vendredi 11 juin 2021

Céline par les deux cornes à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard

Céline par les deux cornes

par Michka Assayas dans Libération du 29 décembre 1994
à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard. Gallimard, 143 pp.

Le «scandale» de Céline est double car on ne peut ni séparer l'écrivain 
de l'antisémite, ni annuler l'un par l'autre. L'essai de Henri Godard permet de sortir de ce dialogue de sourds.

Caricature de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline pour le pris Goncourt

L'œuvre de Céline a au moins un point commun avec la Bible: celui d'avoir suscité presque autant de commentateurs que de lecteurs. Jugements, opinions, gloses, interprétations: tout le monde commente cette oeuvre, même ceux qui ne la lisent pas. L'exégèse célinienne est devenue un genre littéraire à part entière, et Céline un sujet de polémique qui ne lasse toujours pas. Certains voient en lui, à juste titre, l'incarnation de la littérature considérée comme un absolu, sans comptes à rendre à rien ni à personne; d'autres, à non moins juste titre, le considèrent comme un raciste et un antisémite d'autant plus injustifiable qu'il a mis son talent d'écrivain au service de ces pulsions odieuses. La plupart louvoient, pas trop fiers, prenant ce qui leur plaît, occultant ce qui les gêne. Pas mal en ont fait l'expérience: parler de Céline tourne vite au dialogue de sourds, au propre comme au figuré, d'ailleurs, tant les cris sont rapides à fuser. C'est dire à quel point le livre d'Henri Godard est bienvenu. Il devrait être lu en préalable par tous ceux qui prétendent avoir une discussion sur Céline. C'est un bonheur de débrouiller tout un écheveau de malentendus et de questions mal posées en la compagnie d'un homme qui, sans la moindre complaisance pour son sujet, met son expérience des textes ­ il travaille depuis vingt ans à établir l'édition complète des romans pour la Bibliothèque de la Pléiade ­, sa clarté de pédagogue et son amour exigeant de la littérature au service de ce débat décourageant qu'il aurait aussi bien pu ignorer, abrité derrière sa neutralité d'universitaire.
On tourne en rond indéfiniment avec Céline, expose Henri Godard. Que l'on cherche à minorer son antisémitisme par sa qualité de «grand écrivain», ou, inversement, qu'on lui dénie cette qualité en exhibant les preuves de son antisémitisme, on s'égare de la même façon. Il est sûrement très arrangeant dans une perspective «politiquement correcte» de partir du principe qu'un grand écrivain ne saurait être un antisémite ou qu'un antisémite ne saurait être un grand écrivain, malheureusement, ça ne tient pas debout. Et, plus fâcheusement, ça vide de leur contenu les notions d'«antisémite» et de «grand écrivain» que l'on ânonne sans réfléchir à propos de Céline. Le «scandale», pose Henri Godard, est inhérent à Céline: on fausse tout à le nier. Il n'existe qu'une seule façon de prendre Céline: de face, par les ­ deux ­ cornes. Et admettre qu'il est aussi prodigieux dans l'art littéraire que dans l'expression du racisme et de l'antisémitisme. Encore importe-t-il de dire pourquoi et comment, et à quoi nous avance d'éclairer un aspect par l'autre.
Pour ce qui est du racisme et de l'antisémitisme, Godard met les choses au point. Evidemment, lorsqu'on lit, dans Bagatelles pour un massacre, que Racine, Louis XV et le pape étaient juifs, on est tenté de se dire que tout ça n'est pas sérieux. Il est certain que Céline n'a rien de commun avec l'antisémitisme logique et raisonneur des nazis et de leurs sympathisants français: il «écrit noir sur blanc, dans un livre qu'il publie, ce que Drieu réserve à son journal intime, ce que d'autres écrivent sur les murs sous forme de graffiti ou profèrent dans la rue». 
Cela n'amenuise pas son antisémitisme, loin de là. Exprimé sur un ton badin et rigolard, naturel et authentique dans son expression, le racisme de Céline passe comme une lettre à la poste auprès de ses lecteurs, pour qui l'outrance est une forme naturelle du discours. N'est-ce pas ainsi que les pulsions racistes ou antisémites prennent corps dans les cours d'immeuble, les bistrots, les ateliers, les bureaux: avec des exagérations délirantes, des ordures, des injures, des vociférations, et de prétendus arguments logiques empruntés à une information déformée, entendue trois semaines avant par le collègue qui lui-même le tient de source sûre de son gendre, etc.? Le racisme de Céline «jette le masque», avouant naïvement et sans retenue son fond irrationnel et délirant. Henri Godard a bien raison de «rêver d'un temps où les esprits auraient atteint un point de maturité tel qu'au lieu de craindre que la lecture de ces pages soit une incitation, on puisse au contraire en attendre un effet de dissuasion».
Henri Godard soutient qu'il est difficile, voire impossible, d'établir des liens entre la littérature de Céline et l'antisémitisme de l'homme, aussi réel et profond soit-il. Déjà, le racisme est absent de ses romans. Dans un passage fameux du Voyage, Céline nie l'existence d'une race française, parlant de malheureux chassés des quatre coins du monde, arrêtés là parce que la mer les empêchait d'avancer. Les personnages de juifs qu'il met en scène dans ses livres sont présentés de façon complexe, ni plus ni moins positive, en tout cas, que ceux des «Aryens». Godard va plus loin: pour lui, tout l'effort artistique de Céline le conduit dans un sens opposé à celui du racisme. En réalisant un effort stylistique inédit sur la langue parlée, en situant pour la première fois au XXe siècle, au coeur du roman, le corps et la mort qui le ronge ­ une mort présente sous la forme de la guerre, de la maladie, de la tentation suicidaire ­, Céline a montré qu'il n'existait pas de «race des seigneurs»: dans l'humanité, il n'y a que des condamnés à mort, et, à divers degrés, des «exclus», des pauvres types, des malades, tous dignes, en tout cas, de compassion. Le vociférateur raciste des pamphlets s'arrête à la porte des romans, comme si une voix intérieure lui intimait le silence. Chez Céline, le racisme est, ni plus ni moins, ce qu'il est chez tout homme: une énigme, une pulsion sauvage, quelque chose d'animal qui vous ronge, et dont vous ne vous défaites qu'en la refoulant, ou bien, comme Céline l'a fait, en l'expulsant comme un furieux. C'est la thèse d'Henri Godard: après avoir mis au point, dans ses romans, un outil stylistique où «les ponts coupés avec tout réalisme et même avec tout souci de vraisemblance et de crédibilité» conduisent à «l'adoption d'une esthétique de l'exagération» et de «la violence comme principe d'écriture», Céline n'a pu résister à la tentation de le mettre au service de ses obsessions les plus basses dans l'unique but de les calmer. En ce sens, les pamphlets sont les «sous-produits» des romans, et non l'inverse. Et Godard a raison de rappeler qu'il n'y a pas de mépris de l'homme dans les romans de Céline, mais au contraire un idéal bafoué, un pessimisme toujours à vif qui ne porte pas les germes du racisme.
Le scandale de Céline, c'est sans doute que l'ignoble ait été le propre d'un homme qui ressemblait pourtant à chacun de nous. Regarder Céline en face, c'est se rappeler que chaque homme porte peut-être en lui l'aptitude à mettre ce qu'il a de meilleur au service de ce qu'il a de pire. La volonté d'être exclusivement bon, l'angélisme actuel ­ dont on sait ce qu'ils cachent comme aveuglement et refus de voir le mal autour de soi comme en soi ­ sont, en la personne de Céline, dégonflés comme des baudruches. Là est le scandale, et il passe de loin le seul exemple de Céline.

Michka ASSAYAS

mercredi 9 juin 2021

Un personnage célinien : Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D'Un Château l'autre

De tous les personnages maudits qu'a pu générer l'histoire contemporaine, Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D’Un Château l'autre de Louis-Ferdinand Céline, est certainement l'un des plus méprisés, sinon méprisables.


Le fondateur du Front Franc, national-socialiste enthousiaste dès 1935, antisémite frénétique, ami intime de l'odieux Julius Streicher, co-fondateur de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, n'a certes rien fait pour s'attirer une quelconque sympathie, voire une certaine compréhension de la part des tenants officiels de la "mémoire" collective.

Pestiféré, même parmi les "ultras" de la Collaboration qui le jugeaient trop. extrémiste, comment Jean Boissel en est-il arrivé là ?

Il avait pourtant été un héros de la Grande Guerre, plusieurs fois décoré, mutilé à 100 %, titulaire de la Légion d'Honneur, architecte talentueux et renommé à la réussite rapide. Il finira, ayant mis sa peau au bout de ses idées, dans la solitude la plus totale et le mépris le plus absolu. Paul-Louis Beaujour, à travers ce destin original, retrace les soixante années de la IIIe République, avec ses scandales à répétition, son immoralité assumée, sa Franc-maçonnerie omniprésente, et ses groupes de pression agressifs, qui n'est pas sans rappeler, évidemment, notre triste conjoncture actuelle.



Alors? Neuneuil? Qui était-il vraiment? Un galeux à furoncles? une misérable canaille? un fléau? un choléra? un sale traitre? un pur salaud? un hystéro de la délation? Pas si simple.

Parce que dans le même temps: c'est lui l'homme de confiance que Celine a choisi pour protéger ses "allaitantes" des centaines de "mâles" désoeuvrés ; convaincu de son fait, il ne se montre pas vraiment intimidé par l'autorité toute "Pilatienne" de Raumnitz, et il n'est pas particulièrement impressionné par la foule hostile qui l'attend en bas de l'escalier. Enfin, reconnaissons qu'il affiche une certaine dignité quand il prend la route de Berlin (!). On pourrait donc dire que malgré tout, Neuneuil reste droit dans ses bottes...

  On apprendra donc, dans ce modeste ouvrage, que Jean (Anselme) Boissel, c'est son vrai nom, n'était pas seulement la caricature qu'en a fait Celine (le Chateau est un roman!), mais qu'il fut un héros plusieurs fois médaillé de la Grande Guerre, un architecte doué et reconnu dont les créations sont aujourd'hui classées, un des rares français à avoir discouru à Nuremberg (en mai 1935), un journaliste extrêmement combatif plusieurs fois emprisonné (dès 1938), un des fondateurs de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme (le 18 juillet 1941), enfin, et surtout, un  furieux théoricien de l'antisémitisme dit biologico-raciste: c'est, entre autre, ce qui le fera condamné à mort en 1946. 

Un homme de conviction, donc, qui mourra pour ses idées, en prison.

Historika Site historique sur les volontaires français de la Waffen-SS 



Boisnières dit Neuneuil

dans Dictionnaire des personnages de Gaël Richard (Du Lérot 2008)


Boisnières-Neuneuil 

Garde à la pouponnière des allaitantes du Fidelis, à Sigmaringen, ce policier borgne, « galeux à furoncles, et "service-service" tient son fichier serré sous son bras. La lettre de dénonciation à Hitler qu'il écrit contre Raumnitz lui vaut une gifle en présence de Céline. Ce personnage de collaborateur fanatique et borgne serait une transposition du journaliste et militant d'extrême droite Jean Anselme, dit Boissel (1891-1951) : architecte, mutilé de la Grande Guerre, cet ancien combattant antisémite fasciné par le nazisme avait fondé en 1936 le Racisme International Fascisme, qu'il dota d'un hebdomadaire Le Réveil du peuple. Arrêté sur ordre de Daladier en octobre 1939 avec Laubreaux et Lesca, libéré le 10 juillet 1940, il reconstitua son mouvement, le Front franc, et participa aux grandes manifestations racistes de la collaboration parisienne. Arrêté à la Libération, il fut condamné à mort par la cour de justice de la Seine le 28 juin 1946. Sa peine est commuée en emprisonnement: il meurt la veille d'être libéré le 19 octobre 1951. Comme Céline, il fut pressenti par Abetz pour le poste de Commissaire aux Questions juives, comme l'atteste

une note de 1941 adressée au conseiller de légation Zeitschel, produite au procès de Nuremberg. Le Réveil du peuple publia le 1er mai 1942 une lettre de Céline à Jean Drault, auteur d'une Histoire de l'antisémitisme qui mentionne favorablement les pamphlets et deux critiques mitigées de Guignol's band en 1944. 

Bibliographie: Céline 2 - Cointet.

D'un château l'autre 199-204.


Boisnières dit Neuneuil dans D'Un château l'autre


Il y tient !... je regarde d’ abord la signature... Boisnières... je connais ce Boisnières, il a la garde des « allaitantes » au Fidelis... la pouponnière du Fidelis... c’est lui qu’empêche qu’il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et 

les « bourmans » du Fidelis... ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu’ont absolument plus rien à foutre, repliés de toutes les Préfectures... Boisnières dit Neuneuil est « de garde à la pouponnière »... policier de confiance !... « que personne pénètre ! » Neuneuil et ses fiches !... il a un fichier: trois mille noms! il y tient comme à sa prunelle !... les fifis lui ont pris l’autre œil, combat au maquis ! vous dire s’il peut être de confiance !... je veux pas lire sa lettre, J’ai pas le temps !... je connais un peu le Boisnières-Neuneuil ! sûr il dénonce encore quelque chose... quelqu’un ! peut-être moi ?... je le connais ! un fastidieux !... borgne, galeux à furoncles, et « service-service »... 

« Il dénonce encore quelqu’un ? — Oui, Docteur ! oui ! moi !
— À qui ?
— Au Chancelier Adolphe Hitler! — Tiens ! c’est une idée !... 

— Qu’il m’a vu partir en auto ! oui ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français... je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c’est un fait ! je suis coupable ! Neuneuil a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ? 

— Vous m’avez tout dit Commandant !... l’essentiel ! 

— Non ! pas l’essentiel !... votre compatriote Neuneuil a trouvé encore bien plus grave !... c’est son idée!... son idée ! que je sabote la « Luftwaffe » !... que je flambe vingt litres de «benzin» pour aller pêcher ma truite !... et c’est vrai ! tout à fait exact ! je ne dis rien! tout à fait raison, votre compatriote Neuneuil ! 

— Oh ! il exagère, Commandant !
— Il a raison d’exagérer ! »
C’était pas le moment de le contredire!... 

dialectique, mon cul ! tous dans le même sac ! tous ! et leur damnée Luftwaffe ! pour ce qu’elle servait ! j’allais pas lui dire non plus ! 

« Attendez, Docteur !... attendez ! je l’ai fait venir ! » 

Son insistance que je lise cette lettre... que reste là... Neuneuil qu’il voulait me montrer !... 

« Docteur, je vous prie !... excusez-moi !... assoyez-vous ! » 

Il renfile sa culotte... remet ses bottes... son dolman... 

Il va à la porte, il l’ouvre... il va à la rampe, il se penche... et à voix forte... 

« Hier !... Monsieur Boisnières ! Monsieur Boisnières n’est pas là ? 

—Si! Si! Commandant! me voici!... je monte... » 

En fait, il arrive !... il est là... 

« Entrez !... vous êtes bien Boisnières dit Neuneuil ? 

— Oui, Commandant ! 

—Regardez-moi alors en face! bien en face!... vous avez bien écrit cette lettre ? 

— Oui, Commandant !
— Vous reconnaissez ?
— Oui, Commandant !
— À qui vous l’avez envoyée ?
— Vous avez l’adresse, Commandant ! » Oh ! pas intimidé du tout !... 

« Je n’ai fait que mon devoir, Commandant ! 

— Eh bien moi, monsieur Boisnières, je vais faire le mien !... dit Neuneuil !... regardez-moi bien en face ! là ! bien en face ! » 

Pflac !... Pflac !... deux alors de ces sérieuses baffes que le Neuneuil en est comme soulevé !... son bandeau vole !... arraché ! 

« Voilà moi, ce que je pense !... Monsieur Boisnières dit Neuneuil!... en plus, et j’ajoute, je pourrais vous faire corriger bien plus !... et vous le savez !... et je le fais pas !... vous corriger une fois pour toutes! misérable canaille!... ah! je gaspille l’essence?... ah! je sabote la Luftwaffe!... je ne gaspillerai pas une petite balle pour vous faire taire, monsieur Neuneuil ! pas un nœud de la corde !... vous valez pas un nœud de la corde ! rien ! sortez ! sortez ! foutez-moi le camp ! et que je vous revoie plus ! plus jamais ! si je vous revois jamais ici, je vous fais noyer ! je vous fais aller voir les truites ! partez ! partez ! et au 

galop ! tout de suite ! à Berlin !... prenez votre lettre!... Neuneuil!... la lâchez pas! Neuneuil!... vous la ferez lire au Führer lui-même ! à Berlin ! au galop ! Monsieur Neuneuil ! los ! los ! et que je vous revoie jamais ici ! jamais !... los ! los !... » 

C’était la colère... 

Neuneuil rajustait son bandeau... « Si je vous revois jamais ici, vous serez fusillé ! et noyé !... je vous le dis ! les motifs manquent pas ! » 

Neuneuil, ce vatelavé salé !... l’avait tout de même assez ému... il vacillait... il remettait son bandeau, mais mal... 

« Bon, Commandant ! vous me donnez l’ordre ! » Il s’en va, il referme la porte... 


samedi 5 juin 2021

Pour l'amour de Céline par Gabriel Matzneff (un titre et un texte plus qu'ambigus)

 Trouvé dans une relique de poche – Voyage au bout de la nuit – un article de journal (lequel ? Mystère !) dans lequel Matzneff avoue que les livres de Céline lui « tombent des mains ».


Pour l’amour de Céline !?!! un titre d'article plus qu’ambigu !!??!

Pour l’amour de Céline

Par Gabriel Matzneff


Cette semaine, je voulais écrire un bel article sur l’amour : chaque mois de mars, j’écris un article sur l’amour, c’est la règle. Le malheur a fait que j’ai acheté Le Nouvel observateur, le fameux hebdomadaire de gauche, et que j’y ai lu, sous la plume de Louis-Ferdinand Céline, l’écrivain de gauche bien connu, cette phrase définitive : « L’amour n’est pas un propos d’homme. C’est une formule niaise de gonzesse ».

Étant moi-même un parfait homme de gauche, c’est-à-dire bête et discipliné, je pense toujours ce qu’on me commande de penser. La mort dans l’âme, j’ai donc rengainé mon article, peu soucieux d’imiter ces niais et ces gonzesses qui s’appellent Virgile, Racine, Proust… Grâce à Dieu, nous avons Louis-Ferdinand pour nous dire sur quoi il est licite d’écrire. 


«lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.»


Soyons sérieux. Je rends hommage à la ténacité de Dominique de Roux, qui se promène en Europe à la recherche de textes inédits de Céline, mais j’attire son attention sur les dangers du posthumat. Si l’on admire un écrivain, et si l’on veut faire partager cette admiration, il ne faut pas publier de lui n’importe quoi. Ce n’est pas parce que la Correspondance de Flaubert est un merveilleux chef-d’œuvre que l’on peut recommencer ce petit jeu avec tout le monde. Il y a certaines sottises qu’il est préférable de ne pas jeter en pâture à la postérité : lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.


«ses livres me tombent des mains»


Cela dit, j’avoue que Céline est pour moi une impossibilité. Plusieurs de mes amis étant ses admirateurs passionnés, j’ai essayé à diverses reprises de le lire, mais j’ai dû à chaque fois y renoncer : ses livres me tombent des mains. Cette cascade de hoquets et de trépignements, cette incroyable ponctuation, tout cela fatigue l’œil, lasse l’attention et très vite exaspère : après trente pages, je suis mûr pour le cachet d’aspirine et la compresse d’eau fraîche sur le front.

Célinien, ne bondissez pas : je ne nie pas le talent de votre grand homme. Simplement, pour ce qui me regarde, je déclare forfait. Et même si je vous accorde que Céline est un génie, vous devez à votre tour, m’accorder que ce qui n’a rien de génial, c’est la portée d’épigones qu’il a mis bas. Céline a rendu un mauvais service à la littérature en donnant à une foultitude de médiocres le sentiment que pour être écrivain il suffit de baisser culotte sur une feuille de papier. L’auteur du Voyage est peut-être le grand prosateur qu’un Blondin et qu’un Nimier tenaient pour un maître, il n’en est pas moins l’alibi de tous ceux qui croient pouvoir dissimuler leur manque de don littéraire, leur absence de style et de pensée, sous le fumier informe des balbutiements et des éructations.

Céline n’est pas un imposteur, mais c’est en partie grâce à lui qu’a commencé le règne de l’imposture qui, depuis une trentaine d’années, subjugue les lettres françaises. Un règne de l’imposture qui est aussi celui de la tristesse et de la laideur. Il est temps pour nous de secouer ce joug, d’ouvrir grand les fenêtres et de laisser entrer dans nos vies et dans nos livres le soleil et la joie. Vive Montaigne ! Vive Stendhal ! Et, n’en déplaise à ce pauvre Céline, vive l’amour ! G. M.



Matzneff n’est pas Céline


Céline, l’antisémite primé

J’aime quand on brandit Céline comme argument:

Mais le Renaudot qui vient d’être attribué а Matzneff n’a rien а voir. Il récompense un livre, un essai, qui contient des passages odieux sur la pédophilie.

Le Renaudot remis а Céline en 1932 pour Voyage au Bout de la Nuit ne couronnait pas un essai antisémite. Mais un roman, qui ne l’était pas. Et aucun doute n’existait sur l’idéologie de Céline, qui a été condamné par la justice française.

Par ailleurs, mais c’est un autre problème, Céline est indispensable а la littérature française. Gabriel Matzneff ne l’est pas.


Charlotte Pudlowski — 19 novembre 2013 Slate.fr

 

jeudi 27 mai 2021

Le caveau des Cordeliers de Toulouse revisité par Louis-Ferdinand Céline... pour la mère Henrouille

Un très intéressant article… malheureusement sans fondement ! Toulouse était Bordeaux ! Mais tout n'est pas si simple pense Éric Mazet…  

Voilà comment Toulouse fut citée dans Voyage au bout de la nuit qui manqua de deux voix seulement le prix Concourt, mais obtint le prix Renaudot. 
Louis-Ferdinand Céline a donc utilisé la « légende » du caveau des Cordeliers pour inventer un épisode du grand roman qui a marqué ses débuts dans la littérature et lancé sa notoriété littéraire. Par Jacques Frexinos


Dans le mensuel L’Auta de septembre 2013

publié par Les Toulousains de Toulouse



Le caveau des Cordeliers revisité 

par Louis-Ferdinand Céline...

Ce titre énigmatique fait allusion à une évocation assez inattendue de Toulouse dans le premier roman de Céline Voyage au bout de la nuit, publié en 1932. L’écrivain, sans citer nommément le caveau des Cordeliers, y décrit un lieu à l’étrange ressemblance. Pourquoi et comment Louis-Ferdinand Céline a-t-il inventé cette histoire toulousaine ? Est-il jamais venu à Toulouse ? Apparemment ses biographes ne parlent guère d’une visite ou d’un séjour dans la Ville rose (1). 
Comment a-t-il pu alors connaître ce fameux caveau des Cordeliers disparu depuis 1793 ? Autant de questions soulevées à la lecture de quelques pages où Toulouse («Une belle ville, Toulouse !») accueille les « aventures » de la famille Henrouille... Mais d’abord rappelons ce qu’était le caveau des Cordeliers.


Un caveau de renommée internationale !
Parmi les dizaines d’ordres monastiques qui vivaient à Toulouse sous l’Ancien Régime, les Cordeliers, fondés au XII e siècle, faisaient partie des provinces franciscaines comme les Observants, les Recollets, les Capucins, les Conventuels, etc. L’église et le couvent occupaient alors dans le quartier latin, tout près du collège de Foix, une surface de deux hectares dix-neuf ares située entre les actuelles rues Deville, du Collège-de-Foix, des Lois et Albert-Lautmann. Aujourd’hui cet espace est occupé par la Banque de France, installée depuis 1856 dans l’ancien enclos du grand couvent des Cordeliers...
Jusqu’à la Révolution française, sous la nef de la chapelle de Rieux, attenante à l’église, existait un caveau où étaient inhumés sans cercueil, les cadavres de religieux mais aussi de laïcs et ceux qui souhaitaient se faire enterrer dans le couvent ne lésinaient pas sur les legs. Ce caveau possédait en effet la propriété de conserver les cadavres à l’état de momies et pour les visiteurs de Toulouse, ce lieu macabre était devenu une fascinante attraction touristique incontournable !
En 1669, les membres du Parlement de Paris vinrent visiter le célèbre caveau et furent impressionnés par la vue d’un premier président du Parlement de Toulouse «qui avait encore ses cheveux derrière la tête, presque toutes ses dents, peu de peau sur le visage, plus d’yeux ni de lèvres, ni de bouche».
Le baron de Puymaurin (Nicolas-Joseph de Marcassus) dans un mémoire à l’Académie des Sciences de Toulouse, publié en 1784 en donne une description précise. « La voûte est supportée dans son milieu par un pilier gothique. La crypte, en forme d’ovale allongé, est longue de 18 pieds, large de 12 et sa hauteur comprend 6 pieds et 6 pouces... Des débris de squelettes étaient entassés confusément dans un coin, comme pour placer l’image de la dissolution commune à côté des privilégiés de la tombe. Ce qu’il y avait de plus effrayant dans ces corps, c’était la conservation parfaite de la face : on y reconnaissait les traits de la physionomie, et jusqu’à l’expression qu’y avait laissé la dernière convulsion. Toutes les variétés de la mort étaient réunies dans cette sombre assemblée,
Anonyme, Le clocher et le portail d’entree de l’église des Cordeliers, mine de plomb et aquarelle (musée du Vieux-Toulouse, inv.68.4.1).
les uns portaient sur leur visage, hideusement tourmenté, l’empreinte d’un désespoir sans fin ; les autres, au contraire, gardaient dans leurs traits calmes et solennels, l’image céleste de l’espérance ».
Dans le Journal de Madame Cradock, Voyage en France, cette dernière raconte comment, le jeudi 6 mai 1785, ne pouvant visiter le caveau des Cordeliers « car aucune femme n’y était admise et une princesse n’avait même pas fait exception » elle obtint qu’on lui monta un des cadavres afin de l’examiner. « En effet, un guide vint me conduire à une chapelle fermée à clef ; il l’ouvrit et j’y entrai. M. Cradock (qui avait déjà visité le caveau) me rejoignit et on apporta le corps. Il y avait plus de quatre cents ans que ce cadavre était là ; cependant, il était entier : la peau poussiéreuse tombait en loques de dessus les os ; la tête parfaite ; la peau et les muscles y adhérant devenus comme du marbre et à part les yeux qui n’existent plus, les traits sont si bien conservés qu’on eut pu reconnaître la personne si on l’eût connue de son vivant. Les cheveux longs semblaient des fils d’argents, les mains étaient jointes et les ongles intacts. C’est un spectacle étonnant mais bien impressionnant ».


Un concurrent aux Jacobins !
La célébrité incontestable du caveau des Cordeliers, trouvait cependant une concurrence sérieuse dans le caveau des Jacobins que Puymaurin décrivait comme étant moins enfoncé mais plus grand. « Toute la partie à prendre depuis la naissance de la voûte est au dessus du sol. Une ouverture qui prend jour dans un des cloîtres de ce monastère, y entretient un courant d’air perpétuel. On y respire librement et on n’y sent jamais aucune mauvaise odeur. Il est de forme ovale ; sa longueur est égale à celle du caveau des Cordeliers mais il a 4 pieds de plus de large et 3 pieds de plus de hauteur ». Ce caveau ne renfermait que les corps des religieux de la maison qui étaient d’abord inhumés dans des tombes, construites en briques et en pierre de taille et maçonnées à chaux et sable, de sorte que l’air n’avait aucun accès dans ses sépultures et que « les corps s’y consomment plutôt qu’ils n’y pourrissent. Les corps n’ont pas besoin, comme aux Cordeliers, d’être transportés au clocher pour acquérir cette dessiccation complète qui permet de les manier sans les rompre... Cependant les corps que l’on place dans ces tombes ne s’y conservent pas tous également ; on en retire qui sont à demi-détruits, d’autres qui le sont entièrement ». Ces tombes au nombre de vingt-quatre sont placées dans le sol d’une chapelle de Saint-Côme et marquées des vingt-quatre lettres de l’alphabet. « On tient dans la sacristie un registre exact de la mort de chaque religieux ; il est numéroté des mêmes lettres ; et quand un religieux meurt on l’enterre, tout habillé, le visage couvert de son capuchon et couché sur le dos, dans la tombe la plus anciennement employée, ce qui suppose les vingt-quatre tombes remplies ; et l’ouverture, par exemple, de la tombe marquée de la lettre A, ne se fait en général que tous les vingt-cinq ans ». A ce moment là, après avoir été exposé quelque temps à l’air le corps exhumé est placé avec les autres dans le caveau. Le père Labat, procureur général des missions dominicaines aux Antilles, de passage à Toulouse, décrivait le 21 mars 1706 sa visite dans ce caveau où se trouvaient des dizaines « de corps des religieux, droits, rangés les uns auprès des autres, secs légers, si peu défigurés que ceux qui les avaient connus vivants les reconnaissaient encore et me les nommaient... Le sacristain me dit que selon la disposition du temps, ils étaient droits ou courbés ; que l’humidité relâchait la tension de la peau et les faisait incliner et que la sécheresse les redressait. Il y avait des corps qui étaient depuis plus de cent ans dans ce lieu ».

De fascinantes et horribles légendes
Les visiteurs étaient donc nombreux mais les entrées probablement réservées aux personnes de qualité. Un cordelier était désigné comme gardien de ces lieux si « touristiques », et tout en guidant les visiteurs, leur racontait mille et une histoires et légendes impressionnantes concernant les cadavres momifiés. Parmi eux, figurait un corps de femme qu’on assurait être celui de Paule de Viguier, surnommée par François I er , la Belle Paule ! L’hypothèse est peu vraisemblable. Dans les réserves du musée du Vieux-Toulouse, il existe un avant-bras momifié qu’une autre légende certifie être celui d’une certaine dame Pélissier qui provient du caveau des Cordeliers !
Une autre histoire située avant la Révolution mettait en scène deux jeunes gens qui avaient fait le pari que l’un d’entre eux, le plus vantard, bravant la crainte qu’inspiraient ces lieux sinistres, descendrait seul à minuit dans le caveau et pour preuve de son exploit planterait un clou à l’endroit le plus reculé. Muni d’une lanterne sourde, devant une foule nombreuse attirée par cette tentative, le téméraire jeune homme s’avança vers l’escalier et s’enfonça dans la crypte sépulcrale, allant au milieu des sinistres dépouilles réaliser son exploit. Les heures passant, et ne voyant pas remonter le parieur, une cohorte de « sauveteurs », bien éclairés, descendit à son tour et découvrit avec horreur le corps du malheureux gisant mort au fond du caveau, le visage marqué par un rictus d’effroi. Une exploration plus attentive permit de constater que le malheureux avait bien gagné son pari, mais en plantant le clou dans le bois d’un cercueil il avait malencontreusement, sans s’en rendre compte, traversé un pan de son manteau. Lorsqu’il avait voulu remonter, il s’était senti inexorablement retenu par une prise mystérieuse et, croyant être enserré par les bras des squelettes, dont les ombres projetées par les mouvements de la lanterne s’agitaient frénétiquement autour de lui, il était mort de peur !



A côté des caveaux des Jacobins et des Cordeliers, on citait aussi l’église Saint-Nicolas qui aurait abrité, une vingtaine de cadavres bien conservés, rangés à la file et placés debout dans une tribune. Le philosophe, mathématicien, physicien, astronome et naturaliste Pierre Moreau de Maupertuis, lors de son séjour à Toulouse en 1759, avait l’habitude d’aller les contempler régulièrement et répondait à un de ses amis, qui s’inquiétait de cette étrange fascination et lui demandait « De quoi rient-ils ? - Ils rient de ceux qui vivent ». Maupertuis mourut quelques mois après à Bâle, cette année-là...

La mystérieuse disparition du caveau
A la Révolution, l’église des Cordeliers faillit devenir le Muséum du Midi de la République mais on lui préféra in fine le couvent des Augustins, à cause de sa situation plus centrale. On peut toutefois s’interroger sur cette appréciation topographique... Le cloître et la flèche du clocher furent démolis, les orgues transportés à l’église paroissiale Saint-Pierre et l’église fut, comme d’autres lieux religieux, réservée à l’armée qui la transforma en magasin de fourrages. Les années passèrent avec vraisemblablement des détériorations progressives qui n’étaient rien par rapport à l’incendie du 23 mars 1871 qui détruisit la quasi totalité de l’église laissant simplement debout les murs et les contreforts. Pour assurer la sécurité du voisinage il fallut se résoudre à les abattre ultérieurement et la démolition fut terminée le 30 septembre 1874, hormis le clocher qui resta debout et servit pendant un certain temps à une fabrique de plomb.
Lors des travaux de démolition, on constata qu’il existait bien plusieurs caveaux au-dessous du sous-sol de la nef mais aucune trace de celui de forme elliptique dont M. de Puymaurin avait donné la description en 1784. Cela s’explique car ce caveau se trouvait dans la chapelle de Rieux, démolie plusieurs années auparavant. Le grand caveau aux momies avait-il été comblé et détruit ? Les voûtes s’étaient-elles spontanément effondrées ? Aucune explication n’est connue concernant cette mystérieuse disparition.



L’adaptation très imaginative de Louis-Ferdinand Céline
Dans son roman pseudo-autobiographique, Céline fait raconter au docteur Ferdinand Bardamu, les tribulations de la famille Henrouille (mère, fils et bru) qui habite, dans la banlieue parisienne à Rancy. La mère déteste cordialement sa bru qui le lui rend parfaitement. Cette dernière avec son mari, fomente une première tentative d’assassinat en demandant l’aide d’un certain Robinson. Ce dernier projette alors de liquider la vieille mère, en mettant un « pétard » dans la cage à lapins dont elle s’occupe tous les jours. Un accident malencontreux fait éclater la bombe artisanale à la figure de Robinson, le rendant complètement aveugle. Les jeunes Henrouille, pour éviter des ennuis judiciaires, sont alors obligés de recueillir le blessé, de le soigner et de le loger chez eux, en cohabitation avec la vieille mère qui a tout compris et qui menace de les dénoncer à la police ! L’ambiance devient très lourde. Après quelques mois difficiles, la bru arrive à persuader son mari, d’envoyer la « vieille » et Robinson à Toulouse (Une belle ville, Toulouse !) où leur a été réservée, grâce à l’entremise d’un certain abbé Protiste, une place de gardien dans un lieu touristique privilégié ! Ils paient même le docteur Bardamu pour convaincre les récalcitrants de ce séjour bienfaisant, l’air du pays devant favoriser la guérison de l’aveugle et ragaillardir la vieille ! De fait il s’agissait de garder un endroit très spécial : le caveau de l’église Saint-Eponime. « Un commerce pas plus méchant qu’un autre... Une espèce de cave à momies au-dessous d’une église ».

Les bonnes affaires de la mère Henrouille...
Quelque temps après, le docteur Bardamu, va rendre visite à la belle mère et à Robinson à Toulouse. « Nous arrivâmes devant l’église Saint-Eponime comme midi sonnait. Le caveau était un peu plus loin sous un calvaire. On m’en indiqua l’emplacement au beau milieu d’un petit jardin bien sec. On pénétrait dans cette crypte par une espèce de trou barricadé... La mère Henrouille ne perdait pas une visite avec les touristes. Elle les faisait travailler les morts comme dans un cirque. Cent francs par jour qu’ils lui rapportaient en pleine belle saison... Ils ne sont nullement dégoûtants, Messieurs, Mesdames puisqu’ils ont été préservés dans la chaux, comme vous le voyez et depuis plus de cinq siècles... Notre collection est unique au monde... La mère Henrouille avait songé à augmenter ses prix, dès son arrivée, c’était une question d’entente avec l’Evêché. Seulement ça n’allait pas tout seul avec le curé de Sainte-Eponime qui voulait prélever un tiers de la recette, rien que pour lui, et aussi de Robinson qui protestait continuellement parce qu’elle ne lui donnait pas assez de ristourne, qu’il trouvait ». Mais Robinson, aveugle, ne pouvait travailler au caveau et n’était pas en mesure d’exiger un partage équitable des profits. Par contre, la vieille Henrouille savait satisfaire les curieux et n’hésitait pas à agrémenter la visite d’un petit discours sur les morts « en parchemin ». « Seule la peau leur est restée après, mais elle est tannée... Ils sont nus mais pas indécents... Vous remarquerez qu’un petit enfant fut enterré en même temps que sa mère... Il est très bien conservé aussi le petit enfant... Et ce grand-là avec sa chemise et de la dentelle qui est encore après... Il a toutes ses dents... Vous pouvez me donner ce que vous voudrez en vous en allant, Messieurs, Mesdames, mais d’habitude, on donne deux francs par personne et la moitié pour les enfants. Vous pouvez les toucher avant de vous en aller, vous rendre compte par vous même. Mais ne tirez pas fort dessus. Je vous le recommande. Ils sont ce qu’il y a de plus fragiles ».
Un « accident » bien tragique
Les affaires marchaient donc très bien et pour les exilés de Rancy, la vie se déroulait calme, laborieuse et profitable. La mère Henrouille, économe et encore bien débrouillarde malgré ses soixante treize ans, possédait un petit capital qui grossissait chaque jour et faisait envie à sa bru et à Robinson. L’escalier du caveau était étroit, pentu et traître, si bien qu’un jour un malheur arriva. Vous devinez la suite. Le docteur Bardamu, qui se trouvait encore à Toulouse, fut, un jour, appelé par des cris angoissés « Elle s’est cassé un os dans la tête qu’il paraît ! Elle est tombée à travers les marches de son caveau. Elle a perdu sa connaissance que je vous répète... Sans me raconter absolument que c’était Robinson qui l’avait bousculé la vieille, dans son petit escalier, il ne m’a pas tout de même empêché de le supposer... Elle avait pas eu le temps de faire ouf ! Paraît-il. On se comprenait... C’était du joli, du soigné... A la seconde fois (2) qu’il s’y était repris, il l’avait pas loupé la vieille ». L’affaire passa pour un accident « bien tragique certes, mais tout de même bien explicable dès lors qu’on réfléchissait un peu à tout, aux circonstances, à l’âge de la vieille personne et aussi à ce que ça c’était passé sur la fin d’une journée, la fatigue... ».
Et voilà comment Toulouse fut citée dans Voyage au bout de la nuit qui manqua de deux voix seulement le prix Concourt, mais obtint le prix Renaudot. Louis-Ferdinand Céline a donc utilisé la « légende » du caveau des Cordeliers pour inventer un épisode du grand roman qui a marqué ses débuts dans la littérature et lancé sa notoriété littéraire.
JACQUES FREXINOS
Babonneau L., Sur quelques caveaux disparus. L’Auta, février 1954, n° 237, 25-27.
Céline L.-F., Voyage au bout de la nuit. Denoël, nouvelle édition, 1942.
Cradock, Le Journal de Mne Cradock. Voyage en France. Paris, Perrin, 1896.
Dedieu H., La famille Franciscaine à Toulouse depuis l’époque de Saint-François jusqu’à la Révolution. Plaquette polycopiée, 36 pages, 1977.
Fabre G., Le caveau des Jacobins. L’Auta, avril 1952, n° 221, 50-54.
Gorsse P. de, La semaine de la Fête-Dieu à Toulouse, à la veille de la Révolution française. Journal d’une anglaise en voyage. L’Auta, mai 1952, 72-77.

(1) Bien sûr nous sommes très intéressés par les éventuels renseignements complémentaires que pourraient nous apporter des lecteurs.
(2) Allusion à la première tentative faite à Rancy, avec le « pétard » dans la cage à lapins !

Mais en novembre 2013 dans le numéro 49 de L'Auta : «Nous avions tout faux !»


Céline et le caveau des Cordeliers : un surprenant décodage ! 

Un très grand merci à M. Laurent de Cannes qui nous a adressé la clé concernant l’article paru en septembre sous le titre Le caveau des Cordeliers revisité par Louis-Ferdinand Céline. Nous nous interrogions en effet sur un éventuel passage de l’écrivain à Toulouse. D’où tenait-il l’histoire des momies du caveau des Cordeliers ? Nous supputions des connaissances livresques de l’étudiant en médecine ou une visite toulousaine du docteur Louis Destouches lors d’une tournée commerciale dans le sud de la France pour la vente des médicaments dont il était l’inventeur (la Basedowine, le Somnothyril). 
Nous avions tout faux ! M. de Caunes a trouvé le décodage de l’épisode toulousain dans le livre de Marie-Christine Bellosta, maître de conférence à (Université de Bordeaux III, paru aux RU.F. en 1990 sous le titre Céline ou l’art de la contradiction. Les pages 65-73 lèvent effectivement le voile ou plutôt le linceul qui recouvrait ce mystère ! Céline écrit certes « Toulouse », mais pense « Bordeaux » ! Mme Bellosta apporte une brillante démonstration de cette « manipulation substitutive » en repérant dans le texte célinien des indices qui paraissent évidents aux vrais Bordelais ! Le caveau de Sainte Éponime est situé sous la tour Saint-Michel et Céline n’a rien inventé dans sa description : l’escalier raide (fatal à la vieille Henrouille), les particularités de certaines momies, leur disposition, etc. Des dizaines d’indices supplémentaires confirment cette thèse en permettant de repérer des commerces bordelais, des jardins, des sites environnants, et, oh ! recette inconcevable, des cassoulets « à la Bordelaise ». Voilà une étrange spécialité gastronomique qui aurait du nous mettre « la puce à l’oreille ». Alors pourquoi cette diabolique substitution ? Décrire Bordeaux en 1932, souligne Mme Bellosta, c’est s’avancer sur un terrain qui est en quelque sorte le lieu réservé de François Mauriac. Ce faisant, Céline multiplie des allusions critiques. « L’épisode bordelais est donc aussi le moyen pour l’auteur (Céline) d’apporter la contradiction à Mauriac sur son propre terrain ». Une explication plus approfondie nous entrainerait certainement trop loin... 
Nous avons donc revisité le caveau des Cordeliers sans Céline, mais peut-être redécouvert cette originalité touristique toulousaine, bien oubliée aujourd’hui ! 
Jacques Frexinos 

Mais pour Éric Mazet, tout n'est pas si simple :  
Eric Mazet, 28 mai 2021 :
THOMAS, Jean, Louis, Marius Toulouse, 14 juin 1890-Banyuls, 23 janvier 1932.
Époux en 1916 de Germaine Massie. Le couple rencontra à Roscoff Louis Destouches et l’accueillit chez le colonel Massie, dans les Landes. Jean Thomas fut inhumé à Saint-Paul-sur-Save, près de Toulouse où il invita Destouches et lui fit visiter son musée océanographique. Céline a très bien pu se rendre également à "Saint-Jean aux environs de Toulouse". Dans mon mémoire sur Céline (1971) j'avais évoqué les momies de Bordeaux, mais je ne connaissais pas l'existence des momies de Toulouse. Mme Bellosta non plus... Alors, ne nous emballons pas... surtout sur Mauriac...

mercredi 26 mai 2021

Vue d'en face (de L' Intransigeant), l'affaire des prix du 7 décembre 1932

Lucien Descaves dénonce dans un article du Crapouillot : « Je sais les moyens dont certains disposent pour imposer leur choix. Je sais la presse qui est vendue et ceux qui sont à vendre ; je n’y peux rien. » Jean Galtier-Boissière, directeur de ce même Le Crapouillot enfonce le clou « dans les semaines ayant précédé l’attribution du prix Goncourt, un roman signé de son président Rosny aîné n’a-t-il pas paru dans L’Intransigeant, le grand quotidien du soir tirant à 400 000 dont le directeur est alors Léon Bailby ? L’un de ses principaux collaborateurs se nomme précisément Guy Mazeline. »                                                 
Plus tard, au moment du procès qui s'ensuivit, dans la revue Le Huron du 16 mars 1933, Maurice Yvan Sicard résumera l'affaire : « On sait comment à l’admirable Voyage au bout de la Nuit fut doucement substitué le bouquin pommadé de Guy Mazeline, l’affaire, cette année encore fut menée par Dorgelès et les deux Rosny, dont l’un est sourd et l’autre certainement idiot... CHAQUE ANNÉE la voix du Président de l’académie Goncourt est achetée au plus offrant. » Tout est dit... ou presque !
Allons voir comment la journée des prix a été présentée dans ce grand journal par Merry Bromberger.


L'Intransigeant du jeudi 8 décembre 1932
Le Prix Goncourt à Guy Mazeline 
À M. Céline le Prix Théophraste-Renaudot 
Le Goncourt La grande course de fin d’année... Les prix littéraires se succèdent à un rythme accéléré. Après les émotions du Prix Fémina et les débats du Prix Interallié, voici aujourd’huile Goncourt et le Renaudot.
Dès 11 heures, des curieux stationnent place Gaillon. C’est du Restaurant Drouant, comme on sait, que le nom du nouvel élu doit être proclamé urbi et orbi. Ce terme n’est pas une image, puisque, le cinéma et le micro sont présents. 
Puissance et rayonnement d’un prix dont le montant matériel n’est pas particulièrement élevé 
(5000 francs), mais qui constitue, par son ancienneté, par la valeur de plusieurs lauréats, la récompense littéraire la plus enviée. Vers midi, les académiciens, les fameux Dix, arrivent successivement. Ce sont MM. J.H. Rosny aîné, président, Raoul Ponchon, Jean Ajalbert, Pol Neveux, Gaston Chérau, Léon Daudet, Lucien Descaves, Roland Dorgelès, Léon Hennique et J.H. Rosny jeune.
M. Lucien Descaves, rappelons-le, revient, pour la première fois depuis de longues années, prendre part au déjeuner. Il est, ce déjeuner, préparé dans un salon où les bruits ne filtrent pas. Menu confortable, arrosé du traditionnel blanc de blanc.

Le vote
Au premier tour, par 6 voix contre 3, le Prix Goncourt a été décerné à notre collaborateur Guy Mazeline. 
M. Céline s’est vu attribuer le Prix Théophraste-Renaudot par 6 voix.


Guy Mazeline
Ce n’est point à des lecteurs de L’Intran qu'il faudrait présenter Guy Mazeline. Ils connaissent cette prose nerveuse et colorée, parfois nuancée d’humour, qui rend vivants les audiences et les débats des grands procès. Mais Guy Mazeline n’est pas seulement notre chroniqueur judiciaire. On a lu ses enquêtes sur les ports, les chômeurs, les voiles pliées. On a pu être frappé de la connaissance et de l’amour des choses de la mer qui transparaissent dans son œuvre. C’est que Guy Mazeline est né au Havre  le 12 avril 1900  et son roman Les Loups est tissé d’observations sur la bourgeoisie de notre grande ville maritime. En 1905, il part avec son père et sa mère pour Fort-de-France, aux Antilles. J’ai gardé, me dit-il une fois, le souvenir d’un pays où l’on mange beaucoup de bananes et de canne à sucre... . „ 
Cette imprécision même lui laissa la nostalgie des Isles. [suit une biographie de marin]. Enfin Les Loups valent aujourd’hui au jeune romancier la plus brillante et légitime consécration.

Les Loups
En ces 622 pages, l’auteur conte les tragiques conflits qui déchirent une famille, mal commandée par son chef. Avec une noble ambition, Guy Mazeline réagit par cette œuvre puissante, contre la facilité d’une certaine production romanesque. Il n’est pas exagéré de dire qu’on songe à Balzac et à sa magnifique richesse. 
— Et maintenant, Mazeline ? — Je prépare le Capitaine Durban. Ce sera une tout autre atmosphère que Les Loups : celle du cran, du courage, du sacrifice. »
Ajoutons que ce grand garçon, mince et brun, d’une courtoisie britannique a imprimé à sa vie comme à ses livres, cette dignité, cette probité intellectuelle qui force l’estime même pour ceux qui ne le connaîtraient pas. L’air du large. Y. D.

Le Prix ThéophrasteRenaudot  
Le docteur X... alias M. Céline 
Une interview dans une clinique 

La rue du dispensaire cherche son âme encore dans les terrains vagues. La masse titanique et désolée de bâtiments à bon marché écrase la clinique populaire construite à ses pieds des mêmes briques glacées.  
Le plaisir, la douleur, la haine, qui gonflent de vie et de lumière dans la nuit cette armature géante, suppurent jusqu’au bâtiment bas aux vitres dépolies. La grande avenue qui passe tout à côté charrie vers lui comme une large rigole les misères qui suintent éparses dans cette banlieue.
Celui qui est là pour les panser est un grand garçon rudement charpenté, la mèche en désordre, aux traits plébéiens, serré dans une blouse blanche. Son nom importe peu. Celui de cette région suburbaine non plus. Je suis venu chercher ici celui qui s'y cache, M. Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit


Un livre déconcertant, choquant, brutal. Un hurlement dans une nuit de faubourg. Un fou, Bardamu, qui raconte son histoire ou plutôt à travers la sienne celle de son ami Robinson : un homme qui n’a vu dans la guerre qu’une atrocité, qui a déserté, qui, en Afrique dans un poste impossible, saoul de fièvre, a été vendu par ses noirs, est passé en Amérique sur une galère de délire, revient en France, machine un assassinat, y rencontre la mort, l’esquive, exploite des momies dans le caveau d’une cathédrale, va se marier, être heureux, repart et finit par crever de deux balles dans le ventre, de la main de sa fiancée, sur la moleskine d’un taxi. La guerre, l’Afrique, l’Amérique, les coulisses d’un cinéma, le quartier, la banlieue, la médecine, tout y passe dans ces 600 pages, charrié par un fleuve de frénésie. Un livre pathétique, souvent révoltant, plus vrai que la vie. 
Le docteur X s’est assis après m’avoir accueilli, a baissé la lampe et croisé les mains devant lui. Et je ne vois plus maintenant que les yeux de M. Céline, qui parle très vite, d’un ton saccadé. Des yeux dont le regard est comme crispé, des yeux douloureux intensément, des yeux à faire pleurer. 
« — Une autobiographie, mon livre ? Allons donc ! Ma vie est bien plus simple et bien plus compliquée que cela. Non !.. M. Céline — nous ne parlerons que de lui, n’est-ce pas ? — est un malade, blessé de guerre, réformé. Et puis autre chose aussi. Quand je vous parle en ce moment j’ai un train dans l’oreille gauche, un train en gare de Bezons. Il arrive, il s’arrête, il repart. Ce n’est plus un train maintenant, c’est un orchestre. Cette oreille, est perdue. Elle n’entend plus que pour me faire souffrir. Je ne peux presque pas dormir, 
« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses. Le matin je fais de la littérature pharmaceutique. Le soir je suis au dispensaire. Après, je me saoule de cinéma. Plus c’est bête, plus j’aime ça. Mais la nuit que faire quand on ne dort pas ? J’écoute dans mon oreille la folle du logis. Elle m’en raconte, allez, depuis six ans que j’écris ce livre. Comme j’ai le tempérament ouvrier, j’en commence un autre. Mais auparavant j’ai voulu sa voir si je pourrais faire éditer mon Voyage au bout de la nuit à compte d'auteur. Mon éditeur l’a pris pour son compte et depuis lors ont commencé les embêtements. On me poursuit, on me tracasse. Jusqu’à ma mère qui en souffre. Qu’est ce que ça peut leur faire ce que je pense ? Le médecin que je suis, ne pense pas. Il écrit pour la pharmacie. Il soigne les gens du dispensaire. Céline est un loufoque, voilà tout !
«... Une autobiographie mon livre ? C’est un récit à la troisième puissance. Céline fait délirer Bardamu qui dit ce qu'il sait de Robinson. Qu’on n’y voit pas des tranches de vie, mais un délire. Et surtout pas de logique. Bardamu n’est pas plus vrai que Pantagruel et Robinson que Picrochole. Ils ne sont pas à la mesure de la réalité. Un délire !
Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni on éditéur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus ! 
« Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L'amour impossible aujourd’hui. Robinson le cherche comme chacun, avec l’argent, cet autre bien indispensable. II finit enfin par trouver un coin tranquille, des rentes, une petite femme qui l’aime. Pourtant, il me peut pas rester là. Il lui faut partir quand il a le bonheur bourgeois sous la main, une petite maison, une épouse câline, des poissons rouges; Il se dit qu’il est fou pour être comme cela. Il s’en va. Madelon le poursuit. Elle ne croit pas qu’il soit fou et lui le comprend aussi. Il n’est seulement pas assez égoïste pour être heureux. La petite l’assaille. Elle ne comprend rien. Lui, pour en sortir et sortir de lui-même, voudrait être héroïque dans son genre mais il ne sait pas comment.
« A la fin, dans le taxi, il trouve. Il dit à Madelon que ce n’est pas elle mais l’univers entier qui le dégoûte. Il le dit comme il peut et il en meurt. 
« Personne n’a compris. Il est raté, hein, mon bouquin ? Mais si ! Mais si ! Je le sais bien. Je l’ai compris quand j’ai dû le relire. Si j’avais la force de Dostoiewsky, je le recommencerais. J’entrerais de nouveau dans la vie, frappant un coup à droite, un coup à gauche. Mais je n’ai plus la force. 
J’ai 40 ans, je suis malade. Un homme fini. Si seulement il y a dans ce bouquin trois pages sur six cents qui vailllent quelque chose, cela me suffit. » 
« Mes maîtres ? Des médecins. Follet d’abord, de l’Université de Rennes, un grand bonhomme ; Rachmamn ensuite, qui dirige à la Société des Nations la lutte contre les épidémies, qui m'aime comme son fils et m'a fait voyager. Et aussi une danseuse américaine qui m'a appris tout ce qu'il y avait dans le rythme, la musique et le mouvement.
« Les morts ? J'ai mâché leurs livres, en mastiquant la vache classique, en travaillant de mes mains d'abord, puis en faisant la guerre pour passer mon bachot, puis en retravaillant pour passer mon doctorat.
«La littérature actuelle ? Les trois-quarts ne valent pas une note d'observation clinique, plus sûre.
« On a dit que je briguais les prix littéraires; laissez-moi rire. Je suis candidat à la tranquillité. Il ne peut pas y avoir un homme raisonnable d'ailleurs pour s'intéresser au délire des «miens».
Merry Bromberger

samedi 22 mai 2021

Céline vu par la critique soviétique Monde Hebdomadaire International n°277 23 septembre 1933

Louis-Ferdinand Céline jugé par la critique soviétique

Monde Hebdomadaire International (directeur Henri Barbusse)                                n°277 du 23 septembre 1933

Comment la critique soviétique a-t-elle accueilli le Voyage au bout de la nuit ? On s’en rendra compte à la lecture de l’article suivant du critique très connu Anissimov. 

Monde Hebdomadaire International n°277 23 septembre 1933

Qu’y a-t-il d’extraordinaire dans le « cas » Céline? Un écrivain est venu, au grand et original talent qui tout de suite étonne. Et dès les premiers mots que dit ce «débutant», il maudit la société bourgeoise et son livre peint le régime capitaliste comme un profond et hideux cauchemar. Céline cependant n’est pas un juge, il n’écrit pas en ennemi conscient du capitalisme, mais en grand peintre qui ne veut pas farder la vérité. Et c’est ainsi, que du sein même du capitalisme, s’élève une voix amère et ardente qui constitue une charge. « Le voyage au bout de la nuit » est une révélation passionnée du capitalisme, un tableau écœurant de la «barbarie» des civilisés. Ce livre ne pouvait être écrit que dans une atmosphère orageuse et accablante. Il évoque les grands conflits sociaux qui mûrissent. Mais ce livre est aveugle, l’auteur hait le monde bourgeois, mais il ne veut pas le combattre, il veut seulement lui cracher au visage, le maudire et le stigmatiser. La prose bouillonnante de Céline, à chaque page nous étonne, parce que cette énorme poussée de dégoût et de haine ne l’amène pas à la lutte, il se jette aveuglement de tous côtés comme une bête dans sa cage. Céline a nourri son œuvre des expériences de sa propre vie. Peut-être ne connaît-il pas les traditions littéraires, n’ayant pas pu se familiariser avec les livres des autres; peut-être aussi déteste-il ces traditions comme il déteste la réalité bourgeoise, en tout cas, il écrit un livre extrêmement sincère, un livre « confession », sans forme, chaotique, qui roule un torrent de paroles que l’émotion par intervalles arrête et brise. Il prend la vie morceau par morceau, essayant de montrer ce qu’elle a de plus impitoyable, de plus lépreux. 

L’émotion du «petit bourgeois» devant «les horreurs de la guerre»

Le livre commence par la guerre : tranchées, sang, vermine, crasse, démence. En traits puissants, Céline peint le cynisme des « grand maîtres » de cet abattoir, qui disposent de cette « chair à canon », la vie tragique des masses devenues ce troupeau que l’on pousse à la mort. Du front, l’auteur passe à un asile d’aliénés. La vraie folie des hommes qui ont perdu la raison dans les tranchées se confond avec celle qui symbolise l’abrutissement chauviniste, qui attise la guerre. Céline inonde ses pages haineuses pleines de souffrance, de tragique et de désespoir, d’images condensées, hardies, imprévues et denses. Mais l’écrivain qui avec tant de hardiesse regarde en face la réalité, se refuse à la comprendre. Il la condamne seulement comme une sorte de délire qui envahit les masses et il s’immobilise dans son horreur. La colère qui le soulève reste sans but. Ce n’est pas sans raison que Céline aime appeler la réalité « un délire ». Il s’entoure de visions de cauchemars pour ne pas répondre à la question : « Que faire ? ». Il demeure ainsi plongé dans le désespoir et les ténèbres. C’est ce qui empêche les images de se développer, de s’élancer, d’avoir une perspective. Tout est pénétré de l’émotion du «petit bourgeois» devant « les horreurs de la guerre ». Et ce livre au caractère plébéien tombe dans le courant du plus débile pacifisme. Tel quel, ayant rompu avec le mensonge officiel de l’apologétique capitaliste, généralement encouragé et accepté, Céline n’est pas sorti du cercle de la littérature bourgeoise. Le livre de Céline est tragiquement contradictoire. L’écrivain semble fait pour des larges et hardis horizons, mais il les redoute. Il ne fait même pas un essai de généralisation : il entasse et multiplie les faits, dont chacun est une charge contre la société. Mais son livre, livre de souffrance et de passion est un livre passif. C’est pour quoi la prose impitoyable de Céline manque d’élan, c’est pourquoi aucune perspective ne s’ouvre devant l’écrivain, il ne voit pas d’issue et parle toujours de sa « solitude ». Le livre de Céline, quoique remarquable, ne s’élève pas à la hauteur qu’il aurait dû atteindre. Il nous décrit la vie de la Banlieue de Paris qui se traîne morne et sentant la moisissure : nouvelles marches de l’Enfer de Dante. 

Ce livre au caractère plébéien tombe dans le courant du plus débile pacifisme

Céline raconte sa vie, vie de médecin de faubourg et son livre — procès-verbal des souffrances physiques — devient une preuve de la laideur sociale du capitalisme. Il montre les bas-fonds d’une grande ville, chaîne d’existences mesquines, une série d’être abjects, nés sur le fumier capitaliste. Le pouvoir amoindrissant de la propriété privée reçoit dans ces minuscules propriétaires une expression monstrueuse. Toute l'hypocrisie de la morale bourgeoise. Il découvre ici comme à travers une loupe. Tout le mensonge de la société bourgeoise se condense ici après s’être déposé sur ce fond stagnant. On ne peut refuser la sincérité à cette philosophie désenchantée de Céline, qui est un résumé de tout ce que la réalité capitaliste a découvert au peintre. C’est le cri de désespoir du petit bourgeois qui a vu la vérité du capitalisme et n’a pas le courage de dépasser l’étroitesse de sa classe. Il préfère déclarer que toute la réalité est un délire plutôt que d’aller sur le chemin qui mène à sa transformation. De là le nihilisme, le cynisme marqué de l’homme qui n’a rien à perdre, l'anormalité voulue dont est imprégné le livre de Céline. Cela rend le livre étroitement uni à tout le tableau du capitalisme mourant : accusateur du capitalisme il en est lui-même intérieurement contaminé. Dans ces errements nihilistes se montre la décadence d’un monde qui a pu faire naître une telle œuvre. Le livre de Céline témoigne contre le capitalisme, il atteste sa décomposition, mais il est encore par ses racines profondément enfoncé dans le sol capitaliste. A travers tout le roman passe la figure d’un certain Robinson que l’auteur rencontre à différents moments de sa vie errante. Robinson est marqué par « sa vocation au meurtre ». II est criminel dans chaque trait de sa personne. Emanation décomposée du monde qui le fit naître, ce nouveau « Vautrin » qui surgit au moment où décline le monde capitaliste, est un symbole de sa décomposition. 

Le livre souffre d’un vide intérieur

Dans les particularités du livre de Céline se montre le sol qui l’a fait naître. Le peintre plébéien, contaminé par le capitalisme, dit la vérité, mais en ayant peur de ses propres mots. Il préfère la dire dans un bavardage de délire et il a peur d’aller jusqu’au bout. Dans ses meilleures parties, le livre de Céline s’enfonce dans le désespoir et le délire. Céline parle avec haine de l’abîme qui sépare les « riches » et les « pauvres ». Mais il ne faut pas croire qu’il soit arrivé au point où commence la conscience. Non, Céline ne parle pas des classes. Les « pauvres » de Céline sont pour lui quelque chose d’informe. Le livre qui, de tous côtés, révèle le mande capitaliste, ne touche pas un mot de la vie de la classe ouvrière. Seules, quelques figures épisodiques passent sur l'horizon, mais ils sont aussi fantomatiques que les « pauvres » de Céline. Le pathos social du « Voyage au bout de la nuit » est sans objet. Le livre souffre d’un vide intérieur. Ainsi le peintre paie sa rançon au régime qui l’a formé, mais il n’a pas le courage d’aller de l’autre côté de la barrière- Céline ne peut trouver aucun appui dans la réalité. Il n’y a pas d’appui, il n’y a pas de couches sociales dans lesquelles puisse trouver racine le génie humain. Tout s’est éteint. La société actuelle est un complet marasme. « Le monde était fermé ; au bout qu’on était arrivé nous autres. »  Anissimov

«Pauvre Barbusse! Il a fini sa vie dans le cafouillage...»

Céline aimait l’auteur du Feu

« Que lira-t-on en l'an 2000 ? Plus guère que Barbusse, Paul Morand, Ramuz et moi-même, il me semble » (Céline, lettre à Henry Mueller). C'est évidemment surtout le Barbusse du Feu - Prix Goncourt 1916 - qui intéresse Céline, avec sa dénonciation des lâchetés des Français de l'arrière vis à vis des combattants de la 1re Guerre mondiale. Car le Barbusse chantre de la littérature prolétarienne (et ici directeur du Monde Hebdomadaire international) et fervent soutien de l'Union Soviétique et de Staline l'attriste : «Pauvre Barbusse! Il a fini sa vie dans le cafouillage (...) » (lettre à Eugène Dabit, 1935).


mardi 27 avril 2021

Voyage au bout de la nuit par Paul Nizan dans L’Humanité du 9 décembre 1932


« artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit. » Paul Nizan

L’Humanité du 9 décembre 1932, critique de Voyage au bout de la nuit par Paul Nizan et annonce des prix Goncourt et Théophraste Renaudot

 
L.–F. Céline : Voyage au bout de la nuit 
                    (Denoël et Steele) par Paul Nizan 

Cet énorme roman est une œuvre considérable, d’une force et d’une ampleur à laquelle ne nous habituent pas les nains si bien frisés de la littérature bourgeoise. Mille réserves s’imposent qui ne peuvent pas nous empêcher de l’accueillir autrement que les romans bien propres, bien idéalistes, les romans des petits chiens savants. Voyage au bout de la nuit est un roman picaresque, ce n’est pas un roman révolutionnaire, mais un roman des « gueux », comme le fameux Lazarille de Tormes * dont il rappelle parfois la bassesse et l’accent. 

Un médecin, assez ignoble lui-même, raconte ses explorations dans les divers mondes de la misère ; il y a là des tableaux de la guerre, des colonies africaines, de l’Amérique, des banlieues pauvres de Paris, des maladies et de la mort dont on ne peut oublier les traits. Une révolte haineuse, une colère, une dénonciation qui abattent les fantômes les plus illustres : les officiers, les savants, les blancs des colonies, les petits-bourgeois, les caricatures de l’amour. Il n’y a rien au monde que la bassesse, la pourriture, la marche vers la mort, avec quelques pauvres divertissements : les fêtes populaires, les bordels, l’onanisme. Céline ne voit dans ce roman du désespoir d’autre issue que la mort : à peine devine-t-on les premières lueurs d’un espoir qui peut grandir. Céline n’est pas parmi nous : impossible d’accepter sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n’exceptent point le prolétariat. Cette révolte pure peut le mener n’importe où : parmi nous, contre nous, ou nulle part. Il lui manque la révolution, l’explication vraie des misères qu’il dénonce, des cancers qu’il dénude, et l’espoir précis qui nous porte avant. Mais nous reconnaissons son tableau sinistre du monde : il arrache tous les masques, tous les camouflages, il abat les décors des illusions, il accroît la conscience de la déchéance actuelle de l’homme. Nous verrons bien où ira cet homme qui n’est dupe de rien. La langue littéraire de Céline est une transposition assez extraordinaire du langage populaire parlé : mais il devient artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit.

* La Vie de Lazarillo de Tormes. Edité en 1554, a Medina del Campo (l'Espagne), archétype du roman picaresque

Sur la même page du journal, sont annoncés les gagnants des prix                          Goncourt et Théophraste-Renaudot

Les prix littéraires Dans L'Humanité du 9 décembre 1932


Les prix littéraires

Le prix Goncourt est décerné à Guy Mazeline

Chaque année, au début de décembre, lorsque revient le prix Goncourt, le monde des romanciers et celui des éditeurs sont en effervescence. Les compétitions s'affirment. C'est une véritable lutte. C'est que ce prix, décerné en principe au meilleurs roman de l'année, au plus original, s'il ne rapporte au lauréat que 5000 francs comptant, lui confère une notoriété profitable, des collaborations fructueuses et une vente assurée de 50000 exemplaires, 100000 et souvent davantage. On estime que le prix Goncourt, lorsqu'il est réservé à une œuvre de valeur – cela arrive quelque fois – rapporte au gagnant, en moyenne 300000 francs. Il ne faut dons pas trop s'étonner si les candidats qui le briguent ont parfois recours à l'intrigue. Dans notre société capitaliste, les écrivains désintéressés, uniquement artistes, sont rares. plus rares encore ceux qui, d'origine prolétarienne, ont le courage de rester fidèles à l'esprit révolutionnaire de leur classe. 


Cette année, c'est le romancier Guy Mazeline qui, avec son livre
Les Loups, a remporté le prix Goncourt. C'est un grand garçon de 32 ans, né au Havre, qui a beaucoup voyagé sur toutes les mers et dans tous les continents. Il exerce le métier de chroniqueur judiciaire. Son livre, un gros volume de plus de 600 pages, expose la grandeur et la décadence d'une famille bourgeoise. C'est le premier volume d'une longue série, à la Balzac ou à la Zola.

Le prix Théophraste-Renaudot revient à Louis-Ferdinand Céline

Le prix Théophraste-Renaudot, créé en matière de dérision par les reporters qui attendent, place Gaillon, le résultat du prix Goncourt, a pris une réelle importance grâce au choix souvent heureux des œuvres choisies par le jury. 

Dans une précédent réunion, les membres de l'académie Goncourt avaient décidé que Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (docteur Destouches) était digne de leur choix. Entretemps des académiciens se ravisèrent, à la grande colère de l'un deux, M. Lucien Descaves. Mais les dix journalistes du prix Théophraste-Renaudot eurent l'excellente inspiration de voter pour l'œuvre robuste, drue, truculente parfois brutale, mais pleine de vie de L.-F. Céline. Il ne s'agit pas d'un bouquin pour salonnards, mais d'un bouquin fleuve – comme disent certains – où roulent, dans ses 600 pages, tous les événements qui remplissent la vie des travailleurs. Il y a de tout, du meilleur et du pire, écrit en argot, cette langue millénaire qui a bien ses titres et ses mérites. Il y a du pessimisme, du nihilisme : trop ! – et de la révolte : pas assez ! et du reste plus instinctive que consciente ! Tel quel, c'est un livre puissant et le jury Théophraste-Renaudot ne pouvait guère trouver mieux, en cette société capitaliste qui étouffe tous les talents.