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mercredi 25 février 2026

Dans Grief, 2025 N°12-1 Revue sur les mondes du droits (EHESS et Dalloz) du 24 avril 2025, Philippe Jestaz qui reconnaît ne pas avoir lu Céline (et sans doute pas Brasillach) étudie à coups d’approximations l’antisémitisme différent des deux auteurs. Un bel exemple, avec quelques réflexions pertinentes, de l’obligation où sont les universitaires de publier à tout prix, même celui de l’insignifiance, pour exister, sans oublier la prévention rituelle en introduction. 

Antisémitisme 

Sur Céline et Brasillach Antisémites emblématiques par Philippe Jestaz 

Louis-Ferdinand Céline, médecin puis écrivain, a publié plusieurs romans, mais aussi, hélas, trois pamphlets orduriers, juste bons pour la fosse d’aisances : le premier d’entre eux s’intitule Bagatelles pour un massacre, tout un programme ! Je dois avouer que je n’apprécie pas ses romans1. J’ai peiné à terminer le Voyage... J’ai calé sur Mort à crédit et je me suis arrêté là. Du moins cette inappétence m’évite-t-elle le grand écart auquel se livrent les admirateurs de Céline, dont tous condamnent son antisémitisme, surtout sous sa forme paranoïaque. 

Beaucoup plus nocif, en fin de compte, allait se révéler ce que Robert Badinter appellerait l’« antisémitisme ordinaire 2 », inlassablement propagé par Maurras et l’Action française depuis l’acquittement du capitaine Dreyfus, et qui avait fini, dans l’entre-deux-guerres, par gangrener les élites françaises, en particulier le barreau de Paris, objet principal de son étude. Avec une amère ironie, l’auteur observait que, dans la France ravagée, perturbée et à l’économie affaiblie de juin 1940, Pétain n’avait vu d’autre priorité que de discriminer les Juifs : le tout avec l’aide de Xavier Vallat, avocat et, de plus, membre du conseil de l’ordre parisien, alors que les avocats se vantaient hautement d’être «les défenseurs de nos libertés » ! 

Bien entendu, et Badinter tenait à le relever, tous les avocats de Paris n’étaient pas antisémites, mais il n’en demeure pas moins que le conseil de l’ordre n’émit aucune protestation à l’encontre de la législation antijuive et que, bien pire, il l’appliqua, les protestations restant individuelles... et sans réponse. Attitude d’autant plus significative que «le barreau n’a pas manqué de courage face aux Allemands ni d’indépendance face au régime de Vichy » (p. 105). Et beaucoup d’avocats non-juifs – hormis ceux qui aidèrent courageusement leurs amis persécutés – se réjouirent sous cape que la concurrence fût ainsi réduite et récupérèrent sans états d’âme la clientèle de leurs confrères interdits de barreau. 

En guise de contrepoint, on peut se reporter à ce qu’écrivait, au jour le jour, un célèbre avocat de cette époque. Dans son Journal 3, Maurice Garçon se révèle modérément antisémite et fort ambigu : il voit dans les Juifs une race, une race étrangère peu assimilable, quoique «pleine de qualités et dont les individus sont souvent mieux que les nôtres » (p. 279) et il s’indigne des persécutions qui leur sont infligées (par exemple, p. 262 ou p. 378-379), sans toutefois aller jusqu’à des protestations écrites, ni reprocher son silence au conseil de l’ordre. Et il observe aussi que la plupart des opinions antisémites « se résument pour une grande partie à la jalousie des médiocres qui ne pardonnent pas aux israélites de réussir mieux qu’eux » (p. 278). Au demeurant, il se proclame républicain dans l’âme, a en horreur la collaboration et son journal fourmille de philippiques – c’est le cas de le dire – dirigées contre Pétain. 

Aujourd’hui, la Shoah a progressivement eu raison, semble-t-il, de tous ces fantasmes ou, du moins, règne-t-il désormais, sauf chez les révisionnistes et autres marginaux, un accord général pour juger comme une infamie les lois antijuives de Vichy. 

On a souvent dit que Céline, s’il n’avait trouvé refuge hors de France dans les années qui suivirent la Libération, eût été fusillé à l’instar de Robert Brasillach. C’est possible, mais pas certain, car les deux cas diffèrent. D’abord, l’écrivain Céline, de l’avis général (y compris celui des experts en psychiatrie), souffrait de névroses, dues à sa guerre de 14-18 dont il ne se remit jamais, et le docteur Destouches, médecin des pauvres, les soignait pro bono ; deux éléments qui inciteraient à quelque indulgence. Ensuite, on peut éliminer de son dossier les trois pamphlets – illisibles – qui ne comblaient d’aise que la fraction la plus extrême de la droite française, déjà tout acquise au nazisme : ils n’enfonçaient qu’une porte grande ouverte. Restent alors à sa charge ses faits et gestes durant la période de l’Occupation, époque où Céline adressait aux journaux collaborationnistes des lettres antisémites, souvent publiées, et où même il accordait des interviews pour se déclarer favorable au nazisme. Quantitativement, ce n’est pas comparable à l’attitude de Brasillach, qui éructait sa haine des Juifs dans chaque numéro d’un hebdomadaire influent tirant à 250 000 exemplaires. Bien entendu, la culpabilité ne se pèse pas à la quantité des fautes commises, mais la multiplicité de ses diatribes augmentait tout de même le risque que ses lecteurs prissent le parti de dénoncer leur voisin juif. 

De bons esprits – en particulier Robert Aron dans son Histoire de l’épuration 4 – ont cru à une culpabilité purement intellectuelle de Brasillach, au simple dévoiement de ses opinions et à son absence de sang sur les mains : c’était oublier que ses éditoriaux dans le journal Je suis partout, d’une violence inouïe, étaient forcément ressentis comme des appels implicites à la délation, voire au meurtre, et que Brasillach ne pouvait pas ne pas en avoir conscience ! Pour exemple, citons son célèbre « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits», qui traitait les enfants juifs comme des animaux voués à l’abattoir. Dès lors, ces prétendues opinions ne constituaient pas des propos en l’air, mais bien des agissements, d’autant plus coupables que les bourreaux se tenaient à l’affût. On ne peut pas savoir le chiffre exact des dégâts qu’ils ont causés, mais il est difficile de croire que le cas ne se soit jamais produit. D’ailleurs, Je suis partout, que dirigeait Brasillach, donnait parfois des noms et des adresses de Juifs. 

Toutefois, en droit, il eût fallu établir le lien de causalité, c’est-à-dire que tel propos publié avait provoqué telle dénonciation de tel Juif assassiné dans tel camp, preuve évidemment impossible à rapporter. Dès lors, Brasillach ne fut pas accusé d’homicide (volontaire ou non), mais d’intelligence avec l’ennemi, dont la définition est plus compréhensive, car la notion d’intelligence prête, en général comme en l’espèce, à plu- sieurs interprétations. Mais l’ombre du meurtre dut planer sur les débats. La déportation des Juifs que Brasillach réclamait à grands cris, ses imprécations contre ceux qui, comme le cardinal Saliège, la réprouvaient publiquement, ses voyages en Allemagne où il en vit l’aboutissement et le soin qu’il prit de taire celui-ci à ses lecteurs eut pour conséquence que la cour d’assises le traita, de fait, comme un agent des nazis, ce qu’il n’était probablement pas et qui, en tout cas, ne fut pas démontré. Mais, pour le moins, il sympathisait avec leurs crimes, il était leur complice et – en bon français – un très sale type. Sans même les quelques circonstances atténuantes que l’on pourrait trouver à Céline. 

Sa condamnation à la peine capitale suscita un courant de réprobation ou d’indulgence, en particulier chez ceux qui prirent à témoin la littérature, mais, là encore, les deux cas diffèrent. Le fait que Céline ait échappé aux rigueurs de l’épuration nous a valu ces trois ouvrages, salués comme des chefs-d’œuvre, que sont D’un château l’autre, Rigodon et Nord. Or, il paraît improbable que l’exécution de Brasillach nous ait privés d’un ouvrage important. Je tiens que son réel talent, qui de l’avis général aggravait sa responsabilité, n’excédait cependant pas celui d’un écrivain mineur 5 : ayant eu l’occasion fortuite, partant la curiosité, de lire Le voleur d’étincelles et Comme le temps passe, je n’y ai vu que des bluettes promises à un juste oubli. N’est pas Céline qui veut, ou Dostoïevski ou Wagner, pour prendre l’exemple d’antisémites notoires. Et avec le recul du temps, plus personne ne considère Brasillach comme un génie littéraire, si tant est que l’on parle encore de lui. Sur le moment, toutefois, on le voyait comme un auteur reconnu. Normalien, fort brillant, un peu touche-à-tout, romancier, poète à ses heures, auteur et traducteur d’une Anthologie de la poésie grecque, journaliste – frappé de cécité politique –, à la vérité il excellait surtout dans la critique littéraire et dans la critique de cinéma, genre dont il fut un des pionniers en France, mais... que diable allait-il faire ou quel diable l’habitait ? François Mauriac, bien que – ou parce que – ayant participé à la Résistance6, sollicita bon nombre d’intellectuels ou d’artistes renommés pour demander sa grâce au général de Gaulle. Parmi lesquels Henry Bordeaux, qui lui rétorqua: «Vous essayez d’éteindre un feu que vous avez vous-même attisé ». Délicieuse- ment féroce à son habitude, Mauriac devait dire à l’issue de cet entretien que «c’était quand même dur d’être qualifié de pompier par Henry Bordeaux ». 

Il n’en demeure pas moins que la mise en détention de Brasillach se fit dans des conditions peu glorieuses: on arrêta sa mère et son beau- frère, Maurice Bardèche, pour le forcer à rentrer en France et se livrer. Observons au passage que l’on ne recourut à aucun procédé de ce genre pour Céline, ce qui tend à prouver qu’en fait de collaboration, il n’occupait pas le devant de la scène. Mais pour Brasillach il y eut pire encore : son procès fut bâclé, il ne dura que six heures, aucun témoin ne fut cité et la décision intervint après seulement vingt minutes de délibération. Ses amis et partisans eurent beau jeu d’arguer qu’une procédure en bonne et due forme eût conduit à une décision moins sévère : pas impossible, toutefois peu probable, car dans un dossier aussi chargé, un complément d’instruction pouvait conduire à des découvertes encore plus accablantes. Toujours est-il que le général de Gaulle aurait pu gracier Brasillach, mais qu’il s’y refusa. Il avait sans doute ses raisons 7

Notes 

1 Charles Dantzig observe à juste titre que Céline écrit à coups de klaxon furibards, ce qui en effet peut déplaire, voir «Céline», Dictionnaire égoïste de la littérature française, Paris, Grasset, 2005.
2 R. Badinter, Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Paris, Fayard, 1997.                                                                                                                                                 3 M. Garçon, Journal 1939-1945, Paris, Perrin, 2017.
4 R. Aron, Histoire de l’épuration, t. 1, De l’indulgence aux massacres, novembre 1942-septembre 1944, Paris, Fayard, 1967.
5 Tout comme celui de Chardonne : sauf erreur, il avait rédigé en 1942 d’une Ode à Adolf Hitler et ne se tira d’affaire que sur les interventions pressantes de son fils, grand résistant. Ce dernier mourut des suites de sa déportation, mais Chardonne se dispensa d’assister aux funérailles, voir Pierre Assouline, « Droite littéraire », dans Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, Paris, Plon, 2015, p. 251 et s., spécialement p. 254.
6 Dans ses écrits publiés clandestinement dans Les Lettres françaises et aux éditions de Minuit, et signés Forez.
7 Celles rapportées par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, t. 2, « La France reprend sa place dans le monde », Paris, Gallimard, 2002, p. 782 : « Un intellectuel n’a pas plus de titres à l’indulgence ; il en a moins, parce qu’il est plus informé, plus capable d’esprit critique, donc plus coupable. Les paroles d’un intellectuel sont des flèches, ses formules sont des balles ! » 


lundi 21 avril 2025

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation inéluctable de Féerie pour une autre fois) présente : Contextualisation par Henri Godard

Le GRIF (Groupe pour la réhabilitation inéluctable de Féerie pour une autre fois) présente : 
Contextualisation par Henri Godard (qui mériterait d’être membre du GRIF)



Féerie pour une autre fois
est un livre à redécouvrir. 

Il peut être tenu pour une sorte de quintessence de Céline, et cela pour plusieurs raisons, notamment parce que, dans sa première partie, l'écriture romanesque se charge, en plus de ses atouts propres, de certains accents de violence polémique qui sont devenus, avec les pamphlets, une part de sa voix la plus personnelle, et dans la seconde parce que Céline, entreprenant de raconter une nuit de bombardement, se donne un sujet fait pour lui, pour son imaginaire autant que pour son style – et qu'aussi bien il était le seul romancier de son époque à pouvoir faire passer du domaine de l'expérience à celui de la littérature. 

Initialement, Céline devait aborder directement le récit de cette nuit de bombardement, en enchaînant sur l'épisode de la visite de Clémence Arlon qui ouvre le roman et qui, dans ce premier projet, était mené jusqu'à son terme (amie de longue date de Céline, Clémence était venue de loin solliciter des dédicaces qui ne manqueraient pas de prendre dans les jours suivants une valeur décuplée, d'être parmi les toutes dernières que Céline aurait accordées avant d'être exécuté). Mais Céline a un sens trop alerté des relations avec le lecteur pour ne pas s'apercevoir rapidement que son livre n'a aucune chance d'être lu, étant donné la réprobation qui pèse sur lui, s'il ne fait pas d'abord face à cette objection préalable. Il lui faut avant toute chose retrouver le contact avec le lecteur, sous quelque forme que ce soit. D'autres que lui auraient plaidé ; ils auraient tenté de se justifier en faisant valoir ce qu'il pouvait avoir de raisons à donner, de l'intention pacifiste, selon lui la première motivation des pamphlets, jusqu'à sa non-participation aux organes officiels de la collaboration. Mais il ne serait pas ce qu'il est s'il se plaçait ainsi sur ce terrain fragile de la défense. Il choisit au contraire de contre-attaquer, en prenant directement à partie son adversaire, c'est-à-dire son lecteur. Ce lecteur d'après guerre, horrifié par les découvertes des camps en 1945, et qui associe inévitablement Céline à sa condamnation, il s'agit de le provoquer, de le pousser dans ses retranchements, de le faire réagir, de lui donner envie d'injurier – tout plutôt qu'un refus de 

communication (de lecture), qui est pour un auteur la seule rupture irrémédiable. Voilà donc Céline amené, pour pouvoir lui répondre, à se faire agresser par le lecteur – manière habile de pouvoir mesurer les coups. Dès lors, lui n'aura plus à se gêner, et en effet, avant la fin de ce premier round, il aura attaqué le lecteur de tous les côtés : avant tout dans ses convictions et dans le ton sur lequel il a l'habitude de parler des camps d'extermination et de leurs victimes, mais aussi dans ses répugnances, par quelques propos scatologiques, et dans ses peurs intimes, en évoquant on ne peut plus concrètement la maladie fatale à laquelle ce lecteur est, il le sait, lui-même peut-être promis. 


Mais, avec le Céline des romans qui reste maître de ses moyens, il n'y a pas de violence sans relâchement périodique de la tension. Tout fortissimo, pour prendre sa valeur, doit se détacher sur des moments de pianissimo. Ce Féerie pour une autre fois I, qui fait au lecteur plus de violences qu'aucun autre texte romanesque de Céline, est aussi celui qui comprend le plus grand nombre de passages d'émotion, de l'émotion la plus délicate et la plus communicative, celle qui embue tout souvenir de notre passé, même s'il n'est pas attendrissant en lui-même, au moment où il émerge de l'oubli ; celle que nous ne pouvons pas ne pas avoir à l'évocation, pourvu qu'elle sonne juste, du sort concret d'un détenu, même si nous trouvons en raison cette détention justifiée ; celle encore, parmi tant d'autres, que Céline fait sourdre entre deux éclats, de son expérience d'accoucheur et du moment d'une naissance. 

(Henri Godard, préface à Féerie pour une autre fois, Folio, 1995)

mercredi 10 avril 2024

Céline II : Contre les juifs, tout contre dans Rivarol 3607 du 27 mars 2024 (Partie II/III)

 Céline II : Contre les juifs, tout contre

Dessin de Chard


En même temps qu’il était hitlérien anti-allemand, Céline fut antisémite pro-juif. Le paradoxe n’est qu’apparent.

En 1939, à quarante-huit ans, réformé à 70 %, l’ancien cavalier Destouches s’engage, médecin sur un bateau qui se cogne contre un Anglais la nuit au large de Gibraltar. A part un voyage à Berlin en 1942 (où il affirme, au cours d’une conférence, qu’entre les Alliés et l’Allemagne, la France devait choisir « entre la peste et le choléra ») pour préparer sa fuite au Danemark, toutes ses autres rencontres avec les “boches”, les “h schleuhs”, sont à leur initiative et le trouvent réticent ou critique. Il n’aime ni Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris, ni le lieutenant Heller, qui s’occupe de censure et de relations avec la culture, ni Ernst Jünger, et ils le lui rendent. L’écrivain allemand Bernhard Payr, qui travaillait à l’Amt Schrift (la section littérature de l’institut Rosenberg) et en devint le patron, rendit sur lui un rapport très défavorable le 8 janvier 1942, critiquant son style, faisant état d’une « lettre d’injures ». A la question « Est-ce bien la personnalité désignée pour prononcer dans le grand combat contre les puissances supra-étatique la parole décisive ? », sa réponse était non. Il reprochait à Karl Epting, directeur de l’Institut allemand, un soutien qu’il qualifiait « d’hystérique ». De fait Epting agit avec constance en faveur de l’écrivain, tant à Paris qu’à Berlin, Baden-Baden, Kränzlin et Sigmaringen. Après la guerre, il fut poursuivi en France et acquitté en 1949 par le tribunal militaire de Paris, après deux ans de préventive. Il rendit visite en 1961 à Céline à Meudon. Les deux hommes ont correspondu pendant et après la guerre. Cet ami fidèle écrivit pour le cahier de l’Herne sur Céline paru en 1963 un grand article intitulé : « Il ne nous aimait pas ». Le titre dit tout. Nous, les Allemands.

Céline eut cependant des relations suivies avec un autre Allemand, présenté par Epting, Hermann Bickler, chef du renseignement politique pour l’Europe. Il écrivit en 1979 d’après ses notes de 1948 un rapport où l’on peut lire entre autres : « Il (Céline) expliqua qu’après les premiers espoirs de 1940, les Allemands le décevaient de plus en plus […] il s’opposait au communisme et au capitalisme américain, pour lui deux expressions de la même clique juive, qui ne poursuivaient ainsi qu’un seul but : la défaite, et, à la fin, l’anéantissement de son ennemi mortel (Aryen) ». La raison de sa déception, Céline ne la cachait ni à Jünger, ni à Heller, ni à Bickler, ni à personne, c’est que le Reich, malgré les admonestations d’Hitler, laissait intacte cette « clique juive ». Selon le docteur Jean-Claude Rudler, Français qui devait finir membre de l’académie nationale et faisait partie du voyage à Berlin en 1942, Céline pestait contre l’administration du Reich : « Leurs ministères sont pleins de juifs, et il ne savent même pas les reconnaître ! » Bickler fut invité plusieurs fois à dîner chez Céline « avec plaisir et intérêt » et assista même à un cours de danse donné par son épouse Lucette.  A Sigmaringen, c’est lui qui fit obtenir à Céline son ausweis pour le Danemark. En souvenir des agréables conversations de Paris, sans tenir compte de l’attitude de Céline, peu sociable alors avec les Allemands et la plupart des collaborateurs réfugiés dans la petite ville de Bavière. Rebatet en fut témoin : « Céline était bien le plus intolérant, le plus mal embouché de tous les hôtes forcés du Reich. Pour tout dire il ne pardonnait pas à Hitler cette débâcle qui le fourrait à son tour dans de si vilains draps ».

Les Allemands l’avaient tellement déçu qu’il en devint doucement philosémite. Il s’en ouvrit à Albert Paraz dans une lettre datée de 1948 : « Question Juifs. Imagine qu’ils me sont devenus sympathiques depuis que j’ai vu les Aryens à l’oeuvre : Fritz et français. Quels larbins ! Abrutis, éperdument serviles (quelle sale clique ! Ah j’étais fait pour m’entendre avec les Youtres. Eux seuls sont curieux, mystiques, messianiques à ma manière. Les autres sont trop dégénérés Et voyeurs les ordures, voyeurs surtout. Les Juifs eux ont payé comme moi […] Vive les Juifs, bon Dieu ! Certainement j’irai à Tel-Aviv avec les Juifs. On se comprendrait ». Sa grande colère des années trente contre les juifs était bien tombée, cette grand colère inspirée par le gâchis de la paix, grande colère surtout verbale, même à l’époque. Il disait l’avoir conçue en observant leur pouvoir d’influence à Genève où il s’engagea dans la SDN sous la direction du docteur Ludwik Rajchman en 1924. Il devait l’égratigner sous le nom de Yubelblat dans sa pièce, l’Eglise, la première de ses oeuvres. Elle aurait été à l’origine de leur brouille et du départ de Céline en 1927. Mais les faits constatés ne confirment pas la chose. Deux ans après la fin du contrat de Céline, Rajchman donnait son accord à une demande de subside pour un voyage d’étude à Londres, puis d’autres financements pour d’autres voyages en Europe centrale et d’autres travaux à Genève en 1930 et 1931. Voilà qui ne témoigne pas d’une brouille irréconciliable, d’une condamnation définitive du système ni des juifs.


Céline était souvent fourré avec des juifs, il eut en particulier plusieurs maîtresses juives, dont l’Allemande Erika Irrgang et une Autrichienne professeur de gymnastique, Cillie Pam. Il faisait l’éloge de sa gentillesse et de ses fesses et lui affirmait qu’il l’aurait épousée s’il avait « été riche ». Il alla la voir après son retour de Paris en Autriche, en 32, 33 et 35. C’est elle qui l’introduisit dans le milieu de la psychanalyse, en particulier auprès d’une autre juive, Anny Angel, qu’il proposa d’héberger à Paris si elle avait des ennuis politiques.

En 1938, il écrivait à Cillie : « Je me demande si vous êtes en sécurité à Vienne, si l’Hitlérisme ne va pas aussi envahir l’Autriche ? Quelle folie secoue encore notre monde ! » Et, après qu’elle eut émigré en Australie après l’enterrement en 1939 de son mari mort à Dachau en 1938, il écrit : « Voilà des nouvelles atroces ! Enfin vous voici bien loin de l’autre côté du monde. Avez-vous pu emporter un peu d’argent ? […] Comment allez-vous travailler ? Au moment où vous recevrez cette lettre où en sera l’Europe ? Nous vivons sur un volcan […] A la suite de mon attitude antisémite, j’ai perdu tous mes emplois (Clichy, etc.) et je passe au tribunal le 8 mars. Vous voyez que les Juifs aussi persécutent… hélas ! Ici, vous savez, nous sommes intégralement envahis et de plus ils nous poussent ouvertement à la guerre. Je dois dire que toute la France est philosémite — sauf moi je crois — aussi évidemment j’ai perdu ! » Ce texte écrit juste avant la guerre est instructif. Céline s’y vante auprès d’une ancienne maîtresse juive demeurée amie d’être antisémite, il a le sentiment d’avoir perdu contre les juifs bellicistes, donc que la guerre est imminente, il se flatte d’être le dernier antisémite. Enfin, il dénonce les persécutions juives, il se voit à nouveau en paria, en juif à l’envers, thème qu’il développera au Danemark. Ses relations avec les juifs sont compliquées. Il est contre, tout contre. Cette ambiguïté se remarque aussi dans le premier reproche qu’il leur ait fait, d’être “racistes”. Témoin cette lettre sans date à Henri Béraud, probablement avant Bagatelles : « Nous n’en voulons pas aux Juifs en tant que Juifs (c’est une race intelligente, entreprenante, active — bien que folle dans le fond). Ce que nous leur reprochons, c’est de faire du racisme […] C’est de nous mépriser. Un Juif prendra avec plaisir pour maîtresse Mme Dupont ou Mme Durand. Mais quand il voudra se marier, c’est Mlle Jacob ou Mlle Abraham qu’il épousera. Ce n’est pas nous qui l’excluons de notre communauté. C’est lui qui s’en tient volontairement à l’écart ».

En bon républicain de gauche, il condamne le corps étranger qui ne veut pas s’assimiler. Et c’est pour conclure un peu plus loin que l’assimilation est la solution : « Fût-il mort au champ d’honneur, le Juif est mort sans une goutte de sang français dans les veines. Nous le tenons pour non-français parce qu’il se refuse, lui, et lui seul, à pactiser, dans les faits, avec les Français. Le jour où il lèvera cet interdit et se fondra réellement dans le bloc national, comme les Bretons et les Provençaux, alors il n’y aura plus de question juive ». Cette péroraison reprend exactement la position de Maurras et de l’Action Française qu’il critiquait ailleurs : pour l’assimilation. Zemmour pourrait la signer.


On touche une zone de variations et de contradictions fréquentes. La pensée de Céline s’affole devant la question juive comme l’aiguille du compteur Geiger en présence de radium. Quand il dénonce la toute-puissance « des juifs », aux Etats-Unis en 33, en URSS en 36, ou partout ailleurs, il ne laisse pas d’exprimer une pointe d’admiration. Qui va de pair avec le mépris de ce qu’est devenu « l’Aryen ». Témoin, cette lettre au journaliste Lucien Combelle au printemps 39 : « Les Juifs sont actuellement les maîtres de leur destin nous ne comptons plus nous GOYES POUR RIEN. […] On ne nous demande rien […] On ne demande pas aux domestiques de décider du sort des maîtres ou bien c’est la révolution […] Il ne faut pas nous prendre pour des juges — nous sommes des condamnés ».

C’est encore à Lucien Combelle qu’il exprimait un an plus tôt le fond de sa pensée : « Le juif n’explique pas tout mais il CATALYSE toutes nos déchéances, toute notre servitude, toute la veulerie râlante de nos masses […] Dieu sait que le blanc est pourri. Pourri à périr — mais le juif a su gauchir cette nourriture en sa faveur, l’exploiter, l’exalter, la canaliser ».Et c’est au même qu’il confie en 1943 sa déception des Allemands et des collaborateurs, et son admiration pour la solidarité communautaire des juifs : « dégoût — de tous ces chrétiens qui foirent d’angoisse et de scrupules à la pensée de recommander l’un des leurs. Ah ! Vive Lecache ! cher Ami, vive les Juifs ! Je vous le disais encore ! A bas les larves chrétiennes tatillonnes, molles baveuses d’envie — Vive le Talmud qui dit bien de nous, race de chiens couchants, tout ce qu’il faut penser ! » Sous l’ironie flambe le désespoir qu’inspire la déchéance.


Avec la haine de soi croît au fil des ans comme une reconnaissance de la supériorité juive. Entre les deux guerres il écrit à Marie Le Bannier, sa copine de Saint-Malo : « Notre civilisation est juive — nous sommes tous des sous-juifs — A bas les juifs ne veut rien dire — C’est vive quelque chose ! qu’il faudrait pouvoir — mais vive quoi ? […] Il faut des hommes nouveaux. — Ils ne naîtront qu’après quelques décades de catastrophes sans nom […] Il faut que nous tombions à Rien. […] nous sommes encore riches en pourriture — Il faut que nos disparaissions — nous et nos enfants — que la terre s’ouvre pour nous — Le reste, les petits événements éphémères ne sont qu’à la mesure de nos digestions troublées — avec intermèdes de cinéma ». Derrière l’habituel appel à la fin du monde, l’emphase de l’effondrement, se niche un philosémitisme à peine ironique. Céline eut sur la fin des années 1940 un admirateur juif américain ? Milton Hindus, qui vint le visiter au Danemark et avec qui il finit par se fâcher, mais qui prit d’abord sa défense et monta une pétition de soutien d’intellectuels aux Etats-Unis. Il lui écrivit en juin 1947 une lettre dont voici un extrait : « Tout à fait reconnaissant pour votre préface admirable. Glorieuse et combien courageuse et qui me fera un bien immense auprès du public non seulement américain mais de tous les pays ! […] Beaucoup d’adresse aussi ! Vous glissez à merveille sur ce terrible antisémitisme ! Hélas comment nous défendre ! C’est le grand point faible […] De toute façon il n’y a plus d’antisémitisme possible, concevable — L’antisémitisme est mort d’une façon bien simple, physique si j’ose dire… Il y a autant de commissaires du peuple juifs à Moscou que de banquiers juifs à New York — Le juif n’est pas seulement le père de la civilisation, mais de nos deux civilisations (par ce qu’elles valent) et qui se préparent à s’entretuer fameusement […] Il est temps que l’on mette un terme à l’antisémitisme par principe, par raison d’idiotie fondamentale, l’antisémitisme ne veut rien dire — on reviendra sans doute au racisme, mais plus tard et avec les juifs — et sans doute sous la direction des juifs, s’ils ne sont point trop aveulis, avilis, abrutis — ou trop décimés dans les guerres ».

Dès juillet 1946, il était rassuré sur ce dernier point et clamait à son avocat danois, Mikkelsen, son admiration pour Israël : « Les juifs font sauter les Anglais en Palestine, ils ont bien raison. Vive les Juifs ! Personne ne peut les remplacer. Plus je vais, plus je les respecte et les aime. […] La prochaine fois que je voudrai me sacrifier, je le ferai pour les Juifs » Toujours à Milton Hindus, il suggère quelques semaines plus tard, en août, de constituer un « comité international de Réconciliation des Juifs et des Aryens — pas de défense des Juifs ! mais de Réconciliation. (Au fond devant le péril jaune et noir nous sommes sur le même navire !) »Et ce n’est pas un argument apologétique, une simple manière de se faire bien voir d’Hindus.

Il écrit en effet à son ami Charles Deshayes : « « Et puis vraiment tout ceci est dépassé !… La question jaune et noire se pose et commande tout, écrase tout — et la question mécanique — le progrès matériel — l’énorme fornication d’Asie + l’hygiène + l’avion — emportent tout ». Voilà de quoi plaire tant à Netanyahu qu’à Zemmour.

En même temps il confie à Albert Paraz la mauvaise opinion qu’il a de Maurice Bardèche : « enfonceur de portes ouvertes, découvreur de lune, et au surplus périmé. Foutre tout cela est entendu, n’a plus aucune valeur actuelle ni surtout future ! Ce mec est un faux averti. Les problèmes de demain ne sont pas là (13 janvier 1949) ». Et : « Oh cette histoire Bardèche est grotesque, cabotine et périmée. Aussi sotte que les tragédies les équipages de chasse à courre… Les anachronismes enragés — C’est fini fini le temps est passé. C’est tout – Tous ces gens ne savent pas lire l’heure. Du moment où il était prouvé qu’il n’y avait pas de sens racial aryen — tout était dit. […] L’aryen, l’aryenne ne bandent que sur le nègre (à l’âme), le juif, le jaune, tout sauf l’aryen (…). Quand on travaille contre-nature – on va en prison ». Céline ressasse une haine dégoûtée de l’Europe vaincue, qu’il érige en seule base historique pensable de l’avenir. Il partage le sentiment de fin du Monde d’un Blanc au seuil de la décolonisation, balayé par un destin qui lui enlève à la fois son fardeau et sa puissance, vaticinant devant la ruée des peuples qu’il voit le submerger — c’est la déréliction d’un raciste pulvérisé. Cela rappelle Hugo à Guernesey, moins la santé. En politique, Céline lui ressemble d’ailleurs terriblement : une formidable trompette, d’admirables fulgurances admirables, un fond de gauche, bref, la tête embrouillée. (La fin au prochain numéro).

lundi 18 mars 2024

Céline, père de Zemmour et Soros : socialo-pacifiste dans Rivarol du 13 mars 2024 (partie I/III)

Céline, père de Zemmour et Soros I : socialo-pacifiste

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par

Hannibal _____________

Longtemps j’ai cru Céline antisémite sérieux. Certaines apparences m’inspiraient cette erreur. Plus que son oeuvre, sa vie, ses lettres, sa Deuxième Guerre mondiale. Un exemple : visitant l’exposition sur les juifs et la France en septembre 1941 au palais Berlitz, il proteste auprès de son organisateur, le capitaine Sézille, parce que ses pamphlets, Bagatelles pour un massacre et L’école des cadavres, ne s’y trouvent pas exposés. Pendant la guerre, il assiste à des déjeuners (celui de mars 1942 organisé par l’association des journalistes antijuifs pour le cinquantenaire de la Libre Parole d’Edouard Drumont) ou dîners, souvent en présence d’autorités allemandes, comme le 29 octobre 1942, où il tient à se présenter en « anti-juif de la première heure ». C’est la posture qu’il prend dans la trentaine de lettres politiques adressées en quatre ans à des journaux tels que Je suis partout ou le Pilori, où il pose en grand manitou de l’antisémitisme face aux convertis et ralliés de la onzième heure. Et en contempteur de Vichy, ses curés, ses trusts, sa risible révolution nationale, entièrement soumise au « roi juif ». Sans doute se fait-il plus rare dans la presse à partir de 1943, mais il maintient dans Le cri du peuple en mars de cette année-là son opinion sur Doriot : « C’est un homme. Il faut travailler, militer avec Doriot ». Il est encore plus net dans ses lettres privées. A son amie Karen Marie Jansen, il écrit le 29 juin 1941 : « J’espère que ces Russes et leurs juifs vont être écrasés » et à Ivan-M Sicard qu’il « aurait aimé partir avec Doriot là-bas ». Au directeur de la Gerbe, il écrit : « Vous allez me trouver maniaque, cher Châteaubriant, mais que de juiveries dans votre journal » ! A Lucien Rebatet, il préconise de demander aux “antisémites” leur « bulletin de naissance de 4 générations ». Motif : « Nulle clique plus noyautée de juifs et juivisants anxieux ». Dans sa conversation, il n’est pas moins clair. Il n’omet jamais de dire de Pierre Laval que c’est un « youpin typique », « nègre et juif ». Il est vrai qu’il a du juif une conception extensive puisqu’il soupçonne Racine (l’homme de Bérénice et d’Esther) de l’être, et qu’il traite un médecin communiste avec qui il s’est querellé de juif, alors qu’il ne l’est pas : le confrère lui intente un procès en diffamation, qu’il gagnera. Bien qu’il affiche souvent sa haine, réelle, des “Boches”, cette obsession le rapproche de leur Führer, comme il l’explique à L’Appel en décembre 1941 : « Au fond, il n’y a que le chancelier Hitler pour parler des juifs […] C’est le côté que l’on aime le moins, le seul au fond que l’on redoute, chez le chancelier Hitler, de toute évidence. C’est celui que j’aime le plus. Je l’écrivais déjà en 1937, sous Blum ». Dans une foule de textes publics ou privés datés de 1937 à 1944, il soulignera la nécessité du racisme (« tout le reste est diversion, babillage, escroquerie (genre AF) »). Témoin cette lettre au journaliste radical-socialiste et pacifiste Alain Laubreaux, avec qui il s’était brouillé : « Raison de race doit surpasser raison d’Etat. Aucune explication à fournir. C’est bien simple. Racisme fanatique total ou la mort ! Et quelle mort ! On nous attend ! Que l’esprit mangouste nous anime, nous enfièvre ! » L’image ne fait aucun doute. Le cobra royal, le roi juif, est l’ennemi mortel de la mangouste : un moment d’inattention et elle est morte, elle doit mettre toute son énergie à tuer pour survivre. 


Quand on gratte un peu, pourtant, les choses deviennent moins claires. Céline a dit à Robert Poulet, qui l’a consigné dans Mon ami Bardamu, qu’il se défiait de toute politique depuis que son père l’avait « étourdi de grands discours au moment de l’Affaire Dreyfus ». Il a expliqué à Emmanuel Berl que son « père ne vendait plus rien passage Choiseul […] alors il disait que c’était la faute aux jésuites et aux juifs. Crois-tu qu’il était con ». Ce sont des paroles, rapportées par d’autres. Ce père avait choisi un voisin juif, Abraham Lévy, pour déclarer à la mairie son fils Louis-Ferdinand. Et Céline n’a exprimé aucune opinion antisémite avant Bagatelles pour un massacre, ne s’inscrivant entre les deux guerres à aucun mouvement antisémite de près ou de loin. En 1933, il signait même un appel prenant la défense de trois Bulgares réfugiés en Allemagne depuis dix ans, qui avaient été arrêtés comme beaucoup d’« autres étrangers, israélites ou citoyens allemands réputés hostiles au nouveau régime ». Et quand le médecin juif Walter Strauss lui écrivit en 1938 pour lui dire qu’il quittait l’Allemagne à cause des persécutions nazies, il lui répondit : « Je viens de publier un livre abominablement antisémite, je vous l’envoie. Je suis ici l’ennemi n° 1 des juifs. Je sais combien vous êtes dévoué à l’oeuvre  palestinienne, la seule supportable de la part des Juifs à l’heure actuelle, mais il me semble que là aussi vous éprouvez quelques déconvenues ? Vous me direz tout cela. N’oubliez pas de me faire signe dès votre arrivée. La persécution aryenne existe aussi — J’ai été chassé, et dans quelles conditions infâmes ! de mon emploi au dispensaire de Clichy, où j’étais médecin depuis 12 ans, à la suite de mon livre. Le directeur est un juif lituanien — naturalisé  depuis 10 ans — Ichok, d’Ozok, Isaak et 12 médecins juifs se sont immédiatement installés. — Il y a en France vous le voyez un nazisme à l’envers ». Et Céline se considère comme un juif à l’envers, paria persécuté — thème après-guerre de nombreuses variations. Les choses deviendront encore moins claires alors. Dans une lettre adressée le 26 novembre 1949 du Danemark au ministre de la Justice, Daniel Mayer, juif, socialiste, membre de la Ligue des droits de l’homme, il essaie de « faire comprendre à la justice française qu’(il n’est) ni traître ni antisémite » afin que le parquet abandonne toute poursuite contre lui et qu’il puisse rentrer en France. Il y écrit notamment « je n’attendais rien moi d’Hitler », oubliant qu’il approuvait le Führer pour sa politique antijuive et sollicité de son administration un ausweis afin de passer au Danemark. Cela pourrait être un reniement de  façade visant à régler ses affaires judiciaires. Mais non. Céline est vraiment passé à autre chose. Il écrit à Jean-Gabriel Daragnès le 23 septembre 1949 : « Vive les juifs ! Vive les nègres ! Vive les papous ! Et vive la lune ! Moi je suis sur les gradins — Que les autres se déchirent étripent dilacèrent, entre-bouffent ! » En 1947, il écrivait, toujours du Danemark, à Ercole Pirazzoli, le beau-père de Lucette : « Pour revenir, il faut que j’entreprenne un long travail de raccommodage avec les juifs… cela est possible mais il faut que j’établisse les contacts politiques habiles et efficaces… Dénoncer l’antisémitisme… que l’antisémitisme n’a plus aujourd’hui aucun sens… ». Il se disait alors « pas fier » de la réédition de ses pamphlets pendant la guerre, qu’il mettait sur le compte de son éditeur, Denoël. Tout en soutenant que l’on exagérait la portée de ces livres d’humeur, il interdit de son vivant toute nouvelle réédition, et sa veuve maintint l’interdiction après sa mort. Selon Jean Hérold-Paquis, déjà quand il était à Sigmaringen pendant quelques mois de 1944 et 1945, « Céline, le dieu des antisémites […] le “prophète”, “l’évangile” […] désavouait l’auteur » de ses pamphlets. Ces livres, « il les méprisait, il les repoussait du pied ». Or ils n’en avaient pas moins été écrits et lus. Cela inspira à Pierre-Antoine Cousteau une ironie sévère : « Personne ne soupçonnait que Louis-Ferdinand Céline n’était PAS antisémite. On avait même tendance à le considérer — les gens sont si méchants ! — comme le pape de l’antisémitisme. Cette illusion était si répandue que lorsque sonna l’heure des catastrophes et des options, des tas de jeunes Français qui avaient lu Bagatelles pour un massacre et L’école des cadavres — mais qui les avaient mal lus, bien sûr — qui avaient eu la stupidité — le Maître Céline dirait : la  connerie de les prendre au sérieux, se trouvèrent automatiquement embarqués dans une aventure qui finit mal. Certains de ces jeunes imbéciles allèrent trépasser, vêtus de feldgrau, sur le front de l’Est. D’autres furent transformés en écumoires aux aubes mélodieuses de la Libération. D’autres que j’ai connus traînèrent dans les Maisons de Repos et de Rééducation de la République les plus belles années de leur vie. C’était bien fait pour eux. Ils avaient lu Céline avec un sens critique insuffisant, sans interpréter les textes, sans chercher la vérité entre les lignes ». Le pasteur Löchen, ami de Copenhague, assurait que Céline lui aurait confié au Danemark ses remords pour ce qu’étaient devenus ses lecteurs.


Quoi qu’il en soit, il s’est déclaré successivement antisémite et non antisémite : il semble utile, pour jauger sa responsabilité de polémiste et sa sincérité, de voir ce qu’il entendait par là. Autrement dit, pourquoi s’estil dit et voulu antisémite ? Premier point, on commence à savoir, même parmi les Conspiracy Watchers les plus obtus, que Bagatelles pour un massacre, publié en 1937, n’a pas pour objet de prôner le massacre des juifs, mais de mettre en garde la France et l’Europe contre la réédition du massacre de 1914-18 que Céline, lucide sur ce point,  voyait venir. C’était avant tout un soldat de la Grande Guerre, patriote, blessé, décoré, désabusé, accroché comme beaucoup d’autres, à gauche plus qu’à droite, à la paix quoi qu’il en coûte. Son pacifisme lui soufflait de s’entendre avec l’Allemagne ennemie, et lui inspire son antisémitisme, il l’écrit en public et en privé, cela n’est pas un argument tardivement inventé pour se dédouaner comme l’écrit un P.-A. Taguieff. A peine remis physiquement, le cavalier Destouches, républicain de progrès, condamne dans une lettre à Simone Saintu la guerre qui lui “répugne”, « régression pénible dans la marche au progrès ». C’est pourquoi il apprécie Henri Barbusse et son livre célèbre, Le feu. Le 13 février 1941, il posera cette question qu’il présente comme capitale : « Les juifs sont-ils responsables de la guerre ou non ? Répondez-nous donc noir sur blanc, chers écrivains acrobates ». Tel était l’argument principal de Bagatelles pour un massacre : ceux qui veulent la guerre, « c’est les Juifs de Londres, de Washington et de Moscou […] C’est “l’intelligence service”… C’est les descendants de Zaharoff. C’est pas d’autres intérêts ». Et chaque fois que le Gaulois regimbe, « on nous rappelle.. de haut lieu, brutalement, au garde-à-vous… Qu’on est de la viande d’abattoir […] Je veux pas faire la guerre pour Hitler, moi je le dis, mais je veux pas la faire contre lui, pour les Juifs… On a beau me balader à bloc, c’est bien les Juifs et eux seulement, qui nous poussent aux mitrailleuses ». L’effroi qu’il éprouve en tant que chair à canon aryenne s’est quintessencié en haine pure, toujours dans Bagatelles : « Poussant les choses à tout extrême, pas l’habitude de biaiser, je le dis tout franc, comme je le pense, je préfèrerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent. Hitler encore je pourrais le comprendre, tandis que Blum c’est inutile, ça sera toujours le pire ennemi, la haine à mort, absolue ». Alors, pour que la « guerre juive » n’arrive pas, il est impitoyable : « S’il faut un veau dans l’aventure, qu’on saigne les Juifs ! C’est mon avis ! Si je les paume avec leurs charades en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir jusqu’au dernier ».Cette fureur poétique convient mal au sujet, Céline s’en aperçut puisqu’il écrivit en 1947 à Albert Paraz : « J’en voulais aux juifs de nous lancer dans une guerre perdue d’avance. Je n’ai jamais désiré la mort du Juif ou des Juifs. Je voulais simplement qu’ils freinent leur hystérie et ne nous poussent pas à l’abattoir ». Dont acte. Mais cette espèce de regret confirme qu’il tenait toujours les juifs pour responsables de la guerre et que c’était le premier moteur de son antisémitisme. l Le deuxième fut son radicalisme de gauche, sa haine du capitalisme, des gros et des trusts. Son socialisme, même s’il n’aime pas le mot. Les classes sociales sont primordiales pour lui, il l’écrit à son pote Albert Milon en 1920 : « Il y a foutrement plus de différence entre un bourgeois français et un pauvre Gaulois qu’entre un riche français et un bourgeois teuton ». Cela le rend brutal, comme il l’explique à Claude Jamet en 1944 dans Germinal : « On ne renversera le communisme qu’en le dépassant, en en faisant plus. […] Contre le communisme, je ne vois rien que la Révolution, mais alors, là, pardon ! La vraie ! Surcommuniste ! […] L’égalitarisme ou la mort ! […] Fermeture de la Bourse définitive ! Nationalisation des banques, des mines, des assurances, de l’industrie, des grands magasins ! Kolkhozification de l’agriculture française à partir de tant d’hectares Et ça ira ! Mais oui, faut revenir à Gracchus Babeuf, Buonarroti. Les grands ancêtres ! La conjuration des égaux ! » Cette haine de l’argent se déverse sur les “gros” juifs ploutocrates. Il suffit de lire quelques épigraphes placées en tête de chapitres de Bagatelles : « Considérés comme nation, les Juifs sont par excellence les exploiteurs du travail des autres hommes » (Bakounine). Ou : « Le monde entier est gouverné par 300 israélites que je connais » (Walter Rathenau, industriel juif et ministre allemand assassiné entre les deux guerres par un commando où figurait notamment l’écrivain d’extrême droite antinazi Ernst Von Salomon). Et Céline développe, à propos de l’URSS et de ceux qui la décrivent après leur voyage. « Ils évitent l’essentiel, ils n’en parlent jamais du juif. Le Juif est tabou dans tous les livres qu’on nous présente […] La seule chose grave à l’heure actuelle, pour un grand homme, savant, écrivain, cinéaste, financier, industriel, politique (mais alors la chose gravissime) c’est de se mettre mal avec les Juifs .— Les Juifs sont nos maîtres — ici, làbas, en Russie, en Angleterre, partout ! […] Le Juif est le roi de l’or de la Banque et de  

la Justice… Par homme de paille ou carrément. Il possède tout… Presse… Théâtre… Radio… Chambre… Sénat… Police… » C’est pourquoi Vichy le dégoûte avec ses patrons « bien bondieusards, bien bourgeois, qui sont plus vaches que les youtres ». Il l’explique à Ivan-Maurice Sicard le 21 novembre 1941 dans l’Emancipation nationale : « Moi, je refuse de prendre le fric dans la poche des Juifs pour le mettre dans celle des bourgeois aryens dolichocéphales. Je ne marche pas, non et non : à bas les Juifs, à la porte les métèques. Bravo ! Archi bravo… Et puis après, et les autres, des fois plus dangereux que les Juifs, qu’est-ce qu’on en fait ? » Il m’intéresse moins de savoir si Céline eut raison de se dire antisémite puis d’affirmer ne plus l’être, que d’observer ce qu’il a mis derrière ces mots, pourquoi il l’a fait, et quelle descendance surprenante il a portée. 


Pour conclure cette première partie, les deux premières racines de l’antisémitisme de Céline (avec aussi, l’approbation de Barbarossa le rappelle, l’anti-communisme : on en observera d’autres dans la seconde partie de cette étude) se conjuguent dans un anti-capitalisme pacifiste de gauche, qui se cristallise à la fin de l’entre-deux-guerres, en 1937. Contrairement à ce qu’il a prétendu, Céline n’était pas un « antisémite de la première heure », mais la défaite l’a convaincu que ses pamphlets étaient prophétiques, il en a profité pour tirer de son antisémitisme une sorte d’autorité morale dans la presse parisienne — même s’il en refusa tout avantage matériel, bien sûr, et tout bénéfice politique auprès de l’armée d’occupation. S’il a pu être hitlérien, il resta toujours anti-allemand, on n’en tient jamais suffisamment compte.

vendredi 28 juin 2019

«on ne devient pas antisémite en lisant Céline, c’est idiot de penser cela.» Jean Paul Louis, éditeur de L'Année Céline

«la question de la réédition des pamphlets 
n’est pas primordiale...»
Dans un Télérama Hors-Série de légende… (juin 2011)

Jean Paul Louis édite L’Année Céline, qui recense toutes les publications consacrées à l’écrivain. Pour lui, la question de la réédition des pamphlets n’est pas primordiale ...

C’est à Tusson, en Charente, que sont installées, depuis leur création, en 1982, les éditions du Lérot. Plus précisément, c’est la mention «libraire-éditeur et imprimeur de campagne» que Jean Paul Louis a inscrite sur sa carte de visite. Car, en plus de l’activité d’édition, où Céline occupe une place importante, voire centrale, Le Lérot est aussi une entreprise d’imprimerie en offset, spécialisée dans la fabrication de livres et doublée d’un atelier de brochage. Jean Paul Louis est par ailleurs auteur d’une thèse sur la correspondance de Céline, coresponsable avec Henri Godard de l’édition des Lettres de l’écrivain en Pléiade et de sa correspondance avec Marie Canavaggia (Lettres à Marie Canavaggia,1936-1960, éd. Gallimard).

Les éditions du Lérot ont-elles été créées autour de Céline, pour éditer Céline?
Quand ont été créées les éditions du Lérot, je travaillais déjà avec Henri Godard, qui a dirigé ma thèse, sur l’édition de la correspondance de Céline. Mais à ce moment-là et durant les premières années d’existence, Céline n’est pas particulièrement présent au catalogue. Quand on crée une maison d’édition, on ne sait pas précisément où on va, ça ne se passe pas comme ça, le catalogue évolue au fil du temps. La maison d’édition a commencé à publier les actes des colloques de la Société d’études céliniennes, tous
les deux ans. Mais c’est vraiment à partir de 1990 que le projet célinien a pris de l’ampleur. Avec la création de L’Année Céline, qui est une idée d’Henri Godard. Il s’agit d’un périodique annuel qui recense les travaux et les études consacrés à Céline — un vrai besoin, dans le cas d’un écrivain de son importance. Depuis vingt et un ans, la forme de L’Année Céline a peu évolué. Elle se présente comme un volume de 200 à 350 pages, en trois parties. La première rassemble des textes de Céline retrouvés au cours de l’année, essentiellement des lettres qui surgissent lors de ventes aux enchères ou de dispersion de collections privées. La deuxième partie est documentaire, elle rassemble des études autour de faits. Enfin, une troisième partie, plus universitaire, recense les travaux consacrés à l’écrivain et en donne des extraits. À quoi s’ajoute une bibliographie, afin de faire chaque année le point sur ce qui se publie. À côté de cela, nous avons publié également de petits volumes de textes de ou sur Céline, comme le volume de Préfaces et dédicaces (1987), le recueil 31, cité d’Antin (1988) ou l’attachant Céline de mes souvenirs, de Serge Perrault (1992). Et des études très fouillées comme le Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, d’Alice Kaplan, la thèse de Michaël Ferrier Céline et la chanson ou celle de Régis Tettamanzi sur Céline et «l’esthétique de l’outrance». Je publie ces ouvrages très spécialisés parce que je sais que personne d’autre ne le fera. Ce sont des volumes tirés à 500 exemplaires. Étant imprimeur, maîtrisant l’impression et le brochage, je peux revenir à des procédés techniques d’autrefois pour faire vraiment le nombre d’exemplaires que je souhaite.


Ce regard que vous posez sur les publications consacrées à Céline et l’intérêt que suscitent vos propres publications auprès du public vous permettent-ils d’estimer année après année la vigueur de l’actualité de Céline?
Cette année, on observe une inflation considérable de publications, liée au cinquantenaire de la mort de Céline. On observe toujours de tels pics quand il y a un référent événementiel. Quant à la progression ou non du lectorat de Céline, je ne sais pas. Mais je remarque que, dans mes fichiers de clients fidèles de L’Année Céline, il y a régulièrement de nouveaux inscrits, et des personnes qui se manifestent et veulent l’intégralité de la collection. Chaque volume est tiré entre 500 et 600 exemplaires, et je m’arrange pour que la série soit toujours entièrement disponible. C’est important, essentiel même, cette disponibilité des anciens volumes, quand on est, comme c’est le cas, lancé dans une entreprise éditoriale de longue haleine. Ce qui est certain, c’est qu’il existe une relève parmi les jeunes chercheurs. Je pense notamment au plus doué d’entre eux, Gaël Richard, qui a publié au Lérot le volume de documents commentés Le Procès de Céline, 1944-1951, paru en 2010.



Faut-il ou non rééditer les pamphlets de Céline? Quelle est votre position?
La question ne me paraît pas primordiale. En tant que lecteur de Céline, ce sont des textes que je relis rarement. Je trouve que Céline est bon dans l’invective courte, pas du tout dans la parole pamphlétaire construite. L’École des cadavres est certainement le plus mauvais livre qu’il ait écrit, et on ne peut que regretter qu’il ait abandonné Casse-pipe pour produire ce volume de circonstance. L’ensemble est stylistiquement faible, voire médiocre, sauf la fin de Bagatelles et certains passages des Beaux Draps. Que les pamphlets soient réédités ou pas, quelle importance? Rien n’est plus simple que se les procurer aujourd’hui, en achetant des éditions pirates sur Internet ou des éditions d’époque chez des libraires d’ancien: ce sont des livres très courants, étant donné leurs tirages importants. En même temps, si on les rééditait, je ne vois pas non plus où serait le problème. Le risque de contagion antisémite? Mais l’antisémitisme n’est pas contagieux, et on ne devient pas antisémite en lisant Céline, c’est idiot de penser cela.

www.dulerotediteur.fr
Propos recueillis par Nathalie Crom 
Photos : Benoît Linero pour Télérama