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lundi 18 mars 2019

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), pataphysicien.

Je ne sais pas vous, mais moi je n’aurais jamais associé Céline à la pataphysique… même si je suis sensible à l’humour sous-jacent de beaucoup de ses textes !
Tombé sur une carte postale de P. J. Dunbar* sobrement intitulée Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), pataphysicien – et présentant l'auteur portant la Grande Gidouille blanche du président par intérim perpétuel du conseil suprême du collège de pataphysique… 
Je me suis penché sur cette étrange mise en relation de Louis-Ferdinand Céline avec Alfred Jarry et son Père Ubu.

* Carte postale publiée en série limitée (ici numérotée 202/500)
sous les auspices du Total’s Club traditionnel (!!??!?)  

Céline, Voyage au bout de la nuit :

«La pataphysique, c'est l'Infini mis à la portée des pastiches.»

À ma grande surprise, plusieurs textes mettent en relation les deux mondes.
Ainsi dans Universalis.fr, on peut lire : 
"Ce texte de Valéry constitue en son entier une des plus pertinentes expressions théoriques de la ’pataphysique:
«Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas? [...] Les mythes sont les âmes de nos actions et de nos amours. Nous ne pouvons agir qu’en nous mouvant vers un fantôme. Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.»
On conçoit mieux maintenant que d’Épicure à Jarry les pataphysiciens (qu’on préfère appeler patacesseurs), sans être légion, ont été de quelque poids puisqu’on peut nommer, en abrégeant, Lucrèce, Lucien de Samosate, Zénon d’Élée, Béroalde de Verville, Rabelais, Cyrano de Bergerac, Cervantès, Swift, Lichtenberg, Marcel Schwob, Lewis Carroll; ou, contemporains de Jarry, Jules Verne et Erik Satie; ou venant après lui, Arthur Cravan, les Pieds Nickelés, Raymond Roussel, Marcel Duchamp, Julien Torma, Louis-Ferdinand Céline, les Marx Brothers, Borges."


Bardamu, héros célinien peint par Gen Paul
Certains notent que dans le calendrier pataphysique d’Alfred Jarry, la Saint-Bardamu est le cinquième jour
du mois d’Absolu.


Très tôt – dans Comœdia du mercredi 5 août 1936 –, Fernand Lot (1902-1986,
auteur d'une plaquette sur Alfred Jarry) imaginait un échange cinglant entre Ubu et Bardamu sur l'inutilité de la littérature…



Dans les Dossiers Acenonetes du Collège
de 'pataphysique
, le 
No 16 du 22 phalle 88, soit le 1er septembre 1961…
ayant pour thème le Centenaire de la découverte du pôle Nord par le capitaine Hatteras… 
offre à son sommaire 
Hommage vernien par les TT.SS. Paul-Émile Victor (dessins), Dubuffet (texte et dessins), Jean Ferry, Raymond Queneau (texte et dessins), Eugène Ionesco. Étude très neuve de Henri Robillot sur l’électricité vernienne... 
Et de Latis sur L.-F. Céline, de F. Laloux sur Un œuf au plat, de Caradec sur la Norme Vian (document inédit de Boris Vian).

C'est la seul évocation de Céline dans cette collection…

Ailleurs, c'est par le truchement du Nihilisme que le rapprochement entre Céline et Jarry se fait.
«La cinquième forme de nihilisme ou façon de réagir à la perte des illusions est de transformer l’annihilation en investissement culturel. Les penseurs, historiens, artistes vont s’emparer de la question du nihilisme et d’aucuns considèrent cette démarche comme une véritable, sinon la plus pure, forme de nihilisme. Ainsi se répand dans l’Europe de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles un nihilisme culturel. Les écrivains, souvent qualifiés d’antimodernes, sont légion à peindre l’univers nihiliste de leur temps, de Flaubert à Cioran, de Musil à Broch et Kafka, en passant par Jarry, Céline ou Camus, sans oublier, bien sûr, Tourgueniev et Dostoïevski. (La violence nihiliste par Robert C. Colin Dans Topique 2007/2 n° 99) 
C'est ainsi qu'ils apparaissent de concert sur la  couverture de ce Magazine littéraire 279 de juillet-août 1990.



vendredi 8 mars 2019

Céline : Au début était l’émotion. Entretien inédit de mars 1955 réalisée par Robert Sadoul pour la Radio Suisse-Romande

Cet entretien — présenté comme inédit dans le Magazine littéraire 280 de septembre 1990 —, a été redécouvert par Gérard Valbert de la Radio Suisse-Romande. Il s'agit d'une interview de mars 1955 réalisée par Robert Sadoul.

C'était la première fois que Céline parlait à la radio ; c'était aussi sa première intervention après son retour du Danemark, elle coïncidait absolument avec la publication d'Entretiens avec le professeur Y. « J’ai compris  illico presto, et d'un ! avant tout ! que «jouer le jeu», c'était passer à la radio… toutes affaires cessantes !… d'aller y bafouiller ! tant pis ! n'importe quoi !… mais d'y faire épeler son nom cent fois ! mille fois !… que vous soyez le "savon grosses bulles"; ou le "rasoir sans lames Gatouillat"… ou "l'écrivain génial Illisy" !… la même sauce ! le même procédé ! et sitôt sorti du micro vous vous faites filmer ! en détail ! filmer votre petite enfance, votre puberté, votre âge mûr, vos moindres avatars…»
Céline y mis à l'épreuve des idées et des formules qu'il peaufinera dans ses entretiens ultérieurs… de l'invention du bouton de col à bascule au style émotif en passant par le crawl qui détrône la brasse… 

La toute première interview radiophonique de CÉLINE qui s'entretient avec Robert Sadoul pour la Radio Suisse-Romande en mars 1955. Un échange qui sera publié en 1990 dans le Magazine Littéraire n°280. Le texte est reproduit intégralement dans les "Cahiers Céline 7, Céline et l'actualité littéraire 1933-1961".
https://www.youtube.com/watch?v=wQOUB8Hnmig














jeudi 16 mars 2017

Bagatelles pour un pensum par Pierre Assouline

Louis-Ferdinand Céline : Bagatelles pour un pensum
Pierre Assouline dans Le Magazine littéraire avril 2017


Encore Céline ? Encore... À croire qu'on n'en finira jamais avec lui. 
Sauf que, cette fois, c'est autant de l'homme et de l'oeuvre qu'il s'agit que de l'immense cohorte de ses fidèles lecteurs, confondus pour les besoins de la cause en autant de céliniens, célinologues, célinomanes, célinolâtres (heureusement qu'il ne signait pas Destouches !).


La cause, c'est celle de Pierre-André Taguieff et d'Annick Duraffour, deux universitaires qui ont consacré énormément de temps, d'effort, d'énergie à effectuer des recherches sur un homme qu'ils vomissent et sur une oeuvre qui les indiffère ; une telle attitude, qui n'est pas si courante en histoire littéraire, relève d'une psychologie qui nous échappe. Leur projet s'inscrit en gros caractères sur la couverture de leur pavé, moins dans le titre, Céline, la race, le Juif que dans le sous-titre, Légende littéraire et vérité historique.

Tant de mépris pour la littérature

Ainsi, dans la France de 2017, il se trouve encore des chercheurs réputés pour prétendre détenir « la vérité historique » sur un sujet. C'est qu'ils ont vraiment pris au sérieux toutes ses élucubrations, ses délires, ses inventions. C'est qu'ils ont vraiment tout vérifié. Une telle naïveté ne donne déjà pas envie d'y aller voir, car leur démonstration est épaisse d'un bon millier de pages. On y va tout de même, et dès la page 42, dans les dernières lignes de la préface, on lit cette énormité doublée d'une ânerie : « On ne saurait considérer que l'écrivain, parce qu'on lui reconnaît du "génie", a toujours raison. Il n'a pas non plus tous les droits, à commencer par celui de mentir. » Comme si les lecteurs de Céline lui donnaient raison ! Comme si un romancier n'était pas fondamentalement gouverné par le mensonge ! En revanche, s'il y a une chose que des essayistes n'ont pas le droit de nous imposer, c'est un pavé aussi indigeste, confus, bavard et in fine illisible. On s'interroge sur ce que la littérature a bien pu leur faire pour qu'ils manifestent ainsi tant de mépris à son endroit.

Leur postulat est clairement affiché : ils ne se demandent pas, contrairement aux pékins que nous sommes, comment l'admirable auteur du Voyage au bout de la nuit a pu écrire ses appels au meurtre, mais plutôt comment l'ordurier pamphlétaire a pu écrire Voyage au bout de la nuit. Armés de cette idée à proprement parler renversante, ils ont épluché tout ce qui a été publié sur le sujet afin de prouver que Louis-Ferdinand Destouches était un être vénal, que les Allemands l'avaient payé, qu'il était au courant de l'existence des chambres à gaz et qu'il mouchardait à tour de bras (il est vrai qu'il a même dénoncé Racine et le pape), mais ils n'avancent guère de preuve.

Salaud, Céline ? Oui, il aurait même mérité le titre de président à vie du Racisme Club de France. Cynique, misanthrope, arriviste, inhumain, égoïste, opportuniste tout autant, et alors ? Lui au moins n'a pas attendu l'Occupation pour cracher son venin antisémite. Dès les années 1930 on savait à quoi s'en tenir avec lui, mais cela n'enlève rien au génie de l'auteur de Mort à crédit et à sa capacité à dynamiter la langue française dans la lignée d'un Rabelais.

Ils ont voulu « démythologiser » Céline. Peine perdue : son oeuvre n'en continuera pas moins à être des rares qui dominent le XXe siècle littéraire. On n'a rien à faire de cette brique d'archivistes tant le jugement par lequel elle entend condamner un écrivain n'est animé que par la morale, sinon la moraline. De là à faire autant de salauds des céliniens, il n'y a qu'un pas. Accusés de complaisance, ils passent pour des négationnistes, ou peu s'en faut. Un comble lorsqu'on sait que Taguieff et Duraffour n'ont rien exhumé d'autre que les documents déjà publiés par les célinologues, seule leur interprétation tranche. Disons qu'ils sont les premiers à les découvrir pour la deuxième fois. Bagatelles pour un pensum ! Nous revient alors ce soupir de Céline : « Dieu qu'ils étaient lourds !... »

CÉLINE, LA RACE, LE JUIF
, Annick Duraffour, Pierre-André Taguieff, éd. Fayard, 1182 p.