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samedi 13 décembre 2025

Les éditions Gallimard viennent de publier le fac-similé du Petit Mouck, un conte de 1923 attribué un peu rapidement à Louis Destouches…

Les éditions Gallimard viennent de publier le fac-similé du petit Mouck, un conte de 1923 attribué un peu rapidement à Louis Destouches… 

Édition 2025

Présentation Gallimard : Les aventures du petit Mouck, un conte imaginé par Louis-Ferdinand Céline, transcrit et illustré par sa première épouse, Édith Follet, pour leur fille Colette.

Fac-similé du manuscrit (vers 1923), présenté par Gaël Richard.


Voilà le point de vue de David Desvérité à la sortie de Histoire du petit Mouck aux Éditions du Rocher en 1997.

Voir aussi sur ce blog : 

http://archiveslfc.blogspot.com/2019/05/histoire-du-petit-mouck-un-inedit-dans.html


Histoire du petit Mouck,

de Hauff à Céline 

   L’origine de l’ouvrage de Céline intitulé Histoire du petit Mouck est incertaine (1). On peut d’ailleurs s’étonner que ce texte, enrichi des illustrations d’Édith Follet (2), soit paru dénué d’avant-propos ou de préface, ce qui aurait certainement permis d’en éclaircir la provenance au lecteur. D’abord publié dans Paris-Match en 1994 (3), ce conte, d’après le témoignage accordé par Colette Destouches à l’hebdomadaire, aurait été écrit par son père à son intention. Dans L’Année Céline 1994, il est précisé que " ces quelques pages dont l'existence était jusqu'à présent inconnue datent de 1923, et auraient été écrites à Rennes par Louis Destouches pour sa fille Colette, alors âgée de trois ans. " Plus loin, il est précisé qu’" aucun de ces documents ne semblent être de la main de Céline ", et que ce " texte resté inachevé, a pu être improvisé oralement avant d'être noté, probablement par Édith Follet [...] et fait partie de la collection Colette Turpin "(4). C’est donc avec une prudence relative que nous nous pencherons sur ce récit court, puisque son authenticité n’est pas entièrement avérée.

Édition 1997 

Quelques recherches ont permis de retrouver le texte dont Céline s’est inspiré pour écrire ou raconter cette histoire. À l’origine, Le Petit Mouck a été composé par l’écrivain allemand Wilhelm Hauff (5). Publié en France à la fin du XIXe siècle, ce texte fait partie d’un recueil intitulé La caravane (6). Hauff reprend le principe très répandu en littérature depuis le Décaméron qui consiste à réunir un groupe de personnages chargés de narrer, les uns après les autres, une histoire au groupe. Dans le cas de La caravane, ces différents protagonistes sont des marchands réunis dans un campement au milieu du désert. L’un d’eux propose que chacun raconte " à chaque halte, quelque histoire, quelque aventure de sa vie, ou mieux encore, quelqu’un de ces contes naïfs et plaisants qui se transmettent de génération en génération, qui ont amusé l’enfance de [leurs] grands-pères avant la [leur] " (p. 9). Le Petit Mouck est la quatrième histoire du recueil. Si l’on s’égare en suppositions, on peut imaginer que Céline ait eu un jour cet ouvrage entre les mains ou qu’on lui ait conté ces récits alors qu’il était enfant. L’amour du Ferdinand de Mort à crédit pour Les belles aventures illustrées ou La légende du roi Krogold pourrait conforter cette hypothèse. D’ailleurs, que ce type de littérature ait influencé Céline ne fait pas de doute, si l’on songe aux arguments aussi merveilleux que féeriques des ballets.

    Ce que nous tenterons d’étudier ici est le rapport existant entre l’hypotexte (W. Hauff) et l’hypertexte (L.-F. Céline). Répétons-le, il convient de garder une certaine distance vis-à-vis de la paternité du conte attribuée à Céline. Cela ne remet pas en cause l’intérêt d’une étude comparée, d’abord au niveau du déroulement du récit et du schéma narratif, ensuite au niveau thématique. Il semble en revanche peu approprié de s’attarder sur une comparaison stylistique des deux écrivains.

Wilhelm Hauff, La caravane : contes orientaux, édition de 1855

Synopsis

    Afin que l’on puisse juger de la liberté prise par Céline vis-à-vis du texte original, il paraît utile d’exposer le synopsis du récit de Hauff. La nouvelle peut se découper en quatre grandes parties.
I. Les marchands faisant partie de la caravane viennent d’écouter une histoire, et Muley propose d’en raconter une à son tour (p. 135-137).
II. Muley expose sa première rencontre avec Mouck " personnage bizarre " à " l’allure grotesque ", qu’il a connu à Nicée quand il était plus petit. Mouck est le bouc émissaire d’un groupe d’enfants dont fait partie Muley. Un jour, son père le sermonne en raison de son attitude et décide de raconter à son fils qui est réellement le petit Mouck (p. 137-142).
III. Muley rapporte le récit de son père aux autres membres de la caravane : Mouck, " ignorant " et " pauvre ", décide d’aller courir le monde après la mort de son père. Il travaille chez la vieille Ahavzi, qui vit entourée de chats et de chiens dont Mouck a la charge. Cette vieille femme semble être une sorcière. Mouck s’enfuit de chez elle après avoir dérobé une canne en bambou et une " vieille paire de babouches ". Grâce à ces babouches magiques, Mouck est embauché comme coureur auprès du roi. Il s’attire les haines des autres serviteurs et décide d’utiliser la canne qu’il a subtilisée et qui permet de trouver des trésors enterrés afin de gagner certaines sympathies par l’argent. Malheureusement, il est condamné car on le soupçonne de vol. En échange de sa liberté, Mouck remet au roi les babouches et la baguette.
    Mouck se réfugie dans une clairière et, près d’un ruisseau, affamé, il se gave de figues violettes. En contemplant son reflet dans l’eau, il s’aperçoit que des oreilles d’âne et un long nez lui ont poussé. De nouveau tenaillé par la faim, il mange plusieurs figues vertes. Son nez et ses oreilles disparaissent. Il décide d’aller vendre les figues violettes sur le marché, au majordome du roi. Le soir même, la cour et la famille du roi se retrouvent affublés d’un nez et d’oreilles à la longueur exceptionnelle. Mouck, en échange de la canne et des babouches, donne au roi des figues vertes. Ainsi, le " bon petit Mouck a droit, par ses malheurs et ses vertus, aux respects et à l’admiration de tous bien plus qu’à leurs moqueries ", conclut le père de Muley.
IV. Le récit revient aux personnages de la caravane, Muley avouant se repentir de son attitude passée par rapport à Mouck.


Publication dans Paris Match de “l'inédit” Histoire du petit Mouck. 

La version de Céline est beaucoup plus épurée :

Mouck est un vagabond " perdu dans le désert, qui rencontre une " jolie dame " vivant dans " une grande et belle maison ". La dame prend vite une " méchante figure " et Mouck s’aperçoit qu’elle enferme dans une volière toutes sortes de petits oiseaux dont un n’est autre que le "petit prince ". Profitant du départ de la dame, Mouck, avec la complicité du petit prince, s’échappe après voir dérobé les babouches rouges et la baguette noire. Ils rejoignent le palais du roi et de la reine, où Mouck est reçu comme un fils. Le roi va chez la sorcière et, à l’aide de la baguette et des babouches, se venge de celle qui lui a pris son fils. Mais Mouck, malgré les fastes du palais, reste étrangement triste. Il part à l’aventure et découvre un château auquel on accède par un grand escalier. Mouck grimpe mais oublie ses babouches et sa baguette en bas. Un géant l’aide à accéder au sommet, et le sacre grand vizir à cause de son étourderie. Cette vie ne convient pas à Mouck et le géant lui donne trois cailloux permettant de formuler trois vœux. Le premier vœu de Mouck est de " voyager loin sur la mer ". Bientôt, Mouck se retrouve sur une île, en compagnie de nains, puis est envoûté par le chant des sirènes, qui l’invitent à les rejoindre au fond de la mer.

    En comparant ces deux textes on s’aperçoit que Céline ne s’inspire de l’original que pour la première moitié de son développement, jusqu’au moment où le personnage de Mouck décide de partir du palais du roi et de la reine. Les épisodes qui suivent n’ont pas de rapport direct avec l’hypotexte. Même constatation concernant les objets aux pouvoirs magiques du petit Mouck : l’intrigue de Hauff est rendue possible grâce à l’existence de ces deux talismans ; le récit s’articule et progresse grâce à la présence de ces objets. La version célinienne les fait disparaître dès que Mouck rencontre le géant, c’est-à-dire au moment où l’écrivain se détache de l’influence de Hauff.

Thématiques

    Le petit Mouck de Hauff est rejeté à cause de son physique, et n’est pas un enfant mais un adulte. Céline, en revanche, utilise le terme de " vagabond " pour présenter le personnage et même si cela n’est pas clairement écrit dans le texte, les illustrations d’Édith Follet représentent Mouck en enfant. Chez Hauff, le personnage est livré à une pesante et constante solitude, ce qui contribue à donner au texte un aspect " désespéré ". Il est rejeté par les enfants, par les animaux de la vieille Ahavzi, par les membres de la cour du roi, depuis le majordome jusqu’au cuisinier. La destinée ingrate du personnage s’accompagne d’une naïveté extrême. Pourtant, Hauff contrecarre quelque peu ces injustices en faisant de Mouck quelqu’un de rancunier, capable de se venger du roi en personne. La conclusion du texte peut être comprise comme la dénonciation du ridicule chez les puissants.
    Cet aspect thématique est entièrement éludé chez Céline. Aucun souci de vraisemblance ne guide la trame narrative et, en ce sens, le texte relève d’une écriture " merveilleuse " et non " fantastique "
(7). Mouck n’est animé d’aucun mauvais sentiment (quel contraste quand on songe à la future production romanesque !) et les étapes du récit s’articulent toujours autour d’événements irréels et inexplicables : oiseaux devenant enfants, sorcière transformée en chauve-souris, cailloux permettant de faire des vœux, apparitions des sirènes, etc. C’est grâce aux babouches chipées à la sorcière qu’il parvient à s’échapper de son emprise. La baguette, source des malheurs du personnage de Hauff, est utilisée dans Le petit Mouck de Céline pour transformer les animaux en hommes et réciproquement. Aucun rapport ici entre une baguette permettant de découvrir des trésors enfouis et une autre permettant de métamorphoser hommes et animaux. Céline conserve l’argument merveilleux mais ne l’exploite pas de la même manière que Hauff.

Illustration par Édith Follet
 
Le Petit Mouck dans Paris Match du 31 mars 1994

    Les lieux du récit présentent également plusieurs différences. La " grande et belle maison " de la vieille Ahavzi évoquée chez Hauff devient, pour Céline, un " beau palais " dans lequel habite une " jolie dame ". La pièce dans laquelle sont dissimulées les babouches et la baguette magique est une " chambre mystérieuse que Mme Ahavzi t[ient] toujours parfaitement close " dans le conte de Hauff, " vrai capharnaüm dans lequel gis[ent] confondus mille objets divers ". On accède à cette pièce par un panneau " tournant sur lui-même " après avoir appuyé sur un clou. Céline fait de cette chambre un " petit réduit " dont Mouck perce les secrets en " regard[ant] par le trou de la serrure ". Les deux récits se poursuivent par la rencontre entre Mouck et le roi. Celui-ci est accompagné d’une reine et " d’esclaves nègres " chez Céline, entouré d’une cour imposante chez Hauff. Le personnage célinien cherche ensuite dans divers endroits un refuge à même de lui rendre la joie de vivre. Chez Hauff, le récit se déroule jusqu’à son dénouement final dans le palais royal. Là encore, le texte de Céline écarte toute vraisemblance et privilégie le développement du merveilleux, similaire à celui des contes de fées.
    Le personnage du roi, présent dans les deux contes, ne possède ni les mêmes caractéristiques ni les mêmes intentions. On peut arguer du fait que la brièveté du texte de Céline exclut les développements et les descriptions. Chez Hauff, la figure du roi est omniprésente, au cœur du récit. C’est lui qui influe sur la destinée du petit Mouck, en le renvoyant après lui avoir confisqué les babouches et la baguette magique. Par ce geste, il s’expose à la revanche et au ressentiment de Mouck, qui le traitera de " roi perfide " et de " monarque imbécile " après avoir récupéré ses talismans. Là encore, il s’agit de critiquer la représentation de la puissance et de la tourner en ridicule. Au final, le roi est le seul à qui Mouck ne fait pas disparaître les oreilles d’âne. Le roi campé par Céline est, au contraire, un homme qui rend la justice en punissant la sorcière. S’il emprunte les objets magiques, c’est dans le but de transformer la sorcière en chauve-souris et les oiseaux en petits enfants. Ici, le roi incarne la bonté et les sentiments qu’il éprouve à l’égard de son fils, qu’il " serre sur [son] cœur " au moment des retrouvailles, sont forts. Les deux figures royales sont donc marquées de différences importantes : l’une s’oppose à Mouck et l’autre l’aide.

* * *

    Pour terminer, on notera que Céline fait intervenir de nombreux animaux dans son texte. Les loups et le " serpent qui pique " peuplent le désert, les petits oiseaux sont omniprésents. Il ajoute à ceux-ci la présence des sirènes, des " petits nains " (qu’il faut considérer ici comme les " liliputiens " de Gulliver) et du géant qui orientent le récit dans une thématique merveilleuse grâce à ces personnages féeriques. Nous ne sommes pas si loin de l’univers des ballets céliniens, si l’on songe par exemple à Voyou Paul. Brave Virginie ou bien à La naissance d’une fée. L’Histoire du petit Mouck attribuée à Céline possède en cela des accents propres au futur romancier. Le style chaotique et impersonnel démontre en revanche que ce texte n’a pas été travaillé par Céline, qui écrivait durant cette période La vie et l’œuvre de P. I. Semmelweis, thèse de médecine beaucoup plus littéraire et élaborée. Le récit publié semble donc plus proche d’une diction retranscrite que d’un réel travail d’écriture, même imparfait. Quoi qu’il en soit, ce conte permet de constater comment Céline pouvait se démarquer d’un texte original, prouvant ainsi la fertilité de son imagination.

 

David Desvérité

(1) Louis-Ferdinand Céline, Histoire du petit Mouck. Paris : Éditions du Rocher, 1997.
(2) Édith Follet a été la femme de Céline de 1919 à 1926, qui donna naissance à Colette, fille unique de l’écrivain.
(3) Paris-Match n°2340, 31 mars 1994.
(4) L’Année Céline 1994. Tusson : Éd. du Lérot, 1995, p. 123.
(5) Né le 29 novembre 1802 à Stuttgart, Wilhelm Hauff meurt prématurément le 18 novembre 1827. Sa carrière littéraire débute vers 1825 et l’intégralité de son œuvre fut publiée en Allemagne dans un seul recueil en 1840. De son vivant, il édita plusieurs nouvelles, des récits fantastiques (Lichenstein, Jud Süss, Die Bettlerin vom Ponts des Arts). Il est moins connu en France que d’autres conteurs comme Grimm, Andersen ou Perrault, mais il se place dans une lignée littéraire similaire. Ses textes sont caractéristiques de l’école souabe, courant constitué d’un groupe d’écrivains habitants ou originaires de la Souabe, actifs entre 1815 et 1850, et dont l’inspiration romantique provient essentiellement des traditions populaires de cette région.
(6) Wilhelm Hauff, La caravane : contes orientaux. Paris : Hachette, 1889. Trad. De A. Tallon ; ill. de Bertall. Histoire du petit Mouck, p. 135-184.
(7) Pour une explication plus poussée de la nuance existant entre les deux termes d’un point de vue littéraire, on se reportera à l’ouvrage de Tzevan Todorov, Introduction à la littérature fantatisque. Paris : Éd. du Seuil, coll. " Points ", n°173.

jeudi 23 mai 2019

Colette Destouches parle de son père dans Paris Match du 31 mars 1994

«Il écrivait sur les murs tout ce qui lui passait 
par la tête»

Entretien avec Colette Destouches dans Paris-Match du 31 mars 1994

Histoire du petit Mouck est un conte de Louis-Ferdinand Céline écrit en 1923. Il a été publié en 1994 dans Paris-Match, puis en 1997 aux Éditions du Rocher. C’est un texte antérieur au Voyage au bout de la nuit, et l’unique conte pour enfants de l’écrivain.

Paris Match. Quel premier souvenir gardez-vous de votre père? 
Colette Destouches. J’avais un peu plus de 3 ans. À Rennes, où nous habitions, je m’étais faufilée dans le placard de ma mère et m’étais habillée de ses robes du soir. J’avais tout déchiré. Quand mon père est rentré, il m’a dit : "Tu n’as jamais eu de fessée. Eh bien, tu vas l’avoir" Et je l’ai eue. Une fessée exceptionnelle. À peu près à la même époque, j’ai éprouvé un véritable émerveillement quand mon père a écrit pour moi son premier livre, "Le petit Mouck". C’est le début de sa vocation d’écrivain. Ma mère, qui avait fait les Beaux-Arts et était très douée, illustrait le conte. J’ai le souvenir d’un père très tendre, dont je ne comblais sûrement pas les attentes. J’avais du mal à l’atteindre. Ce sentiment s’est dissipé quand j’ai eu 17 ans. Un autre souvenir... j’avais environ 5 ou 6 ans au moment du divorce de mes parents. j’ai entendu: "Tout cela, c’est fini, c’est terminé." J’ai demandé à ma grand-mère: "Qu’est-ce qui est terminé?" Elle m’a répondu: "Le mariage de tes parents, mon petit chou."
P.M. C’était en fait la séparation d’avec un fantôme, un père vagabond ...
C.D. Mon père venait en train depuis Paris. Souvent avec Elizabeth Craig, la deuxième femme de sa vie. J’avais beaucoup d’affection pour elle. Ils descendaient à l’hôtel et lui venait me voir. Il rencontrait aussi ma mère.

“Oui, j’étais au Cameroun ... C’était très bien ... Ils sont très noirs ... ”

P.M. Vos parents n’étaient pas brouillés après leur divorce ?
C.D. Absolument pas. Leur séparation était un divorce "arrangé", comme on parle des mariages "arrangés". Mon père était toujours ailleurs. La fin de ses études de médecine à Paris, puis les missions pour la S.d.n. (la Société des Nations) l’éloignaient sans cesse. Le grand-père Follet a dit: "On va arranger ça." Pour cet anticlérical, le divorce n’était pas une tare. Connaissant tout le monde au palais de justice, il a tout réglé. Mon père n’était pas là. Il est rentré, comme d’habitude, le sourire aux lèvres. "Oui, j’étais au Cameroun ... C’était très bien ... Ils sont très noirs ... " On ne tirait rien de plus de lui. Grand-père lui dit: "Edith a divorcé. 
- Impossible, je n’étais pas là.
- Si, si,je me suis occupé de tout. Tu ne vas pas te fâcher pour ça: c’est fait." 
Mon père m’a dit par la suite qu’il avait très mal pris la chose.
P.M. Edith et Louis, vos parents, ont donc divorcé malgré eux ?
C.D. À peu près. Ils s’entendaient très bien, et cela allait durer jusqu’à la fin de leurs vies. Après le retour de mon père du Danemark, en 1950, ma mère; qui ne savait pas où il était, me téléphone pour me dire: "Je n’y comprends rien, chaque matin, je reçois un bouquet de roses. j’ai normalement passé l’âge de ce genre de choses." Puis, un jour, mon père est arrivé chez elle. Les roses, c’était lui. Comme deux petits vieux, ils se sont pris les mains: ils s’étaient retrouvés.

Il n’avait la tête qu’à son écriture

P.M. Après le divorce, vous avez donc continué à voir votre père?
C.D. Enfant, je le voyais même à Genève, où il travaillait pour la S.d.n. Il était très pris et Elizabeth avait sa danse. j’étais si seule que, dans le parc de la Société des Nations, je passais le temps en faisant des robes en feuilles mortes pour des fées. Obsédé par l’hygiène, mon père exigeait que je reste dehors le plus possible, "au bon air". Après, il a commencé la médecine générale à Choisy, puis il a choisi de travailler en dispensaire. C’était plus "facile", disait-il, et "ça [le] prenait moins". Il avait surtout en tête d’écrire. Dès 1930, il était totalement absorbé par son premier roman "Voyage au bout de la nuit".
C’était un autre homme. Quand j’arrivais chez lui pour y passer une semaine, il m’accueillait avec un grand sourire, mais je savais qu’il était soulagé de me voir partir. Il n’avait la tête qu’à son écriture.

“Non,je ne veux créer aucun lien nouveau, plus rien d’affectif.”

P.M. N’a-t-il pas été un bon grand-père pour vos propres enfants ?
C.D. Après son jugement, quand il est rentré en France, il était hébergé chez les Marteau, boulevard Maillot, à Neuilly. Quand je suis arrivée là, dans le grand hall décoré par des fresques inspirées du "Voyage", j’ai rencontré une ombre: mon père. Je lui ai dit un peu plus tard: "Tu as des petits-enfants. Cela peut te consoler." Il m’a répondu: "Non,je ne veux créer aucun lien nouveau, plus rien d’affectif." Il n’en avait plus la force. C’était une loque brillante. Il disait: "Je ne suis plus qu’un carabin."
P.M. Est-ce qu’il vous écrivait des lettres?
C.D. Oui, bien sûr, dès que j’ai été capable de lire. Dommage,je ne les ai plus. Et lui qui ne savait pas dessiner me faisait des clowns, des choses comme cela.

“Ne fais jamais de littérature. On y laisse sa peau. Si tu veux vivre normalement, ne t’occupe pas de ça.”

P.M. Vous avez 12 ans au moment de la sortie du "Voyage". Vous ne l’avez pas lu aussi jeune ...
C.D. Si, bien sûr. Je l’ai vu fabriquer et je l’ai lu. Je crois que j’étais en sixième. J’ai été élevée sans pruderie. Chez nous, on ne mâchait pas les mots. Par ailleurs, mon père était très intransigeant sur mes lectures. Il exigeait que je lise des auteurs comme Stevenson, qui m’ennuyaient beaucoup. Quand je lisais des romans de mon âge, il me disait: "Laisse tomber ça. Lis Rabelais !"
De la période du "Voyage" j’ai des souvenirs très précis. À l’époque, le départ d’Elizabeth et sa rupture avec mon père m’ont rendue malade. C’était en 1934. J’ai fait une dépression. Ma mère était venue habiter Paris, rue Vaneau. J’allais chez mon père, souvent à pied. Je dormais chez lui, rue Lepic. Il était très malade. Une sorte de dysenterie interminable. Nous discutions de mon travail en classe. Il lisait mes rédactions et disait le plus souvent: "Tu n’iras pas loin comme ça ... " Les réprimandes s’arrêtaient là. Il avait dit un jour: " Je crois que c’est une fille qu’il ne faudra jamais battre." Très jeune, à Rennes, j’avais eu la typhoïde. Mon père était à Paris. Il a débarqué en vitesse avec une azalée sous le bras. Me voyant si mal, il a cru que j’étais perdue et s’est mis à pleurer sur mon lit. Ça, c’était lui.

P.M. Est-ce que votre père avait, pour vous, une ambition artistique?
C.D. Sur un seul point. Il m’a dit: "Ne fais jamais de littérature. On y laisse sa peau. Si tu veux vivre normalement, ne t’occupe pas de ça."

…spirituellement, c’est lui, dans le "Voyage" et "Mort à crédit"

P.M. Quand vous parlez de Céline, vous décrivez un personnage qui écrit dans la douleur, l’épuisement... Beaucoup de ses biographes estiment qu’il y a une grande différence entre Céline et Bardamu et que, finalement, il n’est pas vraiment dans ses livres.
C.D. C’est faux. Pour moi, l’homme que je connaissais est dans ses livres. Je ne dis pas que les détails de la vie prêtée à Bardamu soient ceux de la vie de mon père. Non. Mais spirituellement, c’est lui, dans le "Voyage" et "Mort à crédit".
P.M. On lui avait promis le Goncourt. En fait, c’est Mazeline, un auteur Gallimard, qui a reçu le prix pour "Les loups". Les biographes ont
donné plusieurs versions de l’attitude de Céline ce jour-Ià.
C.D. Ce qui est amusant, c’est qu’en dehors de François Gibault aucun de ces biographes, que je suppose pourtant soucieux de précision, n’est venu me voir. .. Le dernier en date me fait passer des vacances avec mon père à Dinard, alors que nous étions avec Elizabeth à Saint-Jean-de-Luz ! Le jour où mon père a "manqué" le Goncourt pour "Le voyage", j’étais avec lui et ma grand-mère à faire le pied de grue devant chez Drouant, dans l’encoignure d’une porte. Je tenais dans la main un grelot en nacre avec une boule en argent, provenant d’un berceau, quelque chose pour amuser les bébés, et que mon père, dès l’enfance, avait pris comme fétiche. Dans les occasions importantes, il le fourrait
toujours dans sa poche. Quand on a donné le nom de Mazeline, mon père a jeté le grelot dans le caniveau. C’est moi qui l’ai récupéré. J’en ai fait cadeau à l’un de mes fils ...
P.M. Comment se fait-il que, au cours des interviews, votre père se présentait souvent comme un damné de la terre, venu du prolétariat, ce qui est faux?
C.D. Je crois deux choses. D’abord qu’il aimait se f... du monde. Ensuite qu’il s’est vraiment pris pour Bardamu. La sortie de "Mort à crédit" a été horrible pour moi. Il y avait là-dedans des choses épouvantables pour sa mère. Il lui avait d’ailleurs interdit de lire le livre. Heureusement, elle a obéi. Il y avait du Bardamu dans mon père, mais il y a aussi beaucoup de littérature dans ses livres. Là-dessus, nous n’étions pas souvent d’accord. Par exemple, il n’aimait pas "L’Eglise", sa pièce qui a servi de base au "Voyage", mais il aimait "Guignol’s Band" et "Le pont de Londres". Je trouvais ça illisible.

…je suis convaincue que Robinson, l’autre héros de son livre, est un double de lui-même ... Ce fugitif.

P.M. Comment travaillait-il?
C.D. Sa littérature, il la parlait. Le soir, quand j’étais rue Lepic, il se couchait à peu près en même temps que moi dans un lit proche du mien. Puis, une heure plus tard, il se levait et parlait tout seul, il mettait ses idées en mots. Et il écrivait sur les murs, partout sur le papier peint, tout ce qui lui passait par la tête. Ensuite, il venait piocher ses notes pour les mettre dans son livre. Vous savez qu’aujourd’hui encore, à propos du "Voyage", il y a toujours une question que je regrette de n’avoir jamais osé lui poser: je suis convaincue que Robinson, l’autre héros de son livre, est un double de lui-même ... Ce fugitif.
P.M. Il fuyait peut-être parce qu’il était incapable de supporter ses ambitions. Si on l’écoute, il veut mettre la société par terre et tout reconstruire.
C.D. Je ne le vois pas comme ça. Il était aussi très content de faire du bla-bla. Vous savez d’ailleurs qu’il a dépassé les doses ...
P.M. Ce "révolutionnaire" n’a jamais appartenu à un groupement politique ...
C.D. Je ne crois pas. Mais il aurait mieux fait de ne pas s’occuper de "philosophie" politique, parce que, franchement... Oh! Il y est allé tête
baissée. C’est pour cela que je préfère me souvenir de Louis que de Céline. Il était si destructeur... Quand j’étais toute petite, il me disait: "La justice, ça n’existe pas. Ne t’avise pas de dire J’ai pas fait ci, j’ai pas fait ça ... ’"
P.M. S’intéressait-il à l’art contemporain?
C.D. Pas du tout, c’était un classique. Breughel... voilà son goût.
P.M. Pas d’intérêt pour la poésie, pour un homme comme Apollinaire?
C.D. Oh, aucune indulgence pour ce genre de gens! Je vous dis, il n’y avait que Rabelais qui passait la ligne.
P.M. Le cinéma?
C.D. Il y allait mais ne restait jamais jusqu’à la fin. Nous allions au Paramount. Au milieu de la séance, il me disait "Ça te plaît?" Je répondais:
"Non. - Ben alors, on s’en va." Contents, nous rentrions à la maison. Nous allions aux Folies Bergère. Il avait une grande admiration pour le corps des danseuses, le dessin de leurs muscles.

Il avait très peur de me compromettre par son antisémitisme.

P.M. Quels étaient ses grands principes d’éducation?
C.D. Ils étaient simples. Un jour, il m’a écrit: "Il faut que tes enfants apprennent la boxe et les langues étrangères. Le reste ne sert à rien."
P.M. Dans une lettre à Mikkelsen, son avocat danois, il écrit à votre sujet: "Explique à Colette que je sentais venir le cyclone et que j’ai brisé
brutalement avec elle parce que je ne voulais la mêler, en rien, à mon destin."
C.D. Il avait très peur de me compromettre par son antisémitisme.
P.M. Vous n’avez jamais évoqué le sujet avec lui?
C.D. Non. J’en comprends mal l’origine. Je sais seulement qu’il a eu de gros ennuis avec un collègue juif du dispensaire. Avant cela, en dehors du fait que dans la famille Destouches on était antidreyfusard, je n’avais jamais entendu la moindre invective. Il s’est brisé dans cette affaire-là. Un jour, son ami Brochard est venu lui rendre visite à Meudon, pour l’aider. Mon père était là, ne parlait pas. Brochard lui disait: "Tu vas bien ?" Pas de réponse. Puis mon père lui a enfin répliqué: "J’étais en train de regarder dehors car je crois bien que c’est mon enterrement qui passe."
P.M. Et c’est pourquoi vous préférez vous souvenir de Louis ...
C.D. Oh oui! Pour ma mère, comme pour moi, cette histoire a été trop dure. Je ne le reconnaissais pas. À aucun point de vue. Il avait été martyrisé. Par lui-même. 

Propos recueillis par Jacques-Marie Bourget

mercredi 22 mai 2019

Histoire du petit Mouck, un inédit dans Paris Match du 31 mars 1994


COLETTE A 3 ANS. IL COMPOSE HISTOIRE DU PETIT MOUCK ET SA FEMME L’ILLUSTRE
Il deviendra le plus désenchanté, le plus maudit des grands écrivains de ce siècle, mais sa toute première tentative littéraire est dictée par la tendresse. 
Le futur Céline a 28 ans quand, le 23 janvier 1923, il rédige ce bref conte naïf qu’il destine à une seule lectrice, Colette, sa fille, alors âgée de 3 ans. 
Édith Follet, sa première femme, se charge d’illustrer l’ «Histoire du petit Mouck». 
Presque soixante-dix ans plus tard, Colette Destouches nous présente en exclusivité ce souvenir d’enfance qu’elle a pieusement conservé. Et elle nous raconte son père, le Dr Louis-Ferdinand Destouches, et sa métamorphose en géant de la littérature. 

Voici l’ «Histoire du petit Mouck», cette contribution émouvante à la petite histoire littéraire.
Paris Match du 31 mars 1994


RENNES, JANVIER 1923. AINSI COMMENCE SA PREMIÈRE FÉÉRIE...
Tous les ingrédients du conte pour enfants sont ici rassemblés: un oiseau qui se transforme en petit prince, une sorcière, des sirènes, un roi et une reine. Le texte dont nous respectons scrupuleusement l'orthographe et les hésitations entre «Mouck» et «Mouk» - figure en dessous des images, sur le modèle des «Pieds nickelés» et autres bandes dessinées de l'époque. Louis Ferdinand Destouches est en train d'achever sa thèse de médecine, «La vie et l'œuvre de Philippe-Ignace Semmelweis».
Il a déjà vécu son expérience africaine comme gérant de plantation au Cameroun, dont on devine les traces dans l'histoire de Mouck. L'écrivain naissant n'a transcrit lui-même que le début du conte. Au bout de quelques planches, c'est Édith qui recopie en majuscules d'imprimerie un texte que Céline n'achèvera pas. Curieusement, tout au long du petit album qu'ils composent ensemble pour leur fille, le talent de l'illustratrice semble éclater avec plus d'évidence que celui de l'auteur.
Edith Follet était étudiante aux Beaux-Arts quand elle rencontra Louis-Ferdinand Destouches et, plus tard, après son divorce en 1926, elle exercera le métier de dessinatrice de mode. 
«Histoire du petit Mouck» n'est certainement pas une œuvre majeure de Céline. Et rien ne laisse pressentir le génie qui marquera si profondément son époque.






jeudi 14 mars 2019

Louis-Ferdinand Céline, « l'écrivain maudit sort du silence pour raconter Sigmaringen.» Le 22 juin 1957 dans Paris-Match

Le 22 juin 1957, Paris-Match consacre quatre pages 
à Louis-Ferdinand Céline, « l'écrivain maudit» qui, écrit Guillaume Hanoteau*, « sort du silence pour raconter Sigmaringen.»














Guillaume Hanoteau* est né à Paris le 29 avril 1908. 
Avocat au barreau de Paris de novembre 1931 à décembre 1945. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut résistant sous le pseudonyme de "Lombard". Henry Charbonneau, neveu de Joseph Darnand, écrit : « Guillaume Hanoteau roule ses bons gros yeux et trinque gentiment avec les plus compromis de la collaboration, parfois même à la table où le ministre Darnand prend sans façon l'apéritif avec Boubal (le patron du Flore). Dans quelques jours il sera capitaine FFI ! Il n'a pas dû "capitainer" grand-chose ! ». 
En 1945, il est témoin de l'assassinat de l'éditeur Denoël. Deux jours après le crime, Guillaume Hanoteau était jugé par défaut par le conseil de l’Ordre des avocats et radié à l’unanimité.
Guillaume Hanoteau s'oriente alors vers l'écriture et le journalisme. Il rédige pour Marie-Claire une chronique, « Le Paris des Parisiennes » et des articles pour Télé 7 jours et surtout Paris Match, auquel il collabora de 1952 à 1975.
http://www.thyssens.com/04assassinat/temoins/hanoteau.php