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samedi 21 août 2021

Quand Philippe Djian présente l'Ardoise, il y a toujours du Céline dedans

 Quand Philippe Djian présente l’Ardoise, il y a toujours du Céline dedans

Tout a commencé avec Salinger… Philippe Djian a dix-huit ans lorsque, plutôt porté vers la musique et le cinéma, il ouvre par hasard L'Attrape-cœurs et découvre le pouvoir parfois dévastateur des mots. […] 

Suivront au panthéon littéraire de l'auteur de 37,2 ° le matin le Céline de Mort à crédit, Blaise Cendrars et surtout les auteurs américains, n'en déplaise aux défenseurs de Proust et de Flaubert. […] En rendant un hommage très personnel et tout en émotion à la dizaine d'auteurs qui lui ont donné envie de se lancer dans l'écriture, Philippe Djian efface son Ardoise et nous livre l'autoportrait d'un amoureux d'une littérature qui dérange, secoue, blesse, violente, et jamais ne laisse de marbre.


Nota : Sur cette couverture, Céline a été rajouté par nos soins.

Quelques extraits de ce qu’il écrit sur Céline :


« Je ne savais pas qui était le salopard dont on me dresserait le portrait par la suite. Et c’est un peu mon problème avec lui car je l’ai immédiatement aimé et n’ai pu me défaire de ce sentiment, malgré que j’en eusse.

« Mais l’écriture m’avait intrigué (celle de Voyage). Elle avait eu sur moi l’effet d’un alcool fort dont on ne sait si la brûlure est agréable ou non tandis qu’il se répand déjà dans votre cerveau. Je me plongeai alors dans Mort à crédit. Je ne savais toujours pas qui était Céline. Mais lorsque je refermai ce livre, le mal était fait. J’étais persuadé d’avoir découvert le plus grand écrivain français et je ne pouvais plus revenir en arrière. 

« On sait quelle fabuleuse puissance incantatoire possédait Céline. Sa voix balayait tout et charriait toutes les horreurs et les merveilles du monde. 

« Céline n’est pas un écrivain qui vous tend la main. Il est celui qui vous enfonce la tête plutôt que de vous repêcher. Il est l’Ange exterminateur, le plus puissant d’entre tous. On peut imaginer que sa noirceur est à la mesure de sa souffrance.

« Le pouvoir de Céline, cette espèce de génie monstrueux de la langue dont il était l’unique et irascible détenteur, avait le chic pour mettre le feu à tout ce qu’il approchait. 

mardi 24 décembre 2019

Le ténor Pitaluga pour Noël du passage des Bérésinas


Dans Mort à crédit, le ténor Pitaluga a la part belle… 
Mais, comme d’habitude, Céline se joue des noms et des fonctions ! 


Si Miss Helyett a bien été donné en continu aux Bouffes-Parisiens* pour plus de 400 représentations (et non pas au Grenier Mondain), le ténor (qui n'était que baryton) s’appelait Albert-Alexandre Piccaluga** et jouait le rôle de Paul Landrin… 

Miss Helyett, opérette en 3 actes de Maxime Boucheron et Edmond Audran créée et représentée pour la première fois le 12 novembre 1890 aux Bouffes-Parisiens. Sa dernière reprise parisienne date de 1921 (Trianon-Lyrique)

Piccaluga, Gallois and Tauffenberger, en 1896.
** Piccaluga Albert-Alexandre dit Albert. — Baryton (Paris, 17 octobre 1854 – 1925) artiste attaché aux Bouffes-parisiens

«Au Passage des Bérésinas, dans les étalages, partout, y avait des nombreux changements depuis que j’étais parti... On se donnait au « Modern Style », aux couleurs lilas et orange... C’était justement la grande mode, les volubilis, les iris... Ça grimpait le long des vitrines... en moulure, en bois ciselé... Il s’est ouvert deux parfumeries et un marchand de gramophones... Toujours les mêmes photographies à la porte de notre théâtre le « Grenier Mondain »... les mêmes affiches dans les coulisses. Ils jouaient toujours la Miss Helyett avec toujours le même ténor : Pitaluga... C’était une voix enchanteresse, il renouvelait son triomphe chaque dimanche à l’Élévation ! à Notre-Dame-des-Victoires pour toutes ses admiratrices... On en parlait pendant douze mois dans toutes les boutiques du Passage du « Minuit Chrétien » qu’il poussait à Saint-Eustache, ce Pitaluga pour Noël !... Chaque année encore plus pâmant, mieux filoché, plus surnaturel...» (Mort à crédit)

Si la voix "surnaturelle" de Piccaluga vous intéresse, retrouvez-la ici… 
À vous de juger !
Mon Cœur de Collin, chanté par Albert Piccaluga en 1904, avec piano.
Disque Pathé 90 tours 21cm 1095 matrice 28144.

vendredi 20 décembre 2019

Saluto, trois-mâts russe, serait-il celui décrit dans Mort à crédit ?


Dans Mort à Crédit, se trouve une belle description d’un trois-mâts russe entrant dans la port de Dieppe sous tempête…
S’agissait-il de : Saluto, trois-mâts construit à Vikkilen (Norvège) en 1888. Racheté en 1900 par des armateurs finlandais des îles d’Åland. La Finlande faisant partie de l’empire de Russie, Saluto passe donc sous pavillon russe. Il sombrera au large des côtes de la Manche devant Le Tréport et Mers-les-Bains le 8 novembre 1904… Ses onze marins (finlandais, français et américain) furent sauvés par «les secours en mer assurés par les marins pêcheurs regroupés au sein de la centrale de sauvetage des naufrages» (Dany Laurent)
Ce que confirme le tableau récapitulatif des submersion marines de la Driee (Direction Régionale et Interdépartementale de l'Environnement et de l' Énergie)
« Echouage sur la plage de Mers-les-Bains ; le 08 novembre 1904, du trois-mâts russe «Saluto», qui sera mis en pièces par une mer déchaînée. (...) » Dégâts au niveau des ouvrages des ports de Dieppe et du Tréport.

On ne s’intéresse plus nous autres que dans les voyages au long cours. 

« Il a proposé lui-même qu’on aille faire un tour vers le port... Il s’y connaissait en navires. Il se souvenait de toute sa jeunesse. Il était expert en manœuvres. On a laissé repartir maman avec ses bardas, on a piqué vers les bassins. Je me souviens bien du trois-mâts russe, le tout blanc. Il a fait cap sur le goulet à la marée de tantôt. 
Depuis trois jours il bourlinguait au large de Villers, il labourait dur la houle... Il avait de la mousse plein ses focs... Il tenait un cargo terrible en madriers vadrouilleurs, des monticules en pleine pagaye sur tous ses ponts, dans les soutes rien que de la glace, des énormes cubes éblouissants, le dessus d’une rivière qu’il apportait d’Arkangel exprès pour revendre dans les cafés... Il avait pris dans le mauvais temps une bande énorme et de la misère sur son bord... On est allés le cueillir nous autres avec papa, du petit phare jusqu’à son bassin. L’embrun l’avait tellement drossé que sa grande vergue taillait dans l’eau... Le capitaine, je le vois encore, un énorme poussah, hurler dans son entonnoir, dix fois fort encore comme mon père ! Ses lapins, ils escaladaient les haubans, ils ont grimpé rouler là-haut tous les trémats, la toile, toutes les cornes, les drisses jusque dessous le grand pavillon de Saint-André... On avait cru pendant la nuit qu’il irait s’ouvrir sur les roches. Les sauveteurs voulaient plus sortir, y avait plus de Bon Dieu possible... Six bateaux de pêche étaient perdus, le « corps marin » même, sur le récif du Trotot il avait rué un coup trop dur, il était barré dans ses chaînes... Ça donne une idée du temps. 
Devant le café La Mutine y a eu la manœuvre aux écoutes... sur bouée d’amarres avec une dérive pas dangereuse... Mais la clique était si saoule, celle du haie, qu’elle savait plus rien... Ils ont souqué par le travers... L’étrave est venue buter en face dans le môle des douaniers... La « dame » de la proue, la sculpture superbe s’est embouti les deux nichons... Ce fut une capilotade... Ça en faisait des étincelles... Le beaupré a crevé la vitre... Il s’est engagé dans le bistrot... Le foc a raclé la boutique...  Ça piaillait autour en émeute... Ça radinait de tous les côtés. Il a déferlé des jurons... Enfin tout doux... Le beau navire s’est accosté... Il a bordé contre la cale, criblé de filins... Au bout de tous les efforts, la dernière voilure lui est retombée de la misaine... étalée comme un goéland.  L’amarre en poupe a encore un grand coup gémi... La terre embrasse le navire. Le cuistot sort de sa cambuse, il lance à bouffer aux oiseaux râleurs une énorme écuelle. Les géants du bord gesticulent le long de la rambarde, les ivrognes du débarquement sont pas d’accord pour escalader la passerelle... les écoutilles pendent... 
Le commis des écritures monte le premier en redingote... La poulie voyage au-dessus avec un bout de madrier... On recommence à se provoquer... C’est le bastringue qui continue... Les débardeurs grouillent sur les drisses... Les panneaux sautent... Voici l’iceberg au détail !... Après la forêt !... Fouette cocher!... Le charroi s’amène... Nous n’avons plus rien à gagner, les émotions sont ailleurs. 
1900 – BOILEAU (Fra) – Société Générale des Houilles et Agglomérés
Nous retournons au sémaphore, c’est un charbonnier qu’on signale. Par le travers du « Roche-Guignol » il arrive en berne. Le pilote autour danse et gicle avec son canot d’une vague sur l’autre. Il se démène... Il est rejeté... enfin il croche dans l’échelle... il escalade... il grimpe au flanc. Depuis Cardiff le rafiot peine, bourre la houle... Il est tabassé bord sur bord dans un mont d’écume et d’embrun... Il nage au courant... Il est déporté vers la digue... Enfin la marée glisse un peu, le requinque, le refoule dans l’estuaire... Il tremble en rentrant, furieux, de toute sa carcasse, les paquets le pourchassent encore. Il grogne, il en râle de toute sa vapeur. Ses agrès piaulent dans la rafale. Sa fumée rabat dans les crêtes, le jusant force contre les jetées. Les « casquets » au raz d’Emblemeuse on les discerne, c’est le moment... Les petites roches découvrent déjà sur la marée basse... 
Deux cotres en perte tâtent un passage... La tragédie est imminente ; il faut pas en perdre une bouchée... Tous les passionnés s’agglomèrent à la pointe de digue, contre la cloche de détresse... On scrute les choses à la jumelle... Un des voisins nous prête les siennes. Les bourrasques deviennent si denses qu’elles bâillonnent. On étouffe dessous... Le vent grossit la mer encore... Elle gicle en gerbes haut sur le phare... elle s’emporte au ciel. 
Mon père enfonce sa casquette... Nous ne rentrerons qu’à la nuit... Trois pêcheurs rallient démâtés... Au fond du chenal leurs voix résonnent... Ils s’interpellent... Ils s’empêtrent dans les avirons... 
Maman, là-bas est inquiète, elle nous attend à la Petite Souris le caboulot des mareyeurs... Elle a pas vendu grand-chose... On ne s’intéresse plus nous autres que dans les voyages au long cours. »

samedi 30 novembre 2019

La maladie de l’enfance, une lecture de Mort à crédit par Pierre Trinckvel

LFC La maladie de l’enfance 
par Pierre Trinckvel dans PhiLitt du 8 mars 2019 
Le magasin de dentelles de la mère, le père employé d’assurances, le passage Choiseul, l’odeur du gaz, celle des grandes marmites de nouilles ... 
Ce tissu d’anecdotes n’aurait pas autant de valeur si le docteur Destouches n’avait su en transcender la substance grâce à son style singulier et son indéniable talent de conteur.

Au pied de la lettre, le deuxième roman de Louis-Ferdinand Céline raconte l’histoire d’un adulte qui se remémore son enfance. C’est en effet à l’occasion d’un délire, d’une fièvre semblable à celles souvent décrites par les écrivains russes, que le narrateur, un médecin du bassin parisien, est subitement assailli et submergé par ses souvenirs infantiles. Aussi succinct soit-il par rapport à la totalité du livre, ce prologue ne va pas sans pertinence puisqu’il permet de justifier, en partie du moins, le caractère hallucinatoire de certaines des descriptions qui parsèmeront le récit à sa suite. Du reste, dans ce deuxième roman, s’il ne s’embarrasse pas de réalisme, Céline n’hésite pas à grignoter un peu plus la frontière, déjà fort poreuse, entre roman et autobiographie. Le patronyme de son alter ego, Bardamu, n’est plus mentionné. Il n’est plus dénommé que Ferdinand. Ce détail n’est pas négligeable, puisqu’il marque davantage encore la confusion d’identité entre l’auteur et son narrateur. Cette confusion, dorénavant, à une moitié de prénom près, est revendiquée.
Mort à crédit est une œuvre foncièrement et résolument anti-proustienne. Ce n’est en rien un hasard, là encore, si l’enfance de Ferdinand lui revient en mémoire non pas en dégustant une madeleine dans un petit coin douillet, mais dans la souffrance, par le délire, par la maladie. En miroir de l’idéal littéraire qui voudrait qu’enfance soit synonyme d’innocence, de candeur ou de félicité, celle-ci est dépeinte dans Mort à crédit à la fois comme une tare et comme une succession ininterrompue de traumatismes. La mort à crédit, d’ailleurs, si l’on s’attarde un instant sur ce titre énigmatique, peut sous-entendre, entre autres interprétations, que l’enfance elle-même constitue une maladie mortelle et incurable, une mort à petit feu. Quoi qu’il en soit, dans les souvenirs de Ferdinand, il ne subsiste de cette période de sa vie que l’idée d’une plaie purulente, d’une croupissure infâme, d’un horizon infini de malheur, de vide et d’agonie.

L’originalité de l’approche célinienne tient à ce que l’enfant lui-même y est représenté comme un être pervers, prenant une part active aux persécutions dont il est victime

Rien ni personne ne surnage dans cet océan de tristesse et de douleur, excepté l’oncle Édouard peut-être, et deux femmes, sa grand-mère Caroline (qui, en réalité, s’appelait Céline !), et la jeune Nora Merrywin, rencontrée au pensionnat lors d’un séjour forcé à Rochester en Angleterre. Mais même ces deux anges gardiens aux visages féminins ne feront que passer, ne resteront que des apparitions. Leur perte prématurée, en fin de compte, ne fera qu’ajouter des nuances de chagrin à la désolation générale.
L’originalité de l’approche célinienne, comparativement à la plupart des récits sur l’enfance, même par rapport à ceux ayant pour sujet une enfance malheureuse, tient à ce que l’enfant lui-même y est représenté comme un être pervers, prenant une part active aux persécutions dont il est victime. Pervers, parce qu’attiré vers toutes les formes de larcins comme un papillon vers la lumière. Une perversité qui conduit à l’injustice, car les adultes, impuissants à canaliser ces mauvais penchants autrement que par des avanies, créent un cercle vicieux qui raffermit les mauvais penchants en question. Pervers, et très sale, qui plus est. «J’ai eu de la merde au cul jusqu’au régiment », «je ne m’essuyais pas, j’avais pas le temps », nous dit Ferdinand, jamais avare en détails sordides. Le vomi et les matières fécales occupent dans son existence une place des plus considérables. Il ne s’y passe quasiment pas un événement important sans que celui-ci soit ponctué de quelque diarrhée ou de quelque régurgitation. D’abord il y a ce trajet en ferry jusqu’en Angleterre, où tous les passagers de l’embarcation, sous l’effet du mal de mer, se mettent à rendre leur repas. Pendant cette scène, Ferdinand va jusqu’à préciser la consistance exacte de son dégueulis: «C’est les crêpes! ... Je crois que je pourrais produire des frites ... en me donnant plus de mal encore ... En me retournant toute la tripaille en l’extirpant là sur le pont…» Puis il y a cette fois où, le jour de la remise du certificat d’études, Ferdinand ne peut s’empêcher de se faire dessus, obligeant sa mère à le ramener prématurément chez lui afin d’éviter que quiconque soit alerté par le parfum fétide émanant de son mouflet ou par la coloration soudaine de son pantalon. Le père, Auguste, d’abord ravi de l’obtention du diplôme par son fils, finit par le rejeter violemment quand il s’aperçoit du forfait qu’il a commis. Aussi, le stade suprême de cette déviance est-il atteint dans une autre scène d’anthologie après que Ferdinand, exaspéré par les brimades incessantes de son paternel, tabasse ce dernier avec une machine à écrire, le laissant inconscient sur le sol, accomplissant ainsi un parricide symbolique. Horrifié par son propre geste, Ferdinand s’enferme dans une pièce qu’il ne tarde pas à repeindre de tous ses fluides en se vidant tel un geyser par les deux bouts de son tube digestif. Sous la plume d’un autre, ce comique de répétition, cette insistance scabreuse produiraient sans aucun doute un effet de mauvais goût. Mais Céline appartient à cette élite d’écrivains capables de transformer la poussière en constellation d’étoiles et les étrons en boutons de rose. En immense génie qu’il était, il jouissait de ce luxe qu’offre cette condition, c’est-à-dire de pouvoir transformer les aspects les plus bas et les plus triviaux de l’existence en sources de rire, d’émotion, et, osons le mot, de plaisir pour son lecteur.

Jonkind, le seul enfant qui ne soit pas vicieux, qui soit à peu près pur, est aussi – ironie mordante – un handicapé mental

Dans Mort à crédit, écrivais-je, tout le monde ou presque en prend pour son grade. Personne n’en réchappe. Personne n’est épargné par la verve du narrateur, dans cet univers où règnent noirceur et pessimisme, où plane à chaque instant l’ombre de la mort et du suicide. Pas les adultes, évidemment. Pas le père, sévère, brutal, autoritaire, ni même la mère, sourde, aveugle, soumise. Pas Berlope, la «crème des salopes», ni Lavelongue le sadique, ni Mme Gorloge, la sirène boursicoteuse, ni, cela va de soi, Courtial des Pereires, le grotesque inventeur, rafistoleur, charlatan, fermier tellurique de son état. Mais que dire alors des enfants? Qu’il s’agisse des pensionnaires du Meanwell College, de la bande du Familistère, ou même de Popaul, ce sont dans leur ensemble des affreux mioches, de petits chapardeurs, vils, indisciplinés, profondément amoraux. 
Le seul qui apparaisse comme étant un tant soit peu honnête, Jonkind, le seul enfant qui ne soit pas vicieux, qui soit à peu près pur, est aussi – ironie mordante – un handicapé mental. Les malades, en conclura-t-on sans difficulté, ne sont pas forcément ceux que l’on croit.
Il est nécessaire de l’admettre: l’enfance est bel et bien une maladie incurable. Il est possible d’en contenir les symptômes, mais impossible d’en éradiquer le germe. Cette maladie est un fardeau dont l’adulte ne peut se délester. Céline en est un bon exemple. Sans pour autant verser dans la psychanalyse de comptoir, comment ne pas déceler dans sa narration, à travers ce goût curieux pour la scatologie, mais aussi son sens l’exagération, de la facétie, sa mauvaise foi, sa paranoïa, ses emportements, toutes les facettes du caractère d’un gamin turbulent? Comment ne pas deviner derrière la vénération de certaines femmes, l’expression d’un manque d’amour maternel? Comment ne pas sentir poindre, également, entre toutes ces lignes, un peu d’affectation, de complaisance dans le malheur, voire de masochisme? Qu’importe, après tout. Ce n’est pas ce qui compte. Ce qui compte, c’est bien l’objet, le résultat, la forme assignée par l’artiste à ses névroses. Avec Mort à crédit, Céline s’empare d’un thème universel et érige, par les larmes, les rires, par son audace grammaticale, par la richesse de son lexique, par la puissance poétique de sa ponctuation, un monument littéraire. Prenez-en bonne note: il n’est point de lecteur averti qui ne l’ait lu ou de bonne bibliothèque qui ne le compte sur une de ses étagères .

samedi 18 mai 2019

Septembre 1936. Mort à crédit ; l'amour est un organe Daniel Cordier dans Les Feux de Saint-Elme

Pages 123 à 130, Daniel Cordier, « à la fois écoeuré et enthousiasmé»  relate sa découverte de Mort à crédit qui porte
une lumière crue sur son éducation sexuelle juvénile…

Daniel Cordier, né à Bordeaux le 10 août 1920, est un résistant, marchand d'art et historien français. Ancien Camelot du roi, il s'engage dans la France libre dès juin 1940. Secrétaire de Jean Moulin en 1942-1943, il lui a consacré une biographie en plusieurs volumes. Fait compagnon de la Libération en 1944, il est, après la guerre, marchand d'art, critique, collectionneur et organisateur d'expositions, avant de se consacrer à des travaux d'historien. Les Feux de Saint-Elme, paru en 2014, est le récit de son éveil sentimental et sexuel dans le collège Saint-Elme à Arcachon, pensionnat religieux de garçons dans lequel il passe son adolescence. C'est dans ce livre qu'il fait une lecture de Mort à crédit qui lui inspire des réflexions sur sa propre découverte de la sexualité.

Septembre 1936. Mort à crédit ; l’amour est un organe  
Comme chaque été, je consacrai, en compagnie des Marmissolle, le plus clair de mon temps aux balades en montagne, aux ascensions périlleuses, et à d’interminables lectures. En outre, ces vacances-là furent particulièrement agitées sur le plan politique: j’ai déjà dit qu’après le triomphe du Front populaire il y eut les grèves avec occupations d’usines (dont celle de ma famille). Enfin, ce fut le début de la guerre civile en Espagne. À la mi-août, revenu en Arcachon pour les vacances avec mon père, je retournai à la Librairie générale afin que Madame Gauthereau trouve, à son habitude, un dérivatif à mes problèmes, dont le plus douloureux était le regret lancinant de David. Je refusai de lire la suite des Thibault (L’Été 1914) qu’elle me proposait, parce que j’étais saturé des histoires de la Grande Guerre. J’avais seize ans, et elle ne m’intéressait plus. Je décidai d’acheter Mort à crédit de Céline, qui venait de paraître, et dont elle me vanta, avec persuasion, le caractère « iconoclaste ». J’en avais, paraît-il, besoin.
Moi qui souhaitais le dépaysement, je fus comblé par cette lecture, arrachement brutal à mon milieu, mon éducation, mes convictions. Véritable purge culturelle, l’ouvrage ne ressemblait à rien de ce que j’avais connu jusqu’alors. Je fus tout à la fois écoeuré et enthousiasmé.



Au commencement du livre, je fus horrifié des relations de l’enfant Céline avec sa famille. Mais ce fut pire encore lorsque j’arrivai à sa vie en Angleterre, où il avait été interne dans un collège excentrique. L’existence des collégiens anglais, telle qu’il la décrivait, me parut d’un autre âge, comparée à celle de Saint-Elme. Céline peignait des relations de bêtes, ou, mieux encore, celles que j’imaginais de la vie des forçats! Un point entre tous me choqua parce qu’il concernait mon présent immédiat: les scènes consacrées au plaisir.
Je souffris que les relations physiques entre ces garçons soient caricaturées en une bestialité dégradante. Je ne pouvais croire que nous accomplissions, à Saint-Elme, des actes identiques, puisque le vocabulaire de Céline nous était inconnu et que, n’en parlant jamais, nous n’avions pas de mots pour les désigner. Jamais, jusqu’alors, je n’avais entendu évoquer de la sorte ces pratiques ignominieuses, où il m’était impossible d’introduire la moindre rêverie. Au collège, toutes les parties du corps étaient taboues, et l’organe mystérieux qui nous attirait n’avait pas de nom, et moins encore d’odeur. Seule son existence, que nous observions sur nous-mêmes, alertait notre curiosité et nous poussait instinctivement aux attouchements. C’est seulement dans la solitude du confessionnal que, transformés en mortels péchés, nous les évoquions à l’aide de prudes allusions et de périphrases aseptisées, sans relation avec l’envie irrépressible qui nous poussait à les commettre. Il était question, au pire, de «désirs impurs», de «conversations mauvaises», de «chansons inconvenantes», d’ «images immodestes», de «choses déshonnêtes», d’ «actions honteuses» ou de «mauvais penchants» !
Lorsque, au comble de la colère ou du mépris, nous exécutions quelqu’un en trois lettres, le mot ne renvoyait à rien d’autre qu’à l’injure blessante en soi, sans référence aucune à l’organe qu’il désignait et dont tous mes camarades, sans exception, ignoraient l’exacte configuration!
Il en était de même du vocabulaire de la correspondance avec Bob. Les phrases étaient en soi leur propre fin, leur justification et leur exaltation. Le but entre nous était de rivaliser de perfection dans l’expression des sentiments, sans lien avec la singularité de nos étreintes.
Au contraire, dans le livre de Céline, les mots les plus vils désignent l’usage des organes interdits. Du coup, ils provoquaient un dégoût qui les rendaient intouchables, inimaginables même. À tel point que je ne compris pas ce que ces garçons fabriquaient entre eux, au-delà de mes tentatives fort limitées! Car, en dépit du vocabulaire ordurier de l’auteur, sa mise en scène ne m’apprenait rien de plus que les actes ordinaires que je pratiquais sans les nommer.


Toutefois, cet écoeurement ne me détachait pas de son récit. C’étaient les seuls passages dans lesquels je reconnaissais des scènes familières du plaisir, bien qu’elles fussent traduites en termes infâmes: «Au dortoir, on était chez nous, je parle entre les mômes, une fois la prière récitée ... Ça s’accomplissait à genoux et en chemise de nuit sur le dur, au bout du plumard ... Après les réponses en vitesse, on se pieutait dare-dare, on avait hâte de branlages. Ça remonte la température [ ... ]. Moi j’avais fait la connaissance d’un petit môme bizarre, qui me poignait presque tous les soirs. Il me proposait bien d’autres trucs, l’avait des idées ... Il était friand.»
Une autre scène, également au dortoir, m’intriguait fort: « Il était vidé de son page ... D’abord, on l’étendait comme un crabe, à même le plancher, ils se mettaient à dix pour le fouetter, à coups de ceintures vaches ... même avec les boucles ... Quand il gueulait un peu trop fort on l’amarrait sous une paillasse, tout le monde alors piétinait, passait, trépignait par-dessus ... Ensuite c’était son plaisir à bloc, à blanc ... pour lui apprendre les bonnes façons, jusqu’à ce qu’il puisse plus ... plus une goutte ... »
Il y avait d’autres phrases ici et là puissamment évocatrices. Par exemple, ce jugement que je trouvais drolatique: «Les Anglais, c’est drôle quand même comme dégaine, c’est mi-curé, mi-garçonnet. Ils sortent jamais de l’équivoque ... Ils s’enculent plutôt ... »
Mais c’est sur les scènes au dortoir que je revenais souvent.
D’abord, j’eus quelque difficulté à tout comprendre. Je m’aidai donc d’un dictionnaire. Un mot, chez lui usuel, m’intriguait: «branlage». Je me doutais de sa signification, mais j’aurais souhaité des précisions. Malheureusement, il ne figurait pas dans le Larousse. Il y avait « branler», qui s’en approchait: «Agiter, remuer: branler la tête.» Tout à côté, j’interrogeais des mots voisins, «branlant » : «Qui branle: tête branlante. "Branle" : (Subst, verb. de branler) oscillation d’un corps: le branle d’une cloche. Fig. Première impulsion donnée à une chose; mettre en branle. Danse en rond. Hamac de matelot. »
À la lumière de ces définitions, je crus que Céline, dont le livre était écrit dans une langue truffée d’argot, avait inventé ce mot pour décrire un chahut habituel au dortoir. Je n’eus guère plus d’éclaircissement avec un autre verbe suggestif, mais sur lequel le Larousse restait muet: «poigner».  L’adjectif «poignant», qui s’en approchait, renvoyait au verbe « poindre». Je crus avoir trouvé, et je fus d’autant plus déçu de lire : «Commencer à paraître, à pousser: le jour point.» Il y avait bien deux noms féminins qui me semblèrent s’approcher du sens de Céline: «Poigne. Fam. La force du poignet. » Et, au-dessous, «Poignée» : «Quantité que la main fermée peut empoigner ou contenir: poignée de sable. Partie d’un objet par où on le tient, on le tire, etc. La poignée d’un sabre ... Une poignée de main, action de saisir la main de quelqu’un en signe d’amitié. À poignée. Loc. adv. À pleine main. »


Je n’étais pas si naïf que je ne devine les pratiques que décrivait Céline. Car il en donnait la clef en révélant le lieu où elles se déroulaient. Mais je fus déçu de ne pas obtenir des définitions précises qui auraient rendu ma lecture plus suggestive encore.
Cependant, en dépit de mon imagination en alerte, je ne comprenais pas à quelle figure du plaisir correspondaient certains mots. Par exemple: «Au dortoir, ça continuait les grosses branlées ... les suçades ... » Il rappelait le goût d’un garçon qui «suçait encore deux petits mecs ... » Le dictionnaire était pourtant direct dans sa définition, «sucer» : «Attirer dans sa bouche en y faisant le vide: sucer la moelle d’un os.»
Céline expliquait à propos de ce garçon: «Il me proposait d’autres trucs, l’avait des idées ... Il était friand. » Je supposais qu’aussi bizarre que me parût cet exercice, il devait être plus courant que je ne l’imaginais, bien qu’aucun camarade ne me l’eût proposé.
Quant au mot d’«enculage», dont Céline accusait les Anglais, je ne trouvai rien d’approchant dans le dictionnaire. Je connaissais, sans jamais oser le prononcer, le mot «cul» pour l’avoir cherché dans le dictionnaire, voilà quelque temps déjà. Mais la définition: «La partie de l’homme et de certains animaux qui comprend les fesses et le fondement» ne m’apporta aucune lumière nouvelle sur ce que pouvaient accomplir deux garçons à l’aide de cet organe excrémentiel. Il y avait, dans ma tête, une barrière infranchissable qui m’ empêchait d’imaginer quoi que ce fût dans cette zone ordurière.
Déçu par mes recherches, mais ayant constaté que mon Petit Larousse datait de 1913, je me demandai si une édition plus récente ne contiendrait pas les définitions adéquates. Dans le bureau de mon grand-père Bouyjou, il y avait le Larousse du XXe siècle en six volumes, dont il venait de faire l’acquisition. Je me promis d’y faire des vérifications, dès mon retour à Bordeaux, bien que je dusse être prudent pour ne pas lui donner l’éveil. Même si je ne comprenais pas exactement le sens de ces mots, j’en devinais suffisamment l’évocation pour savoir qu’ils étaient malséants puisque jamais prononcés par personne de mon entourage. Quant à feuilleter un nouveau dictionnaire à la Librairie générale, ma timidité me l’interdisait, tout autant que d’interroger mes camarades à ce sujet. Même si j’avais été sûr qu’ils connaissent la réponse, jamais je n’aurais osé prononcer ces mots.
Il n’empêche que, tout en poursuivant ma lecture qui me captivait, je relus fréquemment ces deux passages, ainsi que des phrases isolées contenant ces mots interdits. J’en ressentis une émotion si tenace que je n’eus, chaque fois, qu’un seul moyen d’en réduire la tension insupportable, même si je n’avais aucun mot pour désigner ce moyen.
Ce fut la première fois qu’un livre me conduisit à de telles extrémités. Jusque-là, mon plaisir s’accomplissait mécaniquement, seul ou à deux, sans jamais l’intervention d’une image ou d’un récit. 
Si les pratiques entre garçons me choquaient, tout en me troublant, les scènes d’amour avec les femmes, en revanche, m’écœurèrent. Comme tous mes camarades, à l’exception d’André Marmissolle, je n’en avais aucune expérience, même si depuis quelque temps certains d’entre nous évoquaient, avec un sourire égrillard, leurs relations avec telle ou telle fille aperçue de loin au cours des promenades. Dans aucun des ouvrages lus auparavant je n’avais eu connaissance de description précise de cet acte. Aussi le corps-à-corps répugnant, en forme de bagarre, décrit par Céline, me parut-il entièrement sorti de son imagination: «Elle se débat la forcenée ... Je m’acharne ... J’ai les mains qui enflent tellement je lui cramponne les fesses ! Je veux l’amarrer! Qu’elle bouge plus ! C’est fait ! Voilà ! Elle parle plus alors ! Putain de Dieu ! J’enfonce ! Je rentre dedans comme un souffle ! Je me pétrifie d’amour !... Je ne fais plus qu’un avec sa beauté !. .. Je suis transi, je gigote ... Je croque en plein dans son nichon ! Elle grogne ... Elle gémit ... Je suce tout [ ... ]. Une main, je lui passe dans l’oignon, je la laboure exprès ... J’enfonce ... Je m’écrabouille dans la lumière et la bidoche ... Je jouis comme une bourrique ... Je suis en plein dans la sauce ... »
Une telle vision était si atroce que je sautai des lignes pour y échapper. Je ne pouvais croire que l’Amour auquel nous rêvions tous aboutisse à cette boucherie grotesque et sale.

mardi 3 janvier 2017

Henry de Graffigny (suite) Un modèle de Céline, dans La Quinzaine Littéraire n° 9 de juillet 1966

 Céline en bonne compagnie sur la couverture
de La Quinzaine Littéraire n° 9 du 15 juillet 1966
Céline en bonne compagnie en couverture de La Quinzaine Littéraire n° 9 de juillet 1966. Le modèle de Céline annoncé est Henry de Graffigny. 
Raoul Henri Clément Auguste Antoine Marquis, dit Henry de Graffigny, né le 28 septembre 1863 à Graffigny-Chemin et mort le 3 juillet 1934 à Septeuil, est un écrivain polygraphe, un journaliste et un aéronaute français. Il est le modèle de Jean Marin Courtial des Pereires dans Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline.

C'est Pierre Andreu qui s'y colle, dans le bimensuel de Maurice Nadeau, pour comparer la vie romanesque de Graffigny au personnage romanesque de Cortial des Pereires. Une façon détournée de parler de l'écrivain Céline sans avoir l'air d'y toucher. On sait l'admiration que Nadeau lui portait qui écrivit : « Ce que Joyce a fait pour la langue anglaise et qui demeure une prodigieuse expérience de laboratoire, ce que les surréalistes ont tenté de faire pour la langue française, Céline l'a réussi en se jouant. »