lundi 19 janvier 2026

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation indispensable de Féerie pour une autre fois) présente : Norbert (Le Vigan)

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation indispensable 
de Féerie pour une autre fois) présente : 
Norbert (Le Vigan) 

« la négation du bombardement et de tout le désordre de la nuit [n’est pas fait] par quelqu’un d’aussi raisonnable et fiable que Lili, mais par un “Norbert”, alias de Robert Le Vigan, plus lunaire et roublard que jamais… » (Henri Godard)
« Je vois une pièce... avec des meubles !... une grande pièce... pas déglinguée !... pas de poussière du tout !... une grande pièce propre... rien d'esquinté !... et dans l'immeuble tout contre le nôtre !... pas la berlue ! je vois parfaitement... une pièce intacte !... un salon même !... un vrai salon !... cette maison-là a pas souffert ! je le déclare... 
– Tu vois, toi ? tu vois, Lili ? 
- Et toi, tu vois ? tu vois ?
On s'interroge... lequel qu'a pas la berlue ?
– Tu vois pas Norbert ?
Je croyais pas mes yeux... si ! si ! Norbert ! Y avait bien quelqu'un à table !... à cette table !... elle avait raison...
– T'es miraux ?
Ottave me demande... et il m'attrape la tête que je voie ! que je regarde mieux ! il me la place bien en face du trou... à la hauteur !... c'est pas à croire, mais c'est exact !... Norbert à table !... une table mise, couverts et tout ! je compte : six couverts... la table mise comme ça... sous le lustre... 
– Lili, tu le vois !
– Oui ! oui !
Bon !... pour être Norbert c'est bien Norbert ! mais qu'est-ce qu'il fout ?... et pas une table mise un petit peu !... remarquez ! nappe de dentelle !... carafes !... piles d'assiettes... pour lui tout seul ?... qu'est-ce qu'il attend ?... attend quoi ?... qu'on le serve ? 
– Tu le vois ? tu le vois !
Il était là assis, songeur... le regard fixe... on pouvait croire qu'il nous regardait, il nous regardait pas...
– Il parle pas !... remarque Lili... parle lui, toi ! ça va le réveiller !
On était pas loin de sa table... peut-être à quatre mètres... cinq mètres !... le trou à passer... le trou du mur... je l'interpelle !
– Eh, Norbert ! Norbert !
Il me répond pas... il rêve...
– On y va !
Ottave décide... Bébert passe d'un bond, lui ! le premier !... il s'élance !... un saut sur la table ! Norbert bronche pas... figé, assis... Bébert fait le tour des couverts... et puis il s'installe... d'abord sur une chaise... et puis sur le fauteuil... il se fait une puce... 
– On y va !
Rattaque Ottave...
– Emplâtré attends ! emplâtré !
Je veux réfléchir un petit peu !... faut se méfier des premiers mouvements... surtout dans l'état où nous sommes !...
– C'est pas un piège ?
Personne peut savoir ! c'est un petit peu extraordinaire cet immeuble tout contre le nôtre qu'a résisté aux chocs de fond ! et quels chocs !... qu'a encore des salons intacts ! et le Norbert en cérémonie !... oui ! je dis : en cérémonie ! là !... en habit de soirée ! je le vois !... et Grand-Croix de la Légion d'honneur... 
Dans l'atelier de Gen Paul, qu'entourent Marcel Aymé,
Le Vigan et Daragnès
« l'immeuble là, tout contre le nôtre, indemne ! c'était pas à croire ! et pourtant... c'était pas niable !... je voudrais que Norbert m'explique, lui !... puisqu'il y était !... 
– Norbert ! eh ! Norbert ! 
Il répond rien... pas qu'ils n'aient été secoués de même ! la preuve : les carreaux !... y avait plus un carreau aux fenêtres !... là dans ce salon ! et les rideaux flottaient au vent ! en quels courants d'air !... un appel d'air, un simoun, par la crevasse là du mur !... et leur lustre avait pas sauté !... et la table était restée mise, carafes, couverts, bataclan !... et le Norbert, tel ! en tenue de soirée... qu'est-ce qu'il foutait ?... 
– Il était parti, dis, Norbert ?... où il était ? 
Lili me demande... une question... c'est vrai, il avait disparu... au fait ! soi-disant... on avait parlé de son départ... on l'avait plus vu... depuis au moins deux mois... trois mois... « Vous avez pas vu Norbert ? » y en a qui l'avaient vu à Rome... d'autres en Argentine... y en a qui le disaient à Berlin... où il « tournait » pour les Allemands !... soi-disant... d'autres qu'il se cachait gare du Nord... en pleine gare du Nord !... d'autres qu'il avait pris le Maquis !... autant de sottises !... la preuve il était là à table !... dans ce salon ! devant nos yeux ! 
Il suffit que je l'appelle Norbert ! je vous donnerais son entier vrai nom ça serait la relance de mille rages ! tonnerres de Dieu ! jalousies... s'il s'est fait férocement haïr, persécuter, pauvre Norbert !... s'il dut dégueuler tout son sang, de pas être comparable aux autres !... misère de misère !... même à présent, qu'il est plus rien, qu'il est au diable, qu'il est plus à craindre pour personne, qu'il est en somme plus qu'un souvenir, allez rappeler qu'il existait !... votre affaire sera sitôt faite !... vous entendrez un de ces orchestres que ça sera la fin de vos ouïes et de votre manie de ressassage !... on vous passera tout !... N'empêche et courage quand même !... arrivera ce qu'arrivera ! qu'a pas vu Norbert est à plaindre ! Je le dis ! il laissait rien en scène Norbert ! il effaçait tout ! voilà ce qu'il amenait !... il emmenait le Théâtre avec lui !... 
Je m'enfièvre au souvenir !... oh, je divague pas pour autant !... non !... je sais parfaitement ce que je raconte !... la preuve : les faits !... les faits !... voilà !... je vous présente Norbert à table... en habit !... et Bébert qui se fait les puces un fauteuil plus loin !... voilà le tableau !... un fauteuil plus loin... je divague pas... je demande à Ottave... 
– Qu'est-ce qu'il fout là ?
– Qui ?
– Norbert parbleu !
– Tu crois qu'il « tourne » ?
Lili qui me pose la question !... bien sûr, qu'il tourne !... évidemment !... elle se demande... il « tournerait » comme ça ? tel quel ? à table ?... lui, tout seul, à table ?... les autres alors ?... les autres frimands ?... il tourne pas tout seul ! qu'il nous ait repérés, c'est certain ! on avait fait assez de bruit ! mais il s'en foutait qu'on le regarde !... au contraire !... il avait un peu changé de pose, il se montrait de profil maintenant... menton vers la gauche... menton en galoche... il avait un peu pivoté... c'était son triomphe son profil !... mais le regard fixe, toujours fixe !... le regard hanté... on connaissait ! 

– Norbert, dis donc !... sale con !... dis donc ! secoue-toi !... salaud ! 
Qu'il se réveille !... qu'il nous dise un peu s'il avait vu un escalier !... d'abord !... et d'un ! c'est tout ce qu'on désirait, nous !... profil... sans profil !... l'escalier !... on avait que foutre de son mystère ! Ottave s'agaçait aussi !... il l'avait à la caille, Norbert ! avec ses profils !... surtout qu'il se trouvait responsable... que c'est lui qu'avait crevé le mur !... Ottave, je veux dire... bel et bien !... à quoi il était arrivé ? à voir Bébert se faire les puces !... mais il est foutu le camp, Bébert ! au fond du local !... je crois !... je crois !... 
– Eh, Norbert ! Norbert ! tu tournes ?
Ottave lui crie... ça pouvait être du « cinéma »... une « prise de vue » ?... mais comment ?...
– T'es tout seul ?
Ah, ça y est !... il se décide... il se lève !... Norbert se décide ! on le voyait figé... il devient tout actif !... il vient vers nous, chaleureux !... vers la brèche du mur... il nous tend les mains... il a le sourire... il nous accueille...
« – Norbert ! Norbert ! tu tournes ou pas ? Ottavio, c'était la soif !...
– T'as pas à boire ? t'as pas à boire ?
– Par là ! par là ! y a à rafraîchir ! 

On l'excède... assez de nos cris !... il nous montre le fond du local... boire, on voulait !... boire d'abord !... Ottave le premier ! d'un sens c'était raisonnable, ça irait mieux, rafraîchis !... et lavés !... déplâtrés !... qu'est- ce qu'on avait aspiré ! bon !... j'obéis ! j'y vais... je rampe... j'avance... voilà une salle à manger !... une véritable salle à manger... je vois !... pourquoi il s'est mis dans le salon, lui ! Norbert... et maquillé, costumé !... maquillé, je dis ! les sourcils faits !... si c'était pour le cinéma, il tournait pas quand même tout seul !... où étaient les autres ?... y avait que les couverts ! pas de convives !... et les appareils ?... je voyais pas les appareils !... juste Norbert en habit de soirée, tout seul ! il allait et venait dans ce salon. 
– Tu frimes tout seul ? 
Il me saoulait d'aller revenir !... il me répondait pas... et tant pis ! zut !... je lui demanderai plus rien !... se sauver qu'il fallait !... mais par où ?... je regarde encore ce salon, le grand miroir au-dessus de la cheminée... j'ai déjà dit que c'était étonnant... je vais pas ressasser !... la maison tout contre la nôtre !... vous me croirez si vous voulez, la pendule fonctionnait encore ! tic tac ! tic tac !... et pourtant les charges d'avions avaient drôlement secoué cet immeuble ! des charges à cent !... deux cents moteurs !... eh bien, la patraque tictaquait ! la réalité ! l'immeuble à la même distance de la dunette du moulin !... la dunette du terrible Jules, qui leur faisait déferler pareil, les mêmes ouragans sur la pêche !... ouiche ! et bast ! et expliquez-moi ! ils avaient, eux, que des fenêtres pétées !... voilà ! je gueule « Ottave ! Ottave ! attends !... » Je rampe à la croisée... je regarde dehors... c'est la rue Paul-Turante dehors... après les toits de la rue Burq... vous voyez ? je rêvais pas... y avait moins de toits !... moins de toits que d'habitude... 
Je me retourne pour crier à Norbert :
– Dis donc t'as des « opérateurs » ? c'est rue Francœur que tu tournes ? Il « frimait » pas en « privé » ? des fois ?
– C'est pour du « porno » ? 
« Vache de Norbert qui répond plus ! – Norbert, eh, Norbert ! 
Je peux hurler ! il a disparu ! disparu ! et il était à côté de nous !... il allait et venait !... ah, l'appartement mystifiant ! 
– Norbert ! Norbert ! à boire ! à boire ! 
Il avait dit qu'il y avait à boire... « par là ! par là ! à rafraîchir ! » il y était peut-être à se rafraîchir lui ! saloperie loufoque ! peut-être qu'il était à la cuisine ? à une autre cuisine ? que c'était par là le robinet, par là ! par là ? 
Je tourne la tête, il est revenu ! et dans la même pose !... c'est fou !... et assis devant son couvert !... sa table ! j'hallucine ?... 
– Lili ? tu le vois ? tu vois Norbert ?
– Oui, c'est lui !
Il bouge plus... il se tient tout grave... le regard fixe... il joue ?... pas possible !... il nous l'a déjà fait souvent et pendant des semaines ! l'« énigmatique » ! le « renfermé-qui-parle-plus »... mais salut ! pas comme ça ! tel quel !... seulement quand il mijotait... quand il était sur un rôle !... il préparait rien, actuellement ! 
– Norbert ! eh Norbert, t'attends quoi ! 
« Norbert me répondait peut-être ? j'entendais peut-être pas ses réponses ?... assourdi par mes propres bruits ?... en tout cas c'était bien Norbert ! Norbert à table !... en réflexion !... sacré nom de Dieu de gugusse !... j'avais beau l'appeler ! il attendait quoi ?... il « tournait » pas ! sûr et certain !... ça se voit quand on « tourne »... mais il était peut-être qu'en visite !... chez des amis ?... il m'avait jamais parlé de ces amis... il était cachottier, je veux !... mais quand même !... dans la maison à côté de nous ! c'était plus qu'étrange !... et installé comme chez lui !... déguisé, frimé... 
– Norbert ! Norbert !
Je peux l'appeler !... un autre qui braille ! Ottave ! du fond !
– Dis donc Ferdi'i'i'n' ! la salle de bains !
Il a trouvé la salle de bains... je m'y fie pas... enfin, je clopine... j'y vais à tâtons... à droite c'est !... il a raison : une salle de bains... et une baignoire pleine... l'eau !... y a de l'eau !... et c'est pas tout !... des bouteilles !... plein de bouteilles qui flottent... à rafraîchir !... en surface !... Norbert l'avait dit !... plein de bouteilles !... « apéritifs »... des vins aussi... 
« – Et la bonne ? où est la bonne ?
Norbert connaissait la bonne ! il paraît ! il paraît !... faut lui demander... mais il s'est remis à table, 
Norbert... il nous parle plus... il attend devant son couvert mis... il est plus de profil, il est de dos !... je vais te le faire se retourner, moi ! nous regarder en face ! 
– Norbert ! Norbert ! eh !
J'y hurle...
– J'attends quelqu'un ! taisez-vous !
L'insolence !... je vais y aller ! j'ai l'intention...
– Va le secouer, Ottave ! toi !
J'aime mieux qu'Ottave y aille !... mais ils titubent Lili, Ottave !... ils ont bu, parole !... ils ont bu !... moi, j'ai pas bu... moi je bois que de l'eau ! mais y a pas d'eau !... j'ai la pépie d'eau !... et je me plains pas !... la langue que j'ai !... la râpe !... 
« Je réfléchis à cet immeuble... l'immeuble vraiment qu'a eu de la chance !... et qu'a encore quelques gouttes d'eau !... zut ! et le Norbert alors ?... Norbert là-bas au salon !... il est pas à vous rendre perplexe ?... Norbert en habit de soirée, à table, cravate de la Légion d'honneur !... et qui voulait pas qu'on lui cause... qui voulait pas de bruit autour !... que du calme... du calme ! oh, douteux ! douteux !... frimé poustouffleur ! épouvantail à bonniches !... je dis : à bonniches !... il attend, qu'il dit... attend quoi ?... que j'aille le secouer ? que j'aille y tirer la barbiche... les sourcils ?... ils me foutent tous en rogne d'abord ! tous !... je suis pas en habit de soirée, moi !... je suis en peignoir !... en peignoir éponge !... et il est si large, si godant, ce peignoir éponge... si lourd ! qu'il me fait peur !... je vous raconte les choses telles qu'elles furent... je suis pas très modeste ?... et puis ?... c'est pas la modestie qui gagne ! c'est le bidon con !... la vérité a aucun cours... un gros morceau de vent bien plein de phrases, voilà qui fait panouir le monde, vous pousse votre barque aux Toisons d'Or... 
« – Où est l'escalier ? où il est Ottave ? il a pas brûlé l'escalier ? – Non ! il est bon !
Lili confirme : il est bon !... elle l'a vu...
– Alors, on descend ! 
– Et Norbert, dis ? 
Ottave est en peine de Norbert... faut encore qu'on se soucie de cette tranche ! c'est pas s'éterniser qu'il faut ! inconscients alors, du péril ?... descendre ! descendre à la seconde même ! voilà ce que je dis ! Norbert pas Norbert ! au métro ! pendant que l'escalier tient encore ! plutôt ! 
– Dis, qu'est-ce qu'il fout ?
– Qui ? Norbert ?
On en sortira jamais !... il veut savoir ce que fout Norbert, à table, là-bas... 
– Il frime, eh, nouille !
Quelle chierie ce Norbert ! on a assez perdu de temps à le regarder, de ci ! de ça !...
– Magne Ottave ! magne !
Nous sauver qu'il faut ! nous sauver !
Il nous perdrait ce Norbert fascinant !
Lui, Ottave, je veux qu'il se décide !... il m'a hissé il peut me descendre ! mais il veut voir « tourner » Norbert !... la croix, la bannière qu'il se décolle !
– Mais il « tourne » pas ici, grand nave ! tu le sais ! voyons !... il « tourne » rue Francœur !...
Ottave insiste !... il discutaille... il veut pas descendre...
– Ils « tournent » plus rue Francœur, Ferdinn' ! c'est déménagé rue Francœur !... ils tournent où ils peuvent ! c'est la guerre !...
Il sait, lui !... il sait !... j'en sortirai pas ! Norbert le fascine !...
– Faut un appareil pour « tourner » !... tu vois un appareil quelque part ?... et les autres frimands ?... tu vois les frimands ?
Ce qu'il y a : je peux pas descendre sans lui !... je me fouterais par-dessus la rampe ! au vertige ! recta ! je lui demande :
– T'as vu la bonne et la daronne ? peut-être qu'elles tournaient, elles ?... t'en penses ? ton avis ?...
Ce qu'il peut nous retarder cet Ottave ! il vous rend dingue ! ce qu'il est buté ce raviolo !... le faire démarrer de là, comment ? je crie à Norbert, je le vois là-bas tout au fond... – Tu tournes eh, chienlit ? tu tournes ?...
C'est Ottave qu'est positif !
– Il tourne ! il tourne ! 
Il me réaffirme ! Il est passionné !... il veut voir Norbert « tourner » ! une « prise de vue » !... C'est une satanée idée fixe !
« Qu'il se remette un coup penser, y en a pour des heures ! on sera envoyés aux étoiles, qu'on sera toujours à réfléchir ! faut y parler carré Ottave ! catégorique ! 
– C'est des explosions ! 
J'y répète... il doute... il doute quand même !... il se dandine... c'est mauvais signe... ce qu'il peut m'agacer !... 
– Et le Norbert ? je lui fais... et le Norbert ?... t'as vu la baignoire ? il a mis les bouteilles au frais ! 
« Je leur montre le Norbert au fond !... là-bas, au fond... à table... décoré ! endimanché !
– Faux jeton ! provocateur ! arrive ! fainéant !
J'y crie !... immuable, il reste !...
– C'est lui qu'a trouvé les bouteilles !...
On lui rend justice ! allez ! ouste !
« mortel, cet escalier indemne !... moins concassé sûrement que le nôtre, mais à en juger par les fenêtres ç'avait été l'orage aussi ! cette catastrophe de la cuisine ! et la bonniche sous sa vaisselle ! le Norbert expliquait rien... toujours là-bas, au fond, à table... tout avait été moins secoué que chez nous... mais quand même !... quand même !... plus bas c'était peut-être plus que décombres ? un étage plus bas ? je descendrais sûrement pas tout seul ! 
« – Et celui-là ? vous le connaissez ?
Je lui montre Norbert à table là-bas ! C'est pas tout mon écriture !... et de me rapporter mes chefs-d'œuvre... c'est pas tout !
– Appelez-le ! appelez-le, madame !
Je veux voir si elle lui fait de l'effet... si il tourne la tête pour elle !... ah, rien du tout !... Il la regarde pas... aucun effet !... Omelette est pas étonnée... elle commente, même !...
– Il est pareil dans tous ses films... ils hurlent tous après lui... il leur répond pas... il les entend bien, il s'en fout !... ils font un boucan qu'il réponde... il tourne pas la tête !... comme ça qu'il était dans ses « muets », comme ça qu'il est dans les « sonores » !... ils l'appellent tous, il répond pas... il est pas, hein ! vedette, d'hier !... dites ! lui... 
Elle le connaît bien... 
« Ottave réfute... qui c'est qu'avait parlé de Berlin ? il veut savoir !... elle débloque, vieille jacasse ! poufiasse ! Ottave est violent tout d'un coup, il veut pas qu'elle parle de Berlin ! Norbert est son « pôôôte » ! aussi ! qu'on se le dise !... et plutôt !... elle sait pas vraiment pas ce qu'elle déconne ! déjeture ! poubelle ! elle a mis Ottave en colère !... voilà ! Or il l'a vu, lui, Norbert ! de ses yeux, vu !... et pas plus tard que la semaine passée !... positivement vu !... absolument dans la même pose, assis immobile, pareil ! en habit, tel quel ! sur un banc, square Eugène Carrière ! pas plus tard que vendredi, après le déjeuner ! voilà ! pour être encore plus certain il y avait crié de son camion, de son « gazogène » : 
– Norbert ! Norbert !...
Norbert avait pas répondu ! pas plus que maintenant !
«Je veux qu'elle y aille voir !
– La deuxième porte !... restez pas plantée dans l'entrée !... elle est pleine de courants d'air, l'entrée... vous êtes contente de votre clochette ?... branlez-la, bon Dieu ! secouez ! et vos papiers ! là ! là ! posez-les ! ils vous embarrassent vos papiers !... on les retrouvera !... ils s'envoleront pas !... mais allez-y ! sonnez !... hardi !... qu'on vous entende !... ils ont plus de cloches au Sacré-Cœur... vous tombez pile !... y a plus que votre cloche !... vous allez réveiller du monde !... ils dorment tous ! direling direling !... y a la bonniche, la porte en face !... oubliez pas !... sous la vaisselle !... y a le Norbert au fond !... le Roi du muet !... il ronfle pas lui ! il fait semblant ! y a que la vieille qui ronfle ! dans sa baignoire ! vous l'avez pas vue la vieille ? elle est belle !... sonnez ! sonnez ! ding ! direling ! je veux vous entendre !... 
« – Provocatrice, tu vas mourir !... tu vas passer par la fenêtre !
Voilà comme je lui cause !
Et vlooaf ! j'y crache dans la gueule ! je l'agrippe de l'autre bras ! qu'elle se sauve pas !
– Pour ça que t'es montée nous renifler ? bourrique ! je vais te la faire sonner par la fenêtre, moi, ta cloche de vache ! Ottave ! Ottave ! aide-moi !
Faut qu'il m'aide ! tout seul, je peux pas la faire valser ! faut qu'Ottave m'aide... va foutre ! c'est lui qui s'interpose !
– Voyons, Ferdinand ! voyons !
Il me raisonne !... lui qui me raisonne !... il veut me calmer !... qu'ils ont assez fait de colère, tous ! qu'ils m'ont exaspéré tous ! à mon tour ! à mon tour maintenant ! je tiens une vraie canaille, elle paiera ! monstre à balai ! cafeteuse ! fléau ! mon tour ! mon tour !... 
– Ferdinand ! Ferdinand, voyons ! réfléchis un peu, Ferdinand ! 
Une autre voix ! un autre que je soye raisonnable ! qui c'est celui-là ?... foutre, c'est Norbert ! le Norbert. soi-même ! il s'est levé de sa chaise... du fond du salon !... il est là !... 
– Dis un mot, je t'étrangle ! 
Comme ça je lui réponds... c'est net ! oh, je lui fais ni chaud ni froid... tel quel il reste... debout devant moi, le menton redressé... la barbiche !... en « attitude » ! en « attitude » ! il veut me faire de l'effet ! à moi ! à moi !... Cravate de la Légion d'honneur !... 
– Ferdinand ! Ferdinand ! t'es brute ! 
Parce qu'elle va faire la galipette ? qu'elle va aller voir les oiseaux, cette fétide ! cette dessous dessous d'horreur ! et du vice ! zut ! et zut ! et zut !... 
Je le vois lui, et de tout près !... tout près !... sapé comme j'ai dit... – Qu'est-ce que tu fais, toi ?
Je lui demande.
– Un diplomate ! 
Je crois qu'il y croit !... barbiche, habit noir !... il a pas que la Légion d'honneur !... encore plein d'autres décorations !... on l'a déjà vu, costumé !... costumé pareil !... au studio et sur les affiches !... « Norbert X... dans Le Baron Solstrice »... film muet et sonore... ç'avait été un événement !... en habit, grande cérémonie, le regard fixe, idem ! son genre... le regard noir fixe... en vrille ! il fascinait... il inquiétait !... et je vous rappelle encore : dans des films où tout le monde parlait, lui : le silence en personne !... ou enfin à peine deux, trois mots... 
« – Vous, madame Toiselle, tenez !... vous allez descendre au jardin !
Qu'elle se grouille !
– Il me faut des fleurs !... beaucoup de fleurs ! pas que des feuilles ! hein ? pas que des feuilles ! des hortensias ! des mimosas !... glaïeuls !... vous m'entendez ? dix minutes ! je vous donne dix minutes !... oust ! Tel quel ! 
– Mais y a plus de fleurs, monsieur Norbert !
Ottave le trouve dingue !
– Mais Norbert, tout a brûlé ! t'as pas vu ? où t'étais donc ?
Ça, qu'on lui pose des questions, il tolère pas ! j'avais déjà fait la remarque ! il s'indigne, il braille !
– Quelles sottises ! écoutez-les ! Ces gens sont à lier !
Lui, il m'intimide pas non plus !
– T'as pas entendu les bombes ? t'as pas vu les parachutes ? t'as pas vu les incendies ? l'Opéra ?... la Seine qui brûlait ?... le Gaumont ? t'as pas vu les avions remonter ? repiquer en l'air ? t'as pas vu le Jules sur le moulin ? t'as pas vu Mimi ? 
– T'es à enfermer, Ferdinand !... t'es enragé !... 
L'effet que je lui fais !... je l'épouvante !... je le fais reculer !... il se protège de moi !... les mains en avant! lui qu'avait les yeux en vrille, le voilà les pupilles toutes grandes !... et il recule ! il recule ! 
– Tu retournes au salon, grande tante ?
Je lui demande...
« – Mais dis Lili, toi, tu vois ?
– Oui, je vois ! 
– Tu vois les marches ?
– Oui ! oui !
– T'entends les sirènes ?
– Bien sûr ! je les entends !
Moi ainsi, la tête à l'envers, je vois tout le haut de l'escalier !... je peux compter les paliers, moi !... la tête à l'envers !... deux !... trois !... et je vois le Norbert en plus ! en haut ! au-dessus de nous !... il est penché à la rampe !... je le vois en barbiche... et ses gros sourcils !... sa cravate de Légion d'honneur !... 
« – Tu rêves Ottave ? dis, tu rêves ? 
J'y crie !... faut que j'hurle !... il rêve pas, il regarde l'inscription... quel étage on se trouve ?... il sait pas lire... même à l'envers moi je sais lire !... « 2e » !... et en même temps je vois le Norbert là-haut, à la rampe, penché au-dessus de nous !... trois étages plus haut... 
– Eh, sale branleux ! descends ! salaud ! 
J'y crie !... je vous invente rien !... en voilà un satyre, pardon !... L'Inoubliable Baron Solstrice !... qu'y a pas un « vedet » comme lui, pas plus à Berlin qu'à Nouilleork, qu'à Trébizonde qu'à Joinville ! ni en « sonore »... ni à Épinay ni nulle part... ni en « muet »... je vais y en foutre moi du muet, plein le blase !... et du « sonore » de mes bottes ! voilà comme je suis !... colère à mon tour !... cochon ! ce qu'il fait au-dessus de la rampe !... même bien ahuri, je peux dire !... 
– Ottave ! remonte ! remonte platnouille ! on nous espionne ! 
J'y donne l'ordre !... Norbert me fait signe qu'il descend !... va te faire foutre !... il se tripote au-dessus de la rampe ! voilà l'état du personnage ! au-dessus de nous !... en transe !... 
– Envoie-moi Lili ! envoie-moi Lili ! qu'il crie ! en même temps ! L'arrogance !...
– Veux-tu cacher ça !...
– Chutt ! chutt ! 
Et c'est lui qui me trouve indécent !... que je crie trop fort ! il trouve ! il trouve !... 
Voilà l'état du Norbert !... je vous fais pas du tout un pastis... je suis juste équitable, voilà tout !... j'observe !... je brode pas !... après des pareilles commotions les natures d'artistes sont terribles !... vous avez observé chez Jules ! et bien d'autres !... il faut s'attendre !... et remarquez !... pas que les artistes ! Jules !... Norbert !... Rodolphe !... les touristes même !... et les badauds !... et là-haut les aviateurs donc !... les héros de l'Éther !... si leurs avions ralentissaient, s'ils pouvaient se poser du Ciel, comment qu'ils se taperaient les mignonnes !... pour se passer l'énervement ils sont prêts à n'importe quoi !... c'est plein de priapes les « vagues d'assaut » !... notre Norbert penché à la rampe, il pouvait se la secouer sa petite chose !... y en avait d'autres !... y en avait d'autres !... je pérore ? non ! je digresse pas !... Ottave a soufflé ! voilà ! enfin ! il veut bien retâter une marche... essayer une marche... je compte les marches... encore une !... une autre !... il doit plus y avoir qu'un étage ?... je crois !... j'ai compté cinquante et deux marches... je crois... soixante et deux ?... je commence à ressentir l'effet d'être cassé en deux, replié, la tête à l'envers !... on se croit lucide et c'est fini !... on se croit les yeux en face des trous... on est en vérité tout trouble !... en tout cas, certain, Ottave a pas trébuché ! il a pas loupé une seule marche !... je crois... je crois... 
« Je pense à Norbert... Ottave se touche pas lui ! c'est moi qui déconne !... encore une marche !... encore une autre !... il doit plus y avoir qu'un étage... je crois !... Ottave a vraiment le pied habile... je vois son équilibre... je vois ses pieds... et je vois sa tête !... je l'admire encore plus qu'en montant ! il est pâle de tête !... 
« Là, tout de mon long sur les dalles, je réfléchis... je récapitule... au « 4e » : la noyée et la bonne sous la vaisselle... le Norbert en Légion d'honneur... je récapitule... la preuve que je suis pas si flou !... je pourrais me requinquer !... je vois les murs... je vois la voûte !... c'est question de sang-froid ! sang-froid ! je suis plaisant ! hi ! hi ! diable ! debout ! le triomphe moral, voilà !... je suis pas tellement étourdi !... la preuve : je réfléchis encore !... ça va mieux !... on a rencontré personne !... au fait ?... au fait ?... où sont les gens ? y a la noyée du « 4e »... et Norbert ! et la bonne !... je bafouille ? je bafouille ? je crois... je crois... je suis pas certain... je vais remonter m'assurer !... tout beau ! tout beau !... comment je serais reçu ?... 
« Je retourne encore pour voir notre tôle... comme ça de loin, on voit mieux... même flou !... y a plus de « 6e »... ni de « 7e » !... tous les hauts sont en paquets de briques, de tuiles, de tout... et des grands trous dans les pans de toits... j'ai dit : plein de papiers en échappent ! virevolent ! entre les endroits raplatis... que l'avenue en est comme opaque... on voit plus l'autre côté de l'avenue... c'est pas à croire !... des éclaircies par bourrasques... oh, mais le Norbert est au balcon !... je l'aperçois, lui, parfaitement !... au balcon et qui me fait des signes !... des grands signes !... au balcon de la maison voisine... j'arrête les dames... 
– Attendez mignonnes ! attendez ! 
– Chutt ! chutt ! qu'il me fait de là-haut, Norbert... un doigt sur la bouche... et chutt ! chutt !... de quoi ? de quoi ?... je me souviens plus... il m'a recommandé quelque chose... mais quoi ?... mais quoi ?... 
– Qu'est-ce qu'il a recommandé, Lili ?... 
Elle le sait plus non plus... elle confond tout... moi aussi... 
« mais j'ai un souci en plus... je connais pas le nom de la bonne !... je le connais pas ! si je le demandais à Norbert ? lui, il doit le connaître !
Je lui demande à travers l'espace :
– Eh, Norbert ! Norbert ! le nom de la bonne !
Criant, j'ai trop levé la tête ! d'un coup trop brusque !... je vois plus tellement flou... je vois zigzag... tout en zigzag... l'avenue !... le trottoir !... le Norbert là-haut !...
« Lili rit pas... je peux pas la faire rire... elle me pose encore une question... – Pourquoi Norbert est resté ?
– Parce qu'il attend le Pape !...
– Tu te fiches de moi ? 
– Le Pape en personne ! et pas que le Pape... Churchille en avion !... je lui donne des détails... et le président d'Amérique !... pour ça qu'il s'est mis en habit !... tu l'as vu ? son tralala ! et pour ça qu'il voulait que tu restes ! pour que tu reçoives les personnages !... et que la bignolle lui remonte des fleurs... 
– Tu crois que c'est vrai ? 
– Y a pas à croire !... y a qu'à regarder ! il est au balcon, Norbert ! tu peux le voir aussi ! lève la tête !... toi t'as pas le vertige ! est-ce qu'il est au balcon ou non ? Ah ? est-ce qu'il est seul ?... 
– Je le vois là-haut... il gesticule !... il est seul... tout seul !... mais dis qu'est-ce qu'il tombe comme papiers !... 
Ah, elle voit aussi les papiers ! c'est donc pas qu'une illusion !... Pape ! zut ! crotte !... c'est pas que du vertige !... c'est bien par avalanches du Ciel. 
– Et le Pape ? et le Pape ? tu vois pas le Pape ? 
Je lui demande... elle voit pas le Pape... elle voit que le Norbert !... il m'a menti ce satané schnok !... il attendait pas le Pape du tout !... il nous a chassés à la rue !... et y a pas de Pape sur le trottoir... ni de président d'Amérique !... et pas de Paix non plus je suis sûr !... 
– On est attirés dans un piège ! le Pape est pas sur le trottoir ! on va être massacrés tels quels !... grouillons- nous Lili ! t'occupe pas d'en l'air ! 
J'ai bien le sentiment que c'est plus une minute à perdre !... 
– Donne-moi le bras ! regarde pas en l'air !
– Mais si ! Norbert nous fait « chutt ! »
Lili est brave, mais entêtée !... et trop curieuse !... 
– Laisse-le, Lili !... laisse-le !... je t'assure !... il sait faire que ça : « chutt ! chutt ! » il a qu'à faire « chutt ! » aux sirènes !... on va pas se faire tuer pour ses « chutt ! »... il est payé, dinde, pour faire « chutt ! »... tu sais pas ?...

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