Affichage des articles dont le libellé est Sollers (Philippe). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sollers (Philippe). Afficher tous les articles
jeudi 3 août 2017
Céline en enfer par Philippe Sollers
Oublions tout ce qu'on a pu dire, et surtout médire, de Céline, plus que jamais l'ennemi public universel. Ouvrons simplement ces petits cahiers d'écolier danois, griffonnés au crayon, en 1946, par un prisonnier du quartier des condamnés à mort de Copenhague. La main qui écrit, pendant dix-huit mois, est obligée, dans des conditions effroyables, de se tenir au style télégraphique. C'est le malheur, l'épuisement, le vertige au bout de la nuit. Céline a voulu aller au diable ? Il y est. Il a traversé l'Allemagne en feu avec sa femme et son chat, il a été arrêté, il s'attend à être fusillé d'un moment à l'autre :
«Je titube bourdonne comme une mouche et puis je vois mille choses comme des mouches, mes idées se heurtent à un énorme chagrin.» «Je suis plein de musique et de fièvre.» «L'envie de mourir ne me quitte plus, c'est la seule douceur.» «Je suis fou.»
On peut détester Céline, il est, je crois, impossible de lire ces cahiers sans émotion. Ce n'est plus ici qu'un damné qui brûle, et qui, chose stupéfiante, ne sait pas pourquoi. «J'ai voulu empêcher la guerre, c'est tout. J'ai tout risqué. J'ai tout perdu.» Il n'est d'ailleurs pas accusé, à l'époque, d'antisémitisme criminel, mais de trahison, ce qui l'indigne, et lui fait citer, comble d'exotisme, le cardinal de Retz: «Une âme délicate et jalouse de la gloire a peine à souffrir de se voir ternir par les noms de rebelle, de factieux, de traître.»
Autour de lui, tout n'est que bruit, fureur, hurlements, douleur, et il regarde de temps en temps, au-dehors, la palissade où il s'attend à être collé pour son exécution. «Les moineaux, derniers amis du condamné, les mouettes au ciel, liberté.» «Les gardiens me font signe que je vais être expédié en France pour être fusillé. Ca m'est bien égal.»
Ce qui l'inquiète surtout, c'est Lucette, sa danseuse. Elle maigrit, on lui a peut-être cassé «le rythme divin si fragile de la danse, le secret des choses». Il la voit danser dans le vent, «elle connaît le secret du vent». La main et le crayon tiennent bon, cependant, et la mémoire devient une hémorragie permanente: «Les souvenirs les plus petits sont les fibres de votre âme. S'ils se rompent, tout s'évanouit.»
L'épouvantable Céline avait-il du coeur? Hé oui, il faut s'y résoudre. Et il aggrave son cas: «L'effroyable danger d'avoir bon coeur: il n'est pas déplus horrible crime, plus implacablement traqué, minutieusement, qui n'est expié qu'avec cent mille douleurs.» Le coeur? Attention, il peut disparaître: «A partir du moment où vous passez sur un cadavre, un seul cadavre, tout est perdu, le charnier vous tient.» Phrase prodigieuse de lucidité, tracée à deux doigts de la mort. «Il faut raconter l'éparpillement d'une âme vers la mort par l'horreur et le chagrin.»
Bien entendu, Céline pense à sa stratégie de défense et aux livres qu'il écrira plus tard, les plus beaux: Féerie pour une autre fois, D'un château l'autre, Nord, Rigodon (il y a encore des arriérés qui veulent le limiter au Voyage.) Traître, lui? «J'aurais livré le Pas-de-Calais, la tour Eiffel, la rade de Toulon, je ne serais pas plus coupable.» Il n'a pas l'air de se rendre compte (comme le dit justement Sartre à propos de Genêt) que la société pardonne beaucoup plus facilement les mauvaises actions que les mauvaises paroles. Bagatelles, voilà le problème, et pour longtemps. Céline, lui, veut renverser l'accusation. Il n'est après tout qu'un persécuté, et il a, en cela, de glorieux prédécesseurs, exilés ou emprisonnés: Villon, Descartes, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Rimbaud, et bien d'autres. «La France, à toutes les époques, s'est toujours montrée féroce envers ses écrivains et poètes, elle les a toujours persécutés, traqués autant qu'elle pouvait.» Ainsi de Chateaubriand, qu'il appelle René, «enragé sentimental patriote passéiste comme moi. Il rêve la France, l'âme de la France, je l'ai rêvée aussi, moi, pauvre barbet misérable.»
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Céline, en 1944, a emporté des livres avec lui: La Fontaine (le plus grand d'après lui), Ronsard, Molière, La Bruyère, La Rochefoucauld, les «Historiens et Chroniqueurs du Moyen Age», et, évidemment, les Mémoires d'outre-tombe. Et voilà, mêlées à ses vertiges en cellule, des citations qui surgissent comme des bouées de sauvetage, maximes des increvables moralistes du XVIIe siècle, «cette petite civilisation, ces phrases brèves, ces bouffées d'étoiles». L'art de la citation, on ne le sait pas assez, est le plus difficile qui soit, et on peut rêver du livre que Céline, qui cache un Plutarque sous son lit, aurait pu composer dans cette dimension résurrectionnelle. Voici ce qu'il choisit de Talleyrand: «On dit toujours de moi trop de bien ou trop de mal. Je jouis des honneurs de l'exagération.» Ou de Mme Rolland: «Je ne dois mon procès qu'aux préventions, aux haines violentes qui se développent dans les grandes agitations, et s'exercent pour l'ordinaire contre ceux qui ont été en évidence, ou auxquels on reconnaît quelque caractère.» Ou encore ceci, dans Note de la censure à Louis XVI, en 1787: «Les gens gais ne sont pas dangereux, et les troubles des Etats, les conspirations, les assassinats ont été conçus, combinés et exécutés par des gens réservés, tristes et sournois.»
On oublie trop vite que Céline est un grand écrivain comique, parfois terrifiant, certes, mais profondément comique. Si vous en doutez encore, lisez ses Entretiens avec le Professeur Y, à mourir de rire, comme le meilleur Molière. Ce point est essentiel, il est médical. Le rire de Céline est aussi pointu et énorme que son expérience du délire et sa conviction du néant. «Tout fait musique dans ma tête, je pars en danse et en musique.» L'oreille immédiate voit tout à travers les grimaces, les cris, les bombardements, les incendies, la décomposition. C'est là qu'il rejoint Voltaire, rieur endiablé, que les dévots en tous genres ne pourront jamais supporter. Son persécuteur de l'ambassade de France à Copenhague, acharné à demander son extradition, c'est-à-dire sa mort (les Danois ont sauvé Céline), en saura quelque chose.
Le rire, mais aussi l'amour étrange, comme le prouvent les lettres magnifiques qu'il envoie à la pianiste Lucienne Delforge, sa maîtresse en 1935, «toi petit terrible secret, petite fée du cristal des airs». La musique, la danse, les femmes: le plus sensible et délicat Céline est là tout entier. «Sois heureuse autant que possible, selon ton rythme, tu verras, tout passe, tout s'arrange, rien n'est essentiel, tout se remplace, sauf le pauvre refuge où tout se transpose et s'oublie.» Et en juin 1939: «Je ne sais pas ce que je deviendrais si tu venais à ne plus jouer. Comment ne t'aimerais-je pas et mieux que personne, mon cher petit double.» Et aussi, juste avant la catastrophe: «Les jours en silex succèdent aux jours en caca. C'est la bonne vie de vache pour laquelle je suis fait. J'accumule les maléfices, je m'en servirai bien un jour.»
Philippe Sollers
Source: «Le Nouvel Observateur » du 16 octobre 2008.
jeudi 2 mars 2017
Céline est toujours vivant, il vit en Amérique. Dernier hommage du «vieux dégueulasse» dipsomane au potomane de génie
Bukowski et la folie ordinaire par Philippe Sollers
Bukowski, lisez-le, est la révélation de l’Amérique folle et noire qu’est devenu le monde. Toujours plus de puissance et de richesse pour les riches ? Toujours plus de faiblesse et de misère pour les pauvres. L’information augmente sur fond de sermons humanitaires ? En réalité, ce qui croît, c’est l’ignorance, la séparation, le désespoir. Comme on fera éternellement de la mauvaise littérature avec de bons sentiments, nous ne manquons pas de discours et de faux romans lénifiants pour envelopper et évacuer ce constat gênant. La mort partout, sans cesse, comme de plus en plus rapprochée d’elle-même ? Oui. Et alors ? C’est tout ? Vous n’avez rien d’autre à dire ? Pas de promesses, de programme, de solution, d’appels vers un avenir meilleur ? Pas le moindre meeting ? Rien pour la volonté, la société, le désir de chef ? Non. Bukowski, c’est très répréhensible, a inventé la littérature mauvaise.
C’est un sale esprit, un déserteur, une forte tête égoïste, un vieux dégueulasse, un primaire acharné, un type infréquentable toujours plein de whisky, de bière, de vodka, de visions lubriques. Il ne veut pas travailler, il est sans domicile fixe, il ne croit pas à l’amour, il traîne, il s’enfonce, il est capable de ne même pas se rendre compte qu’il est devenu célèbre et qu’on l’interroge sur un plateau de télévision. Il vous raconte des aventures minables, dans des lieux minables, avec des personnages, hommes et femmes, aussi minables que lui. Il semble ne percevoir que la dégradation des corps, des cadavres vivants en sursis. Ah, il ne se penche pas sur les exclus, lui, avec les mines compassées que prennent et prendront toujours les dames d’oeuvres, les politiciens en campagne, les académiciens parlant du coeur, les poètes conviviaux, les évêques en mal de publicité.
La littérature « mauvaise » a ses lois : démasquer la folie ordinaire, pointer la vérité désagréable en direct, forcer sur les détails scabreux qui révulsent l’hypocrisie générale, être lyrique avec ce qui n’a pas l’air de le mériter. Pas de naturalisme : la nature est un piège. Pas de populisme non plus, cette blague des nantis quand ils travestissent la déchéance. L’expérience personnelle, point. Le plus étrange est que la vraie bonté ne puisse venir que de là. Toute autre prédication est obscène. Bukowski est une sorte de saint, on l’aura compris.
J’en parle au présent, comme on devrait le faire de tous les vrais écrivains disparus.
Il paraît qu’il est mort à San Diego, Californie, le 9 mars 1994. Dans son dernier livre Pulp, peut-être le plus étonnant qu’il ait écrit, il se présente comme un détective privé à qui la mort, en personne, téléphone. La Grande Faucheuse a un problème. Quelqu’un lui a échappé. Un écrivain français dont, pourtant, la date de décès est connue : 1961. Eh bien, non : Céline (car il s’agit de lui) est passé aux Etats-Unis. Il vit toujours. On l’a vu dans une librairie où il feuillette des livres mais sans les acheter. Bukowski enquête : oui, c’est ça, un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Céline est bien là, en train de parcourir La Montagne magique de Thomas Mann. Il murmure un jugement désagréable. Le voilà maintenant lisant un peu de Tandis que j’agonise, de Faulkner : «Autrefois, me dit-il, la vie des écrivains était plus intéressante que leurs écrits. Aujourd’hui, ni leur vie ni leur oeuvre n’offrent le moindre intérêt. » Un peu après, il jette un oeil sur le New Yorker (toujours sans l’acheter) : bof, toujours pareil, personne ne sait plus écrire. Quant à la Mort, une grosse femme pleine d’allant (« quel sublime flash de chair fraîche ! »), elle avoue avoir « un blocage sur cette histoire ». « Je veux m’offrir le plus grand écrivain français. J’ai attendu assez longtemps. » Céline est-il réellement vivant ? Le détective engagé par la Mort pour le coincer va-t-il y parvenir tout en le regrettant sincèrement (en effet, le prochain client du néant, c’est lui) ?
Le lecteur découvrira la suite tout seul. Bukowski a-t-il trop bu ? A-t-il des hallucinations ? Est-il raisonnable de rencontrer une extraterrestre et la mort en personne ? Et qu’est-ce que cette enquête sur le « moineau écarlate » ? Comment tout cela va-t-il finir ? « C’était une évidence. La moitié de la planète délirait. Les furieux et les crétins se partageaient le reste. » Ou encore : «J’étais prêt pour une paisible soirée en Enfer. A l’image de cette Terre qui part en poussière aussi sûrement qu’une poutre rongée par d’invisibles termites. » En détournant le roman policier et la littérature de gare, le vieux Buk, comme d’habitude, écrit le roman philosophique d’aujourd’hui, sans vanité, mais avec une prétention énorme.
Le livre est codé comme il faut : il échappera à la surveillance morbide de ceux qui bavardent sur la mort du roman, la décadence, l’absence d’idéal, la perte du sens du devoir ou l’engagement. Il excitera, en revanche, les amateurs de littérature et les esprits libres (il doit y en avoir encore quelques-uns). Excellent test, Bukowski : le clergé, quel qu’il soit, ne peut pas le lire. Mais qu’est-ce qu’un clergé peut vraiment lire désormais ? Rien. Ni Bukowski, ni Céline, ni Mallarmé. La mort atteint les corps visibles mais pas les voix singulières puisqu’elles triomphent en même temps que la mort. Autant dire que le vacarme de la marchandise et son envers spiritualiste n’y comprennent rien. Bukowski ne croit ni à Dieu ni à Diable, mais il sait que le faux Diable déguisé en faux Dieu est très puritain : « A propos, si le mot pute vous gêne, je vous autorise à m’en suggérer un politiquement correct. » Un jugement sur la société? Voici : « Prenez les stars de cinéma, on leur retape le visage avec la peau des fesses, car c’est bien la dernière chose à se flétrir. Du coup, ces stars finissent leur existence avec une tête de cul. »
Aux dernières nouvelles, on aurait aperçu Bukowski à Paris en train de renifler quelques romans récents dans une librairie du Quartier latin. Il haussait les épaules. Je vais enquêter. Peut-être me demandera-t-il de l’accompagner ici ou là. Au fond, il suffit de tenir ses phrases.
Philippe Sollers, Le Monde du 10 février 95, Éloge de l’infini, 2001.
![]() |
| La rencontre improbable au cours d'une enquête dans Pulp… |
Libellés :
Bukowski (Charles),
En marge de Céline,
Pulp,
Sollers (Philippe)
lundi 10 octobre 2016
Céline par Solers
AVANT-PROPOS
Mon premier texte sur Céline, qu'il faut relire aujourd'hui comme le texte d'un jeune écrivain, paraît à la demande de Dominique de Roux dans la troisième livraison des Cahiers de L'Herne. Nous sommes en 1963. Ma lecture de Céline aura donc été permanente, avec des hauts et des bas, en fonction de ce vers quoi m'entraînaient ma curiosité et mes passions du moment. À part Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, je me rappelle très bien le choc que fut la découverte de D'un château l'autre en 1957, ou de Nord, en 1960, avant même de lire ces ouvrages dans leur intégralité. Dès la publication d'extraits dans la NRF, j'ai senti qu'il se passait quelque chose d'essentiel. Depuis, ma fréquentation de l'œuvre de Céline n'a pas cessé et je me suis exprimé à plusieurs reprises, par exemple dans la préface des Lettres à la NRF, sur ce qu'elle m'apportait. Plus tard, même après mes engagements extrémistes, et malgré la réputation d'homme de droite infréquentable de Céline, alors que son biologisme - c'est ainsi qu'il faudrait définir son racisme - me paraissait en total désaccord avec son génie d'écrivain, j'ai persisté à l'admirer avec constance. On peut dire aussi, et c'est à peine une plaisanterie, que pour le « maoïste» que j'étais il y avait beaucoup de Chine dans Rigodon! A propos de Céline, on en revient toujours, par manque d'imagination, à deux expressions tirées d'un article des lzveztia et reprises en 1947 par Combat (qui a d'ailleurs publié la réponse de Céline). Il s'agit de « nullité littéraire » et de « criminel fasciste ». La première définition devient de plus en plus difficile à soutenir. Ce qui m'intéresse au plus haut point, c'est la façon dont Céline a voulu reprendre, réinventer, «voltairiser » le français, comme il dit. Et que voit-on arriver sous sa plume? Un ensemble d'écrivains classiques qui forment le socle, le fondement de sa langue: la marquise de Sévigné, Louise Labé, La Fontaine, Saint-Simon, le cardinal de Retz, beaucoup d'autres ... Je m'en suis souvenu en commençant ce travail sur Paradis, explicité dans Femmes, où j'ai beaucoup pensé à Céline - et je crois que cela s'entend. Il me semblera devoir aller vers Céline en le refondant, en le décalant; c'est là que son influence, naturellement reformulée, se fait, je crois, sentir dans mes livres. Pour des raisons de forme qui sont en réalité des raisons de fond et surtout d'oreille, cet écrivain est donc essentiel pour moi. Avant d'évoquer les écrits de Céline, il me paraît nécessaire d'insister sur deux points que l'on n'aborde que rarement à son propos. En premier lieu, son génie du titre, de la formule que l'on peut qualifier d'absolue: Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Féerie pour une autrefois, D'un château l'autre, mêmeBagatelles pour un massacre, ou le terrible L'École des cadavres, cela dit tout avec une extraordinaire économie de moyens. Et puis, son sens du comique: Céline ne parle pas beaucoup de Molière, mais Entretiens avec le Professeur Y est un dialogue digne du meilleur Molière. De façon générale, qui ne s'amuse pas en lisant Céline, malgré la noirceur ou l'outrance du propos, n'y comprend rien. De celui-là je dirais, et ce n'est pas une plaisanterie, qu'il est sourd. Gide croyait queBagatelles pour un massacre était une blague. C'est un livre que l'on peut juger abominable, mais auquel on rit malgré soi. Il est nécessaire de comprendre ce mélange intime, indissociable, de lyrisme et de comique, car il fait le caractère unique de Céline. J'ai relevé dans une lettre à Paraz cette formule: «Je suis lyrique, le crime des crimes, surtout en France ... Et lyrique comique. » Ce comique est toujours chez Céline associé à la légèreté. Quand il prétend avoir pris son style au music-hall, au cabaret, c'est tout à fait juste, c'est dans la chanson (qui revient sans cesse dans Féerie), dans ce que l'on appelait le burlesque qu'il est allé puiser, dans ce qui est fugace, intemporel, qui par définition ne pèse rien. C'est ainsi que nous arrivons naturellement à la danse et au ballet, dont le but est d'échapper à la pesanteur par la grâce, mais aussi par une discipline aussi rigoureuse qu'invisible. N'est-ce pas là le résumé du travail de Céline et de son style? Lorsqu'on lui demandera, à la fin de sa vie, ce qu'il pense de ses contemporains, il les exécutera en une phrase: « Ils sont lourds. » Si l'on veut établir, vite, un catalogue passionné de Céline, il faut commencer par dire que Voyage au bout de la nuit est un chef-d'œuvre. Que ce livre exceptionnel ne soit pas pris immédiatement par la NRF en 1932, qu'il manque le Goncourt au profit d'un livre médiocre, me semble poser un problème très important. Tout comme il faut s'interroger sur le terrible accueil critique que reçoit, plus tard, Mort à crédit. Autre texte que j'ai tenu à rééditer avec Henri Godard dansL'lnfini : Mea Culpa, pamphlet publié à son retour d'URSS, à mon avis essentiel pour comprendre la suite de la trajectoire de Céline. Et que dire des Entretiens avec le Professeur Y, livre magique, d'une force comique inouïe, à s'écrouler littéralement de rire, mais aussi prodigieux art poétique? J'ajouterai la découverte éblouie de Féerie pour une autre fois et surtout de Maudits Soupirs pour une autre fois, qui est à mon avis un texte d'une force hors du commun. Par ailleurs, je suis un des rares à soutenir que ce que l'on désigne sous le titre générique de «Trilogie allemande», à savoir D'un château l'autre (dont le début, avec la Publique, toute la dimension des enfers, la barque de Caron, relève du grand style homérique), Nord (où Céline est peut-être au sommet de son écriture) et Rigodon, même s'ils sont peu lus, sont des livres peut-être supérieurs à Voyage ou Mort à crédit. La vérité sur la Seconde Guerre mondiale me semble être là et nulle part ailleurs. Pendant la rédaction de D'un château l'autre, Céline écrit, toujours à Paraz : « Il nous était réservé de connaître enfin le sérieux des choses, Lucifer et ses vraies tenailles. » Si vous voyez les tenailles du diable, vous voyez aussi Staline et Hitler. Je voudrais d'ailleurs insister sur ce thème diabolique, parfois présent chez lui de façon extrêmement étrange. Ainsi, cette formule curieuse qu'il emploie à plusieurs reprises: « Vous savez, moi et le Prince des Ténèbres, on s'évite. » Il y revient souvent: « Le monde à l'envers! Le mensonge roi ! L'univers du diable! » On n'attendrait pas Céline sur cette question. Puisque Dieu n'existe pas chez lui, il ne devrait pas y avoir de diable non plus; or il est là, toujours. De cela au moins il est sûr et il tient à le dire : « Il n'y a que Satan qui puisse être aussi têtu, enragé dans la malfaisance, la cruauté et la crapulerie.» Lucifer est partout en filigrane. Et quand lui, Céline, affirme qu'il n'écrit pas sans un grand dégoût, comme un médium fait tourner les tables, il nous fait comprendre que l'écriture est une épreuve, une véritable expérience diabolique, à l'écoute des ténèbres: « Le diable sait ce qu'il fait, il est subtil, il s'attaque à la musique des peuples -qu'il veut supprimer.» Il ne peut s'agir d'un jeu, comme cela a pu l'être pour Victor Hugo. Céline engage contre le diable une lutte à mort pour conserver la musique de sa langue. Ce qui nous conduit à ouvrir une parenthèse. Ces ballets, auxquels Céline tenait tant, sont d'une faiblesse évidente, tant par la mièvrerie de leur propos que par l'écriture. Ils sont aussi, dans Bagatelles pour un massacre, le prétexte avancé de sa fureur antisémite: il s'attaque aux Juifs parce qu'ils lui auraient refusé un ballet. Notons aussi que ses ballets, pour reprendre le titre commun qu'il leur donnera, en 1959, en les regroupant au sein d'un même volume, sont sans musique, sans personne, sans rien et que, ultime pirouette, le plus musical des écrivains français semble fâché avec la musique: il n'en veut pas là où elle paraîtrait pourtant le plus nécessaire. Car la véritable musique, cette « petite musique» qu'il ne cesse de revendiquer, est ailleurs. Elle est de l'ordre de l'expérimentation fondamentale et de la création. Quand je lis: « Les mots ne sont rien s'ils ne sont pas notes d'une musique du tronc », puis quand Céline ajoute, pour définir sa fonction créatrice au sens le plus organique: «Je suis le Père Sperme », je ne peux que m'interroger: en quoi le sperme aurait-il trait à la musique, au langage? Plus qu'à Céline, j'ai l'impression d'avoir affaire à Antonin Artaud. Voilà deux grands contemporains liés par une véritable parenté dans l'expérience démoniaque et sexuelle. Aller dans ces parages, le sperme, la « musique du tronc », c'est vouloir une réinvention physiologique - et revendiquée comme telle - de l'écriture. Artaud ne parlait-il pas de la « maladresse sexuelle de Dieu» ? Je pense alors à cette déclaration incroyable de Claudel disant qu'il avait subi l'« influence séminale » de Rimbaud et qui fit graver sur sa tombe: « Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel. » Toute véritable écriture serait-elle donc une fécondation qui, biologiquement, donnerait naissance à cette fameuse « musique des peuples» ? Souvenons nous, dans Rigodon: « Moi qui suis raciste biologique ... » Il y a chez Céline une physiologie de l'écriture et une écriture physiologique qui tiennent de la grande poésie. Je suis allé sur ses pas, au Danemark. Je regardais la mer, non loin d'Elseneur. Hamlet vous fait signe, des fantômes peuvent éventuellement apparaître, hou! hou ! ... C'est de la grande dramaturgie, avec ce qu'il faut de comique. Terrible mais drôle ou, pour reprendre les mots de Mallarmé: « Un tourbillon d'hilarité et d'horreur. » Nous sommes dans la chanson de geste, au sens le plus fort du terme, la geste, la revendication d'écrire dans une langue vivante, alors que tout s'écrit alentour dans une langue morte. Ou, pire, une langue étrangère à elle-même, une traduction, un idiome de seconde main. Même des textes écrits en français par des écrivains français le sont dans une langue déjà presque morte. C'est pourquoi Céline affirme: « Ce que je fais n'a rien à voir avec la prose-prose des arriérés naturalistes américains ou français. » Mais là n'est pas le plus grave. Le tragique, pour Céline, est que cette langue en voie de disparition traduit, dans le renoncement et la résignation, la volonté suicidaire d'un peuple. Que veut-il dire lorsqu'il affirme : « Sévigné, Voltaire, La Bruyère, Saint-Simon, Chateaubriand, c'est un goût qui reste et une couleur absolue» ? Que plus rien n'a désormais de goût ni de couleur? Que toutes les langues, ternes et insipides, finissent par se valoir? Si bien que, pour obtenir le «rendu émotif intime», seule façon d'écrire encore en français selon Céline, mais pour combien de temps, outre le labeur accablant, il faut traiter l'Histoire en direct, se refuser aux romans historiques insignifiants, aux romans naturalistes arriérés dont les Français se bourrent. «Quand on me lit tout bas, il faut avoir l'impression qu'on vous lit à vous le texte tout haut en pleine tête, dans votre propre tête, c'est un truc. » Voilà comment fonctionne l'écriture de Céline. Et cela, au-delà de l'apparente et fausse simplicité, qui en est capable? Qui ose comme lui «toucher au nerf» ? Très peu d'artistes. «Lus tout haut, mes textes sont franchement hideux, grotesques d'emphase, vive Bossuet alors! C'est le rendu émotif interne auquel je m'efforce ... Un tout autre travail ...» Même lorsqu'il se traite de « vieux Con rémouleur de sa sérénade », qui peut encore comprendre cela? Il faut foncer tout droit dans l'intimité des choses, voilà ce que répète Céline dans Entretiens avec le Professeur Y, comiquement, mais avec le plus grand sérieux. C'est dit comme du La Fontaine, d'une façon qu'un enfant peut comprendre, mais c'est d'une grande profondeur. Le métro, les rails, les traverses, le bâton trempé dans l'eau qu'il faut casser pour qu'il paraisse droit, cela est très drôle, très amusant, mais il faut le prendre très au sérieux. Si nous ne devions retenir qu'une chose de Céline, ce serait cela: le «rendu émotif interne». Je sais que cela prendra encore un siècle ou deux, mais il faut le débarrasser de ses oripeaux, de ses déguisements de fou vociférant, et, cela va de soi, de son antisémitisme. L'image qui prédominera alors sera celle d'un Céline enfantin, plus exactement dans l'innocence de l'enfant qui perdure. Céline est à tout jamais un innocent dans un monde coupable. La formule vient de François Truffaut, interrogeant Hitchcock: «N'avez-vous pas l'impression qu'à cause de votre éducation catholique le péché est toujours présent dans vos films?» Et Hitchcock répond: «Pourquoi me dites-vous cela? Je décris toujours un innocent dans un monde coupable.» C'est sans doute ainsi qu'il faut voir Céline, comme il se décrit finalement dans tous ses livres: un enfant innocent perdu dans un monde coupable.
Philippe Sollers
Céline, éditions Écriture, 2009
|
Inscription à :
Articles (Atom)











