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jeudi 11 février 2021

Quand la droite le détestait - L'affaire Céline (Le Charivari n° 2 Août-septembre 1957)

L’affaire Céline 

Fondé le 1er décembre 1832 par Charles Philipon, Le Charivari fut le plus grand des journaux satiriques français. Il disparut en 1937. 

Repris en 1957 par Noël Jacquemart qui en assure la rédaction en chef avec le concours du caricaturiste Pierre Pinatel. Proche de l'extrême droite, anti-gaulliste, poursuivi pour offense au chef de l'État, le journal abrite des plumes de droite comme Paul Dehème et nombre d'autres dont les signatures fleurent bon le pseudo post-épuration. 

Dans ce numéro 2 du Charivari de 1957, c'est Judex qui règle son compte à Louis-Ferdinand Céline… 

« Il ne faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils paient toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu’ils deviennent otages. » Bagatelles pour un Massacre.                                   M. Louis-Ferdinand CELlNE, dont L'Express a recueilli les propos, sera sans doute convaincu en regardant cette photographie que ses incantations ont porté leurs fruits ?(Soldats allemands contraints par les Alliés, après la guerre, à déterrer les Juifs assassinés dans les chambres à gaz.)

Quand la droite ne l'aimait pas… L’affaire Céline 

 
- Oh! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat. 
Louis-Ferdinand Céline « Le Voyage au bout de la Nuit » (sic).

Il y a une affaire Céline. Une affaire plutôt mince qui n'intéresse guère - mais là furieusement - que la maffia des gens de lettres. Et aussi, beaucoup plus vaguement, quelques originaux qui n'ont pas encore tout à fait achevé d'oublier qu'il s'est passé des choses aux environs de l'an 40. Mais si limitée dans sa portée et dans ses conséquences que soit cette tempête dans un verre d'eau (bourbeuse), elle vaut bien, après tout, les histoires de serpents de mer par quoi les journalistes s'efforçaient jadis de combler les failles de l'actualité estivale. 

Normance et Féérie pour une autre fois étaient tellement ratés qu'ils décourageaient la discussion

Le fait matériel, c'est la rentrée de Céline. La véritable rentrée. Car Céline était physiquement rentré en France depuis plus d'une demi-douzaine d'années. Et il était déjà rentré dans les lettres avec la publication de Normance et de Féérie pour une autre fois. Mais ça ne comptait pas. Le retour dans la mère patrie s'était fait sans éclat et les deux bouquins sus-cités étaient tellement ratés qu'ils décourageaient la discussion.
Cette fois-ci, c'est beaucoup plus sérieux. Ça fait du bruit, énormément de bruit. D'un château l'autre déplace autant de vent qu'un quelconque «best-seller» de Mademoiselle Sagan. Mieux: ce torrentiel amas d'éructations et de points de suspension crée un scandale («Heureux celui par qui le scandale éclate!»} et déclenche au coin du bois sacré et dans les salles de rédaction une sorte de petite guerre civile de poche, avec des Capulets célinards et des Montaigus anti-Bardamu tout prêts à s'entrelarder de leurs pointes Bic.
Pourquoi? Tout simplement parce que Céline n'emprunte pas pour cette rentrée-là la porte par où il était sorti. Il était sorti, dans un vacarme d'apocalypse, par la porte de Je Suis Partout, hebdo fasciste et collabo. Il rentre par la porte de L'Express, hebdo progressiste et résistant. On serait déconcerté à moins. On l'est bien plus encore lorsqu'on examine le prétexte de cette rentrée, le bouquin de choc qui donne une substance à ce numéro de cirque.

« Enfin on sait tout sur les salauds de Sigmaringen ! »

Dans ses livres de l'immédiate avant-guerre et de l'occupation, Céline submergeait de sa scatologie les bêtes noires de la droite. Aujourd'hui, le Mohican du Bas-Meudon déverse aux pieds des gens du Système les scalps des Vichyssois en déroute. Comme disait avec ravissement un des principaux rédacteurs du Canard Enchaîné : « Enfin on sait tout sur les salauds de Sigmaringen ! » Il va de soi, par contre, que ceux qui ne tiennent pas à priori les réfugiés de Sigmaringen pour des salauds sont choqués. Et choqués, également, les gens qui, bien qu'adversaires de la collaboration, estiment que Céline, embarqué précisément sur la même galère, n'était guère qualifié pour déballer ce linge putride. D'autres enfin qui évoluèrent jadis dans les mêmes eaux politiques que Céline nient tout simplement la forfaiture et le reniement.

« Donc, tous les Juifs en première ligne ! Pas de billevesées, pas d'estouffades !... Aucun privilège admis !... » 
(Louis-Ferdinand CELINE L'École des Cadavres)
Ils n'ont eu, on le voit, pour une part grâce à M. CELINE, aucun privilège!
« Moi, je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. Pourquoi pas ? Il a rien dit contré les Bretons, contre les Flamands... Rien du tout... Il a dit seulement sur les Juifs. Il les aime pas les Juifs... Moi non plus ... » (Louis-Ferdinand CELINE - Bagatelles pour un Massacre.)

Ces positions contradictoires s'assortissent chez ceux qui les ont adoptées d'une extrême vivacité de ton. Céline est un phénomène littéraire - et surtout un phénomène humain - qui décourage l'objectivité. Tout de suite, les épithètes s'enflent et s'aiguisent. Au sein du même journal - à Rivarol par exemple - il arrive qu'on soit violemment contre et violemment pour. Si P.-A. Cousteau s'y indigne 
(« M. Céline, écrit-il, rallie le fumier (doré) du Système ») par contre Robert Poulet s'y extasie: « Une extraordinaire hardiesse de pensée et d'expression… des vérités comme aucune oreille française n'en a encore entendues depuis dix ans ... le troisième (bouquin) qui ait chance de défier les siècles. »

« On comprend que Céline ait été collaborateur et qu'il se soit ainsi obstiné. Pour fleurir, il lui faut beaucoup de fumier. » Demain

Partout ailleurs, on parle de Céline avec la même passion. Et comme il serait fastidieux de multiplier les citations des critiques, disons qu'en gros l'opération «rentrée» aboutit à ce résultat déconcertant: Céline n'est pas adopté (ou adopté avec des mines dégoûtées) par les gens dont il sollicite la sympathie. Et il n'est pas récusé non plus (ou très exceptionnelle­ment) par les anciens amis qu'il vient de lâcher tumultueusement.
En l'accueillant sous ses sunlights (quatre grandes pages d'interview et deux pages de «bonnes feuilles»), L'Express ne renonce pas au plaisir d'engueuler l'enfant prodigue (d'habitude, pourtant, dans ces cas-là, on tue le veau gras) et de l'accuser tout à la fois de vénalité et de bassesse morale: « L.-F. Céline a parlé devant nous » pour que Gallimard me donne une avance. « Les réponses - ou plutôt son monologue - éclairent crûment les mécanismes mentaux de ceux qui, à son image, ont choisi de mépriser l'homme. » Un autre journal de gauche, Demain, qui se divertit fort des révélations de D'un château l'autre sur les fuyards de Sigmaringen, conclut ainsi: « On comprend que Céline ait été collaborateur et qu'il se soit ainsi obstiné. Pour fleurir, il lui faut beaucoup de fumier. » 
Et Le Droit de Vivre de M. Bernard Lecache déclare tout net que « cela n'excuse rien, cela ne peut rien faire oublier, ni l'ignominie de l'individu ni le mal énorme qu'il a volontairement commis ».
Dans l'autre camp, par contre, après un bref moment de désarroi, et si l'on excepte quelques intransigeants comme P.-A. Cousteau, on semble s'être fait une raison. Céline lâche. Mais on ne lâche pas Céline. Défense de l'Occident du fasciste Maurice Bardèche couvre de fleurs l'interviewé de L'Express et M. Lucien Rebatet (qui, de toute évidence, devait avoir, ce jour-là, égaré ses lunettes) écrit péremptoirement dans Dimanche Matin : « Dans le monologue de Céline, je cherche le reniement. Je ne le vois pas. » C'est aussi l'avis de M. Robert Poulet: « On n'y découvre pas un atome de reniement. »

Le Voyage au bout de la Nuit, livre volcanique, éructant tout à la fois de fulgurantes beautés et d'insurpassables obscénités

Voyons les choses d'un peu plus près. En nous interdisant de considérer comme tant de critiques distingués que le «génie» soit une excuse absolutoire qui dispense l'individu de toute moralité.
On sait avec quel fracas le Docteur Destouches alias Louis-Ferdinand Céline fit son apparition dans les lettres françaises. Le Voyage au bout de la Nuit, livre volcanique, éructant tout à la fois de fulgurantes beautés et d'insurpassables obscénités, exaltant dans un style sans précédent le désespoir de la condition humaine et la négation de toutes les valeurs «socialement acceptées», fut véritablement,
au début des années 30, une révolution. Les délicats et traditionalistes en furent scandalisés. Assez paradoxalement, c'est Léon Daudet, polémiste de L'Action Française et défenseur de l'ordre moral qui prit à bout de bras cet enfant de l'anarchisme intégral pour l'imposer à l'opinion. Céline n'eut pas le Goncourt, mais du jour au lendemain il fut célèbre, il devint une sorte de pape débraillé (mais pape tout de même) de la littérature moderne, le rénovateur du roman, le pionnier d'une nouvelle «manière» de sentir et de s'exprimer, le créateur d'une certaine «musique». On peut aimer ou ne pas aimer le Voyage. On ne peut pas nier que ce fut un événement formidable. Sinon Céline n'eût pas eu, en France et à l'étranger, tant d'admirateurs, d'imitateurs et de disciples.

Ce sont les écrits postérieurs de Céline qui l'ont arraché à l'invulnérabilité de son chef-d'œuvre

Si Céline s'en était tenu au Voyage, il n'y aurait pas aujourd'hui d'affaire Céline. On ne se demanderait pas quelle sorte d'homme est Céline, s'il est un traître ou un héros, un martyr ou un renégat. L'homme-Céline fût demeuré dans l'ombre du monument littéraire, douillettement inaccessible. Ce sont les écrits postérieurs de Céline qui l'ont arraché à l'invulnérabilité de son chef-d'œuvre, qui en ont fait un personnage public, discuté et discutable, un drapeau et un épouvantail, la proie des enthousiasmes et des rancunes, qui ont, en somme, substitué le citoyen à l'écrivain.
Un citoyen ne se juge pas dans la même optique qu'un écrivain désincarné. Au moins, pas avant que le temps n'en ait décanté les souillures.
Lorsque Céline écrivit en 1938 et en 1939, Bagatelles pour un Massacre et L'École des Cadavres, - lorsqu'il fit paraître, en 1941, Les Beaux Draps, ce n'était plus de la littérature - ou pour être précis, ce n'était plus seulement de la littérature. En s'engageant, Céline cessait de s'appartenir, il devenait, que cela lui plût ou non, la propriété du clan pour lequel il avait opté, il se chargeait de devoirs à l'égard des gens qu'il entraînait dans son sillage et que ses propres écrits engageaient à leur tour. Or ces écrits sont d'une extraordinaire netteté, sans la moindre équivoque, sans la plus petite bavure. Dans Bagatelles pour un Massacre et dans L'École des Cadavres, Céline dénonce les Juifs comme responsables de tous nos maux en général et de la guerre qui menace en particulier. Accessoirement, il préconise un mariage franco-allemand et trace, avant la lettre, leur «devoir» aux futurs collaborateurs.
Voici, par exemple, quel «traitement» il conseille pour les Israélites: « Donc, tous les Juifs en première ligne! pas de billevesées, pas d'estouffades! et pendant toute la durée de la guerre! Aucun privilège admis. Les blessés juifs ne seront jamais évacués de la zone des armées ... Ils crèveront, s'il le faut, dans la zone des armées ... Ils féconderont la zone des armées. Il faut se méfier toujours des Juifs, même quand ils sont morts ... Si l'aventure tourne mal comme c'est en somme assez probable, il ne faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils paient toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu'ils deviennent otages ...(Bagatelles pour un Massacre). Il faut de la haine aux hommes pour vivre, soit! c'est indispensable, c'est évident, c'est leur nature. Ils n'ont qu'à l'avoir pour les Juifs, cette haine, pas pour les Allemands. Ça serait une haine normale, salvatrice, défensive, providentielle. » (L'École des Cadavres).
Et voici, toujours à titre d'exemple, ce qu'il dit des Allemands: «Je me sens très ami d'Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu'ils ont bien raison d'être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus ... Moi, je veux qu'on fasse une alliance avec l'Allemagne, et tout de suite, et pas une petite alliance précaire, pour rire, fragile, palliative! quelque pis aller! Pas du tout! Mais non! Mais non! Une vraie alliance, solide, colossale, à chaud (sic) et à sable! A la vie! A la mort! Voilà comme je cause. (L'École des Cadavres). (((citation bricolée avec deux passages distincts, ndlr)))
Des textes semblables on pourrait les multiplier jusqu'à concurrence des 700 pages de Bagatelles et de L'École. Il ne nous appartient pas de dire ici s'ils furent judicieux, insensés ou criminels. Mais seulement qu'ils furent. Et qu'ils sont toujours (bien qu'ils aient disparu comme par enchantement de la liste des ouvrages antérieurs du Maître).

« Il a voulu te faire laver! Quelle horreur, nos pères qui nous valaient bien ne se lavaient jamais, tout le jus, l'originalité des caractères se délavent dans ces bains sans nombre. Conçois-tu La Bruyère se lavant ? Bossuet, Corneille ? Cette hydrothérapie est grande responsable de la fadeur des êtres actuels, navets détrempés. » (Lettre de L.-F. Céline à Albert Paraz, septembre 47 Le Gala des Vaches)

Toute l'affaire Céline est dans ces textes aujourd'hui escamotés mais qui eurent à l'époque de leur parution et au cours des années suivantes une influence décisive sur le comportement de dizaines de milliers d'individus.
Tous ces disciples de Céline ne sont pas morts sur le front de l'Est. Tous n'ont pas été fusillés au lendemain de la Libération. Et tous les Juifs désignés par Céline comme otages promis par lui à l'extermination ne sont pas passés à la chambre à gaz. Les uns et les autres, pour des raisons opposées défaillent de stupeur en voyant Céline assaisonner sa tonitruante rentrée d'affirmations péremptoires que contredisent les plus massives évidences.

Céline se paie-t-il notre tête ?

Pour se faire accepter, de nouveau, par les puissants de ce monde, Céline, en effet, ne se contente pas de dire - ce pourrait être un aveu honorable - qu'il s'est trompé, qu'il a eu tort d'attaquer les Juifs, tort de faire confiance à l'Allemagne de Hitler. Tout le monde peut se tromper. En fait, tout le monde se trompe. Et il y a quelque mérite à l'admettre publiquement. Mais il s'agit bien de cela! Ce que Céline affirme aujourd'hui, c'est qu'il ne s'est JAMAIS trompé, puisqu'il n'a JAMAIS été antisémite, puisqu'il n'a JAMAIS été partisan de la collaboration franco-allemande et que, même, il n'a JAMAIS cessé d'être un farouche résistant.
Devant d'aussi colossales contre-vérités, une question vient tout naturellement à l'esprit: Céline se paie-t-il notre tête? (il écrivait dans Le Voyage : « Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout vous est permis ») ou s'abuse-t-il lui-même en re-writant (comme on dit) son auto-biographie ? Peut-être, après tout, ce mage vaticinant dont le génie relève de la paranoïa a-t-il réussi à se prouver à lui-même qu'effectivement il n'avait jamais été antisémite ni collaborateur. Peut-être, après tout, est-il sincère. Cette «sincérité» là, en tous cas, est bien antérieure aux interviews prodiguées ces dernières semaines aux feuilles les plus diverses (L'Express, Paris-Match, Arts, Artaban, C'est-à-Dire, etc.) avec une maîtrise que pourraient envier les publicitaires de «Dop'! Dop! Dop!» et du «Super Dentifrice Colgate».

Ah! j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres ... Vive les Juifs, bon Dieu! 

Déjà à Sigmaringen (après «Sigmaringen vu par Céline» il faudrait un «Céline vu par Sigmaringen)***, le réfugié Céline, plus verdi par l'angoisse qu'une capote feldgrau, expliquait à tout un chacun qu'il était - lui tout seul - innocent, ami de toujours des Juifs, ennemi de toujours du IIIe Reich.
Avant de s'exprimer dans les interviews de la présente canicule, ces thèmes constituent l'essentiel des lettres que Céline adressait en 47 et 48 à son fidèle ami Albert Paraz et que celui-ci imprima bien imprudemment - une sorte de pavé de l'ours - dans le Gala des Vaches.
Rien d'étonnant à ce que Céline déclare aujourd'hui à L'Express : « Moi? Antisémite? Quelle blague! », puisqu'en mars et octoboe 48, il écrivait déjà à Paraz : « Question Juifs, il y a beau temps qu'ils me sont devenus sympathiques ... Ah! j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres ... Vive les Juifs, bon Dieu! Certainement, j'irai avec plaisir à Tel-Aviv avec les Juifs, on se comprendrait... Je n'ai jamais désiré la mort du Juif ou des Juifs .. Je n'ai jamais été antisémite (pas assez con) mais pro-français et pro-aryen. Là est ma sottise! Je n'ai jamais fait d'antisémitisme pendant la guerre - je n'ai jamais foutu les pieds à l'ambassade d'Allemagne ni avant ni pendant la guerre,  ni seul ni accompagné de Je suis Partout - j'y étais d'ailleurs détesté.

Céline y affirmait la vocation « germanique » de la France et demandait la fusion pure et simple des deux pays

Il est très possible que Céline n'ait jamais mis les pieds à l'ambassade d'Allemagne. Et il est de fait qu'il conserva dans son activité de collaborateur une certaine prudence qui ne cessa de s'accentuer à mesure que la victoire changeait de camp. Il jugea inutile notamment de donner une suite aux Beaux Draps publiés à l'époque faste de l'occupation.
Et s'il sollicitait d'être imprimé par les journaux, c'était sous forme de «lettres» et non d'«articles». Comme si une lettre était moins compromettante qu'un article! Ces «lettres» il les envoyait de préférence au Pilori, plus souvent qu'à Je suis Partout qu'il estimait alors insuffisamment antijuif et insuffisamment pro-allemand. Une de ces lettres néanmoins ne fut jamais publiée. Reprenant les thèmes de L'École des Cadavres, Céline y affirmait la vocation « germanique » de la France et demandait la fusion pure et simple des deux pays. C'était bien plus que les collaborateurs ultras de Je suis Partout n'en pouvaient accepter. Il est amusant de lire aujourd'hui dans Paris-Match sous la signature de M. Guillaume Hanoteau qu'aucune ligne de Céline n'a paru dans le Je suis Partout de l'occupation. C'est si fatigant, n'est-ce pas, d'aller consulter les collections de la Bibliothèque Natio­nale ...
Quoiqu'il en soit, de même qu'il a réussi à se post-fabriquer un philosémitisme «de toujours», Céline tient énormément à n'avoir «jamais» collaboré. À l'appui de cette thèse hardie, il brandit les noms illustres des gens qui avaient juré sa perte. À L'Express il déclare froidement: « Hitler m'avait en exécration ... s'il avait vécu il m'aurait fusillé certainement ». Ah! mais! Quelques années plus tôt, il crivait à Albert Paraz: « Les groupes terroristes du parti Doriot avaient résolu de m'abattre ... Quant à Laval, quant à Pétain, j'étais leur bête noire, ils ne songeaient qu'à me faire enfermer. » (Gala des Vaches p. 238.)

C'est assez rigolo de voir 1142 condamnés à mort français 
dans un petit bourg

Étrange, bien sûr, que cet implacable ennemi d'Hitler ait choisi l'Allemagne de Hitler comme terre d'asile en 44 (il y était même arrivé, ce qu'on omet toujours de dire, plusieurs semaines avant le gros des réfugiés). Etrange également que dans toute l'Allemagne, il ait choisi d'habiter là précisément où étaient ses deux autres ennemis Pétain et Laval. Etrange enfin que lorsque la débâcle définitive du IIIe Reich fut proche, Céline (traqué par la Gestapo!) fut le seul de toute la colonie française de Sigmaringen à obtenir des papiers réguliers pour se rendre à l'étranger, nommément au Danemark, faveur qui fut refusée aux 1 142 autres réfugiés (ces réfugiés dont Céline dit à L'Express : « C'est assez rigolo de voir 1142 condamnés à mort français dans un petit bourg. » D'autant plus «rigolo» que ces pauvres bougres-là n'avaient pas, eux, les visas de Himmler pour échapper au poteau).
Mais ne nous arrêtons pas à ces étrangetés. Un bonhomme que le Fuhrer voulait cribler de balles, que Laval et Pétain ne songeaient qu'à boucler (ils ne songeaient naturellement qu'à ça) et que les tueurs du P.P.F. brûlaient de refroidir, ne peut être qu'un résistant. Mieux: un héros de la résistance.
Et par conséquent, puisque Céline est un héros de la résistance, les menus ennuis que lui valurent son activité (supposée) de collabo et d'anti-juif deviennent une iniquité sans nom. Que d'autres - des lecteurs de Bagatelles, par exemple - aient été fusillés ou envoyés aux travaux forcés, c'est normal puisqu'ils avaient été antisémites et collaborateurs. Mais que Céline – Céline l'innocent, Céline le résistant – ait subi quelques mois d'internement au Danemark et quelques années d'exil conjugal puisqu'il avait été condamné à un an de prison par contumace, c'est le plus affreux attentat à l'équité que l'on ait vu depuis que le monde est monde. Ecoutons le martyr: « On m'a fait tout le mal possible ... Il est vraiment impossible d'être plus malheureux que nous le fûmes (Lettres à Paraz). J'ai souffert comme personne » (L'Express), etc., etc...

Imposture, donc, cette pauvreté. 
Comme les fantastiques souffrances de l'exil

Ce thème du malheur insensé, inouï, sans équivalence possible, revient comme un leitmotiv dans toutes les interviews octroyées sous le chapiteau du Gallimard Circus. Et aussi le thème de la pauvreté. De même qu'il est le plus persécuté des hommes, il est aussi le plus désargenté, le plus miséreux des hommes, le plus exploité par un odieux éditeur qu'il n'appelle jamais que « ce salaud de Gaston ». C'est pour obtenir une petite avance du « salaud de Gaston» qu'il a accepté de recevoir les rédacteurs de L'Express et il s'est hâté de leur dire que si L'Express consentait à lui servir une rente, il ferait n'importe quoi. Il l'a dit aussi à Artaban

Et à Arts également. Mais là il est tombé sur un bec. Le rédacteur de Arts était au courant. Il savait que le «salaud de Gaston» lui avait déjà avancé pas mal de millions (une vingtaine affirme-t-on) et lui faisait déjà une rente. Ce qui amène P.-A. Cousteau à remarquer dans Les Lectures Françaises : « Ce n'est plus du commerce, c'est de la carambouille. »
Imposture, donc, cette pauvreté. Comme les fantastiques souffrances de l'exil. Comme les diverses poses plastiques prises successivement par Céline sur les estrades politiques. Du théâtre, du cinéma, du vent, du bidon.
Reste le génie. Ça n'est pas rien. Dans un siècle ou deux, si vraiment génie il y a, ce sera tout. Le temps aura rongé toutes ces bassesses.
Mais pour l'heure, le génie (présumé) n'empêche pas de voir l'homme 
et de le toiser. L'homme est laid.                                                                JUDEX

*** En voici une esquisse par Lucien Rebatet dans Dimanche Matin
«Je me souviens - c'est mémorable! - de l'arrivée de Céline à Sigmaringen en octobre 1944 ; Céline avec ses deux ou trois canadiennes de clochard superposées, ses moufles datant de la Bérézina, son chat Bébert en bandoulière, dans une espèce de musette, sa deffe crasseuse de soutier, ses premiers mots sur la capilotade qui nous était promise, sur les égouts infiniment brenneux où nous plongions. Les militants en étaient hagards: « C'est ça, Céline ? Le génie ? Le plus grand écrivain du fascisme ? »

PS : Les intertitres ont été rajoutés par la rédaction de ce blog

mardi 7 mai 2019

Voyage au bout de Céline - Critique de Rigodon par Etienne Lalou en 1969 dans L'Express




Portrait de Céline en «pauvre type, piètre penseur et mauvais vivant», à l’occasion de la sortie de Rigodon

Recalé de peu par les Goncourt, plébiscité par les Renaudot, le Dr Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, a fait en 1932 une entrée fracassante dans la littérature française. Il n'en est pas sorti depuis, et n'en sortira que le jour où Villon, Rabelais, Lautréamont et Rimbaud en seront expulsés. Marcel Aymé, Henry Miller, Jean-Paul Sartre, Georges Simenon et bien d'autres ont dit ce qu'ils lui devaient. Avant Camus, avant Sartre, avant Beckett, il a cru à l'absurdité fondamentale de la condition humaine, il a mis tout son lyrisme et tout son humour à dire la détresse existentielle de l'homme. 

Cependant, à mesure que l'écrivain grandit, que son ombre démesurée s'étend, vengeresse, sur ses épigones, l'homme, lui, ne cesse d'être rabaissé, méprisé, réduit à néant par ceux-là mêmes qui portent l'écrivain au pinacle. Seule une poignée d'inconscients inconditionnels, fidèles à la vision manichéenne du maître, s'entêtent à parler de conspiration. Il est clair aujourd'hui que l'homme qui est mort en 1961 en laissant derrière lui des oeuvres géniales comme Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit ou Nord était un pauvre type, piètre penseur et mauvais vivant. Tout s'est passé comme si, volontairement ou non, Céline avait fait de sa vie personnelle un échec pour mieux réussir ce monument qu'est son oeuvre, comme s'il avait fait de lui-même le cobaye de sa vision inhumaine et apocalyptique du monde.

Le mauvais cheval

Né en 1894 dans une famille de petits commerçants pauvres, Louis-Ferdinand commence à travailler dès l'âge de 12 ans. Engagé volontaire en 1912, il sort de la guerre couvert de gloire, de décorations et de blessures, invalide à 75%, trépané (sic) et réformé. Il reprend alors ses études, passe son baccalauréat, fait sa médecine à Rennes, y épouse la fille du doyen de la faculté de Médecine. En 1924, il abandonne femme, petite fille, avenir assuré pour courir le monde : Angleterre, Cameroun, Etats-Unis, Canada, Cuba. Lorsqu'il s'installe, en 1928, comme médecin de banlieue à Clichy, il est lui-même malade : grand paludéen et dysentérique chronique. Le processus de désagrégation consentie est déjà commencé, qui le conduira à écrire à Léon Daudet, en 1932, cette phrase qui s'applique autant à sa personnalité d'homme qu'à sa personnalité d'écrivain : «Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort.» 


Les premières manifestations de son génie littéraire sont les plus éclatantes, les plus assurées de durer : le Voyage en 1932, Mort à crédit en 1936. Dès 1937, le délire éclate. Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres, Les Beaux Draps sont des pamphlets violents, lyriques, fumeux, où les obsessions commencent à prendre le pas sur toute autre forme de pensée ; l'alcoolisme, l'hypertrophie des villes, les maladies de la civilisation et le "péril juif" y sont dénoncés dans un torrent d'invectives et sur un ton de prophète inspiré. Lorsque la France est occupée, il est parfaitement dans le destin de Céline de jouer le mauvais cheval : l'Allemagne. Moins collaborateur que certains qui n'y ont laissé ni leur honneur ni leur peau, il parvient cependant si bien à associer son sort à celui de l'occupant, qu'il n'a d'autre issue que la fuite en Allemagne au moment de la Libération. De 1944 à 1951, il mène la vie que l'on est tenté d'appeler de "déporté volontaire" : l'errance à travers l'Allemagne en flammes et en déroute, les prisons danoises.

Monde en folie


C'est un homme vieilli, boiteux, apparemment fini qui rentre sans bruit en France en juin 1951 et s'installe, comme médecin des pauvres de nouveau, à Meudon, où il mourra dix ans plus tard. Mais, en 1957, un nouveau Céline a été révélé. D'un château l'autre prouve qu'il n'a rien perdu de son génie verbal. Ce n'est plus un roman ni un pamphlet, mais une tragi-comédie vécue qui promène le lecteur de Sigmaringen à Meudon en passant par le Danemark, dans un monde en folie dont Céline est devenue le bouffon shakespearien. Nord, publié en 1960, accentue, en plus pathétique, ce personnage de clochard de l'Europe agonisante qui est devenu le sien. Puis c'est, publié aujourd'hui seulement, ce Rigodon qui, littérairement, ne les vaut pas, mais qui a été achevé le jour de la mort de l'auteur et que la critique présente comme le troisième volet du triptyque, comme la troisième étape de la pérégrination.
Cela ressemblerait bien peu à Céline, ce triptyque aux volets chronologiques, ce jardin à la française composé selon les règles du genre. Déjà, Nord ne se présentait pas comme la suite de D'un château l'autre, mais comme un retour en arrière sur l'épisode de l'attentat contre Hitler et la débandade à travers les ruines fumantes de Berlin et la campagne prussienne en proie à la panique.
C'est là que Rigodon reprend, dans un ressassement proprement célinien, la chronique du pitoyable quatuor : Louis-Ferdinand Céline, sa femme Lucette Almanzor dite "Lili", l'acteur Le Vigan dit "La Vigue", et le merveilleux chat Bébert, zigzaguant à travers l'Allemagne en folie, de Berlin à Rostock, à Leipzig, à Ulm, à Hanovre, à Hambourg, pour aboutir au Danemark où Céline se croit sauvé et riche - puisque ses droits d'auteur sont déposés dans une banque danoise - et où l'attendent la prison et la misère.

Grand fauve

Au passage des personnages émergent : un officier nietzschéen, apôtre de la sélection naturelle, un médecin grec spécialiste des lépreux, un bricoleur qui pédale comme un forcené pour alimenter l'émetteur qui lui permet de communiquer avec l'état-major à Berlin, un général enfoui dans le charbon d'un tender, un autre qui porte un képi en forme de tiare, une lectrice de français tuberculeuse qui cherche à faire gagner la frontière à sa classe d'enfants arriérés... C'est Villon. C'est Dante. C'est Bosch et Breughel. C'est une littérature d'Apocalypse, un mélange de terreur et de familiarité vis-à-vis de la mort qui appartient plus au Moyen Age qu'à notre époque. Seul peut-être Hugo eût osé écrire : «Je sens les Parques me gratter le fil.» 


Ce n'est donc ni de souffle ni d'ampleur que manque cette dernière épopée célinienne, dédiée "aux animaux". Mais elle est manifestement l'œuvre d'un homme vieillissant, qui embrouille les dates, qui se répète à quelques pages d'intervalle, qui s'abandonne à son obsession dérisoire de l'agonie de la race blanche biologiquement condamnée par le grand métissage. Ce n'est plus d'une volonté d'échec qu'il fait preuve mais d'un abandon aux forces destructrices qui le rongent : la maladie, la folie, la bougeotte et une insatiable, une mortelle curiosité. Il est devenu un voyant à la vue basse, un prophète qui parle faux, un voyageur en chambre. Ce que célèbre ce rigodon, cette danse macabre, c'est le naufrage consenti, sinon désiré, d'un admirable artiste et d'un homme profondément malheureux.

La dynamite

Tout n'est pas englouti dans la catastrophe. Si Céline se trompe souvent, il dit sans doute vrai quand il affirme en ricanant : «Je suis un peu tranquille que dans deux, trois siècles, j'en aiderai à passer le bachot...» Parfois, une phrase saute au visage, baroque, vraie, concise, comme un coup de patte de grand fauve : «Depuis que chaque homme, moteur au cul, va où il veut, comme il veut, sans jambes, sans tête, il n'est plus qu'une baudruche, un vent... il ne disparaîtra même pas, c'est fait...» C'est l'écho du grand Céline, de celui qui a mis à genoux, battu et violenté la langue française pour la rendre aux Français, celui qui a su marier la langue écrite exsangue des lettrés et le langage parlé, coloré mais invertébré du populaire pour aboutir à une prose vulgaire et poétique à la fois, animée par le souffle même de la vie, battant au rythme profond des pulsations naturelles. 


Même si l'homme-Céline et le créateur-Céline sont presque totalement absents de Rigodon, reste le prodigieux ouvrier du verbe, aussi consciencieux que génial, celui qui, au moment de mourir, laisse éclater du fond de sa déchéance ce cri - équivalent moderne du Qualis artifex pereo - « Plein de style que je suis... » Génie, il faut bien l'avouer, extraordinairement français, dans ses tares comme dans sa grandeur : rouspéteur, anarchiste, idéaliste, outrancier, mégalomane et masochiste, condamnant l'humanité à mort et s'apitoyant sur un chat, bon coeur et mauvais caractère, poujadiste et gaullien avant la lettre, mettant en définitive son honneur dans la place d'une virgule, la propriété d'un terme, la respiration d'une phrase. Dans une main, la dynamite ; dans l'autre, le diplôme de meilleur ouvrier de France.


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