Dans Lire Debord, Max Vincent égratigne un autre anti-Céline, Michel Bounan et son L’art de Céline en son temps. le 16 mars 2016
« Le dernier exemple, celui de Michel Bounan, concerne un auteur souvent associé à Debord, dont les livres, du moins sous certains aspects, se situent dans la filiation situationniste. Je me contenterai de commenter un seul de ces ouvrages, L’art de Céline en son temps.
Bounan a été le médecin de Debord. Mais également son ami : les nombreuses lettres adressées par le second au premier en apportent le témoignage. Tout comme il est indéniable que Debord a reçu très favorablement les deux ouvrages de Bounan publiés au début des années 1990 (Le Temps du Sida et La Vie innommable, ainsi que sa préface au pamphlet de Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu ). Cependant cette correspondance initiée par Debord le 13 décembre 1990 se termine le 15 mai 1993 (c’est à dire dix-huit mois avant sa mort). Compte tenu de la fréquence durant ce laps de temps de cette correspondance, on s’étonne de ne trouver aucune lettre de Debord après mai 1993. Serait-ce une lacune de la Correspondance Fayard ? Debord a-t-il changé de médecin ? Les deux correspondants se sont-ils brouillés ? Ou alors Debord s’est-il finalement lassé d’un échange pourtant fructueux, comme on peut le vérifier avec d’autres correspondants ? Le tome 7 de cette Correspondance ne nous permet pas de trancher dans un sens ou dans un autre ; à l’exception, peut-être, d’une lettre du 22 juin de Debord à Jean-Jacques Pauvert. Le premier y mentionne (le second venant de lui apprendre) le projet par les Édition Allia (l’éditeur de Bounan) de publier une suite à Documents relatifs à la fondation de l’I.S., en l’assortissant de propos peu amènes envers Gérard Berréby, l’éditeur. Ce n’est qu’une hypothèse mais elle pourrait expliquer, si l’on compare ici l’attitude de Debord avec d’autres situations de ce type, ce silence plutôt incompréhensif en regard des lettres précédentes de Debord.
Bounan ne cite pas Debord dans L’art de Céline et son temps (même s’il évoque l’I.S. dans son avant dernier chapitre). Pourtant, à la fin du livre, la phrase « A REPRENDRE AU COMMENCEMENT » vaut toutes les citations du monde. Pour résumer, Bounan entend dans cet ouvrage démontrer que Céline n’est que l’un des dispositifs au travers desquels la mention d’un « complot juif » (ou la construction d’un antisémitisme) permet à la domination de désarmer la violence sociale ou de la neutraliser par le biais de cette fiction. Céline étant ici le second maillon d’une histoire inaugurée au début du XXe siècle par le Protocole des sages de Sion (document exemplaire parce qu’il s’agit du détournement du pamphlet de Maurice Joly cité plus haut, dirigé contre Napoléon III), se terminant vers la fin du siècle avec l’opération révisionniste initiée par Faurisson (et à laquelle ont participé des ultra-gauchistes). Bounan consacre un chapitre (« Révision ») à ce dernier thème. Partant de considérations sur l’apparition, « au cours des années cinquante et soixante (…) d’une nouvelle critique sociale », Bounan s’attarde ensuite sur la Vieille Taupe des années 60 et 70 (groupe d’ultra-gauche qui reprendra au début des années 80 les thèses négationnistes de Faurisson et cie), pour finalement revenir là où il avait laissé le lecteur durant le chapitre précédent (« Histoire d’une reconquête »).
Revenons donc en arrière. Dans cette « histoire d’une reconquête » le lecteur découvre non sans étonnement, voire plus, que pour Bounan « l’aventure nazie a eu pour cause historique unique (c’est moi qui souligne) l’engagement massif des puissances financières et industrielles au côté d’un de ces groupuscules dont elles firent massacrer les éléments les moins contrôlables ». On l’a déjà lu ailleurs certes, mais on ne s’attendait pas à retrouver pareille « analyse » sous la plume de Bounan ! C’est prendre une partie du tout (comme l’indique justement plus loin Bounan, ce ne sont pas les seuls Krupp et Farben qui ont soutenu et financé le mouvement national-socialiste) pour le tout. Car réduire « l’aventure nazie » à cette seule donnée occulte fâcheusement tout ce qui a pu concourir, depuis la situation de l’Allemagne au lendemain de la Première guerre mondiale, le traité de Versailles, ses lourdes conséquences, etc, etc, à l’émergence du nazisme. C’est faire preuve d’une cécité historique qui prend même des aspects burlesques quand Bounan sous-entend que Hitler et les SS, liquidant les SA, n’ont été que les instruments de ces « puissances financières et industrielles ». Il y a une logique à l’oeuvre qui dans ce type d’exposé entraîne l’auteur à affirmer sans barguigner que les mêmes « puissances », qui « ont financé l’aventure hitlérienne » dans un premier temps, ont également financé la « construction d’Auschwitz ». Puis, la guerre terminée, les même toujours « financent ainsi les calomnies contre le peuple allemand » : calomnies « surtout préventives », précise Bounan, « destinées à interdire toute évocation future d’une conspiration de gestionnaires du monde actuel pour la protection de la machine économique qu’ils servent ».
Depuis cette logique, nous y revenons, les nazis n’ayant été que les instruments de ces « puissances » dans toute cette histoire, par conséquent « la tuerie méticuleuse de millions d’hommes, de femmes et d’enfants » (le génocide nazi, s’il faut traduire) a été en réalité « organisé » par les mêmes puissances « en toute connaissance de cause » pour sauvegarder leurs intérêts et annihiler ainsi « une extension à l’Europe de la révolution allemande ». D’où, pour faire le lien avec notre époque : « « Les criminels de guerre » sont donc toujours au pouvoir aujourd’hui et le vrai procès du nazisme n’a jamais été ouvert « (c’est moi qui souligne). Ce qui exonère le nazisme de ce qu’il est fondamentalement, de son idéologie raciale, des conséquences de celle-ci, et plus particulièrement de celles de l’extermination des Juifs d’Europe. Cela, en définitive, n’est que poudre aux yeux pour Bounan : pour qui les vrais responsables (de tout ce qu’on a pu imputer au nazisme) détenaient hier le pouvoir et le détiennent toujours aujourd’hui. C’est dire que ceux, en leur temps, qui « avaient équipé les sectes nazies (…) se sont auto-proclamés, après avoir abandonné et détruit leurs propres mercenaires, libérateurs du genre humain ». Le fait, je le répète, que d’importants intérêts économiques ont joué sur les deux tableaux durant la période hitlérienne ne peut à lui seul servir d’explication finale. En faisant porter la responsabilité des crimes commis par les nazis (juste des mercenaires, à l’en croire) sur leurs « bailleurs de fonds » (ou prétendus tels). Bounan élude de facto la réalité du système politique mis en place par le parti national-socialiste : à savoir la transformation des classes en masse, le contrôle de tous par une police omniprésente, la mise en place d’une politique étrangère ayant pour finalité la domination du monde, la mise au pas puis l’extermination de tous les sujets racialement indésirables, c’est à dire l’émergence d’une société totalitaire tendant à la destruction de l’individu. Pour dire les choses clairement, l’analyse de Bounan, inspirée par le marxisme le plus économiste, se révèle plus complotiste que révisionniste. Sachant qu’avec Bounan nous avons affaire à un autre type de révisionnisme que celui dont il sera question plus loin (selon l’analyse d’Enzo Traverso, à laquelle je souscris, il existe trois types de « révision » : fécond, discutable et néfaste (le lecteur comprendra que j’élimine ici le premier et le troisième))
Dans le chapitre « révision », j’y reviens, Bounan reprend la même antienne. Il évoque le sort des anciens nazis, ou de ceux qui s’étaient compromis avec eux, tous désormais mis « au ban de l’humanité, pour des crimes inouïs dont ils n’avaient été au pire que les instruments « (c’est moi qui souligne). Ce qui leur « interdisait d’accuser leurs juges des crimes qu’ils leur faisaient porter » (ceux qui les jugeaient étant, comme cela a déjà été évoqué, les véritables coupables). D’où, confrontés à ces accusations, l’obligation pour eux, selon Bounan, de « nier le génocide juif qui les condamnait, eux seuls, à l’enfer ». Ceux-là, poursuit-il, se donnaient le nom de « révisionnistes ». Bounan, toujours selon la même logique, suggère que les « révisionnistes n’ont pas eu tort dans un premier temps de disculper le peuple allemand d’une responsabilité collective qui est « principalement imputable aux gestionnaires internationaux de la machine froide ». Mais il ajoute qu’ils ont eu tort d’affirmer dans un second temps que cette « prétendue invention de l’holocauste » avait profité « aux Juifs, et à leurs exigences usuraires d’indemnités abusives ». Ainsi l’opération dite « révisionniste a permis de relancer quelques temps le mythe du complot juif après la crise de 1968 et malgré les crimes nazis qui semblaient en interdire la résurgence ».
Bounan accepte volontiers les explications des historiens sur les « trucages » de Faurisson mais, tempère-t-il, « aucun d’eux n’a révélé le sens de la manoeuvre ». Ce qui signifie que le public n’a d’autre choix qu’entre le soutien au « mensonge officiel du crime allemand » ou celui, dissident, des « révisionnistes ». Il s’agit bien évidemment du « crime nazi » mais passons. Ce type de raisonnement a pu, j’imagine, abuser des esprits portés à croire que, tout comme il n’y a pas de fumée sans feu, les explications de Bounan, malgré tout, méritaient d’être prises en considération dans ce monde du « mensonge généralisé ». Nous sommes au coeur de la question. Pour paraphraser quelques lignes extraites de La Société du spectacle, je dirais que si Guy Debord a pu dans sa correspondance (ou à titre privé), se livrer à des raisonnements pouvant, toute proportion gardée, s’apparenter à ceux qu’exprime Bounan durant deux chapitres de L’art de Céline et son temps, dans ses différents ouvrages en revanche il n’y a pas succombé personnellement. A ce sujet Bounan aurait été mieux inspiré de lire ce que Debord a écrit sur « le côté déterminisme scientifique dans la pensée de Marx » comme « brèche dans laquelle pénétra le processus d’idéologisation », et plus encore sur « les bases intellectuelles des illusions de l’économisme ».
Le reste devient secondaire. Bounan retombe sur ses pieds quand il décrit les revirements successifs de cette ultra gauche-là, d’abord exprimant une « variété d’antisémitisme » durant les années 80 ; puis, une décennie plus tard, renversant la perspective pour exciper d’un « fantasme des manoeuvres machiavéliques de l’État » qui aurait « aboutit à la théorie funeste du complot juif ». Bounan peut enfin conclure (citant le dernier état d’une « pensée » qui veut en finir avec « les délires résiduels de mai 68 ») que tout projet véritablement révolutionnaire « sera désormais assimilable aux crimes nazis » par la dite pensée.
La troisième édition revue et corrigée de L’art de Céline et son temps revient dans les notes de bas de page 20 et 21 sur quelques unes des critiques adressées 14 mois plus tôt à son ouvrage. Par exemple que « L’art de Céline et son temps ignorait « le rôle de la volonté exterminatrice dans l‘idéologie nationale-socialiste » ». Ce qui doit être mis en relation avec le fait que Bounan n’utilise jamais le mot négationnisme. Dans le même article des Inrockuptibles les trois signataires remarquent non moins justement que « le même déterminisme économique présidait aux textes qui ont servi de fondation aux théories négationnistes ». Ce n’est pas, comme répond Bounan, « accuser de complicité « révisionniste » toute référence au rôle de l’économie dans l’histoire ». Comme je l’ai déjà laissé entendre plus haut, Bounan de ce point de vue-là ne se différencie pas fondamentalement de la Vieille Taupe des années 70.
On en oublierait Céline dans cette histoire. Avant de poursuivre la lecture du livre de Bounan, ouvrons une parenthèse. Quelle opinion Guy Debord avait-il de Céline ? La Correspondance Fayard apporte quelques éléments de réponse. Signalons d’abord que Debord, en 1990 et 1991, a fréquenté Alain Ajax, un grand lecteur de Céline. En novembre 1988, cela s’avère plus déterminant, Debord adresse une première lettre à Nicole Debrie (psychanalyste et écrivain). Sa correspondante lui transmet à la fin de la même année le manuscrit d’une thèse qu’elle vient de consacrer à Céline (Il était une fois… Céline. Les intuitions psychanalytiques de l’oeuvre célinienne ) que Debord lui dira avoir lu « avec un grand intérêt ». Il précise dans sa réponse : « Je comprends en tout cas ce qu’un personnage déjà plutôt sombre a vu partout autour de lui, et non sans raison, une époque vraiment très sombre ». Plus loin Debord évoque « la suffisance haineuse de tous les imbéciles avec qui vous polémiquez » pour la faire suivre de cette citation de Céline : « C’est toute la civilisation du monde qui est condamnée par le côté raisonnable de la vie ». Debord ajoute être parfaitement d’accord avec Nicole Debrie écrivant : « Tout porte à croire que l’auteur cherchait la poésie secrète de toute prose » (plutôt que de vouloir « faire descendre la parole dans la rue »). Debord et Debrie vont se rencontrer et correspondre jusqu’au début de l’année 1991. On y apprend que Nicole Debrie lui a demandé de préfacer sa thèse (qu’un éditeur projetait de publier). Debord, comme on pouvait s’y attendre, avait refusé. Ce qui ne l’empêchait pas, ensuite, de la conseiller en lui suggérant d’écrire, pour la quatrième de couverture de son livre : « Il y a une longue conspiration. On a dit n’importe quoi. Même le talent, souvent concédé à regret à cet auteur, n’est pas celui qu’il a eu dans la réalité. Voilà, exposée pour la première fois, toute la vérité sur l’homme et l’oeuvre, et l’époque ». Voilà de quoi se faire une opinion sur ce que Debord, sans trop s’approfondir sur le sujet, pensait de Céline.
Cette parenthèse refermée revenons à L’art de Céline et son temps. On doit ici remercier l’auteur qui, dans la troisième édition revue et augmentée de son ouvrage, facilite le travail du commentateur en résumant ce qu’il faut d’après lui retenir de Céline en trois pages, celles d’une précieuse « Lettre à un universitaire » ajoutée en annexe. Michel Bounan dans cette lettre répond à Philippe Alméras, auteur de plusieurs ouvrages critiques sur Céline, qui avait écrit à l’auteur et l’éditeur de L’art de Céline et son temps pour se plaindre de pas être référencé. Bounan, qui selon toute vraisemblance a puisé une bonne partie de son argumentation anti-célinienne dans Les idées de Céline d’Alméras, lui répond vertement qu’on n’avait pas attendu ce livre et son auteur pour savoir à quoi s’en tenir sur le Céline « raciste, collaborateur et nazi ». Auparavant, à l’adresse du lecteur, Bounan précisait que la mise au point qui suit, la lettre à Alméras donc, « illustre plus généralement ce que L’art de Céline et son temps prétendait exposer ». Sans doute, mais malheureusement pas pour Bounan de la manière dont il l’entend. Ce dernier reproche à Améras de vouloir dissimuler trois points pour lui fondamentaux concernant, dans l’ordre, les choix politiques, policiers et artistiques de Céline
Passons sur le troisième (« Les cyniques déclarations de Céline lui-même à propos de son « art » (…) qui n’est qu’une vulgaire machine à décerveler (Entretiens avec le Professeur Y )) : cela prête à sourire si l’on prend connaissance du passage en question. A priori le second point, sur les choix « policiers » de Céline (« L’aveu de Céline que l’antisémitisme dont il s’est fait le propagandiste « n’était qu’une provocation politique et policière » ») paraît plus sérieux. Ce membre de phrase figure dans une lettre adressée par Céline à Albert Naud, son avocat, le 18 juin 1947. Bounan relève par ailleurs, dans L’art de Céline et son temps, que dans cette même lettre à Naud Céline « montre du doigt ses anciens complices en les accusant » (Bounan cite maintenant Céline) : « d’avoir dressé ce panneau électoral en parfaite connaissance de l’escroquerie qu’ils commettaient (…) J’en ai long à raconter sur ce sujet, vous pouvez le croire ! ». On ignore généralement que Céline, dans les années 1947, 1948, 1949, entretenait ses correspondants de considérations anti-antisémites (ou philosémites). Donc la phrase de Céline citée par Bounan à Alméras (« L’antisémitisme comme provocation politique et policière ») doit être replacée dans ce contexte. Mais elle-même, que signifie-t-elle ? Bounan dans son livre l’associe à juste titre à un passage d’une lettre antérieure (adressée elle le 21 juillet 1939 à Je suis partout ) dans laquelle Céline écrit : « Je ne suis pas né d’hier, j’ai beaucoup vécu, en de très curieux endroits, en d’autant plus curieuses circonstances. Je sais de science certaine que tous les complots, toutes les « associations » plus ou moins secrètes, sont montés de A jusqu’à Z par la police. Ce sont autant de nids à bourrique, de pièges à couillons excités ».
Cependant Bounan omet de signaler que le propos ci-dessus de Céline, cette argumentation très précisément, était à l’origine destiné à L’Humanité ! L’écrivain entendait protester contre un article du quotidien communiste le mettant en cause (comme auteur d’un « plan d’action antisémite » adressé aux ligues anti-juives et supervisé par les nazis : L’Humanité, sous la plume de Lucien Sampaix, citant des extraits de ce « plan » sans pour autant apporter la preuve que l’auteur en était Céline). Sa lettre de protestation n’étant pas publiée dans L’Humanité (qui ne citait pas son nom dans l’article de Sampaix mais ses seules initiales, procédé se préservant de tout droit de réponse), Céline avait alors rédigé une autre lettre explicative, adressée à trois journaux susceptibles de la reproduire afin que sa protestation puisse être portée à la connaissance du public. Pour en revenir au début de la lettre à Je suis partout, Céline indiquait que la provocation policière en question provenait du camp communiste ! Donc l’association faite par Bounan entre les deux lettres (la provocation policière étant mise par lui sur le compte de Céline et de ses amis) est sans objet. Je constate aussi, en relisant le long passage cité par Bounan de l’importante lettre adressée en 1947 par Céline à Albert Naud, que le mot « Allemand » a disparu comme par enchantement (ce sont eux à qui Céline reproche vivement « d’avoir dressé ce panneau électoral, etc., etc., » et non les « anciens amis » de l’époque des pamphlets antisémites !). Ce double « oubli » chez l’auteur de L’art de Céline et son temps interroge, sinon plus : pourquoi diable s’est-il livré à ce tour de passe-passe, voire manipulation (pour ne pas dire maspérisation) ? Selon Bounan, Céline « savait assurément à quoi s’en tenir sur le terrifiant complot juif » : une provocation policière, on l’a compris. Reste cependant à faire la preuve de l’implication de Céline dans celle-ci.
Pour l’expliquer Bounan part du fait que Milton Hindus (l’un des « protecteurs » de Céline ces années-là), lors de sa rencontre avec l’écrivain au Danemark , « notait ainsi dans son journal : « Une seule chose vraiment l’intéresse, et c’est l’argent » ». On voit peut-être où Bounan veut en venir. Le propos suivant de Céline, qu’il cite ensuite, vaudrait pour aveu : « Quand je pense qu’on a tout perdu pour sauvegarder les intérêts de la bourgeoisie européenne, merde alors ! ». Donc, ceci posé, des mobiles financiers expliqueraient le pourquoi et le comment de la chose. Pourtant dans la lettre de Céline à Maître Naud (que Bounan connait bien) Céline ne dit rien de tel. Rien ne l’empêchait, si l’on en croit le contenu de ce courrier, d’évoquer même à mots couverts ces mobiles. Le rapport de Céline à l’argent, selon Bounan, d’un bout à l’autre de sa carrière d’écrivain, depuis les droits d’auteur de Voyage au bout de la nuit (« seul intérêt qui compte ») jusqu’aux querelles des années 50 avec son éditeur (« à propos enfin de l’argent de Gallimard, unique raison avouée de ses dernières publications ») expliquerait tout. Et Bounan de conclure sur le sujet : « Et l’argent a décidé, comme toujours, selon ses seuls intérêts de « machine froide ». On veut bien : mais encore ?
Revenons au journal de Milton Hindus, point de départ de la démonstration de Bounan. Durant le court séjour de l’universitaire au Danemark, Céline se révèle d’une humeur exécrable. Il se montre sous un jour propre à indisposer son admirateur américain, en particulier sur son rapport à l’argent. Il entre du cynisme dans la manière dont Céline, tout au long de sa vie d’écrivain, s’est exprimé sur cette question, surtout lorsqu’il s’agissait de ses droits d’auteur. Par provocation, et comme corolaire du discours tenu sur son travail d’écrivain : besogneux, fastidieux, rébarbatif à l’entendre. Ses récriminations envers Gallimard après 1953, répétitives mais qui ont le mérite d’être drôles, traduisent son insatisfaction de constater que le montant de la rente versée par les Éditions Gallimard s’avère supérieur à celui de ses droits d’auteur. Mais l’essentiel n’est pas là : Céline peut se montrer intraitable dans ses relations avec ses éditeurs sur le plan financier (il les accuse tous de vouloir l’exploiter), et cynique dans sa manière d’en rendre compte sans pour autant que ces trait particuliers puissent être rapportés à tous les aspects de sa vie. L’indépendance farouche, revendiquée par Céline d’un bout à l’autre de sa correspondance, l’a toujours conduit à n’accepter en aucune façon toute rémunération ou gratification qui viendrait mettre à mal cette indépendance. Le propos qui a le plus indigné Céline étant l’une des conclusions d’un article de Sartre (« Céline antisémite ») publié dans Les Temps modernes : « Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes nazies, c’est qu’il était payé ». Bounan ne dit pas autre chose. Mais payé par qui ?
Ce dernier, pour retourner à L’art de Céline et son temps, a certes raison d‘évoquer un « faux complot » et une « véritable conjuration » au sujet de Protocole des sages de Sion : là je partage son analyse. Je me suis attardé plus haut sur les fortes réserves que m’inspire son troisième maillon, celui « révisionniste », je n’y reviendrai pas. Enfin au milieu, l’exemple de Céline parait mal choisi pour illustrer la thèse de Bounan durant les année 30 et 40. Un mauvais choix puisque, comme on l’a vu, Bounan prend des libertés avec les faits et la vérité pour nous livrer clef en main un Céline selon ses voeux. Et puis, par-delà le cas Céline, il passe à côté de ce qu’est fondamentalement l’antisémitisme pour ne retenir de la question que sa version policière.
Mais nous n’en avons pas encore terminé avec Michel Bounan. Le premier point relevé dans sa « Lettre à un universitaire », le « Céline politique » (première en date des « dissimulations » de Philippe Alméras, indique-t-il) concerne davantage le docteur Destouches que l’écrivain Céline (« L’engagement de Céline, dès 1928, en faveur de l’intérêt patronal opposé à l’intérêt populaire, engagement qui explique amplement ses choix politiques ultérieurs »). Ce n’est pas « dès 1928 » que Bounan aurait du écrire mais « encore en 1928 ». La différence, comme on le verra, n’est pas sans importance. Pour éclairer la lanterne du lecteur faisons un rapide rappel, absent du livre de Bounan, des tribulations du docteur Destouches. Ce dernier figure parmi les acteurs du mouvement qui entend dans les années 20 rationaliser la médecine en préconisant des méthodes (le taylorisme, le fordisme) importées du monde l’industrie. Ceci pour contribuer à l’établissement d’une médecine sociale, hygiénique, standardisée de santé publique. La carrière du docteur Destouches, inaugurée en 1924 au sein de la SDN, se poursuit après un bref épisode libéral dans le cadre de la médecine de dispensaire (celui de Clichy en 1928, où Céline travaillera huit ans).
Les écrits médicaux du docteur Destouches durant les années 20 (et le tout début des années 30) le classent parmi l’un des experts de la santé publique et de la médecine hygiénique. Bounan se réfère à deux de ces articles dans son ouvrage : « L’organisation sanitaire aux usines Ford » et « Les assurances sociales et une politique de santé publique ». Effectivement, pour aller dans le sens de Bounan, ces deux articles s’inscrivent dans une finalité économique qui correspond bien davantage aux intérêts du Capital qu’à ceux du Travail. Comme l’écrit Destouches au sujet de la santé publique : « C’est à son rendement maximum et aussi aux économies possibles qu’il faut songer sans retard ». Il y a cependant dans le second de ces articles une ironie, voire un cynisme qui semblent avoir échappé à Bounan. Nonobstant des considérations corporatistes, il ressort de ce texte que « le malade doit travailler » et par conséquent qu’il convient de mieux le soigner à l’usine ou au bureau (et pour qu’il puisse conserver son salaire intégral). Destouches préconise en quelque sorte l’institution d’une « vaste police médicale et sanitaire » étendue du domicile de l’assuré à son lieu de travail. Pour résumer, à l’instar de Trotsky et de sa « militarisation du travail », Destouches suggère lui de militariser la médecine.
A lire Bounan, le lecteur serait porté à croire que la pensée du docteur Destouches s’est fixée en 1928 et ne changera plus. Il n’en est rien. Cela resterait secondaire si Bounan, lui aussi, en était resté là. Mais comme par ailleurs, dans la continuité de ce qui vient d’être dit, il établit un parallèle lourd de conséquences entre le second article cité (publié en novembre 1928) et « le moment où (Céline) écrivait Voyage au bout de la nuit «, faisant donc de cet article la « véritable préface à l’oeuvre de Céline, et à celle de son siècle » (rien moins que ça !), il convient de ne pas laisser passer une telle contre-vérité. Et là, puisque Bounan n’a pu prendre connaissance des deux articles cités qu’en consultant le troisième des Cahiers Céline (consacré aux « écrits médicaux » du docteur Destouches, y compris ceux ultérieurs à 1928 dont Bounan ne dit mot), c’est l’honnêteté intellectuelle de l’auteur de L’art de Céline et son temps qui est en jeu.
Contrairement à l’écrivain Céline, le docteur Destouches, à lire ses textes médicaux jusqu’en 1928, n’a rien inventé. Ses écrits sur la santé publique participent, comme cela a été avancé, d’une tendance forte à l’époque, apparue aux USA à la fin de la Première guerre mondiale, qui n’est pas sans présenter des points communs avec la notion de « militarisation du travail » (héritée du communisme de guerre, reprenant ici des méthodes ayant fait leur preuve pour les appliquer à la grande industrie). D’ailleurs la médecine hygiénique et de dispensaire, chère au docteur Destouches, inspirée en partie du fordisme, avait en URSS une certaine avance sur ce qui dans l’hexagone se mettait progressivement en place. Et puis ce progrès-là n’était pas alors dénoncé par grand monde (en mettant de côté les défenseurs de la médecine libérale et leurs intérêts corporatifs), seuls les surréalistes et des marxistes anti-autoritaires n’y souscrivaient pas.
Bounan, j’y viens, s’abstient de préciser que les idées du docteur Destouches ont très sensiblement évolué après 1928. La crise mondiale de 1929 n’y est pas étrangère. Elle explique, du moins en partie, l’échec des politiques sanitaires, hygiéniques et médicales encore défendues mordicus par Destouches en 1928. L’une des conséquences étant la marginalisation, puis la disparition en 1934 de l’Office national d’hygiène (créé en 1924). Egalement, confronté à un travail de terrain, à l’exercice de la médecine de dispensaire au quotidien, le docteur Destouches prend conscience d’une réalité parfois triviale que l’expert de la SDN méconnaissait ou occultait. Un article de 1930 publié par Monde (le journal d’Henri Barbusse), intitulé « La santé publique en France », apporte un premier témoignage sur ce changement de perspective : le docteur Destouches imputant l’échec, voire l’absence d’une politique d’hygiène et de santé publique à l’influence de « la doctrine catholique », ainsi qu’à « l’organisation anarchique de la médecine » qui contribue à l’ignorance chez les médecins des « ensembles sociaux ». Destouches insiste aussi sur le retard des augmentations de salaire par rapport aux gains de production » et la situation désastreuses des classes défavorisées. Il écrit notamment : « Bien qu’on essaie de faire croire au peuple que la mort est égale pour tous, il n’en est rien. Le cauchemar de vivre ne commence guère qu’avec la pauvreté. A proportion égale, il meurt deux fois plus d’ouvriers que de patrons. Le travail et l’incessante inquiétude matérielle tuent parfaitement bien (…) Nous savons en effet parfaitement ce qui crée le tuberculeux dans un pays d’alcoolisme, de budgets militaires pléthoriques, de surmenage et de taudis. On sait aussi que le nombre de ces malades diminue automatiquement et devient presque infime lorsque les causes de misère sont supprimées ».
Il en sera de même deux ans plus tard avec le dernier texte signé par le docteur Louis Destouches (avant que ce dernier devienne la même année Louis-Ferdinand Céline). Cette contribution, jamais publiée, s’intitule Mémoire pour le cours des hautes études : il s’agit du plus long et du plus important des écrits médicaux de Destouches (après sa thèse de 1924 sur Semmelweis) mais également du plus surprenant. Car il existe un monde entre le médecin de la SDN formaté pour produire des expertises illustrant la tendance la plus dynamique du capitalisme, et le praticien qui constate que « l’utopie capitaliste » hier défendue a fait faillite, et qui pratiquant la médecine au sein du dispensaire d’une banlieue populaire repose les questions d’hygiène et de santé publique en des termes qui ne peuvent recevoir de réponses que sur le plan social et politique. Le docteur Destouches admet explicitement que l’on ne peut concrètement se colleter avec la maladie si l’on n’intervient pas préalablement sur les conditions de travail et de logement, et plus généralement sur les rapports sociaux et de production. En même temps Destouches n’est pas sans dresser un constat plus pessimiste que dans son article de Monde. Il réalise que « tout véritable progrès sanitaire à partir d’un certain point facilement atteint (les grandes épidémies) est entravé presque définitivement par toutes les forces économiques, commerciales, traditionnelles qui dominent et régissent le communauté ». D’où ces lignes éclairantes : « On sait bien pourquoi la vie est malade, on pourrait peut-être dans une autre société modifier radicalement les conditions qui créent et entretiennent la maladie mais ces conditions sont actuellement si bien défendues par des intérêts si solides et impitoyables, par une inertie populaire si crasseuse, que ce serait faire preuve actuellement d’une grande hypocrisie ou d’une énorme sottise que de s’attaquer à de telles forteresses ». Il s’agit d’un constat d’échec, finalement.
Mais celui-ci prend en compte des facteurs bien différents de ceux qui se rapportaient à l’échec de « l’utopie capitaliste » des années 20 dans le domaine sanitaire. Ici c’est « la vie qui est malade ». Destouches, qui comprend maintenant que seule une profonde transformation sociale et politique permettrait de « guérir » cette même vie, n’en constate pas moins parallèlement qu’une telle perspective parait difficilement réalisable compte tenu de la puissance des forces ayant intérêt à ce que rien ne change. Dans ce texte de 1932, Destouches se demande aussi si la santé n’est pas exceptionnelle dans un monde dont la maladie serait l’état normal des individus vivant en société. Ce qui l’entraîne à constater que « la grande majorité des malades aiment leur maladie, qu’ils la choient et s’en font une auto-punition permanente qui correspond exactement à un instinct social profond bien découvert et mis en valeur par la psychanalyse. Nous citons ce fait pour mieux nous demander ce que devient en face de cette tendance la propagande d’hygiène à laquelle nous avons hélas personnellement participé ». Et Destouches d’ajouter, après avoir donné des exemples concrets de cette « propagande » : « Ces curieux à-côtés nous font comprendre que l’empoisonnement du malade par le médecin correspond non seulement à une nécessité commerciale mais à l’immense désir du subconscient de mutilations et de mort du malade ». Par un détour que l’on jugera peu ordinaire le docteur Louis Destouches rejoignait in fine un certain Sigmund Freud, voire même le dépassait à travers l’ébauche d’une critique radicale de la médecine que l’on retrouvera au lendemain de 1968 !
Au même moment Destouches adressait le manuscrit du roman, sur lequel il travaillait depuis trois ans, à un éditeur. On remarque que le temps de rédaction de Voyage au bout de la nuit correspond à la période durant laquelle le docteurs Destouches s’est progressivement dépris de ses idées en faveur d’une médecine efficace et standardisée, répondant aux exigences de l’organisation industrielle du moment, d’un capitalisme new look et de sa « propagande », pour changer radicalement de fusil d’épaule et reposer les questions d’hygiène et de santé publique en des termes politiques et sociaux. Ceci débouchant sur des considérations pessimistes proches de quelques unes du Freud des années 20, anticipant même certains propos parmi les plus critiques formulés à l’encontre de la médecine après 68. Il y a une relation de cause à effet, voire de réciprocité entre le médecin Destouches et l’écrivain Céline. Les écrits du bon docteur en 1930 et 1932 ne sont-ils pas la basse continue du roman que le futur Céline rédige alors ? Le pessimisme de Voyage au bout de la nuit ne fait-il pas écho à celui de Mémoires pour le cours des hautes études, et réciproquement ? Quand le docteur Destouches écrit au début de ce dernier texte les lignes suivantes (« L’hygiène actuelle est en vérité propre à dégoûter l’orgueil intellectuel le plus indulgent, tellement tout y est, respire, transpire, suppure l’immonde bêtise, hommes et choses. Même une critique élémentaire touche le grotesque à tous les coups, c’est un véritable jeu de massacre, une anarchie miteuse, une réserve pour gâteux, âgés ou précoces ») comment ne pas évoquer quelques unes des pages de Voyage au bout de la nuit !

On a presque oublié Bounan. Il reproche à Philippe Alméras d’avoir durant 25 ans dissimulé le contenu de deux articles de Destouches datant de 1928, alors que lui se garde bien de signaler qu’en 1930 et 1932 le bon docteur a rédigé deux autres textes qui viennent s’inscrire totalement en faux contre l’idéologie (la « propagande ») présente dans les précédents. De surcroît Bounan associe ces deux articles de 1928 (qui sont certes à replacer du côté de « l’intérêt patronal ») à la rédaction de Voyage au bout de la nuit. Pourtant il était facile de vérifier que le roman n’avait été mis en chantier seulement l’année suivante. Ce que Bounan a sans doute fait. Mais n’était-il pas tentant de faire coïncider la rédaction de Voyage avec celle des articles anti-sociaux et réactionnaires de Destouches qui avaient eux l’avantage faire le lien et d’anticiper sur ce qui s’ensuivrait ? Il ne s’agit pas là d’une fâcheuse erreur de date, mais bel et bien de dissimulation : le plus grave étant qu’elle permet à Bounan d’exposer l’une des thèses de son livre depuis une réalité falsifiée.
Bounan, semble-t-il, limitait les risques avec L’art de Céline et son temps : son lecteur, s’il s’interdisait de lire Céline, ou du moins s’il excluait toute lecture de l’écrivain en dehors de ses romans n’irait pas vérifier ce qui semblait relever de l’évidence avec un personnage comme Céline. A ce sujet les articles médicaux de 1928 correspondaient, à travers ce qu’en rapportait Bounan, à l’idée que l’on pouvait généralement se faire du futur écrivain : déjà Céline perçait sous Destouches. Donc la démonstration de Bounan ne pouvait que conforter ceux, lecteurs de Céline ou pas, pour qui les pamphlets antisémites, parmi d’autres facteurs aggravants, déconsidéraient à jamais l’homme ou l’écrivain, selon les cas de figure. Et puis Bounan apportait un argument décisif : le ver était déjà dans le fruit en 1928.
Comment alors justifier le propos de Bounan (compte tenu de ce qui vient d’être précisé précédemment, avec force détails) : serait-ce qu’avec une « ordure » comme Céline tous les coups sont permis ? « Avoir pour but la vérité pratique » lisait-on en 1967 dans la revue d’une organisation que Bounan connaît assurément, au sujet de laquelle il a écrit des lignes pertinentes dans l’avant dernier chapitre de L’art de Céline et son temps. Il semblerait malheureusement que Michel Bounan a dans cet ouvrage oublié ce qu’était la « vérité » pour ne retenir que le côté « pratique » de la chose.
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