Affichage des articles dont le libellé est Revues et journaux. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Revues et journaux. Afficher tous les articles

samedi 30 novembre 2019

La maladie de l’enfance, une lecture de Mort à crédit par Pierre Trinckvel

LFC La maladie de l’enfance 
par Pierre Trinckvel dans PhiLitt du 8 mars 2019 
Le magasin de dentelles de la mère, le père employé d’assurances, le passage Choiseul, l’odeur du gaz, celle des grandes marmites de nouilles ... 
Ce tissu d’anecdotes n’aurait pas autant de valeur si le docteur Destouches n’avait su en transcender la substance grâce à son style singulier et son indéniable talent de conteur.

Au pied de la lettre, le deuxième roman de Louis-Ferdinand Céline raconte l’histoire d’un adulte qui se remémore son enfance. C’est en effet à l’occasion d’un délire, d’une fièvre semblable à celles souvent décrites par les écrivains russes, que le narrateur, un médecin du bassin parisien, est subitement assailli et submergé par ses souvenirs infantiles. Aussi succinct soit-il par rapport à la totalité du livre, ce prologue ne va pas sans pertinence puisqu’il permet de justifier, en partie du moins, le caractère hallucinatoire de certaines des descriptions qui parsèmeront le récit à sa suite. Du reste, dans ce deuxième roman, s’il ne s’embarrasse pas de réalisme, Céline n’hésite pas à grignoter un peu plus la frontière, déjà fort poreuse, entre roman et autobiographie. Le patronyme de son alter ego, Bardamu, n’est plus mentionné. Il n’est plus dénommé que Ferdinand. Ce détail n’est pas négligeable, puisqu’il marque davantage encore la confusion d’identité entre l’auteur et son narrateur. Cette confusion, dorénavant, à une moitié de prénom près, est revendiquée.
Mort à crédit est une œuvre foncièrement et résolument anti-proustienne. Ce n’est en rien un hasard, là encore, si l’enfance de Ferdinand lui revient en mémoire non pas en dégustant une madeleine dans un petit coin douillet, mais dans la souffrance, par le délire, par la maladie. En miroir de l’idéal littéraire qui voudrait qu’enfance soit synonyme d’innocence, de candeur ou de félicité, celle-ci est dépeinte dans Mort à crédit à la fois comme une tare et comme une succession ininterrompue de traumatismes. La mort à crédit, d’ailleurs, si l’on s’attarde un instant sur ce titre énigmatique, peut sous-entendre, entre autres interprétations, que l’enfance elle-même constitue une maladie mortelle et incurable, une mort à petit feu. Quoi qu’il en soit, dans les souvenirs de Ferdinand, il ne subsiste de cette période de sa vie que l’idée d’une plaie purulente, d’une croupissure infâme, d’un horizon infini de malheur, de vide et d’agonie.

L’originalité de l’approche célinienne tient à ce que l’enfant lui-même y est représenté comme un être pervers, prenant une part active aux persécutions dont il est victime

Rien ni personne ne surnage dans cet océan de tristesse et de douleur, excepté l’oncle Édouard peut-être, et deux femmes, sa grand-mère Caroline (qui, en réalité, s’appelait Céline !), et la jeune Nora Merrywin, rencontrée au pensionnat lors d’un séjour forcé à Rochester en Angleterre. Mais même ces deux anges gardiens aux visages féminins ne feront que passer, ne resteront que des apparitions. Leur perte prématurée, en fin de compte, ne fera qu’ajouter des nuances de chagrin à la désolation générale.
L’originalité de l’approche célinienne, comparativement à la plupart des récits sur l’enfance, même par rapport à ceux ayant pour sujet une enfance malheureuse, tient à ce que l’enfant lui-même y est représenté comme un être pervers, prenant une part active aux persécutions dont il est victime. Pervers, parce qu’attiré vers toutes les formes de larcins comme un papillon vers la lumière. Une perversité qui conduit à l’injustice, car les adultes, impuissants à canaliser ces mauvais penchants autrement que par des avanies, créent un cercle vicieux qui raffermit les mauvais penchants en question. Pervers, et très sale, qui plus est. «J’ai eu de la merde au cul jusqu’au régiment », «je ne m’essuyais pas, j’avais pas le temps », nous dit Ferdinand, jamais avare en détails sordides. Le vomi et les matières fécales occupent dans son existence une place des plus considérables. Il ne s’y passe quasiment pas un événement important sans que celui-ci soit ponctué de quelque diarrhée ou de quelque régurgitation. D’abord il y a ce trajet en ferry jusqu’en Angleterre, où tous les passagers de l’embarcation, sous l’effet du mal de mer, se mettent à rendre leur repas. Pendant cette scène, Ferdinand va jusqu’à préciser la consistance exacte de son dégueulis: «C’est les crêpes! ... Je crois que je pourrais produire des frites ... en me donnant plus de mal encore ... En me retournant toute la tripaille en l’extirpant là sur le pont…» Puis il y a cette fois où, le jour de la remise du certificat d’études, Ferdinand ne peut s’empêcher de se faire dessus, obligeant sa mère à le ramener prématurément chez lui afin d’éviter que quiconque soit alerté par le parfum fétide émanant de son mouflet ou par la coloration soudaine de son pantalon. Le père, Auguste, d’abord ravi de l’obtention du diplôme par son fils, finit par le rejeter violemment quand il s’aperçoit du forfait qu’il a commis. Aussi, le stade suprême de cette déviance est-il atteint dans une autre scène d’anthologie après que Ferdinand, exaspéré par les brimades incessantes de son paternel, tabasse ce dernier avec une machine à écrire, le laissant inconscient sur le sol, accomplissant ainsi un parricide symbolique. Horrifié par son propre geste, Ferdinand s’enferme dans une pièce qu’il ne tarde pas à repeindre de tous ses fluides en se vidant tel un geyser par les deux bouts de son tube digestif. Sous la plume d’un autre, ce comique de répétition, cette insistance scabreuse produiraient sans aucun doute un effet de mauvais goût. Mais Céline appartient à cette élite d’écrivains capables de transformer la poussière en constellation d’étoiles et les étrons en boutons de rose. En immense génie qu’il était, il jouissait de ce luxe qu’offre cette condition, c’est-à-dire de pouvoir transformer les aspects les plus bas et les plus triviaux de l’existence en sources de rire, d’émotion, et, osons le mot, de plaisir pour son lecteur.

Jonkind, le seul enfant qui ne soit pas vicieux, qui soit à peu près pur, est aussi – ironie mordante – un handicapé mental

Dans Mort à crédit, écrivais-je, tout le monde ou presque en prend pour son grade. Personne n’en réchappe. Personne n’est épargné par la verve du narrateur, dans cet univers où règnent noirceur et pessimisme, où plane à chaque instant l’ombre de la mort et du suicide. Pas les adultes, évidemment. Pas le père, sévère, brutal, autoritaire, ni même la mère, sourde, aveugle, soumise. Pas Berlope, la «crème des salopes», ni Lavelongue le sadique, ni Mme Gorloge, la sirène boursicoteuse, ni, cela va de soi, Courtial des Pereires, le grotesque inventeur, rafistoleur, charlatan, fermier tellurique de son état. Mais que dire alors des enfants? Qu’il s’agisse des pensionnaires du Meanwell College, de la bande du Familistère, ou même de Popaul, ce sont dans leur ensemble des affreux mioches, de petits chapardeurs, vils, indisciplinés, profondément amoraux. 
Le seul qui apparaisse comme étant un tant soit peu honnête, Jonkind, le seul enfant qui ne soit pas vicieux, qui soit à peu près pur, est aussi – ironie mordante – un handicapé mental. Les malades, en conclura-t-on sans difficulté, ne sont pas forcément ceux que l’on croit.
Il est nécessaire de l’admettre: l’enfance est bel et bien une maladie incurable. Il est possible d’en contenir les symptômes, mais impossible d’en éradiquer le germe. Cette maladie est un fardeau dont l’adulte ne peut se délester. Céline en est un bon exemple. Sans pour autant verser dans la psychanalyse de comptoir, comment ne pas déceler dans sa narration, à travers ce goût curieux pour la scatologie, mais aussi son sens l’exagération, de la facétie, sa mauvaise foi, sa paranoïa, ses emportements, toutes les facettes du caractère d’un gamin turbulent? Comment ne pas deviner derrière la vénération de certaines femmes, l’expression d’un manque d’amour maternel? Comment ne pas sentir poindre, également, entre toutes ces lignes, un peu d’affectation, de complaisance dans le malheur, voire de masochisme? Qu’importe, après tout. Ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est bien l’objet, le résultat, la forme assignée par l’artiste à ses névroses. Avec Mort à crédit, Céline s’empare d’un thème universel et érige, par les larmes, les rires, par son audace grammaticale, par la richesse de son lexique, par la puissance poétique de sa ponctuation, un monument littéraire. Prenez-en bonne note: il n’est point de lecteur averti qui ne l’ait lu ou de bonne bibliothèque qui ne le compte sur une de ses étagères .

dimanche 6 août 2017

Revue des deux mondes de mai 2017 : retour sur une polémique

Bonne nouvelle ! Céline fait encore vendre ! Sinon comment justifier la couverture accrocheuse de La Revue des deux mondes de mai 2017 après avoir lu les deux misérables articles qui sont consacrés à l’écrivain génial que l’on aime haïr.

 La une accrocheuse de La Revue des deux mondes de mai 2017
Dans son édito, Valérie Toranian tente de raccrocher la polémique provoquée par le pavé targuievien — somme toute très superficielle car il y aura toujours un fossé entre les amoureux de littérature et les idéologues de la bien-pensance —, de raccrocher la « polémique »  donc, au thème de la revue, « Comment aborder l’écrivain face au pouvoir » écrit-elle « sans revenir encore et toujours à Céline. » La question est curieuse quand il s’agit de Céline. À quel pouvoir a-t-il été confronté ? De même, il est difficile d’écrire sans sourire qu’il a souffert de la censure (du moins de son vivant). Jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, son antisémitisme viscéral était partagé par un large lectorat qui faisait de ses pamphlets des succès commerciaux dont son éditeur a largement profité. Ses grands romans de l’après-guerre (que beaucoup considèrent comme ses meilleurs) ont assez facilement trouvé une place qu’ils n’ont plus quittée parmi les classiques du XXe siècle.
Les deux articles consacrés à la polémique sont très brouillons, écrits avec les pieds, sans doute trop vite. Ils ont été choisis pour prendre position entre des avis pas si opposés que cela et laisser à la revue le beau rôle de l’objectivité. Par chance, il n’a pas été fait appel à ce gugusse de Charles Dantzig (membre du comité de rédaction) pour intervenir dans le débat. Vous savez, Dantzig, ce producteur de France Culture qui ne manque pas, pour essayer de se faire un nom, une occasion de dire ou d’écrire que Céline n’est même pas un bon écrivain (comme si dans le cas contraire, cela aurait justifier son antisémitisme !).
Pour résumer les deux articles qui nous concernent, le mieux est de redonner la main à La directrice de la rédaction.
« Pour Stéphane Guéguan (conservateur au musée d’Orsay, Faut-il brûler Céline ?) aucune preuve irréfutable n’est apportée à la thèse du propagandiste stipendié et de la taupe nazie, et encore moins à l’hypothèse qu’il ait appris, dès 1942, et approuvé la solution finale. […] Cette sempiternelle chasse aux sorcières empêche d’admettre la part d’autonomie, de liberté imprescriptible, de la création artistique.
Pour Sébastien Lapaque (journaliste et écrivain, Avertissement aux célinomanes), en revanche, l’auteur de Bagatelles pour un massacre et de L’Ecole des cadavres, […] ne fut ni un pétainiste, ni un fasciste. Il fut pire que cela : un raciste hygiéniste et eugéniste pro-nazi. D’où son mépris pour la collaboration parisienne, qu’il suspectait de boy-scoutisme et de masturbation idéologique. »
Bien sûr, il y a aussi dans ce numéro de La Revue des deux mondes, un petit inédit de Céline (Le Secret d’Etat), une curiosité présentée par André Derval. C’est en fait une lettre de Norvège adressée à Roland Petit pour lui proposer un argument de ballet.
Tout cela était donc bien léger pour justifier la belle photo de « une » et mon achat.
Heureusement, poursuivant ma lecture, je suis tombé sur un article de Marion Dapsance intitulé Une éthique à géométrie variable, sous-titré L’étrange silence des bouddhistes français dans le débat sur l’avortement. Mais cela nous éloigne de notre sujet…