mardi 31 mars 2026

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation impérative Féerie pour une autre fois) présente : « Ah les casseroles ! c'est sa manie ! »

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation impérative 
Féerie pour une autre foisprésente :  
« Ah les casseroles ! c'est sa manie ! » sur une idée de Michel Mouls.


Une trentaine d'occurrences de cet ustensile anodin ponctuent le roman, 

un leitmotiv qui prend une dimension cataclysmique page 310, la casserole devenue outil et menace, passée de manie artistique de bouilleur de seringues du docteur à déglingue furieuse entre les mains d’Ottave !

(Les pages renvoient à l'édition Folio de Féerie pour une autre fois)


P. 50 - Je retrouverais plus le moindre ustensile !... plus une alèse... pas un réchaud... plus une casserole... Imaginez ! 

– Ah les casseroles ! c'est sa manie ! – Mais non ! mais non ! c'est mon art ! bouillir les seringues ! 


P. 51 – Docteur Céline ! docteur ? c'est vous ? demandez-moi tout ce que vous voulez ! dans quelle misère je vous trouve ! c'est effrayant ! c'est effroyable ! j'ai pleins pouvoirs ! tous les pouvoirs ! Allez-y ! Mlle Goering !... Je me présente !... sœur du maréchal !... Allez ! Allez ! n'importe quoi ! 

– Je voudrais une casserole, mademoiselle !
– Ah, je cours ! je vous l'apporte !
Elle se sauve... je l'ai jamais revue...
Ça serait la même chose à la Butte... à Sartrouville... Pierrefitte ou Houilles... mettons que je rentre... – Une casserole !  Ça serait fini !... (Je vous parle après le coup atomique.)
– Je suis M. César en personne ! Je suis Madame la Reine en voilette... qu'est-ce que vous voulez ?
– Une casserole !
– Où qu'il a l'esprit ?... tout de suite outrés !... et pourtant !... « Royaume pour un cheval ! »... ça faisait bien... mais « l'Europe pour une casserole » ?

P. 52 Je les ferais encorner les duchesses ! brûler, déchirer, oui ! casseroles ! poix ! que ça bouille ! chaudrons ! tout ! 


P. 91 je garde que mon cycle !... mes deux cycles !... ma bonne, voilà !... mes deux bonnes pour ouvrir mes portes !... une casserole pour bouillir mes seringues !... tout adonné à ma pratique !... voué donc !... revoué !... appelé nuit... jour !... 


P. 163 Ah, faut que je serre bien Lili... là je vaticine... batifole !... et puis que je l'embrasse... qu'elle soye pas enlevée, emportée !... et qu'elle m'obéisse !...

– Viens chercher Bébert !

Ça peut la décider, Bébert !... c'est le moment !... c'est très le moment ! de ces rafales de ricochets ! surtout sur les fonds de casseroles... on est placés là, on voit... du couloir... y a plus de fenêtre à la cuisine... 


P. 172 Ils sont au-dessous de nous... au « 2e »... en plein dans les bassines, vaisselle... casseroles... ils luttent plus que nous !... ils se battent avec de grosses pièces... au moins trois tables et un bahut ! « Hihan » ! pas de répit ! il repousse ! il balance ! je vous fais grâce des vrooob !... ça arrête pas...


P. 181 il partirait Normance l'énorme ! avec le buffet, les casseroles, vingt-cinq locataires ! et la voûte !... et la porte en fer ! aux nuages ! moi, là, défait, ma gloire en berne !


P. 309-310 J'entends Ottave qui farfouille... ce qu'il pouvait remuer comme casseroles ! ça devait être la cuisine au fond ?...

T'as trouvé un robinet ?

– Oui ! mais il coule plus !

Tac au tac !... ça va !... plus rien coule !... tous les tuyaux sont crevés !... l'immeuble est à sec bel et bien !... haut en bas ! la farce !

– Tu vois pas de bouteilles ?

Qu'il regarde !... retintamarre de casseroles !... il refarfouille !... je réfléchis... je pense... l'idée me vient !... une idée conne... que tout fut projeté par les fenêtres au moment du grand soubresaut... sauf les casseroles !... Pour ça qu'y avait plus que des casseroles !... Eurêka !... y avait qu'à se souvenir de l'immeuble... la manière qu'il avait hoqué ! le terrible branng !... tout ce qu'était sorti par les fenêtres !... d'un coup !... ce torrent de drouilles !... armoires !... broquilles !... buffets !... tapis !... tout à l'avenue !... aux phosphores !... si on s'était cramponnés, nous !... agglutinés !... sous la voûte ! qu'on se serait fait éjecter pareil ! l'immeuble s'était vidé entier... sauf des casseroles ! j'entendais ! la preuve !... peut-être qu'elles étaient venues d'ailleurs ? tombées d'ailleurs ?... d'à côté ?... du dessus ? Ottave farfouillait toujours... des casseroles ! encore des casseroles ! une quincaillerie là-bas au fond !... pire ! à présent ! il cognait !... il entrechoquait des casseroles ! il en avait après quelque chose... pang ! bing ! ping !... le mur ?... une cloison ?... peut-être qu'il forçait un robinet ?... qu'il en avait trouvé un de bon ?... un qui coulait ?...

– Hardi ! hardi !

Oui ! mais ma tête ?... ma tête, soudain ? boire ? si il trouvait ? parfaitement... mais ma tête ?... ma tête ?... si j'avais mal, gisant ainsi ! il me cherchait peut-être un oreiller ?... il allait d'une pièce à l'autre, cognant à grands coups de casseroles !... soif !... et ma tête ? mal à la tête !... c'est pas des façons ! plus mal à la tête que soif ?

– Ottave ! Ottave ! un oreiller !

Faut toujours que je le rappelle à l'ordre !... c'est mieux qu'à boire, un oreiller !... bien préférable ! bien préférable ! je l'entends encore de plus loin... un peu plus loin... zut ! tout au fond !... avec deux casseroles à présent !... deux casseroles !... c'est à un tuyau qu'il en a...

– Ottave ! Ottave ! Fais attention ? Qu'il crève pas le gaz !

– C'est pas le gaz Octave ?

Si il crevait le gaz ?

– Y a plus de gaz Ferdiiin' ! y a plus d'eau ! y a plus rien ! vazerie !

Ça le redouble de rage on dirait !... il y va ! mais plus contre le mur... contre le plafond ! juste au-dessus de lui !... et à deux casseroles il y va ! en force ! pang ! paff ! au-desssus ! c'est chez nous au-dessus je suis certain ! enfin je crois... c'est le « 5e »... il crève le plafond... il l'éventre !... je vois comme il y va !... il crève le plafond !... il sort plein d'étoupe du plafond !... il est passé à travers !... plein de plâtre s'abat, débouline... des carrés comme dans le couloir !... des grands carrés de plâtre ! qu'est-ce qui descend ! joli travail !... et cette poussière !... moi qu'étouffais !...

– Ottave ! Ottave ! t'es dingue ?

Il est possédé ! positif !... il cogne encore...


P. 311 Octave nous rejoint... il cogne plus... il arrive avec ses casseroles... il est tout blanc de la tête aux pieds...


P. 312 Ottave était par là, aussi... il s'impatientait !... positif !... il trouvait qu'on déblagoulait au lieu de faire !

– Et toi tu sais comment descendre ? toi dis ? frénétique ! manche, là ! debout ! tout plâtre ! tout casseroles !


P. 315 – C'est Ottave avec ses casseroles ?... où il a trouvé ces casseroles ? […] c'est pas à respirer comme plâtre !... je crois qu'il tombe encore des plafonds entiers !... des avalanches !... et en plus les fureurs d'Ottave ! maintenant ! il attaque une muraille ! à coups de casserole !

– Ferdin'n' ! Lili !

Je crois qu'il veut qu'on l'aide, qu'on cogne avec lui !... ah, nous voilà !... à la rescousse !... il démantibule un pan de briques !... mais il est grand ouvert, son mur !... grand ouvert !... c'est pour qu'on regarde qu'il nous appelle ?... il veut qu'on regarde ?... qu'on regarde quoi ?... il est grand éventré son mur !... qu'est-ce qu'il y a mis à coups de casserole !... et il tenait déjà pas lerche, son mur !...


samedi 14 mars 2026

Louis-Ferdinand CÉLINE adresse un message au Canard… Un médiocre “alamanièredeux” de Pierre Bénard, rédacteur en chef. (Canard enchaîné du 14 mars 1945)

Louis-Ferdinand CÉLINE adresse un message au Canard… 
Un médiocre “alamanièredeux” de Pierre Bénard, rédacteur en chef.  

(Canard enchaîné du 14 mars 1945)

Nous recevons de Sigmaringen la lettre suivante émanant de Louis-Ferdinand Céline qui, comme notre estimé confrère Le Monde l'a annoncé, vient d'être désigné pour veiller, en l'absence du docteur Ménétrel, sur la santé du Maréchal : 

Oui, mon petit pote, c'est moi qui suis maintenant le toubib de cette peau de fesse étoilée. La nuit que je m'en relève pour mieux rigoler.
Depuis que cette petite fiole de Ménétrel s'est fait encrister, je lui passe la sonde à la vieille cloche. Tu parles d'une partie de plaisir. J'en jouis. Et le jour où il lui faudra des suppositoires, je lui mettrai dans le cul le nez de de Brinon.
Tu palles d'une bande avec laquelle je suis ! On a dû les chasser du casino de Baden parce qu'il y avait parmi eux trop de faux jetons.
Tu me demandes pourquoi j'ai êté avec eux. Parce que j'aime la merde, petite tête.
Et je suis bien servi. J'ai pas à me plaindre, sauf de ce demi-étron de Déat. Mais lui, il a dû étre fait par un constipé.
Remarque que j'aurais pu rester. Je suis aussi mariolle qu'un autre. J'aurais bien obtenu un brevet de Résistance. Si j'écrivais à Je suis Partout c'est, comme tout le monde, histoire de donner des renseignements à de Gaulle.
Pour ce qui est d'avoir des copains, ce frangin·là, il en a maintenant et avec ça, il n'est pas fauché.
Seulement, vois-tu, je croyais, qu'avec ce que t'appelles la Libération, un air nouveau, un air pur soufflerait sur la France.
Or moi, l'air pur, je ne peux pas le piffer.
Il faut que ça pue pour que je respire bien.
J'ai eu tord de me frapper pour ça. Ce n'était qu'un moment, un tout petit moment à passer.
Car ça recommence à puer en France Je le sens d'ici.
Tous les pourris rentrent peu à peu. Les leviers de commande, comme ils disent, qu'ils occupent déjà, pauvre vielle noix.
Les curetons des démocraties populaires peuvent toujours les tremper dans leurs bénitiers. Ça ne peut pas suffire à les décrasser. Surtout qu'on a drôlement l'air de manquer de désinfectant.
C'est pourquoi, t'en fais pas pour moi. Je vais revenir. Avec mon vieux schnock en uniforme, avec cette vielle Pétain. 
On le recevra avec respect et enthousiasme. Et les gâteux de l'Académie lui présenteront leurs cure-dents pour va-de-la-gueule.
De plaisir j'en pète déjà en pensant à ce spectacle. L'apaisement, la charité, qu'ils répètent, tes baveux de sacristie.
Ils reviendront tous, mon pote, et même cet enfoiré d'Abel Bonnard qui est bien le caïd du double jeu parce qu'on ne sait jamais par devant ce qu'il fait par derrière.
Et toi et tes copains, vous les avalerez tous puisque vous n'avez plus la force de les dégueuler, les Frossard, les Bonnet, les Chautemps, les Malvy.
Dans le dos que vous l'avez, mes pauvres collons.
Et vous coucherez, une fois de plus, dans mes beaux draps.
Ceux qu'on ne lave jamais.
Louis-Ferdinand CÉLINE
Nous laissons à M. Louis-Ferdinand Céline toute la responsabilité d'une opinion qui manque évidemment de mesure.                                                                     Pierre BÉNARD
Le commentaire de cette lettre fictive, publié sur le site du Canard, est plus intéressant que le grossier “àlamanièredeux” de Pierre Bénard :

« Dans cette lettre fictive, prétendument écrite par Louis-Ferdinand Céline et publiée dans Le Canard Enchaîné le 14 mars 1945, Pierre Bénard déploie une satire virulente et provocatrice sur la situation politique en France après la Libération. La lettre, pleine d’ironie et de vulgarité, attribue à Céline des opinions et des attitudes extrêmes pour critiquer la réintégration de collaborateurs et l’hypocrisie de certains milieux politiques et intellectuels.

La lettre se situe à Sigmaringen, où certains membres du gouvernement de Vichy et leurs partisans, dont le Maréchal Pétain, s'étaient réfugiés. Le ton est provocateur et vulgaire, accentuant le caractère outrancier et satirique du texte.

Céline, dans cette lettre fictive, se moque de sa propre situation en se désignant comme le médecin de Pétain, qu'il dénigre grossièrement. Il décrit un entourage de collaborateurs comme une bande de tricheurs et de faux jetons, soulignant l'hypocrisie et la corruption de ceux qui ont servi le régime de Vichy. La lettre rejette la réhabilitation des collaborateurs, dépeignant un retour à la vie publique de figures comme Déat et Brinon de manière méprisante. Céline fictif affirme préférer la "merde" et la corruption à l'air pur et renouvelé que la Libération était censée apporter. Le texte exprime un pessimisme profond sur la caacité de la France à se purifier de ses anciens collaborateurs et corrompus. Céline fictif se réjouit de la persistance de la pourriture et prédit que les anciens collaborateurs retrouveront leurs positions de pouvoir.

Il attaque également les nouvelles autorités et intellectuels, les accusant de manquer de force pour réellement purger la société des éléments corrompus. Les démocrates populaires et les membres de l'Académie sont tournés en ridicule pour leur incapacité à véritablement nettoyer la société. L'image de Pétain revenant en France, accueilli avec respect et enthousiasme, est utilisée pour souligner l'absurdité et la trahison de ce retour. L'ironie se poursuit avec la description de la charité chrétienne et l'apaisement, présentés comme des hypocrisies masquant le retour des pourris.

Pierre Bénard utilise la figure de Céline et son style provocateur pour dénoncer ce qu'il perçoit comme la continuité de la corruption et de la trahison dans la société française post-libération. La lettre est un cri de colère contre l'oubli et la réintégration des collaborateurs, accusant les nouvelles autorités de ne pas avoir la force nécessaire pour une véritable épuration. Cette lettre fictive est une œuvre de satire politique visant à critiquer la société française de l'après-guerre et ses contradictions. Elle utilise la figure controversée de Céline pour exprimer une révolte contre l'hypocrisie et la corruption persistantes, offrant une vision sombre et cynique de la situation en France en 1945.

(Source : site du Canard enchaîné)



vendredi 13 mars 2026

« Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

 « Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » 

Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

Les Cahiers Max Jacob Année 2023 23-24 par André Dervals1


Versée au fonds Max Jacob de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, sise à Paris, figure une lettre de Louis-Ferdinand Céline (cote ms JCB C 17). Provenant de la collection de Marguerite Floch, pour le compte de laquelle Max Jacob rassemblait des autographes2, elle présente plusieurs singularités, qui, loin d’épuiser le sujet, apportent de nouveaux éléments d’appréciation des relations entre les deux écrivains. Il s’agit vraisemblablement d’une lettre expédiée de Boulogne en réponse à une lettre de remerciement de Max Jacob, à la réception d’un exemplaire d’hommage du service de presse du deuxième roman de Céline, Mort à crédit (Denoël et Steele). 

  • 1  André Derval est docteur ès lettres modernes (sémiologie des textes) de l’Université Paris 7, directeur des collections de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (2010-2020), directeur de la publication Études céliniennes (1990-2002), secrétaire général du PEN Club français 2022-2023, membre de la Section Arts et Littérature du Conseil international des Archives, jury du Prix Kafka (Prague). Il a publié des études sur Louis-Ferdinand Céline, Samuel Beckett, Remy de Gourmont et Félicité de Lamennais. 
  • 2  Voir SUSTRAC Patricia, « La correspondance reçue par Max Jacob », p. 697-701 de la présente publication. Nous remercions chaleureusement M. François Gibault, ancien président de la Société d’études céliniennes, biographe et ayant droit de l’auteur de son auto- risation de publication ainsi que Mesdames Sylvia Lorant-Colle et Béatrice Saalburg, ayants droit de Max Jacob, de leur bienveillance pour cette publication. Nous remercions également Mme Isabelle Diu, directrice de la BLJD.
Mourlet, Lucette, Bébert et Céline au Danemark en 1949

La correspondance avec Marie Canavaggia, traductrice de l’anglais et secrétaire de Céline, atteste bien d’un séjour de celui-ci à Boulogne du 22 au 25 mai 1936, de retour de Londres et de Cambridge. La lettre de Jacob n’est pas autrement connue, Céline ayant coutume de détruire au fur et à mesure sa correspondance passive. Max Jacob écrit à Jean Fraysse, notamment le 24 mai : « J’ai reçu une lettre de Céline en réponse à la mienne, lettre plutôt douloureuse, nerveuse, flatteuse1. » Les trois adjectifs semblent appropriés même si l’on pourrait ajouter « faussement » à « flatteuse ». 
À cette date, Céline ne se fait plus guère d’illusion sur le sort que la critique va réserver à Mort à crédit, achevé d’imprimer le 8 mai 1936 et mis en vente le 12 mai – l’éditeur Robert Denoël, multiplie les interventions dans la presse littéraire – il ira jusqu’à rédiger et publier une Apologie de Mort à crédit en juillet 1936 – rien n’y fait ; la réception n’est pas à la hauteur des attentes de l’auteur qui avait demandé à ce que soit inscrit sur la bande-annonce de l’ouvrage : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui s’appliquera autant que moi fera aussi bien. J.-S. BACH. » Les soutiens d’hier ne se manifesteront pas, ce qui explique en partie le ton « douloureux, nerveux », désabusé très certainement de l’auteur qu’on lira dans cette lettre. 
Céline avait-il inscrit Max Jacob parmi les destinataires du service ou est-ce le fait de Robert Denoël, qui lui envoie régulièrement des livres ? On ne sait pas. Mais les deux écrivains se connaissaient depuis plusieurs années ; au plus tôt en 1932 ils s’étaient rencontrés chez le docteur Augustin Tuset à Quimper qui tenait, rue Vis, un salon où se retrouvaient les artistes finistériens. Selon le témoignage de son fils aîné, Jean Tuset, les deux hommes quand ils se retrouvaient sous ce toit ami n’échangeaient guère cependant2
L’accueil de Mort à crédit conforte son auteur dans ce qu’il pressent – il demeurera un marginal dans le monde des lettres, celui des « âmes d’élite » auquel, au fil des ans, il portera de moins en moins d’estime. De ce point de vue, « l’erreur » qu’il pointe in fine dans la lettre fait invinciblement penser au passage clôturant le chapitre initial du premier pamphlet antisémite sous sa signature, Bagatelles pour un massacre : « Les critiques se sont toujours inévitablement gourrés... Leur élément c’est l’Erreurs3... » Tout indique au demeurant que les deux écrivains avaient une mésestime réciproque de leurs projets littéraires. 
  • 1  Lettre de Max Jacob à Jean Fraysse datée du 24 mai 1936 (voir Max Jacob and « les feux de Paris », unpublished letters from Max Jacob to Jean Fraysse, corr. présentée par Neal Oxen- haendler, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, coll. University of California Publications in modern philology (vol. 35, n° 4), 1964, p. 221-307 et notamment p. 261). 
  • 2  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, Max Jacob, Jean Moulin, Louis-Ferdinand Céline, Du Lérot, éditeur : Tusson, 2006, p. 49-56. 
  • 3  Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 6.

Docteur Augustin Tuset

Divergents sur de nombreux points, ils partageaient en revanche un grand attachement à la Bretagne et à ses habitants : outre Augustin Tuset et Théophile Briant, tous deux ont entretenu une réelle amitié avec le jeune Jacques Mourlet
1, arrêté pour avoir participé à une filière d’exfiltration pour des aviateurs alliés. Il ira successivement dans les prisons de Quimper, de Brest, de Rennes et enfin de Fresnes, où il sera élargi fin septembre 1941 suite à une intervention de Céline prétextant des raisons médicales2. Attentif aux manifestations du mouvement nationaliste breton, et à un prétendu vestige chanté du paganisme celtique, La Prophétie de Gwench’lann, Céline brocardera volontiers ceux qu’il désigne comme « néo-bardes » : « Si vous ne comprenez pas la question juive alors étudiez-la ! Cessez d’en ragoter à la provinciale cahotiquement et peureusement, couardement (pour ne pas perdre vos lecteurs). Vous n’avez plus ainsi pour néo-bardes celtes ! Des Saint-Pol-Roux ! Et les Jacob ! À pouffer ! » reproche-t-il à l’écrivain breton Henri Pollès le 22 juin 19413. Ce faisant, il exprime à voix haute ce qu’il exprime à demi-mots à l’écrivain et revuiste Théophile Briant (ardent défenseur des écrivains incriminés), au peintre Henri Mahé (lettre de sept. 19414) ou au docteur Tuset (lettre du 10 avril 19475...). Après-guerre, Céline interrogera ce dernier sur une possible installation à Quimper, en dépit du sort tragique de Max Jacob et de son frère, Gaston6. Dans le même esprit, toujours dans la correspondance avec Tuset, une allusion à Henri Hertz7, écrivain ami de Jacob, figure de la résistance en Bretagne, laisse entrevoir que Céline s’informa longuement sur la sociabilité de Jacob.                                                                                                                                       André DERVAL 
  • 1  Voir SUSTRAC Patricia, DICKOW Alexander, « “Je remercie Dieu... de t’avoir rencontré rue Laënnec”. Lettres inédites de Max Jacob à Jacques Mourlet (1939-1944) », CMJ 21-22, p. 495-623 et notamment la lettre du 16 mai 1940, p. 559 dans laquelle Jacob écrit au jeune Mourlet : « J’ai une lettre de Céline où il est dit : “Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public !ˮ En effet je ne connais pas cet ennui. » Cette citation est sans doute faite de mémoire par Jacob car en 1940, la lettre de Céline est déjà en possession de Suzanne Floch, l’autographiste amie de Jacob. 
  • 2  GIBAULT, François, Céline. Troisième partie. Cavalier de l’Apocalypse, Mercure de France, p. 184. 
  • 3  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres [Henri Godard et Jean-Paul Louis, éd], Gallimard,
    Bibliothèque de la Pléiade, n°558, 2009, p. 636-637. 
  • 4  Ibid., p. 649. 
  • 5  Ibid., p. 878. 
  • 6  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, op. cit., p. 37-91 et notamment p. 91 : « Ne pensez-
    vous pas que dans la région on va me rendre responsable de la mort de Max Jacob ? ou de
    celle de son frère ? » 
  • 7  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres, op. cit., p. 1440. 
  • Hôtel Folkestone
  • Boulogne/Mer
  • Cher Max Jacob 
  • Voici un bien précieux et affectueux témoignage. Je n’en suis pas habituellement gâté. Je veux dire par des âmes d’élite.
    Toute vérité se paye cher. Quelle infecte condition [que] la nôtre ! vous le savez – Bénir. Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné. 
  • Heureusement tout cela ne dure guère. L’erreur finit d’elle-même !
    Bien affectueusement 
  • LF Céline  

mercredi 11 mars 2026

ARTAUD-CÉLINE le tête-à-tête des enragés par Philippe Bordas dans Art Press 541 de mars 2026

ARTAUD-CÉLINE, le tête-à-tête des enragés
par Philippe Bordas dans Art Press 541 de mars 2026


À la fin de l’année 1936, les deux grands plasmateurs du verbe français, Antonin Artaud (1896-1948) et Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), se croisent lors d’un repas organisé chez leur éditeur.

Dans Art Press 541 de mars 2026 


Lors de leur unique rencontre, Joyce s’était plaint de sa vue, Proust de son ventre. Joyce ne connaissait pas les ducs cités par Marcel ; Proust n’avait pas lu Ulysses (1920), le pavé de Jimmy. Les génies se frôlent en asymptote et ne se joignent pas. Louis-Ferdinand Céline et Antonin Artaud se sont coudoyés lors dun dîner sans que naisse meilleure fraternité. Ils sont alors publiés par le même éditeur, Denoël & Steele. En pleine fièvre du Front Populaire, vers le mois de décembre, le jeune Bernard Steele a organisé au 21, rue de Pontoise, à Montmorency, un repas littéraire où sont conviés son associé Robert Denoël et quatre auteurs de la maison, Artaud, Céline, Robert Desnos, venu avec sa muse Youki, et Charles Braibant, homme de lettres en vue. Il y a également un touche-à-tout romancier, dessinateur et scénariste, Carlo Rim. En mars, Céline a publié Mort à crédit. C’est la curée. Les critiques sabattent, calomnieuses de l’homme et de son style « ordurier». Céline a réformé la syntaxe et le chant, il s’est aventuré plus loin que dans Voyage au bout de la nuit !1932). Il est vide, meurtri que son effort fabuleux ne soit pas apprécié. Le bandeau qui ceint l’ouvrage est une citation de Bach : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui sappliquera autant que moi fera aussi bien. » C’est un aveu de modestie et une provocation. Céline ne tient debout que par lobsession du corps léger, cet amour naissant pour Lucette, sa belle danseuse, I’ Ariel brune devenue son espoir de vie. Pour elle, il vient d’écrire un livret, la Naissance d’une fée. Aucune troupe n’en veut. Il a sollicité George Auric, Abel Gance, Igor Stravinsky, aux Ballets de Monte-Carlo. En vain. Céline entre en paranoïa. C’est dans ces mois que tout bascule. Il se persuade dun complot politico-littéraire dirigé contre lui, son style, son criterium de légèreté. Ce ballet refusé sera le motif de son antisémitisme dans Bagatelles pour un massacre (1937).



DEUX INSURGÉS

À ce dîner entre lettrés, l’un des seuls où il se soit montré, Céline arrive dans un état de méfiance universelle : il revient juste d’URSS, dégoûté du mensonge communiste, sitôt publiant son premier pamphlet, Mea culpa, autopsie à cru de limposture des Soviets (paru en décembre 1936, au moment de ce souper) ; Céline arrive dans un état de méfiance particulière : l’argent de ses livres rentre mal et il soupçonne son éditeur juif, parce qu’il est juif, Bernard Steele, de truquer ses comptes - des « faux notoires et tarabiscotés ». Céline est encore grand et bel homme. Il a 42 ans. Il est médecin le jour, il écrit la nuit. Ce nest pas le vieillard décati cerné de chiens des hauts de Meudon - son chromo fignolé de retour d’exil. Antonin Artaud na que 40 ans, mais il est saccagé, vieilli avant terme par la misère et l’opium. Il débarque du Mexique, envouté d’un ailleurs, un reste de peyotl dans le sang. Il a trouvé dans la tribu des Tarahumaras la « civilisation spasmodique » qui s’accorde à sa quête. Ses hôtes ont publié Héliogabale (1934). Artaud sort de désintoxication et use ses jours entre la mise au net du Théâtre et son double, promis à Gallimard, et les discussions alcoolisées, au Dôme ou à la Coupole, avec Roger Blin, André Derain, avec Desnos et les poètes nourris de fumées. Le premier promis à l’aliénation, le second maléficié par l’antisémitisme, Artaud et Céline sont invisibles l’un à l’autre. Artaud ne perçoit-il en Céline qu’un fort en bouche? Un long lascar, voyou et braillard, sans la moindre retenue ? Céline discerne-t-il en Artaud autre chose que l’acteur fameux d’Abel Gance et Dreyer, un ancien de la bande à Breton, un freluquet versé en poésie, bref un passif qui, au surplus, a joué le rôle du juif errant ? Se sont-ils jamais lus ? Artaud ramassait tous les livres gratuits laissés à disposition par l’ami Denoël, les Céline inclus. line ne lisait rien des contemporains, mais chiait sur tous les écriveurs, à gros flots et d’équanime façon.

L’un et l’autre ont à ce point brisé le cadran, tordu les aiguilles, que l’azimut commun ne se laisse pas voir. Ce sont pourtant eux les vitalistes supérieurs, les hauts rythmiciens, les plus fins démanteleurs et résurrecteurs de la syntaxe française qui dînent à la même table en ce soir de l’année 1936. Deux insurgés en guerre contre les gens de lettres si dédaigneux des vérités organiques et de la langue du corps. Deux êtres désancrés de la société, atteint d’une répulsion totale envers la langue morte des littérateurs de métier.

Pour opposés qu’ils semblent à cette chic tablée, parée d’argent poli et de lins fins, ils sont tous deux beaux gosses, inscrits dans l’âge mûr, intenses et secs devant les verres de cristal, l’un haut et large aux épaules, adulé des femmes, l’autre maigrelet, mais préemppar le cinéma et les arts factices de la duction ; l’un rusé et baiseur, l’autre pur et vierge quasiment.

VÉRITÉ DU MAL

À y vérifier de plus près, il apparaît que Céline et Artaud se frôlent comme deux maudites comètes depuis la naissance. Nés à même latitude, Céline en 1894, Artaud en 1896, ils ont été langés à même République troisième, celle des moustaches lissées au fer à friser de laiton nickelé ; l’un sous Jean Casimir Perier, l’autre sous Félix Faure, avant que leur cursus de petits populos sans argent ne les projette - comme Breton, Aragon et Masson aux glaises froides des tranchées à cloaques de la Grande Guerre. Après leurs infernaux cursus militaires - Ferdinand rafalé durant l’héroïque mission, hussard (sic) prolo à cheval, physiquement diminué aux trois-quarts et rapatrié illico vers le Val-de-Grâce ; Antonin réformé maintes fois -, les deux écriveurs réunis chez Denoël suivent le même pointillé biographique rebutant. Ces êtres sans soutien ni famille de force salvatrice ont vu la charpie de l’hosto militaire, les sutures bâclées et les amputations hâtives promises aux êtres de rien, les gueules cassées au front et les cerveaux réduits à folie et bouillie d’angoisses - bref, tout l’opéra noir des hurlements humains. Les deux ont survécu à tâtons, sans boussole, suivi l’itinéraire traumatique des enfants de peu, happés au délire guerrier par le Grand Capital, cette âme néfaste, diablesse, tentaculaire, s’amusant des charniers à ouvriers et du mitraillage en série des naïfs paysans. Ils savent communément le vrai nom du Maître Sanglant, planqué au Palais de la Gouvernance. Aussi fantasment-ils la rité du Mal. Tous deux savent nommer cet invisible et très réel cartel des hauts possédants s’indifférant des massacres machiniques gis,  avec ce seul dessein de mettre à bas, par gaz et poudres, les révoltés politiques, ces anarchistes et socialistes qui grossissaient les rangs, de Seine à Rhin, entre Paris et Berlin.

Cette soudaine brutalisation du monde occidental, par flammes et foudres, chimies et asphyxies, des petits peuples emportés dans la boucherie, implique, après l’armistice de 1918, une nouvelle hygiène mentale. Céline, fourbe et culpabilisateur, sans cesse sannonçant détruit et trépané. réclame, plein de ressentiment, un statut prophétique d’Annonciateur du Mal. Fort de sa thèse sur le médecin sauveur Ignace Philippe Semmelweis, il se rêve en Grand Hygiéniste de cette civilisation malade. Artaud, si faible et souffrant. se pense proche de Jésus-Christ et de lagonistique du Crucifié, frère de rédemption des réprouvés, au seul soutien d’une pureté biblique et d’une chasteté renforcée par la plongée mystique et le début de folie.

LANGUE DE FEU

Céline et Artaud pensent se guérir de la destruction corporelle instaurée dans l’enfer des tranchées par une écriture charnelle restaurant le corps souffrant meurtri à haut degré. Ce sont des amoureux du vivant et de la poésie organique; ils ont remisé lancienne littérature des idées et de la morale, tout le fatras ranci de l’entre-deux-guerres, au profit d’une épopée corporelle sans précédent. Artaud n’envisage de libération que par l’exponentiel débridement d’un théâtre total, une exemption des vindictes sociales par la transe scénique. Quant à lui, Céline fantasme un Éden gymnique peuplé de ballerines musclées. Son poème rêvé nest que de chairs vivantes, graciles et mobiles, subtiles dans l’entrain. Somme toute, les deux anarchistes invités mondainement chez les Denoël espèrent chacun un art littéraire neuf, une même langue rhythmique soumise à la sanguinité et nervosité profondes de l’humain.

Alors qu’Artaud s’effraie des chairs femelles, Céline ne parle que gambettes et entrechats. Il se plaint que Naissance dune fée a été refusé aux Ballets de Monte-Carlo par René Blum, le frère de Léon, chef du gouvernement. Quand Céline ajoute quil aurait dû signer son livret d’un nom juif pour être joué, une convive rétorque posément qu’elle est juive et apprécie beaucoup Léon Blum

Le dessinateur Carlo Rim rapporte la scène:

« Il [Céline] la regarde gentiment, éclate de rire.

- Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite, je suis anti-tout, voilà.

Antonin Artaud, qui na pas encore dit un mot, s’échauffe brusquement:

- Je suis comme vous, un homme en colère !

Céline hausse les épaules. Son œil s’est éteint.

- Faut encore aimer la vie pour se foutre en colère. Est-ce que j’aime la vie ? C’est trop plein de cons, la vie.

Artaud lui lance, péremptoire:

- Oui, vous aimez la vie!

Céline rigole et concède :

- C’est vrai, j’aime la vie. »

La rencontre entre le faux trépané et le schizoïde authentique s’achève sur ce moule sonore du mot « vie ». Au-delà du volcanisme expressif qui d’évidence lie ces hauts

connaisseurs du Mal, ils sont tous deux sur le point de virer prophètes des noirs dâme. Ce sont des éruptifs et magnifiques comédiens, Céline nétant pas le dernier. Ils nécrivent pas par vocation, mais œuvrent au vif, bercés au lancinement des musiques internes : ils ont « payé pour voir ». Peut-être ignorent-ils, tous deux grands dégoûtés de la médecine, quun homme fait le lien entre eux. C’est le docteur Ferdière, collègue de Céline au dispensaire de Clichy, celui qui, sur la recommandation de Desnos, va faire interner le poète en zone libre, à l’hôpital psychiatrique de Rodez en février 1943. Et le mettre sous électrochocs. Quelques mois après ce repas, Céline et Artaud vont sombrer dans leurs délires respectifs, haine et folie, la nouvelle guerre haussant tout. Deux écorchés que la mort guette, qui vont finir en claustration et se consumer, physiquement se ruiner, selon un même rite propitiatoire - deux corps en lambeaux, offerts à lobsession d’une langue de feu.