mardi 2 juin 2026

Introduction à Lettres des années noires de Céline par Philippe Alméras, Berg International, 1994

Introduction à Lettres des années noires de Céline 

par Philippe Alméras (Berg International, 1994)


Céline était un épistolier inlassable. Jeune, c’est par la lettre qu’il s’est entraîné à l expression. Il écrit aux parents, il écrit aux amies, notamment ses impressions d’Afrique à Simone Saintu par lesquelles s’ébauche une technique de conversion du quotidien sinon un style. Avant que le Voyage paraisse, les lettres à Joseph Garcin enregistrent le nouveau ton, le nouveau style. 



A partir de 1937, de
Bagatelles où il s’exprime à découvert, la lettre devient un moyen d’action. Courte, impérieuse, souvent didactique, c’est le message d’un partisan, d’un maître à penser et elle s’intègre au combat en cours. Ensuite, après l’émigration et le refuge au Danemark, elle devient une défense ou un exutoire. 

Mises bout à bout, toutes ces missives racontent une histoire et elles constituent un guide pour la connaissance de l’homme, préférable à tous les témoignages des proches et des moins proches. Si chaque lettre se modèle sur le destinataire et son rôle dans l’aventure du moment, aucune ne manipule l’événement comme le feront les justifications et les fictions. Il y a des lettres pour séduire, d’autres pour expliquer, d’autres pour se cacher, mais saisies par la myopie du présent aucune ne dissimule autant que les post scripta, les « écrits après » dont Céline a fait la description goguenarde dans sa lettre à La Gerbe de 1941. Quand on veut faire la biographie de Céline, c’est à la correspondance qu’on se fie.


Et c’est de la correspondance que viendront désormais les découvertes qui restent à faire dans la connaissance de Céline. On va publier les lettres envoyées de la prison de Copenhague, sous le couvert de l’avocat Mikkelsen, ou la correspondance de travail adressée à « Mademoiselle Marie », (Marie Canavaggia qui remplace Jeanne Carayon dans la mise au point, « l’édition », au sens anglais, des manuscrits). On a aussi les lettres adressées en Argentine à Robert Le Vigan. Céline arrive à convaincre ce démuni de sa misère profonde, la hantise de la nouille et du carbi à laquelle il serait voué dans la bicoque « louée » . C’est lorsque, inversant la plaisanterie, il adressera à Le Vigan « riche estancero » les copains nécessiteux à prendre en charge qu’interviendra la rupture entre eux.

Ensuite, sans doute, réapparaitront les lettres à George Montandon, l’ethnologue suisse, expert en Russie soviétique et en racisme avec lequel Céline entretient des relations étroites. Ayant échappé à la visite domiciliaire de l’été quarante-quatre, absentes du dossier détenu par le CIDJ, il faut supposer qu’elles ont été emportées en Allemagne par Montandon et conservées par ses filles, réputées « communistes ».

Les correspondances que l’on donne ici s’échelonnent de 1938 à 1947, soit les années cruciales de l’engagement célinien, les années noires. Elles apportent des informations exclusives sur des éléments biographiques que l’on comparera utilement à la transposition à venir (passage d’un château à l’autre, du château Sherz à celui de Sigmaringen) ce qui fournira dutiles indications sur le processus de création. Elles renseignent aussi sur la situation et l’état d’esprit des émigrés de l’après-débarquement dans leurs pérégrinations allemandes ou danoises: Baden Baden, Neu Ruppin, Sigmaringen, Copenhague, les hauts et les bas dun homme qui joue ou écrit sa vie sur plusieurs registres. D’autant que les entretiens avec Paul Bonny, un autre Suisse avec lequel les Destouches renouent au Brenners Park Hotel de Baden, jettent une lumière curieuse sur la vie quotidienne du couple à Sigmaringen. La neutralité du ton cache le point de vue particulier à celui qui travaillait pour la «Botschaft» et rapporte intacts des antipodes les impressions gardées de la principauté dopérette dans laquelle les Allemands avaient concentré méthodiquement leurs Français, hôtes volontaires ou involontaires, tous pris dans la nasse de l’organisation allemande.


Pour la période danoise, celle qui précède l’internement à la « Vestre Faengsel », les renseignements apportés par ces correspondances sont presque uniques. Ayant eu accès au Danemark avec un passeport allemand et grâce à un visa d’entrée accordé par le Dr Best (l’équivalent d’Abetz au Danemark mais qui gouverne directement le Royaume), Céline est coupé de presque tous ses correspondants français. Il a réussi la transition de la libération danoise. Il s’agit de gagner du temps jusqu’à l’apaisement des esprits et de se faire oublier. Il vit dans l’appartement de Karen Marie Jensen, sur le stock d or quil a transporté avant la guerre et qu’il lui a confié. Il écrit aux amis suisses, à Karen en Espagne, à Marie Canavaggia à Paris, à dautres, peut-être. Sa présence au Danemark devient un secret de polichinelle. Un écho de Samedi Soir repris par Politiken le « loge » à Copenhague et le chargé d’affaires français se voit forcé dintervenir. Il déclenche le processus de la demande d’extradition, au titre de l’article 75 réprimant la trahison. C’est un cas unique, comme d’ailleurs la présence de ce Français et il n’aboutira pas, faute de précédent ou de monnaie d’échange. C’est la prison, douce ou dure, l’infirmerie plus que la cellule, mais une horreur de l’enfermement telle qu ’elle va retarder jusqu’en 1951 la solution du retour. Parti le premier, il rentrera le dernier.

Entre temps, il a, par une activité épistolière tous azimuts, transformé le cas Céline en une farce aux multiples protagonistes dont il ressort comme une marionnette brisée. Rapportées de Suisse, les lettres à Henri Poulain secrétaire de rédaction de Je suis partout jusqu’à la démission de Brasillach, nous rappellent quavait préexisté un homme qui avait joué sa vie et sa notoriété sur quelques diagnostics en forme de prophéties : on allait à la guerre et elle serait perdue. Tout était la faute des Juifs, pris comme symboles de tous les maux du temps: mauvais goût, vulgarité, matérialisme. Cette note-là dans le grand déballage des Bagatelles n’avait pas échappé à l’équipe de Je suis partout. Brasillach fait parvenir des offres de collaboration, Céline les repousse. Il n’a sans doute pas oublié les dédains et les dégoûts du critique littéraire envers lui. Quand il veut intervenir dans la vie publique, il le fait par des lettres ouvertes adressées à des correspondants nommément désignés (pour Je suis partout ce seront Lesca ou Poulain). Il y en aura trente et une et onze interviews. Elles sont destinées à divers organes de diverses obédiences sauf celle de Déat, personnellement exécré comme Brasillach. Parmi les lettres à Je suis partout, deux ont été refusées. A l’unanimité de la rédaction et pour cause de délire raciste, disait Lucien Rebatet, dans LHerne. Il les datait de 1943 et on modifiait ainsi les motivations et le contexte. On les donne ici dans leur intégralité et dans leur chronologie exacte. 



Quand Céline propose de couper la France en deux et de former un Sud «suralgérique» et un Nord il serait peut-être possible de reconstruire quelque chose autour de Paris, il ne s’agit pas de rétablir la ligne de démarcation « pour empécher les Narbonnoïdes dégénérés de remonter vers le Nord ». La lettre est du 15 juin 1942. Lordonnance allemande sur le port de l ’étoile jaune vient d’être prise. Céline est en vacances, il a préparé à Paris cette lettre apparemment primesautière. Il s agit de dépasser une mesure qui choque même les « partisans de l’ordre nouveau », en la replaçant dans son contexte : cinquante mille étoiles jaunes ne sont rien dans un pays dont le Sud est profondément « sémitisé ». Il s est renseigné sur les conversions exigées par saint Louis. Le racisme est biologique ou il n’est pas et les gènes du Sud sont tous affectés. La preuve, c est que le régime détesté de la zone « libre » fait saisir à Toulouse les Beaux draps de Céline.

Par cette lettre comme dans d’autres, on saisit sur le vif le double processus de la lettre ouverte ; sous un habillage rigolo, grotesque (quand on les a lues on n’oublie plus les variations sur les narbonnoïdes et les hyspaniotes) un objectif sérieux : dépasser par l excès la mesure inhumaine et faire un pas de plus vers l’ objectif poursuivi, la régénération des pedigrees autour des derniers nordiques français, un Louis Destouches, un Pierre Drieu La Rochelle, ces grands gars blonds aux yeux bleus.

Philippe Alméras

mardi 31 mars 2026

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation impérative Féerie pour une autre fois) présente : « Ah les casseroles ! c'est sa manie ! »

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation impérative 
Féerie pour une autre foisprésente :  
« Ah les casseroles ! c'est sa manie ! » sur une idée de Michel Mouls.


Une trentaine d'occurrences de cet ustensile anodin ponctuent le roman, 

un leitmotiv qui prend une dimension cataclysmique page 310, la casserole devenue outil et menace, passée de manie artistique de bouilleur de seringues du docteur à déglingue furieuse entre les mains d’Ottave !

(Les pages renvoient à l'édition Folio de Féerie pour une autre fois)


P. 50 - Je retrouverais plus le moindre ustensile !... plus une alèse... pas un réchaud... plus une casserole... Imaginez ! 

– Ah les casseroles ! c'est sa manie ! – Mais non ! mais non ! c'est mon art ! bouillir les seringues ! 


P. 51 – Docteur Céline ! docteur ? c'est vous ? demandez-moi tout ce que vous voulez ! dans quelle misère je vous trouve ! c'est effrayant ! c'est effroyable ! j'ai pleins pouvoirs ! tous les pouvoirs ! Allez-y ! Mlle Goering !... Je me présente !... sœur du maréchal !... Allez ! Allez ! n'importe quoi ! 

– Je voudrais une casserole, mademoiselle !
– Ah, je cours ! je vous l'apporte !
Elle se sauve... je l'ai jamais revue...
Ça serait la même chose à la Butte... à Sartrouville... Pierrefitte ou Houilles... mettons que je rentre... – Une casserole !  Ça serait fini !... (Je vous parle après le coup atomique.)
– Je suis M. César en personne ! Je suis Madame la Reine en voilette... qu'est-ce que vous voulez ?
– Une casserole !
– Où qu'il a l'esprit ?... tout de suite outrés !... et pourtant !... « Royaume pour un cheval ! »... ça faisait bien... mais « l'Europe pour une casserole » ?

P. 52 Je les ferais encorner les duchesses ! brûler, déchirer, oui ! casseroles ! poix ! que ça bouille ! chaudrons ! tout ! 


P. 91 je garde que mon cycle !... mes deux cycles !... ma bonne, voilà !... mes deux bonnes pour ouvrir mes portes !... une casserole pour bouillir mes seringues !... tout adonné à ma pratique !... voué donc !... revoué !... appelé nuit... jour !... 


P. 163 Ah, faut que je serre bien Lili... là je vaticine... batifole !... et puis que je l'embrasse... qu'elle soye pas enlevée, emportée !... et qu'elle m'obéisse !...

– Viens chercher Bébert !

Ça peut la décider, Bébert !... c'est le moment !... c'est très le moment ! de ces rafales de ricochets ! surtout sur les fonds de casseroles... on est placés là, on voit... du couloir... y a plus de fenêtre à la cuisine... 


P. 172 Ils sont au-dessous de nous... au « 2e »... en plein dans les bassines, vaisselle... casseroles... ils luttent plus que nous !... ils se battent avec de grosses pièces... au moins trois tables et un bahut ! « Hihan » ! pas de répit ! il repousse ! il balance ! je vous fais grâce des vrooob !... ça arrête pas...


P. 181 il partirait Normance l'énorme ! avec le buffet, les casseroles, vingt-cinq locataires ! et la voûte !... et la porte en fer ! aux nuages ! moi, là, défait, ma gloire en berne !


P. 309-310 J'entends Ottave qui farfouille... ce qu'il pouvait remuer comme casseroles ! ça devait être la cuisine au fond ?...

T'as trouvé un robinet ?

– Oui ! mais il coule plus !

Tac au tac !... ça va !... plus rien coule !... tous les tuyaux sont crevés !... l'immeuble est à sec bel et bien !... haut en bas ! la farce !

– Tu vois pas de bouteilles ?

Qu'il regarde !... retintamarre de casseroles !... il refarfouille !... je réfléchis... je pense... l'idée me vient !... une idée conne... que tout fut projeté par les fenêtres au moment du grand soubresaut... sauf les casseroles !... Pour ça qu'y avait plus que des casseroles !... Eurêka !... y avait qu'à se souvenir de l'immeuble... la manière qu'il avait hoqué ! le terrible branng !... tout ce qu'était sorti par les fenêtres !... d'un coup !... ce torrent de drouilles !... armoires !... broquilles !... buffets !... tapis !... tout à l'avenue !... aux phosphores !... si on s'était cramponnés, nous !... agglutinés !... sous la voûte ! qu'on se serait fait éjecter pareil ! l'immeuble s'était vidé entier... sauf des casseroles ! j'entendais ! la preuve !... peut-être qu'elles étaient venues d'ailleurs ? tombées d'ailleurs ?... d'à côté ?... du dessus ? Ottave farfouillait toujours... des casseroles ! encore des casseroles ! une quincaillerie là-bas au fond !... pire ! à présent ! il cognait !... il entrechoquait des casseroles ! il en avait après quelque chose... pang ! bing ! ping !... le mur ?... une cloison ?... peut-être qu'il forçait un robinet ?... qu'il en avait trouvé un de bon ?... un qui coulait ?...

– Hardi ! hardi !

Oui ! mais ma tête ?... ma tête, soudain ? boire ? si il trouvait ? parfaitement... mais ma tête ?... ma tête ?... si j'avais mal, gisant ainsi ! il me cherchait peut-être un oreiller ?... il allait d'une pièce à l'autre, cognant à grands coups de casseroles !... soif !... et ma tête ? mal à la tête !... c'est pas des façons ! plus mal à la tête que soif ?

– Ottave ! Ottave ! un oreiller !

Faut toujours que je le rappelle à l'ordre !... c'est mieux qu'à boire, un oreiller !... bien préférable ! bien préférable ! je l'entends encore de plus loin... un peu plus loin... zut ! tout au fond !... avec deux casseroles à présent !... deux casseroles !... c'est à un tuyau qu'il en a...

– Ottave ! Ottave ! Fais attention ? Qu'il crève pas le gaz !

– C'est pas le gaz Octave ?

Si il crevait le gaz ?

– Y a plus de gaz Ferdiiin' ! y a plus d'eau ! y a plus rien ! vazerie !

Ça le redouble de rage on dirait !... il y va ! mais plus contre le mur... contre le plafond ! juste au-dessus de lui !... et à deux casseroles il y va ! en force ! pang ! paff ! au-desssus ! c'est chez nous au-dessus je suis certain ! enfin je crois... c'est le « 5e »... il crève le plafond... il l'éventre !... je vois comme il y va !... il crève le plafond !... il sort plein d'étoupe du plafond !... il est passé à travers !... plein de plâtre s'abat, débouline... des carrés comme dans le couloir !... des grands carrés de plâtre ! qu'est-ce qui descend ! joli travail !... et cette poussière !... moi qu'étouffais !...

– Ottave ! Ottave ! t'es dingue ?

Il est possédé ! positif !... il cogne encore...


P. 311 Octave nous rejoint... il cogne plus... il arrive avec ses casseroles... il est tout blanc de la tête aux pieds...


P. 312 Ottave était par là, aussi... il s'impatientait !... positif !... il trouvait qu'on déblagoulait au lieu de faire !

– Et toi tu sais comment descendre ? toi dis ? frénétique ! manche, là ! debout ! tout plâtre ! tout casseroles !


P. 315 – C'est Ottave avec ses casseroles ?... où il a trouvé ces casseroles ? […] c'est pas à respirer comme plâtre !... je crois qu'il tombe encore des plafonds entiers !... des avalanches !... et en plus les fureurs d'Ottave ! maintenant ! il attaque une muraille ! à coups de casserole !

– Ferdin'n' ! Lili !

Je crois qu'il veut qu'on l'aide, qu'on cogne avec lui !... ah, nous voilà !... à la rescousse !... il démantibule un pan de briques !... mais il est grand ouvert, son mur !... grand ouvert !... c'est pour qu'on regarde qu'il nous appelle ?... il veut qu'on regarde ?... qu'on regarde quoi ?... il est grand éventré son mur !... qu'est-ce qu'il y a mis à coups de casserole !... et il tenait déjà pas lerche, son mur !...


samedi 14 mars 2026

Louis-Ferdinand CÉLINE adresse un message au Canard… Un médiocre “alamanièredeux” de Pierre Bénard, rédacteur en chef. (Canard enchaîné du 14 mars 1945)

Louis-Ferdinand CÉLINE adresse un message au Canard… 
Un médiocre “alamanièredeux” de Pierre Bénard, rédacteur en chef.  

(Canard enchaîné du 14 mars 1945)

Nous recevons de Sigmaringen la lettre suivante émanant de Louis-Ferdinand Céline qui, comme notre estimé confrère Le Monde l'a annoncé, vient d'être désigné pour veiller, en l'absence du docteur Ménétrel, sur la santé du Maréchal : 

Oui, mon petit pote, c'est moi qui suis maintenant le toubib de cette peau de fesse étoilée. La nuit que je m'en relève pour mieux rigoler.
Depuis que cette petite fiole de Ménétrel s'est fait encrister, je lui passe la sonde à la vieille cloche. Tu parles d'une partie de plaisir. J'en jouis. Et le jour où il lui faudra des suppositoires, je lui mettrai dans le cul le nez de de Brinon.
Tu palles d'une bande avec laquelle je suis ! On a dû les chasser du casino de Baden parce qu'il y avait parmi eux trop de faux jetons.
Tu me demandes pourquoi j'ai êté avec eux. Parce que j'aime la merde, petite tête.
Et je suis bien servi. J'ai pas à me plaindre, sauf de ce demi-étron de Déat. Mais lui, il a dû étre fait par un constipé.
Remarque que j'aurais pu rester. Je suis aussi mariolle qu'un autre. J'aurais bien obtenu un brevet de Résistance. Si j'écrivais à Je suis Partout c'est, comme tout le monde, histoire de donner des renseignements à de Gaulle.
Pour ce qui est d'avoir des copains, ce frangin·là, il en a maintenant et avec ça, il n'est pas fauché.
Seulement, vois-tu, je croyais, qu'avec ce que t'appelles la Libération, un air nouveau, un air pur soufflerait sur la France.
Or moi, l'air pur, je ne peux pas le piffer.
Il faut que ça pue pour que je respire bien.
J'ai eu tord de me frapper pour ça. Ce n'était qu'un moment, un tout petit moment à passer.
Car ça recommence à puer en France Je le sens d'ici.
Tous les pourris rentrent peu à peu. Les leviers de commande, comme ils disent, qu'ils occupent déjà, pauvre vielle noix.
Les curetons des démocraties populaires peuvent toujours les tremper dans leurs bénitiers. Ça ne peut pas suffire à les décrasser. Surtout qu'on a drôlement l'air de manquer de désinfectant.
C'est pourquoi, t'en fais pas pour moi. Je vais revenir. Avec mon vieux schnock en uniforme, avec cette vielle Pétain. 
On le recevra avec respect et enthousiasme. Et les gâteux de l'Académie lui présenteront leurs cure-dents pour va-de-la-gueule.
De plaisir j'en pète déjà en pensant à ce spectacle. L'apaisement, la charité, qu'ils répètent, tes baveux de sacristie.
Ils reviendront tous, mon pote, et même cet enfoiré d'Abel Bonnard qui est bien le caïd du double jeu parce qu'on ne sait jamais par devant ce qu'il fait par derrière.
Et toi et tes copains, vous les avalerez tous puisque vous n'avez plus la force de les dégueuler, les Frossard, les Bonnet, les Chautemps, les Malvy.
Dans le dos que vous l'avez, mes pauvres collons.
Et vous coucherez, une fois de plus, dans mes beaux draps.
Ceux qu'on ne lave jamais.
Louis-Ferdinand CÉLINE
Nous laissons à M. Louis-Ferdinand Céline toute la responsabilité d'une opinion qui manque évidemment de mesure.                                                                     Pierre BÉNARD
Le commentaire de cette lettre fictive, publié sur le site du Canard, est plus intéressant que le grossier “àlamanièredeux” de Pierre Bénard :

« Dans cette lettre fictive, prétendument écrite par Louis-Ferdinand Céline et publiée dans Le Canard Enchaîné le 14 mars 1945, Pierre Bénard déploie une satire virulente et provocatrice sur la situation politique en France après la Libération. La lettre, pleine d’ironie et de vulgarité, attribue à Céline des opinions et des attitudes extrêmes pour critiquer la réintégration de collaborateurs et l’hypocrisie de certains milieux politiques et intellectuels.

La lettre se situe à Sigmaringen, où certains membres du gouvernement de Vichy et leurs partisans, dont le Maréchal Pétain, s'étaient réfugiés. Le ton est provocateur et vulgaire, accentuant le caractère outrancier et satirique du texte.

Céline, dans cette lettre fictive, se moque de sa propre situation en se désignant comme le médecin de Pétain, qu'il dénigre grossièrement. Il décrit un entourage de collaborateurs comme une bande de tricheurs et de faux jetons, soulignant l'hypocrisie et la corruption de ceux qui ont servi le régime de Vichy. La lettre rejette la réhabilitation des collaborateurs, dépeignant un retour à la vie publique de figures comme Déat et Brinon de manière méprisante. Céline fictif affirme préférer la "merde" et la corruption à l'air pur et renouvelé que la Libération était censée apporter. Le texte exprime un pessimisme profond sur la caacité de la France à se purifier de ses anciens collaborateurs et corrompus. Céline fictif se réjouit de la persistance de la pourriture et prédit que les anciens collaborateurs retrouveront leurs positions de pouvoir.

Il attaque également les nouvelles autorités et intellectuels, les accusant de manquer de force pour réellement purger la société des éléments corrompus. Les démocrates populaires et les membres de l'Académie sont tournés en ridicule pour leur incapacité à véritablement nettoyer la société. L'image de Pétain revenant en France, accueilli avec respect et enthousiasme, est utilisée pour souligner l'absurdité et la trahison de ce retour. L'ironie se poursuit avec la description de la charité chrétienne et l'apaisement, présentés comme des hypocrisies masquant le retour des pourris.

Pierre Bénard utilise la figure de Céline et son style provocateur pour dénoncer ce qu'il perçoit comme la continuité de la corruption et de la trahison dans la société française post-libération. La lettre est un cri de colère contre l'oubli et la réintégration des collaborateurs, accusant les nouvelles autorités de ne pas avoir la force nécessaire pour une véritable épuration. Cette lettre fictive est une œuvre de satire politique visant à critiquer la société française de l'après-guerre et ses contradictions. Elle utilise la figure controversée de Céline pour exprimer une révolte contre l'hypocrisie et la corruption persistantes, offrant une vision sombre et cynique de la situation en France en 1945.

(Source : site du Canard enchaîné)



vendredi 13 mars 2026

« Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

 « Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » 

Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

Les Cahiers Max Jacob Année 2023 23-24 par André Dervals1


Versée au fonds Max Jacob de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, sise à Paris, figure une lettre de Louis-Ferdinand Céline (cote ms JCB C 17). Provenant de la collection de Marguerite Floch, pour le compte de laquelle Max Jacob rassemblait des autographes2, elle présente plusieurs singularités, qui, loin d’épuiser le sujet, apportent de nouveaux éléments d’appréciation des relations entre les deux écrivains. Il s’agit vraisemblablement d’une lettre expédiée de Boulogne en réponse à une lettre de remerciement de Max Jacob, à la réception d’un exemplaire d’hommage du service de presse du deuxième roman de Céline, Mort à crédit (Denoël et Steele). 

  • 1  André Derval est docteur ès lettres modernes (sémiologie des textes) de l’Université Paris 7, directeur des collections de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (2010-2020), directeur de la publication Études céliniennes (1990-2002), secrétaire général du PEN Club français 2022-2023, membre de la Section Arts et Littérature du Conseil international des Archives, jury du Prix Kafka (Prague). Il a publié des études sur Louis-Ferdinand Céline, Samuel Beckett, Remy de Gourmont et Félicité de Lamennais. 
  • 2  Voir SUSTRAC Patricia, « La correspondance reçue par Max Jacob », p. 697-701 de la présente publication. Nous remercions chaleureusement M. François Gibault, ancien président de la Société d’études céliniennes, biographe et ayant droit de l’auteur de son auto- risation de publication ainsi que Mesdames Sylvia Lorant-Colle et Béatrice Saalburg, ayants droit de Max Jacob, de leur bienveillance pour cette publication. Nous remercions également Mme Isabelle Diu, directrice de la BLJD.
Mourlet, Lucette, Bébert et Céline au Danemark en 1949

La correspondance avec Marie Canavaggia, traductrice de l’anglais et secrétaire de Céline, atteste bien d’un séjour de celui-ci à Boulogne du 22 au 25 mai 1936, de retour de Londres et de Cambridge. La lettre de Jacob n’est pas autrement connue, Céline ayant coutume de détruire au fur et à mesure sa correspondance passive. Max Jacob écrit à Jean Fraysse, notamment le 24 mai : « J’ai reçu une lettre de Céline en réponse à la mienne, lettre plutôt douloureuse, nerveuse, flatteuse1. » Les trois adjectifs semblent appropriés même si l’on pourrait ajouter « faussement » à « flatteuse ». 
À cette date, Céline ne se fait plus guère d’illusion sur le sort que la critique va réserver à Mort à crédit, achevé d’imprimer le 8 mai 1936 et mis en vente le 12 mai – l’éditeur Robert Denoël, multiplie les interventions dans la presse littéraire – il ira jusqu’à rédiger et publier une Apologie de Mort à crédit en juillet 1936 – rien n’y fait ; la réception n’est pas à la hauteur des attentes de l’auteur qui avait demandé à ce que soit inscrit sur la bande-annonce de l’ouvrage : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui s’appliquera autant que moi fera aussi bien. J.-S. BACH. » Les soutiens d’hier ne se manifesteront pas, ce qui explique en partie le ton « douloureux, nerveux », désabusé très certainement de l’auteur qu’on lira dans cette lettre. 
Céline avait-il inscrit Max Jacob parmi les destinataires du service ou est-ce le fait de Robert Denoël, qui lui envoie régulièrement des livres ? On ne sait pas. Mais les deux écrivains se connaissaient depuis plusieurs années ; au plus tôt en 1932 ils s’étaient rencontrés chez le docteur Augustin Tuset à Quimper qui tenait, rue Vis, un salon où se retrouvaient les artistes finistériens. Selon le témoignage de son fils aîné, Jean Tuset, les deux hommes quand ils se retrouvaient sous ce toit ami n’échangeaient guère cependant2
L’accueil de Mort à crédit conforte son auteur dans ce qu’il pressent – il demeurera un marginal dans le monde des lettres, celui des « âmes d’élite » auquel, au fil des ans, il portera de moins en moins d’estime. De ce point de vue, « l’erreur » qu’il pointe in fine dans la lettre fait invinciblement penser au passage clôturant le chapitre initial du premier pamphlet antisémite sous sa signature, Bagatelles pour un massacre : « Les critiques se sont toujours inévitablement gourrés... Leur élément c’est l’Erreurs3... » Tout indique au demeurant que les deux écrivains avaient une mésestime réciproque de leurs projets littéraires. 
  • 1  Lettre de Max Jacob à Jean Fraysse datée du 24 mai 1936 (voir Max Jacob and « les feux de Paris », unpublished letters from Max Jacob to Jean Fraysse, corr. présentée par Neal Oxen- haendler, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, coll. University of California Publications in modern philology (vol. 35, n° 4), 1964, p. 221-307 et notamment p. 261). 
  • 2  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, Max Jacob, Jean Moulin, Louis-Ferdinand Céline, Du Lérot, éditeur : Tusson, 2006, p. 49-56. 
  • 3  Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 6.

Docteur Augustin Tuset

Divergents sur de nombreux points, ils partageaient en revanche un grand attachement à la Bretagne et à ses habitants : outre Augustin Tuset et Théophile Briant, tous deux ont entretenu une réelle amitié avec le jeune Jacques Mourlet
1, arrêté pour avoir participé à une filière d’exfiltration pour des aviateurs alliés. Il ira successivement dans les prisons de Quimper, de Brest, de Rennes et enfin de Fresnes, où il sera élargi fin septembre 1941 suite à une intervention de Céline prétextant des raisons médicales2. Attentif aux manifestations du mouvement nationaliste breton, et à un prétendu vestige chanté du paganisme celtique, La Prophétie de Gwench’lann, Céline brocardera volontiers ceux qu’il désigne comme « néo-bardes » : « Si vous ne comprenez pas la question juive alors étudiez-la ! Cessez d’en ragoter à la provinciale cahotiquement et peureusement, couardement (pour ne pas perdre vos lecteurs). Vous n’avez plus ainsi pour néo-bardes celtes ! Des Saint-Pol-Roux ! Et les Jacob ! À pouffer ! » reproche-t-il à l’écrivain breton Henri Pollès le 22 juin 19413. Ce faisant, il exprime à voix haute ce qu’il exprime à demi-mots à l’écrivain et revuiste Théophile Briant (ardent défenseur des écrivains incriminés), au peintre Henri Mahé (lettre de sept. 19414) ou au docteur Tuset (lettre du 10 avril 19475...). Après-guerre, Céline interrogera ce dernier sur une possible installation à Quimper, en dépit du sort tragique de Max Jacob et de son frère, Gaston6. Dans le même esprit, toujours dans la correspondance avec Tuset, une allusion à Henri Hertz7, écrivain ami de Jacob, figure de la résistance en Bretagne, laisse entrevoir que Céline s’informa longuement sur la sociabilité de Jacob.                                                                                                                                       André DERVAL 
  • 1  Voir SUSTRAC Patricia, DICKOW Alexander, « “Je remercie Dieu... de t’avoir rencontré rue Laënnec”. Lettres inédites de Max Jacob à Jacques Mourlet (1939-1944) », CMJ 21-22, p. 495-623 et notamment la lettre du 16 mai 1940, p. 559 dans laquelle Jacob écrit au jeune Mourlet : « J’ai une lettre de Céline où il est dit : “Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public !ˮ En effet je ne connais pas cet ennui. » Cette citation est sans doute faite de mémoire par Jacob car en 1940, la lettre de Céline est déjà en possession de Suzanne Floch, l’autographiste amie de Jacob. 
  • 2  GIBAULT, François, Céline. Troisième partie. Cavalier de l’Apocalypse, Mercure de France, p. 184. 
  • 3  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres [Henri Godard et Jean-Paul Louis, éd], Gallimard,
    Bibliothèque de la Pléiade, n°558, 2009, p. 636-637. 
  • 4  Ibid., p. 649. 
  • 5  Ibid., p. 878. 
  • 6  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, op. cit., p. 37-91 et notamment p. 91 : « Ne pensez-
    vous pas que dans la région on va me rendre responsable de la mort de Max Jacob ? ou de
    celle de son frère ? » 
  • 7  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres, op. cit., p. 1440. 
  • Hôtel Folkestone
  • Boulogne/Mer
  • Cher Max Jacob 
  • Voici un bien précieux et affectueux témoignage. Je n’en suis pas habituellement gâté. Je veux dire par des âmes d’élite.
    Toute vérité se paye cher. Quelle infecte condition [que] la nôtre ! vous le savez – Bénir. Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné. 
  • Heureusement tout cela ne dure guère. L’erreur finit d’elle-même !
    Bien affectueusement 
  • LF Céline