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samedi 6 mars 2021

La Bretagne de Louis-Ferdinand Céline de Gaël Richard

«Depuis Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard, dont les premiers travaux datent de 1975, aucun historien ne s'était sérieusement intéressé à cet auteur.»

Jean-Paul Louis à propos de La Bretagne de Céline de Gaël Richard    dans Le Télégramme du 4 août 2013

De ses origines familiales à la fin de sa vie, la Bretagne a joué un rôle affectif important pour l'écrivain Louis-Ferdinand Céline (1894-1961). L'éditeur Jean-Paul Louis, évoque l'enquête menée par l'historien Gaël Richard.

Comment Gaël Richard a-t-il abordé le destin breton de Céline ?

J'apprécie sa manière de raisonner, de chercher et de faire parler lettres, préfaces, textes médicaux, archives administratives ou familiales, toutes ces « broutilles » qui peuvent être significatives. Depuis Jean-Pierre Dauphin et Henri Godard, dont les premiers travaux datent de 1975, aucun historien ne s'était sérieusement intéressé à cet auteur. Nous avons fait le choix de la chronologie. Le début est consacré aux origines bretonnes de celui qui, dans une lettre de 1945, avait déclaré « Je ne suis qu'un Breton de Paris ». Il est né à Courbevoie, en 1894, mais son père s'était marié à une dénommée Guillou. Un autre ancêtre est passé par le Morbihan. Gaël Richard ausculte cette filiation bretonne. 

L'année 1918 est un de ces moments de vérité...

Oui, cette année-là, la mission Rockefeller, dont Céline fait partie, a conduit un groupe franco-américain, médecins et non médecins, en Bretagne pour informer sur la tuberculose. Le périple débute en Ille-et-Vilaine. Durant l'été, la mission arpente le Finistère et passe par Douarnenez, Concarneau, Quimper ou, encore, Pont-Croix. En août, elle reste deux semaines à Brest et on a retrouvé tous les lieux des conférences. Le détail de cette mission n'avait jamais été établi de manière aussi complète. 

Rennes est-elle à part ?

Rennes est un point de départ essentiel. Louis Destouches, futur Céline, y rencontre le professeur Athanase Follet, bourgeois rennais qui l'aide à passer ses examens de médecine et dont il épousera la fille, Edith. C'est à Rennes qu'il devient père et écrivain, puisqu'il écrit là ses premiers textes, dont sa thèse sur Semmelweiss. 

Céline à bord d'Enez Glaz de Mahé à Saint-Malo en 1936

Que représentait la Bretagne pour l'auteur ?

Elle symbolise ce que l'on ressent de plus fort au contact de la terre et de la mer. Elle n'a pas d'incidence sur son écriture, mais sur son état d'esprit, oui. À certains moments de la guerre, elle a été un refuge, Saint-Malo notamment. Elle fut aussi une terre d'amitié, avec l'artiste Henri Mahé, de Camaret. Céline est allé en Angleterre, aux États-Unis, en Russie mais, après Paris, il n'a jamais eu une relation aussi constante qu'avec la Bretagne. Un an avant sa mort, il rêvait encore d'y retourner. 

L'ouvrage distingue-t-il Bretagne réelle et Bretagne rêvée ?

Il y a, chez lui, une mythification de la Bretagne, mais la relation qu'il entretient avec la région et ses hommes ne le conduira pas, par exemple, à épouser la cause des mouvements séparatistes. Même si l'on sait que Céline a rencontré des dirigeants du Parti national breton, ce que Gaël Richard détaille, dont Olier Mordrel. Après guerre, il dit volontiers « Je suis Celte ». Sans qu'on sache ce que cela signifie pour lui, car il brouille les pistes. C'est le même qui, à un interlocuteur, déclarait : « Je vois que vous êtes Breton, comme moi, donc pas très malin. » 

Votre livre a-t-il tout dit ?

Non, évidemment. Il n'a pas été possible, par exemple, d'inventorier toutes les archives municipales. De même, du côté de la famille de sa fille Colette - décédée le 9 mai 2011, à Lannilis -, des documents restent inconnus. Mais nous publions beaucoup d'inédits, comme ces lettres à Georges Desse, proche d'Augustin Morvan, ou le fac-similé de son inscription en médecine. 

La Bretagne de Louis-Ferdinand Céline de Gaël Richard, 600 pages, éditions du Lérot (www.editionsdulerot.fr). (ÉPUISÉ)

vendredi 28 juin 2019

«on ne devient pas antisémite en lisant Céline, c’est idiot de penser cela.» Jean Paul Louis, éditeur de L'Année Céline

«la question de la réédition des pamphlets 
n’est pas primordiale...»
Dans un Télérama Hors-Série de légende… (juin 2011)

Jean Paul Louis édite L’Année Céline, qui recense toutes les publications consacrées à l’écrivain. Pour lui, la question de la réédition des pamphlets n’est pas primordiale ...

C’est à Tusson, en Charente, que sont installées, depuis leur création, en 1982, les éditions du Lérot. Plus précisément, c’est la mention «libraire-éditeur et imprimeur de campagne» que Jean Paul Louis a inscrite sur sa carte de visite. Car, en plus de l’activité d’édition, où Céline occupe une place importante, voire centrale, Le Lérot est aussi une entreprise d’imprimerie en offset, spécialisée dans la fabrication de livres et doublée d’un atelier de brochage. Jean Paul Louis est par ailleurs auteur d’une thèse sur la correspondance de Céline, coresponsable avec Henri Godard de l’édition des Lettres de l’écrivain en Pléiade et de sa correspondance avec Marie Canavaggia (Lettres à Marie Canavaggia,1936-1960, éd. Gallimard).

Les éditions du Lérot ont-elles été créées autour de Céline, pour éditer Céline?
Quand ont été créées les éditions du Lérot, je travaillais déjà avec Henri Godard, qui a dirigé ma thèse, sur l’édition de la correspondance de Céline. Mais à ce moment-là et durant les premières années d’existence, Céline n’est pas particulièrement présent au catalogue. Quand on crée une maison d’édition, on ne sait pas précisément où on va, ça ne se passe pas comme ça, le catalogue évolue au fil du temps. La maison d’édition a commencé à publier les actes des colloques de la Société d’études céliniennes, tous
les deux ans. Mais c’est vraiment à partir de 1990 que le projet célinien a pris de l’ampleur. Avec la création de L’Année Céline, qui est une idée d’Henri Godard. Il s’agit d’un périodique annuel qui recense les travaux et les études consacrés à Céline — un vrai besoin, dans le cas d’un écrivain de son importance. Depuis vingt et un ans, la forme de L’Année Céline a peu évolué. Elle se présente comme un volume de 200 à 350 pages, en trois parties. La première rassemble des textes de Céline retrouvés au cours de l’année, essentiellement des lettres qui surgissent lors de ventes aux enchères ou de dispersion de collections privées. La deuxième partie est documentaire, elle rassemble des études autour de faits. Enfin, une troisième partie, plus universitaire, recense les travaux consacrés à l’écrivain et en donne des extraits. À quoi s’ajoute une bibliographie, afin de faire chaque année le point sur ce qui se publie. À côté de cela, nous avons publié également de petits volumes de textes de ou sur Céline, comme le volume de Préfaces et dédicaces (1987), le recueil 31, cité d’Antin (1988) ou l’attachant Céline de mes souvenirs, de Serge Perrault (1992). Et des études très fouillées comme le Relevé des sources et citations dans Bagatelles pour un massacre, d’Alice Kaplan, la thèse de Michaël Ferrier Céline et la chanson ou celle de Régis Tettamanzi sur Céline et «l’esthétique de l’outrance». Je publie ces ouvrages très spécialisés parce que je sais que personne d’autre ne le fera. Ce sont des volumes tirés à 500 exemplaires. Étant imprimeur, maîtrisant l’impression et le brochage, je peux revenir à des procédés techniques d’autrefois pour faire vraiment le nombre d’exemplaires que je souhaite.


Ce regard que vous posez sur les publications consacrées à Céline et l’intérêt que suscitent vos propres publications auprès du public vous permettent-ils d’estimer année après année la vigueur de l’actualité de Céline?
Cette année, on observe une inflation considérable de publications, liée au cinquantenaire de la mort de Céline. On observe toujours de tels pics quand il y a un référent événementiel. Quant à la progression ou non du lectorat de Céline, je ne sais pas. Mais je remarque que, dans mes fichiers de clients fidèles de L’Année Céline, il y a régulièrement de nouveaux inscrits, et des personnes qui se manifestent et veulent l’intégralité de la collection. Chaque volume est tiré entre 500 et 600 exemplaires, et je m’arrange pour que la série soit toujours entièrement disponible. C’est important, essentiel même, cette disponibilité des anciens volumes, quand on est, comme c’est le cas, lancé dans une entreprise éditoriale de longue haleine. Ce qui est certain, c’est qu’il existe une relève parmi les jeunes chercheurs. Je pense notamment au plus doué d’entre eux, Gaël Richard, qui a publié au Lérot le volume de documents commentés Le Procès de Céline, 1944-1951, paru en 2010.



Faut-il ou non rééditer les pamphlets de Céline? Quelle est votre position?
La question ne me paraît pas primordiale. En tant que lecteur de Céline, ce sont des textes que je relis rarement. Je trouve que Céline est bon dans l’invective courte, pas du tout dans la parole pamphlétaire construite. L’École des cadavres est certainement le plus mauvais livre qu’il ait écrit, et on ne peut que regretter qu’il ait abandonné Casse-pipe pour produire ce volume de circonstance. L’ensemble est stylistiquement faible, voire médiocre, sauf la fin de Bagatelles et certains passages des Beaux Draps. Que les pamphlets soient réédités ou pas, quelle importance? Rien n’est plus simple que se les procurer aujourd’hui, en achetant des éditions pirates sur Internet ou des éditions d’époque chez des libraires d’ancien: ce sont des livres très courants, étant donné leurs tirages importants. En même temps, si on les rééditait, je ne vois pas non plus où serait le problème. Le risque de contagion antisémite? Mais l’antisémitisme n’est pas contagieux, et on ne devient pas antisémite en lisant Céline, c’est idiot de penser cela.

www.dulerotediteur.fr
Propos recueillis par Nathalie Crom 
Photos : Benoît Linero pour Télérama

vendredi 15 septembre 2017

Céline dans le Journal de Michel Leiris commenté par Jean-Paul Louis

Céline dans le Journal de Michel Leiris commenté par Jean-Paul Louis, 

extrait de : Le Lérot rêveur n°56 novembre 1992

« Cette latrine » (Baudelaire à propos de George Sand.)

Dans le Journal qu'il a tenu pendant 67 ans, Michel Leiris ne cite qu'une seule fois Céline, alors qu'il a déjà lui-même 77 ans. C'est le moment qu'il choisit pour coucher cette liste de justice :
« Salauds de génie :
Daniel De Foe (pamphlétaire à gages),
Alfred de Vigny (indicateur de police selon Guillemin [sic]J,
Richard Wagner (raciste),
Louis-Ferdinand Céline (antisémite). »



Vingt ans plus tôt, en 1957, Miçhel Leiris déprimé savant et désoeuvré artiste se suicidait aux médicaments. En 1932, il faisait un long voyage en Afrique. En 1937, juillet, il note: «Psychose de guerre: d'abord, la peur qu'il y ait la guerre; puis, l'Idée qu'il y aura nécessairement la guerre. A dater de ce moment, l'on peut souhaiter qu'elle vienne tout de suite. » 
Et le 13 décembre, il dresse l'ironique «palmarès de ma génération» (d'anciens surréalos, suicidés ou fous). Dans sa vie, il se passe encore qu'en juin 1945, Simone de Beauvoir s'étant bourré la gueule au cours d'un cocktail chez Gallimard, il lui « tient le front pour l'aider à vomir». En 1961, il accepte après quelques coquetteries de se faire interviewer pour L'Express, par Madeleine Chapsal.
Je me demande ce que Michel Leiris a pu lire, ingérer et transformer (tel est le métier littéraire) de Céline pour en arriver à cette unique mention d'un écrivain qui lui est si supérieur. A noter la volonté sans doute inconsciente de nuire, l'insinuation menaçante, lourde et sournoise, du rapprochement opéré: «pamphlétaire à gages» qui inaugure la liste ne devrait-il pas aussi s'appliquer à Céline, qui la clôt ?C'était du reste le pauvre argument de Sartre, à une époque où Leiris était très proche des Temps modernes.
La confection de la liste, qui prétend s'étonner de l'alliage possible de deux valeurs aussi incertaines, n 'existe que pour montrer que son auteur ne saurait y être inscrit. Elle ne peut cependant avoir réel début ni fin. La forme est à la fois ouverte et fermement structurée, avec le martellement des parenthèses à la suite de chaque nom comme tiré d'un paquet de cartes - très vieux souvenir à rapprocher: la reproduction dans les livres d'histoire de France, des feuilles de vote des députés de 1792, dont chaque nom ou presque est sombrement suivi de la mention « la mort» - et fait conclure provisoirement à l'esprit d'un pion méthodique et retors. 
C'est pourtant plus compliqué. Après avoir eu une aventure avec une Martiniquaise, Michel Leiris s'avoue à moitié que c'était seulement pour se taper une négresse. Mince alors d'ethnologue! Il est tourmenté par le « racisme ». Mais sa répulsion (la seule véritable qu'il se connaisse) n'est pas si clairement établie. S'il est attiré par la différence, et notamment par la race noire, il ajoute qu'il a une « espèce d'éloignement» pour la jaune. Il se trouve une « sorte de raciste retourné ». A ce genre de formules, on comprend que son Journal a été écrit, non pour être publié, mais comme s'il pouvait arriver qu'il le fût.
Et la race animale ? Le 6 août 1946, il assiste à une « corrida très émouvante», à Bayonne. L'adorateur du cornu pratique le glissement de genre pour caractériser un taureau laid et sans valeur: « une espèce de grande vilaine vache roussâtre »
Michel Leiris, son Journal en témoigne, a conservé du surréalisme l'art de la juxtaposition des phrases, ou des morceaux de discours qui se mangent la queue, et celui de raconter ses rêves nocturnes de manière impressionnante. Mais le grand style ? Tout le monde n'est pas Céline, pour déconner de racisme à plein poumon, ni Baudelaire pour cracher le fiel d'une misogynie renversante.
J.P.L.

Michel Leiris, JournaI 1922-1989, Gallimard, 1992, 960 p.