Affichage des articles dont le libellé est Antis-Céline. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Antis-Céline. Afficher tous les articles

dimanche 25 janvier 2026

Lettre à Patrick Lepetit sur Voyage au bout de l’abject (2017) par Max Vincent, mars 2021

Lettre à Patrick Lepetit sur Voyage au bout de l’abject (2017) 

par Max Vincent, mars 2021

  

Libertaire et proche du surréalisme je n’en suis pas moins en désaccord avec Voyage au bout de l’abject. Néanmoins ma réponse au contenu de votre livre ne saurait épuiser les questions qui se posent à tout lecteur soucieux d’enfoncer, plus que vous ne le faites avec Céline, le clou de la responsabilité de l’écrivain ou de l’artiste. 



Le coin des anti-Céline, bien encadré dans ma bibliothèque
consacrée à notre auteur... 

             Vous dites avoir (vous aussi) beaucoup aimé Céline avant de lire les écrits «censurés» qui vous en ont «définitivement détourné». Je ne sais pas s’il s’agit d’un argument rhétorique destiné à rendre encore plus ignoble l’ignominie de ces pamphlets antisémites, ou de votre vérité. Ce n’est pas la mienne puisque la lecture (non exhaustive) de ces pamphlets après celle des romans (exhaustive elle) ne m’a pas détourné de l’oeuvre proprement romanesque de Céline, relue récemment. J’ajoute que je séparais autant que faire se peut, comme la majorité de ses lecteurs, l’homme et le romancier. Ce que je nuancerais quelque peu aujourd’hui. Mais je reviens à votre propos, reproduit en quatrième de couverture. S’il faut vous prendre au pied de la lettre, permettez-moi de m’interroger sur des revirements du type « je brûle ce que j’ai adoré ». N’est-ce pas une façon d’exorciser cette fâcheuse et coupable inclination jadis pour Céline ? N’entre-t-il pas de la mauvaise conscience et du ressentiment ? Et puis chacun connaît aujourd’hui le contenu de ces pamphlets, indéfendable assurément, même sans les avoir lus.

  Ceci posé, parlons-en. Vous consacrez à ces pamphlets antisémites (je laisse de côté l’aspect « anti-maçon » qui me paraît secondaire dans le cas présent) une très large place, disproportionnée par rapport à celle des romans. Vous « sauvez » dans une certaine mesure Voyage au bout de la nuit ; quasiment rien sur Mort à crédit, Guignol’s band, Féérie pour une autre fois ; un peu plus sur la trilogie allemande, mais en termes négatifs. Vous semblez ignorez une bonne partie de la Correspondance de Céline si j’en crois quelques lacunes dans votre démonstration. Pour revenir aux pamphlets je précise que je suis favorable à leur réédition. D’abord par principe, contre toute censure. Ensuite en subordonnant ce principe à l’obligation suivante. La re-publication de ces trois pamphlets nécessite la présence d’une substantielle préface, et plus encore d’un appareil critique permettant de vérifier que Céline a ramassé à l’époque tout ce que trainait et se tramait en matière d’antisémitisme : la différence étant qu’il réécrivait ce « corpus » en célinien. 

  Vous vous interrogez sur les « raisons profondes qui ont poussé Céline à manifester un antisémitisme qui n’apparaît pas dans Voyage au bout de la nuit ». L’indication de sa rupture avec Elisabeth Graig n’est pas suffisante : elle traduit plus par une tendance de l’écrivain vers davantage de pessimisme à l’égard de l’espèce humaine que les prolégomènes de cet antisémitisme. Il faut l’expliquer par l’accueil mitigé (critique et public) de Mort à crédit. Ce dépit et ce ressentiment Céline l’exprime dans une lettre d’octobre 1937 à Marie Cavanaggia. L’échec même relatif de Mort à crédit (livre plus ambitieux pour lui que Voyage au bout de la nuit, ce à quoi je souscris) le mortifie à ce point qu’il déclare « être en guerre contre tous. Comme tous furent solidaires pour essayer de me réduire ». Sauf que dans cette lettre, plus loin, la responsabilité de tout ce qui ne va pas dans le monde se rapporte à un groupe ethnique bien défini. La « guerre contre tous » du début du courrier sonne alors étrangement. C’est à cette époque que Céline entreprend la rédaction de Bagatelles pour un massacre.

  Il faut en venir à la question du statut de ces pamphlets antisémites. Il convient de bien les séparer des romans pour éviter toute confusion ou toute mésinterprétation. Font-ils partie de l’oeuvre célinienne ? Oui, et même davantage selon vous. C’est vouloir l’appréhender par le petit bout de la lorgnette. Vous semblez avoir perdu de vue que c’est parce que Céline a écrit l’une des oeuvres romanesques parmi les plus lues et les plus commentées du XXe siècle que ces pamphlets lui sont d’autant plus reprochés. En ce qui  concerne ce statut je vous répondrai oui et non. Tout d’abord, il m’est difficile de prendre véritablement au sérieux ces pamphlets : c’est trop gros dirais-je (absurde, infondé, invraisemblable, excessif, grotesque, burlesque, délirant surtout). Moins certes si l’on se réfère à d’autres pages, celles où Céline joue avec le lecteur, le prenant à témoin de ses outrances. Oui par contre si l’on replace la publication des deux premiers pamphlets dans la France de la fin des années trente. Ces pamphlets ont trouvé de nombreux lecteurs (même si tous ne les prenaient pas au sérieux, à l’instar d’un André Gide). Il y avait un contexte favorable à la diffusion de ce genre de libelle dont Céline a bénéficié. J’ajoute que ces pamphlets ont été écrits plus rapidement que les romans. Ce qui renvoie à la question de l’investissement littéraire chez Céline, redoublé d’un souci formel (même exprimé sur un mode vindicatif, besogneux, ou utilitaire) auquel les trois pamphlets ne peuvent prétendre.

  Pour revenir à l’antisémitisme vous ne reprenez pas en compte une donnée qui, il est vrai, n’apparaît que dans la correspondance de l’écrivain. D’ailleurs, fait étonnant, les céliniens mêmes (que je sache) ne s’y réfèrent pas. Cette donnée m’apparaît pourtant essentielle pour poursuivre cette discussion sur le statut des pamphlets. Au sujet de l’antisémitisme Céline va sensiblement évoluer après ses seize mois de détention au Danemark (je remarque au passage que vous minimisez ce qu’a pu endurer l’écrivain durant ces longs mois d’emprisonnement). Céline sort très ébranlé de cette période de détention. Il faut s’arrêter sur la lettre adressée le 30 mars 1947 à Antonio Zulonga. Céline y expose pour la première fois le point de vue qu’il soutiendra durant son exil danois. J’insiste sur la personnalité du destinataire, un vieux complice envers qui Céline n’avait pas lieu de se montrer complaisant, calculateur ou duplice. En substance Céline y défend des positions philosémites qu’il réitèrera ensuite à plusieurs de ses correspondants. Ce ne sont plus les Juifs qu’il conchie, mais les Aryens en des termes non moins orduriers. Céline compte alors sur Milton Hindus pour écrire un traité sur la question, afin de « liquider l’antisémitisme mais d’une façon intelligente - pas uniquement systématique délirante apologie du Juif, ce qui est autant imbécile que l’antisémitisme systématique ». J’en déduis qu’il n’y a pas plus lieu de douter ici des « convictions » anti-antisémites de Céline qu’il n’y avait matière à s’interroger sur les « convictions » antisémites de l’écrivain dans les pamphlets d’avant guerre et les lettres adressées aux journaux durant l’Occupation. Prendre au sérieux, ici son antisémitisme, là son philosémitisme, ou penser que tous les deux s’avèrent délirants revient au même. Soutenir que le seul Céline des pamphlets doit être pris en considération, et donc que son philosémitisme de l’exil danois n’est qu’une ruse, ou une échappatoire pour se racheter à bon compte, c’est ne pas comprendre le fonctionnement psychique et intellectuel d’un personnage complexe et contradictoire comme Céline. Ce dernier n’a nullement instrumentalisé Milton Hindus comme vous le prétendez. Celui-ci, avant d’entrer en relation avec Céline, avait pris l’initiative de défendre l’écrivain alors emprisonné. Céline avait été informé par son avocat danois des efforts et de l’action de l’intellectuel juif américain en sa faveur. Tous deux se fâchèrent ensuite. Mais ce qui s’ensuivit je le raconterais d’une façon différente de la votre. Même chose pour Albert Paraz dont Le gala des vaches allait au-delà de ce que pouvait en attendre son ami Céline. Là c’est Paraz à qui l’on pourrait reprocher ce dont vous accusez Céline. 

  Deux mots sur ce que vous appelez « la totale réhabilitation de Céline ». Franchement ! C’est bien le contraire qui se produit actuellement. Ce que l’on pourrait à la limite relever en terme de « réhabilitation » remonte au derniers tiers du XXe siècle, et semble à vous lire se limiter au seul Sollers. C’est peu, voire très peu. Après la parution de l’ouvrage de Durafour et Taguieff, Le Monde consacrait deux pleines pages louangeuses où il était précisé que Céline, la race, les Juifs réglait définitivement le cas Céline. D’ailleurs vous abondez dans ce sens. Alors, que demander de plus ? Pierre Assouline a certes émis un avis critique envers ce livre mais dans l’espace public il paraît bien seul. Et puis vous utilisez cet argument, cette pseudo réhabilitation, pour avancer que celle-ci ferait « objectivement le jeu de l’extrême droite ». Céline cheval de bataille de l’extrême droite ! D’où tenez vous cela ? Notre écrivain paraît bien étranger à l’extrême droite aujourd’hui. Celle-ci va rechercher ses références dans des domaines bien différents, la littérature n’y a pas grand chose à voir. Vous exhumez Brasillach mais cet écrivain nous renvoie à une tout autre époque. Je vous rappelle que l’extrême droite (à l’exception du seul Léon Daudet) n’avait nullement apprécié Voyage au bout de la nuit. Et encore moins Mort à crédit, qu’elle considérait pornographique (comme les communistes d’ailleurs). Elle ne s’est intéressée à Céline qu’à partir de la publication de Bagatelles pour un massacre. 

  Jusqu’à présent mon désaccord se rapportait principalement à votre volonté de désigner les pamphlets céliniens comme étant le coeur de l’oeuvre de l’écrivain. Ce désaccord devient plus patent quand vous écrivez au sujet de Céline : « Il serait plus juste (…) de le considérer comme l’idéologue qui préconise (c’est vous qui soulignez) le meurtre de masse ». Vous vous trompez de cible : Céline n’est pas Drieu, ni Brasillach, ni Combelle, ni Bonnard, ni A. de Chateaubriand, ni Rebatet, etc., qui eurent des responsabilités durant l’Occupation, ne serait-ce que d’un point de vue journalistique. Sans parler, facteur plus décisif, des fonctions officielles que certains d’entre eux exercèrent à l’initiative de Vichy  ou du pouvoir nazi. Assimiler Céline à un idéologue relève d’un total contre-sens. Ce qui n’enlève rien, faut-il le redire, au caractère ignoble des pamphlets, de lettres publiées durant l’Occupation, ou de certains comportements. Avec Céline nous sommes dans un autre registre. D’abord existe-t-il une pensée Céline ? On y trouve des éructations, des invectives, du ressentiment, des affirmations à l’emporte-pièce, des propos délirants, de la verve soit, mais de pensée point. Ensuite Céline n’a pas à proprement parler écrit dans la presse collaborationniste. Il s’adressait à celle-ci par la voie épistolaire. Ce qui ne peut être confondu avec l’attitude d’un journaliste stipendié écrivant des articles dans la ligne de ce journal. Céline, d’une manière obsessionnelle presque, se voulait indépendant, libre d’écrire ce qu’il voulait, en dehors de la tutelle d’un directeur de journal ou d’un bailleur de fond. Après Stalingrad il s’est abstenu d’écrire des lettres aux journaux. D’ailleurs il se consacrait principalement à la rédaction de Guignol’s band. Cette défection, ou cet opportunisme si l’on veut ne correspond guère à ce que l’on pourrait attendre d’un idéologue. 

  Enfin, contrairement à ce que vous suggérez, ni Vichy ni les Allemands n’envisageaient de mettre Céline à la tête du Commissariat aux affaires juives, ni même de lui confier la moindre responsabilité (que l’intéressé d’ailleurs ne pouvait que refuser). Bien au contraire. Ne disait-on pas dans certains milieux collaborationnistes que les outrances de Céline desservaient la cause de l’antisémitisme. L’écrivain se révélait par trop imprévisible, pour ne pas dire irresponsable en la matière. Vous citez un propos de Céline favorable à la création de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme. Vous auriez pu ajouter que quelques mois plus tard, dans une lettre à L’Appel, Céline considérait que la Légion « est entièrement juive comme le reste ». Ce qui n’a pas besoin d’être commenté.

  Sinon vous reprenez ici ou là les thèses de Michel Bounan, celles de L’art de Céline et son temps. J’y ai principalement répondu dans l’une des parties de Lire Debord, un texte mis en ligne sur le site L’herbe entre les pavés en mars 2016. Cette contribution est indirectement une réponse à ce que vous écrivez dans plusieurs pages de votre livre. Vous souscrivez à ce qu’écrit Michel Bounan alors que j’estime avoir prouvé dans le détail que Bounan falsifiait certains faits, et en éludaient d’autres pour mieux accuser Céline.

  Votre ouvrage fait également l’impasse sur une analyse de l’épuration dans la France de l’après guerre, pourtant utile et nécessaire pour ce qui concerne notre écrivain. Pas plus que vous n’évoquez le traitement spécial dont Céline bénéficia à partir de l’automne 1945 dans le camp stalinien. Vous relevez il est vrai « qu’Aragon ne s’est pas trompé sur tout ». Ce qui pourrait expliquer votre « mansuétude » envers ceux qui dans les lendemains de la Libération tirèrent à boulets rouges sur Louis-Ferdinand Céline (mais également sur André Breton lors de son retour en France). 

  Voyage au pays de l’abject illustre une position morale que l’on pourrait résumer par : « Un salaud ne peut écrire que des saloperies ». Vous vous focalisez sur les pamphlets (qui sont certes ignobles mais tout autant délirants) pour implicitement porter le discrédit sur l’oeuvre romanesque de l’écrivain (excepté peut-être Voyage au bout de la nuit). Vous semblez avoir perçu l’écueil (se situer sur un plan moral) puisque dans un second temps vous vous efforcez de camper Céline en idéologue. Les limites de cette lettre recoupent celles de votre livre. Tout ouvrage sur Céline, même critique, devrait s’interroger depuis ce cas particulier sur la notion de responsabilité dans la littérature (et l’art plus généralement). Ceci pour ne pas rester cantonné sur un terrain où la « bien pensance » prend trop souvent le dessus sur toute analyse un tant soit peu complexe des rapports que les intellectuels, mais plus encore les écrivains et les artistes entretiennent avec la société (ou que la société entretient avec eux). Et à ce compte, à condition de « tout mettre sur la table », de ne pas reconstruire un écrivain depuis des préjugés moraux, Céline n’est pas le plus « responsable » de ceux-ci.


LETTRE À PATRICK LEPETIT SUR VOYAGE AU BOUT DE L’ABJECT (2017)

Max Vincent mars 2021

http://lherbentrelespaves.fr/index.php?post/2021/03/15/Tentative-d-objectivation-du-cas-Louis-Ferdinand-Céline

  

lundi 26 décembre 2022

L'entrée Céline du Dictionnaire égoïste de la littérature française de Dantzig

Charles Dantzig a fait de sa haine de l'auteur des pamphlets 
une carte de visite, il en parle en “vain” dans son Dictionnaire égoïste 
de la littérature française, et s’étale largement à l'entrée Céline, accumulant les chromos et les gros mots… Il y a la tout pour plaire à la doxa bienpensante !

CELINE (Louis-Ferdinand) : 

Le 7 avril 2000, au carrefour de l'Odéon, un clochard à demi-ivre entra dans l'autobus 96. Titubant, il s'avança vers le fond. Le bus roulait. Soudain :

— Et toi ?... Tu l'as vue, ta tête ?... Plaie mondiale !...

Avant de rapporter ses dires, je me suis demandé quelle serait la manière la plus exacte : et c'est celle de Céline. Céline est un vociférateur inventif. Dans le bus, prenant soin de ne pas regarder le clochard, tout le monde souriait. Cela m'a fait comprendre la popularité de cet écrivain. Elle tient à l'originalité de ses expressions et à la banalité de son ton. Une petite musique, selon l'insupportable expression qu'il a inventée dans un entretien à L'Express du 14 juin 1957 : air de chanteur des rues bouffeur de bourgeois, bagout de bonimenteur de la Chapelle, gouaille d'Aristide Bruant engueulant ses clients dans les cabarets de Montmartre.

Céline a le style même du chauffeur de taxi - il écrit à coups de klaxon

Quelle notion un étranger, qui n'a pas dans l'oreille ce bruit de fond parigot, peut-il se faire de Céline ? Probablement, comme aux Etats-Unis ou en Angleterre où il est peu connu et, dans les librairies, rangé avec la cult literature pour adolescents, le considérera-t-il comme une curiosité, un petit truc bizarre, un auteur pour fanzines. Ce n'est pas aberrant, mais tout de même, Céline est plus mainstream. Comment vous le faire sentir, touristes ? Prenez un taxi. Céline, c'est ce chauffeur mal embouché qui rage contre les nègres et peste contre les juifs. Visez-moi ce connard !... T'avances, eh, pédale !... Flic de mes deux !... Pauvre France !... Céline a le style même du chauffeur de taxi - il écrit à coups de klaxon.

À ses débuts, c'était un écrivain naturaliste. Le Voyage au bout de la nuit est bon comme un kouglof : 75 grammes de raisins de Corinthe dans un kilo de matière. Entre ses excellentes scènes, comme celle de l'enrôlement, nous mâchons de la pâte. Le livre exprime un sentiment déplaisant, la lâcheté. Une lâcheté mauvaise, amère et hautaine, qui fait de son personnage Bardamu un Tartarin inversé, un Déroulède des pantoufles. Cela suinte des pages comme une obsession et ronge la prose de Céline. Elle le mènera à ses pamphlets. Que dis-je ? Il y est déjà. Au roman suivant, sa comédie est en place : « Mais je ne suis pas Zizi, métèque, ni Franc-maçon, ni Normalien, je ne sais pas me faire valoir, je baise trop, j'ai pas la bonne réputation... » (Mort à crédit). Il ajoute la flatterie de la gaudriole française à l'habileté de la plainte qui le met du côté des petits. Ne lui demandez pourtant pas de pitié à leur endroit ; il veut le privilège de la mouise pour lui seul. Il vit dans le fantasme. 

Geignardise et vantardise sont les mamelles de Céline

Obtenant le prix Renaudot, vendant des centaines de milliers d'exemplaires, flatté, commenté, il se dit mal aimé, il voit du complot, il le souhaite ; tout pour faire résonner son moi. Avec un sans-gêne publicitaire qu'il ne perdra jamais, il écrit des choses comme : « Il lisait le "Voyage" celui-là... », raccourcissant le titre comme si le livre se berçait déjà dans la familiarité de l'inconscient collectif. Ah, il ne faut pas avoir beaucoup de fierté pour être égocentrique ! C'est le charlatanisme bien français des Hugo, des Chateaubriand, des Voltaire, des Montherlant, qu'il assaisonne d'un jus de ressentiment. Geignardise et vantardise sont les mamelles de Céline.

Ce n'est pas un romancier, mais un chroniqueur qui imagine avec humour : « Ma mère était pas cuisinière, elle faisait tout de même une ratatouille. Quand c'était pas "panade aux œufs" c'était sûrement "macaroni". Aucune pitié » (Mort à crédit). On se dit : voilà du bon, ne l'excitons pas en lui parlant, comme le clochard du bus. Dans le même livre, la tirade du comédien Courtial révèle son talent pour l'injure :

— Ferdinand ! qu'il m'interpelle ! Comment? c'est toi qui me parles ainsi ! A moi ? Toi, Ferdinand ? Arrête ! Juste Ciel et de grâce ! Pitié ! Appelle-moi ce que tu voudras ! Menteur ! Boa ! Vampire ! Engelure !

mais dure, hélas, une page. Comme Rabelais, Céline ne sait pas s'arrêter. La différence est que Rabelais ne pense pas bassement. Quand il dit merde, c'est joyeux, enfantin, amical ; quand c'est Céline, c'est amer, adolescent, mal digéré. (Il a d'ailleurs une passion pour la comparaison digestive.) 

Ces livres, qui paraissent écrits par un ivrogne

« Les Anglais, c'est drôle quand même comme dégaine, c'est mi-curé, mi-garçonnet... Ils sortent jamais de l'équivoque... Ils s'enculent plutôt... » On dirait de l'Édith Cresson. Grands dieux, Édith Cresson !... Vous vous rappelez, ce Premier ministre qui traita les Anglais de pédés et les Japonais de fourmis ?... D'un peuple l'autre, Céline passe aux pamphlets antisémites ; Bagatelles pour un massacre, L'Ecole des cadavres. Ces livres, qui paraissent écrits par un ivrogne, sont le type même de l'écrit de convaincu. Aucune réflexion. Jappement perpétuel. Ça ne l'a pas lassé, de jouer toujours la même rengaine sur son orgue de Barbarie, et quand je dis barbarie... ? Dans un régime tel qu'il le rêvait, Céline aurait été mis en prison. La IIIe République qu'il haïssait lui donnait toute licence de la calomnier. La France entre les deux guerres a connu une liberté d'expression inédite depuis 1790-92, et ne l'a pas revue depuis. Tout pouvait s'écrire, sur n'importe quel ton. Et le hurlement et le dégueulage généralisés n'étaient rien par rapport au nihilisme des idéologies. La bonde était ouverte. Et l'Europe y a survécu ! Dans quel état, il faut dire : notre conscience en est encore bancale. Céline est le pendant de Stavisky (je ne dis pas la conséquence) : des faiseurs talentueux, et cupides, dans un régime faible. La démocratie qu'il hait engendre le démagogue qu'il est. Et cet homme fait pour écrire des poèmes baroques et des romans à la Scarron se perd dans le délire de ses difformes idées bondissant sur leur caillou comme Ezéchiel ou Zébulon.

Avec une impudence inouïe, Céline hulule au malheur

Pendant la guerre, il publie un nouveau pamphlet, Les Beaux Draps. On pourrait se dire : l'Allemagne a gagné, les juifs sont persécutés, il est content, mais non, il faut qu'il donne son avis, son hystérique avis. Persécutez davantage ! Et, lorsque vient son tour de répondre de ses appels au meurtre, que tout est foutu, il a un coup de génie : il s'invente un moi bouffon et irresponsable. Moi, pamphlétaire ? Allons ! je déconnais ! Pigez rien à la rigolade ! jamais été pour les idées, moi, mais pour la musique ! Et il écrit un roman soudainement détaché, un rien, une fantaisie (fort bourrative, car sa musique n'est pas moins péremptoire que feu ses idées), Guignol's Band. Le titre révèle ce que sera le reste de sa vie : un cirque. Céline a deviné qu'il lui fallait jouer une comédie pour être sauvé, et transformer sa défaite biographique en victoire littéraire. C'est la trilogie persécutée, D'un château l'autre, Nord, Rigodon, auxquels on peut ajouter Féerie pour une autre fois et Normance. Se réfugiant en Allemagne avec les restes du pétainisme et de la collaboration, il en fait un récit pétardier et transforme le château de Sigmaringen en scène d'une opérette d'Offenbach orchestrée par Méphisto. Deuxième acte, il s'enfuit au Danemark à travers une Allemagne bombardée dans une mise en scène devenue expressionniste, puis, troisième acte, quelques mois de prison lui permettent de se donner le premier rôle. Céline avait expérimenté que la hâblerie paie. Il avait crié qu'il était un génie, un peuple pressé l'avait cru. Il cria qu'il était persécuté, on oublia qu'il avait été du côté des persécuteurs. Sa façon d'écrire s'exagère, et c'est une façon de ne pas s'expliquer. Il tape sur les casseroles pour qu'on oublie le sifflement de sa faute. Comme quoi il existe une franchise qui est de l'hypocrisie. Avec une impudence inouïe, Céline hulule au malheur, alors que l'Europe fume des bonnes manières de ses amis allemands et que ses confrères collaborateurs sont fusillés. On ne peut pas dire que l'honneur, s'il est l'acceptation de la responsabilité, ait étouffé Céline.

Charles Dantzig


samedi 5 juin 2021

Pour l'amour de Céline par Gabriel Matzneff (un titre et un texte plus qu'ambigus)

 Trouvé dans une relique de poche – Voyage au bout de la nuit – un article de journal (lequel ? Mystère !) dans lequel Matzneff avoue que les livres de Céline lui « tombent des mains ».


Pour l’amour de Céline !?!! un titre d'article plus qu’ambigu !!??!

Pour l’amour de Céline

Par Gabriel Matzneff


Cette semaine, je voulais écrire un bel article sur l’amour : chaque mois de mars, j’écris un article sur l’amour, c’est la règle. Le malheur a fait que j’ai acheté Le Nouvel observateur, le fameux hebdomadaire de gauche, et que j’y ai lu, sous la plume de Louis-Ferdinand Céline, l’écrivain de gauche bien connu, cette phrase définitive : « L’amour n’est pas un propos d’homme. C’est une formule niaise de gonzesse ».

Étant moi-même un parfait homme de gauche, c’est-à-dire bête et discipliné, je pense toujours ce qu’on me commande de penser. La mort dans l’âme, j’ai donc rengainé mon article, peu soucieux d’imiter ces niais et ces gonzesses qui s’appellent Virgile, Racine, Proust… Grâce à Dieu, nous avons Louis-Ferdinand pour nous dire sur quoi il est licite d’écrire. 


«lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.»


Soyons sérieux. Je rends hommage à la ténacité de Dominique de Roux, qui se promène en Europe à la recherche de textes inédits de Céline, mais j’attire son attention sur les dangers du posthumat. Si l’on admire un écrivain, et si l’on veut faire partager cette admiration, il ne faut pas publier de lui n’importe quoi. Ce n’est pas parce que la Correspondance de Flaubert est un merveilleux chef-d’œuvre que l’on peut recommencer ce petit jeu avec tout le monde. Il y a certaines sottises qu’il est préférable de ne pas jeter en pâture à la postérité : lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.


«ses livres me tombent des mains»


Cela dit, j’avoue que Céline est pour moi une impossibilité. Plusieurs de mes amis étant ses admirateurs passionnés, j’ai essayé à diverses reprises de le lire, mais j’ai dû à chaque fois y renoncer : ses livres me tombent des mains. Cette cascade de hoquets et de trépignements, cette incroyable ponctuation, tout cela fatigue l’œil, lasse l’attention et très vite exaspère : après trente pages, je suis mûr pour le cachet d’aspirine et la compresse d’eau fraîche sur le front.

Célinien, ne bondissez pas : je ne nie pas le talent de votre grand homme. Simplement, pour ce qui me regarde, je déclare forfait. Et même si je vous accorde que Céline est un génie, vous devez à votre tour, m’accorder que ce qui n’a rien de génial, c’est la portée d’épigones qu’il a mis bas. Céline a rendu un mauvais service à la littérature en donnant à une foultitude de médiocres le sentiment que pour être écrivain il suffit de baisser culotte sur une feuille de papier. L’auteur du Voyage est peut-être le grand prosateur qu’un Blondin et qu’un Nimier tenaient pour un maître, il n’en est pas moins l’alibi de tous ceux qui croient pouvoir dissimuler leur manque de don littéraire, leur absence de style et de pensée, sous le fumier informe des balbutiements et des éructations.

Céline n’est pas un imposteur, mais c’est en partie grâce à lui qu’a commencé le règne de l’imposture qui, depuis une trentaine d’années, subjugue les lettres françaises. Un règne de l’imposture qui est aussi celui de la tristesse et de la laideur. Il est temps pour nous de secouer ce joug, d’ouvrir grand les fenêtres et de laisser entrer dans nos vies et dans nos livres le soleil et la joie. Vive Montaigne ! Vive Stendhal ! Et, n’en déplaise à ce pauvre Céline, vive l’amour ! G. M.



Matzneff n’est pas Céline


Céline, l’antisémite primé

J’aime quand on brandit Céline comme argument:

Mais le Renaudot qui vient d’être attribué а Matzneff n’a rien а voir. Il récompense un livre, un essai, qui contient des passages odieux sur la pédophilie.

Le Renaudot remis а Céline en 1932 pour Voyage au Bout de la Nuit ne couronnait pas un essai antisémite. Mais un roman, qui ne l’était pas. Et aucun doute n’existait sur l’idéologie de Céline, qui a été condamné par la justice française.

Par ailleurs, mais c’est un autre problème, Céline est indispensable а la littérature française. Gabriel Matzneff ne l’est pas.


Charlotte Pudlowski — 19 novembre 2013 Slate.fr

 

mardi 8 janvier 2019

Deux lettres ouvertes à Louis-Ferdinand Céline par Léon Paquot-Pierret Léon (1939-1941

Lettres à l’antisémite impénitent

Ces deux lettres ouvertes — intitulées à Louis-Ferdinand Céline antisémite impénitent (sur L'École des cadavres) datée de 1939 et à Louis-Ferdinand Céline sur Les Beaux draps datée de juin 1941 —, ont été publiée par La Lanterne (Liège) en 1946 dans le recueil La Verge et la palme Critique épistolaire (2e série) écrite par Léon Paquot-Pierret. *

* Écrivain belge (Flèches au coeur en 1934, L'Athlète désespéré en 1935, Le Bonheur des Autres en 1938) et critique spécialiste de Corneille et La Bruyère.


Ce sont deux textes un peu lourdingues dont le seul but est de condamner l'antisémitisme de Céline, non pas sur le fond — Certains passages, à l'aune de la bien-pensance dominante feraient classer l'auteur dans le camp des ignominieux—, mais sur son caractère excessif !
Par ses remarques "anecdotiques", ce Léon semble n’avoir absolument rien compris à Céline… tout est dans cette phrase, chipée à la lettre sur L’École des cadavres : «Il faudra bien convenir désormais que vous avez la mémoire diablement obsédé par l' "… exécrable Juif, l'opprobre des humains," proféré par Aman, dans sa douleur délirante, à l'acte III de l’Esther de Racine.»


Quant à la critique littéraire dont on aurait pu attendre plus de la part de ce grand spécialiste des "classiques", elle se résume à des remarques sur la grossièreté dans le texte célinien… Et il doit s’en référer aux aveux même du Maître pour gagner un peu en consistance : «Je pourrais, confessez-vous, devenir aussi, moi, un styliste véritable, un académique pertinent. C'est une affaire de travail, une application de mois… peut-être d'années… On arrive à tout… Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané… après une dure carrière de "dur dans les durs", pour rebrousser maintenant chemin et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles!… Impossible!…»

à Louis-Ferdinand Céline antisémite impénitent 
(sur L'École des cadavres) lettre ouverte datée de 1939 





à Louis-Ferdinand Céline sur Les Beaux draps 
lettre ouverte datée de juin 1941