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dimanche 21 septembre 2025

Discours de Louis-Ferdinand Céline à Médan, le 1er octobre 1933 en hommage à Zola

Discours de Louis-Ferdinand Céline à Médan, le 1er octobre 1933 

en hommage à Zola

Les hommes sont des mystiques de la mort dont il faut se méfier.

En pensant à Zola, nous demeurons un peu gêné devant son oeuvre; il est trop près de nous encore pour que nous le jugions bien, je veux dire dans ses intentions. Il nous parle de choses qui nous sont familières... Il nous serait bien agréable qu'elles aient un peu changé.
Qu'on nous permette un petit souvenir personnel. A l'Exposition de 1900, nous étions encore bien jeunes, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c'était une énorme brutalité. Des pieds surtout, des pieds partout et des poussières en nuages si épais qu'on pouvait les toucher. Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l'Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu'à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. La vie moderne commençait.

Le trottoir roulant de l'Exposition universelle de 1900

Depuis, on n'a pas fait mieux. Depuis
L'Assommoir non plus on n'a pas fait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes. Avait-il, Zola, travaillé trop bien pour ses successeurs ? Ou bien les nouveaux venus ont-ils eu peur du naturalisme ? Peut-être... Aujourd'hui, le naturalisme de Zola, avec les moyens que nous possédons pour nous renseigner, devient presque impossible. On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, à commencer par la sienne. Je veux dire telle qu'on la comprend depuis une vingtaine d'années. Il fallait à Zola déjà quelque héroïsme pour montrer aux hommes de son temps quelques gais tableaux de la réalité. La réalité aujourd'hui ne serait permise à personne. À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n'atteint pas, n'atteint pas encore. Car, enfin, c'est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l'existence, c'est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due.
La position de l'homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d'instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu'à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n'en plus finir. Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant, aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. L'homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d'un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, "totalitaire" comme on l'intitule. Privées de cette contrainte, elles s'écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu'il le veuille ou non, devient politique. On l'abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula !
Les gueulements dictatoriaux vont partout à présent à la rencontre des hantés alimentaires innombrables, de la monotonie des tâches quotidiennes, de l'alcool, des myriades refoulées : tout cela plâtre dans un immense narcissisme sadico-masochiste toute issue de recherches, d'expériences et de sincérité sociale. On me parle beaucoup de jeunesse, le mal est plus profond que la jeunesse. Je ne vois en fait de jeunesse qu'une mobilisation d'ardeurs apéritives, sportives, automobiles, spectaculaires, mais rien de neuf. Les jeunes, pour les idées au moins, demeurent en grande majorité à la traîne des R.A.T. bavards, filoneux, homicides.
À ce propos, pour demeurer équitables, notons que la jeunesse n'existe pas au sens romantique que nous prêtons encore à ce mot. Dès l'âge de dix ans, le destin de l'homme semble à peu près fixé dans ses ressorts émotifs tout au moins; après ce temps. nous n'existons plus que par d'insipides redites, de moins en moins sincères, de plus en plus théâtrales. Peut-être. après tout. les "civilisations" subissent-elles le même sort ? La nôtre semble bien coincée dans une incurable psychose guerrière. Nous ne vivons plus que pour ce genre de redites destructrices. Quand nous observons de quels préjugés rancis, de quelles fariboles pourries peut se repaître le fanatisme absolu de millions d'individus prétendus évolués, instruits dans les meilleures écoles d'Europe, nous sommes autorisés certes à nous demander si l'instinct de mort chez l'homme, dans ses sociétés, ne domine pas déjà définitivement l'instinct de vie. Allemands, Français, Chinois, Valaques. Dictatures ou pas. Rien que des prétextes à jouer à la mort.


Je veux bien qu'on peut tout expliquer par les réactions malignes de défense du capitalisme ou l'extrême misère. Mais les choses ne sont pas si simples ni aussi pondérables. Ni la misère profonde ni l'accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d'avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l'avènement imminent, infaillible du communisme en Allemagne. Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l'appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. Avec des coquetteries, bien sûr, mille dénégations : mais le tropisme est là, et d' autant plus puissant qu'il est parfaitement secret et silencieux.
Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d' accord que sur un seul point : des 
soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques...
Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. c' est peut-être qu'après tout l'âme de l'homme s'est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire.


On peut obtenir tout d'un animal par la douceur et la raison, tandis que les grands enthousiasmes de masse, les frénésies durables des foules sont presque toujours stimulés, provoqués, entretenus par la bêtise et la brutalité. Zola n'avait point à envisager les mêmes problèmes sociaux dans son ouvre, surtout présentés sous cette forme despotique. La foi scientifique, alors bien nouvelle, fit penser aux écrivains de son époque à une certaine foi sociale, à une raison d'être "optimiste". Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. Nous savons aujourd'hui que la victime en redemande toujours du martyr, et davantage. Avons-nous encore, sans niaiserie, le droit de faire figurer dans nos écrits une Providence quelconque ? Il faudrait avoir la foi robuste. Tout devient plus tragique et plus irrémédiable à mesure qu'on pénètre davantage dans le destin de l'homme. Qu'on cesse de l'imaginer pour le vivre tel qu'il est réellement... On le découvre. On ne veut pas encore l'avouer. Si notre musique tourne au tragique, c'est qu'elle a ses raisons. Les mots d'aujourd'hui, comme notre musique, vont plus loin qu'au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l' analyse, en somme "du dedans". Nos mots vont jusqu'aux instincts et les touchent parfois, mais, en même temps, nous avons appris que là s'arrêtait, et pour toujours, notre pouvoir.
Notre Coupeau, à nous, ne boit plus tout à fait autant que le premier. Il a reçu de l'instruction... Il délire bien davantage. Son delirium est un bureau standard avec treize téléphones. Il donne des ordres au monde. Il n'aime pas les dames. Il est brave aussi. On le décore à tour de bras.

Dans le jeu de l'homme, l'instinct de mort, l'instinct silencieux, est décidément bien placé, peut-être, à côté de l' égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le casino gagne toujours. La mort aussi. La loi des grands nombres travaille pour elle. C'est une loi sans défaut. Tout ce que nous entreprenons, d'une manière ou d'une autre, très tôt, vient buter contre elle et tourne à la haine, au sinistre, au ridicule. Il faudrait être doué d'une manière bien bizarre pour parler d'autre chose que de mort en des temps où sur terre, sur les eaux, dans les airs, au présent, dans l'avenir, il n'est question que de cela. Je sais qu'on peut encore aller danser musette au cimetière et parler d'amour aux abattoirs, l'auteur comique garde ses chances, mais c'est un pis aller.
Quand nous serons devenus normaux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l'instinct de destruction. C'est lui qu'on cultive dès l'école et qu' on entretient tout au long de ce qu'on intitule encore : La vie. Neuf lignes de crimes, une d'ennui. Nous périrons tous en choeur, avec plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d' angoisses.
Il n'est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola à la veille d'une immense déroute, une autre. Il n'est plus question de l'imiter ou de le suivre. Nous n'avons évidemment ni le don, ni la force, ni la foi qui créent les grands mouvements d'âme. Aurait-il de son côté la force de nous juger ? Nous avons appris sur les âmes, depuis qu'il est parti, de drôles de choses.
La rue des Hommes est à sens unique, la mort tient tous les cafés, c'est la belote "au sang" qui nous attire et nous garde.


L'oeuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l'oeuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique. Ce serait beaucoup trop pour notre époque. Il fallait beaucoup de libéralisme pour supporter l'affaire Dreyfus. Nous sommes loin de ces temps, malgré tout académiques.

Céline en pèlerinage à Médan.
L'Intransigeant
 du 3 octobre 1933 Une et page 6.

Selon certaines traditions, je devrais peut-être terminer mon petit travail sur un ton de bonne volonté, d'optimisme. Mais que pouvons-nous espérer du naturalisme dans les conditions où nous nous trouvons ? Tout et rien. 
Plutôt rien, car les conflits spirituels agacent de trop près la masse, de nos jours, pour être tolérés longtemps. Le doute est en train de disparaître de ce monde. On le tue en même temps que les hommes qui doutent. C'est plus sûr.
Quand j'entends seulement prononcer autour de moi le mot "Esprit" : je crache ! nous prévenait un dictateur récent et pour cela même adulé. On se demande ce qu'il peut faire, ce sous-gorille, quand on lui parle de "naturalisme" ?
Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus. L' École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l'interdira dans tous les pays du monde.
C'était son destin.






lundi 8 septembre 2025

Hebdomadaire satirique "L'œil de Paris" 1933 - Brèves et filets parlant de Céline

L'œil de Paris 1933 Brèves et filets parlant de Céline

L’œil de Paris, samedi 7 janvier 1933 (4e année n° 218) 

au samedi 30 décembre 1933 (5e année n°269)

Hebdomadaire satirique de gauche dont le slogan était “Pénètre partout”, qui parût de 1928 à 1938. Céline y est souvent cité mais l’on constate que le journal est de plus en plus critique avec l’auteur du Voyage. Cette année-là, son rédacteur en chef François Albert meurt.




(Dans la rubrique Glanes & Gloses du n°220 du samedi 21 janvier 1933)

Les projets de Céline

M. Céline, qui rentre d'un voyage en Allemagne, n’a pas encore bien réalisé la célébrité que lui vaut son Voyage au bout de la Nuit.

Il s'est même plaint, à son éditeur, de la publicité faite autour de son nom. L'éditeur, devant ce reproche, resta stupéfait. C'était bien la première fois, certes, qu'un auteur se déclaralt mécontent du succès de son œuvre.

Pour se venger. M. Céline – pseudonyme, on le sait du docteur Destouches – aurait décidé de remettre à son éditeur, très prochainement, le manuscrit d'une œuvre, qui fait au moins deux fois le volume du «roman-fleuve» qui obtint le prix Théophraste-Renaudot. Ôn peut croire que l'éditeur ne s’en plaindra pas, ni le lecteur non plus – si tant est qu'on puisse faire deux fois un pareil Voyage...

 

(Dans la rubrique Choses et gens de lettres du n°221 du samedi 28 janvier 1933)

Conjonction des extrêmes

Le roman de M. Céline a, comme on sait, séduit l'extrême droite en la personne de M.Léon Daudet. Voici qu'à l'extrême gauche (ce qui est naturel), M. Auffray, le jeune député-maire de Clichy, déclare tout net à ses collègues du Conseil général que le Voyage au bout de la nuit est un monument littéraire impérissable et il est entrain d'en faire adopter l'acquisition par le département pour les bibliothèques communales.

 

(Dans la rubrique Mitre, Crosses, Trône, etc.. du n°223 du samedi 11 février 1933)

Le Croisé pense à tout

L'abbé Bethléem poursuit sa campagne d'épuration en librairie et il faut lui rendre cette justice qu'il pense à tout. N'avait-il pas en effet oublié, jusqu'à ce jour, l'étalage des grands magasins? L'idée lui en vint soudain l'autre jour. Il se rendit au rayon des livres de l'un d'entre eux, dont la direction ne passe cependant pas pour animée d'idées subversives. Il y vit le dernier ouvrage de M. Céline, poussa un cri d'horreur, s'indigna, tempêta et mit en émoi tout le personnel des vendeuses… qui, bien entendu, vont maintenant se précipiter sur l'ouvrage ainsi boycotté et en faire leurs délices sans désemparer.

 

(Dans la rubrique Les lettres du n°227 du samedi 11 mars 1933)

Flair

Les éditeurs de Céline ont vraiment mis dans le «mille», et ils s'en réjouissent – ce qui est naturel. Le directeur de leur firme, M.Dorian, s'attribue volontiers le mérite d'avoir retenu le manuscrit, ceci, si c'est exact, dénote un flair heureux chez ce jeune homme. Mais l'on dit que le docteur Destouches – alias L.-F. Céline – a participé aux frais de l'édition et qu'on lui avait refusé un contrat. 

Si c'est vrai… le flair commercial de M.Dorian est encore plus prononcé. A moins qu'il ne s'agisse, comme c'est possible, que d'un flair à retardement.

 

(Dans la rubrique Choses et gens de lettres du n°231 du samedi 8 avril 1933)

Le Prix du roman populiste

Ce prix, fondé par une généreuse amie des lettres et de l'école populiste créée par MM. André Thérive et Lemonnier, va bientôt être décerné. Les bons romans qui peuvent se recommander de ce genre ne manquent pas, certes, et les jurés n'auront que l'embarras du choix. 

Mais il court un bruit étrange… Ne dit-on pas que l'on songerait à décerner le prix à M. L.-F. Céline ? Ce serait évidemment là, dans l'esprit des jurés, une manière de réparer l'erreur des Goncourt et aussi un véritable défi lancé aux académiciens du «Grenier».

Ce serait également une maladresse, à notre sens du moins. Car le rôle de tout prix littéraire doit être, avant tout, de révéler un auteur nouveau, et Céline, dieu merci, n'a plus besoin de personne pour être célèbre. On risquerait d'ailleurs de se heurter, de sa part, au même refus poli que M. Jules Romains opposa naguère à ceux qui, croyant le glorifier, avaient surtout l'air de le découvrir, ce qui est vexant pour un écrivain de sa classe. Mais au fait, ce bruit n'est peut-être qu'un bruit…

Bardamu se lance...

Il faut reconnaître que le Dr Destouches – alias L.F. Céline – ne s'est point laissé griser par son succès foudroyant. En vain les journalistes, et notamment les spécialistes de l'interview littéraire… chronométrée, s'étaient-ils mis à sa recherche. Nul ne put, au lendemain du prix Théophraste Renaudot, en retrouver le lauréat : celui-ci était déjà parti pour un long voyage à l'étranger. A son retour, il trouva à son domicile des monceaux d'invitations, d'offres diverses. Il n'y répondit point, au grand désespoir des «Mme Geoffrin » du Faubourg, qui auraient bien voulu l'exhiber dans leurs Salons. Puis, un jour, on apprit que Céline offrait à dîner aux rnodestes jurés du prix Renaudot. Des photographies nous le montrèrent alors aux cotés de Mlle Odette Pannetier, qui ne passe pas précisément pour professer les idées de Bardamu – si tant est qu'elle en professe de quelconques. La semaine suivante, l'auteur du Voyage au bout de la Nuit publiait son premier article…dans un hebdomadaire d'extrême droite, ce qui ne laissa pas de surprendre ses admirateurs. 

On dit que Céline va rectifier son tir…

Souhaitons-le, souhaitons-le.

 

(Une petite allusion dans la rubrique Les lettres du n°234 du samedi 22 avril 1933)

Une victime 

Les romans policiers de M. Georges Simenon connaissent un grand succès. On les lit dans toutes les classes en France, on les traduit pour l'étranger, on les adapte au cinéma. Sans doute on a vu déjà Maurice Leblanc enlever des suffrages inattendus, mais le cas de M. Simenon est unique en ceci que ses ouvrages font vraiment les délices des littérateurs les plus difficiles et les plus subtils. Le don qu'il a de créer une atmosphère comme en se jouant lui est envié par ses plus graves confrères. C'est à cause de ces mérites que le jury du prix Théohraste Renaudot songea en décembre dernier à le couronner, lorsque la carence des Goncourt devant le Voyage au bout de la nuit les obligea en dernière heure à lui préférer M. Céline. […] Et depuis M, Simenon s'applique a faire très littéraire. Il voudrait satisfaire ces messieurs du Renaudot, car il ne lève pas encore les yeux jusqu'au Goncourt. 

Fatalement, ses derniers ouvrages sont moins bons que ceux qu'il ne faisait que bâcler.

 

(Dans la rubrique De la Coupole aux livres du n°242 du samedi 17 juin 1933)

Qui l'eût cru ? 

A un écrivain fasciste, récemment de passage à Paris, un journaliste demanda quel était le littérateur français le plus lu, actuellement, en Italie.

– Céline, répondit-il.

C'est au moins inattendu. Et cela prouve que les Italiens ne sont point tellement «conformistes» qu'on veut bien le dire.

S'ils pouvaient parler !…

 

(Dans la rubrique Branle-Bas du n°254 du samedi 9 septembre 1933)

M. Céline, homme de lettres

On s'était trop hâté d'identifier Louis-Ferdinand Céline, avec Bardamu, le héros, si l'on peut dire, du Voyage au bout de la nuit. Après avoir, tout d'abord, dédaigneusement écarté les hommages que lui avaient valus son prodigieux succès, M. Céline s'est finalement décidé à quitter sa tour d'ivoire. On l'avait vu, non sans surprise, donner son premier article à un hebdomadaire de droite, lui, l'anarchiste cent pour cent. Voici qu'il vient de publier un second livre, L'Eglise, cette pièce qu'aucun directeur de théâtre français ne s'est senti le courage de monter et qu'on va jouer…à Prague. Le docteur Destouches est donc décidément devenu «M. L.-F. Céline, homme de lettres». C'est en cette qualité, désormais affichée, qu'il va participer à une cérémonie littéraire : celle qui se déroulera demain à Médan, à l'occasion du trente et unième anniversaire de la mort d'Emile Zola. Il sera curieux d'entendre le jugement de l'auteur du Voyagesur celui de L'Assommoir, auquel il s'apparente incontestablement par divers côtés.

 

(Dans la rubrique Coups d'œil en coulisse du n°255 du samedi 16 septembre 1933)

Deval et Céline

M. Jacques Deval était ténu jusqu'ici pour un auteur charmant et les pièces qu'il nous a livrées depuis douze ans sont surtout jolies. L'amertume et l'âpreté de sa Prière pour les vivants ont surpris. Faut-il voir là une influence de M. Louis-Ferdinand Céline ? L'auteur d'Etienne et celui du Voyage au bout de la nuit se fréquentent beaucoup depuis quelque temps, et M.Deval ne cache pas sa profonde admiration pour le roman passionné et tumultueux de son nouvel ami. Celui-ci de son côté ne dissimule pas qu'il est énergiquement intervenu.

– Il faisait toujours des pièces à l'eau de rose… Alors je lui ai dit : Pourquoi que vous donnez toujours dans la pâte de guimauve ? Sortez-nous donc un peu ce que vous avez dans le ventre ! Et vous voyez, hein, termine Céline, ça a servi à quelque chose.

«L'Eglise»

La pièce de M. Louis-Ferdinand Céline, L'Eglise, a été offerte à Louis Jouvet qui n'en a pas voulu. «Injouable», a-t-il dit. Cependant les amis de M. Céline ne se découragent pas et ils cherchent un théâtre où la pièce serait montée à leurs frais. Ils ont déjà la principale interprète : Melle Karen Marie Jansen, à qui L'Eglise est dédiée, et qui tiendrait le rôle de Janine. Si vraiment l'oeuvre de Céline voit les feux de la rampe, ce sera le plus beau four de la saison. Ni le nom de l'auteur, ni la renommée du Voyage au bout de la Nuit ne réussiront à imposer au public parisien cette longue diatribe verbeuse, dépourvue de toute action dramatique. Louis Jouvet l'a bien dit : L'Eglise est injouable.

(Dans la rubrique Les Lettres de ce même n°255)

Et Céline a parlé (Dans la rubrique Les Lettres de ce même n°255)

Jamais la cérémonie annuelle de Médan n'avait connu pareille affluence. Plus de six cents pèlerins se sont pressés dans le jardin de la propriété illustre où furent écrits La Faute de l'Abbé Mouret, Rome,Lourdes,Paris…

Il y avait là Léon Frapié, Lucien Descaves, Paul Brulat, Georges Pioch, Sirieyx de Villers, Pierre Ligarde, Batillat, Mateï Rôussou… Bien d'autres encore. Tout ce monde était-il venu pour honorer la mémoire de Zola ? N'en doutons pas. Mais il s'agissait, d'abord, de voir enfin, et d'entendre, l'inquiétant auteur du Voyage au Bout de la Nuit…On a donc écouté d'une oreille impatiente le discours en trois points de Jean Vignaud. Puis Céline a surgi. Pas académique pour deux sous, Céline. Il a parlé comme il écrit. Carrément,–salué de très bien ! et d'applaudissements. Il a dit son fait à notre temps, à nos âmes, sur lesquelles, depuis la mort de Zola, on a appris «de drôles de choses»… Fait curieux, il a exactement le débit de Louis Jouvet. Le Dr Knock aurait-il donné des leçons de diction au Dr Destouches ?… 

L'auditoire est demeuré calme, en tout cas. Il ne s'est pas davantage enfiévré lorsque Me Joseph Hild a exhumé quelques pièces inédites du dossier de l'Affaire Dreyfus. Ce premier dimanche d'octobre était si doux, si doux…

  

(Dans la rubrique Les Lettres du n°257 du samedi 30 septembre 1933)

Un nouveau Céline ?

Les éditeurs Denoël et Steele qui, l'an passé, lancèrent avec le succès que l'on sait le Voyage au bout de la nuit, ont définitivement accepté de publier un roman qui, par sa violence et son nihilisme, laisserait loin derrière lui le fameux ouvrage de Céline. 

Un de ceux qui ont lu le manuscrit n'a-t-il pas déclaré que Bardamu n'était qu'un révolutionnaire à l'eau de rose à côté du héros qui va être proposé à notre admiration?

L'ouvrage paraîtra dans deux semaines et prendra le départ dans la course au Goncourt. Quant à l'auteur, loin d'avoir connu l'aventureuse destinée de Céline, il occupe au ministère de la rue Royale un poste surtout honorifique, sa fortune lui assurant par ailleurs une situation indépendante. 

Note : Le journaliste s'égare, le livre à paraître n'est pas de Céline et la description de l'auteur correspond à Charles Braibant, voir «Le roi dort» ci-après. 

 

(Une petite allusion dans la rubrique Les Lettres du n°258 du samedi 7 octobre 1933)

«Le roi dort»

Le roman du nouveau poulain des éditeurs Denoël et Steele, que nous avons annoncé la semaine dernière*, est sorti hier. C'est Le Roi dort de M. Charles Braibant. L'auteur est archiviste au ministère de la Marine et c'est la première fois qu'il tâte de la littérature. […] Le roman est conçu comme une âpre satire des moeurs de la bourgeoisie française. On a déjà rappelé le roman de Céline à propos de celui de M. Braibant. En fait, les deux auteurs ne se rejoignent que dans la crudité de langage. M. Braibant n'a pas hésité à placer dans la bouche de son héros les plus vertes expressions populaires. Cette circonstance assurera-t-elle au Roi dort un succès de scandale ?On ne sait, mais en tous les cas on peut s'attendre à une levée en masse des boucliers des «bien-pensants»!

*Note : le roman n'a pas été annoncé dans le numéro précédent, voir ci-dessus et ci-dessous sur le même thème. 

 

(Dans la rubrique Les Lettres du n°262 du samedi 4 novembre 1933)

Pronostics avant les prix

C'est le 6 décembre que sera décerné le Goncourt. Il y a cette année deux favoris : M. Robert Francis, auteur de La Grange aux trois belles, et M. Charles Braibant qui, comme on sait, a publié récemment Le Roi dort. Le premier est assuré d'avoir les votes de M. Léon Daudet et de M. Roland Dorgelès. M. Rosny aîné hésite, les deux candidats lui ayant été recommandés avec une identique chaleur par quelques âmes charitables. M. Jean Ajalbert est ouvertement pour M. Braibant. M. Lucien Descaves (qu'une farouche résolution tiendra naturellement loin du traditionnel déjeuner) votera sans doute également pour celui-ci. Pour les autres, c'est le mystère. Ceux qui ne voudraient pas que le Goncourt allât à M. Braibant ont avancé avec beaucoup d'adresse un argument qui a porté. Comme le roman de M. Braibant contient un certain nombre de mots crus, on a vu là l'influence de Céline et l'on a dit qu'en couronnant cette année Le Roi dort les Dix infirmeraient par là même leur jugement de l'an passé et que le bénéfice moral du prix irait à l'inspirateur de l'œuvre, c'est-à-dire à Céline.

Il est vrai que M. Braibant assure que son roman était en chantier depuisdeuxans, c'est-à-dire bien avant l'apparition du Voyage au bout de la nuit, et que dès le début il contenait ces expressions grasses où l'on veut à toute force reconnaître la manière de M. Céline. 

Le grand favori reste M. Robert Francis… et c'est peut-être une raison suffisante pour qu'il ne décroche pas la timbale. On sait que les Goncourt sont fort pointilleux, qu'ils souffrent mal qu'on leur force la main et qu'ils adorent «découvrir» un auteur.

... Mais comme tout se sait, on connaît leur outsider. Ce serait M. Couderc dont le roman Justine, sorti il y-a huit jours à peine, n'a encore été lu par personne.

Si M. Robert Francis n'a pas le Goncourt, il est du moins assuré d'obtenir le Théophraste Renaudot. Ainsi en a décidé cette semaine le jury de ce prix. Dans le cas contraire, c'est M. Gabriel Chevalier, pour son beau livre Clarisse Vernon, ou M. Robert Gaillard pour L'Automne d'un Faune, qui remporterait la palme. La candidature de M. Braibant a été écartée d'office pour une raison extra-littéraire : ses éditeurs ont déjà eu deux fois le prix en 1931 avec Philippe Hériat, en 1932 avec Céline. Pauvre M. Braibant, ce n'est pourtant pas sa faute.

Quant à ces dames du jury Fémina, elles sont hermétiques, si I'on ose dire. Elles pourraient bien jouer aux Goncourt le mauvais tour de décerner leur prix à M. Robert Francis. On parle aussi de M. Pierre de Neyrac et de M. Marcel Aymé. Tout ce que souhaitent ceux qui n'ont pas oublié les incidents de l'an passé, c'est que le scrutin soit clair et net !

 

(Petite allusion dans la rubrique Les Lettres du n°264 du samedi 18 novembre 1933)

La grande semaine des prix

M. Braibant aurait eu toutes les chances avec son Roi dort si on n'avait pas trop parlé – et trop tôt – de ce beau livre. Il se consolera aisément de son échec. Comme Céline, il a eu le prix Renaudot. D'ailleurs les polémiques que son roman a déjà suscitées sont, plus encore peut-être que ne l'eût été le prix, un gage de succès.

 

(Petite allusion dans la rubrique Les Lettres du n°265 du samedi 25 novembre 1933)

Lauréats

Bien que, grâce aux manoeuvres adroites des deux amis qu'il avait dans le jury Renaudot, M. Braibant ait eu le… prix de consolation, il ne se console pas du tout […] Ses amis, émus par son désespoir, tentent de le persuader que le Renaudot est aussi important que le Goncourt et que la meilleure preuve en est que l'an passé, c'est le lauréat du Renaudot, Louis-Ferdinand Céline, qui a été l'homme le plus glorieux de l'année.

– Oui, dit M. Charles Braibant, doucement obstiné, mais le Goncourt… c'est tout de même le Goncourt.

 

 

 

 

 

mercredi 16 juin 2021

Céline dans Souvenirs d'un ours de Lucien Descaves (1946)

Lucien Descaves a joué un rôle important dans la vie de Louis-Ferdinand Céline. Nul n’ignore qu’il s'est battu bec et ongles pour que Voyage au bout de la nuit obtienne le Goncourt et qu’il a quitté les repas du prix quand il s’est estimé trompé par ses collègues académiciens qui l’ont attribué à Guy Mazeline.
Cet épisode de 1932 figure dans dans ses Souvenirs d’un ours publié en 1946. Figure, mais pas plus ! On aurait pu croire que la découverte d’un tel génie aurait marqué plus profondément le vieil écrivain. Dans son livre, les chapitres portent souvent les noms de d'écrivains qui n'ont pas toujours laissé de trace profonde dans l’histoire littéraire, ceux où Céline est évoqué sont titrés Henry Bauër et Déjeuners Huysmans. Cette froideur tardive s’explique sans doute dans cet aveu : « J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. » 
Voici le texte dans lequel sa relation avec Céline est racontée…


Chapitre VII Henry Bauër

[…] Je pris derrière moi, sur un rayon de bibliothèque, parmi quantité de volumes, un livre de petit format que je lui tendis : Lettres inédites d’un amnistié, par Jules Renard. Edité à Amiens en 1880.
Un fils aussi pieux qu’Edouard Renard fut touché du souvenir que je conservais de son père. Notre amitié date de là.
Mais en mai 1932, un autre sujet de conversation lui tenait à cœur et l’avait conduit chez moi :
- Je viens vous demander de m’accompagner à Auteuil et de me faire visiter la maison des Goncourt, qui est à vendre. J’ai besoin de faire cette démarche avant de soumettre une proposition d’achat au Conseil Municipal.
- Je me serais empressé de vous suivre si je n’étais pas un convalescent, lui dis-je, en lui montrant ma robe de chambre et mes pantoufles.
Renard insista : 
- Ma voiture est en bas. Je vous enlève et je vous ramènerai ici. Assurez-vous seulement par téléphone si l’on peut nous recevoir.
La réponse fut affirmative et une heure plus tard nous étions aimablement accueillis boulevard de Montmorency par le nouveau propriétaire de l’immeuble, M. Ligier. Il nous en fit les honneurs, de la cave au grenier. Le sous-sol retint moins mon attention que le Grenier, seul lieu de pèlerinage. Je le trouvai méconnaissable et affligeant. Aussi, profitai-je de ma déception pour me faire ouvrir, sur le palier, une porte condamnée à tout le monde par
Edmond de Goncourt. Elle donnait accès à une petite chambre d’étudiant où Jules de Goncourt était mort dans la nuit du 19 au 20 juin 1870.
Rentré chez moi, je relus pieusement dans le Journal, continué par le survivant des deux frères, le récit de l’agonie à laquelle il avait assisté. C’était autrement poignant que l’aspect de cette pièce nue et sans âme où était mort un être que né pouvaient ressusciter fugitivement ni un regard, ni un geste...

Lucien Descaves, Souvenirs d’un ours : 

« Je ne suis las de rien, pas même de mes désillusions. » 


Edouard Renard me promit d’intervenir au Conseil Municipal pour nous faire donner la maison de nos maîtres. À une condition, me dit-il: le retour au bercail d’une brebis d’un commerce difficile. J’acceptai de l’accompagner place Gaillon au prochain déjeuner où je m’étais juré de ne plus revenir, exaspéré par les difficultés provoquées par l’élection de Courteline. Toutefois, la satisfaction d’avoir contribué à faire retrouver le Grenier d’Auteuil aux héritiers des Goncourt eut raison de mon hésitation.
Je me rendis donc chez Drouant avec Edouard Renard. Il reçut un accueil déférent. On ne parla ni des Prix Goncourt, ni des prochaines candidatures.
Mon aptitude à une résistance qui me semble juste, et même exemplaire, m’a valu la réputation de mauvais coucheur auprès d’adversaires avec lesquels cependant je n’ai jamais couché. J’avais à peine repris ma place au déjeuner Goncourt que je fus contraint de m’en aller. Pour une fois, les circonstances conspirèrent contre un vieux naturaliste comme moi.
Réunis au grand complet chez Drouant le 30 novembre 1932, j’entretins mes confrères d’un nommé Céline, un inconnu, et de son roman Voyage au bout de la nuit, digne d’être examiné. J’avais profité d’un répit que le théâtre accordait à la critique dramatique pour consacrer une soirée à la lecture de ce livre. N’ayant jamais entendu prononcer le nom de l’auteur, dont c’était d’ailleurs le premier ouvrage, j’étais sans aucune idée préconçue. J’en avais lu une centaine de pages lorsque mon fils Pierre me téléphona :
- Que fais-tu? me demanda-t-il.
- Je lis un roman fort curieux d’un certain Céline. Connais-tu cet homme ?
- Non, mais je suis précisément en train de lire son livre. Heureuse coïncidence. En tout cas, je suis de ton avis, c’est une révélation. Continue de lire. Bonsoir... Nous reprendrons cette conversation un autre jour.
Nous la reprîmes en effet et tombâmes d’accord sur l’impression que laissait à deux générations une œuvre (non) sans défauts, et de nature à rebuter les palais délicats. Si l’Académie a pu s’entendre reprocher des erreurs ou des complaisance, me disais-je, bonne occasion de virer de bord de temps en temps. L’Académie Goncourt n’est pas une succursale de l’Académie française. Prouvons-le ...

Dessin de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline dans sa course
au prix Goncourt.

Averti par son éditeur de mon désir de le rencontrer, Céline vint me voir. Il ne me déçut pas. Grand et solide garçon, sa rudesse et son franc-parler me furent sympathiques. Il avait la médaille militaire, qu’il ne portait pas, se contentant de montrer le numéro du Petit Journal illustré qui la légalisait. On l’y voyait en brigadier, chargeant à la tête de son peloton de cuirassiers pendant la guerre de 1914-1918. Son véritable nom était Destouches, mais ses lecteurs pouvaient fort bien le confondre avec Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit. La guerre finie, il avait repris sa profession de médecin et fait un stage dans les Ardennes. Puis, il s’était marié et il était père de famille. Sa vie privée ne devait de comptes à personne ... J’étais de plus en plus résolu à l’adopter. L’aventure n’irait pas sans risques. Mon caractère combattif se réjouissait déjà de l’affronter.
Son éloge et celui de son livre ne rencontrèrent pas d’opposition formelle au déjeuner préliminaire du 30 novembre. Malgré les huit voix que je croyais assurées, je me méfiais. À dessein d’en avoir le cœur net, je m’attachai aux pas d’Hennique, notre président, et dans le fiacre où nous avions pris place, au sortir de la place Gaillon, je le forçai dans ses retranchements :
- Vous avez été un des premiers et des plus fidèles disciples de Zola, fis-je. Ce que vous devez au naturalisme n’est certainement pas effacé de votre mémoire. Quel âge aviez-vous quand Zola publia l’Assommoir? ... Vingt-cinq ans. Pour vous comme pour moi, ce fut le coup de foudre. J’avais alors dix-sept ans. J’étais des vôtres. L’occasion se présente aujourd’hui de nous retrouver du même côté de la barricade. Si ce Voyage au bout de la nuit n’est pas un chef-d’œuvre, convenez qu’il mérite qu’on s’y intéresse ! Il révèle un fameux tempérament. Notre devoir vis-à-vis des Goncourt est, je vous le rappelle, d’encourager les tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Sous ce rapport, nous ne trouverons pas mieux. De plus, admettez que je suis reconnaissant à Céline d’avoir réveillé notre jeunesse lointaine, le temps où je découvrais l’Assommoir ...
Hennique étant pressé, je n’eus pas le loisir de lui répéter les clauses du testament de Goncourt. Nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous huit jours plus tard, pour remplir nos obligations d’héritiers. Notre entretien ne m’avait nullement rassuré. Hennique était resté évasif! Le réveil en fanfare de nos souvenirs communs avait paru le laisser sourd…
Par hasard au grand complet, l’Académie fut réunie le 7 décembre 1932, à midi. Le déjeuner s’annonçait bien : marennes, homard grillé, oie farcie aux marrons, crêpes bordelaises et blanc de blanc. Je me disposais à faire honneur à ce festin lorsque j’appris avec étonnement qu’on procéderait tout de suite à l’élection, et non comme d’habitude, après le repas ; Je n’y vis aucune objection. On vota donc immédiatement et Rosny aîné dépouilla le vote à haute voix.
Les premiers noms qui m’arrivèrent à l’oreille me la firent dresser. Au sixième, plus d’illusion possible: Céline était battu et les cinq ou six voix dont il eût bénéficié la semaine précédente tombaient à trois. Les Rosny, Pol Neveux, Dorgelès, Chérau et Ponchon avaient voté pour Guy Mazeline, tandis que Jean Ajalbert, Léon Daudet et moi, étions restés fidèles à Céline. La majorité était acquise au livre de Guy Mazeline : les Loups.
Je ne soufflai mot. Je posai sur la nappe ma serviette déjà dépliée et, traversant la salle, je gagnai la porte après avoir serré au passage la main  d’Ajalbert :
- Tu t’en vas ? me dit-il.
- Comme tu vois.
Et je me retirai sans accorder le moindre signe de regret au menu. Parmi les journalistes qui guettaient dans l’antichambre le résultat du match, j’aperçus mon fils Max si bien qu’en répondant à ses questions je pus satisfaire la curiosité de ses confrères qui nous entouraient :
- Eh bien oui, je m’en vais, non pas la bouche pleine, quitte à m’entendre répéter que je ne suis pas à prendre avec une fourchette... Je ne pensais pas qu’on me ferait passer par la cuisine pour entrer dans la salle à manger. Je pars parce que Céline, mon candidat, n’a obtenu que trois voix. Le champion est Guy Mazeline... Mais voici notre secrétaire-adjoint, il complétera l’information...
Et comme quelqu’un s’inquiétait de mes intentions :
- Reprendre le maquis. J’en ai l’habitude !
Mon bras passé sous celui de mon fils, je l’emmenai déjeuner dans un restaurant voisin, suivi de reporters qui prirent le café avec nous. L’affaire eut ainsi un retentissement considérable dans la presse. Céline et son livre en profitèrent dans la plus large mesure. Quant à moi, je revivais les lendemains de Sous-Offs après les poursuites du volume et l’acquittement. La lecture des journaux me comblait de joie. Je n’avais pas à me plaindre d’être rejeté dans la mêlée puisque mon favori dédaigné l’emportait tout de même sur son vainqueur. Les Loups se vendirent en effet beaucoup moins que le Voyage au bout de la nuit, qui avait obtenu le Prix Théophraste-Renaudot.
Ma joie n’était pas épuisée, car le 17 décembre Rosny jeune écrivit de sa province, dans les Lectures du soir, une lettre bouffonne où il me reprochait « d’avoir aggravé une malveillante légèreté en tenant sur l’Académie Goncourt des propos qui feront l’étonnement et l’indignation des siècles. » Tout simplement ... Rosny aîné était étranger à cette rédaction.
En 1945, mon candidat, Roger Peyrefitte, auteur d’Amitiés particulières, battu au Goncourt, fut également recueilli par les Renaudot.

Céline à Médan dans la foule (L'Intransigeant)

Chapitre VIII Déjeuners Huysmans

Les deux années qui suivirent l’affaire Céline furent des années creuses pour l’Académie Goncourt. Les Prix de 1933 et 1934, décernés à André Malraux pour la Condition humaine et à Roger Vercel pour le Capitaine Conan, ne provoquèrent nulle perturbation. Réfugié dans mon maquis, je n’en sortais que les jours d’élection pour aller déjeuner chez Drouant, seul ou avec mon ami Latzarus, au rez-de-chaussée, me contentant de faire remettre mon bulletin de vote par le garçon d’étage. Tout m’était devenu préférable à des conversations inutiles. Mon isolement ne m’a pas toujours desservi d’ailleurs.
J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. Il nous lut un jour, à l’abbé et à moi, le discours qu’il devait prononcer à Médan pour le 316 anniversaire de la mort de Zola. J’assistai à la cérémonie que j’eus à présider ultérieurement. […]


lundi 5 avril 2021

Céline à Médan pour l'hommage à Zola en octobre 1933 vu par la presse

« Quand je veux me crisper, je les achète ! » disait Céline des Nouvelles littéraires.
On comprend mieux son exaspération en lisant ce compte rendu de l'hommage à Zola de Médan par Yves Gandon, écrivain et joiurnaliste que nous retrouverons toujours aussi haineux dans L'Intransigeant…


Pèlerinage à Médan « Bardamu chez Zola »

par Yves Gandon en Une des Nouvelles littéraires du 7 octobre 1932

L'hommage à Zola par Céline en Une des Nouvelles littéraires
du 7 octobre 1932 et une note en page 2
 

Bardamu a parlé. Et Bardamu est resté fidèle à son personnage. Quelque deux cents pèlerins se trouvaient réunis, ce premier jour d'octobre, sur la terrasse de Médan, chauffée par un tiède soleil d'arrière-saison. Mais combien étaient venus par dévotion pour l'auteur des Rougon-Macquart, quelle minorité de fidèles ? 
C'était l'auteur du Voyage qu'il fallait à ce parterre de femmes bien fleurantes et à leurs compagnons, sagement agglomérés sur les bancs et les chaises de jardin. Et Céline-Bardarnu-Destouches a déféré à leur désir. Il a parlé en authentique Bardamu, encadré toutefois d'orateurs moins explosifs, comme le prévenu est encadré de gendarmes. Et chacun est parti content. On espérait tout de suite Céline, et l'on a dû écouter d'abord l'honorable M. Batilliat, secrétaire de la Société des Amis de Zola. Puis s'est manifesté M. Jean Vignaud, président de l'Association de la Critique littéraire, légitimement applaudi pour un discours nourri et mesuré. 


Mais c'est au tour de Louis-Ferdinand Céline de gravir lentement les marches de l'escalier qui fait ici fonction de tribune aux harangues. 
Bardamu n'est pas orateur. Il le sait, sans doute, car si l'on ne peut dire qu'il paraisse tout à fait gêné, l'on ne saurait davantage prétendre qu'il affiche une rare aisance. Céline timide? Naturellement. N'a-t-il pas proclamé certain jour, dans ce mâle langage qui n'appartient qu'à lui: « Faire dans sa culotte, voyez-vous, c'est le commencement du génie »?
Bardamu a-t-il du génie? Quoi qu'il en soit, comme tous les timides insurgés contre leur nature, il adopte, pour commencer la lecture de ce qu'il appelle son « petit travail », un ton monocorde, où perce un brin de défi gavroche, lequel s'accorde mal avec son apparence très soignée. Mais si le complet veston marron vient de chez le bon faiseur et non du marché aux puces, comme certains l'escomptaient peut-être, le visage, avec un lieu de bonne volonté, évoquerait assez facilement l'outlaw. Un je ne sais quai de traqué ne rode-t-il pas dans ce regard bleu-clair, mi-rêveur, mi-triste? Une curieuse ride triangulaire marque le milieu du front. Le cheveu brun, qui commence à déserter les tempes, est rejeté en arrière, en coup de vent. Placez dessus le chapeau de feutre à larges bords du gaucho, et avec ce nez en éperon, cette bouche nerveuse et narquoise, vous obtiendrez un coureur de la Prairie très acceptable. Mais aux commissures de cette bouche, aux coins de ces yeux, gîte aussi une espèce de génie farceur, que le carabin de la salle de garde pourrait bien avoir transmis à l'écrivain. 

Qu'en dit l'outlaw ? Et d'abord, que dit-il? Il dit ce qu'on était venu l'entendre dire. Très exactement. Il distille donc l'imprécation — l'imprécation à froid — et prophétise le désastre. Il n'espère rien de ce monde avec qui il a pris contact à l'Exposition de 1900. L'Exposition Universelle ? « Une énorme brutalité, des menaces colossales, des catastrophes en suspens. Des pieds partout ! Le monde moderne commençait.» Il passe plusieurs fois sa langue sur ses lèvres et poursuit sa diatribe : « Depuis, on n'a pas fait mieux, depuis l'Assommoir non plus, on n'a pas lait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes.» L'on note qu'en parlant de soi, Bardamu, cet individualiste forcené, tout de même qu'un souverain, dit « nous ». « Nos mots cherchent à atteindre l'instinct, et parfois il y arrivent. » Il prend du champ, s'appuie sans façon contre le chambranle de la porte. «On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, c'est-à-dire la sienne. Mais, reprend-il vite, les rêves seront bien traqués un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due. » 
On rit, et Céline, fouetté par ce succès, entreprend une charge à fond contre la société où il nous faut bien vivre. Nous sommes, dit-il, « environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques » auxquels le moindre choc restitue l'état de crise. Les gouvernements ne se maintiennent que « par la violence d'un mensonge permanent. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore. Heureux ceux que gouvernait le cheval de Caracalla » ! (Sa langue a-t-elle fourché? C'est Caligula qu'il fallait dire.)
Cependant, il abandonne peu à peu cette intonation gavroche du début, où sonnait comme une provocation. Il ressemblerait plutôt maintenant au professeur un peu désabusé, qui débite sa mouture monotone. Et, pour compléter la ressemblance, le voilà qui lève un index ingénu, presque comique, et il l'agite doucement pour mieux ponctuer les termes de son effarante Apocalypse : « Sur les chemins où nous allons, la guerre Occupe tous les cabarets… Rien que des prétextes à jouer avec la mort. La victime redemande toujours du martyre, et toujours davantage. C'est la belote au sang qui nous attire et qui nous garde... »
Un train passe tout près, et le silence revenu, Bardamu nous jette en pâture cette définition inédite de la vie : « Neuf lignes de crime et une d'ennui. » Une dame fait la moue. Céline a tout à coup l'air de se demander ce qu'il est venu faire là. Prendrait-il conscience que son discours tourne au pensum? Il compare Zola à Pasteur — pourquoi pas? – déclare que, malgré tout le désir qu'il en pourrait avoir, il ne terminera pas sur une note optimiste. Il parle de désespoir. Il a fini, il replie son papier, les applaudissements éclatent et font long feu. Après lui, Me Hild pourra présenter son lorgnon d'or, sa barbiche, un honnête bedon, et le monumental dossier où il a courageusement reconstitué le rôle de Zola dans l'affaire Dreyfus. On l'écoutera avec résignation. Car l'auditoire s'atteste aussi satisfait que peu ému des orages que Bardamu vient de lui montrer s'accumulant sur sa tête. Tiendrait-il ce pseudo-outlaw pour un révolutionnaire de salon? Ou pense-t-il qu'il convient de vivre, de vivre d'abord, sous ce beau soleil qui dore la vallée, et qu'on ne vit pas dans ce désespoir sans remède, concédé à la seule littérature?
Au fait, Céline-Bardamu-Destouches en personne n'abonderait-il pas dans ce sens? Son sourire ambigu le dit assez: « Je suis bien de chez moi, assez bien, mon Dieu! de ma personne, et j'adore les danseuses. Le désespoir, c'est bon dans les livres ! » On était venu ici commémorer le 31e anniversaire de la mort de Zola. Mais Zola, dont le buste, assez lourdement dégrossi, est tourné vers la Seine qui coule en bas, Zola gardait sa foi aux hommes. Et s'il n'a pas eu à regarder Bardamu en face, c'était mieux, à tout prendre, pour le vieux maître.
N'avait-il-pas des idées très précises et fort nobles sur le rôle de l'écrivain? Il voulait écrire ces Quatre Evangiles dont il n'acheva que les trois premiers, la plume lui échappant symboliquement des mains au moment qu'il allait commencer Justice.
La Justice !…
Entendez-vous le ricanement de Bardamu ?
Yves Gandon


Et en page 2, une explication qui reprend le bruit qui courait que Céline n'était venu que pour faire plaisir à son ami Lucien Descaves…

Céline et Zola

A Médan, dimanche, les fanatiques de Zola ont trouvé que Louis-Ferdinand Céline avait parlé un peu brièvement du grand romancier. La vérité c'est que l'auteur du Voyage au bout de la nuit n'a pas pour celui de L'Assommoir une admiration entière.
Au lendemain du Prix Renaudot, il disait à quelques amis : On m'a tellement comparé à Zola ces temps-ci, que je me suis mis à le lire. Eh bien ! je trouve ça assez fade…

Le pèlerinage dans la presse...

Un filet sur l'hommage de Médan dans L'intransigeant du 3 octobre 1933

L'hommage à Zola de Céline : La presse en fait ses choux gras

La presse se tient en éveil dès avant son apparition publique à Médan. Ainsi dans le Paris-Midi du 1er octobre (1) on peut lire : « L'attrait, si l'on peut dire, du pèlerinage qui aura lieu dimanche après-midi, à Médan, pour le 31e anniversaire de la mort d'Emile Zola, sera sans doute dans le discours que prononcera Louis-Ferdinand Céline, l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qui eut “presque” le prix Goncourt, à la fin de l'an passé. » « Monsieur Céline a fait peu parler de lui, laissant à son livre le soin de répandre son nom à cent mille exemplaires », poursuit le journaliste de Paris-Midi. « Il a repris son poste au dispensaire où il soigne les malades, et c'est seulement ces jours derniers qu'il a fait paraître une pièce non jouée dont le titre - L'Eglise (2) - s'applique à la Société des Nations qu'il connaît dans les coins pour avoir participé modestement, mais activement, à ses travaux. » 
La Dépêche de l'Ouest rapporte aussi cette journée à Médan : « Dimanche, comme un soleil léger annonçait un bel après-midi, nous nous sommes rendus à Médan, où avait lieu la réunion annuelle des Amis de Zola. Les fidèles étaient nombreux, plus nombreux peut-être que d'habitude, car M. Céline, l'auteur célèbre du Voyage au bout de la nuit et de L'Eglise devait prendre part à la cérémonie. (...) De ce jardin d'où la vue s'étend sur les collines de l'Hautil, Triel, Meulan, le bassin de la Seine, à travers un océan de ramures à peine touché par octobre, et où se marquait seulement l'approche de l'automne à la décoration délicate des verdures, face à un horizon comme on n'en voit que dans l'Ile-de-France, à la fois lumineux et voilé, M. Céline a parlé en effet, sinon de Zola du moins de lui-même. » (3) 


C'est sans doute au journaliste de Charivari que l'on doit la description la plus savoureuse de cette journée où tout le gratin littéraire de l'époque communie chez les Leblond-Zola : « Rien de plus comique que la foule d'environ cinq cents personnes qui se pressait à Médan dimanche dernier pour fêter Zola. (...) Public étrange. De vieux esthètes, familiers des réunions de l'Union pour la vérité, d'anciens dreyfusards qui frémissent encore au seul énoncé des avatars du capitaine, petits bourgeois friands de scandale qui s'attendaient à voir Céline écumant et vitupérant et se promettaient de ne point manquer le spectacle, fonctionnaires enfin, sages fonctionnaires, qui sont de toutes les inaugurations (...) On banqueta d'abord dans un médiocre café du lieu et le banquet qui réunit un groupe hétéroclite de gens de lettres fut aussi bizarre que le public. “On a bien mangé mais on a mal bu", disait en sortant, Louis-Ferdinand Céline. » (4) 
Le Courrier des Yvelines, 17 août 2011. 

Notes 
(1) Max Descaves, “Dimanche à Médan, L.-F. Céline fera l'oraison funèbre d'une société agonisante à l'occasion de l'anniversaire de Zola”, Paris-Midi, 28 septembre 1933. 
(2) On a coutume de dire que L'Eglise est l'embryon du Voyage au bout de la nuit. 
(3) “Un pèlerinage à Médan”, La Dépêche de l'Ouest (Brest), 3 octobre 1933. 
(4) “Quand on fête Zola”, Le Charivari, 7 octobre 1933.