Il ne les excuse pas ni ne les condamne car les choses pour lui ne peuvent se juger en ces termes. Une œuvre littéraire est un tout, et la lire c’est penser sa cohérence mais aussi ses contradictions, et même comprendre que les contradictions sont une cohérence.


Parlant du thème de l’extermination des juifs dans les pamphlets, Muray démontre de manière serrée que ce projet n’apparaît jamais dans les romans. Il note aussi que l’antisémitisme de Céline déplaît profondément à ses amis nazis, voire les effraie. Pour Taguieff et Duraffour, c’est une preuve à charge de l’extrémisme de Céline là où Muray, convaincant, montre que Céline, en fait, gêne parce qu’il écrit tout haut ce que les antisémites BCBG comme Morand ou Jouhandeau susurrent avec élégance dans les salons de l’Occupation. Le Céline antisémite est hyperbolique et paradoxalement devient un révélateur de l’horreur qui vient, qui est là. L’écrivain, surtout quand il est génial, dit toujours, même malgré lui, la vérité de ce qu’il voudrait cacher. Céline fait ainsi, consciemment ou non, exploser l’euphémisation du discours nazi ou pro-nazi, comme une catharsis.


Muray ne tombe pas pour autant dans le piège des «deux Céline» qui est la défausse de tant de céliniens comme le remarquent Taguieff et Duraffour. Muray pense aussi qu’il n’y a qu’un Céline mais il en tire des conclusions radicalement différentes : « S’il n’y a pas eu deux Céline, c’est que celui des pamphlets se trouvait à l’intérieur de l’autre, comme une maladie du corps à l’intérieur de l’âme […] Lentement, livre après livre, Céline s’est guéri de sa propre maladie. C’est une tragédie intégralement littéraire. […] Et finalement, il a réussi. »




Pour le reste, dans une préface à la réédition de son Céline en 2000, il semble répondre par anticipation à Taguieff et Duraffour : « Dans de telles conditions, la volonté d’expulser Céline une bonne fois pour toutes de l’histoire de la littérature, après l’avoir bien sûr jugé et rejugé et voué aux pires supplices, est inattaquable ; et, de toute façon, qui oserait protester face à tant de justiciers qui ne peuvent plus se tromper puisqu’en sortant de l’Erreur, ils ont accédé à l’Innocence ? »


Céline, Philippe Muray, Gallimard, collection Tel 



La réponse de Pierre-André Taguieff

Ce qui vaut à Jérôme Leroy une réponse publiée le 23 avril 2017 qui ne nous apprend rien de plus tant Pierre-André Taguieff – plus psittaciste que jamais (il a fait carrière sur deux idées qu'il rabâche depuis des années et ses livres se suivent et se ressemblent –, s'enfonce dans la mauvaise foi et dont nous ne retiendrons que cet aveu : «Délire de persécution, mais aussi posture du persécuté prise sans vergogne par un délateur dont nous analysons les sinistres activités sous l’Occupation. C’est le cœur de la légende célinienne, une légende victimaire. Sur la base de ses mensonges et de ses délires, Céline a été angélisé, victimisé, héroïsé.» Ce qui nous paraît l'analyse la plus fausse et la plus contradictoire possible, si loin de la réalité !

Auteur d’un essai sur l’antisémitisme de Céline, Pierre-André Taguieff a voulu répondre à l’article de Jérôme Leroy paru dans le dernier numéro de Causeur.
La rédaction

«Les Français tiennent à leurs contes de fée nationaux, surtout quand ils prennent une couleur littéraire – exception culturelle oblige –, et l’éclosion supposée de « l’écrivain de génie » nommé Céline en est un. Devant ce lieu de mémoire, on est tenu d’admirer sans s’interroger, de contempler sans questionner. Il n’est pas question de toucher à l’intouchable. Même les bobards du « génie littéraire » sont sacrés. Oser les mettre en question, c’est blasphémer à la française, c’est-à-dire faire preuve de «haine de la littérature», comme le répètent en chœur les critiques psittacistes de notre livre, Céline, la race, le Juif.

Céline, une mythologie
Les célinophiles inconditionnels de toutes obédiences se sont évertués à propager des « vies de Céline » légendaires, récits apologétiques recyclant nombre de ses mensonges et de ses mythes personnels (par exemple, ses prétendues origines bretonnes et flamandes), et légitimant ses postures trompeuses, celles notamment du « persécuté », du « bouc émissaire ». « Le persécuté c’est moi », écrit  Céline à Lucette Destouches le 13 août 1946. Délire de persécution, mais aussi posture du persécuté prise sans vergogne par un délateur dont nous analysons les sinistres activités sous l’Occupation. C’est le cœur de la légende célinienne, une légende victimaire. Sur la base de ses mensonges et de ses délires, Céline a été angélisé, victimisé, héroïsé.

Le cas Céline a été ainsi mythologisé. L’écrivain s’est transformé en idole. Le culte qui lui est rendu a ses grands prêtres, son clergé, ses rites, ses chapelles et ses célébrations solennelles, ses prières en guise de commentaires. La communauté de fidèles ainsi instituée a ses textes sacrés, ses apologistes professionnels et ses inquisiteurs, lesquels procèdent à l’excommunication des infidèles. Ce culte a même ses mystères, dont le principal est bien connu : le mystère de la transsusbtantiation du pur génie en salaud intégral (et la transmutation inverse). Depuis 1961, l’amoncellement des biographies complaisantes et romancées de Céline a suscité une vulgate célinophile qui a ses mandarins, ses profiteurs et ses colleurs d’affiches. Cette célinophilie est devenue une composante du littérairement correct. Le malheur est que les thèmes de ce récit enchanteur et trompeur ont été intériorisés par nombre de lecteurs aussi naïfs qu’admiratifs de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit. Ces lecteurs admiratifs du romancier forment une communauté de croyants. Le catéchisme céliniste semble les satisfaire, au point de les transformer subrepticement en adeptes. Ce qui les choque, c’est précisément la critique de leur cher catéchisme, celui qu’entretiennent les prêcheurs professionnels du culte, qui en vivent. Nous sommes en présence d’une  entreprise d’endoctrinement qui a réussi.

Illusions perdues
Dans Céline, la race, le Juif, dont l’un des objectifs est de contribuer à la démythologisation du phénomène Céline, plus d’un demi-siècle après la mort de l’écrivain, nous nous sommes risqués à suivre le sage conseil de Voltaire : « On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. » Nous n’imaginions pas que le dévoilement, aussi partiel soit-il, de la simple vérité sur l’écrivain, le pamphlétaire antijuif et le propagandiste pronazi serait perçue et dénoncée comme une action scandaleuse. Nous avions sous-estimé la force de l’admiration aveugle et la violence de l’indignation moralisante. Sous-estimé aussi les intérêts éditoriaux et journalistiques liés à la préservation de la légende littéraire. Ces intérêts suffisent à expliquer pourquoi tant d’articles médiocres, rédigés à la hâte par des journalistes n’ayant pas lu notre livre, se ressemblent étrangement : fabriqués avec un petit nombre de clichés, d’impasses calculées et d’accusations infondées, leur seul objectif est de dissuader le lecteur d’ouvrir notre ouvrage, histoire de protéger la communauté des fidèles des « mauvaises » influences extérieures. Les pontifes du célinisme savent que leur statut symbolique tient au phénomène de « polarisation de groupe », par lequel les fidèles restent entre eux, partagent leur goût des images installées et renforcent leur adhésion aux dogmes célinistes. L’admiration est une chose, et elle ne se discute pas. Le manque de probité intellectuelle en est une autre. C’est là qu’est le vrai scandale. Occasion de rappeler que les règlements de comptes sont le déshonneur de la critique littéraire.

En nous efforçant de dissiper les mensonges pieux et les illusions réconfortantes sur l’idole Céline, c’est-à-dire de remplacer une légende littéraire par une série de faits vérifiés sur l’homme et l’écrivain, nous ne nous proposons nullement  d’« effacer Céline » ni de le « résumer à son seul antisémitisme ». Il ne s’agit pas pour nous de « brûler » le moindre écrit de Céline, parce que leur auteur serait un « salaud ». Ni de criminaliser les lecteurs de Céline, en en faisant des « salauds » par contamination !  Rien dans notre livre ne permet de nous attribuer une telle vision. Les céliniens ordinaires, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, qui prennent plaisir à lire Céline, sont à nos yeux fort respectables. Certains universitaires pourraient en faire l’objet d’une étude sociologique. Mais on ne trouve rien de tel dans notre livre, dont ce n’est pas le propos. Quant aux pamphlets antijuifs de Céline, il reste à en faire une véritable édition critique, fondée sur une connaissance approfondie des sources ainsi que sur une intelligence des objectifs et des stratégies du propagandiste doublé d’un plagiaire pressé. Ce travail critique a été exemplairement commencé par Alice Kaplan en 1987 sur Bagatelles pour un massacre. Nous l’avons poursuivi dans notre livre, en tenant compte de nouveaux documents, en particulier de la correspondance. Notre examen critique porte en outre sur la légende de l’écrivain maudit et « génial » que Céline forge en exil au Danemark ainsi que sur les activités des célinistes militants et des célinolâtres de profession, ceux qui s’efforcent, depuis les années 1960, de blanchir et de transfigurer Céline en s’inspirant de son auto-mythologisation.

Loin de nous cependant l’idée selon laquelle les écrits sur Céline seraient tous du genre hagiographique et témoigneraient tous d’une complaisance frivole à l’égard de l’écrivain engagé, voire d’une complicité idéologique avec lui. Il y a des exceptions notables, dûment relevées dans notre livre. Il en va ainsi des travaux de Jean-Pierre Dauphin, Marie-Christine Bellosta, Annie Montaux, André Derval, Philippe Roussin, Marie Hartmann, Gaël Richard, Jérôme Meizoz, Odile Roynette, etc., dont nous saluons autant l’honnêteté intellectuelle que la compétence dans le domaine.

Céline choque Je suis partout!
Il s’agissait pour nous à la fois, dans notre livre, d’établir les faits et de poser le problème plus général, sur ce cas exemplaire, de la responsabilité morale et politique de l’écrivain. Car, dans la légende célinienne, le culte du « style » pur a permis d’imposer l’image de l’écrivain « de génie », irresponsable et intouchable, magnifiquement « infréquentable », admirablement « réfractaire ». Cette esthétisation va de pair avec une dépolitisation de la trajectoire de Céline, qui fut, en dépit de ses dénégations d’après-guerre, un écrivain engagé, mû par des idées et des passions politiques. « Je suis raciste et hitlérien, vous ne l’ignorez pas », écrit-il à Robert Brasillach en juin 1939. Et il ajoute : « Je hais le Juif, les Juifs, la juiverie, absolument, fondamentalement, instinctivement, de toutes les façons. Une haine parfaite. » Cette lettre, Brasillach refusera de la publier dans Je suis partout, comme d’autres par la suite. Céline, par son pro-hitlérisme inconditionnel et son extrémisme antijuif, a réussi à choquer la direction de l’hebdomadaire fasciste.

Il faut souligner à cet égard l’exceptionnalité célinienne. Dans l’espace de l’antisémitisme de plume des années 1930, on rencontre des extrémistes marginaux (Henry Coston, Henri-Robert Petit, Louis Darquier, Jean Boissel, Jean Drault, etc.), antijuifs professionnels stipendiés, et des « modérés » jugés fréquentables, journalistes ou écrivains, illustrant l’« antisémitisme de salon ». Céline est le seul écrivain antisémite à illustrer la catégorie de l’extrémiste non marginal, le seul écrivain célèbre à s’être engagé totalement et explicitement dans la propagande antijuive et raciste d’obédience pro-nazie.

Notre livre, qui s’attaque aux idées reçues ou imposées sur Céline et son itinéraire, a suscité une polémique à laquelle nous nous attendions. Ce qui nous surprend, et nous consterne, c’est d’abord que nos contradicteurs nous prêtent des thèses qui nous sont étrangères, ensuite qu’ils prétendent parfois que les thèses que nous avançons, et qui les choquent, ne seraient pas fondées sur des preuves. Étrange argument, qu’affectionnent des critiques qui n’ont jamais travaillé sur archives et dont la culture célinienne se limite à la lecture de quelques publications de célinistes pieux ou militants. On comprend dans ces conditions qu’ils ne veuillent rien savoir de ce qui dérange leurs certitudes.

Un as de la délation
Par exemple, le double fait que Céline a pratiqué la délation sous l’Occupation (ses dénonciations sont passées en revue dans notre livre) et a joué le rôle d’un « agent du SD » (service de renseignements de la police allemande), selon l’expression utilisée par la direction générale des Renseignements généraux sur la base des auditions de  Helmut Knochen, chef de la police allemande en France. Céline est identifié comme « agent du SD » dans  une liste de 45 noms d’« agents de l’ennemi », qu’on trouve dans les archives récemment ouvertes. On peut le considérer comme un « agent » par conviction idéologique, disons un collaborateur volontaire des services de police allemands, prêt à apporter ses informations, son avis et ses conseils sur les mesures à prendre, notamment sur la « solution » de la « question juive ». Les auditions et interrogatoires de Knochen,  entendu par la DST puis par les Renseignements généraux entre novembre 1946 et janvier 1947, viennent corroborer les déclarations, jusque-là isolées, de Hans Grimm, Hauptscharführer SS à Rennes. Ce  responsable SS avait déclaré devant le tribunal de Leipzig que Céline avait pu obtenir un laisser-passer pour la zone côtière interdite grâce à une recommandation de Knochen et qu’il effectuait des missions pour le SD à Saint-Malo. Knochen cite  « parmi les Français désireux de collaborer volontairement avec les services allemands : Montandon, Darquier de Pellepoix,  Puységur,  Céline,  Lesdain », ardents hitlériens et antisémites fanatiques.

Le désir de ne pas savoir qui motive nos critiques les a empêchés de lire sérieusement notre livre, où lesdites preuves sont présentées, contextualisées, analysées. Mais il est vrai que notre livre frôle les 1200 pages ! Quand, chez des gens pressés, la paresse intellectuelle rencontre la mauvaise foi, le choix n’est plus qu’entre le silence qui tue et l’exécution sommaire. Faute de pouvoir imposer le silence, ils ont opté pour l’anathème. Ultime tentative de restaurer leur autorité défaillante et négation magique du crépuscule de leur idole.

Si la figure qui se dégage de notre étude est celle d’un personnage haïssable ou méprisable, ou encore celle d’un écrivain aux postures trompeuses, nous n’y pouvons rien. Et surtout, pour nous qui vivons depuis notre enfance dans un univers culturel où la littérature tient la plus grande place, cela n’a rien à voir avec une quelconque « haine de la littérature ». De la même manière, le fait d’avoir publié une longue étude intitulée Wagner contre les Juifs n’implique nullement que je serais mû par une secrète « haine de la musique ». De tels arguments sont pitoyables. Faut-il ajouter, puisque le célinocentrisme est à l’ordre du jour, que la littérature du XXe siècle ne se réduit pas aux romans de Céline ?  Et, pour souligner une autre évidence, que la littérature ne se réduit pas au genre « roman » ? Mais c’est là une tout autre histoire.