lundi 26 décembre 2022

L'entrée Céline du Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig

Charles Dantzig a fait de sa haine de l'auteur des pamphlets 
une carte de visite, il en parle en “vain” dans son Dictionnaire égoïste 
de la littérature française, et s’étale largement à l'entrée Céline, accumulant les chromos et les gros mots… Il y a la tout pour plaire à la doxa bienpensante !

CELINE (Louis-Ferdinand) : 

Le 7 avril 2000, au carrefour de l'Odéon, un clochard à demi-ivre entra dans l'autobus 96. Titubant, il s'avança vers le fond. Le bus roulait. Soudain :

— Et toi ?... Tu l'as vue, ta tête ?... Plaie mondiale !...

Avant de rapporter ses dires, je me suis demandé quelle serait la manière la plus exacte : et c'est celle de Céline. Céline est un vociférateur inventif. Dans le bus, prenant soin de ne pas regarder le clochard, tout le monde souriait. Cela m'a fait comprendre la popularité de cet écrivain. Elle tient à l'originalité de ses expressions et à la banalité de son ton. Une petite musique, selon l'insupportable expression qu'il a inventée dans un entretien à L'Express du 14 juin 1957 : air de chanteur des rues bouffeur de bourgeois, bagout de bonimenteur de la Chapelle, gouaille d'Aristide Bruant engueulant ses clients dans les cabarets de Montmartre.

Céline a le style même du chauffeur de taxi - il écrit à coups de klaxon

Quelle notion un étranger, qui n'a pas dans l'oreille ce bruit de fond parigot, peut-il se faire de Céline ? Probablement, comme aux Etats-Unis ou en Angleterre où il est peu connu et, dans les librairies, rangé avec la cult literature pour adolescents, le considérera-t-il comme une curiosité, un petit truc bizarre, un auteur pour fanzines. Ce n'est pas aberrant, mais tout de même, Céline est plus mainstream. Comment vous le faire sentir, touristes ? Prenez un taxi. Céline, c'est ce chauffeur mal embouché qui rage contre les nègres et peste contre les juifs. Visez-moi ce connard !... T'avances, eh, pédale !... Flic de mes deux !... Pauvre France !... Céline a le style même du chauffeur de taxi - il écrit à coups de klaxon.

À ses débuts, c'était un écrivain naturaliste. Le Voyage au bout de la nuit est bon comme un kouglof : 75 grammes de raisins de Corinthe dans un kilo de matière. Entre ses excellentes scènes, comme celle de l'enrôlement, nous mâchons de la pâte. Le livre exprime un sentiment déplaisant, la lâcheté. Une lâcheté mauvaise, amère et hautaine, qui fait de son personnage Bardamu un Tartarin inversé, un Déroulède des pantoufles. Cela suinte des pages comme une obsession et ronge la prose de Céline. Elle le mènera à ses pamphlets. Que dis-je ? Il y est déjà. Au roman suivant, sa comédie est en place : « Mais je ne suis pas Zizi, métèque, ni Franc-maçon, ni Normalien, je ne sais pas me faire valoir, je baise trop, j'ai pas la bonne réputation... » (Mort à crédit). Il ajoute la flatterie de la gaudriole française à l'habileté de la plainte qui le met du côté des petits. Ne lui demandez pourtant pas de pitié à leur endroit ; il veut le privilège de la mouise pour lui seul. Il vit dans le fantasme. 

Geignardise et vantardise sont les mamelles de Céline

Obtenant le prix Renaudot, vendant des centaines de milliers d'exemplaires, flatté, commenté, il se dit mal aimé, il voit du complot, il le souhaite ; tout pour faire résonner son moi. Avec un sans-gêne publicitaire qu'il ne perdra jamais, il écrit des choses comme : « Il lisait le "Voyage" celui-là... », raccourcissant le titre comme si le livre se berçait déjà dans la familiarité de l'inconscient collectif. Ah, il ne faut pas avoir beaucoup de fierté pour être égocentrique ! C'est le charlatanisme bien français des Hugo, des Chateaubriand, des Voltaire, des Montherlant, qu'il assaisonne d'un jus de ressentiment. Geignardise et vantardise sont les mamelles de Céline.

Ce n'est pas un romancier, mais un chroniqueur qui imagine avec humour : « Ma mère était pas cuisinière, elle faisait tout de même une ratatouille. Quand c'était pas "panade aux œufs" c'était sûrement "macaroni". Aucune pitié » (Mort à crédit). On se dit : voilà du bon, ne l'excitons pas en lui parlant, comme le clochard du bus. Dans le même livre, la tirade du comédien Courtial révèle son talent pour l'injure :

— Ferdinand ! qu'il m'interpelle ! Comment? c'est toi qui me parles ainsi ! A moi ? Toi, Ferdinand ? Arrête ! Juste Ciel et de grâce ! Pitié ! Appelle-moi ce que tu voudras ! Menteur ! Boa ! Vampire ! Engelure !

mais dure, hélas, une page. Comme Rabelais, Céline ne sait pas s'arrêter. La différence est que Rabelais ne pense pas bassement. Quand il dit merde, c'est joyeux, enfantin, amical ; quand c'est Céline, c'est amer, adolescent, mal digéré. (Il a d'ailleurs une passion pour la comparaison digestive.) 

Ces livres, qui paraissent écrits par un ivrogne

« Les Anglais, c'est drôle quand même comme dégaine, c'est mi-curé, mi-garçonnet... Ils sortent jamais de l'équivoque... Ils s'enculent plutôt... » On dirait de l'Édith Cresson. Grands dieux, Édith Cresson !... Vous vous rappelez, ce Premier ministre qui traita les Anglais de pédés et les Japonais de fourmis ?... D'un peuple l'autre, Céline passe aux pamphlets antisémites ; Bagatelles pour un massacre, L'Ecole des cadavres. Ces livres, qui paraissent écrits par un ivrogne, sont le type même de l'écrit de convaincu. Aucune réflexion. Jappement perpétuel. Ça ne l'a pas lassé, de jouer toujours la même rengaine sur son orgue de Barbarie, et quand je dis barbarie... ? Dans un régime tel qu'il le rêvait, Céline aurait été mis en prison. La IIIe République qu'il haïssait lui donnait toute licence de la calomnier. La France entre les deux guerres a connu une liberté d'expression inédite depuis 1790-92, et ne l'a pas revue depuis. Tout pouvait s'écrire, sur n'importe quel ton. Et le hurlement et le dégueulage généralisés n'étaient rien par rapport au nihilisme des idéologies. La bonde était ouverte. Et l'Europe y a survécu ! Dans quel état, il faut dire : notre conscience en est encore bancale. Céline est le pendant de Stavisky (je ne dis pas la conséquence) : des faiseurs talentueux, et cupides, dans un régime faible. La démocratie qu'il hait engendre le démagogue qu'il est. Et cet homme fait pour écrire des poèmes baroques et des romans à la Scarron se perd dans le délire de ses difformes idées bondissant sur leur caillou comme Ezéchiel ou Zébulon.

Avec une impudence inouïe, Céline hulule au malheur

Pendant la guerre, il publie un nouveau pamphlet, Les Beaux Draps. On pourrait se dire : l'Allemagne a gagné, les juifs sont persécutés, il est content, mais non, il faut qu'il donne son avis, son hystérique avis. Persécutez davantage ! Et, lorsque vient son tour de répondre de ses appels au meurtre, que tout est foutu, il a un coup de génie : il s'invente un moi bouffon et irresponsable. Moi, pamphlétaire ? Allons ! je déconnais ! Pigez rien à la rigolade ! jamais été pour les idées, moi, mais pour la musique ! Et il écrit un roman soudainement détaché, un rien, une fantaisie (fort bourrative, car sa musique n'est pas moins péremptoire que feu ses idées), Guignol's Band. Le titre révèle ce que sera le reste de sa vie : un cirque. Céline a deviné qu'il lui fallait jouer une comédie pour être sauvé, et transformer sa défaite biographique en victoire littéraire. C'est la trilogie persécutée, D'un château l'autre, Nord, Rigodon, auxquels on peut ajouter Féerie pour une autre fois et Normance. Se réfugiant en Allemagne avec les restes du pétainisme et de la collaboration, il en fait un récit pétardier et transforme le château de Sigmaringen en scène d'une opérette d'Offenbach orchestrée par Méphisto. Deuxième acte, il s'enfuit au Danemark à travers une Allemagne bombardée dans une mise en scène devenue expressionniste, puis, troisième acte, quelques mois de prison lui permettent de se donner le premier rôle. Céline avait expérimenté que la hâblerie paie. Il avait crié qu'il était un génie, un peuple pressé l'avait cru. Il cria qu'il était persécuté, on oublia qu'il avait été du côté des persécuteurs. Sa façon d'écrire s'exagère, et c'est une façon de ne pas s'expliquer. Il tape sur les casseroles pour qu'on oublie le sifflement de sa faute. Comme quoi il existe une franchise qui est de l'hypocrisie. Avec une impudence inouïe, Céline hulule au malheur, alors que l'Europe fume des bonnes manières de ses amis allemands et que ses confrères collaborateurs sont fusillés. On ne peut pas dire que l'honneur, s'il est l'acceptation de la responsabilité, ait étouffé Céline.

Charles Dantzig


lundi 23 mai 2022

L'actualité de la Pléiade : Cauchemars en réserve - Les manuscrits retrouvés de Céline

Cauchemars en réserve 
Les manuscrits retrouvés de Céline
Dans L'actualité de la Pléiade de mai 2022


Dans l’été de 2021, il fut abondamment question des manuscrits de Céline remis, soixante ans après la mort de l’écrivain, à ses ayants droit. Différents experts furent appelés à la barre médiatique. Il y eut bien quelques déclarations oiseuses, comme la comparaison avec les « soixante-quinze feuillets » de Proust qui, malgré le « raffut » (sic) fait autour de leur publication, pèseraient peu face aux milliers de pages de Céline. Mais on mettra cela sur le compte de l’humour. Dans l’ensemble, le dossier de presse témoigne de l’importance de la découverte – elle est réelle – et confirme, à vrai dire inutilement, tant la chose est évidente, que Céline excite plus que jamais les passions.

    Aujourd’hui, après quelques mois d’un travail toujours en cours, on peut tenter d’ébaucher un panorama provisoire, en insistant, ici, sur ce qui intéresse l’édition des Romans dans la Pléiade.

    Un premier roman, incomplet de son début (ce qui autorise à la fois les hypothèses constructives et la rêverie informée, qui ne l’est pas moins), paraît au moment où cette Lettre est diffusée. Il est intitulé Guerre, non que ce titre figure dans le manuscrit, mais parce qu’il s’impose, pour les raisons qu’on va dire. Puis viendront un long roman intitulé (par son auteur cette fois) Londres, qui est la suite de Guerre, et un Casse-pipe augmenté, mais non pas complet. Une fraction de ce roman ayant été publiée dès 1948, on espérait retrouver la suite. Elle manque toujours. On s’en consolera peut-être en remarquant que la confrontation de Casse-pipe avec les manuscrits inédits permet de réviser une partie de la cartographie romanesque célinienne. Il faut enfin mentionner La Volonté du roi Krogold, qui n’est pas à proprement parler un roman, plutôt une légende, légende épique ou épopée légendaire, comme on voudra, et moins médiévale que moyenâgeuse : une sorte de mabinogi post-symboliste, dirait-on si l’on voulait compliquer – bref, chacun se fera une opinion. Ajoutons que l’existence de Krogold était déjà connue des lecteurs de Mort à crédit : Céline en cite des fragments dans ce roman de 1936.

    Quand ces écrits ont-ils été rédigés ? La chronologie relative semble assez claire. Les dates, elles, sont hypothétiques. Krogold, probablement le plus ancien de ces textes, est écrit peu après Voyage au bout de la nuit, qui fut publié en octobre 1932. Il pourrait dater de 1933. Krogold et Gwendor s’affrontent, le premier s’impose, la Mort va s’emparer du second. S’engage alors entre Gwendor et la Mort une négociation qui rappellera des souvenirs aux spectateurs du Septième Sceau de Bergman : Gwendor marchande un sursis, la Mort ne s’en laisse pas conter. L’essentiel est bien là ; la mort, et plus précisément le rapport qu’entretient l’homme avec elle, est au cœur des préoccupations de Céline. C’est en cela que cette Volonté du roi Krogold à la tonalité si étrange est sans aucun doute, existentiellement sinon formellement, célinienne.

    On ne sera pas surpris que des fragments de Krogold soient cités dans Guerre, qui doit être de peu postérieur (vers 1933-1934). Au corps agonisant de Gwendor sur le champ de bataille succède en effet, au milieu des décombres d’un autre combat, le corps souffrant du brigadier Ferdinand. Telle est la situation de départ (du moins dans les feuillets dont nous disposons) du roman retrouvé. Il s’agit d’un manuscrit « achevé » (le livre a une fin), mais non « abouti ». Bien des trouvailles stylistiques sont déjà observables – qui ne reconnaîtrait Céline dans la forme donnée à ces phrases : « C’est putain le passé, ça fond dans la rêvasserie. Il prend des petites mélodies en route qu’on lui demandait pas. Il vous revient tout maquillé de pleurs et de repentirs en vadrouillant » ? Mais l’écrivain est encore au travail, et quand il passe à autre chose, il laisse son manuscrit en l’état, in progress, ce qui nous donne accès au premier jet d’un ouvrage de Céline, ou à une version proche du premier jet, et par là riche d’enseignements.

    Guerre s’inscrit dans l’ellipse ménagée par Voyage, roman dans lequel le moment de la blessure de Bardamu est escamoté. Le Ferdinand de Guerre, lui, vient d’être blessé. Au bras notamment, comme le fut le maréchal des logis Destouches en octobre 1914. Et ce n’est pas la Mort qui se dresse devant lui, mais un allié, un Anglais, grâce à qui il sera admis à l’hôpital militaire de Peurdu-sur-la-Lys, où il connaîtra des aventures médico-sexuelles ; se liera avec des individus inégalement recommandables mais archétypalement céliniens, tels le souteneur Bébert, autrement nommé Cascade, sa gagneuse Angèle et son doublard Destinée ; recevra une décoration qui lui offrira un bouclier fort utile contre les fouineurs de la justice militaire (car Ferdinand semble avoir quelque chose à se reprocher) ; puis embarquera pour l’Angleterre, où il retrouvera Angèle. « Les deux jetées sont devenues toutes minuscules au-dessus des mousses cavaleuses, pincées contre leur petit phare. La ville s’est ratatinée derrière. Elle a fondu dans la mer aussi. Et tout a basculé dans le décor des nuages et l’énorme épaule du large. »

    Le lecteur aura reconnu en Cascade et en Angèle des personnages du futur Guignol’s band, ou leurs homonymes. Et l’amateur de correspondances aura identifié, sans surprise, la composante autobiographique de l’histoire. Ce que rapporte le texte retrouvé n’est autre, en effet, que la réinvention romanesque de ce que nous apprenaient ou nous confirmaient en 2009 les lettres inédites rassemblées sous le titre Devenir Céline. Blessure, hospitalisation, détails médicaux, aventure avec une infirmière, questions financières, visite des parents, bienveillance d’un collègue du père de Louis, citation, décoration – sur tous ces points, le roman fait écho à la correspondance. Un écho parfois déformé, par exemple en ce qui concerne les relations avec les parents ; exécrables dans le roman (comme dans Mort à crédit), elles semblent affectueuses dans la réalité (mais qui s’étonnera que de bonnes relations apparentes puissent masquer une révolte intérieure, laquelle trouve son exutoire dans l’œuvre ?). Ne manquent à vrai dire, dans ces lettres, que le proxénète, les prostituées, la justice militaire, et de nombreux détails anatomiques dont la remarquable crudité aurait pu faire tache dans une correspondance familiale. Sans oublier, parmi tout ce que le roman n’emprunte pas directement à la biographie et que ne rapportent donc pas les lettres, les circonstances du départ pour Londres. Dans la réalité, Louis Destouches ne quitta pas l’« ambulance » d’Hazebrouck pour la capitale britannique à la remorque d’une prostituée entreprenante : il fut transféré au Val-de-Grâce. Londres, le consulat général de France et son service des passeports l’attendraient jusqu’en mai 1915.

    Les mois que Céline passa à Londres, entre mai 1915 et mars 1916, et qui sont si importants dans sa vie, ont servi de pilotis à un roman bien connu, quoique peu lu, Guignol’s band, prévu en trois parties. Guignol’s band I allait paraître en mars 1944 (mauvais timing), Guignol’s band II (Le Pont de Londres) serait révélé à titre posthume, en 1964, et Guignol’s band III ne serait jamais écrit, du moins jamais complètement. Mais ce que nous apprennent les manuscrits retrouvés, c’est que Guignol’s band, commencé en 1940, n’était pas la première transposition romanesque du séjour à Londres. Le roman (en trois parties, lui aussi) intitulé Londres et qui constitue la suite de Guerre semble avoir été rédigé dès 1934. En somme, nous voici en présence d’une expérience de vie donnant lieu à deux tentatives, apparentées mais distinctes, de mise en roman, dont l’une allait rester inédite, tandis que l’autre serait publiée partiellement du vivant de son auteur.

    Nous sommes donc en 1934. Dans l’été de cette année-là, Céline se rend aux États-Unis, d’où il espère (vainement) ramener Elizabeth Craig, avec qui il a eu une liaison – achevée, à son grand dam. Il n’est pas sans intérêt de signaler qu’au verso d’un feuillet du manuscrit de Guerre figure l’adresse américaine d’Elizabeth. Pas sans intérêt non plus de relire les lettres écrites par Céline pendant son séjour américain. Deux d’entre elles retiennent l’attention ; respectivement datées du 14 et du 16 juillet, elles sont adressées à l’écrivain Eugène Dabit et à l’éditeur Robert Denoël, et contiennent la même information (citée ici d’après la lettre à Dabit) : « À propos je vais faire paraître un premier livre [après Voyage] dans un an c’est décidé – / Enfance – La guerre – Londres – / Autrement j’en ai pour dix ans – Arrive que pourra ». Mêmes titres dans la lettre à Denoël, si ce n’est que La guerre y est devenu Guerre.

    Compte tenu de ce que nous savions avant l’apparition des manuscrits retrouvés, ce triptyque ne pouvait que renvoyer à trois romans bien connus : Enfance, c’est Mort à crédit, commencé dans l’été de 1933 ; La guerre ou Guerre était le futur Casse-pipe, rédigé à partir de 1937 ; et Londres devait être le futur Guignol’s band, mis en chantier en 1940. Mais la lecture des écrits retrouvés place ces deux lettres sous une nouvelle lumière. Guerre y renvoie probablement au roman auquel nous donnons aujourd’hui ce titre (car le manuscrit n’en mentionne aucun) et qui, on va le voir, n’est pas dépourvu de liens avec le futur Casse-pipe. Quant à Londres, il s’agit sans doute moins du futur Guignol’s band, non encore commencé, que du premier roman londonien, inédit, et dont le manuscrit porte sans ambiguïté ce titre (provisoire ?), Londres, donc.

    Mais revenons à Casse-pipe. Plus de quatre cents feuillets du manuscrit de ce roman figurent parmi les documents retrouvés. Ils permettront d’en procurer une très intéressante édition augmentée ; toutefois, on l’a dit, ils ne contiennent pas ce qui d’après Céline aurait dû être la fin du livre. Casse-pipe ne nous était connu que par les publications de 1948 (dans Les Cahiers de la Pléiade) et de 1949 (aux Éditions Frédéric Chambriand). Quelques fragments supplémentaires ont été découverts ultérieurement (et publiés par Henri Godard au tome III des Romans), mais aucun ne nous menait au-delà du « premier temps » du livre, c’est-à-dire au-delà du récit des années d’apprentissage, transposition romanesque de l’expérience qu’a connue Louis Destouches, engagé en 1912 au 12e Cuirassiers de Rambouillet. Or ce sont ces mêmes années d’apprentissage qu’évoquent les feuillets récemment retrouvés.

    Comment sait-on qu’il devait y avoir un « second temps » et que celui-ci ne concernait plus la vie d’un quartier de cavalerie en temps de paix, mais la guerre, la folie des hommes et leur rapport à la mort ? Grâce à un document essentiel, qui est à la disposition des lecteurs depuis 1988, date à laquelle il fut édité par Henri Godard en appendice à Casse-pipe, dans la Pléiade. Il contient des propos de Céline rapportés par le journaliste Robert Poulet en 1957. L’écrivain y révèle la fin du roman et, par là même, le sens du titre Casse-pipe, qui s’accordait mal avec les séquences publiées : « C’était l’histoire d’un échelon régimentaire, commandé par un adjudant, en 1914. » Dans le désordre des combats, le détachement s’égare, les soldats « boivent, jouent, maraudent ; finissent par fracturer la caisse [du régiment] qui leur est confiée ». L’adjudant comprend qu’il sera tenu pour responsable de leurs exactions et, pour échapper aux poursuites, choisit une solution radicale : « il conduit son monde vers le point le plus scabreux du front de combat ; et il fonce tête baissée, hommes, chevaux, fourgons, dans la mêlée, qui les écrase… »

    Cette fin terriblement célinienne, aucun texte que nous connaissions ne la rapporte. A-t-elle été volée à Céline, comme il l’a dit ? A-t-elle seulement été écrite ? La prudence ne permet pas de répondre nettement à ces questions. Mais l’un des manuscrits retrouvés, celui de Guerre, prouve que cet épisode était déjà présent à l’esprit de Céline alors qu’il écrivait (en 1933-1934, rappelons-le) ce « roman de guerre ». Le Ferdinand de Guerre tient en effet des propos qui font écho à la fin de Casse-pipe telle que Céline la résume en 1957 : « C’était pas explicable notre expédition et la manière dont elle avait fini. » Après le combat (ou le bombardement), il ne retrouve pas « l’adjudant ». Lui revient le « souvenir de la sacoche du pognon », tout aussi introuvable. À l’hôpital, il constate avec soulagement qu’on ne lui parle pas « de la caisse du régiment qu’avait été bousillée aussi, fondue dans l’aventure, et pourtant c’était le plus grave en somme pour me coincer mieux »… Un officier lui posera bien des questions embarrassantes, mais elles n’auront pas de suites fâcheuses ; la médaille militaire de Ferdinand est garante de son héroïsme.

    Ce n’est pas tout. La cantinière du régiment, Mme Onime, lui rend visite à l’hôpital. Intéressant personnage, apparenté à la cantinière de Casse-pipe, Mme Leurbanne. Dans Casse-pipe, la cantinière est réputée avoir une liaison avec l’adjudant Lacadent. Dans Guerre, elle est en proie à un chagrin dont Ferdinand comprend aussitôt la cause : « Il est mort », lui dit-il alors, sans éprouver le besoin de donner aucun nom ; « Il est mort en brave ! et puis c’est tout. » La cantinière s’effondre. Comment ne pas supposer que Ferdinand faisait allusion à l’adjudant dont elle était si proche ?

    Voilà bien des hypothèses. Il convient de ne pas les transformer en certitudes. Mais « certaines œuvres vivent aussi des virtualités qu’elles sécrètent », écrit Henri Godard dans un texte sur Casse-pipe à paraître. Le Casse-pipe que nous connaissons, Céline ne le met en chantier qu’en 1937. Guerre, on l’a dit et répété, est probablement écrit en 1933-1934. Mais ne s’agirait-il pas, dans les deux cas, certes pas du même texte, mais d’un seul et même projet, dont le secret gît peut-être dans la fin absente d’un des deux romans (Casse-pipe) et dans le début manquant de l’autre (Guerre) ? Ou, pour le dire autrement, la fin absente de Casse-pipe et le début manquant de Guerre ne devaient-ils pas rapporter – à deux époques de rédaction distinctes – les mêmes événements : « l’histoire de l’échelon régimentaire », le coup de folie des cavaliers et l’« affaire » au cours de laquelle l’adjudant trouve la mort avec tous ses hommes, à l’exception de Ferdinand, qui n’est que blessé ?

    Une chose est sûre : les manuscrits retrouvés – qui vont enrichir l’édition des Romans de Céline dans la Pléiade – remettent l’église au milieu du village, c’est à-dire, avec une évidence accrue, la guerre au centre de l’œuvre. Ils confirment en cela ce qu’écrivait Céline à son ami Joseph Garcin en septembre 1930 : « j’ai en moi mille pages de cauchemars en réserve, celui de la guerre tient naturellement la tête ».


dimanche 22 mai 2022

GUERRE : CÉLINE À HAZEBROUCK EN NOVEMBRE 1914 Par Pierre-Marie Miroux à propos de Céline : Plein Nord (2014)

GUERRE : CÉLINE À HAZEBROUCK EN NOVEMBRE 1914  à propos de Céline : Plein Nord (2014)

Par Pierre-Marie Miroux (secrétaire de la Société d'études céliniennes Sec)

Au moment où paraît Guerre, le premier des manuscrits retrouvés de Céline à être édité, il m’a semblé qu’il pouvait être intéressant de mettre à la disposition du plus grand nombre possible de lecteurs l’étude que j’avais publiée en 2014 dans un livre intitulé Céline : Plein Nord, tiré seulement à 200 exemplaires à l’époque.

Quand j’ai commencé ces recherches à Hazebrouck, le nom même d’Alice David, l’infirmière- major de l’hôpital auxiliaire d’Hazebrouck, n’était pas connu : la seule biographie où il en était très vaguement question était celle de F. Gibault où elle était mentionnée sous le nom d’Alice D... (Le temps des espérances, p. 153). Grâce à la publication, par les soins de V. Robert-Chovin, en 2009, dans Devenir Céline, de lettres anciennes adressées au jeune Louis Destouches, on a retrouvé les lettres qu’Alice lui avait envoyées, mais, dans un cas comme dans l’autre, les éditions Gallimard avaient préféré que ne soit pas cité son nom de famille. Il a donc déjà fallu retrouver son identité exacte, puis exhumer toute l’histoire de cette femme et de cette « ambulance », comme on disait alors, faisant renaître tout un pan très intéressant de la vie et de la société hazebrouckoises durant cette période. Ceci n’aurait pas été possible sans de bons connaisseurs de cette histoire que je remercie à la fin de cette étude, mais je tiens à redire particulièrement ici ma gratitude à Jean-Michel Sauss, professeur au Lycée St Jacques qui servit d’hôpital pendant la guerre, et à Jean-Pascal Vanhove, grand connaisseur de l’histoire locale.

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Le Collège St Jacques d’Hazebrouck devenu Hôpital auxiliaire n°6 en 1914.
A droite, la petite entrée, aujourd’hui disparue, surmontée d’un paneau « Croix Rouge », par laquelle pénétraient les blessés. C’est par là qu’entra le cuirassier Destouches le 28 octobre 1914.

Le dortoir probable de Céline, salle Saint-Eustache dans Guignol’s Band et salle Saint-Gonzef dans Guerre. A droite, cette même salle est devenue le centre de documentation du Lycée St Jacques.

Dans l’Avant-Propos qu’il a rédigé pour Guerre, F. Gibault cite mes travaux en me qualifiant de « célinien et chercheur de qualité », ce dont je le remercie, mais tout en commettant de légères imprécisions que je me permets de rectifier ici.

Il parle d’abord de Mme Hélène Van Cauwel (p.13) qui s’appelait en réalité, plus simplement, Mme Hélène Cauwel. Epouse du pharmacien Léon Cauwel, qui était en charge également de la pharmacie de l’hôpital auxiliaire, elle servit auprès d’Alice David comme soignante, car, à la différence d’Alice qui était une infirmière diplômée formée par la Croix- Rouge, elle n’avait pas de formation, comme la plupart des dames du Comité qui, sous l’égide de cette même Croix-Rouge, prirent en charge les blessés ou les malades qui leur furent confiés. C’est Alice David qui assura auprès d’elles une formation minimale. Sur son faire-part de décès sera d’ailleurs clairement indiqué son titre d’«Infirmière-major de la Croix-Rouge française ». Je suppose, mais sans certitude, que c’est Jacques Boudillet, co-auteur avec Jean- Pierre Dauphin de l’Album Céline dans La Pléiade, paru en 1977, qui, faisant des recherches en vue de cet Album, la retrouva vers 1975 ou 1976, quasi-centenaire puisqu’elle était née en 1877 (elle devait décéder en 1978). C’est par les confidences qu’elle lui fit que furent connus les sentiments amoureux d’Alice pour le cuirassier Destouches, d’après F. Gibault qui écrit,

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dans le texte cité plus haut, qu’« Hélène Cauwel rapporte que bien après le départ de Louis, Alice accoucha d’une fille dont la rumeur publique lui attribua la paternité. » Jacques Boudillet, s’il s’agit de lui, ayant ensuite disparu du monde célinien, nous ne saurons jamais exactement la teneur exacte des propos d’Hélène Cauwel, propos qui paraissent erronés maintenant, si elle les a vraiment tenus, à la lumière de mon étude et de Guerre, mais qui n’étaient pas dénués non plus de fondement comme l’ont montré les lettres d’Alice révélées en 2009.

Quoi qu’il en soit, rien ne permet de confirmer, d’après mes recherches, que, comme l’écrit F. Gibault dans son Avant-Propos (p. 13), « Hélène Cauwel reçut chez elle le maréchal des logis Destouches »..Je ne pense pas, personnellement, qu’il était en usage, chez les dames du Comité de la Croix-Rouge, de recevoir chez elles les soldats hospitalisés, même si une exception a peut-être été faite par Alice, par amour pour ce beau cuirassier, comme je l’explique dans mon article. Nous savons, par contre, que c’est le dimanche 22 novembre 1914, que celui-ci fit sa première sortie de l’hôpital pour aller déjeuner chez M.et Mme Houzet de Boubers, ce monsieur étant le correspondant local de la Compagnie d’assurances Le Phénix avec lequel le père de Louis avait pris contact dès qu’il avait su que son fils était à Hazebrouck. Ce sont les Houzet qui accueillirent les Destouches quand ils vinrent rendre visite à leur fils du 30 octobre au 4 novembre 1914. Dans Guerre, les Houzet deviennent les Harnache et Céline y livre une évocation tout-à-fait imaginaire et burlesque de ce déjeuner. Il ne faudrait surtout pas se faire, d’après la caricature des Harnache, une idée de ces gens parfaitement distingués et serviables qu’étaient les Houzet de Boubers.

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Hall de la maison des Houzet à Hazebrouck

Il est également deux autres petits points que je voudrais préciser à propos de ce que dit F. Gibault d’Alice David. « Elle a toujours vécu, écrit-il, dans une maison de famille qu’elle partageait avec plusieurs de ses frères dont l’un au moins était prêtre » (p. 14). Ceci n’est pas tout-à-fait exact, même si c’est sans grande importance. Alice était, en réalité, l’avant-dernière d’une famille de neuf enfants qui ne comportait que deux garçons : Georges (1864-1945) et Maurice, le dernier né (1875-1948), qui fut, en effet, prêtre, chanoine et professeur à la Faculté catholique de Lille. Il faudrait donc écrire plutôt qu’Alice a vécu « parmi ses sœurs », qui furent au nombre de six. Mais, en 1914, ne restaient plus à Hazebrouck que l’aînée, Gabrielle, célibataire, à laquelle s’était ajoutée Angèle, réfugiée là avec ses deux enfants, son mari, Augustin Deltour étant resté à Lille pour y exercer sa profession de marbrier. Hazebrouck, située sur le front, ne fut jamais occupée par les Allemands, alors que Lille le fut durant toute la durée de la guerre, ce qui empêcha le couple de se réunir.

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Alice est au premier rang à droite, Maurice au premier rang à gauche. Gabrielle est la seconde au troisième rang en partant de la droite et Angèle la première à gauche au deuxième rang.

Enfin, si Alice fut effectivement élevée dans un milieu très catholique et si trois de ses sœurs devinrent religieuses, je me refuse, pour ma part, à la réduire, comme le fait F. Gibault, à une « vieille fille sentimentale et très religieuse, pour ne pas dire bigote. » (p.14). En effet, si son engagement tout au long de sa vie comme infirmière, fut fondé sur une foi profonde et fut une sorte de sacerdoce laïque, la qualifier de « bigote » revient à donner d’elle une image par trop réductrice. S’il est vrai que ses sentiments amoureux pour un jeune soldat plus jeune qu’elle de vingt ans tendent à la ridiculiser un peu – et cela fit jaser à l’époque, posant d’ailleurs problème à sa sœur Angèle, comme vous le lirez dans l’article qui suit – Alice était une femme de tête, plutôt « autoritaire » comme l’avait noté F. Gibault dans Le temps des espérances (p. 153) ; c’est elle qui prit en main cet hôpital auxiliaire d’Hazebrouck, n’hésitant pas à se heurter parfois au Dr Sénellart (transposé ici en.« Méconille ») et en fut la véritable animatrice tout au long de la guerre. Elle fut décorée à plusieurs reprises pour son action, et notamment de la Croix de guerre pour avoir secouru, en 1917, avec sa sœur Angèle, des blessés sous les bombardements à la gare d’Hazebrouck. D’ailleurs, si, dans Guerre, Céline en fait, sous les traits de « Mlle L’Espinasse », un portrait qui n’a presque rien à voir avec ce qu’elle était réellement, sauf quand il évoque sa piété, il écrit quand même à son sujet : « Décidément elle avait de l’autorité partout, c’était une puissante » (p. 63).

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Photo de l’hôpital auxiliaire d’Hazebrouck prise en 1915.
Au centre, portant une barbe, le Dr Sénnelart (« Méconille »).
A ses côtés l’abbé Hidden, supérieur du Collège St Jacques.
A droite, l’abbé Deroo – sans doute l’abbé mentionné par Céline dans 
Guerre.
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ème en partant de la gauche, un visage en partie caché qui pourrait être celui d’Alice David, ou, sinon, celui de sa sœur Angèle qui servait aussi comme soignante. L’infirmière la plus proche des blessés est Mme Hélène Cauwel.

Ne réduisons pas à une figure outrageusement caricaturée par Céline, comme il a caricaturé dans Voyage les infirmières du Val-de-Grâce, ni même à une « vieille fille » enfermée dans une vison étroite de l’existence, Alice David dont le dévouement, notamment en 1914, pour ces soldats blessés fut si important et dont bénéficia au premier chef un jeune cuirassier de vingt ans, désemparé devant ce qui lui arrivait et qui trouva auprès d’elle, comme auprès de toute l’équipe de « l’ambulance », un réconfort dont il avait bien besoin.

Vingt ans plus tard, évidemment, devenu L.F. Céline, il s’affranchirait de ce vécu pour en donner une vision propre à celle de l’écrivain qu’il était devenu. Mais n’avait-il pas gardé, quand même, au fond de lui-même un reste de respect pour cette « Alice D. », comme elle signait ses lettres, dont l’anagramme forme le nom du sergent Alcide, un des rares personnages positifs de Voyage ? C’est une hypothèse que je formule, de façon sans doute un peu hasardeuse, dans cette étude dont je vous souhaite bonne lecture.

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A gauche : Alice, son neveu et sa petite nièce, Catherine, en 1936.
A droite :.Alice, sa nièce par alliance et sa petite-nièce en 1939.
Je remercie Mme Catherine Thuault, née David, pour son accueil à l’île de Ré et la mise à disposition de ces documents familiaux.

Une partie de la tombe David à Hazebrouck : à côté du nom d’Alice, on distingue la gravure de l’insigne de la Croix de guerre.

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Céline : Hazebrouck, novembre 14 :
son hospitalisation, ses relations avec Alice David, sa fille ?

Le 28 septembre 1912, un jeune homme que ses parents destinaient à une carrière commerciale, s’engageait pour trois ans au 12régiment de Cuirassiers en garnison à Rambouillet : il avait eu 18 ans le 27 mai précédent et s’appelait Louis Ferdinand Destouches.

Il n’allait nullement faire la carrière commerciale qui lui était promise, mais allait devenir médecin, et surtout écrivain sous le pseudonyme de Céline. Par commodité, c’est par ce nom que nous le désignerons ici bien qu’à l’époque il ne soit encore que Louis Destouches.

Dans les hasards de la vie qui allaient le faire bifurquer de ce à quoi on l’avait destiné, un événement joua plus que tout autre un rôle majeur : la guerre qui se déclenchait début août 1914. Peu auparavant, le 5 mai, il avait été promu maréchal des logis, et c’est avec ce grade qu’à 20 ans il se trouvait lancé dans cette tempête qui allait ravager une grande partie de l’Europe.

1) Les circonstances qui conduisent Céline à Hazebrouck

Le 12« Cuir » est envoyé sur le front de l’Est. Mal commandé, au point qu’il arrive qu’il marche à l’envers, s’éloignant du front au lieu de s’en rapprocher, il s’épuise en marches et contre marches tout au long du mois d’août. En septembre, il est dans la région de la Meuse et cantonne à Commercy le 1er octobre. Le lendemain, 2 octobre, le régiment est embarqué pour le front du Nord et débarque à Armentières le 4. A partir du 5, il est déployé le long de la Lys pour en garder les ponts. Le président de la Société d’histoire de Comines-Warneton, Francis de Simpel, a étudié le mouvement du régiment de Céline dans le secteur de la Lys début octobre : nous renvoyons à ses travauxainsi qu’au livre de Jean Bastier, Le cuirassier blessé2.

L’analyse de ces aspects purement militaires nous entraînerait hors du sujet de notre étude. Cependant, en ce qui concerne la blessure qui va toucher Céline et l’amener à Hazebrouck, un récent article de Gaël Richard est venu contester partiellement les données généralement admises jusqu’à présent3.

Retenons simplement pour situer le cadre de ce qui va arriver à notre jeune cuirassier que le 15 octobre, son régiment, en poste au nord de Béthune, vers Lestrem, reçoit l’ordre de monter en Belgique et passe par Merville, La Motte-au-Bois, Hazebrouck et Hondeghem où il cantonne. Le 16, il rentre en Belgique, passant à Ypres et poussant jusqu’à Woesten. Le 17, le régiment se rend à Furnes, puis reprend sa marche vers le Nord, l’objectif étant Bruges : il faut bloquer l’avancée allemande.

Du 20 au 22 octobre, le 12Cuirassier participe à ses derniers combats sur l’Yser, les escadrons étant ensuite ramenés en arrière de la ligne de feu, attendant que l’infanterie ait percé pour se lancer à la poursuite de l’ennemi, ce qui n’arrivera jamais...

Francis de Simpel : L’écrivain L.F. Céline et la vallée de la Lys au début d’octobre 14, Mémoires de la Société d’histoire de Comines-Warneton et de la région, tome 23, 1983, pp. 275 – 290, et Céline à Comines, Le Bulletin célinien n° 297, 2008, pp. 21, 22.

Jean Bastier, Le cuirassier blessé, Céline, 1914 – 1916, Du Lérot, éditeur, 1999.
Gaël Richard, Le cuirassier blessé et ses médecins, Année Céline 2009, pp. 185 – 204.

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Dès le 18, le général de Mitry, dont dépend alors le régiment, constitue des « escadrons à pied », ce qui permettra d’utiliser des cavaliers en agents de liaison pédestres destinés à transmettre des ordres ou des rapports d’un point à l’autre du front, les chevaux n’étant plus utilisables dans les réseaux de tranchées et de barbelés qui se construisent.

Pour bloquer l’avance de l’ennemi, les 66et 125régiments d’infanterie sont positionnés devant Poelkapelle, en avant d’Ypres, et la cavalerie mise en réserve dans l’attente de cette fameuse percée. Ces deux régiments d’infanterie attaquent en vain Poelkapelle du 23 au 27 octobre. Le 27 en fin d’après-midi, ordre est donné au 66de se replier momentanément pour faire reposer les troupes en attendant un nouvel assaut qui aura lieu la nuit sans plus de résultat et, selon Jean Bastier, c’est sans doute en portant, à pied, cet ordre de repli momentané que Céline aurait été touché par une balle, ce qui lui vaudra d’être porté à l’ordre du régiment deux jours plus tard :

« Le 29 octobre, le colonel porte à l’ordre du régiment le maréchal des logis Destouches, du 2escadron, blessé »4.

Mais la matricule militaire consultée par Gaël Richard donne la date du 25 octobre comme jour possible de cette blessure, et dans ce cas ce serait en portant un ordre exactement inverse au précédent que Céline aurait été touché si l’on en croit le Journal du général de la 7division de cavalerie en date du 25 :

« 13h. Dans des conditions particulièrement défavorables, le 66reçoit l’ordre impératif du général Dubois c[ommandant] le 9C[orps] d’A[rmée] d’attaquer quand même [Poelkapelle] »5.

De toute façon, c’est en faisant à pied une liaison que Céline a été blessé, la date en restant quand même probablement le 27, car, même si le Journal des marches et opérations du régiment note, le 26 octobre, « 1 M[aréchal] des Logis et 6 h[ommes] évacués »6, il ne précise pas si ce « M. des Logis » est Louis Destouches. De plus, en tête d’une lettre de son fils, Fernand Destouches écrit « Blessé le 27 »et, dans le « rapport Mikkelsen » dont nous allons reparler tout de suite, Céline écrit :

« Je suis mutilé de guerre 75% et médaillé militaire depuis le 27 oct 1914 »8.

Mais revenons aux circonstances de cette blessure et à ses conséquences.
Que s’est-il passé exactement ? D’après les indications médicales données par Céline lui- même, en 1946, dans un bilan de santé qu’il dresse à l’intention de son avocat, Maître Mikkelsen
9, il a été blessé deux fois, la première blessure n’ayant pas vraiment été perçue

comme telle.
Courant pour porter son ordre, il a d’abord été soulevé de terre par l’éclatement d’un

obus et projeté contre un arbre, ce qui aurait provoqué un choc à la mâchoire et un traumatisme interne causant par la suite des maux de tête insupportables dont il souffrit toute sa vie :

« Cet état est le mien depuis 1914 lors de ma première blessure lorsque je fus projeté par un éclatement d’obus contre un arbre »10.

Jean Bastier, op. cit., p 265.
Gaël Richard, op. cit., p. 191.
Id., p. 192.
Lettres 14-37, p. 117, note 1 (p. 1606). Gibault, Céline III, p. 132.
Id.., pp. 130 – 133.
10 Jean Bastier, op. cit., p. 337.

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Selon Jean Bastier, ayant repris sa course après ce choc, Céline fut touché à l’épaule droite par une balle qui avait ricoché contre un arbre et qui était donc abîmée, causant par là, outre une fracture du bras droit, davantage de dégâts dans les chairs. Ces détails nous sont donnés par une lettre du père de Céline, Fernand Destouches, venu voir son fils à Hazebrouck et qui, le 5 novembre, s’adresse ainsi à son frère Charles :

« Il a été frappé sous Ypres au moment où sur la ligne de feu il transmettait les ordres de la division à un Colonel d’Infanterie. La balle qui l’a atteint par ricochet était déformée et aplatie par un premier choc ; elle présentait des bavures de plomb et des aspérités qui ont occasionné une plaie assez large, l’os du bras droit étant fracturé. »11.

Céline, lui, deux ans plus tard seulement, présentera à une amie, Simone Saintu, les choses d’une façon plus prosaïque :

« le 29 Oct 1916
Ma petite Simone
Il ya aujourd’hui très exactement 2 ans que je fus amoché, un peu plus du moins. Je me

rappelle qu’à ce moment, entre la première ligne de tranchées et le poste de commandement il n’y avait pas de boyaux, à la nuit tombante on pouvait aussi chercher pendant des heures, à l’aveuglette le poste du commandant qu’aucune lumière ne révélait naturellement.
On appelait ça, garder les vaches -

C’est en gardant les vaches que je fus numéroté - » 12.
Qu’advint-il alors de lui ? Selon ce que son père nous rapporte d’après les dires de son

fils, dans la lettre du 5 novembre précédemment citée, il s’est servi de son ceinturon en guise de baudrier pour mettre son bras en écharpe et marcha durant 7 km jusqu’à l’ambulance n° 3 d’Ypres où on réduisit la fracture et plaça son bras dans une gouttière. Peut-être lui aurait-on alors proposé une amputation qu’il refusa, mais aucune source vérifiable ne le confirme. Le 28 (si l’on s’en tient à la thèse de la blessure le 27), il fut évacué sur Dunkerque avec cinq cents autres blessés, mais, ajoute son père :

« il n’a pu aller jusqu’au bout du trajet tellement la douleur était vive, il lui a fallu descendre à Hazebrouck où un officier anglais l’a conduit à la Croix-Rouge ».

Et c’est ainsi que, le 28 octobre, Céline débarque dans cette ville pour être mené à l’hôpital auxiliaire n° 6 installé dans le collège St Jacques. Il y sera opéré le 29 par le Dr Sénellart qui retirera la balle de l’épaule, sans anesthésie, Céline l’ayant déclinée, craignant sans doute qu’on lui ampute le bras pendant qu’il serait endormi. Il restera là jusqu’au 1er décembre 1914, date de son transfert à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris.

Pendant ce mois de novembre 14, il va être en contact avec ce petit monde de l’hôpital auxiliaire géré par la Croix-Rouge et constitué essentiellement de dames de la bonne société d’Hazebrouck apportant bénévolement leurs soins aux blessés et, parmi elles, une femme de 40 ans, célibataire, de la meilleure bourgeoisie de la ville :

Alice David, dont la rumeur courra qu’il en aurait eu une fille. Nous examinerons plus loin ce point, mais auparavant nous situerons le contexte du milieu où il va passer ce mois de novembre 14 et exposerons ce que nous avons pu apprendre d’Alice David et de son environnement. Nous verrons enfin en quoi cette expérience a pu avoir une répercussion dans l’œuvre du futur Céline.

11 Lettres 14-37c, pp. 120, 121. 12 Cahiers Céline 4, p. 140.

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2) L’hôpital auxiliaire n° 6 d’Hazebrouck et son environnement

Où arrive Céline en cette fin octobre 14 ? Dans une ville bouleversée qui se trouve sur le front et où on a cru l’invasion allemande imminente. Dans son Journal, le 8 octobre, l’abbé Lemire, député-maire de la ville, signale le passage de « la cavalerie française, cuirassiers, dragons, qui occupe Hazebrouck »13. Le 9 octobre, des Allemands s’infiltrent jusque dans la gare de la ville et tuent deux conducteurs ; c’est pourquoi, le 10, l’abbé Lemire s’apprête à recevoir l’entrée de l’ennemi : « Journée de deuil. Je me lève à 5 h pour faire ma toilette pour être prêt à recevoir les Allemands à 6 h... », mais les Anglais, ayant pris position dans la ville, montent au front et, le 12 octobre, repoussent les envahisseurs. La ville d’Hazebrouck ne sera jamais occupée, mais restera sur la ligne de front toute la guerre. L’atmosphère de la cité nous est donnée par le journaliste Fernand de Brinon venu visiter Hazebrouck à la demande de son amie, la baronne Emilie de La Grange, veuve du baron Ernest de La Grange. C’est ce même de Brinon, né en 1885, qui sera fusillé en 1947 pour faits de collaboration.et avec lequel Céline sera en contact pendant la Deuxième Guerre pour tenter de sauver un résistant breton ou de trouver un emploi au Dr Montandon, un théoricien notoire du racisme14. Dans Le Journal des Débats, en octobre 14, de Brinon écrit :

« Au premier étage de la mairie flotte le drapeau britannique à côté du drapeau français. La place entière est remplie de canons, de voitures, de chevaux et de soldats. A un bout, les grosses pièces de campagne alignées par quatre montrent leur gueule muselée de noir ». De même la baronne de La Grange a tenu un Journal personnel, où elle confirme cette vision quelque peu apocalyptique que l’on retrouvera souvent dans les œuvres de Céline quand il évoquera la guerre :

« Tous les ponts du canal ont sauté sauf celui du château [le sien : le château de La Motte-au-Bois] par lequel défile un flot incessant de réfugiés fuyant en direction d’Hazebrouck et de Saint Omer. Un troupeau humain pitoyable, chassé par les gendarmes qui font presser le pas. On pousse des charrettes où on a entassé tout ce qu’on a pu prendre, en plus des enfants trop jeunes pour marcher et des vieillards infirmes, une cage d’oiseau, une vieille poupée, une couronne de mariés. Quand on croise un convoi de troupes, il faut céder le passage et se mettre dans le fossé. Les chariots mal attelés se renversent. Certains n’ont même plus de chaussures »15.

A ces réfugiés vont s’ajouter les blessés. La baronne raconte, le 21 octobre, que, parlant anglais, elle a servi d’interprète entre le Dr Williams, envoyé de Londres, et l’abbé Lemire, pour une discussion en vue d’établir un hôpital anglais à Hazebrouck. Cet hôpital s’installera le 31 octobre 1914.dans le séminaire St François. Le roi George V le visite peut-être en décembre 1914 en se rendant au château de la baronne qui servait de QG à l’état-major de l’armée anglaise. Comme le séminaire se trouvait situé juste derrière le collège St Jacques, les deux hôpitaux, français et anglais, auront un fonctionnement qui se rapprochera au cours de la guerre, mais cet hôpital anglais fonctionnera avec des infirmières venues d’Angleterre qui logeront chez l’habitant à Hazebrouck, même s’il est probable qu’au cours des années les deux équipes aient collaboré de plus en plus. A ce propos l’abbé Lemire écrit le 5 mars 1915 dans

13 Les Cahiers de l’abbé Lemire sont consultables aux archives municipales d’Hazebrouck.
Jean-Pascal Vanhove vient de faire paraître en septembre 2013, aux éditions du Marais du Livre (Hazebrouck),

une biographie de ce personnage très intéressant qu’était l’abbé Lemire.
14 Année Céline 1994, pp. 100, 101.
15 Cette citation et la précédente sont tirées de l’article de Robert Eftimakis, La région d’Hazebrouck et La

Motte-au-Bois pendant la Grande Guerre (d’après les Mémoires de la baronne Ernest de La Grange), Annales du Comité flamand de France, tome 52, 1994.

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son Journal que « les misses anglaises qui sont chez Mlle David ont des difficultés avec elle. Les unes fières, l’autre un peu aussi. De là, conflit ». Ceci nous est confirmé par une lettre d’Alice David du 31 janvier 1915 qui écrit à Céline :

« Pour le moment nous n’avons plus d’officiers au n° 29 [rue du Rivage, son domicile], par contre nous hospitalisons [offrons l’hospitalité.à] 7 Dames de la Croix-Rouge française de Londres. Elles sont arrivées hier et ce n’est pas peu de choses que de réorganiser notre maison »16.

Quant à la baronne de La Grange17, elle sera élevée en 1921 au grade de chevalier dans l’ordre national de la Légion d’honneur, pour avoir rendu « des services particulièrement importants au commandement des armées britanniques et françaises qui opéraient en liaison dans cette région » et avoir « fait montre en plusieurs circonstances périlleuses des plus hautes qualités d’énergie, de sang-froid et de bravoure » (Le Cri des Flandres, 26 juin 1921). Il est signalé également qu’elle fut « fondatrice et directrice de l’Hôpital auxiliaire d’Hazebrouck n° 6 dont elle a assuré l’entretien pendant toute la guerre ». Cette deuxième mention semble erronée, car, dans ses Mémoires, elle raconte qu’on lui proposa ce rôle de directrice, mais qu’elle le refusa, ayant assez à faire, à son château de La Motte-au-Bois, avec les autorités militaires britanniques. Mais sans doute est-elle intervenue à l’hôpital anglais, ce qui pourrait expliquer la confusion du journaliste, surtout trois ans après la fin de la guerre.

D’ailleurs, la ville et les responsables de l’armée s’étaient préparés de longue date à la création d’un hôpital militaire à Hazebrouck, et la baronne n’apparaît à aucun moment dans ce processus. Dès 1911 en effet, l’Etat, prévoyant un conflit possible aux frontières septentrionales de la France, demanda à la Croix-Rouge d’enquêter sur les possibilités d’accueil des blessés. On pensa au collège St Jacques d’Hazebrouck, fondé en 1893. Le supérieur, l’abbé Paul Hidden, indiqua, le 11 mai 1912, que l’établissement qu’il dirigeait pouvait offrir une capacité de cent lits et le collège fut déclaré officiellement « Hôpital auxiliaire des armées » en cas de guerre. En 1914 une pancarte fut apposée au-dessus d’une petite porte d’entrée aujourd’hui disparue, à droite de l’entrée principale, portant la mention : « Croix-Rouge française Hôpital auxiliaire de territoire n° 6 ». On distinguait à l’époque, dans l’armée, les hôpitaux « complémentaires » qui venaient compléter les hôpitaux civils, et les hôpitaux « auxiliaires », et ce, par la nature des soins dispensés, une fiche établie par les services militaires de santé précisant que cet établissement d’Hazebrouck n’est compétent que pour de la « petite chirurgie ». Nous le savons, car, dès le 10 août 1914, le directeur du service de santé de la 1ère région, le médecin-inspecteur Landriau s’enquiert de savoir si les établissements placés sous sa responsabilité sont en mesure de fonctionner correctement, conformément au décret du 2 mai 1913. Grâce à une fiche établie suite à cette enquête, et conservée aux archives municipales d’Hazebrouck, nous savons que les ressources en

16 Lettres 15-oc, p. 134.
17 Clémentine Henriette Marie Emilie de Chaumont-Quitry (1863-1944) avait épousé en 1884 le baron Ernest de

La Grange (1854-1899). Elle a laissé un document de 146 pages intitulé A la recherche de l’Eldorado 1892- 1894, racontant comment son mari et elle, avec leurs deux enfants, Emilie (1885-1933) et Amaury (1888- 1953), exploitaient une mine d’or à Wearville dans le nord de la Californie. C’est sans doute dans ces circonstances qu’elle acquit une parfaite maîtrise de l’anglais, ce qui explique son rôle de traductrice pendant la guerre. Elle publia en anglais son Journal de la guerre 14 – 18 sous le titre Open house in Flanders à Londres, en 1929, aux éditions Murray. Les lignes citées ici en sont extraites. La « maison
ouverte » était son château de La Motte-au-Bois, près d’Hazebrouck, qui servit de poste de commandement à l’état-major anglais. Son fils Amaury, engagé dans l’aviation, épousa, en 1915, l’Américaine Emily Sloane et fut sénateur du Nord de 1930 à 1941, avant d’être déporté en Allemagne. Il est le père du critique musical Henry-Louis de La Grange (Paris, 1924) qui fit connaître en France l’œuvre du compositeur Gustav Mahler.

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pansements sont dites « abondantes » et que le personnel infirmier est « conforme au règlement du 5 mai 1899 », c’est-à-dire à « L’instruction sur l’utilisation en temps de guerre des ressources du Territoire national pour l’hospitalisation des malades et des blessés de l’armée ». Les moyens de transport des blessés sont « deux voitures d’ambulance », car, précise le Dr Landriau dans une lettre du 16 août 1914 à l’abbé Lemire, « Il y a lieu d’éviter tout transport par brancard dans l’intérieur de la ville ». Les conditions budgétaires sont déclarées « suffisantes pour un fonctionnement de deux mois », ce qui était conforme à l’engagement pris en 1912. Enfin, la date d’ouverture est fixée au «16jour de la mobilisation », soit le 16 août 1914. Evidemment, l’hôpital devra s’adapter, au cours des années, à la durée de la guerre. Déjà, pour commencer, la rentrée scolaire fut reportée au 1er février 1915 : Céline n’a donc pas partagé le collège avec les élèves, comme ce fut le cas par la suite jusqu’à l’évacuation de l’établissement, en mars 1918, à Langrune-sur-Mer, dans le Calvados, suite aux très lourds bombardements qui s’étaient abattus sur la ville. Des obus touchèrent le collège. C’était donc devenu trop dangereux de le faire fonctionner et, sans avoir de date précise, J.M. Saus, professeur au Lycée St Jacques, et grand connaisseur de l’histoire de cet établissement pendant la guerre 14-18, pense que courant septembre 1917 l’hôpital cessa ses activités. Les états de services des infirmières évoquent d’ailleurs la période août 14 - septembre 17. L’hôpital anglais, lui, s’était arrêté de fonctionner un peu plus tôt, en août.

Aujourd’hui une grande plaque, posée le jeudi 5 mai 1921 (comme le mentionne Le Cri des Flandres du 8 mai) dans ce qui est maintenant l’ancienne entrée du collège, rappelle ce que fut ce lieu. On y lit que :

« Dès la mobilisation (Août 1914) et suivant l’offre généreuse qui en avait été faite le 11 Mai 1912 par M. le chanoine Paul Hidden, il fut installé par les soins du Comité d’Hazebrouck en cette institution libre St Jacques l’Hôpital auxiliaire de territoire n° 6.

Ont été hospitalisés 2970 Militaires blessés ou malades, 96 Blessés civils. Jours de traitement 50.110.

Ont été en fonction Stoffaes Théophile, Président du Comité 1914 Décédé le 29 Avril 1917 Hadou Achille Membre et Président 1917 ».

Il s’agit du Comité de la Croix-Rouge d’Hazebrouck. On retrouve le nom de son Président, de 1914 à avril 1917, M. Stoffaes, dans un appel à la générosité publié dans Le Cri des Flandres du 1er janvier 1915, où il mentionne que la Croix-Rouge gère 771 hôpitaux et qu’ « elle reçoit avec reconnaissance tous les dons qui lui sont faits ». Quant à son successeur, M. Hadou, il fut aussi un homme dévoué auquel, à sa mort, en juin 1942, le Président de « l’Entente Républicaine » de la ville, Eugène Warein, rendit hommage en ces termes : « Hazebrouck et sa région garderont longtemps un souvenir reconnaissant à ce grand serviteur du pays » (Journal de l’Entente, juin 1942). Le supérieur Paul Hidden, qui avait été nommé chanoine en 1919 et était décédé le 25 janvier 1921 à 53 ans, est, lui, honoré dans la suite du texte se trouvant sur cette plaque :

« Un comité des dames de la ville sous la Présidence de Mlle Bieswal a assuré les soins aux blessés et malades pendant la durée des hostilités. Cette plaque a été apposée par les soins du Comité d’Hazebrouck, M Hadou étant Président, en souvenir et témoignage de reconnaissance à M. le Ch. Hidden pour son œuvre aussi patriotique que charitablement désintéressée ».

Ces lignes ont l’intérêt de nous indiquer comment a fonctionné l’hôpital : grâce au dévouement d’un « comité des dames de la ville » animé par Mlle Bieswal, une figure hazebrouckoise. Née le 12 mai 1853, Marie (Pauline, Julie) Bieswal fut membre et Présidente de plusieurs œuvres caritatives, dont la Société de St Vincent de Paul. Le 9 mai 1920, Le Cri

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des Flandres informera ses lecteurs que le «Comité des dames de la Croix- Rouge d’Hazebrouck », formé à titre temporaire pendant la guerre, vient d’être constitué à titre définitif et que Mlle Bieswal en est la Présidente. A ses côtés, une Vice-présidente, Mlle Alice David. Décorée en 1919 de la Médaille de la Reconnaissance française et, en 1921, de la Médaille commémorative de la Grande Guerre en sa qualité de Présidente de la section d’Hazebrouck de la Société française de Secours aux Blessés Militaires (SSBM), Mlle Bieswal s’éteint le 14 mars 1930 à Hazebrouck où une plaque porte son nom et celui de ses parents dans l’église St Eloi.

Alice David était, au début de la guerre du moins, une des trois seules infirmières diplômées de ce groupe de dames, avec Mlle Degroote, et une nommée Pauline Kelder, dont on ne retrouve plus trace par la suite : peut-être une dame réfugiée, de passage, qui a ensuite quitté la ville. D’ailleurs, dans la première lettre que nous avons d’Alice, écrite aux parents de Céline qui désiraient récupérer la balle qui avait blessé leur fils, elle met son titre d’ « Infirmière-Major » sous son nom18. C’est pourquoi, parmi ses tâches, lui revint celle de la formation des autres dames bénévoles non formées.

La formation d’Alice David avait été une formation par le biais d’écoles religieuses, comme c’était le cas à la fin du 19siècle, le « brevet de capacité professionnelle d’infirmier » n’étant créé qu’en 1922. C’est pourquoi il nous est difficile d’évaluer exactement ce que fut cette formation, mais une chose est sûre : elle en avait reçu une, suffisamment qualifiante pour être reconnue d’emblée comme « infirmière-major » au début de la guerre.

Grâce aux décorations qui leur ont été remises pendant ou après la guerre, nous pouvons en identifier un certain nombre dont les noms se trouvent dans la presse locale de l’époque, mais qui n’est que parcellaire, et maintenant sur le site de la Croix-Rouge ; sur d’autres, par contre, nous ne savons rien, mais il est probable que toutes celles qui ont servi durant toute la guerre ont été honorées d’une distinction. Céline a donc connu sans doute la plupart des infirmières que nous allons citer, des Hazebrouckoises présentes dès le début du conflit.

Le Cri des Flandres du 8 avril 1917 nous apprend que, par décret inséré au Journal officiel du 3 avril, ont été décorées de la médaille des épidémies, échelon argent, Mme Maria Deberdt et Mme Vanhoucke. Cette dernière, née Houvenaghel à Hazebrouck en 1872, mariée en 1895 à Auguste Vanhoucke, est décédée dans sa ville natale en 1951 après avoir été Présidente honoraire de la Croix-Rouge. Elle reçut également la Croix de guerre par une citation à l’ordre du régiment, en date du 12 mars 1921 :

« Infirmière dévouée et courageuse, qui a fait preuve de sang-froid et de calme sous les violents bombardements subis par sa formation. Amputée d’un doigt à la suite d’une infection contractée en soignant un blessé » (Le Cri des Flandres, 8 mai 1921).

Elle fut décorée par M. Hadou le 5 mai 1921, jour de la pose de la plaque au collège St Jacques. Elle reçut aussi la Palme d’Or des infirmières pour son dévouement au service des blessés.

A l’échelon bronze de la médaille des épidémies fut citée également au Journal officiel du 3 avril 1917, Mlle Degroote (Louise Léonie Irma, née à St Sylvestre Cappel le 30 décembre 1889) dont nous venons de voir qu’elle était diplômée. Elle est mentionnée par la Croix-Rouge sur la liste des infirmières décorées comme étant «décédée en sauvant la vie des combattants » ; ceci est confirmé par son inscription, sous le n° 407, sur la liste des infirmières mortes en service au cours de la guerre, mais où et quand ? Cela n’est pas précisé, mais ce ne fut pas à Hazebrouck, ni à Langrune, car il n’y a pas d’acte de décès la concernant dans les

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18 Lettres 14-42 d, p. 129.

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archives de l’état-civil de ces communes. Peut-être durant l’évacuation en 1918, entre Hazebrouck et Langrune ?

Le 13 mai 1917, Le Cri des Flandres écrit que, par décret inséré au Journal officiel du 8 mai, sont décorées à leur tour de la même distinction, médaille des épidémies, mais échelon argent, Mlle.David Alice, Infirmière-Major, Mlle Peeters Marguerite, Mme Sophie Delerue, née Wyts. Ces médailles furent remises aux six décorées d’avril-mai au cours de la cérémonie du 14 juillet 1917 (Valérie Vanhoucke étant absente, peut-être à cause de sa blessure à la main), mais deux cérémonies différentes eurent lieu à l’hôpital pour les deux groupes : celui du 3 avril et celui du 8 mai. Pour ce second groupe, Le Cri des Flandres du 19 août 1917 nous apprend que c’est « Le lundi 6 août à 4h 1⁄2 devant tout le personnel et les malades de l’hôpital de la Croix-Rouge [qu’] a eu lieu la cérémonie de la remise des médailles qui ont été décernées à Mlles David et Peeters et à Mme Sophie Delerue ».

Il semble un peu étrange qu’on leur ait remis deux fois leurs médailles. Comprenons plutôt qu’après avoir été décorées officiellement le 14 juillet, une nouvelle cérémonie en leur honneur eut lieu le 6 août au sein de l’hôpital, comme il devait y en avoir eu une auparavant pour le groupe du 3 avril.

Par décret paru le 23 juin de la même année 1917, c’était Mme Sophie Joisse qui recevait à son tour cette distinction. De même, en consultant la liste des infirmières décorées pendant la Grande Guerre, nous trouvons à une date non précisée, décorées toujours de la médaille des épidémies, échelon bronze, Hélène Cauwel et Alice Legillon, toutes deux aussi très impliquée dans les œuvres sociales d’Hazebrouck, notamment la protection maternelle. Le mari d’Hélène, Léon Cauwel, pharmacien de profession, tenait aussi la pharmacie de l’hôpital auxiliaire.

Le 20 février 1919, la Médaille de la Reconnaissance française échut à Alice David à l’échelon argent, et, à l’échelon bronze, à Berthe Desmytter, née Jude, « en charge des petits blessés et des malades », ainsi qu’à Léonie Huyghe (Hazebrouck 1871 - Abbeville 1956), au titre de directrice de la lingerie de l’hôpital auxiliaire ; elle était par ailleurs Présidente de l’Œuvre Apostolique.

De plus, par Arrêté Royal du 25 juillet 1918, la Médaille de la Reine Elisabeth avec Croix- Rouge est décernée à Alice David « en reconnaissance de son dévouement aux œuvres de guerre Belges »19, sans doute pour services rendus aux réfugiés belges qui affluèrent à Hazebrouck. Enfin, le 26 juin 1921, Le Cri des Flandres, annonce que, par ordre n° 24-148 D du 15 février, sont citées à l’ordre du régiment Mlle Alice David et sa sœur, Mme Juliette Deltour - David (Juliette est son deuxième prénom, son prénom usuel étant Angèle) avec, pour toutes les deux, la même citation :

« Infirmière qui malgré les nombreux bombardements a fait preuve du plus grand dévouement aux malades et aux blessés, a montré un beau sang-froid en se rendant dans la nuit du 2 au 3 septembre 1917, sous les obus, à la gare d’Hazebrouck pour y soigner les blessés qui venaient d’être atteints par le bombardement ».

La Croix de guerre étant une décoration attribuée pour récompense de l’octroi d’une citation, c’est ce qui valut à Alice et Angèle, qui avait servi avec sa sœur à l’hôpital, d’obtenir cette distinction dont le signe est gravé sur leur tombe. Cette citation étant « à l’ordre du régiment », cela équivalait à la Croix de guerre avec étoile de bronze. A noter que dans cet article du 26 juin 1921, Angèle (Juliette) Deltour - David reçoit le titre d’Infirmière-Major, comme sa sœur, mais ceci est une erreur du journal. Sur l’acte de citation que les archives militaires ont bien voulu nous transmettre, acte signé du général Hergault, chef de cabinet du

19 Archives personnelles de Mme Catherine Thuault, petite nièce et filleule d’Alice David. 15

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ministre de la Guerre, Juliette (Angèle) Deltour - David n’est mentionnée que comme infirmière, alors que le titre d’ « Infirmière-Major » d’Alice est bien spécifié. D’ailleurs, sur son acte de mariage, en 1903, Angèle est dite sans profession. Cependant,.sur le dossier établi en 1918 pour la demande de sa Croix de guerre, il est écrit par le Médecin-Major Flouquet, alors « médecin-chef de la Place et de l’Hôpital mixte d’Hazebrouck », qu’elle a servi, comme Alice en salle d’opération et au service des grands blessés. Il est probable qu’Alice l’a prise sous son aile et l’a formée au cours de la guerre. De toute façon, l’important pour ce qui ce qui concerne notre étude - comme nous le verrons plus loin - c’est qu’Angèle ait été présente quand Céline fut hospitalisé.

Pour ce qui est de l’obtention de la Croix de guerre, l’action de l’abbé Lemire a été importante et soutenue, comme en attestent des pièces conservées aux archives municipales d’Hazebrouck. Dès 1917, à la demande du général Dumas, il a été invité à proposer des personnes méritant une reconnaissance particulière. Par lettre du 10 septembre 1917, il propose Alice David et sa sœur, Mme Deltour, avec le motif suivant :

«.Lors du bombardement par gros obus du 31 Juillet 1917, Mlle David est restée à l’étage avec les blessés intransportables, les ranimant, les consolant par sa présence, donnant à tous le plus bel exemple du courage.

Depuis le 31 Juillet [1917], Mlle David et Mme Deltour ont assuré le service des blessés et malades, ne quittant pas l’Hôpital malgré les bombardements et les raids nocturnes d’avions.

Dans la nuit du 2 Septembre ces Dames se sont transportées en plein bombardement, à minuit, à la gare, pour y soigner les blessés qui venaient d’être atteints par les bombes ».

Le 29 avril 1918, il s’adresse au Garde des Sceaux pour lui rappeler l’engagement du général Dumas, et finalement la Croix de guerre fut.attribuée aux sœurs David en 1921.

Alice, quant à elle, poursuivit ses activités auprès des civils : un document précise que :

« Après évacuation, 14 avril 1918, [elle] s’est occupée des civils dans le train de Renescure - Rouen (48 heures – 2 jours et 2 nuits). Puis aux Andelys a organisé l’œuvre des réfugiés (vêtements, etc.). Retour à Hazebrouck, le 3 octobre 1918. Réorganisation des Services et œuvre du retour au Foyer »20.

C’est donc dans ce petit monde de dames, dont le dévouement est fondé sur une profonde foi catholique, qu’arrive le jeune soldat blessé Louis Destouches. Toutes ces personnes s’y connaissaient : ces dames étaient issues du même milieu et avaient sans doute pour la plupart fréquenté les mêmes bancs de l’Institution scolaire de la Sainte Union (actuelle Institution Jeanne d’Arc), comme Alice, sa sœur Angèle et Hélène Cauwel ; tout le monde connaissait Mlle Bieswal dans ce milieu, un de ses frères ayant d’ailleurs épousé une sœur de Mme Vanhoucke ; la grande famille des David était aussi très connue, le père d’Alice, un notable, étant le directeur du journal local L’Indicateur des Flandres ; bref nous étions dans un milieu clos, assez propice sans doute aux rumeurs et où l’intérêt d’Alice pour Céline ne pouvait passer inaperçu, mais où, en même temps, les valeurs d’engagement et de service étaient très fortes.

Reste à évoquer les figures du Dr Sénellart qui opéra Céline, et du Dr Samsoen, hommes porteurs des mêmes valeurs. Né le 4 septembre 1880 à Hazebrouck, Gabriel Sénellart, fils d’un vétérinaire, s’y installe, après ses études à Paris, comme médecin libéral, en 1907, année également où il se marie, le 27 juillet, avec Juliette Pollet (Denain 1886 - Hazebrouck 1973). Il était engagé dans la vie locale : Président de la musique communale de 1909 à 1911, membre

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20 Id note précédente.

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du Conseil municipal à de nombreuses reprises et encore à sa mort, le 12 août 1946. Ajourné du service armé pour insuffisance de capacité thoracique, il fut nommé, d’abord à titre civil, puis, le 20 novembre 1914, à titre militaire, médecin-chef de l’hôpital auxiliaire où il resta jusqu’à février ou mars 1915, date à laquelle il demanda sa mutation sur le front plutôt que d’accepter le poste qu’on lui proposait aux colonies. Affecté au 234R.I., il servit.à Verdun, puis au Chemin des Dames, de septembre 1916 à octobre 1917. Cité à deux reprises pour son «noble caractère» et sa capacité à soigner et réconforter les blessés grâce à «son remarquable dévouement joint à une inlassable bonne humeur », il fut décoré de la Croix de guerre et, plus tard, de la Légion d’honneur à titre militaire. Cet engagement se renouvela lors de la Seconde Guerre mondiale où, avec sa femme, devenue Présidente du Comité local de la Croix-Rouge, il refusa d’évacuer Hazebrouck, restant au service de la population occupée, mais, en plus, apportant son concours médical à la Résistance. Ces renseignements qui nous ont été communiqués par son fils, Jacques Sénellart21, montrent que c’était donc un homme de caractère comme on le voit d’ailleurs dans quelques courriers déposés aux archives d’Hazebrouck où il remet assez vertement en place la Préfecture du Nord qui venait l’importuner avec des questionnaires inappropriés sur le nombre de « fiévreux » qu’il pouvait accueillir. Dans une note du 22 août 1914, rédigée de sa main, il informe sèchement le Préfet que son service n’est prévu que pour « 100 blessés de guerre » (et il souligne), que les renseignements demandés ont déjà été fournis « au directeur de service de santé de la première région » (c’est-à-dire aux autorités militaires) et que l’organisation de l’hôpital auxiliaire est « exclusivement sous la direction du service de santé de l’armée ». De même, son fils rapporte cette anecdote selon laquelle, suite à l’intrusion de quelques Allemands dans la gare d’Hazebrouck le 9 octobre, plusieurs infirmières s’étaient enfuies de l’hôpital. Son père fit alors afficher dans le parloir le nom des quelques dames qui avait pris peur, ce qui ne lui fit pas que des amies...

Alice David elle-même, qui pourtant, d’après ce que l’on a vu d’elle à propos de ses décorations, n’était sûrement pas parmi les fuyardes, connut quelques tensions avec le Dr Sénellart dont elle était, de fait, l’adjointe directe : rappelons que l’abbé Lemire la disait « un peu fière ». C’était sans doute une femme de caractère, elle aussi. Elle écrit à Céline, le 29 décembre 1914, que « Sénellart était furieux » de ce qu’un soldat ait obtenu « 41 jours de congé » (sans doute estimait-il que c’était excessif), qu’il « nous en fait voir de drôles » et

21 Pour les lecteurs qui seraient intéressés par cette figure hazebrouckoise qu’était le Dr Sénellart, je reproduis ici les éléments détaillés donnés par G. Richard, p. 196 dans son article cité en note 4, éléments qui lui ont été aussi communiqués par Jacques Sénellart.

Après avoir quitté Hazebrouck en février ou mars 1915, il « exerça son art aux camps de formation des jeunes recrues du Ruchard et de Saint-Epain en Touraine du 2 avril 1915 au 12 septembre 1916. Il gagna alors le front avec le 234e régiment d’infanterie en Lorraine, à Verdun, et au Chemin des Dames jusqu’en octobre 1917 ; il acheva la guerre, après un passage de quatre mois au centre aéronautique du 35e corps d’armée, comme médecin aide-major au 48e Bataillon de Chasseurs à Pieds dans le secteur de Laon-Rocroi. Croix de guerre, il fut cité à l’ordre de la 68e division le 8 août 1917 et à l’ordre du 11e Groupe de B.C.P le 17 octobre 1918».

Ses citations : « Avec dévouement, calme et mépris du danger, a donné à moins de 150 mètres de l’ennemi, dans les boyaux et au Poste de Secours, non seulement des soins éclairés à de nombreux blessés, mais encore un réconfort moral d’un effet saisissant ; noble caractère » (1917), et « Médecin-major d’une haute valeur morale et d’un savoir professionnel très étendu. A fait preuve comme médecin chef de Groupe, pendant l’affaire du 10 août au 7 septembre, d’un remarquable dévouement joint à une inlassable bonne humeur, en particulier les 13, 22 et 30 août où il a prodigué ses soins aux blessés sous les bombardements les plus intenses et bien souvent sans le moindre abri » (1918). Pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut membre des F.F.I. et participa, en 1944, aux activités du groupe de résistance « Voix du Nord » sous le nom de Santerre ».

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qu’elle a « souvent envie de fuir ce milieu si hostile ». Mais n’était-ce pas parce qu’elle entendait jaser autour d’elle sur l’attachement qu’elle avait manifesté, le mois précédent, au cuirassier Destouches et qu’elle soupirait encore après lui : « Ne faut-il pas d’infirmières au Val-de-Grâce ? » ajoute-t-elle22. Cependant s’il était patriote et résolu, le Dr Sénellart n’avait rien d’un « va t’en-guerre » selon son fils :

« Mon père n’avait rien d’un militaire forcené ; il était plutôt indépendant et de caractère frondeur ; les disciplines de l’armée ne l’ont jamais passionné, par contre il avait un sens aigu du devoir et de la patrie, et une conscience professionnelle très forte. Il était de caractère assez gai, blagueur, féru de citations latines, aimant la poésie et les chansons ».

Céline, s’il n’en parle pas dans son œuvre, n’en a laissé non plus aucune caricature à la différence d’autres médecins auxquels il eut affaire par la suite (comme le Dr Roussy ridiculisé en Dr Bestombes dans Voyage au bout de la nuit), ce qui, en soi, est déjà le témoignage d’une certaine estime pour celui qui lui avait sauvé son bras. D’ailleurs, il ne put sûrement qu’apprécier un médecin qui aimait les chansons, lui qui en écrivit plus tard quelques-unes...

Le Dr Gabriel Sénellart était assisté du Dr César Samsoen, médecin dont le service principal était à l’hôpital civil, lui aussi grande figure de la vie d’Hazebrouck à cette époque. Né dans cette ville en 1858, il cumula, de 1913 à 1928, ses activités de médecin libéral avec celle de médecin-chef de l’hôpital-hospice de la ville. Sa conduite exemplaire pendant la guerre lui valut d’être cité à l’ordre du jour du pays, citation parue au Journal officiel le 28 novembre 1915 et reprise dans Le Cri des Flandres du 5 décembre :

« Seul médecin restant après la mobilisation dans une population de 12.000 âmes et dans un rayon considérable, a, jour et nuit, sans aucune défaillance ni arrêt, pourvu au service médical ; a ajouté aux soins donnés à la population l’organisation d’un dispensaire gratuit pour réfugiés ; a soigné avec un dévouement inlassable et au-dessus de tout éloge, tous les blessés civils victimes de bombes et d’obus, et les vieillards, malades, femmes en couche, amenés de tout l’arrondissement d’Hazebrouck, du canton d’Armentières et des villes belges de Poperinge et d’Ypres ».

Lui aussi engagé dans la vie communale au sein du Conseil municipal, il fut l’un des plus fidèles soutiens de l’abbé Lemire dans sa politique sociale. Il s’éteignit le 27 mai 1944 après une vie touchant au sacerdoce : une rue d’Hazebrouck lui fut dédiée à l’époque.

C’est avec toutes ces personnes de haut mérite, comme en témoignent leur conduite et les honneurs qu’elle leur a valus, que Céline a été mis en contact à Hazebrouck, dans une ambiance où l’on se voulait aux petits soins pour ces jeunes soldats blessés au service de leur pays. Un témoignage direct de l’ambiance qui pouvait y régner nous a été laissé par des lettres de soldats passés par Hazebrouck et qui ont ensuite écrit au Dr Sénellart pour le remercier de ses soins. Ces lettres ont été portées à notre connaissance par Jacques Sénellart qui les a précieusement conservées. Citons-en une, envoyée de Béziers, le 2 février 1915, par un soldat dont la signature est malheureusement illisible. Il y remercie, non seulement le Dr Sénellart, mais aussi tous ceux qui l’ont soigné, dont particulièrement « ce brave M. Cauwel, le bon abbé Deroo, tous ces charmants abbés et leur aimable Supérieur ». Il demande de « présenter ses hommages aux dames de l’ambulance », et particulièrement « son gracieux souvenir à Mme Cauwel ». Il évoque enfin ses souvenirs :

« Et à l’ambulance, quoi de neuf ? Se réunit-on toujours pour giberner en sirotant moult petits verres et en buvant du cahoua ? (...) Je pense souvent à vous car cela m’a été un véritable regret de quitter Hazebrouck ».

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22 Lettres 14-42 g, pp. 130, 131.

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On peut donc en conclure que le climat était familial dans cette « ambulance » ainsi que l’on nommait habituellement l’hôpital auxiliaire, en employant ce mot dans son sens originel dont Littré donne la définition :

« Ambulance : établissement hospitalier temporaire, formé près des corps d’armées en campagne, pour donner les premiers secours aux blessés et aux autres malades ».

Alice David, dans ses lettres à Céline, n’emploiera d’ailleurs jamais d’autres termes qu’ « ambulance » pour désigner le lieu où elle exerce. Cette « ambulance » où l’on « giberne », c’est-à-dire, en termes militaires, où l’on se repose tout en bavardant, et en sirotant à l’occasion un petit café, apparaît donc comme un lieu où l’on s’efforçait, non seulement de soigner, mais de réconforter de façon chaleureuse les soldats blessés : comme l’écrivait L’Indicateur le 20 août 1914 : « Les blessés peuvent arriver. Ils seront soignés, choyés, dorlotés ».

Une telle ambiance ne pouvait que favoriser des rapprochements tels que celui qu’Alice a éprouvé envers le jeune Céline.

Retrouvons-le quand il débarque dans ce lieu.
Ses parents sont prévenus de sa blessure par un petit mot de son capitaine, le capitaine

Schneider, commandant le 2escadron du 12régiment de Cuirassiers, avec lequel ils étaient déjà en relation quand Céline n’était encore qu’à Rambouillet. Ce petit mot, non daté, a peut- être été adressé le jour même ou, au plus tard le lendemain. Le 30 octobre, le capitaine Schneider leur écrit une lettre plus détaillée qui nous apprend que c’est en établissant « la liaison entre des éléments d’infanterie et le commandement », que Céline a été blessé. Le capitaine rassure les parents en leur disant que la blessure n’est pas grave et insiste sur l’héroïsme de leur fils, mais il ignore où il a été évacué23. De la lettre suivante dont nous disposons, datée du 5 novembre, adressée par le père de Céline à son propre frère, Charles Destouches, nous déduisons que les parents de Céline avaient pu, quant à eux, apprendre, probablement le 29, que leur fils se trouvait à Hazebrouck et qu’ils s’y sont rendus aussitôt, le 30 octobre, puisqu’il y est écrit que la « balle a été extraite la veille du jour où nous avons pu parvenir jusqu’à son chevet»24. Très rapidement également, Fernand Destouches, qui travaillait à la Compagnie d’assurances « Le Phénix », avait pris contact avec M. Houzet de Boubers, agent de cette Compagnie à Hazebrouck, et c’est chez les Houzet qu’ils ont logé durant leur séjour dans cette ville. Ils sont sans doute rentrés à Paris le 4 novembre puisque le capitaine Schneider écrit le 23 novembre, de Ledringhem, à M. Destouches : « Cher Monsieur, je reçois à l’instant votre petit mot du 4 à votre retour d’Hazebrouck »25, et que nous avons la grande lettre de Fernand à son frère le 5. On peut donc reconstituer ainsi le déroulement des faits : les Destouches partent le 30 octobre pour Hazebrouck, en reviennent le 4 novembre et trouvent la lettre du capitaine Schneider datée du jour de leur départ ; immédiatement Fernand Destouches y répond par un mot que le capitaine Schneider recevra sur le front le 23 novembre, et le lendemain, 5 novembre, il rend compte en détail à son frère de leur visite à leur fils.

Mme Destouches enverra en remerciement un cadeau à Mme Houzet dont celle-ci la remercie à son tour dans une lettre du 20 novembre :

« Chère Madame,

23 Lettres 14-37 a et 17-37 b, pp. 119, 120.
24 Lettres 14-37 c, pp. 120, 121.
25 Lettres 14-41 a, p. 126. Il écrit par erreur « Ledrighem » au lieu de Ledringhem.

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Votre délicate attention a causé chez nous une surprise d’étonnement et d’admiration, aussi je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance. C’est un véritable joyau tant par l’assemblement des pièces que par son exquise finesse.

Le modeste accueil que nous avions eu le plaisir de vous offrir ne méritait aucune mention, tant dans ces tristes moments, il est heureux de pouvoir s’entraider »26.

Cet objet provenait sans doute du magasin de « Curiosités » de Marguerite Destouches et on peut noter, au passage, le beau style de Mme Houzet.

Ensuite M. Houzet rendra visite chaque jour à Céline, comme l’écrit celui-ci à ses parents : « Je reçois journellement la visite de Mr Houzet toujours très aimable »27, et pour le seul mois de novembre, nous n’avons pas moins de cinq lettres adressées aux Destouches pour leur donner des nouvelles de leur fils. Il lui avança même un peu d’argent comme nous l’apprend la dernière lettre de M. Houzet dont nous disposons, du 18 janvier 1916, lequel confirme bien que « C‘est dans le courant de Décembre [en fait novembre] 1914 lorsque votre fils était à l’hôpital auxiliaire d’Hazebrouck que je lui ai avancé la petite somme dont vous me parlez, vous m’aviez du reste dit que je devais lui procurer ce dont il pourrait avoir besoin »28, ce qui est confirmé par la lettre de son père à Céline du 27 novembre 1914 : « Dis-nous en même temps si tu as besoin d’argent. En tout cas, tu peux en demander à M. Houzet »29. Il est probable qu’ayant appris, avec une bonne année de retard, que son fils avait laissé une petite ardoise à M. Houzet, Fernand Destouches, d’une honnêteté scrupuleuse, s’enquiert de ce dont il s’agit afin de pouvoir rembourser celui-ci. Notons la délicatesse de ce dernier qui s’était abstenu d’en parler aux parents et de rien réclamer. Enfin, le 22 novembre 1914, les Houzet reçurent Céline à déjeuner chez eux, comme nous l’apprend cette lettre du 25 : « Dimanche, il a fait sa première sortie et nous a fait le plaisir de venir dîner chez nous ».

Précisons que, dans le Nord, le dîner désigne le repas de midi, comme le confirment ces mots de Céline à ses parents, en « langage
parisien », peu après cette sortie du 22 : « J’ai été Dimanche déjeuner chez Houzet et fort bien reçu »
30.

En s’adressant aux Houzet de Boubers, les Destouches ne pouvaient mieux tomber pour prendre soin de leur fils, car ils s’adressaient à des personnes d’une parfaite éducation et d’une grande courtoisie.

Paul (Henri, Louis, Ulysse) Houzet était né le 4 avril 1863 à Lille, de Victor Houzet, « propriétaire », né le 15 juin 1833 à St Omer, et Nelly (Irma) de Boubers, née le 2 août 1837 à Lille. Le prénom usuel de M. Houzet était bien « Paul », et non « O. Houzet de Boubers » comme il est écrit dans l’édition des lettres de Céline, tant dans Devenir Céline que dans la collection de La Pléiade. Cette erreur de lecture provient du déchiffrement erroné d’un « P » écrit sous forme paraphée. Ayant perdu son père à l’âge de 11 ans (Victor Houzet décède le 1er mars 1875 à Lille), Paul Houzet fut élevé par sa mère et ses oncles maternels, célibataires,

26 V. Robert-Chovin, Devenir Céline, p. 79. 27 Lettres 14-38, p. 122.
28 V. Robert-Chovin, op. cit, pp. 108, 109. 29 Id., p. 83 ou Lettres 14-42 ap. 128.

30 Id., p. 82, ou Lettres 14-42p. 127, pour ces deux lettres ; dans l’édition de La Pléiade, la deuxième lettre est datée par les éditeurs : « Peu après le 25 novembre 1914 », en tenant compte de la lettre précédente de M. Houzet, datée du 25, où celui-ci parle de cette sortie de Céline. Mais ce dernier a très bien pu faire part à ses parents de ce repas dès le lendemain ou surlendemain, 23 ou 24 novembre. Il vaudrait donc mieux dater cette lettre : « Peu après le 22 novembre 1914 ». Dans Devenir Céline, V. Robert-Chovin a choisi plus prudemment de la dater « Autour du 25 novembre 1914 ».

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les comtes de Boubers, de petite mais très ancienne noblesse. Ils habitaient 10 place du Concert, à Lille, peut-être avec leur sœur et leur beau-frère puisque c’est là que naquit Paul Houzet. Ses oncles introduisirent leur neveu dans la très bonne société lilloise de l’époque, qui, y voyant une forme d’adoption, prit l’habitude de l’appeler Paul Houzet de Boubers. Il conserva ce matronyme, non par prétention aristocratique, mais plutôt pour prolonger la survivance de ce titre après la mort sans descendance de ses oncles. Ce fut son fils, Osmin Houzet, qui en abandonnera plus tard l’usage.

En effet, le 11 février 1901, Paul Houzet avait épousé à Hazebrouck Céline (Jeanne, Eugénie) Warein (Hazebrouck, 22 avril 1880 - 20 mai 1960), sœur d’Eugène Warein que nous avons déjà rencontré au sujet de M. Hadou. Céline et Eugène étaient enfants d’Osmin Edouard Warein (né le 12 octobre 1838 à Hazebrouck), déclaré clerc principal de notaire en 1880 (et en 1883, à la naissance d’un autre fils : Gaston), et de Sidonie Marie Dassonneville (née le 2 novembre 1850 à Wallon-Cappel). Eugène Warein (1887-1947), notaire de profession, fut aussi un notable hazebrouckois de l’époque en tant que Maire de la commune de 1909 à 1914. Il fut également un des témoins de la naissance de son neveu, le fils unique de Paul Houzet et Céline Warein, Osmin Houzet, le 14 décembre 1901 à Hazebrouck, enfant auquel on donna donc le prénom de son grand-père maternel.

On aperçoit ce jeune homme sur certaines photos, il a lui aussi croisé Céline quand il avait presque 13 ans. Les Houzet étaient installés 40 rue de l’Eglise dans une très belle maison que l’on voit encore, mais qui a été vendue à la mort de Céline Houzet. Sur l’acte de naissance de son fils, Paul Houzet est dit « propriétaire », mais on sait que, finalement, il exerça la profession d’agent d’assurances puisque c’est ainsi que Fernand Destouches rentra en contact avec lui. Quant à Osmin, il deviendra notaire, reprenant l’étude de son oncle Eugène. Il épousera en 1933 Monique Avot, d’où quatre enfants, Pierre, Paul, Monique et Henri. Ce sont l’abbé Pierre Houzet et son frère Paul qui nous ont communiqué aimablement ces renseignements et les photos qui éclairent le visage de ces personnes qui se montrèrent si prévenantes envers la famille Destouches.

D’ailleurs Fernand Destouches fit ce qu’il put pour rendre en échange à M. Houzet un petit service que celui-ci lui demandait. En effet, la mère de ce dernier, Nelly Irma de Boubers, déjà âgée de 77 ans à l’époque, se retrouvait seule à Lille, ville occupée, et ne pouvait donc communiquer avec son fils se trouvant à Hazebrouck, de l’autre côté du front. Dans une lettre du 14 novembre 1914, il s’adresse donc à M. Destouches :

« Je suis vous le comprenez dans une grande inquiétude au sujet de ma mère à Lille, si vous aviez par quelque journal quelques renseignements je vous serai très reconnaissant de bien vouloir me les communiquer »31.

Ce à quoi M. Destouches s’est employé puisque M. Houzet lui répond le 25 novembre : « Je vous remercie de vos nouvelles concernant Lille »32. Finalement, Nelly de Boubers put passer les épreuves de la guerre à Lille où elle décéda, dans sa 81année, le 21 juillet 1918.

Enfin, par la dernière lettre retrouvée de ces échanges, celle du 18 janvier 1916, nous savons que les deux hommes se sont revus à Paris en janvier 1915 et qu’ils ont eu aussi des échanges sur le plan professionnel :

« Une année s’est déjà écoulée depuis que j’ai eu le plaisir de vous rencontrer à Paris (...) Puis-je me permettre d’ici la fin du mois d’envoyer les comptes du 4trimestre à la Cie

31 V. Robert-Chovin, op. cit., p. 75.
32 Id., p. 81 ou Lettres 14-41 b, p. 127.

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[Compagnie], vous seriez bien aimable de me faire envoyer les bordereaux d’intérêt du cautionnement de juillet 1915 et janvier 1916 »33.

Dans cette même lettre, M. Houzet demande d’ailleurs des nouvelles de Céline :

«Je suis bien curieux de savoir ce qui est advenu de votre fils, est-il remis complètement ? Un petit mot de sa part me ferait plaisir car j’ai conservé de lui le meilleur souvenir »,

ce sur quoi il ne fallait pas trop compter, d’une part parce que le 19 janvier de la même année, Céline était occupé à se marier à Londres, et, d’autre part, parce que la reconnaissance, d’une manière générale, ne sera jamais son fort...

Les relations entre les Destouches et les Houzet s’interrompirent sans doute en 1921 avec le décès de M. Houzet, le 17 juillet, des suites d’une chute de cheval, car l’éducation de ses oncles aristocrates lui avait donné la passion de l’équitation qui lui fut, finalement, fatale.

Nous venons de le dire, en janvier 1916, Céline, qui avait été envoyé par l’armée au Consulat de France à Londres en mai 1915, après sa convalescence, épouse une jeune femme, Suzanne Nebout (1891-1922), danseuse et entraîneuse dans un cabaret londonien.

Un peu plus d’un an après son départ de « l’ambulance », la page était bel et bien tournée par rapport à Alice David ! Leurs relations épistolaires ne s’interrompirent pas totalement pour autant, puisque, revenu de Londres en mars 1916, Céline écrivit à Alice qui lui répondit le 12 mars :

« Cher Grand !

J’ai enfin l’explication du silence ! Vous êtes malade, rien d’étonnant : vous n’avez jamais été complètement remis et cette vie à Londres n’était pas faite pour vous remettre. (...) J’étais si anxieuse à votre sujet (...). Envoyez-moi bien, si votre état de santé vous le permet, une longue lettre bien détaillée ». Sans doute ne lui répondit-il pas, car Alice le relance le 24 mars34, mais ce fut sa dernière tentative : nous n’avons plus de lettres d’elle après celle-là. Le départ de Céline pour le Cameroun, en mai 1916, mit sans doute un terme définitif à leurs relations.

Alice David n’était pas une femme sans caractère ni détermination, comme le prouve sa conduite pendant la guerre, mais sur le plan amoureux, évidemment, elle semble plutôt naïve. Son histoire et celle de son environnement familial expliquent ce double aspect de sa personnalité.

3) Alice David et son milieu familial

Elle était l’avant-dernière des neuf enfants d’une famille bourgeoise et très catholique d’Hazebrouck dont nous donnons en annexe 2 une généalogie plus détaillée. Cette famille David avait des origines rurales très anciennes, notamment dans le village de Wemaers-Cappel et, par le jeu des alliances, dans ceux de Rubrouck, Bollezeele, Morbecque et Volckerinckhove, selon les informations dont nous disposons grâce aux registres paroissiaux.

A Wemaers-Cappel, au 17siècle, vivent des David, dont le couple Jean David - Marie Legrand qui a pour enfant, entre autres, un Charles David, né en 1686, qui épousera, avant 1708, Marie Coloos, peut-être originaire de Rubrouck, où ce nom de famille est fréquent. En tout cas, c’est dans cette dernière commune que vivra ce couple qui verra la naissance d’un fils, le 25 avril 1718 : Charles, François David, qui épousera Marie, Cécile Van Damme, née à

33 V. Robert-Chovin, op. cit., p. 109.
34 Lettres 16-ob et 16-oc, pp. 145, 146.

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Morbecque en 1722 ; ce couple-là résidera à Wemaers-Cappel. Le 10 août 1756, leur naît un fils : Jean Baptiste, Joseph David. Celui-ci sera « praticien » de profession, c’est-à-dire clerc de notaire, et épousera Jeanne, Thérèse Busschaert, née à Volckerinckhove le 30 mars 1768. Elle était fille de Jacques, François Busschaert et de Jeanne, Thérèse Van Kempen, native de Bollezeele. Nous verrons plus loin que cette lignée Van Kempen jouera un rôle dans la famille d’Alice pour des questions d’héritage. Jeanne, Thérèse Busschaert mourra à Wemaers-Cappel le 4 juillet 1805, à 37 ans : son acte de décès nous informe que son mari était adjoint au maire et greffier de la commune et qu’elle était la nièce du sous-préfet honoraire ; quant à Jean Baptiste David, il y décédera le 25 janvier 1831.

Ce couple David - Busschaert eut au moins trois fils (nous soulignons les prénoms usuels qui nous sont connus) :

- Césaire, Auguste, Fortuné David, né à Zemmerzeele le 25 février 1797. Il sera notaire à Caestre ; on le retrouve juge de paix à Bergues en 1853, ancien magistrat, vivant à St Omer en 1855 et en 1863 à Lille où il est décédé le 28 décembre 1884, 58 rue Esquermes. Il avait épousé.Mélanie Vanuxem, née à Flêtre le 3 février 1804, et toujours vivante au décès de son mari.

- Ausône, Anthime, Amé David, né à Wemaers-Cappel, le 16 août 1800. Ausône David quitta Wemaers-Cappel, pour la petite ville de Caestre, comme son frère Césaire. Il s’y maria le 22 février 1828 avec Adélaïde, Blandine, Rosalie Debaecker (1802-1853), fille de l’ancien maire de la commune, Pierre, Josse Debaecker. Une curiosité est qu’à son mariage, Ausône ne sait dire où sont enterrés ses aïeux : les racines à Wemaers-Cappel n’étaient pourtant pas si lointaines.

- Jean, Charles David, né à Wemaers-Cappel le 30 mai 1805 et décédé en ce lieu, place de Morbecque, le 26 juin 1889, veuf de Sophie, Adélaïde, Julie Bourrez. Il sera l’oncle d’Auguste David, père d’Alice, et lui léguera une partie de ses biens.

Auguste, Charles, Amé David, futur père d’Alice, naquit d’Ausône David et Adélaïde Debaecker, à Caestre, le 21 novembre 1832. Sur l’acte de naissance de son fils, Ausône est dit « propriétaire et chef de bataillon de [la] garde nationale ».

Ausône et Adélaïde eurent deux autres fils : Jules, César, Florimond, né à Caestre le 29 mars 1836, et Alidor, Charles, Hector, né à Caestre le 15 mai 1838.

Sur l’acte de décès de son épouse, le 21 août 1853, Ausône est dit « marchand » et sa femme décédée « marchande ». Marchand de quoi ? La réponse nous est sans doute donnée par l’acte de mariage de son fils Auguste, le 9 mai 1860, à Eecke, avec Mathilde, Eugénie Wyckaert, née à Flêtre le 30 janvier 1838. Auguste et ses deux frères, Césaire et Charles, tous deux témoins, sont tous déclarés « marchand de drap ». On peut donc penser qu’ils ont succédé à leur père, décédé en 1856, qui aurait donc exercé lui-même cette profession..

Cependant, pour les trois fils, la question s’avère un peu plus compliquée : Jules s’engagea dans l’administration, comme nous l’indique l’acte de naissance de son neveu Georges David, fils d’Auguste, en 1864, sur lequel, en tant que témoin, sa profession est précisée : « employé des contributions indirectes » ; Alidor, lui, est devenu imprimeur et propriétaire d’un journal dont il fut le directeur : Le Journal de Béthune (il est ainsi désigné sur l’acte de mariage de sa nièce Anaïs en 1897 et ceci nous a été confirmé par la veuve de son arrière-petit-fils, Mme David-Thomas). Il fit le même chemin que son frère Auguste qui, après avoir été « praticien » à Caestre, devint propriétaire et directeur d’un journal à Hazebrouck. Déjà d’ailleurs, le contrat de mariage d’Auguste, le 3 mai 1860, le désignait comme clerc de

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notaire35, alors que six jours plus tard, sur l’acte de mariage, il est dit marchand de drap : peut- être était-il alors encore les deux à la fois ?

Résumons et clarifions tous ces éléments : la famille David, issue sans doute de cultivateurs anciennement installés à Wemaers-Cappel, et peut-être pour une branche à Rubrouck (où on retrouve un couple David – Dammam et sa descendance), a connu une évolution sociale à une date assez lointaine, mais que nous ne pouvons déterminer avec précision, bien que l’union, à la fin du 18siècle, avec une Busschaert apparentée à la riche famille des Van Kempen (qui avaient acheté en 1747 la seigneurie d’Angest à Arnèke), nous indique déjà qu’à cette époque les David devaient, eux aussi, avoir du bien ; une tradition familiale dit que les David auraient dû s’appeler « David d’Angest » : les recherches historiques montrent qu’il n’en est rien, mais il est vrai qu’un David, sans doute Jean-Baptiste, « praticien » au moment de la Révolution, a conservé les « terriers » des d’Angest. Quoi qu’il en soit, les descendants David poursuivent sur cette voie en devenant notaire, marchand, chef d’entreprise, tout en restant propriétaires de terres dans leur secteur d’origine.

Le père d’Alice, Auguste, va suivre la même carrière en.étant d’abord clerc de notaire, puis en achetant le 12 décembre 1868 à Louis Guermonprez, pour la somme de 55.000 francs, un journal fondé en 1833 à Hazebrouck, L’Indicateur des Flandres, ce qui montre qu’il avait une certaine fortune venant de sa part d’héritage. Cinq jours plus tôt, il avait reçu du ministère son brevet d’imprimeur. Il vient alors s’installer 29 rue du Rivage, en face des ateliers du journal. Si le contrat de mariage de 1860 ne nous dit pas combien apporte Auguste David, car la succession de son père, Ausône, reste à régler avec ses frères, Mathilde Wyckaert, elle, apporte 6.000 francs. En estimant qu’un franc de l’époque équivaut approximativement à 3,4 euros, on peut calculer qu’elle apporte à peu près 20.000 euros, et que l’achat de L’Indicateur a coûté autour de 187.000 euros. Il s’agit donc de sommes importantes qui s’accroîtront encore, d’une part, grâce à l’activité professionnelle d’Auguste (son journal tirait environ à 1800 exemplaires en 1880) et, d’autre part, grâce à des héritages : celui de son oncle, Charles David, pour 1/6des biens de celui-ci, et surtout celui d’une lointaine cousine, Marie Van Kempen, née à Arnèke le 16 août 1802, de la famille de son arrière-grand-mère Jeanne, Thérèse Van Kempen. Avec sa fortune, Marie Van Kempen avait fondé à Arnèke une maison de retraite dont Georges David, un des fils d’Auguste, fut par la suite le Président. Une des filles de Georges, Françoise, y décéda d’ailleurs en 1991, après avoir succédé à son père comme Présidente.

Par testament du 25 août 1889, Auguste David est désigné comme légataire universel avec Henri Deberdt, auquel il était donc apparenté, et qui fut maire de Caestre : c’est devant lui que furent déclarés tous les enfants David nés dans cette commune de 1861 à 1867. L’héritage donne lieu à contestation de la part d’une autre descendante, Marie Devulder, qui se dit d’une parenté plus proche de la défunte qu’Auguste David, et, à cette occasion, on apprend que la fortune de Marie Van Kempen se serait montée à plus de 5 millions de francs, dont 3 millions à partager entre les deux légataires, le reste étant donné à diverses personnes, à des communes et à des œuvres de bienfaisance. Ce serait donc plus d’un million de francs de l’époque qui serait revenu à Auguste David après la mort de cette parente éloignée, décédée à Arnèke le 27 mars 189536. Une note rédigée à l’époque, à l’intention de l’administration préfectorale, le décrit d’ailleurs comme « très riche. Il a fait récemment un

35 Contrat de mariage aimablement transmis par Maître Vandenbroucke, notaire à Caestre.
36 Renseignements sur la seigneurie d’Angest et l’héritage Van Kempen communiqués par Ludovic Degroote et

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Jean-Pascal Vanhove.

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héritage de plus d’un million à titre de cousin de Mlle Van Kempen, d’Arnèke » et ajoute qu’ « Il est très hostile aux institutions républicaines ».

Déjà, le 23 février 1881, le sous-préfet écrivait que :

« M. David prend des extraits dans les journaux réactionnaires et intransigeants de Paris (...) Il comprend que c’est le meilleur moyen de tenir éloignés de la République les habitants si craintifs, si rebelles à tout progrès de cet arrondissement entièrement livré aux influences cléricales, soumis complètement aux propriétaires terriens presque tous monarchistes. L’Indicateur a été très impérialiste. Aujourd’hui il est réactionnaire, ennemi acharné de la République ».

Cependant le sous-préfet ajoute que « M. David disait dernièrement : c’est un triste métier que celui de journaliste. Et il exprimait le regret d’être obligé d’insérer certaines choses qui lui déplaisent pour satisfaire la clientèle. On pourrait peut-être obtenir la modification de sa ligne politique »37.

Une grande part de l’hostilité à la République d’Auguste David était en effet sûrement due à la question religieuse. Il était Chevalier de l’Ordre de St Grégoire-Le-Grand, fondé par le pape Grégoire XVI en 1831 et destiné à honorer les défenseurs des états pontificaux ainsi que les catholiques s’étant particulièrement distingués dans le service de l’Eglise ; une plaque posée à son nom et à celle de son épouse dans l’église St Eloi d’Hazebrouck le rappelle. Quatre de ses neuf enfants s’engagèrent dans cette voie : trois de ses filles furent religieuses et un des deux garçons fut prêtre. Deux de ces religieuses subirent les interdictions imposées aux Congrégations en 1903 par le gouvernement Combes, ce qui les obligea à s’exiler. Son fils Georges épousa Marguerite Smagghe : fille d’un médecin d’Hazebrouk, elle était issue du même milieu (sa mère, Emma, était une Deberdt) et partageait les mêmes idées. Un de leurs enfants, Stéphane David, a laissé quelques anecdotes significatives : son père s’opposant à l’expulsion des Ursulines (dont faisait partie une de ses sœurs), à Gravelines, là où il demeurait, ou assistant, goguenard, à une cérémonie républicaine; sa mère refusant d’arborer le drapeau tricolore les 14 juillet38. On retrouvera plus loin des traits similaires dans la famille Deltour - David, celle d’Angèle, la sœur d’Alice.

Ceci ne faisait pas pour autant d’Auguste David un personnage austère et fermé à son temps. Il fut engagé dans la vie d’Hazebrouck, ne serait-ce que par son métier, mais aussi comme conseiller municipal (à sa mort, en 1913, Eugène Warein, républicain pourtant, rappela ses « vingt-huit années de collaboration active à l’Administration municipale ») et particulièrement dans la Musique communale dont il fut le Président du 9 novembre 1885 au 29 juin 1898. D’ailleurs, il avait déjà manifesté à Caestre cette vocation d’animateur, si l’on en juge par cet écho de L’Indicateur des Flandres du 13 septembre 1856 selon lequel, a été donné, le 10, « un concert vocal et instrumental par la société de musique, au bénéfice des conférences de St Vincent-de-Paul » et que « le héros de la fête [a été] sans contredit M. Auguste David qui réunit en lui le double talent du bon musicien et de l’excellent chanteur comique. Chez lui, les manières, le regard, le ton, la voix, tout prête à rire. Aussi que d’applaudissements lui ont mérités son Anglais mélomane, son Propriétaire et surtout sesgestes parisiens ». A l’issue de la soirée, c’est encore lui qui fait la quête au profit des pauvres : il « venait de procurer trop d’agrément à ses auditeurs pour que chacun ne s’empressât de répondre généreusement à son appel ». « Art, Union, Charité », telle fut la devise qu’il donna

37 Ces citations, ainsi que les renseignements sur L’Indicateur, sont tirés de l’article de J.P.Vanhove, La presse en Flandre intérieure au XIXe siècle, Annales du Comité flamand de France, tome 65, 2007 – 2008, pp. 163 - 193.

38 Archives personnelles de Mme Catherine Thuault, petite nièce d’Alice et petite fille de Georges David. 25

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à la Musique communale qui avait un rôle important, car elle était présente à toutes les fêtes, cérémonies civiles ou religieuses, distributions des prix, manifestations de bienfaisance, concours divers, etc., non seulement à Hazebrouck, mais aussi dans les localités voisines et même à l’étranger. Elle était la vitrine de la ville, et c’est d’ailleurs Eugène Warein lui-même qui succéda en 1898 à Auguste David à la tête de cet ensemble musical. Très intéressé par l’histoire locale, A. David fut également membre du Comité flamand de France (comme son frère Césaire) et son trésorier adjoint en 1901 et 1905 : dans son discours d’hommage, E.Warein rappelle que « par l’exercice de ses différentes fonctions, il avait pu étudier la ville dans les moindres recoins de son territoire, comme il avait appris à la connaître dans les plus infimes détails de sa modeste histoire »39.

Voilà donc le portrait que l’on peut esquisser de ce notable que fut le père d’Alice et qui nous fait mieux comprendre le milieu de cette bonne bourgeoisie catholique dans laquelle elle a été formée.

Auguste David céda son journal le 10 janvier 1899 à M. Alfred Dodenthum, de Dunkerque, et mourut le 6 juin 1913 à son domicile, rue du Rivage à Hazebrouck. Son épouse ne devait pas lui survivre longtemps puisqu’elle mourut le 23 décembre de la même année.

Ses neuf enfants se partageaient l’héritage consistant en très nombreuses terres et fermes situées dans la région, mais, par testament olographe du 10 août 1906, A. David avait pris soin de léguer spécialement à ses deux filles célibataires, Gabrielle et Alice, la maison du 29 rue du Rivage, ainsi qu’une maison contigüe à celle-ci, au n° 27, qui était louée. Alice put donc ainsi exercer bénévolement ses activités d’infirmière à la Croix-Rouge, vivant de ses rentes avec sa sœur dans la maison familiale. Le recensement de 1906 montre qu’elles y vivaient alors avec leurs parents et une servante, Clémence Ruckebusch, sans doute attachée à la famille de longue date puisqu’elle sera la première inhumée dans le caveau familial des David, en 1912 ; le recensement de 1921 fait apparaître que les deux sœurs vivent toujours ensemble au.même endroit. Elles en partiront en 1926 pour rejoindre leur frère prêtre et professeur à Lille, comme nous le verrons plus loin.

Nous avons déjà beaucoup parlé des neuf enfants David : il est temps de les présenter d’une façon plus ordonnée, tout en indiquant, pour certains, le rôle qu’ils ont joué pendant la guerre 14-18, et donc la raison pour laquelle Alice les mentionne dans ses lettres à Céline.

- L’aînée fut Gabrielle, Clotilde, Marie, née à Caestre le 8 février 1861. Demeurée célibataire, elle fut un peu la gardienne du temple familial. Elle mourut à Lille le 25 janvier 1927 et fut inhumée à Hazebrouck le 29. A son propos l’abbé Lemire écrit dans son Journal à cette date :

« Enterrement de Mlle Gabrielle David (...) La chère sœur aînée (...) était comme la seconde mère des 9 enfants (...) Elle emporte dans sa tombe le secret de bien des intrigues qui ont eu lieu dans le bureau de son père rédacteur de L’Indicateur pour le décider – ce qu’il n’a pas voulu – à se prononcer contre moi. Elle en pleurait la chère sœur, si bonne, ne voulant de mal à personne, à plus forte raison qu’aucun mal ne fût fait contre moi. Dieu ait son âme innocente et candide ! »40.

En effet, l’abbé Lemire était républicain et avait même été suspendu, en 1914, de son droit de dire la messe, car il s’était représenté à la députation, alors que son évêque le lui avait

39 J. S. Macke et J.P. Vanhove nous ont communiqué, chacun pour une part, ces informations sur les activités associatives d’Auguste David.

40 Tous les passages des Cahiers de l’abbé Lemire concernant les David, nous ont été transmis par J.P. Vanhove. 26

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interdit, parce qu’il ne s’était pas opposé à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905 et qu’il avait fait battre précédemment une liste catholique. Il n’en fut pas moins réélu et, trois semaines plus tard, élu maire d’Hazebrouck. Benoît XV leva, en 1916, son interdiction de célébrer l’office. On peut imaginer effectivement qu’il n’avait pas que des amis dans le cercle des David, mais on note aussi qu’il reconnaît qu’Auguste David ne s’est jamais prononcé contre lui, ce qui confirme l’avis que le sous-préfet exprimait en 1881 , comme quoi Auguste David n’était peut-être pas tout à fait aussi réactionnaire que son journal et qu’en tout cas il semblait être, aux yeux de l’abbé Lemire, un adversaire loyal. Toujours concernant Gabrielle David, Le Cri des Flandres lui rend, le 30 janvier 1927, un petit hommage en la décrivant comme « Très bonne et très charitable ». Une femme, donc, qui a incarné les valeurs chrétiennes qui lui avaient été inculquées, comme ce sera le cas pour ses frères et sœurs. A noter qu’il n’est jamais question d’elle dans les lettres d’Alice à Céline, sans doute parce que Gabrielle restait à la maison et ne fréquentait pas « l’ambulance ».

- La seconde fut Rachel, Hélène, Eugénie, Madeleine, née à Caestre le 11 septembre 1862, qui entra en religion chez les Ursulines sous le nom de Mère Marie de la Croix, nom qu’elle choisit lorsqu’elle reçut « le saint Habit » le 21 novembre 1889. « Admise à la profession » le 13 septembre 1891, elle prononce ses vœux le 19 janvier 1892. Sur les actes de succession de ses père et mère, en 1913, elle est dite demeurant à Greenwich, en Angleterre. Elle faisait partie de ces communautés victimes des lois du gouvernement Combes. En 1905, le couvent des Ursulines fut saisi et mis en vente, et les religieuses furent expulsées en 1907. Nous avons vu que son frère Georges, de Gravelines, s’était opposé à l’expulsion de cette communauté dont Rachel était alors membre, à Gravelines même. Elle put y revenir par la suite : les sœurs françaises de Greenwich rentrèrent, pour une partie d’entre elles seulement, dans les années 1923-1928 à Gravelines. Ce fut le cas de sœur Marie de la Croix qui y mourut le 28 février 1941. Elle joua un rôle qui est évoqué.dans la correspondance entre Alice et Céline, dans la mesure où, pendant la guerre, elle accueillit dans sa communauté, en Angleterre, les enfants d’une de ses sœurs, Angèle Deltour-David, qui, elle, nous l’avons vu, exerça avec Alice à l’hôpital auxiliaire.

- Le troisième fut le premier garçon de la famille : Georges, Raoul, André, Eloi, né à Caestre le 30 novembre 1864 : nous l’avons déjà croisé à plusieurs reprises. Il épouse à Hazebrouck, le 6 octobre 1897, Marguerite, Marie Smagghe (née à Hazebrouck en 1875), fille du Dr Auguste Smagghe, élevée chez les Dames Bernardines d’Esquermes. Dotés par leurs parents, lui de 100.000 francs, suite au fameux héritage Van Kempen, elle de 50.000 francs, ils reprirent une brasserie sise rue Leroy à Gravelines et, plus tard, Georges ajouta à cette activité celle d’armateur pour la pêche côtière et en Islande, une spécialité de Gravelines à l’époque. Dans le témoignage qu’il a laissé sur ses parents, Stéphane David évoque leur vie austère tout entière tournée vers la famille et le travail, éduquant leurs six enfants dans le sens du devoir. Un septième étant décédé en 1907 à l’âge de deux ans, ils prirent le deuil et « ils n’ont plus quitté le noir jusqu’à leurs derniers jours » écrit-il41.

Pendant la Deuxième Guerre, ils se replièrent dans une maison, à Lens, auprès de deux de leurs filles, Ghislaine et Eliane, qui avaient épousé deux frères : Emile et Alfred Parisse,

41 Archives personnelles de Mme Catherine Thuault dont le père, Jean-Marie David, fils aîné de Georges David et Marguerite David-Smagghe, reprit l’activité d’armateur de son père, d’abord à Gravelines, puis à La Rochelle-La Pallice en 1937.

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briquetiers. C’est là, à Lens, qu’ils décédèrent à quelques jours d’intervalle, lui le 5 novembre, elle le 19 novembre 1945.

- Le quatrième enfant fut à nouveau une fille : Berthe Valérie Georgine, née à Caestre le 29 septembre 1866. Elle aussi entra en religion. Après avoir fait son postulat à Paris (maison de La Villette), elle entra dans la Compagnie des Filles de la Charité de St Vincent de Paul, le 23 décembre 1893, ce qui, cette année-là, inspira à l’abbé Lemire ces lignes que l’on retrouve dans son Journal, en date du 5 août :

« J’aimais beaucoup cette grande chère enfant, avec ces yeux si bons, si caressants qu’ils me faisaient toujours penser à ces yeux qui caressent de loin, dont il est parlé dans Œdipe à Colone. Elle me semblait destinée à se marier dans le pays, à devenir une de ces mères pleines de cœur qui regardent un enfant sur leurs genoux. Des amis à qui j’avais parlé d’elle me répondaient en la disant laide ! La pauvre enfant ! Et c’était faux. Elle était très belle, grande, de beaux cheveux noués en désordre, et des yeux qu’ils n’ont jamais vus, eux, les jeunes gens distraits, si vivants, si pétillants, et des plis de cou mutins, et des boutades d’esprit, et tout un ensemble très enjoué, très féminin, très gracieux et très naturel ».

Après avoir terminé son noviciat,.Berthe David prit l’habit et le nom de Sœur Marie- Joseph, le 7 juillet 1894. Elle exerça dans l’orphelinat pour jeunes filles, maintenant détruit, du 78 rue de la Barre à Lille où elle décéda le 9 janvier 1924 « dans la 31ème année de sa vocation » est-il écrit sur une image pieuse qui la représente.
Joua-t-elle un rôle lors de la naissance d’un hypothétique enfant de Céline et Alice ? Nous nous pencherons plus loin sur la question.

- Une fille à nouveau comme cinquième enfant : Anaïs Zoé Flore, née à Caestre le 13 février 1867, qui épousera à Hazebrouck, le 20 avril 1898, Henri Renard, né à Comines le 28 novembre 1870, fils d’un imprimeur, comme Auguste David, d’où peut-être la rencontre entre Anaïs et Henri. Ils vécurent à Comines (ils y sont dits domiciliés sur les actes de succession des époux David), puis à Lambersart (234 avenue Derville) où ils tinrent une bonneterie. Ils eurent trois filles dont l’une, Paulette, fut religieuse missionnaire et l’autre, Marie-Henriette, infirmière et célibataire, tradition familiale oblige... Leur troisième fille, bien que mariée, n’eut pas de descendance. Ils moururent à Lambersart, elle, le 10 novembre 1943, lui le 5 février 1944.

- Sixième enfant : Blanche Juliette Angèle Adrienne Marie, née cette fois à Hazebrouck le 12 avril 1869, là où ses parents vivaient depuis 1868. Elle se marie à Hazebrouck le 15 juillet 1903 avec Augustin Deltour, né à Mouscron (Belgique) le 10 avril 1873, qui exerçait à Lille la profession de marbrier funéraire. Son atelier se trouvait rue du Faubourg de Roubaix, tout proche du cimetière de l’Est. Angèle est très souvent citée dans les lettres d’Alice à Céline : à chaque fois qu’on lit dans les deux éditions de ces lettres (Devenir Céline et La Pléiade) le mot De***, ceci signifie Deltour, comme nous l’a confirmé Véronique Robert-Chovin à laquelle Lucette Destouches a confié ces lettres de jeunesse de son mari et qui les a, la première, éditées dans Devenir Céline. De même D*** signifie David. Ainsi la signature de la lettre d’Angèle à Céline du 31 janvier 1915 : « A. De***- D*** » doit-elle se lire : « Angèle Deltour- David »42.

42 Lettre donnée uniquement dans Devenir Céline, p. 93, à ne pas confondre avec celle du même jour d’Alice à Céline, bien que les deux lettres aient dû partir par le même courrier.

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C’est la maison Gallimard qui, pour éviter tout problème éventuel avec des descendants, a préféré que ces noms soient occultés

Angèle exerça avec sa sœur à l’hôpital auxiliaire et connut donc bien Céline. Dans quelles conditions s’était-elle retrouvée à Hazebrouck, elle qui habitait alors à Lille, 48 rue de Turenne, avec son mari ? Il y a une lettre du Major Flouquet concernant sa Croix de guerre qui la dit « Rapatriée de Lille ». Elle a donc dû quitter la ville juste avant l’occupation par les Allemands qui durera du 13 octobre 1914 au 14 octobre 1918, laissant son mari seul, et emmenant ses deux enfants pour les mettre à l’abri en Angleterre dans la communauté de sa sœur Rachel (Mère Marie de la Croix) chez les Ursulines de Greenwich. De nombreuses allusions sont faites.à ces enfants dans les lettres d’Alice, par exemple dans celle du 18 février 1915 où Alice écrit que « [sa] sœur souffre beaucoup de la séparation, et les maux de tête sont presque de chaque jour », ou celle du 24 mars 1916 : « Ma sœur a hâte de retrouver ses enfants, elle n’est plus retournée à Londres depuis juillet [1915] »43. La famille Deltour était donc éclatée : le père exerçant son activité à Lille (du moins, on peut le supposer, car il n’est jamais question de lui dans les lettres d’Alice), les enfants en Angleterre, et la mère vivant à Hazebrouck avec ses sœurs Gabrielle et Alice, aidant cette dernière à l’hôpital, tout en faisant de temps à autre un voyage à Greenwich pour voir ses enfants.

En 1914, ces derniers écrivaient à Céline avant même de le connaître, sans doute parce que leur mère et leur tante leur avaient parlé, dans leurs lettres, de ce soldat auquel Alice portait un attachement particulier : « Avez-vous reçu les cartes des enfants ? Ils sont si heureux de vous écrire » (29/12/1914) –44. Mais ils ont aussi un peu connu Céline à partir du moment où celui-ci fut envoyé à Londres début mai 1915.

Sans doute ne leur rendit-il pas souvent visite dans leur pensionnat de Greenwich si l’on en juge par ces mots d’Alice dans sa lettre du 20 décembre 1915 :

« Peux-tu aller voir les enfants ? Le petit nous écrit qu’il ne voit plus jamais son ami Monsieur L. [comprenons Monsieur Louis, prénom usuel de Céline]. Fais-nous ce plaisir s’il y a moyen. »45, mais nous en avons quand même un petit écho dans Guignol’s Band I, quand le personnage de Ferdinand se rend par bateau de Londres à Greenwich, petit moment de navigation - « dix minutes sur le fleuve » - qui est un pur moment féerique comme c’est le cas le plus souvent quand il s’agit de l’eau chez Céline :

« Là comme ça, hanté, juste au clapotis de la Tamise... je restais là, berlue... le charme est trop fort pour moi (...) C’est la féerie !... on peut le dire !... (...) Avec le petit bac le Dolphin on entrait un peu dans la danse... deux petits tours... d’un bord à l’autre... j’en ai repris des cinq ou six fois ! comme à la Fête !... l’aller le retour !... Barbeley-Greenwich »46.

C’est par cette « filière anglaise », si l’on peut dire, qu’Alice put aussi faire parvenir à Céline, quand il était à Paris, début février 1915, « les cigarettes des enfants » et « du tabac anglais »47.

Qui étaient ces enfants ? Une fille et un garçon : Marie-Josèphe, dite « Mijo », née à Lille le 10 février 1905, et Maurice né à Lille également le 30 octobre 1906. Marie-Josèphe aurait pu nous donner peut-être ses souvenirs de « Monsieur Louis » si on avait pu la rencontrer avant son décès le 18 avril 1998 à Lille. Elle aussi demeura célibataire et fut infirmière, pour des circonstances liées au destin de son frère, Maurice Deltour. Ce dernier fut

43 Lettres 16-oc, p. 146.
44 Lettres 14-42 g, p. 131. 45 Lettres 15-lf, p. 144.
46 GuignoI’s Band I, p. 179. 47 Lettres 15-od, p. 135.

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une victime indirecte des idées politiques de son milieu. Devenu un farouche partisan de l’Action française, il s’opposa à son père, en 1926, quand ce mouvement fut condamné par le pape Pie XI. Il fut sommé par son père de rester dans le sein de l’Eglise et donc de rompre avec l’Action française, mais Maurice Deltour préféra refuser et partit s’engager dans la Marine à Toulon où il mourut rapidement, le 6 juillet 1926, des suites d’une appendicite mal soignée, semble-t-il, d’après le récit familial dont Mme David - Thomas a gardé le souvenir. Son père, accouru d’Hazebrouck, arriva juste à temps pour ses derniers instants. Ce drame changea le cours de la vie de sa sœur qui avait l’intention de s’engager dans la vie religieuse, mais finalement choisit d’y renoncer pour rester avec ses parents jusqu’à leur décès : le 13 octobre 1956 pour Angèle et le 20 décembre 1958 pour Augustin Deltour, tous deux à Lille en leur domicile de l’époque, 50 rue Blanche48. On voit ainsi que, dans cette famille David, le célibat et le métier d’infirmière étaient des sortes de substitut laïque à une vocation religieuse : ce fut le cas pour « Mijo », peut-être avait-ce été aussi un peu le cas pour Alice ou pour sa nièce, Marie-Henriette, la fille d’Anaïs ?

C’est en tout cas avec cet esprit de sacerdoce, sans aucun doute, que Marie-Josèphe exerça sa profession d’infirmière à domicile, car il y a des personnes, M. et Mme Vanhems- Cauwel qui, par reconnaissance, viennent régulièrement fleurir sa tombe qui n’est autre que celle des David dans le cimetière d’Hazebrouck.

Cette tombe, construite d’ailleurs par Augustin Deltour, contient, outre ceux des parents David et de leur servante Clémence Ruckebusch, les corps de certains de leurs enfants : Gabrielle (avec une erreur sur la date de naissance inscrite : 1862 au lieu de 1861), Berthe, Anaïs (mais pas son mari H. Renard), Alice, et le dernier de la famille, le chanoine Maurice David.

Pour en revenir à Angèle, des indices nous laissent penser que ce n’est pas d’un très bon œil qu’elle voyait la tendresse que sa sœur Alice exprimait envers le jeune et beau cuirassier blessé. Le 31 janvier 1915 elle envoie un petit mot à Céline, qui n’est donné que dans Devenir Céline (p. 93).

Comme ce mot est révélateur de ses sentiments et de la façon dont était vue la relation entre Alice et Céline, éclairons-en un peu les circonstances. Le 27 décembre 1914, Céline sort du Val-de-Grâce pour être transféré à l’hôpital auxiliaire n° 47, 121 Boulevard Raspail, à Paris. Là, il refuse d’être à nouveau opéré et est envoyé, le 30 décembre, à Villejuif où, cette fois, il va se laisser convaincre d’être réopéré, le 19 janvier, par le Professeur Gosset qui suture le nerf radial sectionné, car, rappelons qu’à Hazebrouck, le Dr Sénellart avait seulement extrait la balle49. Fin janvier 1915, il est en capacité d’écrire à Alice un petit mot lui apprenant cette opération. C’est Angèle qui le réceptionne le 31 janvier, sans doute rue du Rivage, et qui le porte immédiatement à sa sœur qui devait donc se trouver l’hôpital :

« Ami Louis, la lettre si impatiemment attendue est arrivée à midi, et toute affaire cessante, je l’ai portée à qui de droit »50, c’est-à-dire à Alice qui va y répondre le jour même51. Angèle ajoutera, à la lettre de sa sœur, ce petit mot dont le début, que nous venons citer, contient déjà une certaine ironie, mais c’est la suite qui est intéressante, car elle nous apprend qu’Angèle avait écrit de son côté à Céline, et sans doute pas des choses très

complaisantes :

48 Renseignements aimablement communiqués par Mme David-Thomas.
49 Compte-rendu de l’opération du 19 janvier 1915, dans Gibault, Céline I, p. 158. 50 V. Robert-Chovin,op. cit., p. 93.
51 Id., pp. 91, 92 ou Lettres 15-oc, pp. 133, 134.

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« Votre lettre s’est croisée avec la mienne : nous avons écrit le même jour. Peut-être l’avez-vous trouvée un peu froide ou sèche, vous voudrez bien m’en excuser : la plume ne traduit pas toujours fidèlement impressions et sentiments. Et à la longue, le chagrin fait sentir l’usure qu’il produit », allusion au chagrin que lui cause sa séparation d’avec sa famille52.

Qu’en conclure ? Sans doute qu’Angèle avait écrit à Céline en lui demandant de prendre un peu de distance avec sa sœur qui devait se morfondre de ne pas avoir de nouvelles, peut- être depuis son départ d’Hazebrouck si l’on en juge par la lettre du 29 décembre 1914 : « Comme Sœur Anne, j’ai beau regarder au loin, je ne vois rien venir ! »53, ou le début de sa réponse du 31 janvier 1915 : « Votre petit mot est venu ce midi calmer un peu mes angoisses. Je souffrais tant de ne pas avoir de vos nouvelles »54.

On peut imaginer qu’Angèle avait à supporter quotidiennement les soupirs de sa sœur, que tout cela devait lui paraître assez ridicule et déplacé, en raison notamment de la différence d’âge de vingt ans entre les deux protagonistes, que cette situation faisait sans doute jaser à « l’ambulance », bref qu’elle aurait préféré que Céline écrive à sa sœur qu’il ne fallait pas qu’elle persiste dans ses illusions : c’est peut-être ce que l’on peut entendre par lettre « un peu froide ou sèche », même si, vu l’éducation parfaite des enfants David, Angèle a dû le dire avec la manière. D’ailleurs, elle termine son mot du 31 janvier par.« Mais ne parlons pas de cela. Je ne veux aujourd’hui que vous souhaiter prompte et parfaite guérison une fois de plus »55.

On peut supposer aussi qu’à ce moment-là le jeune Céline n’était peut-être encore pas tout à fait prêt à rompre totalement avec Alice et qu’il avait encore besoin du réconfort qu’elle continuait à lui apporter. En effet, il a rapidement répondu à la lettre d’Alice du 31 janvier, qui dans une nouvelle réponse datée du 9 février 1915, lui écrit :

« Pourquoi avez-vous pleuré en terminant votre lettre ? Naturellement j’ai fait la même chose en la lisant, je souffre tant de la peine de mon grand Louis »56.

Finalement, dans ses souffrances, il semble bien que Céline n’ait pas encore alors atteint le niveau de détachement qui va s’opérer rapidement par la suite, surtout avec son séjour à Londres de mai 1915 à mars 1916, et il n’a peut-être pas tellement apprécié sur le moment la lettre que lui avait adressée Angèle en janvier 1915, lettre qu’il n’a d’ailleurs pas gardée alors qu’il a conservé celles d’Alice, bien que nous ne sachions pas s’il les a toutes gardées.

Nous reviendrons ultérieurement sur ce point et verrons qu’il y a peut-être une trace littéraire d’Angèle dans l’œuvre de Céline en rapport avec toute cette affaire, mais terminons d’abord la présentation des enfants David et de leur place éventuelle dans cette histoire d’amour.

- Nous ne signalerons que pour mémoire le septième enfant, Georgine Suzanne Marthe, née à Hazebrouck le 4 novembre 1870, qui entra en religion sous le nom de Dame Marthe Marie de la Sainte Union des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie, congrégation enseignante, ce qui l’amena, comme sa sœur Rachel, à s’exiler, mais seulement de l’autre côté de la frontière, en Belgique, à Estaimpuis, comme il est mentionné sur les actes de succession de ses parents.

52 Id. note 50.
53 Lettres 14 - 42 g, p. 130.
54 Lettres 15-oc, p. 133.
55 V. Robert-Chovin, op. cit. p. 93. 56 Lettres 15-oc, p. 134.

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Ce lieu frontalier de la France, proche de Tournai, comme Froyennes où elle mourut en 1933, fut une des bases de repli des congrégations religieuses à l’époque57.

- Le huitième et avant-dernier enfant des David n’est autre qu’Alice que nous suivons depuis le début de cette étude. Alice Marguerite Marie naquit à Hazebrouck le 3 juin 1874. Son éducation fut soignée, comme pour ses frères et sœurs, et se fit dans une Institution religieuse de la ville, l’école de la Sainte Union, ordre enseignant où toutes les filles de la famille suivirent sûrement leur scolarité et où sa sœur Marthe exerça par la suite.

Nous possédons une photo de classe de ces années de jeunesse sur laquelle on voit Alice à cette époque. Evidemment, son éducation religieuse fut marquante comme pour tous les autres membres de la famille : un petit signe nous en est resté avec l’image de communion d’Alice, retrouvée par Jean-Pascal Vanhove dans les papiers de l’abbé Lemire, sur laquelle est rappelée la coïncidence entre le jour de son baptême, 4 juin 1874, jour de la Fête-Dieu, et le jour de sa communion, 4 juin 1885, également jour de la Fête-Dieu. On voit l’importance que l’on attachait dans la famille David à ce genre de choses. Comme nous l’avons déjà dit, l’engagement personnel d’Alice tout au long de sa vie fut effectué sous le signe de sa foi chrétienne.

Elle fit des études d’infirmière et reçut une formation qualifiante ; ceci est indiqué sur un document que possède Mme Thuault, sa petite nièce, mais les archives n’ont pas livré dans l’état actuel de nos recherches de précisions complémentaires, car cette formation n’était pas alors assurée par l’Etat. C’est cependant une certitude qu’elle était diplômée, comme nous l’avons vu plus haut, à propos de son travail à l’hôpital auxiliaire n° 6. De plus, un document datant du 12 septembre 1917, signé du Major Flouquet précise qu’elle « a ouvert et organisé l’Hôpital dès le 3 Août 1914, comme Infirmière-Major, s’occupant de la Direction Générale – Salle d’opération – Anesthésie, etc. ». Il ajoute que c’est une « Excellente infirmière [qui] a rempli ses fonctions avec beaucoup de zèle et d’autorité. ». Le Journal officiel du 18 février 1919 précise aussi à l’occasion de l’attribution de sa médaille de la Reconnaissance Française :

« Infirmière-Major de l’Hôpital auxiliaire n° 6 d’Hazebrouck (SSBM) [Société de Secours aux Blessés Militaires]. A organisé cet hôpital dès le début de la guerre, a présidé à l’enseignement et à la formation des Infirmières, et n’a cessé de se dévouer au soin des blessés avec un zèle et une abnégation absolue ».

Tout ceci atteste bien son titre.
Un autre document nous donne aussi ses activités en temps de paix :
«Monitrice toute l’année au dispensaire-école de la Croix-Rouge, Terrasse Ste

Catherine : pansements, démonstration des masques à gaz, etc.
Cours pratique de Secourisme aux Scouts pendant l’hiver : Hygiène, pansements, secours aux blessés, noyés, asphyxiés, etc.
Visites aux malades et aux pauvres.
Ouvroir Louise de Marillac. Œuvre des Tuberculeux.
Poste de secours à la Foire Commerciale ».

Nous savons aussi qu’entre les deux guerres elle participa annuellement aux pèlerinages à Lourdes, mettant ses compétences au service des malades, les accompagnant jusque dans la piscine contenant l’eau dite miraculeuse dont ils espéraient leur guérison58.

Alice mourut le 24 octobre 1943 en son domicile d’alors, 122 Boulevard Vauban à Lille où, comme sa sœur Gabrielle, elle était venue vivre avec son frère, le chanoine Maurice David.

57 Renseignements aimablement communiqués par Mme David-Thomas.
58 Renseignements aimablement communiqués par Mme Catherine Thuault.

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- Ce deuxième garçon des David fut le dernier de leurs neuf enfants.
Maurice Augustin Edouard Joseph David est mentionné dans deux lettres d’Alice, celle du 29 décembre 1914 où elle se plaint « de ne rien savoir de [son] benjamin »
59, et celle du 9 février 1915 où elle précise qu’elle dispose d’un peu de tabac qu’elle destinait à son frère « Marc », « quand il y aurait possibilité de lui en faire parvenir ». Mais comme « D’ici là hélas [elle a] le temps de [s’] en procurer », elle l’envoie finalement à Céline qui lui a demandé de

lui adresser un petit colis60.
Ce qui peut intriguer ici, c’est ce prénom de « Marc » pour désigner Maurice : à

l’évidence, il s’agit d’un mauvais déchiffrement du prénom, erreur compréhensible d’ailleurs, car il s’agissait de lire « Mau’tje », c’est-à-dire l’abréviation flamande de Maurice, ce qui n’était pas évident. C’est Jean-Pascal Vanhove qui nous a signalé que c’est ainsi que, dans son Journal, l’abbé Lemire nommait Maurice David, et Véronique Robert nous l’a confirmé après vérification sur les manuscrits. Alice continue donc, pour parler de son frère, à employer ce diminutif flamand.

Quant à la raison pour laquelle Alice ne sait quand elle pourra faire parvenir un colis à son frère, c’est que celui-ci était prisonnier, comme nous allons le voir en retraçant sa carrière. Né le 30 août 1875 à Hazebrouck, Maurice David fit ses études au Petit Séminaire de cette ville, puis au Séminaire Académique. Licencié ès-lettres en 1894, à 19 ans, il s’engage le 8 novembre de la même année pour un service militaire de trois ans au 110R.I., service qu’il effectue de 1894 à 1895, avant de bénéficier de l’article 33 de la loi du 15 juillet 1899 qui lui permet de poursuivre ses études à la Faculté de Lettres de Besançon. Envoyé en congé le 21 juillet 1895, il est versé dans la réserve le 8 novembre 1897. Il accomplira des périodes

d’exercice à la 1ère Section d’infirmiers militaires, à Lille, en 1897, 1902, 1903 et 1909.
Dès 1898, il est professeur de rhétorique au collège St Jean à Douai, où il est également

logé, mais il ne sera ordonné prêtre qu’en 1899.
Le 6 août 1914, il rejoint la 1
ère Section d’infirmiers militaires et, le 15 août, il est affecté

à la Place de Douai, où il est fait prisonnier, à l’Hôtel-Dieu, le 3 octobre, d’où la lettre d’Alice du 29 décembre qui nous montre qu’à cette date elle est sans nouvelles de lui. Elle en a sûrement eu dans le courant du mois de janvier, puisqu’en février elle lui destinait un colis, mais sans savoir quand elle pourrait le lui faire parvenir. Maurice restera durant toute la guerre prisonnier à Douai, affecté, par les Allemands, comme aumônier à l’Hôpital. Démobilisé le 29 août 1919, il est libéré du service militaire le 1er août 1921.

Ayant repris ses fonctions d’enseignant à Douai, il est appelé en 1922 à présenter à Lille, en tant que chargé de cours, des conférences sur l’art chrétien qu’il présentait déjà à Douai et dans d’autres villes du Nord, par exemple à l’Institut populaire de l’Epeule à Roubaix, Institut issu du catholicisme social. Ces conférences lui avaient valu une certaine renommée, d’où le fait que la Faculté catholique de Lille l’ait sollicité. C’est donc dans la continuité de sa fonction de chargé de cours qu’il est nommé, en 1926, professeur adjoint d’histoire antique dans la même Faculté.

Dans l’hommage qui lui sera rendu à sa mort, le Doyen de cette Faculté raconta comment il le rencontra à Eleusis, en 1936, travaillant sur le terrain, car Maurice David disait qu’ « un professeur qui cesse de se renouveler doit cesser d’enseigner ». Mais il ne voyagea pas qu’en Grèce et en Asie Mineure, il parcourut aussi, pour ses recherches, l’Europe centrale, se rendant en Russie et même en Finlande. Ses cours, agrémentés de projections des photos

59 Lettres 14-42 g, p. 130. 60 Lettres 15-od, p. 135.

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qu’il faisait sur place, étaient particulièrement appréciés. Il était membre de très nombreuses sociétés savantes d’archéologie et d’histoire, dont le Comité flamand de France.

En même temps, il conservait une activité sacerdotale comme aumônier de l’Institut Notre-Dame de la Plaine à St André-lez-Lille et des Dames Bernardines. Il avait été honoré du.titre de chanoine en 1927, pour le diocèse de Cambrai dont dépendait Douai ; il avait également reçu la Légion d’Honneur au titre des Beaux-arts : l’insigne en est gravé sur sa tombe au cimetière d’Hazebrouck.

Décédé le 9 janvier 1948, à l’âge de 72 ans, cet homme qui alliait à « l’aménité de son caractère le charme de sa conversation »61 fut très uni à sa sœur Alice jusqu’à la mort de celle- ci en 1943.

En effet, ils passèrent ensemble les dernières années de leur vie. En 1926, quand Maurice David est nommé à Lille, il s’installe dans une grande maison sise 122 Boulevard Vauban à deux pas de la Faculté catholique. Cette adresse a été retrouvée par des mentions portées en marge de son acte de naissance et de celui d’Alice pendant la guerre, pour des raisons de cartes d’alimentation, puis confirmée par des membres de la famille. C’est alors qu’Alice vint aussi, avec sa sœur Gabrielle, s’établir auprès de son frère. Elles se rapprochaient aussi de leur sœur Anaïs qui habitait Lambersart, très proche banlieue de Lille. L’esprit de famille était fort chez les David, mais un autre événement a peut-être poussé à cela : le décès dans des conditions tragiques, comme nous l’avons vu, du fils d’Angèle, Maurice Deltour, à Toulon le 6 juillet de cette même année, et donc le désir de se rapprocher également d’Angèle. Bref, finalement, toute une partie de la famille se regroupa à Lille, mais Gabrielle n’y demeura pas longtemps, décédant, comme nous l’avons indiqué, le 25 janvier 1927. Dans les quelques mots que l’abbé Lemire lui consacre dans ses Cahiers et dont nous avons déjà cité une partie, il écrit, à son propos :

« Elle n’a fait que passer dans cette grande maison coûteuse, froide, inhospitalière [le 122 Bd Vauban]. La chère sœur aînée qui était comme la seconde mère des 9.enfants aurait mieux fait de rester à Hazebrouck ».

Alice demeura donc dans cette maison jusqu’à sa mort et son acte de succession, déposé aux archives départementales du Nord, ne porte qu’un légataire universel, Augustin Edouard Joseph David, son frère, dont manque seul ici le prénom usuel, Maurice : petite bizarrerie administrative... En tout cas pas d’enfant mentionné pour son héritage ! Ce qui nous ramène à ses relations avec Céline.

4) Les relations entre Céline et Alice

Qu’est-ce qui a donc pu séduire cette femme pieuse de 40 ans chez ce jeune homme plus que chez un autre ? Sa belle allure sans doute, mais aussi certainement le prestige qui l’auréolait pour l’exploit qui lui avait valu sa blessure. Mentionnons que le 29 octobre 1914, le colonel commandant le 12régiment de Cuirassiers l’avait porté, avec d’autres, à l’ordre du régiment, avec la mention « se sont conduits comme des héros »62. Le 9 novembre, M. Houzet avait communiqué à Céline cette citation que lui avait fait connaître Fernand Destouches, et le 10, il écrit à celui-ci que :

61 Les renseignements sur Maurice David sont issus de La Semaine religieuse du diocèse de Lille et du Bulletin de la Faculté catholique de Lille de janvier 1948.

62 Jean Bastier, op. cit., p . 266 ou Gibault, Céline I, p. 152. 34

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« Les dames de la croix-rouge l’ont félicité de sa distinction et ma femme s’était fait un plaisir de m’accompagner pour lui rendre une petite visite »63.

Le 23 novembre, le capitaine Schneider annonce aux parents Destouches que leur fils est proposé pour la Médaille militaire « avec un motif des plus élogieux »64, médaille qui lui sera décernée effectivement le lendemain 24 pour ce fait d’armes et, même si elle ne lui sera remise que le 4 décembre au Val-de-Grâce, cela s’est su à Hazebrouck dès la fin novembre et n’a pu que renforcer son prestige. La Médaille militaire s’accompagnera d’une citation, signée Joffre, cette fois à l’ordre de la 7division :

« En liaison entre un Régiment d’Infanterie et sa brigade, s’est offert spontanément pour porter sous un feu violent un ordre que les agents de liaison de l’infanterie hésitaient à transmettre. A porté cet ordre et a été grièvement blessé au cours de sa mission »65.

Tout ceci lui valut la Croix de guerre avec étoiles, quand elle fut créée, le 8 avril 1915, pour citations à l’ordre du régiment et de la division.

De plus, le ton était à l’héroïsme dans ces tout débuts de la guerre. Louis Destouches est encore loin du pessimisme qu’il exprimera dans ses romans signés Céline. On trouve à plusieurs reprises, dans ses lettres d’alors, un petit air héroïque, un peu fanfaron, qui ne pouvait que plaire à l’époque. Ainsi dans sa lettre à ses parents du 15 novembre :

« J’ai su hier incidemment que des 8 hommes que j’avais à la mission avec moi, 3 sont morts et 2 sont blessés plus que moi »66. « Incidemment » il apprend qu’il y aurait eu trois tués et deux blessés graves avec lui ? Il est vrai que le Journal de marche du 12régiment de Cuirassiers cite treize hommes, en plus de Céline, portés à l’ordre du régiment, pour les journées des 26, 27 et 28 octobre 1914. Parmi ces hommes sont cités un blessé grave, et un blessé en plus de Céline lui-même67. On ne voit pas très bien comment cela fait trois morts et deux plus grièvement blessés que lui, surtout au cours de la même mission. Début d’une légende ? De plus, ce qui est à remarquer ici, c’est le ton détaché sur lequel il le signale à ses parents, comme un point anecdotique, en passant... En même temps d’ailleurs une forme de style littéraire commence à pointer dans la suite de cette lettre :

«Le canon donne toujours aux environs, les clients de l’hôpital s’en émeuvent heureusement très peu des Allemands.
De temps à autre un râle de douleur nous rappelle que depuis 4 mois on ne chante plus à l’Opéra, un petit élancement dans le bras que la boxe est défendue momentanément, et au loin que le 22
anglais joue un tango dans les notes graves ».

Bref, il se met volontiers dans la posture du combattant modeste, mais héroïque, qui a « incidemment » failli perdre la vie au service de la cause patriotique. Parlant des souffrances « fort douloureuses » qu’il ressent, il ajoute : « Enfin ceci n’est rien si le succès doit enfin nous sourire après tant de souffrances »68.

Ce style pouvait séduire une dame de la Croix-Rouge comme Alice, dont on sait l’éducation : comme la foi, l’amour de la patrie faisait sans aucun doute partie de ses valeurs. Mais il n’y a pas que cela peut-être. Céline ne fait pas que jouer les braves dans ses lettres, il y parle aussi beaucoup de ses douleurs, et son grand souci sur lequel il revient constamment,

63 Lettres 14 - 37 e, p. 122.
64 Lettres 14 – 41 a, p. 126.65. Ordre n° 439 D du 25/11/1914, signé Joffre, portant attribution de la Médaille

militaire, publié au Journal officiel du 20/12/1914 ; on en voit la photo dans l’Album Céline, La Pléiade,

Gallimard, 1977, ill. n° 49, p. 50.
65 Ordre n°439 D du 25/11/1914 signé Joffre. Journal Officiel du 20/12/1914. 66 Lettres 14 – 39, p.124.
67 Gibault, Céline I, p. 152, et Gaël Richard, op. cit., p. 192.
68 Lettres 14 – 41, p. 126.

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c’est de pouvoir être évacué sur Paris pour sa convalescence, afin de se rapprocher de ses parents, et non sur Dunkerque où il ne cesse de répéter qu’ «on est très mal » et que « les blessés sont.sur la paille », car il n’y aurait plus de lits69. Physiquement et psychologiquement, Céline a sûrement plus souffert qu’il n’en veut donner l’impression dans ses lettres à ses parents, et les infirmières, dans ce petit hôpital auxiliaire, maternaient tous ces jeunes gens meurtris. Le jeune cuirassier a dû apprécier, comme ses camarades, ce réconfort moral. La lettre d’un soldat au Dr Sénellart nous en a apporté plus haut la preuve. C’est sans doute aussi ce qui plaisait à Alice : se pencher avec la tendresse d’une grande sœur sur ce jeune héros auréolé de la gloire de son acte de bravoure. Elle l’avoue d’ailleurs quasiment dans la première lettre qu’elle lui adresse, le 29 décembre 1914 :

« Nous n’avons presque plus de blessés, ce sont des malades et des fatigués... Cette catégorie ne m’intéresse guère. Notre hôpital n’a plus le même aspect. »70.

D’où le ton de sentimentalité fraternelle qui imprègne constamment ses lettres, par exemple :

« Soyez certain, je serai pour vous toujours une sœur bien dévouée ? J’ai eu ma grande part de peine cette année [allusion sans doute au décès de ses parents en 1913 et aux séparations familiales imposées par la guerre], mais j’ai eu aussi le grand bonheur de trouver un frère très aimant »71 ou encore, le 31 janvier 1915 :

« Ce que je sais, c’est que j’aime beaucoup mon cher grand, que je pense à lui toujours, et que très souvent quand nous sommes seules, ma sœur D*** [Deltour Angèle] et moi parlons de celui qui nous tient tant à cœur.
Au revoir mon frère chéri, votre grande vous remercie de votre lettre, et vous embrasse de tout cœur. A quand votre photo ? »
72.
De même encore, dans une lettre du 9 février 1915 que nous avons déjà partiellement citée et en réponse à une lettre sur laquelle Céline aurait pleuré en la terminant :

« je souffre tant de la peine de mon grand Louis, et je voudrais pouvoir lui enlever tout mal, tout soucis (sic), ennuis, peines et contrariétés, une grande sœur est faite pour cela »73.

A ce ton sincère, mais très sentimental, s’ajoutent les exhortations à la prière, bien compréhensibles chez une chrétienne comme Alice. On les trouve dans deux lettres consécutives des 9 et 18 février 1915. Apprenant que la deuxième opération de Céline, en janvier, ne donne pas dans l’immédiat tous les résultats qu’on en escomptait, elle lui écrit qu’elle va

« prier avec plus d’ardeur.afin que la Sainte Vierge [lui] vienne en aide. J’ai grande confiance d’être exaucée – ajoute-t-elle – D’autant plus que vous aussi vous récitez parfois un bon Ave le soir. Mon Grand vous me faites bien plaisir, voulez-vous m’en faire un plus grand encore, récitez-en un chaque soir. On se retrouve dans la prière et certainement on s’y console »74.
Neuf jours plus tard, elle insiste sur cet engagement :

« Dites bien tous les soirs votre Ave, qui sait si nous ne le dirons pas à la même heure. Nous avons tant besoin du secours d’En-Haut »75.

69 Lettres14–38,p.123et14–40,p.125. 70 Lettres 14 – 42 g, p. 131.
71 Ibid., p. 130.
72 Lettres 15 – oc, p. 134.

73 Lettres 14 – od, p. 134. 74 Ibid.
75 Lettres 15 – og, p. 137.

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Est-ce que Céline se conformait à ces injonctions ? Possible puisqu’il lui dit prier tous les soirs... Un éclairage qui nous informerait que Céline n’a pas toujours été l’auteur désespéré qu’on connaît, mais dit-il la vérité à Alice ou cherche-t-il seulement à lui complaire ?

Cependant, l’attrait d’Alice pour Céline n’était pas non plus uniquement spirituel. Incontestablement, le désir s’y exprime d’une manière sans doute réfrénée, mais quand même bien présente. Ceci semble avoir augmenté avec l’absence de Céline dans les premiers temps, puis avoir diminué ensuite, Alice paraissant prendre son parti de l’absence de réponse de Céline à son amour, notamment du fait qu’il n’est jamais revenu à Hazebrouck, alors que dans ses lettres elle en exprime toujours l’espoir. Ce sont les formules finissant les lettres qui nous poussent à cette interprétation : le 29 décembre 14, elle est son « affectionnée Alice David » ; le 31 janvier 15, elle est « sa « grande » qui dit « Au revoir [à son] frère chéri » ; le 9 février, c’est carrément « Bonsoir mon chéri », puis ensuite le ton redescend : c’est «Bonsoir mon Grand » ou.« Au revoir mon Grand »76.

Que s’est-il passé vraiment entre eux ? Ont-ils pu avoir une relation plus intime ? Il est impossible de le dire avec certitude. D’une part, Alice ne vivait pas seule dans sa maison de la rue du Rivage, il y avait ses deux sœurs, Gabrielle et Angèle ; d’autre part Céline fait sa première sortie le dimanche 22 novembre pour aller déjeuner chez les Houzet et part pour Paris le mardi 1er décembre. Il est vrai qu’une dizaine de jours suffisent largement pour se rencontrer, mais en plus, il y avait comme obstacle éventuel les principes ultra-catholiques d’Alice.

Toutefois, il y a aussi quelques indices qui font penser qu’une telle rencontre aurait pu avoir lieu ou qu’Alice au moins y a pensé. Reportons-nous aux sources les plus sûres, mais qui sont quand même très minces. Dans la lettre du 9 février 1915 Alice souligne certains termes :

« Comme vous je me dis qu’il est impossible de venir vous voir en ce moment. Pourtant cela me serait bien doux. Encore un sacrifice à ajouter à tant d’autres »77.

C’est peu de chose. Un peu plus suggestifs sont ces mots de la lettre du 18 février :

« Vous savez que notre maison est vôtre mon grand frère chéri et que vous serez toujours reçu à bras ouverts. Ce me serait si bon de vous revoir, et surtout de vous recevoir (...) Mon Grand, pensez-vous quelquefois aux journées passées ici ? Moi je n’oublie pas mais vous ? Non j’espère, ce me serait trop pénible... »78.

Que faut-il entendre par la gradation « revoir »/ « recevoir », surtout avec ce dernier terme souligné ? Et « ici » désigne-t-il Hazebrouck en général ou la maison d’Alice où il a été reçu « à bras ouverts » ?

Dans ce cas, un autre indice, mais également hypothétique, nous le confirmerait : le personnage de Lola, une « dame de bonne volonté » assistant les infirmières dans Voyage au bout de la nuit. Ce personnage est sûrement en partie inspiré par Alice - nous y reviendrons dans la dernière partie - et Bardamu se rend dans sa chambre :

« Jamais je n’avais rien rêvé d’aussi confortablement habitable que sa chambre, toute bleu pâle, avec une salle de bains à côté »79.

Ceci pourrait-il être une évocation de la chambre d’Alice, dans sa maison bourgeoise, « rue du Rivage, où - écrit F. Gibault - Louis fut accueilli très affectueusement »80 ?

76 Lettres14–42g,p.131;15–oc,p.134;15-od,p.135;15–lf,p.144;16–oc,p.146. 77 Lettres 15 – od, p. 135.
78 Lettres 15 – og, p. 137.
79 Voyage au bout de la nuit, p. 51.

80 Gibault, Céline I, p. 153.

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Tout ceci ne serait que trop vague pour mériter même d’être évoqué si le soupçon n’avait plané que neuf mois après le départ de Céline, Alice avait accouché d’une fille dont il aurait été le père. Affaire difficile à débrouiller.

Il semble en effet que, vers 1975 ou 76, un chercheur célinien ait enquêté sur la vie de Céline et qu’il ait à ce moment-là rencontré Mme Cauwel. L’arrière-petit-fils de celle-ci m’a dit avoir entendu parler de cette affaire. Il pourrait s’agir de Jacques Boudillet, co-auteur de l’Album Céline de La Pléiade, paru en 1977, et qui devait donc à ce moment-là faire des recherches pour le préparer.

Si tel est bien le cas,.tant d’années après les faits, il ne trouva plus comme témoin que la quasi centenaire Mme Cauwel qui, du coup, porte seule la responsabilité d’avoir dévoilé ce qui aurait dû rester secret. Mais si l’enquête avait été menée plus tôt, il est très probable que d’autres infirmières survivantes auraient pu dire la même chose. Difficile d’en savoir plus, car Jacques Boudillet a complètement disparu du monde célinien.

Hélène Cauwel tenait, avec son mari Léon, une pharmacie à Hazebrouck, située 29 rue de l’Eglise, et qui existe toujours, même si elle n’est plus dans la famille. Mais surtout elle servit aussi pendant la guerre à l’hôpital auxiliaire.

Elle connaissait parfaitement Alice depuis son enfance puisqu’elle n’avait que trois ans d’écart avec elle, étant née le 20 juillet 1877 d’une vieille famille hazebrouckoise par sa mère, les Everwyn. De plus, son père, Isidore Debourse, était boucher rue du Rivage, et, comme Alice, elle avait fait ses études au pensionnat de la Sainte Union. Si ce n’est qu’elle se maria en 1899.avec Léon Cauwel (1871-1952), son parcours fut analogue à celui d’Alice et des autres dames dévouées de la bonne société; l’œuvre caritative à laquelle elle se consacra essentiellement fut la consultation des nourrissons, initiée par l’abbé Lemire. Pendant la guerre, ce fut donc naturellement qu’elle s’engagea au service des blessés dans « cet hôpital – est-il écrit dans La Voix du Nord du 20 juillet 1977 – qui vit d’ailleurs parmi ses blessés, le sergent Destouches qui devait se distinguer par la suite sous le nom de plume de Céline ».

Pourquoi ces lignes dans un article consacré à Mme Cauwel en 1977 ? Parce que c’était son centenaire, et si Hélène Cauwel eut la chance de vivre jusqu’à 101 ans (elle mourut en 1978), ce fut peut-être sa malchance en ce qui concerne notre problème, puisque son nom reste attaché à cette « dénonciation », qui n’en était plus une si longtemps après, quand F. Gibault cita son nom à la page 153 du premier tome de sa biographie de Céline.

A « l’ambulance », tout le monde devait être au courant des sentiments d’Alice pour Céline : on a vu plus haut les réactions d’Angèle, sa sœur, à ces penchants qui ne pouvaient qu’être visibles par tout l’entourage, si l’on en juge par la façon dont Alice les exprime dans ses lettres. L’important est plutôt de comprendre sur quoi une telle rumeur a pu se fonder. Sur l’attirance manifestée par Alice pour Céline bien sûr, mais, plus objectivement, sur le fait qu’Alice David dut prendre un long congé en 1915 - 1916 pour raison de santé. En effet, le dossier établi pour lui décerner la médaille de la Reconnaissance française porte, en récapitulation de ses états de service, qu’elle a été en fonction à l’hôpital auxiliaire d’août 14 à septembre 17 « avec une interruption de dix mois pour maladie »81. De quelle période peut- il s’agir ? Nous n’avons pas de lettres d’Alice entre le 18 février et le 20 décembre 1915. Dans la première, elle ne parle nullement de maladie, dans la deuxième elle écrit :

81 Note du 5 mars 1918 rédigée par le médecin-major Flouquet. Dossier d’Alice David pour la Médaille de la Reconnaissance française, communiqué par G. Richard.

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« Pauvre ami tu voudrais me revoir, moi aussi je désire revoir mon Grand, mais moi je ne puis voyager en ce moment. Je vais mieux, mais je ne sors pas, et ma sœur pour qui j’avais fait des projets pour la Xmas ne peut pas me quitter »82.

Alice est donc bien malade à ce moment-là au point que sa sœur, ici sûrement Angèle, qui avait dû faire le projet d’aller à Londres voir ses enfants pour Noël (Xmas = Christmas) doit rester près d’elle. Mme Thuault, sa petite-nièce, se souvient d’avoir entendu évoquer, dans son enfance, une maladie pulmonaire dont aurait été victime Alice, ce qui expliquerait les conseils de son médecin qu’elle rapporte dans sa lettre du 12 mars 1916 :

« Moi-même je suis encore souffrante, et mon docteur me conseillait une petite cure de soleil à Nice ou les environs »83.

Enfin, dans sa dernière lettre adressée à Céline, du 24 mars 1916, Alice informe celui-ci qu’elle ne se remet que « très lentement, et [que] de plus,.[elle s’est] foulé le poignet, c’est complet ! »84.

Que déduire de ces maigres informations ? Qu’Alice a été malade dans une période de dix mois que l’on pourrait faire aller approximativement d’août 1915 à mai 1916, car, si elle se remet « très lentement » fin mars, on peut supposer qu’un ou deux mois plus tard environ, soit fin avril ou fin mai 1916, elle est de nouveau sur pied et donc qu’elle s’est arrêtée vers juillet – août 1915 si elle s’est absentée dix mois. Evidemment, un arrêt à cette date correspondrait à une grossesse débutée fin novembre 1915 et à un accouchement en août 1915, ce qui amènerait à envisager une paternité éventuelle de Céline. Mais si c’était le cas, Alice aurait dû quitter l’hôpital encore bien avant, si elle voulait cacher cette grossesse. On pourrait donc en conclure que la coïncidence des dates de l’arrêt d’Alice et d’une grossesse éventuelle a nourri ces rumeurs, mais il semble difficile, au vu des éléments que nous possédons, d’affirmer qu’Alice ait été enceinte, et non pas vraiment malade. Il s’agissait d’ailleurs d’une correspondance privée non destinée à être lue par personne d’autre qu’eux : dans ce cas, il paraît difficilement compréhensible qu’il n’y ait aucune allusion à un enfant qu’ils auraient eu en commun... Peut-être n’y a-t-il eu aucune lettre de lui, et donc aucune réponse d’Alice, dans cette période qui correspond au séjour de Céline à Londres ? A moins qu’il n’ait pas voulu garder, par précaution, d’autres lettres plus explicites échangées pendant ce temps...

On note en effet que dans ses lettres, jusqu’au 18 février 1915, Alice vouvoie Céline, et que dans la suivante que nous possédons, du 20 décembre 1915, d’un seul coup elle le tutoie. N’y aurait-il vraiment eu aucune lettre plus intime entre les deux qui expliquerait ce passage du vouvoiement au tutoiement ? Ensuite, dans les deux lettres de mars 1916, les deux dernières, une distance semble s’être réinstallée et on revient au vouvoiement. Il semble quand même un peu curieux qu’on n’ait aucune lettre entre février et décembre 1915, ne serait-ce qu’à propos des enfants d’Angèle.

D’autres éléments pourraient laisser supposer qu’il y a bien eu un problème à ce moment là, notamment une lettre d’un camarade de régiment de Céline, Etienne Bézard, qui, le 23 mai 1915, écrit à celui-ci :

« Mon bon vieux

Ah ! les femmes ! ah ! les femmes sacrées femmes ! – dans quel douloureux état t’ont- elles encore mis – Pourquoi aussi aller te frotter dans les jupes ? Tu ne les connaissais donc pas ? Un vieux routier comme toi ! - Mais ces choses-là sont irraisonnables : elles échappent

82 Lettres 15 – lf, p. 144.
83 Lettres 16 – ob, p. 145, 146. 84 Lettres 16 – oc, p. 146.

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à la raison – et sois sûr que je compatis à tes souffrances et voudrais bien pouvoir soigner ta blessure et panser ton cœur tout saignant – malheureusement tu ne me dis rien – aucune précision. J’opérerais dans le vague. Le temps et la distance seront sans doute de meilleurs médecins que moi. Tu as bien fait de fuir : ça n’était pas lâche, c’était au contraire courageux – Rester, oui, eût été une lâcheté »85.

Dans la note de La Pléiade concernant cette lettre (pp.1609, 1610), il est écrit qu’« On a du mal à penser que la confidence de Céline et ce.« cœur tout saignant ».concernent Alice D. », mais pourtant ? Serait-ce quand même à cause d’Alice, et parce que celle-ci lui aurait annoncé une grossesse, qu’il serait parti à Londres en mai 1915 ? D’Angleterre, dans une lettre datée de mai-juin 1915, Céline écrit à son camarade du Val-de-Grâce, Albert Milon, au sujet précisément d’Etienne Bézard et de sa sœur qui semble avoir contracté une maladie vénérienne en fréquentant des militaires. Il lui demande de se renseigner pour savoir si les Bézard sont rentrés de Suisse, où Etienne était soigné pour une tuberculose, et ajoute :

« Mais à aucun prix ne dis qui t’envoie, et surtout n’en parle pas à la maison. Il y a eu grand drame »86.

De quel drame s’agit-il ? F. Gibault évoque de possibles activités d’agent secret de Céline quand il était au Consulat de Londres, mais sans y croire vraiment puisqu’il conclut que c’ « était beaucoup plus probablement en rapport avec une aventure sentimentale qu’avec une activité d’agent secret »87.

Vu le contexte de la lettre, pourrait-il s’agir d’une aventure avec Mlle Bézard dans laquelle Céline aurait été impliqué puisqu’il ajoute, aussitôt après avoir évoqué « le grand drame » : « Mlle Gonocco qui fit notre joie a malheureusement quitté la scène aux regrets de tous » ? Le « drame » serait-il qu’il aurait contracté une maladie sexuelle ? Mais ne pourrait- on supposer aussi qu’en avril 1915 environ, Alice aurait annoncé à Céline, et à ses parents, qu’elle était enceinte et que cela aurait certainement causé aussi un encore plus « grand drame » chez les Destouches ?

C’est tout aussi hypothétique que ses aventures d’agent secret, seule une certaine coïncidence des dates donne de la vraisemblance à cette conjecture. Et de plus, ce poste à Londres, au consulat français, il aurait fallu qu’il le sollicite pour pouvoir fuir la situation, ce dont nous n’avons pas trace. Bref, l’ensemble reste obscur.

Terminons par quelques éléments plus objectifs, mais qui ne nous éclaireront guère davantage. J’en retrouve trois :
- en 1932, Céline dédicace à *** un de cent exemplaires sur Alfa de 
Voyage au bout de la nuit avec les mots suivants :

« A l’enfant rare et retrouvé ! et reperdu ! LF Céline »88 ;
- le 8 décembre 1932, 
L’Intransigeant publie une interview de Céline par Merry Bromberger dans laquelle il déclare :

« Je ne peux pas dormir. Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses »89.

Nous connaissons le présumé unique enfant de Céline, Colette Destouches (1920-2011), fille de son mariage légitime avec Edith Follet en 1919 ; y en avait-il eu un autre avant ? Alice David se serait-elle rappelée à son bon souvenir en 1932, en lui présentant un enfant, quand

85 Lettres 15 – ok, p. 139.
86 Lettres 15 – l, p. 140.
87 Gibault, Céline I, p. 171.
88 Année Céline 2003, p. 53.
89 Cahiers Céline 1, p. 30. Merci à Eric Mazet de m’avoir signalé ce point.

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parut Voyage au bout de la nuit dont le bruit qu’on fit autour de sa parution était suffisant pour qu’elle fasse le rapprochement entre Louis Destouches et Céline, même si ce n’était sûrement pas son genre de lecture ? Mystère : la connaissance du nom du dédicataire qui se cache sous *** nous permettrait d’y voir plus clair ! Consulté, J.-P. Louis, éditeur de L’Année Céline 2003 où est signalée cette dédicace, nous a dit ne pas l’avoir vue par lui-même.

Enfin, troisième point, et comme nous l’avons déjà dit, la succession d’Alice David, en 1943, ne fait apparaître qu’un seul légataire, son frère, le chanoine Maurice David, ce qui ne prouve rien non plus, car si jamais Alice a eu une fille, celle-ci pouvait n’avoir pas été reconnue, ou n’être pas désignée comme héritière, si son existence devait rester secrète, ou pouvait être décédée avant 1943.

Au bout du compte, nous n’avons pas d’éléments suffisamment explicites pour trancher dans un sens ou dans un autre cette question. Des archives non connues livreront-elles un jour la vérité ? Toujours est-il que nous n’avons pas retrouvé trace ni à Hazebrouck, ni à Lille, de la naissance d’une fille d’Alice, que la mémoire familiale des David n’en a pas gardé le souvenir et que donc, si enfant il y a eu, son existence a été vraiment bien cachée !

Il n’en reste pas moins que cet épisode hazebrouckois a laissé quelques traces dans la vie et l’œuvre de Céline, parfois peut-être plus explicites d’ailleurs que les traces documentaires : le problème, c’est que ce ne sont souvent que des traces romanesques !

5) Traces biographiques et romanesques du passage à Hazebrouck

La guerre, ses souffrances et son absurdité, c’est l’origine même de l’œuvre de Céline, de sa vision des hommes et sûrement, pour partie, de ses dérives idéologiques quand il attribua aux Juifs la responsabilité de la deuxième guerre mondiale, thèse qui nous paraît monstrueuse aujourd’hui, mais qui était répandue à l’époque dans certains milieux auxquels, malheureusement, il s’est raccroché.

Il y a plusieurs passages dans ses œuvres qui évoquent le délire qui le saisit s’il se trouve dans une situation qui lui rappelle les combats, comme lorsqu’en convalescence, il se promène avec Lola au Bois de Boulogne et y voit « Un mort derrière chaque arbre » ; dans une fête foraine, il passe devant un stand de tir qui provoque en lui une panique totale : « Sur moi qu’on tire Lola ! que je ne pus m’empêcher de crier »90. Traumatisme psychologique donc ? Oui, certainement. Traumatisme physique ? Encore plus évident : dans le bilan de santé, déjà évoqué, qu’il dresse lui-même en 1946 à l’attention de son avocat danois, Maître Mikkelsen, Céline écrit, en rappelant la commotion dont il a été l’objet en étant projeté contre un arbre par l’explosion d’un obus :

« Oreille complètement sourd oreille gauche avec bourdonnements et sifflements ininterrompus (...) Commotion cérébrale et surdité et vertiges depuis cette époque (...)

Paralysie radiale je fus blessé à la guerre 1914 au bras droit puis opéré, mais il m’est demeuré une paralysie radiale typique (...) Il me demeure une vive douleur du bras par névrome (petite tumeur nerveuse sur la blessure) et une impotence à peu près totale du bras et de la main (...)

Dentition J’avais eu bien des dents cassées par le choc que j’avais subi en 1914 lors de ma première blessure »91.

C‘est peut-être ce premier choc, ayant causé des dégâts à la mâchoire, qui explique que l’on voit Céline la tête entourée d’un bandeau sur une photo prise au Val-de-Grâce fin 1914,

90 Voyage au bout de la nuit, pp. 57, 58. 91 Gibault, Céline III, pp. 130 -133.

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photo reprise en gros plan sur la couverture du premier tome de la biographie de Céline par François Gibault, mais dans les lettres écrites d’Hazebrouck, il n’est question que de la blessure au bras.

Même si, en 1946, dans la situation où il se trouve au Danemark, en prison et menacé d’extradition, il est possible que Céline en « rajoute » un peu, il est indéniable que ces séquelles furent véritables. D’ailleurs, il fut bien déclaré mutilé de guerre à 70 %, et non 75% comme il dira toujours, d’après F. Gibault qui a consulté son dossier de réforme, car il sera réformé le 2 décembre 191592.

En ce qui concerne sa blessure proprement dite, il ne l’évoque guère de façon précise dans son œuvre.

Dans Voyage au bout de la nuit, le personnage de Bardamu, blessé par une explosion, s’aperçoit seulement « en fuyant [qu’il] saignai[t] du bras, mais un peu seulement »93, ce qui est pour le moins allusif. Mais par la suite, le bras blessé devint parfois un élément romanesque, généralement le signe d’une impuissance virile comme dans une scène d’orgie, dans Guignol’s Band II, où le personnage de Ferdinand s’avère incapable de répondre aux femmes en délire qui se jettent sur lui : « mon bras déjà si souffreteux n’agit plus du tout »94. De même, l’oreille et la tête vont devenir des éléments romanesques. Les maux de tête ne viendront plus ensuite, dans son œuvre, du choc causé par une explosion, mais d’un morceau de fer qui lui est resté dans la tête et qui provoque ces bourdonnements d’oreilles incessants dont il se plaint, mais qui, étant à l’origine de ses insomnies, seraient du même coup à l’origine de son écriture puisque, comme il ne dort pas, il explique sans se soucier de la vérité :

« J’ai pris une balle dans l’oreille pendant 14-18. On n’a jamais pu me l’enlever. Alors, la nuit, j’écris... »95.

Quand ce n’est pas une balle, c’est une plaque de fer due à une légendaire trépanation sur laquelle Céline a brodé, soit en faisant porter à Robinson, le double de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, cette séquelle imaginaire : « c’est là que j’ai été blessé dans les Flandres. C’est là qu’on ma trépané »96, soit en le faisant croire pour son compte personnel, par exemple à Milton Hindus, universitaire américain qui lui a rendu visite bien plus tard et qui écrit dans son Journal, le 22 juillet 1948 :

« A l’endroit où il a été trépané, il porte une plaque d’acier, qui provoque touts sortes de bruits dans sa tête »97.

Dans la mythologie célinienne, la mort s’inscrit à l’intérieur même de l’être, dans sa tête, sous forme d’un morceau d’acier, dont l’oreille et son vestibule sont la porte d’entrée98.

Tout ceci est dit clairement, et en rapport avec Hazebrouck, dans un passage de Guignol’s Band I :

« Comment qu’à l’hôpital d’Hazebrouck ils étaient prêts à m’amputer tellement ils me trouvaient la jambe toque... et le bras en même temps ! ... C’est dire si j’étais arrangé... ma tête en plus... la méningite... un petit éclat dans l’oreille gauche... que c’était si grave et

92 Gibault, Céline I, p. 159 et p. 171. 93 Voyage au bout de la nuit, p. 18. 94 Guignol’s Band II, p. 508.
95 Cahiers Céline 2, p.182.

96 Voyage au bout de la nuit, p. 457.
97 L.F. Céline – Milton Hindus, Rencontre à Copenhague, L’Herne, 2007, p. 27.
98 Nous ne pouvons, dans le cadre de cet article, développer tous ces points littéraires et nous nous permettons

de renvoyer à notre livre Matière et lumière – La mort dans l’œuvre de L.F. Céline, Société d’études céliniennes, 2006, en particulier aux chapitres sur la tête et l’oreille, pp. 241 – 252.

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fiévreux qu’ils se demandaient d’un jour à l’autre... » – sous entendu : si je n’allais pas y passer...99.

Dans ce passage, le héros se dit aussi alité dans la « Salle Saint-Eustache » de l’hôpital. Indication intéressante en ce qu’elle superpose, ce qui est typiquement célinien, des éléments biographiques et des éléments propres à son imaginaire personnel. Nous savons en effet que le collège St Jacques comportait deux dortoirs, au 1er et au 2étage, et que le dortoir du 1er s’appelait « Dortoir de la Vierge »100. Le second avait sans doute un nom du même genre, mais apparemment pas Saint Eustache dont personne ne se souvient ; Céline s’est donc inspiré de la réalité en donnant un nom religieux à son dortoir, tout en choisissant un saint dont le nom fait écho aux troubles de l’oreille par l’association avec la trompe d’Eustache, l’organe qui fait communiquer la bouche et la cavité du tympan101.

C’est là aussi que Ferdinand, le personnage narrateur, se fait un ami, « Raoul Farcy », neveu du personnage de Cascade, souteneur à Londres, auprès duquel il se rendra ensuite. Ce personnage, avec lequel Ferdinand sympathise, est blessé à la main gauche. Accusé de s’être volontairement mutilé, Raoul est fusillé :

« Mort aux vaches ! qu’il leur a gueulé comme ça au moment du feu. C’est tout »102.

Ce personnage revient encore trois fois dans la suite du roman avec la hantise de la guerre et de la blessure :

« où qu’il peut bien être le 12? c’est les Flandres ça n’en finit plus... où qu’ils peuvent être les camarades ? où qu’ils peuvent être engagés ? Dans quelle bataille encore furieuse ? Ils ont peut-être retrouvé mon bras ? Et Raoul qu’est mort fusillé ? »103.

Avec cette différence que, dans le deuxième passage, Raoul devient Roger, le frère de Cascade :

« Il était à l’hôpital à Hazebrouck en France – dit-on de Ferdinand – avec Roger le frère à Cascade celui qu’a été fusillé »104.

Un peu plus loin enfin, Cascade demande encore à Ferdinand de lui raconter la fin de son neveu (ou frère) :

« T’es sûr !... Tu te trompes pas ? Quand ils sont venus il dormait ? T’es sûr ? C’est comme ça ?

Voyons... voyons j’étais là !... Je pouvais pas dire mieux... J’étais le lit en face... le 14 !... »105.

Ceci nous permet presque de situer l’endroit où était alité Céline à l’hôpital auxiliaire d’Hazebrouck. Si le dortoir « Saint Eustache » correspond bien, d’après les photos qui nous restent, à celui du 2étage, maintenant transformé en Centre de Documentation et d’Information du Lycée, il ne reste plus qu’à retrouver l’emplacement du lit 14 qui pourrait bien être le vrai numéro du lit de Céline, même si Raoul Farcy, lui, est un personnage inventé pour les besoins du roman.

Par cette imbrication du réel et de l’imaginaire, l’hôpital auxiliaire d’Hazebrouck se retrouve ainsi réintégré littérairement au centre de toute l’horreur de la guerre, bien loin de

99 Guignol’s Band I, p. 268.
100 Roger Renou, L’Institution St Jacques d’Hazebrouck 1893-1933, édité par L’Institution St Jacques, 1994, p.

70.
101 Rapprochement suggéré par Eric Mazet ; n’oublions pas que Céline était médecin et maîtrisait donc

parfaitement ce vocabulaire médical. 102 Guignol’s Band I, p. 269.
103 Guignol’s Band II, p. 430.
104 Id.., p. 634.
105 Id., p. 714.

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l’héroïsme du jeune Destouches : les soldats n’y sont plus que des « Condamnés à mort différés »106 :

« Presque tous ceux avec lesquels je suis parti en campagne, sont tués, les rares qui subsistent sont irrémédiablement infirmes, enfin quelques autres comme moi, errent un peu partout à la recherche d’un repos et d’un oubli, que l’on ne retrouve plus » écrit-il dès juillet 1916 à Simone Saintu, et, un mois plus tard, à la même : « Je ne vous cache pas que la guerre me répugne »107. Voilà qui sera sans doute une des lignes de force de la pensée de Céline pour le restant de sa vie.

A l’inverse, un autre aspect de son passage à Hazebrouck qui a pu peut-être avoir un effet marquant sur lui va dans un sens plus positif : c’est la découverte de la médecine. Nous sommes, là encore, plus dans le domaine des suppositions que dans celui des certitudes, mais d’après un passage de Guignol’s Band I, nous avons une première trace de cette initiation à la médecine quand Ferdinand va au London Freeborn Hospital pour rendre visite à la Joconde, une des femmes de Cascade, blessée dans une bagarre avec Angèle, la « légitime » du souteneur. En regardant agir le Dr Clodovitz, il apprend à faire des piqûres et, curieusement, le bras blessé est toujours présent dans cette affaire, comme si la blessure était l’origine de cette vocation :

« Au bout d’une quinzaine de jours que je revenais voir la Joconde, on était devenus comme copains, c’est moi qui lui faisais ses piqûres (...) je les ai tout de suite bien réussies les piqûres avec ma patte folle, c’est automatique une patte folle, le malade sent rien... un souffle...

C’est comme ça que j’ai débuté, un petit peu ainsi clandestin, au London Freeborn Hospital avec le Dr Clodovitz, dans la carrière professionnelle »108.

Certes, nous sommes ici dans l’univers romanesque et prendre ces mots comme une vérité biographique est un peu risqué, mais en même temps Céline développe généralement à partir d’un fait vrai, et donc il n’est pas impossible du tout qu’il ait, effectivement, dès sa période londonienne, en 1915, commencé à tâter de l’art médical, même si nous ignorons exactement dans quelles circonstances, cette période étant d’ailleurs la moins bien connue de la vie de Céline.

Plus assuré est ce qu’il décrit de sa vie en Afrique courant 1916. Le 12 octobre 1916, il s’adresse ainsi à Simone Saintu :

« Je cultive comme vous savez le cacao, j’en récolte des tonnes et des tonnes par mois (...) A part cela, je tâche de faire un peu de bien, je suis à la tête d’une pharmacie, je soigne le plus de nègres possible »109, et nous savons par d’autres lettres de la même époque qu’il se faisait envoyer par ses parents de quoi se constituer une véritable petite infirmerie110.

Ensuite, le parcours qui le conduisit à devenir médecin est bien connu : en 1918 son travail de prévention contre la tuberculose, subventionné par la mission Rockefeller, sa rencontre avec le professeur Follet, de Rennes, dont il devient le gendre, son engagement dans les études médicales et l’obtention de son diplôme en 1924.

L’intérêt pour la médecine s’éveille donc très vite après son passage à Hazebrouck, mais est-ce que ce passage a pu jouer un rôle dans cet éveil ?

106 Voyage au bout de la nuit, p. 35. 107 Cahiers Céline 4, p. 61 et p. 78. 108 Guignol’s Band I, p. 160.
109 Cahiers Céline 4, p. 117.

110 Id., pp. 126 – 130.

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En mars 1959, un jeune universitaire belge, Marc Hanrez (le premier à travailler sur Céline), vint le trouver à Meudon et lui posa une question sur son attitude face à la mort. A cela Céline fit une réponse sur la médecine :

« J’étais très médecin de tempérament ; ma vocation n’était pas littéraire. A votre âge [Hanrez avait alors 25 ans], et plus jeune même, j’avais la vocation médicale (...) qui consiste essentiellement à rendre la vie plus facile et moins douloureuse aux autres. Ma pratique, si vous voulez, c’est une mystique, - la seule que j’aie, - et qui ne m’a pas réussi !... C’est une espèce d’idéal « bonne sœur »,
que j’avais puissamment : me donner entièrement à l’adoucissement des maladies »
111.

Il n’y a aucune raison de ne pas le croire et ce qui fut l’essentiel de sa pratique, la médecine en dispensaire, confirme plutôt ces propos. Dès lors, il faut reconnaître qu’à Hazebrouck, en matière d’ « idéal bonne sœur », il fut servi ! Nous en avons assez dit sur les dames de la Croix-Rouge et leur dévouement, leur souci de rassurer et réconforter, ainsi que sur les soins et le soutien moral qu’il rencontra à « l’ambulance » pour penser qu’il put apprécier là tout ce qu’une médecine de base, simple mais chaleureuse, pouvait apporter à l’homme.

Son père, après l’avoir vu, parlera dans sa lettre à son frère Charles, du 5 novembre 1914, de « l’influence apaisante du lit d’hôpital et des soins dont il entouré »112. On ne doit donc pas exclure l’hypothèse selon laquelle ce séjour à Hazebrouck aurait pu être un premier petit déclic de sa vocation médicale, même si on n’en a aucune preuve écrite.

En même temps, les infirmières ne sont pas épargnées dans Voyage au bout de la nuit, mais pour bien interpréter le passage qui va suivre, il faut se souvenir qu’entre 1914 et 1932, date de publication du roman, Céline a considérablement changé dans ses opinions sur l’héroïsme guerrier, ce qui a entraîné aussi chez lui un pessimisme radical quant aux êtres humains. Il y en aura peu de bons désormais dans son œuvre, pour lui les hommes sont plutôt assoiffés de tueries, d’où ses réactions très violentes avant la guerre contre les Juifs qu’il rend responsables de pousser à ces massacres, englobant d’ailleurs dans la notion de « Juif » toute personne qui lui paraît aller dans ce sens, y compris le pape... C’est pourquoi, dans le tableau qu’il dresse ci-dessous des infirmières, il se montre très critique envers le patriotisme qui lui semble sous-tendre leur activité :

« Ici à l’hôpital, tout comme dans la nuit des Flandres la mort nous tracassait ; seulement ici, elle nous menaçait de plus loin la mort irrévocable tout comme là-bas, c’est vrai, une fois lancée sur votre tremblante carcasse par les soins de l’Administration.

Ici, on ne nous engueulait pas, certes, on nous parlait même avec douceur, on nous parlait tout le temps d’autre chose que la mort, mais notre condamnation figurait toutefois, bien nette au coin de chaque papier qu’on nous demandait de signer, dans chaque précaution qu’on prenait à notre égard (...) On se sentait comptés, guettés, numérotés dans la grande réserve des partants de demain. Alors forcément, tout ce monde civil et sanitaire ambiant avait l’air plus léger que nous, par comparaison. Les infirmières, ces garces, ne le partageaient pas, elles, notre destin, elles pensaient par contraste, qu’à vivre longtemps et plus longtemps encore et à aimer c’était clair, à se promener et à mille et dix mille fois faire et refaire l’amour. (...) A l’abri de chacun de leurs mots et de leur sollicitude, il fallait dès maintenant comprendre : « Tu vas crever gentil militaire... Tu vas crever... C’est la guerre... Chacun sa vie... Chacun son rôle... Chacun sa mort... Nous avons l’air de partager ta détresse... Mais on ne partage la mort de personne... (...) Vous serez vite oubliés petits soldats... Soyez gentils, crevez

111 Cahiers Céline 2, p. 118. 112 Lettres 14 – 37 c, p. 121.

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bien vite... Et que la guerre finisse et qu’on puisse se marier avec un de vos aimables officiers... Un brun surtout !... Vive la Patrie dont parle toujours papa !... »113.

Ici, ce qui est dénoncé, c’est le patriotisme présent derrière les soins, ce qui paraît à Céline la plus monstrueuse des hypocrisies : derrière la sollicitude, retaper le soldat pour le renvoyer à l’abattoir ! Ce n’est certainement pas ce qu’il pensait du personnel médical d’Hazebrouck ou d’ailleurs en 1914, mais c’est ce qu’il ressent une quinzaine d’années plus tard quand il écrit son roman.

Nous avons déjà mentionné le personnage de Lola dont la description de la chambre aurait pu être inspirée par celle d’Alice. Celle-ci a sûrement aussi prêté certains de ses traits à ce personnage, notamment en ce qui concerne son goût pour « les choses de l’âme » :

« Elle me tracassait avec les choses de l’âme, elle en avait plein la bouche »114, ce qui ne peut que nous faire penser aux injonctions d’Alice à Céline à bien dire son Ave chaque soir... De plus, Lola veut entretenir chez Bardamu la fibre patriotique. Comme nous l’avons dit, vu son éducation et l’air du temps, Alice était sans aucune doute patriote, mais on remarque aussi que ce thème n’apparaît jamais dans ses lettres. Il est donc probable que dans les lignes qui suivent, Céline a superposé à Alice le souvenir d’autres infirmières ou tout simplement qu’il a laissé parler son imagination :

« Pour Lola, la France demeurait une espèce d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concernait l’enthousiasme. Chacun sa terreur. Cependant, comme elle était complaisante au sexe, je l’écoutais sans jamais la contredire »115.

Alice soucieuse des « choses de l’âme » ? Assurément, mais « complaisante au sexe » ? Cela paraît beaucoup moins évident, mais sait-on jamais... Après tout, elle avait bien le droit d’être amoureuse, mais il y sûrement là encore superposition de différents modèles chez Céline.

Ce que nous devons remarquer dans ces pages, tant sur les infirmières que sur Lola, c’est une critique de la femme présentée comme excitée par ces appels au meurtre et au sang : « Elles bichent admirable autour des supplices, de l’abattoir, les tripes en l’air, des exécutions atroces, bûchers, bouchers, toutes les atrocités qui hurlent... », ira-t-il jusqu’à écrire dans une version, non publiée, de son roman Féerie pour une autre fois116. La femme ainsi fantasmée ne représente alors que la partie la plus extrême d’une humanité habitée par le goût du massacre.

En ce qui concerne Alice, qui n’est certainement pas concernée par ces lignes, elle a quand même pu avoir une influence directement inverse à celle qu’elle souhaitait dans le rapport de Céline aux femmes. Toujours il se méfiera du sentimentalisme qui lui paraît un danger propice à se faire engluer dans des pièges comme la sollicitude patriotique des infirmières de Voyage au bout de la nuit. C’est pourquoi, par contraste, il affirmera toujours après la guerre,.que l’amour se réduit à « faire popo », comprenons à une relation sexuelle. A une amie il écrit en 1932 :

113 Voyage au bout de la nuit, pp. 87, 88.
114 Id., p. 52.
115 Ibid.
116 Féerie pour une autre fois, Version B, p. 712 ; ici encore nous nous permettons de renvoyer à notre livre cité

en note 99, en particulier aux pp. 157 – 165.
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« Vous m’aimez bien, mais je vous fâche. Je ne parle pas assez d’amour. « Parlez-moi d’amour !... » Je voudrais bien... mais je ne peux pas. Je ne parle jamais, je n’ai jamais parlé de ces choses là. Je parle de popo. Je comprends popo. Je mange popo. Je ne suis bon qu’à popo »117.

Dans la réalité, Céline ne fut pas vraiment aussi cynique : on sait combien il a souffert de sa rupture avec Elisabeth Craig, la dédicataire de Voyage au bout de la nuit, et quel attachement l’unissait à sa dernière épouse, Lucette. Bien des années après leur divorce, il a même renoué des liens d’amitié avec Edith Follet. Mais cette réaction « popo » fut une façon de se défendre contre le « Grand Amour » sur fond de mysticisme tel que celui que le lui proposait Alice.

Ainsi distingue-t-on dans cette aventure hazebrouckoise quelques prémices de structuration de la pensée célinienne.

Voyons pour terminer si l’on peut trouver des traces plus directement biographiques à travers les prénoms des personnages qui s’appellent Angèle ou Alice, les deux femmes d’Hazebrouck principalement concernées, tout en restant très prudent sur les rapprochements entre la réalité et la création romanesque, bien que Céline donne généralement à ses personnages des noms significatifs, comme le général des Entrayes, le lieutenant de Sainte-Engence qui a sabré deux lanciers allemands, Mme Hérote qui fait de sa boutique un lieu de rendez-vous pour militaires en mal d’amour ou le soldat Robinson errant à travers la nuit118.

Il y a dans un roman de Céline, Mort à crédit, un personnage qui s’appelle Alice : c’est une petite fille d’un milieu populaire, que Bardamu, devenu médecin, visite pour une maladie pulmonaire : « J’ausculte, y a des râles en abondance. Mais enfin c’est pas si fatal... »119. La maladie pulmonaire fait évidemment le lien entre la petite Alice et Alice David devant prendre un congé de dix mois en raison de cette pathologie, mais évidemment, c’est un lien très ténu, et cela ne nous dit pas si la maladie était diplomatique ou non....

Autre indication un peu plus assurée, le prénom d’Angèle. Il y a trois personnages d’Angèle dans l’œuvre de Céline. L’une, femme de ménage dans Féerie pour une autre fois, est à peine citée : elle est pourtant liée, comme la troisième Angèle, la « légitime » de Cascade, à la notion de catastrophe, ici celle qui s’abat sur le narrateur et ses amis pris sous un bombardement : les personnages s’appellent entre eux pour savoir s’ils sont toujours vivants et parmi eux, il y a « Angèle »120. La seconde, dans Mort à crédit, est la fille de Mme Vitruve, une secrétaire qui tape les manuscrits du narrateur. Comme celui-ci l’accuse d’avoir égaré un de ses textes, « Elle fond alors en jérémiades », mais le narrateur nous dit qu’il ne peut pas s’en séparer, car il a fait serment à sa fille Angèle de toujours l’aider :

« C’est sa fille Angèle à Londres qui me l’a fait autrefois jurer de toujours l’aider dans la vie. J’ai tenu ma promesse. C’est le serment d’Angèle. Ça remonte pendant la guerre »121.

Il s’agit là sans doute d’une superposition assez troublante de deux faits réels : Angèle et Londres font penser à Angèle David et ses enfants, mais le contexte fait plutôt penser aux deux sœurs Nebout, Henriette (1899-1966) et Suzanne (1891-1922) que Céline épousa à Londres en 1916 et qui mourut prématurément : « Angèle a fini tragiquement »122, laissant

117 Cahiers Céline 5, pp. 73, 74.
118 Voyage au bout de la nuit, pp. 22, 30, 31, 72, 73, 41. 119 Mort à crédit, p. 514.
120 Féerie pour une autre fois II, p. 320, p. 373.
121 Mort à crédit, pp. 516, 517.
122 Mort à crédit, p. 517.

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une fille qu’éleva sa sœur Henriette. Tout se mêle : Angèle, Henriette, Suzanne, toutes les trois à Londres, une petite fille, Michelle orpheline de sa mère, et cela se complique encore quand on apprend qu’Angèle avait une sœur : « Sophie la grande nouille, à Londres, établie là- bas »123. Etablie à Londres, c’est plutôt Henriette Nebout ; « la grande nouille », ce serait plutôt Alice David, car les deux sœurs Nebout étaient entraîneuses de bar, ce qui ne prédispose pas tellement à ce qualificatif, tandis qu’il pourrait viser Alice et ses élans mystico- amoureux. Céline a tellement brouillé les pistes, notamment par rapport à Suzanne Nebout, que cela devient difficilement déchiffrable si tant est que l’on puisse se baser sur ces rapprochements entre prénoms et personnages réels. Précisons quand même que la fille de Suzanne, la petite Michelle, née en 1913, n’était pas la fille de Céline : au moins une certitude !

Complexité supplémentaire, il y a une autre Sophie dans l’œuvre de Céline, dans Voyage au bout de la nuit exactement, et qui est loin d’être une « grande nouille » ! Infirmière slovaque recrutée par Bardamu pour s’occuper des malades mentaux dans l’asile de « Vigny- sur-Seine », elle est le type même de la femme merveilleuse et désirable :

« Elastique ! Nerveuse ! Etonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. Pour mon compte et pour tout dire, je n’en finissais plus de l’admirer »124.

Prénommée Sophie comme la « grande nouille », sœur d’Angèle, et également infirmière comme Alice, elle est l’incarnation de la beauté féerique : à travers ce jeu des prénoms, la femme devient un être double, à la fois de matière et de lumière, c’est un grand classique célinien125 ! On pourrait, à ce propos, épiloguer sur la nouille, le plat que Céline prétend avoir mangé toute sa jeunesse parce que ça ne laissait pas d’odeur sur les dentelles que vendait sa mère : d’un côté une matière repoussante – la nouille, de l’autre une lumière merveilleuse – la dentelle. Les deux s’opposent, mais se rejoignent aussi, comme ici dans le prénom de Sophie.

Le rapprochement entre personnage réel et personnage romanesque est aussi suggéré par le troisième personnage d’Angèle, la femme de Cascade, le souteneur français établi à Londres, et dont le neveu ou frère, Raoul, était devenu l’ami du narrateur à l’hôpital d’Hazebrouck avant d’être fusillé, même si, à première vue, le rapport entre la respectable Mme Deltour et la compagne d’un proxénète peut paraître saugrenu.

Mais, par cette Angèle, nous retrouvons Hazebrouck, en raison de son lien avec Raoul, éventuellement son beau-frère. Meneuse de toute la troupe de ces dames, elle se caractérise par sa jalousie. Dans Guignol’s Band I, elle se bagarre avec une des prostituées de cette bande, nommée la Joconde, que nous avons déjà croisée, et qu’elle accuse d’avoir des vues sur Cascade. Tout cela finit en bagarre, car c’est « Une furie l’Angèle !»126, et elle donne un coup de couteau « en plein cul » de la Joconde car elle dérape au moment de le donner et qu’ « elle plante traviole »127. Or cette bagarre fait justement revenir à l’esprit de Ferdinand des souvenirs de la guerre et des séquelles qu’il en a gardées : « le bras tordu ! Juste encore un peu de lard après (...) L’oreille aussi vachement baisée... »128.

123 Ibid.
124 Voyage au bout de la nuit, p. 472.
125 Voir le passage de notre livre cité plus haut en note 118. 126 Guignol’s Band I, p. 143.
127 Id., p. 147.
128 Id., p. 136.

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Nous sommes donc au cœur d’un réseau célinien caractéristique : la bagarre, la guerre129, la blessure, la femme agressive et dangereuse et, dès la séquence suivante, à l’inverse, la médecine et ses soins, car c’est Ferdinand qui conduit la Joconde au London Freeborn Hospital, là où il apprendra finalement, en regardant le Dr Clodovitz, à faire des piqûres si légèrement que les patients ne les sentiront pas, grâce à sa « patte folle ». Mais quel rapport avec la sœur d’Alice? Peut-être tout simplement la jalousie: souvenons-nous qu’Angèle Deltour-David ne souhaitait pas que le jeune cuirassier s’approche trop de sa sœur et qu’elle lui avait écrit à ce sujet une lettre « un peu froide ou sèche » que Céline n’a pas conservée130. Dans ce cas, on la retrouverait en gardienne d’un trésor dont elle interdirait l’accès, thème courant chez Céline où ce rôle est prêté à des femmes-sorcières portant des noms grinçants : Kralik dans Secrets dans l’île ou Karalik dans La Naissance d’une fée131.

Mais cela va encore plus loin avec Angèle dans une suite seulement esquissée du roman Guignol’s Band (suite que l’on appelle Guignol’s Band III), car, après s’être réconciliée avec la Joconde, là voilà jalouse de Virginie, une pure jeune fille de seize ans dont Ferdinand est tombé amoureux et à laquelle il a fait un enfant qui sera une fille, Angeline. Angèle veut que Virginie avorte, puis finalement devient la marraine de la petite Angeline, mais, toujours jalouse, elle veut placer l’enfant en nourrice ; nous citons là un plan rédigé par Céline en abrégé :

« La grande Angèle a la môme en grippe (...) L’accouchement (...) Voilà c’est une fille. Sentiments de paternité. C’est drôle (...) Tout de suite Angèle redevient plus jalouse encore. Elle veut qu’on expédie Angeline en nourrice ».

Et ce n’est pas tout : voilà qu’un zeppelin vient jeter des bombes sur le quartier des docks, là où vivent les personnages ; Virginie disparaît dans l’incendie, « la petite Angeline a deux mois. La tante Flossie vient la chercher. Comme j’ai du chagrin. Chagrin et tout »132.

Certes, il est très risqué de se hasarder à une lecture autobiographique d’un tel scénario, et pourtant : Angèle demandant à Alice d’avorter, celle-ci refusant (par principes religieux ou par amour ou les deux ensemble ?), Angèle devenue marraine de la petite fille, Hazebrouck bombardée (lettre d’Alice du 12 mars 1916 : « nous avons journellement des « taubes » [avions allemands] et des bombes »133) et finalement le bébé emmené par « la tante Flossie », c’est un scénario qui pourrait être vraisemblable quant aux relations d’Alice et de Céline... Et que dire des « Sentiments de paternité » ou du « Chagrin et tout » éprouvés par le personnage quand naît cette fillette et qu’on l’en sépare ? Est-ce imaginaire ? Est-ce que cela n’a pas quand même une résonance de vécu ? Il est vrai que cela pourrait aussi faire écho à sa séparation d’avec Colette, sa fille légitime, après le divorce avec sa mère, mais Céline a toujours revu sa fille et gardé des liens avec elle. Quant à « la tante Flossie », serait-ce une des sœurs religieuses d’Alice qui aurait placé cette enfant dans une Institution catholique ? Il y avait bien sœur Marie-Joseph de l’ordre de St Vincent-de-Paul, qui exerçait dans un orphelinat à Lille, rue de la Barre,.et dont le prénom véritable était Berthe, ce qui fait écho à un personnage de Guignol’s Band.

Cette Berthe «travaille » pour un souteneur nommé Picpus qui doit partir à la guerre et qui veut confier sa femme à Cascade pendant ce temps là. Curieusement, Berthe est de Douai,

129 Chez Céline, la bagarre n’est qu’une des formes en réduction de la guerre (voir notre livre, opcit., pp. 209 - 221), d’où l’intérêt de le voir nommer « Angèle » la femme de ménage prise sous les bombardements.

130 V. Robert-Chovin, op. cit., p. 93.
131 Cahiers Céline 8, p. 71 et p. 81.
132 Guignol’s Band I et II, Appendice II, pp. 766, 767, 768. 133 Lettres 16–ob, p. 146.

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petit rapprochement avec la famille David, par le biais de l’abbé Maurice David qui vécut longtemps dans cette ville. Quant à Picpus, il a un « frangin » qui a la médaille militaire, comme l’eut le maréchal-des-logis Destouches134.

De plus, par confusion avec une autre prostituée, Mimi, qui a une jambe de bois, Céline, vers la fin du roman l’afflige aussi de ce handicap, et elle devient « Berthe-Jambe-de-Bois »135. Or, il faut savoir que, chez Céline, la jambe de bois, ou la claudication en général, est un signe très négatif, dans la mesure où cela s’oppose au muscle de la danseuse féerique136. A ce prénom est donc associé un personnage extrêmement négatif, portant la mort en soi, car elle est « pourrie des moments de partout ».à cause d’ « une vérole comme on en voit peu » : « des chancres jusque dans les oreilles »137. Tout cela serait-il, en termes cryptés, une vengeance contre la sœur d’Alice, la religieuse Berthe David, modèle possible de « la tante Flossie » qui serait venue chercher l’enfant d’Alice ? Entendons-nous bien : Céline n’a pas fait le portrait de la pieuse et charitable Berthe sous les traits de cette prostituée ; il a créé ce personnage pour des raisons romanesques, mais ce qui nous intéresse ici, c’est qu’il l’appelle

Berthe et la fait naître à Douai, détail qui, du point de vue romanesque, ne s’imposait pas. Cependant les recherches menées par les sœurs archivistes des Filles de la Charité de St Vincent de Paul n’ont pas fait apparaître de petite fille du nom de David accueillie dans l’orphelinat de sœur Marie-Joseph, dans la période de 1915. D’ailleurs, d’après son règlement

de 1912, cet établissement n’accueillait les fillettes qu’à partir de 6 ans.
Quant à « la tante Flossie », nous apprenons que c’est sûrement la sœur de l’oncle de Virginie, le colonel O’Collogham, qui joue un grand rôle dans le roman et chez laquelle il menace d’envoyer sa nièce Virginie, parce qu’elle est enceinte : « chez la tante Flossie à Leeds et tu ne me reverras plus » dit Virginie à Ferdinand : « Ma tante Flossie est toujours si sévère »
138. A ce nom de Flossie n’est d’ailleurs rien attaché de positif, puisque le seul autre personnage qui porte ce nom chez Céline est une bonne du Meanwell College, où le jeune Ferdinand suit vaguement des études, bonne obèse et malpropre qui « fumait en cachette » au lieu de faire le ménage139. Malgré la tonalité anglaise de ce prénom qui pourrait également évoquer l’autre sœur religieuse d‘Alice, Mère Marie de la Croix des Ursulines, celle qui vivait à Greenwich dans un milieu où l’on s’occupait aussi d’enfants, il semble qu’on ne puisse faire de rapport entre cette dame et Flossie, car les archives des Ursulines ne signalent, en 1915,

qu’un enfant de 5 ans resté près des Sœurs pendant que « son père était à l’armée ».
En résumé, il y a des traces romanesques de l’existence de cette petite fille, mais on n’en retrouve pas de trace réelle. A-t-elle vraiment vécu ? Ne relève-t-elle que de l’imaginaire célinien ? Il est probable qu’on ne saura jamais la vérité, à moins que, miraculeusement, des documents inconnus jusqu’à présent ne viennent nous prouver qu’elle a réellement existé. Alice David et ses sœurs ne manquaient pas en effet de relations dans ce milieu catholique leur.permettant de trouver une autre solution que celle de l’accueil chez les religieuses

ursulines ou de St Vincent de Paul.
Ces hypothèses peuvent donc sembler actuellement sans fondement, mais les œuvres

romanesques nous autorisent cependant à les formuler. Finalement, tout reste masqué et

134 Guignol’s Band I, p. 119.
135 Guignol’s Band I, p. 280.
136 Nous nous permettons à nouveau de renvoyer à notre livre, op. cit., pp. 189 - 200. 137 Guignol’s Band I, p. 120.
138 Guignol’s Band I et II, Appendice II, p. 763.
139 Mort à crédit, p. 739.

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ambigu dans l’évocation de ces personnages et de cette situation. On pourrait d’ailleurs dire que c’est une des spécialités de Céline, comme de tout romancier qui se respecte...

Un dernier point vient soulever une ultime interrogation. Alice, bien qu’un peu « grande nouille », n’aurait-elle pas quand même laissé un écho très positif dans l’esprit de Céline, malgré ses élans amoureux un peu trop lyriques ? Nous hasarderons ici pour finir une dernière suggestion.

Comme nous l’avons dit, il y a très peu de personnages présentant une certaine bonté dans les romans de Céline. Ils n’en sont que plus remarquables, et notamment, dans Voyage au bout de la nuit, il y en a un qui est mis en lumière, au sens propre, par la lueur d’une bougie quand, la nuit, Bardamu se relève pour le regarder dormir tant cela lui paraît extraordinaire d’avoir rencontré un être bon sur terre140. Il s’agit du sergent Alcide qui, du fond de l’Afrique, où se trouve alors Bardamu, rempile régulièrement tous les trois ans, dans cette jungle infernale, pour pouvoir envoyer en France un peu d’argent destiné à payer la pension et les soins de sa nièce, petite orpheline victime d’une paralysie de la jambe gauche que l’on soigne à l’électricité :

« Est-ce que ça revient, tu crois ?... qu’il s’inquiétait. Je l’assurai que ça se rétablissait très bien, très complètement avec le temps et l’électricité.»141.

En l’occurrence, Bardamu-Céline sait de quoi il parle puisque son bras paralysé a été soigné à l’électricité à Vanves, où il a été hospitalisé du 22 février au 27 mars 1915, « pour y subir un traitement au courant continu et chocs galvaniques »142. Il en est même question dès l’époque d’Hazebrouck dans une lettre à ses parents où il revient à nouveau sur son obsession de ne pas aller à l’hôpital militaire de Dunkerque, mais, à défaut, à l’hôpital Bégin à Saint- Mandé, où « Ce serait déjà mieux surtout au point de vue traitement électrique »143. De plus, Alcide, pour s’assurer que sa nièce est le mieux possible, la fait élever « à Bordeaux chez les Sœurs... Mais pas des Sœurs pour les pauvres, tu me comprends hein !... Chez des Sœurs bien »144. Encore une étrange coïncidence, d’autant plus que Céline aussi, à Londres, recevait des mandats... d’Alice :

« 20 décembre 1915 (...)

Ces jours-ci je n’ai pu mettre à exécution mon projet de t’envoyer un mandat pour ta Noël.

Mais demain ma sœur t’enverra un mandat international au Consulat comme la dernière fois »145.

Mais si le jeune Destouches prend la position de la nièce, c’est alors qu’Alcide représenterait Alice David, la bonté même, cet être exceptionnel ? Indice que conforterait peut-être cette hypothèse : Alcide n’est-il pas l’anagramme d’ « Alice D », la façon dont elle signe deux lettres, le 29 décembre 1914 et le 31 janvier 1915146 ? Quand on sait que Céline ne confectionne pas au hasard les noms de ses personnages, c’est un peu troublant...

Pour conclure, nous dirons que le séjour à Hazebrouck, bien que bref, fut le début du mûrissement qui allait ensuite transformer le cuirassier Destouches en écrivain Céline. On

140 Voyage au bout de la nuit, p. 160. 141 Id., p. 159.
142 Gibault, Céline I, p. 166.
143 Lettres 14 – 39, pp. 123, 124.

144 Voyage au bout de la nuit, p. 158.
145 Lettres 15 – lf, p. 144.
146 Lettres14–42g,p131,et15–oc,p.134.

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voit, de façon encore évidemment très floue (il n’a que 20 ans, rappelons-le) s’ébaucher de grandes thématiques céliniennes : force de mort – la guerre – contre force de vie - la médecine, avec, au centre de ce réseau, la figure ambivalente de la femme, à la fois piégeuse quand elle entraine vers la sentimentalité pesante contre laquelle il réagira avec force, et féerique si on l’habille d’un corps magnifié et qu’elle donne la vie, d’autant plus que Céline sera toujours, en tant que médecin, très sensible au problème de l’accouchement. C’est sur Semmelweis, gynécologue hongrois (1818-1865), qu’il soutiendra sa thèse de médecine en 1924. Certes, si ces recherches nous ont permis d’éclairer le passage, très peu connu jusqu’à présent, de Céline à Hazebrouck en novembre 1914, ainsi que les personnes qu’il y a côtoyées et auxquelles se réfèrent les lettres d’Alice, elles ne nous ont pas permis de résoudre l’énigme de la fille qui aurait été le fruit de ses amours. Elles nous ont cependant amené à beaucoup mieux connaître Alice David147, qu’il ne faudrait surtout pas réduire à une vieille fille éplorée, mais à laquelle il convient de restituer toute la densité de sa personnalité : une femme très bien instruite, avec une formation professionnelle, dévouée aux autres, énergique dans son rôle d’Infirmière-Major, courageuse pendant la guerre, peut-être un peu fière et autoritaire, mais aussi, pourquoi pas, amoureuse, ce qui est bien légitime. Elle a aimé Céline d’un amour qui n’avait aucun avenir et lui aussi, sans aucun doute, a éprouvé pour elle, sinon de l’amour, au moins de l’affection : indéniablement, elle a représenté quelque chose pour lui à cette époque, une sorte de « grande sœur » peut-être, comme elle le disait elle-même.

De plus, cette étude sur un point très précis, et très limité dans le temps de la vie de Céline, nous permet de voir à l’œuvre le travail d’élaboration auquel il se livre pour transformer sa vie en roman : en témoignent les nombreux points qui, dans les romans, laissent penser à l’existence réelle d’un enfant né de Céline et d’Alice, alors même qu’historiquement, rien ne permet d’en retrouver la trace. La vérité romanesque serait-elle plus vraie que la vérité biographique telle qu’on peut en avoir connaissance actuellement ? Voilà qui invite en tout cas à revisiter la biographie de Céline et ses rapports avec la transposition qu’il en fait dans son œuvre.

Finalement, il y a au moins une chose dont nous pouvons être assurés, c’est que cette période flamande de la vie de Céline, tant à la guerre qu’à l’hôpital auxiliaire n° 6 d’Hazebrouck, est parfaitement résumée par les mots que se dit Bardamu après avoir vu son colonel se faire éclater par un obus148 :

« Jamais je n’avais compris tant de choses à la fois ».

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147 La seule mention s’en trouvait jusqu’à présent dans Gibault, Céline I, p. 153, sous la forme d’un paragraphe de neuf lignes où Alice était nommée « Alice D... ».

148 Voyage au bout de la nuit, p. 19.

52

REMERCIEMENTS

Un tel article portant sur des personnes « ordinaires » dans le sens où elles n’ont pas joué de rôle historique, mis à part Céline lui-même et, pour Hazebrouck, l’abbé Lemire, et donc où elles n’ont pas laissé particulièrement d’archives, n’aurait pu être écrit sans l’aide de nombreuses personnes : parents de la famille David ou des différentes familles citées ici, archivistes, amateurs de la vie d’Hazebrouck et de son histoire, spécialistes de Céline, ou autres. Je remercie donc vivement de leur aimable concours :

Laurence Béghin, le Centre des archives du personnel militaire de Pau, Françoise David- Thomas, Ludovic Degroote, M. Freitag, Sœur Fromaget et Sœur Annie, archivistes de la Compagnie des Filles de la Charité de Saint Vincent de Paul, Paul Houzet, l’abbé Pierre Houzet, Sœur Marie Andrée Jégou, archiviste des Ursulines, Gilbert Louchart, Jean-Sébastien Macke, Eric Mazet, Jean Pierens, Gaël Richard, Véronique Robert-Chovin, Jean-Michel Saus, Jacques Sénellart, Catherine Thuault, petite nièce d’Alice, qui nous a ouvert ses archives familiales et aimablement reçu dans son domicile de l’île de Ré, Maître Vandenbroucke, Valérie Vandeplancke, Jessica Vandevoorde, Michel Vangheluwe, M. et Mme Vanhems-Cauwel, et, pour finir, tout particulièrement, Jean-Pascal Vanhove.

Merci également à François-Xavier Lavenne pour sa relecture.

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53

Annexe

Généalogie de la famille David

Les David sont issus d’une famille paysanne du village de Wemaers-Cappel, sur les pentes occidentales du Mont Cassel. Leurs ancêtres y vivaient déjà dans les années 1400, écrit dans un document Stéphane David, petit-fils d’Auguste.

Les sigles : ° = naissance, X = mariage, + = décès. 1ère génération
Jean David et.Marie Legrand
Vivent au 17
e.siècle à Wemaers-Cappel

2génération
Charles David (°1686 à Wemaers-Cappel)
X avant 1708, Marie Coloos, peut-être originaire de Rubrouck

3génération
Charles, François David (°1718 à Wemaers-Cappel) X Marie, Cécile Van Damme (°1722 à Morbecque) Probablement cultivateurs propriétaires terriens. 4
génération
Jean Baptiste David (Wemaers-Cappel 1756-1831) Praticien (clerc de notaire)

Epouse Jeanne Thérèse Busschaert (Wemaers-Cappel 1768-1805)

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5génération
Ausône Anthime Amé David
° 29 Thermidor an VIII = 18/8/1800 à Wemaers-Cappel

Marchand, propriétaire et chef de bataillon de la garde nationale
+21/7/1856 à Caestre
Epouse le 22/2/1828, à Caestre, Adélaïde Rosalie Debaecker
° 14 Pluviôse an X = 3/2/1802 à.Caestre
[Fille de Pierre Josse Debaecker (+ 16/2/1827)
Maire de Caestre
et de Jeanne Bécuwe (+ 24/10/1825)]
+ 21/8/1853 à.Caestre
A son mariage, Ausône David dit ne pas avoir connaissance du lieu de décès de ses aïeux et

aïeules.

6génération
Auguste Charles Amé David °21/11/1832 à Caestre
Clerc de notaire, puis imprimeur et directeur de

L‘ Indicateur des Flandres

+ 6/6/1913 à Hazebrouck
Epouse le 9 Mai 1860 à Eecke
Mathilde Wyckaert
°30 /1/1838 à Flêtre
[Fille de Pierre Michel Wyckaert et Marie Claire Baert]
+23/12/1913 à Hazebrouck
9 enfants
A son mariage, Auguste dit ne pas avoir connaissance du lieu de décès de ses aïeux et

aïeules.

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55

7génération
1) Gabrielle Clotilde Marie David ° 8 /2 /1861 à Caestre Célibataire – Sans profession
+ 25/1/1927 à Lille

2) Rachel Mélanie Eugénie David °11/9/1862 à Caestre
En religion : Mère Marie de la Croix des Ursulines + 28/2/1941 à Gravelines

3) Georges Raoult André Eloi David
° 30/11/1864 à Caestre
Brasseur et armateur à Gravelines
+ 5/11/1945 à Lens
Epouse le 6/10/1897, à Hazebrouck, Marguerite Smagghe ° 11/01/1875 à Hazebrouck - + 19/11/1945 à Lens
7 enfants

4) Berthe Valérie Georgina David
° 29/9/1866 à Caestre
En religion : Sœur Marie Joseph des Filles de la Charité de St Vincent de Paul
+ 9/1/1924 à Lille

5) Anaïs Zoé Flore David
° 13/12/1867 à Caestre +10/11/1943 à Lambersart.

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56

Epouse le 20/4/1898, à Hazebrouck, Henry Renard Comines 28/11/1870 - Lambersart 5/2/1944
Ont vécu à Comines, puis à Lambersart, 234 avenue Derville Imprimeur lithographe, puis bonnetier
3 enfants

6) Juliette Angèle Adrienne Marie David
° 12/4/1869 à Hazebrouck
+13/12/1956 à Lille
A connu Louis Destouches en 1914
Au moins une lettre échangée
Epouse le 15/07/1903, à Hazebrouck, Augustin Frédéric Deltour

° 10/4/1873 à Mouscron (Belgique) - + 20/12/1958 à Lille Marbrier funéraire
2 enfants

7) Georgina Suzanne Marthe David °4/11/1870 à Hazebrouck
En religion : Dame Marthe Marie de la Sainte Union des Sacrés Cœurs de Jésus et Marie
+ 3/3/1933 à Froyennes (Belgique)

8) Alice Marguerite Marie David °3/6/1874 à Hazebrouck Célibataire – Infirmière-Major A.connu Louis Destouches en 1914 Echange de corespondance
+ 24/10/1943 à Lille

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9) Maurice Augustin David

° 30/8/1875 à Hazebrouck Professeur, prêtre et chanoine + 9/1/1948 à Lille

8génération (neveux et nièces d’Alice)

1) De Georges David et Marguerite Smagghe :

- Jean-Marie David (°31/7/1898 à Gravelines – +26/12/1955 à La Rochelle), épouse Solange Delcourt en 1927 ; courtier maritime à Gravelines, puis à La Rochelle-La Pallice à partir de 1937.

- Ghislaine David (°1901, à Gravelines - +16/2/1956 à Lens), épouse, en 1927, Emile Parisse (°Lens,21/2/1896-id.,8/5/1974), briquetier. Installés à Lens.

- Françoise David (°1903 à Gravelines - +1991 à Arnèke) - Gérard David (°1905 - +1907 à Gravelines)

- Eliane David (°1907, à Gravelines - + après 1997) épouse, en 1931, Alfred Parisse (°Sallaumines, 6/4/1900 – Lens ? 1980), briquetier. Installés à Lens.

- Stéphane David (°1911 à Gravelines – +2005 à La Madeleine), administrateur colonial, épouse Janine Giudici en 1944.

- Emmanuel David (°1913, à Gravelines – +avant 1997), épouse, en 1948,.Monique Robert (+ ? à Valenciennes).

2) D’Anaïs David et Henry Renard :

Geneviève Renard (Comines, 24/6/1899 - ? 1986), épouse en 1922 Alfred Damide (5/1/1892–5/9/1966), ingénieur, domicilié à La Madeleine : sans postérité.

Paulette (1901-1994), religieuse missionnaire au Cameroun : Dame Anne-Henriette de la Sainte-Union des Sacrés Cœurs.

Marie-Henriette (°28/11/1904), infirmière, célibataire.
3) D’Angèle David et Augustin Deltour:

- Marie Josèphe, dite «Mijo » (Lille, 10/2/1905 –. Lille, 18/4/1998) 58

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Infirmière, célibataire.

Enfant, a connu Louis Destouches

  • -  Maurice (Lille, 30/10/1906 –Toulon, 6/7/1926)
    Enfant, a connu Louis Destouches

    9génération (petits neveux et petites nièces d’Alice) 1) De Jean-Marie David et Solange Delcourt :

  • -  Catherine (°1933), filleule d’Alice David, épouse Michel Thuault (°1932), notaire à St

Martin en Ré.

  • -  Alice (°1939), filleule du chanoine Maurice David, épouse Michel des Accords (°1929). 2) De Ghislaine David et Emile Parisse :

  • -  Chantal Parisse (°Lens, 18/09/1928), veuve de Jacques Thuault.

  • -  Bénédicte Parisse (°Lens, 06/07/1930 - + 05/07/2005), épouse.Jean Pierens, agent

    d’assurances à Lille.

  • -  Sylviane Parisse (°Lens, 19/11/1931), épouse Maurice Vandenberghe.

  • -  Muriel Parisse (°Lens, 09/08/1936), épouse.Francis Chardon.

  • -  Didier Parisse (°Lens, 09/03/1940).

    3) D’Eliane David et Alfred Parisse :

  • -  Gildas Parisse (°1935), Frère Gildas de l’Abbaye en Tournay.

  • -  Blandine Parisse, veuve de Joseph Baville.

  • -  Véronique Parisse, épouse de Patrick Belgrand.

    4) De Stéphane David et Janine Giudici :

  • -  Marie-Gaëlle (°1944), épouse Stéphane Scrive (domiciliés à Ajaccio).

  • -  Cyrille (5/7/1948-26/12/1989).

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5) D’Emmanuel David et Monique Robert Mirocline (dite Marie), Richard, Nicolas, Gérôme, Guillaume, Géry, Gabriel.

10génération
1) De Catherine David et Michel Thuault :

  • -  Christine (°1960), épouse Christian Mac Cormick (°1961).

  • -  Jean-Marie Thuault (°1963), épouse Sandrine Dellenback.

    2) D’Alice David et Michel des Accords :

  • -  Jacques (°1969), célibataire.

  • -  Anne (°1971), divorcée de X.

    11génération
    1) De Christine Thuault et Christian Mac Cormick :

  • -  Maëla (°1987)

  • -  Brice (°1990)

    2) De Jean-Marie Thuault et Sandrine Dellenback :

  • -  Alexane (°1993)

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  • -  Emilien (°1995),

  • -  Anaëlle (°1998)

  • -  Armand

  • -  Aurélien

3)

D’Anne des Accords et X

Branche d’Alidor David 60

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Auguste David eut deux frères : Jules César Florimond, né en 1836 à Caestre, et Alidor Charles Hector (Caestre, 1838 - ? 1902). Ce dernier occupera à Béthune une position analogue à celle de son frère à Hazebrouck, étant à la fois imprimeur, propriétaire et directeur du Journal de Béthune.

En 1876, il épouse Mathilde Triquet (1843-1924). De ce mariage naîtront deux fils : Alphonse David (1878-1940) et Henri David (1880-1966). Alphonse sera docteur en médecine, tandis qu’Henri poursuivra la tradition familiale du journalisme. Henri aura dix enfants.

Alphonse David épousera, en 1903, Adrienne Piedanna (1879-1963), mariage dont naîtra Paul David (1904-1973) qui sera médecin, comme son père, et épousera, en 1929, Marie-Louise Danel (née en 1908 et décédée à Vieux-Berquin le 6 février 2012), professeur d’histoire de l’art à la Faculté catholique de Lille et qui fut la collègue de son petit cousin par alliance, le chanoine Maurice David. Docteur ès-lettres, elle fit une thèse sur «L’iconographie de St Cosme et St Damien ».

Paul David et Marie-Louise Danel auront pour fils unique Marc David (1930-2006), architecte, qui épousera Françoise Thomas, à qui je dois d’avoir pu évoquer la généalogie de cette branche familiale.

© Pierre-Marie Miroux 2022.

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