samedi 13 décembre 2025

Les éditions Gallimard viennent de publier le fac-similé du Petit Mouck, un conte de 1923 attribué un peu rapidement à Louis Destouches…

Les éditions Gallimard viennent de publier le fac-similé du petit Mouck, un conte de 1923 attribué un peu rapidement à Louis Destouches… 

Édition 2025

Présentation Gallimard : Les aventures du petit Mouck, un conte imaginé par Louis-Ferdinand Céline, transcrit et illustré par sa première épouse, Édith Follet, pour leur fille Colette.

Fac-similé du manuscrit (vers 1923), présenté par Gaël Richard.


Voilà le point de vue de David Desvérité à la sortie de Histoire du petit Mouck aux Éditions du Rocher en 1997.

Voir aussi sur ce blog : 

http://archiveslfc.blogspot.com/2019/05/histoire-du-petit-mouck-un-inedit-dans.html


Histoire du petit Mouck,

de Hauff à Céline 

   L’origine de l’ouvrage de Céline intitulé Histoire du petit Mouck est incertaine (1). On peut d’ailleurs s’étonner que ce texte, enrichi des illustrations d’Édith Follet (2), soit paru dénué d’avant-propos ou de préface, ce qui aurait certainement permis d’en éclaircir la provenance au lecteur. D’abord publié dans Paris-Match en 1994 (3), ce conte, d’après le témoignage accordé par Colette Destouches à l’hebdomadaire, aurait été écrit par son père à son intention. Dans L’Année Céline 1994, il est précisé que " ces quelques pages dont l'existence était jusqu'à présent inconnue datent de 1923, et auraient été écrites à Rennes par Louis Destouches pour sa fille Colette, alors âgée de trois ans. " Plus loin, il est précisé qu’" aucun de ces documents ne semblent être de la main de Céline ", et que ce " texte resté inachevé, a pu être improvisé oralement avant d'être noté, probablement par Édith Follet [...] et fait partie de la collection Colette Turpin "(4). C’est donc avec une prudence relative que nous nous pencherons sur ce récit court, puisque son authenticité n’est pas entièrement avérée.

Édition 1997 

Quelques recherches ont permis de retrouver le texte dont Céline s’est inspiré pour écrire ou raconter cette histoire. À l’origine, Le Petit Mouck a été composé par l’écrivain allemand Wilhelm Hauff (5). Publié en France à la fin du XIXe siècle, ce texte fait partie d’un recueil intitulé La caravane (6). Hauff reprend le principe très répandu en littérature depuis le Décaméron qui consiste à réunir un groupe de personnages chargés de narrer, les uns après les autres, une histoire au groupe. Dans le cas de La caravane, ces différents protagonistes sont des marchands réunis dans un campement au milieu du désert. L’un d’eux propose que chacun raconte " à chaque halte, quelque histoire, quelque aventure de sa vie, ou mieux encore, quelqu’un de ces contes naïfs et plaisants qui se transmettent de génération en génération, qui ont amusé l’enfance de [leurs] grands-pères avant la [leur] " (p. 9). Le Petit Mouck est la quatrième histoire du recueil. Si l’on s’égare en suppositions, on peut imaginer que Céline ait eu un jour cet ouvrage entre les mains ou qu’on lui ait conté ces récits alors qu’il était enfant. L’amour du Ferdinand de Mort à crédit pour Les belles aventures illustrées ou La légende du roi Krogold pourrait conforter cette hypothèse. D’ailleurs, que ce type de littérature ait influencé Céline ne fait pas de doute, si l’on songe aux arguments aussi merveilleux que féeriques des ballets.

    Ce que nous tenterons d’étudier ici est le rapport existant entre l’hypotexte (W. Hauff) et l’hypertexte (L.-F. Céline). Répétons-le, il convient de garder une certaine distance vis-à-vis de la paternité du conte attribuée à Céline. Cela ne remet pas en cause l’intérêt d’une étude comparée, d’abord au niveau du déroulement du récit et du schéma narratif, ensuite au niveau thématique. Il semble en revanche peu approprié de s’attarder sur une comparaison stylistique des deux écrivains.

Wilhelm Hauff, La caravane : contes orientaux, édition de 1855

Synopsis

    Afin que l’on puisse juger de la liberté prise par Céline vis-à-vis du texte original, il paraît utile d’exposer le synopsis du récit de Hauff. La nouvelle peut se découper en quatre grandes parties.
I. Les marchands faisant partie de la caravane viennent d’écouter une histoire, et Muley propose d’en raconter une à son tour (p. 135-137).
II. Muley expose sa première rencontre avec Mouck " personnage bizarre " à " l’allure grotesque ", qu’il a connu à Nicée quand il était plus petit. Mouck est le bouc émissaire d’un groupe d’enfants dont fait partie Muley. Un jour, son père le sermonne en raison de son attitude et décide de raconter à son fils qui est réellement le petit Mouck (p. 137-142).
III. Muley rapporte le récit de son père aux autres membres de la caravane : Mouck, " ignorant " et " pauvre ", décide d’aller courir le monde après la mort de son père. Il travaille chez la vieille Ahavzi, qui vit entourée de chats et de chiens dont Mouck a la charge. Cette vieille femme semble être une sorcière. Mouck s’enfuit de chez elle après avoir dérobé une canne en bambou et une " vieille paire de babouches ". Grâce à ces babouches magiques, Mouck est embauché comme coureur auprès du roi. Il s’attire les haines des autres serviteurs et décide d’utiliser la canne qu’il a subtilisée et qui permet de trouver des trésors enterrés afin de gagner certaines sympathies par l’argent. Malheureusement, il est condamné car on le soupçonne de vol. En échange de sa liberté, Mouck remet au roi les babouches et la baguette.
    Mouck se réfugie dans une clairière et, près d’un ruisseau, affamé, il se gave de figues violettes. En contemplant son reflet dans l’eau, il s’aperçoit que des oreilles d’âne et un long nez lui ont poussé. De nouveau tenaillé par la faim, il mange plusieurs figues vertes. Son nez et ses oreilles disparaissent. Il décide d’aller vendre les figues violettes sur le marché, au majordome du roi. Le soir même, la cour et la famille du roi se retrouvent affublés d’un nez et d’oreilles à la longueur exceptionnelle. Mouck, en échange de la canne et des babouches, donne au roi des figues vertes. Ainsi, le " bon petit Mouck a droit, par ses malheurs et ses vertus, aux respects et à l’admiration de tous bien plus qu’à leurs moqueries ", conclut le père de Muley.
IV. Le récit revient aux personnages de la caravane, Muley avouant se repentir de son attitude passée par rapport à Mouck.


Publication dans Paris Match de “l'inédit” Histoire du petit Mouck

La version de Céline est beaucoup plus épurée :

Mouck est un vagabond " perdu dans le désert, qui rencontre une " jolie dame " vivant dans " une grande et belle maison ". La dame prend vite une " méchante figure " et Mouck s’aperçoit qu’elle enferme dans une volière toutes sortes de petits oiseaux dont un n’est autre que le "petit prince ". Profitant du départ de la dame, Mouck, avec la complicité du petit prince, s’échappe après voir dérobé les babouches rouges et la baguette noire. Ils rejoignent le palais du roi et de la reine, où Mouck est reçu comme un fils. Le roi va chez la sorcière et, à l’aide de la baguette et des babouches, se venge de celle qui lui a pris son fils. Mais Mouck, malgré les fastes du palais, reste étrangement triste. Il part à l’aventure et découvre un château auquel on accède par un grand escalier. Mouck grimpe mais oublie ses babouches et sa baguette en bas. Un géant l’aide à accéder au sommet, et le sacre grand vizir à cause de son étourderie. Cette vie ne convient pas à Mouck et le géant lui donne trois cailloux permettant de formuler trois vœux. Le premier vœu de Mouck est de " voyager loin sur la mer ". Bientôt, Mouck se retrouve sur une île, en compagnie de nains, puis est envoûté par le chant des sirènes, qui l’invitent à les rejoindre au fond de la mer.

    En comparant ces deux textes on s’aperçoit que Céline ne s’inspire de l’original que pour la première moitié de son développement, jusqu’au moment où le personnage de Mouck décide de partir du palais du roi et de la reine. Les épisodes qui suivent n’ont pas de rapport direct avec l’hypotexte. Même constatation concernant les objets aux pouvoirs magiques du petit Mouck : l’intrigue de Hauff est rendue possible grâce à l’existence de ces deux talismans ; le récit s’articule et progresse grâce à la présence de ces objets. La version célinienne les fait disparaître dès que Mouck rencontre le géant, c’est-à-dire au moment où l’écrivain se détache de l’influence de Hauff.

Thématiques

    Le petit Mouck de Hauff est rejeté à cause de son physique, et n’est pas un enfant mais un adulte. Céline, en revanche, utilise le terme de " vagabond " pour présenter le personnage et même si cela n’est pas clairement écrit dans le texte, les illustrations d’Édith Follet représentent Mouck en enfant. Chez Hauff, le personnage est livré à une pesante et constante solitude, ce qui contribue à donner au texte un aspect " désespéré ". Il est rejeté par les enfants, par les animaux de la vieille Ahavzi, par les membres de la cour du roi, depuis le majordome jusqu’au cuisinier. La destinée ingrate du personnage s’accompagne d’une naïveté extrême. Pourtant, Hauff contrecarre quelque peu ces injustices en faisant de Mouck quelqu’un de rancunier, capable de se venger du roi en personne. La conclusion du texte peut être comprise comme la dénonciation du ridicule chez les puissants.
    Cet aspect thématique est entièrement éludé chez Céline. Aucun souci de vraisemblance ne guide la trame narrative et, en ce sens, le texte relève d’une écriture " merveilleuse " et non " fantastique "
(7). Mouck n’est animé d’aucun mauvais sentiment (quel contraste quand on songe à la future production romanesque !) et les étapes du récit s’articulent toujours autour d’événements irréels et inexplicables : oiseaux devenant enfants, sorcière transformée en chauve-souris, cailloux permettant de faire des vœux, apparitions des sirènes, etc. C’est grâce aux babouches chipées à la sorcière qu’il parvient à s’échapper de son emprise. La baguette, source des malheurs du personnage de Hauff, est utilisée dans Le petit Mouck de Céline pour transformer les animaux en hommes et réciproquement. Aucun rapport ici entre une baguette permettant de découvrir des trésors enfouis et une autre permettant de métamorphoser hommes et animaux. Céline conserve l’argument merveilleux mais ne l’exploite pas de la même manière que Hauff.

Illustration par Édith Follet
 
Le Petit Mouck dans Paris Match du 31 mars 1994

    Les lieux du récit présentent également plusieurs différences. La " grande et belle maison " de la vieille Ahavzi évoquée chez Hauff devient, pour Céline, un " beau palais " dans lequel habite une " jolie dame ". La pièce dans laquelle sont dissimulées les babouches et la baguette magique est une " chambre mystérieuse que Mme Ahavzi t[ient] toujours parfaitement close " dans le conte de Hauff, " vrai capharnaüm dans lequel gis[ent] confondus mille objets divers ". On accède à cette pièce par un panneau " tournant sur lui-même " après avoir appuyé sur un clou. Céline fait de cette chambre un " petit réduit " dont Mouck perce les secrets en " regard[ant] par le trou de la serrure ". Les deux récits se poursuivent par la rencontre entre Mouck et le roi. Celui-ci est accompagné d’une reine et " d’esclaves nègres " chez Céline, entouré d’une cour imposante chez Hauff. Le personnage célinien cherche ensuite dans divers endroits un refuge à même de lui rendre la joie de vivre. Chez Hauff, le récit se déroule jusqu’à son dénouement final dans le palais royal. Là encore, le texte de Céline écarte toute vraisemblance et privilégie le développement du merveilleux, similaire à celui des contes de fées.
    Le personnage du roi, présent dans les deux contes, ne possède ni les mêmes caractéristiques ni les mêmes intentions. On peut arguer du fait que la brièveté du texte de Céline exclut les développements et les descriptions. Chez Hauff, la figure du roi est omniprésente, au cœur du récit. C’est lui qui influe sur la destinée du petit Mouck, en le renvoyant après lui avoir confisqué les babouches et la baguette magique. Par ce geste, il s’expose à la revanche et au ressentiment de Mouck, qui le traitera de " roi perfide " et de " monarque imbécile " après avoir récupéré ses talismans. Là encore, il s’agit de critiquer la représentation de la puissance et de la tourner en ridicule. Au final, le roi est le seul à qui Mouck ne fait pas disparaître les oreilles d’âne. Le roi campé par Céline est, au contraire, un homme qui rend la justice en punissant la sorcière. S’il emprunte les objets magiques, c’est dans le but de transformer la sorcière en chauve-souris et les oiseaux en petits enfants. Ici, le roi incarne la bonté et les sentiments qu’il éprouve à l’égard de son fils, qu’il " serre sur [son] cœur " au moment des retrouvailles, sont forts. Les deux figures royales sont donc marquées de différences importantes : l’une s’oppose à Mouck et l’autre l’aide.

* * *

    Pour terminer, on notera que Céline fait intervenir de nombreux animaux dans son texte. Les loups et le " serpent qui pique " peuplent le désert, les petits oiseaux sont omniprésents. Il ajoute à ceux-ci la présence des sirènes, des " petits nains " (qu’il faut considérer ici comme les " liliputiens " de Gulliver) et du géant qui orientent le récit dans une thématique merveilleuse grâce à ces personnages féeriques. Nous ne sommes pas si loin de l’univers des ballets céliniens, si l’on songe par exemple à Voyou Paul. Brave Virginie ou bien à La naissance d’une fée. L’Histoire du petit Mouck attribuée à Céline possède en cela des accents propres au futur romancier. Le style chaotique et impersonnel démontre en revanche que ce texte n’a pas été travaillé par Céline, qui écrivait durant cette période La vie et l’œuvre de P. I. Semmelweis, thèse de médecine beaucoup plus littéraire et élaborée. Le récit publié semble donc plus proche d’une diction retranscrite que d’un réel travail d’écriture, même imparfait. Quoi qu’il en soit, ce conte permet de constater comment Céline pouvait se démarquer d’un texte original, prouvant ainsi la fertilité de son imagination.

 

David Desvérité

(1) Louis-Ferdinand Céline, Histoire du petit Mouck. Paris : Éditions du Rocher, 1997.
(2) Édith Follet a été la femme de Céline de 1919 à 1926, qui donna naissance à Colette, fille unique de l’écrivain.
(3) Paris-Match n°2340, 31 mars 1994.
(4) L’Année Céline 1994. Tusson : Éd. du Lérot, 1995, p. 123.
(5) Né le 29 novembre 1802 à Stuttgart, Wilhelm Hauff meurt prématurément le 18 novembre 1827. Sa carrière littéraire débute vers 1825 et l’intégralité de son œuvre fut publiée en Allemagne dans un seul recueil en 1840. De son vivant, il édita plusieurs nouvelles, des récits fantastiques (Lichenstein, Jud Süss, Die Bettlerin vom Ponts des Arts). Il est moins connu en France que d’autres conteurs comme Grimm, Andersen ou Perrault, mais il se place dans une lignée littéraire similaire. Ses textes sont caractéristiques de l’école souabe, courant constitué d’un groupe d’écrivains habitants ou originaires de la Souabe, actifs entre 1815 et 1850, et dont l’inspiration romantique provient essentiellement des traditions populaires de cette région.
(6) Wilhelm Hauff, La caravane : contes orientaux. Paris : Hachette, 1889. Trad. De A. Tallon ; ill. de Bertall. Histoire du petit Mouck, p. 135-184.
(7) Pour une explication plus poussée de la nuance existant entre les deux termes d’un point de vue littéraire, on se reportera à l’ouvrage de Tzevan Todorov, Introduction à la littérature fantatisque. Paris : Éd. du Seuil, coll. " Points ", n°173.

mardi 9 décembre 2025

Tête de turc Céline par Bing dans Fantasio n°623 du 15 janvier 1933

Article signé Bing dans Fantasio n°623 du 15 janvier 1933
Dans la double page, caricature de Louis-Ferdinand Céline 
“La carabin en folie” par Bécan (Bernard Kahn)
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant le palanquin de Céline pour le prix Goncourt.


Tête de turc Céline

Qui que c’est, le gars Céline dont les gens du jury Goncourt (attention à la contrepetterie) ont failli faire un grand barde populaire ? 

D’abord, c’est pas un gars. Ça pourrait être le citoyen Céline, le syndiqué Céline. C’est le camarade Céline. Simplement. Ceux qui seront pas contents et qui, le voyant enveloppé de sa blouse blanche de médecin au dispensaire de Clichy, voudront lui donner du « cher docteur » par-ci ou du « cher maître » par-là, rapport au prix Théophraste Renaudot que lui ont décerné dix journalistes à la redresse, ben, y n’ont qu’à aller se faire voir... Lui, il en a marre de toutes ces giries et, comme il a pondu 623 pages sur ce ton-là, vous n’espérez pas tout de même l’avoir à l’essoufflement ?


Fantasio, bimestriel "coquin” n°623 du 15 janvier 1933

« Ça a débuté comme ça », qu’il dit. Et il nous fait part de sa première constatation : les Parisiens passent tout leur temps à boire du café crème et des bocks. 

L’histoire des autres bougres commence en général, par des considérations plus rapides et qui les touchent de plus près : le lait de la nourrice trop alcoolisé, pas assez sucré, ou trop court. 

Dégoûtés dès leur arrivée sur terre, il y en a — très peu à la vérité — qui fassent tout de suite le plongeon dans l’inconnu. Le gars Louis-Ferdinand Destouches (il ne s’appelait pas encore Céline) a tout de même eu plus envie de vivre. En sortant de la laïque, il a poussé le triporteur d’un boucher. Vous savez pas, vous autres, ce qu’il faut d’espoir au ventre pour appuyer sur les pédales d’un tri. 

Là, bien sûr, il a commencé à y trouver un cheveu. Comme par hasard, les clients qui font livrer, c’est toujours ceux qui habitent au sixième, ou au-dessus, et les concierges qui seraient mieux dans leurs escaliers empêchent toujours les pauvres grouillots de prendre l’ascenseur là ousqu’y en a. Y a aussi ces sales autobus qui serrent toujours à droite les malheureux cyclistes comme si, en République, ils pourraient pas aller à gauche. 


C’est de cette époque que datent les premiers dégoûts certains du gars Destouches. Faut pas croire pourtant qu’ils lui aient enlevé toute ambition. Il bossait à droite, à gauche, sans soucis de nuance politique chez Mors et chez Damoy et, le soir, il allait se détendre les guibolles, si on peut dire, en essayant de grouper, sous les pupitres à peine évacués par les gamines de la maternelle, ses vastes jambes de sportif avide de mieux connaître les règles élémentaires du savoir-vivre avec les participes. Ça dura des années. Y grandissaient pas, les pupitres. Les genoux de l’étudiant Céline ou Destouches menaçaient de passer à travers. Bachot. Puis P. C. N., tout en s’escrimant, le jour, sur des additions pour une assurance. Ah ! malheur... La vie est pas rose aux pauvres hères. 

Pourtant, le tragique n’avait pas encore envahi le destin des plus malchanceux. La guerre était sur nous. Le cuirassier Céline la fit. Sans enthousiasme. Sans animosité personnelle. Mais il la fit, comme tous les autres qui n’en voulaient pas plus que lui. Et il la fit bien. 

Y a eu des héros de la biffe, de l’aviation, de l’artillerie, des as de la guerre de sapes, des recordmen des blessures et des fourragères. Le maréchal des logis Destouches, du 9e « cuir » (sic), est champion du coup de revers au sabre réglementaire. Il eut un jour, avec des collègues, à s’occuper, sur la Marne, de disperser quelques uhlans trop familiers avec nos avant-postes. Quand les cavaliers ennemis virent dévaler sur eux le peloton de Destouches, ils essayèrent bien de rentrer chez eux par les voies les plus rapides, mais nos chevaux avaient une pointe de vitesse assez réussie. Et le margis avait un abattage du diable. Il cessa de faire des moulinets avec sa latte quand il arriva sur le groupe des fuyards. Alors, galopant à côté des deux uhlans qui fermaient la marche, il détendit brusquement son grand bras que prolongeait son arme terrible et fit voler en l’air deux têtes d’un seul coup. Faut toujours prendre garde aux poussées de colère d'un pacifiste. Eux, ils savaient pas, les pauvres Boches, n’est-ce pas? Et c’est pas maintenant qu’ils apprendraient. Le margis Destouches voulait pas croire, lui le premier, qu’il avait fait un pareil « doublé ». C’est ses hommes qui lui racontèrent. Mais y eut des chefs qui ricanèrent quand on leur fit le rapport sur cet exploit. Du coup, le margis devint antimilitariste à mort. On lui donna la médaille militaire. Bon. Puis on 

dessina une image d'Epinal représentant en bleu, blanc et rouge, son tour de force, digne des plus grands paladins de la légende. 

— J'sais pas encore, qu’il a dit depuis, à Lucien Descaves, qu’est-ce qu’a été la plus grande horreur de la guerre : mon coup de sabre ou cette gravure. 

Mais il a bien fallu en revenir, de la guerre. Quand il eut, comme les camarades, touché son complet Abrami, le nouveau civil Louis-Ferdinand Destouches fit un tour d’horizon et s’interrogea pour savoir comment il allait commencer la conquête du monde. Il ne fréquenta ni la Bourse ni les antichambres des ministères, ni les conseils d’administrations, ni les salons, où de vieilles rombières facilitent aux gars avantageux l’accès des bonnes places et des sinécures dorées. Il retourna à la Faculté de Médecine, tira ses inscriptions, tout en bricolant dans la journée et la nuit pour assurer sa matérielle. Le diplôme conquis, ça ne lui faisait pas une grosse clientèle. 

Flanqué d’un étrange copain, ramassé en pleine guerre entre les deux réseaux de tranchées adverses, il alla aux colonies, en Argentine, en Amérique du Nord, revint à Paris, alla dans le Midi, puis trouva finalement un poste à sa convenance au dispensaire municipal de Clichy. 

C’est là qu’il écrivit le livre qui a tiré son nom, voici quelques semaines, au premier rang de l’actualité. 

Qu’est-ce que Céline, à travers cet énorme bouquin? Ça a l’air très compliqué et, au fond, c’est très simple. 

Louis-Ferdinand Céline a cherché un jardin digne de ses dons et de ses soins ; il n’a trouvé que du fumier. 

Mais ce fumier, vous pensez bien tout de même qu’il fallait l’employer à quelque chose. Alors, quand il eut, avec art, fignolé une œuvre forte et copieuse, sculpté d’un ébauchoir expert dans une matière noble et parfois brillante, Céline a dû, se relisant, être saisi à l’égard de son livre d’un de ces accès de grand rire féroce et ironique qu’il décoche si souvent à la société. 

— Allons, mon petit Céline, ne jouons pas au pontife ! s’est-il dit à lui-même. 

Il s’est alors armé de l’ébauchoir d’un débutant pour retoucher en la diminuant la grande œuvre presque achevée. Et comme ça ne suffisait pas, que la statue gardait encore de l’éclat, il l’a ensevelie littéralement sous une avalanche de gadoue. Il l’a, avec une volupté visible, traînée dans la fange, dans l’ordure, dans le ruisseau, dans le cloaque. Aucun mot parmi les plus grossiers ne lui a semblé trop gros. 

Son bouquin est parti en chandelle — d’autres disent en gerbe de crottes — jusqu’au zénith des cent mille. 

Bing.

jeudi 23 octobre 2025

De Zola à Céline : Un “Lamanièredeux” dans Fantasio du 16 septembre 1933

Dans Fantasio : magazine gai du 16 septembre 1933. 

Ce périodique "coquin" de haute tenue offre à ses lecteurs de nombreux hors-textes de dessins en couleur signés des plus grands illustrateurs de l'époque tels Dignimont, Chas Laborde, Oberlé ou Roubille qui signe la couverture. 

Dans la rubrique La Potinière, Jean Marigny livre un article apocryphe (un “Lamanièredeux” assez minable) du texte que Céline devrait prononcer à Médan  en l'honneur de Zola et dont il a obtenu l'exclusivité !

DE ZOLA A CÉLINE... 

Pour l'anniversaire de la mort de Zola, M. D. F. Céline (sic) va prononcer un discours. Avant de la réunir en volume, comme sa préface au “Voyage au bout de la nuit” il en a donné la primeur à “Fantasio”.


Messieurs,

Je devrais dire mes potes que je vous dis, parce qu'on peut bien dire qu'ici nous sommes des affranchis et qu'au moment de tirer notre galurin devant la mémoire du gars Emile Zola, on se sent un peu pris aux tripes.

Celui-là était un maître. Ah ! il ne batifolait pas avec la mousseline, ce n'est pas lui qui a mis du sucre sur la galette amère de l'existence. Il était nature, comme moi-même, messieurs.

Il y a deux manières de tirer sa révérence, toutes deux s'expriment en cinq lettres : la première fit la gloire de Cambronne, le seconde le succès de Michelin. Entre M… et Merci, vous n'hésitez pas. Lui non plus.

Il avait fait le tour de toutes les saletés, flairé toutes les poubelles, piétiné tous les étrons lâchés par une civilisation en colique ; il nageait dans les égouts, se gavait de déchets ; se complaisait dans l'inceste, se mirait sur le zinc des assommoirs ; coïtait avec des Nanas de bas étage ; il plaçait son idéal à la hauteur des chasses d'eau ; et pourtant, il fut grand. 



C'était mon maître. Et c'est un devoir pieux que j'accomplis, que je vous dis.

Céline… Zola ! On dirait le titre d'un de ses livres. Parfois quand j'ai des digestions difficiles et que mon sommeil est truffé de borborygmes, je me plais à imaginer ce qu'il aurait écrit sous ce titre de Céline-Zola !

Et je vois une radeuse dépucelée à douze ans par un curé évadé du bagne. Impubère et vérolée, elle se donne à tous les gamins du quartier et l'école laïque devient un dispensaire, où l'on injecte à toute une génération de pourris, des doses de 606 – comme jadis des 1515 et des 1805 qui étaient des dates de boucheries. A quinze ans, Céline est mère des œuvres de Son Excellence Rougon-Macquart. 

Alors, c'est une vie de grande putain… Mais, messieurs, vous n'avez qu'à relire la “Terre” ou “Germinal” pour y faire une moisson de vices !

Il voyait noir. Moi aussi. Avant nous, la littérature était à dégueuler de fadeur. Il y avait des gens bons, des vierges ; des honnêtes hommes… Toute une faune abolie… une race perdue.

Ah ! s'il avait pu vivre jusqu'à nous ! Il eût écrit ce “Charnier” auquel vous pensez tous et dont les cent premières pages de mon livre ne donnent qu'une vision affadie et, dirai-je, presque tendre.

Nous vivons parmi des hystériques, des névrosés, des cochons décorés, des filles en fourrure !

Voilà l'humanité ! Qu'y puis-je ? Le monde pue ; la terre grouille de vermine. Les journaux sont pleins de cette publicité accablante qui met le public en garde contre les métrites, les poux et le retour d'âge. Ce n'est tout de même pas moi qui ai inventé la salpingite, l'ovariectomie, les pertes blanches, la goutte militaire, toutes ces choses qui naissent de l'amour, comme les jumeaux ophtalmiques et les dégénérés…

Voilà où nous en sommes ! Et l'on appelle ça le règne de l'intelligence ! Des meurtres et des sérums ! Du sang d'homme et du sang de cheval ! depuis Attila, le besoin des mortels n'a pas changé. Ah ! s'il avait connu une Violette Nozière, un Landru, un Mestorino, un Gorguioff, tous ces échantillons d'une race putréfiée, de quelles sombres flammes, n'eut-il pas illuminé le ciel noir et crachouillant de ses pensums tristes !

Il manquait un Zola, à ce siècle avachi, et je me suis dressé. Je n'ai pas encore atteint le Bout de la Nuit ! Mais je vous dis que vous n'avez pas fini d'en baver, de suivre Bardamu dans les bouges ignobles où se vautrent mes héros !

Des ivrogne et des poitrinaires ; des assassins et des faiseuses d'anges, voilà le quatuor qui servira de base à ma symphonie nauséabonde. Que les timides se bouchent le nez, j'écris avec de l'urine et des excréments ; la vérité ne sort plus des puits, mais des fosses d'aisance !

Il est temps de vidanger le monde !

Si vous songez, messieurs, que notre langue est pauvre en mots orduriers, en onomatopées pestilentielles et que j'ai depuis dix minutes usé d'un vocabulaire faisandé comme un perdreau pourri, vous ne pourrez que nous admirer, Zola et moi, d'avoir, lui en cinquante volumes, et moi en six cent quarante-quatre pages,étalé tous les adjectifs puants, tous les substantifs glaireux du vocabulaire, sans une défaillance. Je sais bien que c'est un truc ; mais les lecteurs aiment se faire engueuler, les femmes du monde adorent le langage des marlous, elles ont été servies.

Qu'attendiez-vous de moi, messieurs ? Ça : pas autre chose. Un bon petit laïus plein d'insanités, mais râpeux aux oreilles comme une pomme rossée. Vous voilà servis. Ça vous remonte un peu des boyaux aux gencives ! Bah ! ce n'est rien. Ça soulage au contraire. Mais, avant de finir, je dois vous faire un aveu : l'attitude d'un Zola ou la mienne ne représente aucun courage. Mais quand tous les seuils du rêve, de la grâce, de la beauté, de la tendresse et de l'amour sont occupés, il ne reste plus à celui qui arrive que des latrines.

Tant qu'il a vécu et tant que je vivrai, il est inutile d'insister, le loquet sera fermé : et vous lirez sur la petite porte : occupé. J'y suis, j'y reste… Le tout est de se soulager avec talent. 

P.P.C. Jean Marigny. 

     

dimanche 21 septembre 2025

Discours de Louis-Ferdinand Céline à Médan, le 1er octobre 1933 en hommage à Zola

Discours de Louis-Ferdinand Céline à Médan, le 1er octobre 1933 

en hommage à Zola

Les hommes sont des mystiques de la mort dont il faut se méfier.

En pensant à Zola, nous demeurons un peu gêné devant son oeuvre; il est trop près de nous encore pour que nous le jugions bien, je veux dire dans ses intentions. Il nous parle de choses qui nous sont familières... Il nous serait bien agréable qu'elles aient un peu changé.
Qu'on nous permette un petit souvenir personnel. A l'Exposition de 1900, nous étions encore bien jeunes, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c'était une énorme brutalité. Des pieds surtout, des pieds partout et des poussières en nuages si épais qu'on pouvait les toucher. Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l'Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu'à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. La vie moderne commençait.

Le trottoir roulant de l'Exposition universelle de 1900

Depuis, on n'a pas fait mieux. Depuis
L'Assommoir non plus on n'a pas fait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes. Avait-il, Zola, travaillé trop bien pour ses successeurs ? Ou bien les nouveaux venus ont-ils eu peur du naturalisme ? Peut-être... Aujourd'hui, le naturalisme de Zola, avec les moyens que nous possédons pour nous renseigner, devient presque impossible. On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, à commencer par la sienne. Je veux dire telle qu'on la comprend depuis une vingtaine d'années. Il fallait à Zola déjà quelque héroïsme pour montrer aux hommes de son temps quelques gais tableaux de la réalité. La réalité aujourd'hui ne serait permise à personne. À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n'atteint pas, n'atteint pas encore. Car, enfin, c'est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l'existence, c'est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due.
La position de l'homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d'instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu'à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n'en plus finir. Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant, aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. L'homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d'un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, "totalitaire" comme on l'intitule. Privées de cette contrainte, elles s'écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu'il le veuille ou non, devient politique. On l'abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula !
Les gueulements dictatoriaux vont partout à présent à la rencontre des hantés alimentaires innombrables, de la monotonie des tâches quotidiennes, de l'alcool, des myriades refoulées : tout cela plâtre dans un immense narcissisme sadico-masochiste toute issue de recherches, d'expériences et de sincérité sociale. On me parle beaucoup de jeunesse, le mal est plus profond que la jeunesse. Je ne vois en fait de jeunesse qu'une mobilisation d'ardeurs apéritives, sportives, automobiles, spectaculaires, mais rien de neuf. Les jeunes, pour les idées au moins, demeurent en grande majorité à la traîne des R.A.T. bavards, filoneux, homicides.
À ce propos, pour demeurer équitables, notons que la jeunesse n'existe pas au sens romantique que nous prêtons encore à ce mot. Dès l'âge de dix ans, le destin de l'homme semble à peu près fixé dans ses ressorts émotifs tout au moins; après ce temps. nous n'existons plus que par d'insipides redites, de moins en moins sincères, de plus en plus théâtrales. Peut-être. après tout. les "civilisations" subissent-elles le même sort ? La nôtre semble bien coincée dans une incurable psychose guerrière. Nous ne vivons plus que pour ce genre de redites destructrices. Quand nous observons de quels préjugés rancis, de quelles fariboles pourries peut se repaître le fanatisme absolu de millions d'individus prétendus évolués, instruits dans les meilleures écoles d'Europe, nous sommes autorisés certes à nous demander si l'instinct de mort chez l'homme, dans ses sociétés, ne domine pas déjà définitivement l'instinct de vie. Allemands, Français, Chinois, Valaques. Dictatures ou pas. Rien que des prétextes à jouer à la mort.


Je veux bien qu'on peut tout expliquer par les réactions malignes de défense du capitalisme ou l'extrême misère. Mais les choses ne sont pas si simples ni aussi pondérables. Ni la misère profonde ni l'accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d'avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l'avènement imminent, infaillible du communisme en Allemagne. Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l'appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. Avec des coquetteries, bien sûr, mille dénégations : mais le tropisme est là, et d' autant plus puissant qu'il est parfaitement secret et silencieux.
Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d' accord que sur un seul point : des 
soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques...
Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. c' est peut-être qu'après tout l'âme de l'homme s'est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire.


On peut obtenir tout d'un animal par la douceur et la raison, tandis que les grands enthousiasmes de masse, les frénésies durables des foules sont presque toujours stimulés, provoqués, entretenus par la bêtise et la brutalité. Zola n'avait point à envisager les mêmes problèmes sociaux dans son ouvre, surtout présentés sous cette forme despotique. La foi scientifique, alors bien nouvelle, fit penser aux écrivains de son époque à une certaine foi sociale, à une raison d'être "optimiste". Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. Nous savons aujourd'hui que la victime en redemande toujours du martyr, et davantage. Avons-nous encore, sans niaiserie, le droit de faire figurer dans nos écrits une Providence quelconque ? Il faudrait avoir la foi robuste. Tout devient plus tragique et plus irrémédiable à mesure qu'on pénètre davantage dans le destin de l'homme. Qu'on cesse de l'imaginer pour le vivre tel qu'il est réellement... On le découvre. On ne veut pas encore l'avouer. Si notre musique tourne au tragique, c'est qu'elle a ses raisons. Les mots d'aujourd'hui, comme notre musique, vont plus loin qu'au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l' analyse, en somme "du dedans". Nos mots vont jusqu'aux instincts et les touchent parfois, mais, en même temps, nous avons appris que là s'arrêtait, et pour toujours, notre pouvoir.
Notre Coupeau, à nous, ne boit plus tout à fait autant que le premier. Il a reçu de l'instruction... Il délire bien davantage. Son delirium est un bureau standard avec treize téléphones. Il donne des ordres au monde. Il n'aime pas les dames. Il est brave aussi. On le décore à tour de bras.

Dans le jeu de l'homme, l'instinct de mort, l'instinct silencieux, est décidément bien placé, peut-être, à côté de l' égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le casino gagne toujours. La mort aussi. La loi des grands nombres travaille pour elle. C'est une loi sans défaut. Tout ce que nous entreprenons, d'une manière ou d'une autre, très tôt, vient buter contre elle et tourne à la haine, au sinistre, au ridicule. Il faudrait être doué d'une manière bien bizarre pour parler d'autre chose que de mort en des temps où sur terre, sur les eaux, dans les airs, au présent, dans l'avenir, il n'est question que de cela. Je sais qu'on peut encore aller danser musette au cimetière et parler d'amour aux abattoirs, l'auteur comique garde ses chances, mais c'est un pis aller.
Quand nous serons devenus normaux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l'instinct de destruction. C'est lui qu'on cultive dès l'école et qu' on entretient tout au long de ce qu'on intitule encore : La vie. Neuf lignes de crimes, une d'ennui. Nous périrons tous en choeur, avec plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d' angoisses.
Il n'est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola à la veille d'une immense déroute, une autre. Il n'est plus question de l'imiter ou de le suivre. Nous n'avons évidemment ni le don, ni la force, ni la foi qui créent les grands mouvements d'âme. Aurait-il de son côté la force de nous juger ? Nous avons appris sur les âmes, depuis qu'il est parti, de drôles de choses.
La rue des Hommes est à sens unique, la mort tient tous les cafés, c'est la belote "au sang" qui nous attire et nous garde.


L'oeuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l'oeuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique. Ce serait beaucoup trop pour notre époque. Il fallait beaucoup de libéralisme pour supporter l'affaire Dreyfus. Nous sommes loin de ces temps, malgré tout académiques.

Céline en pèlerinage à Médan.
L'Intransigeant
 du 3 octobre 1933 Une et page 6.

Selon certaines traditions, je devrais peut-être terminer mon petit travail sur un ton de bonne volonté, d'optimisme. Mais que pouvons-nous espérer du naturalisme dans les conditions où nous nous trouvons ? Tout et rien. 
Plutôt rien, car les conflits spirituels agacent de trop près la masse, de nos jours, pour être tolérés longtemps. Le doute est en train de disparaître de ce monde. On le tue en même temps que les hommes qui doutent. C'est plus sûr.
Quand j'entends seulement prononcer autour de moi le mot "Esprit" : je crache ! nous prévenait un dictateur récent et pour cela même adulé. On se demande ce qu'il peut faire, ce sous-gorille, quand on lui parle de "naturalisme" ?
Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus. L' École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l'interdira dans tous les pays du monde.
C'était son destin.