dimanche 25 janvier 2026

Lettre à Patrick Lepetit sur Voyage au bout de l’abject (2017) par Max Vincent, mars 2021

Lettre à Patrick Lepetit sur Voyage au bout de l’abject (2017) 

par Max Vincent, mars 2021

  

Libertaire et proche du surréalisme je n’en suis pas moins en désaccord avec Voyage au bout de l’abject. Néanmoins ma réponse au contenu de votre livre ne saurait épuiser les questions qui se posent à tout lecteur soucieux d’enfoncer, plus que vous ne le faites avec Céline, le clou de la responsabilité de l’écrivain ou de l’artiste. 



Le coin des anti-Céline, bien encadré dans ma bibliothèque
consacrée à notre auteur... 

             Vous dites avoir (vous aussi) beaucoup aimé Céline avant de lire les écrits «censurés» qui vous en ont «définitivement détourné». Je ne sais pas s’il s’agit d’un argument rhétorique destiné à rendre encore plus ignoble l’ignominie de ces pamphlets antisémites, ou de votre vérité. Ce n’est pas la mienne puisque la lecture (non exhaustive) de ces pamphlets après celle des romans (exhaustive elle) ne m’a pas détourné de l’oeuvre proprement romanesque de Céline, relue récemment. J’ajoute que je séparais autant que faire se peut, comme la majorité de ses lecteurs, l’homme et le romancier. Ce que je nuancerais quelque peu aujourd’hui. Mais je reviens à votre propos, reproduit en quatrième de couverture. S’il faut vous prendre au pied de la lettre, permettez-moi de m’interroger sur des revirements du type « je brûle ce que j’ai adoré ». N’est-ce pas une façon d’exorciser cette fâcheuse et coupable inclination jadis pour Céline ? N’entre-t-il pas de la mauvaise conscience et du ressentiment ? Et puis chacun connaît aujourd’hui le contenu de ces pamphlets, indéfendable assurément, même sans les avoir lus.

  Ceci posé, parlons-en. Vous consacrez à ces pamphlets antisémites (je laisse de côté l’aspect « anti-maçon » qui me paraît secondaire dans le cas présent) une très large place, disproportionnée par rapport à celle des romans. Vous « sauvez » dans une certaine mesure Voyage au bout de la nuit ; quasiment rien sur Mort à crédit, Guignol’s band, Féérie pour une autre fois ; un peu plus sur la trilogie allemande, mais en termes négatifs. Vous semblez ignorez une bonne partie de la Correspondance de Céline si j’en crois quelques lacunes dans votre démonstration. Pour revenir aux pamphlets je précise que je suis favorable à leur réédition. D’abord par principe, contre toute censure. Ensuite en subordonnant ce principe à l’obligation suivante. La re-publication de ces trois pamphlets nécessite la présence d’une substantielle préface, et plus encore d’un appareil critique permettant de vérifier que Céline a ramassé à l’époque tout ce que trainait et se tramait en matière d’antisémitisme : la différence étant qu’il réécrivait ce « corpus » en célinien. 

  Vous vous interrogez sur les « raisons profondes qui ont poussé Céline à manifester un antisémitisme qui n’apparaît pas dans Voyage au bout de la nuit ». L’indication de sa rupture avec Elisabeth Graig n’est pas suffisante : elle traduit plus par une tendance de l’écrivain vers davantage de pessimisme à l’égard de l’espèce humaine que les prolégomènes de cet antisémitisme. Il faut l’expliquer par l’accueil mitigé (critique et public) de Mort à crédit. Ce dépit et ce ressentiment Céline l’exprime dans une lettre d’octobre 1937 à Marie Cavanaggia. L’échec même relatif de Mort à crédit (livre plus ambitieux pour lui que Voyage au bout de la nuit, ce à quoi je souscris) le mortifie à ce point qu’il déclare « être en guerre contre tous. Comme tous furent solidaires pour essayer de me réduire ». Sauf que dans cette lettre, plus loin, la responsabilité de tout ce qui ne va pas dans le monde se rapporte à un groupe ethnique bien défini. La « guerre contre tous » du début du courrier sonne alors étrangement. C’est à cette époque que Céline entreprend la rédaction de Bagatelles pour un massacre.

  Il faut en venir à la question du statut de ces pamphlets antisémites. Il convient de bien les séparer des romans pour éviter toute confusion ou toute mésinterprétation. Font-ils partie de l’oeuvre célinienne ? Oui, et même davantage selon vous. C’est vouloir l’appréhender par le petit bout de la lorgnette. Vous semblez avoir perdu de vue que c’est parce que Céline a écrit l’une des oeuvres romanesques parmi les plus lues et les plus commentées du XXe siècle que ces pamphlets lui sont d’autant plus reprochés. En ce qui  concerne ce statut je vous répondrai oui et non. Tout d’abord, il m’est difficile de prendre véritablement au sérieux ces pamphlets : c’est trop gros dirais-je (absurde, infondé, invraisemblable, excessif, grotesque, burlesque, délirant surtout). Moins certes si l’on se réfère à d’autres pages, celles où Céline joue avec le lecteur, le prenant à témoin de ses outrances. Oui par contre si l’on replace la publication des deux premiers pamphlets dans la France de la fin des années trente. Ces pamphlets ont trouvé de nombreux lecteurs (même si tous ne les prenaient pas au sérieux, à l’instar d’un André Gide). Il y avait un contexte favorable à la diffusion de ce genre de libelle dont Céline a bénéficié. J’ajoute que ces pamphlets ont été écrits plus rapidement que les romans. Ce qui renvoie à la question de l’investissement littéraire chez Céline, redoublé d’un souci formel (même exprimé sur un mode vindicatif, besogneux, ou utilitaire) auquel les trois pamphlets ne peuvent prétendre.

  Pour revenir à l’antisémitisme vous ne reprenez pas en compte une donnée qui, il est vrai, n’apparaît que dans la correspondance de l’écrivain. D’ailleurs, fait étonnant, les céliniens mêmes (que je sache) ne s’y réfèrent pas. Cette donnée m’apparaît pourtant essentielle pour poursuivre cette discussion sur le statut des pamphlets. Au sujet de l’antisémitisme Céline va sensiblement évoluer après ses seize mois de détention au Danemark (je remarque au passage que vous minimisez ce qu’a pu endurer l’écrivain durant ces longs mois d’emprisonnement). Céline sort très ébranlé de cette période de détention. Il faut s’arrêter sur la lettre adressée le 30 mars 1947 à Antonio Zulonga. Céline y expose pour la première fois le point de vue qu’il soutiendra durant son exil danois. J’insiste sur la personnalité du destinataire, un vieux complice envers qui Céline n’avait pas lieu de se montrer complaisant, calculateur ou duplice. En substance Céline y défend des positions philosémites qu’il réitèrera ensuite à plusieurs de ses correspondants. Ce ne sont plus les Juifs qu’il conchie, mais les Aryens en des termes non moins orduriers. Céline compte alors sur Milton Hindus pour écrire un traité sur la question, afin de « liquider l’antisémitisme mais d’une façon intelligente - pas uniquement systématique délirante apologie du Juif, ce qui est autant imbécile que l’antisémitisme systématique ». J’en déduis qu’il n’y a pas plus lieu de douter ici des « convictions » anti-antisémites de Céline qu’il n’y avait matière à s’interroger sur les « convictions » antisémites de l’écrivain dans les pamphlets d’avant guerre et les lettres adressées aux journaux durant l’Occupation. Prendre au sérieux, ici son antisémitisme, là son philosémitisme, ou penser que tous les deux s’avèrent délirants revient au même. Soutenir que le seul Céline des pamphlets doit être pris en considération, et donc que son philosémitisme de l’exil danois n’est qu’une ruse, ou une échappatoire pour se racheter à bon compte, c’est ne pas comprendre le fonctionnement psychique et intellectuel d’un personnage complexe et contradictoire comme Céline. Ce dernier n’a nullement instrumentalisé Milton Hindus comme vous le prétendez. Celui-ci, avant d’entrer en relation avec Céline, avait pris l’initiative de défendre l’écrivain alors emprisonné. Céline avait été informé par son avocat danois des efforts et de l’action de l’intellectuel juif américain en sa faveur. Tous deux se fâchèrent ensuite. Mais ce qui s’ensuivit je le raconterais d’une façon différente de la votre. Même chose pour Albert Paraz dont Le gala des vaches allait au-delà de ce que pouvait en attendre son ami Céline. Là c’est Paraz à qui l’on pourrait reprocher ce dont vous accusez Céline. 

  Deux mots sur ce que vous appelez « la totale réhabilitation de Céline ». Franchement ! C’est bien le contraire qui se produit actuellement. Ce que l’on pourrait à la limite relever en terme de « réhabilitation » remonte au derniers tiers du XXe siècle, et semble à vous lire se limiter au seul Sollers. C’est peu, voire très peu. Après la parution de l’ouvrage de Durafour et Taguieff, Le Monde consacrait deux pleines pages louangeuses où il était précisé que Céline, la race, les Juifs réglait définitivement le cas Céline. D’ailleurs vous abondez dans ce sens. Alors, que demander de plus ? Pierre Assouline a certes émis un avis critique envers ce livre mais dans l’espace public il paraît bien seul. Et puis vous utilisez cet argument, cette pseudo réhabilitation, pour avancer que celle-ci ferait « objectivement le jeu de l’extrême droite ». Céline cheval de bataille de l’extrême droite ! D’où tenez vous cela ? Notre écrivain paraît bien étranger à l’extrême droite aujourd’hui. Celle-ci va rechercher ses références dans des domaines bien différents, la littérature n’y a pas grand chose à voir. Vous exhumez Brasillach mais cet écrivain nous renvoie à une tout autre époque. Je vous rappelle que l’extrême droite (à l’exception du seul Léon Daudet) n’avait nullement apprécié Voyage au bout de la nuit. Et encore moins Mort à crédit, qu’elle considérait pornographique (comme les communistes d’ailleurs). Elle ne s’est intéressée à Céline qu’à partir de la publication de Bagatelles pour un massacre. 

  Jusqu’à présent mon désaccord se rapportait principalement à votre volonté de désigner les pamphlets céliniens comme étant le coeur de l’oeuvre de l’écrivain. Ce désaccord devient plus patent quand vous écrivez au sujet de Céline : « Il serait plus juste (…) de le considérer comme l’idéologue qui préconise (c’est vous qui soulignez) le meurtre de masse ». Vous vous trompez de cible : Céline n’est pas Drieu, ni Brasillach, ni Combelle, ni Bonnard, ni A. de Chateaubriand, ni Rebatet, etc., qui eurent des responsabilités durant l’Occupation, ne serait-ce que d’un point de vue journalistique. Sans parler, facteur plus décisif, des fonctions officielles que certains d’entre eux exercèrent à l’initiative de Vichy  ou du pouvoir nazi. Assimiler Céline à un idéologue relève d’un total contre-sens. Ce qui n’enlève rien, faut-il le redire, au caractère ignoble des pamphlets, de lettres publiées durant l’Occupation, ou de certains comportements. Avec Céline nous sommes dans un autre registre. D’abord existe-t-il une pensée Céline ? On y trouve des éructations, des invectives, du ressentiment, des affirmations à l’emporte-pièce, des propos délirants, de la verve soit, mais de pensée point. Ensuite Céline n’a pas à proprement parler écrit dans la presse collaborationniste. Il s’adressait à celle-ci par la voie épistolaire. Ce qui ne peut être confondu avec l’attitude d’un journaliste stipendié écrivant des articles dans la ligne de ce journal. Céline, d’une manière obsessionnelle presque, se voulait indépendant, libre d’écrire ce qu’il voulait, en dehors de la tutelle d’un directeur de journal ou d’un bailleur de fond. Après Stalingrad il s’est abstenu d’écrire des lettres aux journaux. D’ailleurs il se consacrait principalement à la rédaction de Guignol’s band. Cette défection, ou cet opportunisme si l’on veut ne correspond guère à ce que l’on pourrait attendre d’un idéologue. 

  Enfin, contrairement à ce que vous suggérez, ni Vichy ni les Allemands n’envisageaient de mettre Céline à la tête du Commissariat aux affaires juives, ni même de lui confier la moindre responsabilité (que l’intéressé d’ailleurs ne pouvait que refuser). Bien au contraire. Ne disait-on pas dans certains milieux collaborationnistes que les outrances de Céline desservaient la cause de l’antisémitisme. L’écrivain se révélait par trop imprévisible, pour ne pas dire irresponsable en la matière. Vous citez un propos de Céline favorable à la création de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme. Vous auriez pu ajouter que quelques mois plus tard, dans une lettre à L’Appel, Céline considérait que la Légion « est entièrement juive comme le reste ». Ce qui n’a pas besoin d’être commenté.

  Sinon vous reprenez ici ou là les thèses de Michel Bounan, celles de L’art de Céline et son temps. J’y ai principalement répondu dans l’une des parties de Lire Debord, un texte mis en ligne sur le site L’herbe entre les pavés en mars 2016. Cette contribution est indirectement une réponse à ce que vous écrivez dans plusieurs pages de votre livre. Vous souscrivez à ce qu’écrit Michel Bounan alors que j’estime avoir prouvé dans le détail que Bounan falsifiait certains faits, et en éludaient d’autres pour mieux accuser Céline.

  Votre ouvrage fait également l’impasse sur une analyse de l’épuration dans la France de l’après guerre, pourtant utile et nécessaire pour ce qui concerne notre écrivain. Pas plus que vous n’évoquez le traitement spécial dont Céline bénéficia à partir de l’automne 1945 dans le camp stalinien. Vous relevez il est vrai « qu’Aragon ne s’est pas trompé sur tout ». Ce qui pourrait expliquer votre « mansuétude » envers ceux qui dans les lendemains de la Libération tirèrent à boulets rouges sur Louis-Ferdinand Céline (mais également sur André Breton lors de son retour en France). 

  Voyage au pays de l’abject illustre une position morale que l’on pourrait résumer par : « Un salaud ne peut écrire que des saloperies ». Vous vous focalisez sur les pamphlets (qui sont certes ignobles mais tout autant délirants) pour implicitement porter le discrédit sur l’oeuvre romanesque de l’écrivain (excepté peut-être Voyage au bout de la nuit). Vous semblez avoir perçu l’écueil (se situer sur un plan moral) puisque dans un second temps vous vous efforcez de camper Céline en idéologue. Les limites de cette lettre recoupent celles de votre livre. Tout ouvrage sur Céline, même critique, devrait s’interroger depuis ce cas particulier sur la notion de responsabilité dans la littérature (et l’art plus généralement). Ceci pour ne pas rester cantonné sur un terrain où la « bien pensance » prend trop souvent le dessus sur toute analyse un tant soit peu complexe des rapports que les intellectuels, mais plus encore les écrivains et les artistes entretiennent avec la société (ou que la société entretient avec eux). Et à ce compte, à condition de « tout mettre sur la table », de ne pas reconstruire un écrivain depuis des préjugés moraux, Céline n’est pas le plus « responsable » de ceux-ci.


LETTRE À PATRICK LEPETIT SUR VOYAGE AU BOUT DE L’ABJECT (2017)

Max Vincent mars 2021

http://lherbentrelespaves.fr/index.php?post/2021/03/15/Tentative-d-objectivation-du-cas-Louis-Ferdinand-Céline

  

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