Affichage des articles dont le libellé est Zola (Émile). Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Zola (Émile). Afficher tous les articles

jeudi 23 octobre 2025

De Zola à Céline : Un “Lamanièredeux” dans Fantasio du 16 septembre 1933

Dans Fantasio : magazine gai du 16 septembre 1933. 

Ce périodique "coquin" de haute tenue offre à ses lecteurs de nombreux hors-textes de dessins en couleur signés des plus grands illustrateurs de l'époque tels Dignimont, Chas Laborde, Oberlé ou Roubille qui signe la couverture. 

Dans la rubrique La Potinière, Jean Marigny livre un article apocryphe (un “Lamanièredeux” assez minable) du texte que Céline devrait prononcer à Médan  en l'honneur de Zola et dont il a obtenu l'exclusivité !

DE ZOLA A CÉLINE... 

Pour l'anniversaire de la mort de Zola, M. D. F. Céline (sic) va prononcer un discours. Avant de la réunir en volume, comme sa préface au “Voyage au bout de la nuit” il en a donné la primeur à “Fantasio”.


Messieurs,

Je devrais dire mes potes que je vous dis, parce qu'on peut bien dire qu'ici nous sommes des affranchis et qu'au moment de tirer notre galurin devant la mémoire du gars Emile Zola, on se sent un peu pris aux tripes.

Celui-là était un maître. Ah ! il ne batifolait pas avec la mousseline, ce n'est pas lui qui a mis du sucre sur la galette amère de l'existence. Il était nature, comme moi-même, messieurs.

Il y a deux manières de tirer sa révérence, toutes deux s'expriment en cinq lettres : la première fit la gloire de Cambronne, le seconde le succès de Michelin. Entre M… et Merci, vous n'hésitez pas. Lui non plus.

Il avait fait le tour de toutes les saletés, flairé toutes les poubelles, piétiné tous les étrons lâchés par une civilisation en colique ; il nageait dans les égouts, se gavait de déchets ; se complaisait dans l'inceste, se mirait sur le zinc des assommoirs ; coïtait avec des Nanas de bas étage ; il plaçait son idéal à la hauteur des chasses d'eau ; et pourtant, il fut grand. 



C'était mon maître. Et c'est un devoir pieux que j'accomplis, que je vous dis.

Céline… Zola ! On dirait le titre d'un de ses livres. Parfois quand j'ai des digestions difficiles et que mon sommeil est truffé de borborygmes, je me plais à imaginer ce qu'il aurait écrit sous ce titre de Céline-Zola !

Et je vois une radeuse dépucelée à douze ans par un curé évadé du bagne. Impubère et vérolée, elle se donne à tous les gamins du quartier et l'école laïque devient un dispensaire, où l'on injecte à toute une génération de pourris, des doses de 606 – comme jadis des 1515 et des 1805 qui étaient des dates de boucheries. A quinze ans, Céline est mère des œuvres de Son Excellence Rougon-Macquart. 

Alors, c'est une vie de grande putain… Mais, messieurs, vous n'avez qu'à relire la “Terre” ou “Germinal” pour y faire une moisson de vices !

Il voyait noir. Moi aussi. Avant nous, la littérature était à dégueuler de fadeur. Il y avait des gens bons, des vierges ; des honnêtes hommes… Toute une faune abolie… une race perdue.

Ah ! s'il avait pu vivre jusqu'à nous ! Il eût écrit ce “Charnier” auquel vous pensez tous et dont les cent premières pages de mon livre ne donnent qu'une vision affadie et, dirai-je, presque tendre.

Nous vivons parmi des hystériques, des névrosés, des cochons décorés, des filles en fourrure !

Voilà l'humanité ! Qu'y puis-je ? Le monde pue ; la terre grouille de vermine. Les journaux sont pleins de cette publicité accablante qui met le public en garde contre les métrites, les poux et le retour d'âge. Ce n'est tout de même pas moi qui ai inventé la salpingite, l'ovariectomie, les pertes blanches, la goutte militaire, toutes ces choses qui naissent de l'amour, comme les jumeaux ophtalmiques et les dégénérés…

Voilà où nous en sommes ! Et l'on appelle ça le règne de l'intelligence ! Des meurtres et des sérums ! Du sang d'homme et du sang de cheval ! depuis Attila, le besoin des mortels n'a pas changé. Ah ! s'il avait connu une Violette Nozière, un Landru, un Mestorino, un Gorguioff, tous ces échantillons d'une race putréfiée, de quelles sombres flammes, n'eut-il pas illuminé le ciel noir et crachouillant de ses pensums tristes !

Il manquait un Zola, à ce siècle avachi, et je me suis dressé. Je n'ai pas encore atteint le Bout de la Nuit ! Mais je vous dis que vous n'avez pas fini d'en baver, de suivre Bardamu dans les bouges ignobles où se vautrent mes héros !

Des ivrogne et des poitrinaires ; des assassins et des faiseuses d'anges, voilà le quatuor qui servira de base à ma symphonie nauséabonde. Que les timides se bouchent le nez, j'écris avec de l'urine et des excréments ; la vérité ne sort plus des puits, mais des fosses d'aisance !

Il est temps de vidanger le monde !

Si vous songez, messieurs, que notre langue est pauvre en mots orduriers, en onomatopées pestilentielles et que j'ai depuis dix minutes usé d'un vocabulaire faisandé comme un perdreau pourri, vous ne pourrez que nous admirer, Zola et moi, d'avoir, lui en cinquante volumes, et moi en six cent quarante-quatre pages,étalé tous les adjectifs puants, tous les substantifs glaireux du vocabulaire, sans une défaillance. Je sais bien que c'est un truc ; mais les lecteurs aiment se faire engueuler, les femmes du monde adorent le langage des marlous, elles ont été servies.

Qu'attendiez-vous de moi, messieurs ? Ça : pas autre chose. Un bon petit laïus plein d'insanités, mais râpeux aux oreilles comme une pomme rossée. Vous voilà servis. Ça vous remonte un peu des boyaux aux gencives ! Bah ! ce n'est rien. Ça soulage au contraire. Mais, avant de finir, je dois vous faire un aveu : l'attitude d'un Zola ou la mienne ne représente aucun courage. Mais quand tous les seuils du rêve, de la grâce, de la beauté, de la tendresse et de l'amour sont occupés, il ne reste plus à celui qui arrive que des latrines.

Tant qu'il a vécu et tant que je vivrai, il est inutile d'insister, le loquet sera fermé : et vous lirez sur la petite porte : occupé. J'y suis, j'y reste… Le tout est de se soulager avec talent. 

P.P.C. Jean Marigny. 

     

dimanche 21 septembre 2025

Discours de Louis-Ferdinand Céline à Médan, le 1er octobre 1933 en hommage à Zola

Discours de Louis-Ferdinand Céline à Médan, le 1er octobre 1933 

en hommage à Zola

Les hommes sont des mystiques de la mort dont il faut se méfier.

En pensant à Zola, nous demeurons un peu gêné devant son oeuvre; il est trop près de nous encore pour que nous le jugions bien, je veux dire dans ses intentions. Il nous parle de choses qui nous sont familières... Il nous serait bien agréable qu'elles aient un peu changé.
Qu'on nous permette un petit souvenir personnel. A l'Exposition de 1900, nous étions encore bien jeunes, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c'était une énorme brutalité. Des pieds surtout, des pieds partout et des poussières en nuages si épais qu'on pouvait les toucher. Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l'Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu'à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. La vie moderne commençait.

Le trottoir roulant de l'Exposition universelle de 1900

Depuis, on n'a pas fait mieux. Depuis
L'Assommoir non plus on n'a pas fait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes. Avait-il, Zola, travaillé trop bien pour ses successeurs ? Ou bien les nouveaux venus ont-ils eu peur du naturalisme ? Peut-être... Aujourd'hui, le naturalisme de Zola, avec les moyens que nous possédons pour nous renseigner, devient presque impossible. On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, à commencer par la sienne. Je veux dire telle qu'on la comprend depuis une vingtaine d'années. Il fallait à Zola déjà quelque héroïsme pour montrer aux hommes de son temps quelques gais tableaux de la réalité. La réalité aujourd'hui ne serait permise à personne. À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n'atteint pas, n'atteint pas encore. Car, enfin, c'est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l'existence, c'est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due.
La position de l'homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d'instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu'à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n'en plus finir. Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant, aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. L'homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d'un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, "totalitaire" comme on l'intitule. Privées de cette contrainte, elles s'écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu'il le veuille ou non, devient politique. On l'abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula !
Les gueulements dictatoriaux vont partout à présent à la rencontre des hantés alimentaires innombrables, de la monotonie des tâches quotidiennes, de l'alcool, des myriades refoulées : tout cela plâtre dans un immense narcissisme sadico-masochiste toute issue de recherches, d'expériences et de sincérité sociale. On me parle beaucoup de jeunesse, le mal est plus profond que la jeunesse. Je ne vois en fait de jeunesse qu'une mobilisation d'ardeurs apéritives, sportives, automobiles, spectaculaires, mais rien de neuf. Les jeunes, pour les idées au moins, demeurent en grande majorité à la traîne des R.A.T. bavards, filoneux, homicides.
À ce propos, pour demeurer équitables, notons que la jeunesse n'existe pas au sens romantique que nous prêtons encore à ce mot. Dès l'âge de dix ans, le destin de l'homme semble à peu près fixé dans ses ressorts émotifs tout au moins; après ce temps. nous n'existons plus que par d'insipides redites, de moins en moins sincères, de plus en plus théâtrales. Peut-être. après tout. les "civilisations" subissent-elles le même sort ? La nôtre semble bien coincée dans une incurable psychose guerrière. Nous ne vivons plus que pour ce genre de redites destructrices. Quand nous observons de quels préjugés rancis, de quelles fariboles pourries peut se repaître le fanatisme absolu de millions d'individus prétendus évolués, instruits dans les meilleures écoles d'Europe, nous sommes autorisés certes à nous demander si l'instinct de mort chez l'homme, dans ses sociétés, ne domine pas déjà définitivement l'instinct de vie. Allemands, Français, Chinois, Valaques. Dictatures ou pas. Rien que des prétextes à jouer à la mort.


Je veux bien qu'on peut tout expliquer par les réactions malignes de défense du capitalisme ou l'extrême misère. Mais les choses ne sont pas si simples ni aussi pondérables. Ni la misère profonde ni l'accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d'avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l'avènement imminent, infaillible du communisme en Allemagne. Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l'appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. Avec des coquetteries, bien sûr, mille dénégations : mais le tropisme est là, et d' autant plus puissant qu'il est parfaitement secret et silencieux.
Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d' accord que sur un seul point : des 
soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques...
Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. c' est peut-être qu'après tout l'âme de l'homme s'est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire.


On peut obtenir tout d'un animal par la douceur et la raison, tandis que les grands enthousiasmes de masse, les frénésies durables des foules sont presque toujours stimulés, provoqués, entretenus par la bêtise et la brutalité. Zola n'avait point à envisager les mêmes problèmes sociaux dans son ouvre, surtout présentés sous cette forme despotique. La foi scientifique, alors bien nouvelle, fit penser aux écrivains de son époque à une certaine foi sociale, à une raison d'être "optimiste". Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. Nous savons aujourd'hui que la victime en redemande toujours du martyr, et davantage. Avons-nous encore, sans niaiserie, le droit de faire figurer dans nos écrits une Providence quelconque ? Il faudrait avoir la foi robuste. Tout devient plus tragique et plus irrémédiable à mesure qu'on pénètre davantage dans le destin de l'homme. Qu'on cesse de l'imaginer pour le vivre tel qu'il est réellement... On le découvre. On ne veut pas encore l'avouer. Si notre musique tourne au tragique, c'est qu'elle a ses raisons. Les mots d'aujourd'hui, comme notre musique, vont plus loin qu'au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l' analyse, en somme "du dedans". Nos mots vont jusqu'aux instincts et les touchent parfois, mais, en même temps, nous avons appris que là s'arrêtait, et pour toujours, notre pouvoir.
Notre Coupeau, à nous, ne boit plus tout à fait autant que le premier. Il a reçu de l'instruction... Il délire bien davantage. Son delirium est un bureau standard avec treize téléphones. Il donne des ordres au monde. Il n'aime pas les dames. Il est brave aussi. On le décore à tour de bras.

Dans le jeu de l'homme, l'instinct de mort, l'instinct silencieux, est décidément bien placé, peut-être, à côté de l' égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le casino gagne toujours. La mort aussi. La loi des grands nombres travaille pour elle. C'est une loi sans défaut. Tout ce que nous entreprenons, d'une manière ou d'une autre, très tôt, vient buter contre elle et tourne à la haine, au sinistre, au ridicule. Il faudrait être doué d'une manière bien bizarre pour parler d'autre chose que de mort en des temps où sur terre, sur les eaux, dans les airs, au présent, dans l'avenir, il n'est question que de cela. Je sais qu'on peut encore aller danser musette au cimetière et parler d'amour aux abattoirs, l'auteur comique garde ses chances, mais c'est un pis aller.
Quand nous serons devenus normaux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l'instinct de destruction. C'est lui qu'on cultive dès l'école et qu' on entretient tout au long de ce qu'on intitule encore : La vie. Neuf lignes de crimes, une d'ennui. Nous périrons tous en choeur, avec plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d' angoisses.
Il n'est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola à la veille d'une immense déroute, une autre. Il n'est plus question de l'imiter ou de le suivre. Nous n'avons évidemment ni le don, ni la force, ni la foi qui créent les grands mouvements d'âme. Aurait-il de son côté la force de nous juger ? Nous avons appris sur les âmes, depuis qu'il est parti, de drôles de choses.
La rue des Hommes est à sens unique, la mort tient tous les cafés, c'est la belote "au sang" qui nous attire et nous garde.


L'oeuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l'oeuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique. Ce serait beaucoup trop pour notre époque. Il fallait beaucoup de libéralisme pour supporter l'affaire Dreyfus. Nous sommes loin de ces temps, malgré tout académiques.

Céline en pèlerinage à Médan.
L'Intransigeant
 du 3 octobre 1933 Une et page 6.

Selon certaines traditions, je devrais peut-être terminer mon petit travail sur un ton de bonne volonté, d'optimisme. Mais que pouvons-nous espérer du naturalisme dans les conditions où nous nous trouvons ? Tout et rien. 
Plutôt rien, car les conflits spirituels agacent de trop près la masse, de nos jours, pour être tolérés longtemps. Le doute est en train de disparaître de ce monde. On le tue en même temps que les hommes qui doutent. C'est plus sûr.
Quand j'entends seulement prononcer autour de moi le mot "Esprit" : je crache ! nous prévenait un dictateur récent et pour cela même adulé. On se demande ce qu'il peut faire, ce sous-gorille, quand on lui parle de "naturalisme" ?
Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus. L' École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l'interdira dans tous les pays du monde.
C'était son destin.






lundi 5 avril 2021

Céline à Médan pour l'hommage à Zola en octobre 1933 vu par la presse

« Quand je veux me crisper, je les achète ! » disait Céline des Nouvelles littéraires.
On comprend mieux son exaspération en lisant ce compte rendu de l'hommage à Zola de Médan par Yves Gandon, écrivain et joiurnaliste que nous retrouverons toujours aussi haineux dans L'Intransigeant


Pèlerinage à Médan « Bardamu chez Zola »

par Yves Gandon en Une des Nouvelles littéraires du 7 octobre 1932

L'hommage à Zola par Céline en Une des Nouvelles littéraires
du 7 octobre 1932 et une note en page 2
 

Bardamu a parlé. Et Bardamu est resté fidèle à son personnage. Quelque deux cents pèlerins se trouvaient réunis, ce premier jour d'octobre, sur la terrasse de Médan, chauffée par un tiède soleil d'arrière-saison. Mais combien étaient venus par dévotion pour l'auteur des Rougon-Macquart, quelle minorité de fidèles ? 
C'était l'auteur du Voyage qu'il fallait à ce parterre de femmes bien fleurantes et à leurs compagnons, sagement agglomérés sur les bancs et les chaises de jardin. Et Céline-Bardarnu-Destouches a déféré à leur désir. Il a parlé en authentique Bardamu, encadré toutefois d'orateurs moins explosifs, comme le prévenu est encadré de gendarmes. Et chacun est parti content. On espérait tout de suite Céline, et l'on a dû écouter d'abord l'honorable M. Batilliat, secrétaire de la Société des Amis de Zola. Puis s'est manifesté M. Jean Vignaud, président de l'Association de la Critique littéraire, légitimement applaudi pour un discours nourri et mesuré. 


Mais c'est au tour de Louis-Ferdinand Céline de gravir lentement les marches de l'escalier qui fait ici fonction de tribune aux harangues. 
Bardamu n'est pas orateur. Il le sait, sans doute, car si l'on ne peut dire qu'il paraisse tout à fait gêné, l'on ne saurait davantage prétendre qu'il affiche une rare aisance. Céline timide? Naturellement. N'a-t-il pas proclamé certain jour, dans ce mâle langage qui n'appartient qu'à lui: « Faire dans sa culotte, voyez-vous, c'est le commencement du génie »?
Bardamu a-t-il du génie? Quoi qu'il en soit, comme tous les timides insurgés contre leur nature, il adopte, pour commencer la lecture de ce qu'il appelle son « petit travail », un ton monocorde, où perce un brin de défi gavroche, lequel s'accorde mal avec son apparence très soignée. Mais si le complet veston marron vient de chez le bon faiseur et non du marché aux puces, comme certains l'escomptaient peut-être, le visage, avec un lieu de bonne volonté, évoquerait assez facilement l'outlaw. Un je ne sais quai de traqué ne rode-t-il pas dans ce regard bleu-clair, mi-rêveur, mi-triste? Une curieuse ride triangulaire marque le milieu du front. Le cheveu brun, qui commence à déserter les tempes, est rejeté en arrière, en coup de vent. Placez dessus le chapeau de feutre à larges bords du gaucho, et avec ce nez en éperon, cette bouche nerveuse et narquoise, vous obtiendrez un coureur de la Prairie très acceptable. Mais aux commissures de cette bouche, aux coins de ces yeux, gîte aussi une espèce de génie farceur, que le carabin de la salle de garde pourrait bien avoir transmis à l'écrivain. 

Qu'en dit l'outlaw ? Et d'abord, que dit-il? Il dit ce qu'on était venu l'entendre dire. Très exactement. Il distille donc l'imprécation — l'imprécation à froid — et prophétise le désastre. Il n'espère rien de ce monde avec qui il a pris contact à l'Exposition de 1900. L'Exposition Universelle ? « Une énorme brutalité, des menaces colossales, des catastrophes en suspens. Des pieds partout ! Le monde moderne commençait.» Il passe plusieurs fois sa langue sur ses lèvres et poursuit sa diatribe : « Depuis, on n'a pas fait mieux, depuis l'Assommoir non plus, on n'a pas lait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes.» L'on note qu'en parlant de soi, Bardamu, cet individualiste forcené, tout de même qu'un souverain, dit « nous ». « Nos mots cherchent à atteindre l'instinct, et parfois il y arrivent. » Il prend du champ, s'appuie sans façon contre le chambranle de la porte. «On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, c'est-à-dire la sienne. Mais, reprend-il vite, les rêves seront bien traqués un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due. » 
On rit, et Céline, fouetté par ce succès, entreprend une charge à fond contre la société où il nous faut bien vivre. Nous sommes, dit-il, « environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques » auxquels le moindre choc restitue l'état de crise. Les gouvernements ne se maintiennent que « par la violence d'un mensonge permanent. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore. Heureux ceux que gouvernait le cheval de Caracalla » ! (Sa langue a-t-elle fourché? C'est Caligula qu'il fallait dire.)
Cependant, il abandonne peu à peu cette intonation gavroche du début, où sonnait comme une provocation. Il ressemblerait plutôt maintenant au professeur un peu désabusé, qui débite sa mouture monotone. Et, pour compléter la ressemblance, le voilà qui lève un index ingénu, presque comique, et il l'agite doucement pour mieux ponctuer les termes de son effarante Apocalypse : « Sur les chemins où nous allons, la guerre Occupe tous les cabarets… Rien que des prétextes à jouer avec la mort. La victime redemande toujours du martyre, et toujours davantage. C'est la belote au sang qui nous attire et qui nous garde... »
Un train passe tout près, et le silence revenu, Bardamu nous jette en pâture cette définition inédite de la vie : « Neuf lignes de crime et une d'ennui. » Une dame fait la moue. Céline a tout à coup l'air de se demander ce qu'il est venu faire là. Prendrait-il conscience que son discours tourne au pensum? Il compare Zola à Pasteur — pourquoi pas? – déclare que, malgré tout le désir qu'il en pourrait avoir, il ne terminera pas sur une note optimiste. Il parle de désespoir. Il a fini, il replie son papier, les applaudissements éclatent et font long feu. Après lui, Me Hild pourra présenter son lorgnon d'or, sa barbiche, un honnête bedon, et le monumental dossier où il a courageusement reconstitué le rôle de Zola dans l'affaire Dreyfus. On l'écoutera avec résignation. Car l'auditoire s'atteste aussi satisfait que peu ému des orages que Bardamu vient de lui montrer s'accumulant sur sa tête. Tiendrait-il ce pseudo-outlaw pour un révolutionnaire de salon? Ou pense-t-il qu'il convient de vivre, de vivre d'abord, sous ce beau soleil qui dore la vallée, et qu'on ne vit pas dans ce désespoir sans remède, concédé à la seule littérature?
Au fait, Céline-Bardamu-Destouches en personne n'abonderait-il pas dans ce sens? Son sourire ambigu le dit assez: « Je suis bien de chez moi, assez bien, mon Dieu! de ma personne, et j'adore les danseuses. Le désespoir, c'est bon dans les livres ! » On était venu ici commémorer le 31e anniversaire de la mort de Zola. Mais Zola, dont le buste, assez lourdement dégrossi, est tourné vers la Seine qui coule en bas, Zola gardait sa foi aux hommes. Et s'il n'a pas eu à regarder Bardamu en face, c'était mieux, à tout prendre, pour le vieux maître.
N'avait-il-pas des idées très précises et fort nobles sur le rôle de l'écrivain? Il voulait écrire ces Quatre Evangiles dont il n'acheva que les trois premiers, la plume lui échappant symboliquement des mains au moment qu'il allait commencer Justice.
La Justice !…
Entendez-vous le ricanement de Bardamu ?
Yves Gandon


Et en page 2, une explication qui reprend le bruit qui courait que Céline n'était venu que pour faire plaisir à son ami Lucien Descaves…

Céline et Zola

A Médan, dimanche, les fanatiques de Zola ont trouvé que Louis-Ferdinand Céline avait parlé un peu brièvement du grand romancier. La vérité c'est que l'auteur du Voyage au bout de la nuit n'a pas pour celui de L'Assommoir une admiration entière.
Au lendemain du Prix Renaudot, il disait à quelques amis : On m'a tellement comparé à Zola ces temps-ci, que je me suis mis à le lire. Eh bien ! je trouve ça assez fade…

Le pèlerinage dans la presse...

Un filet sur l'hommage de Médan dans L'intransigeant du 3 octobre 1933

L'hommage à Zola de Céline : La presse en fait ses choux gras

La presse se tient en éveil dès avant son apparition publique à Médan. Ainsi dans le Paris-Midi du 1er octobre (1) on peut lire : « L'attrait, si l'on peut dire, du pèlerinage qui aura lieu dimanche après-midi, à Médan, pour le 31e anniversaire de la mort d'Emile Zola, sera sans doute dans le discours que prononcera Louis-Ferdinand Céline, l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qui eut “presque” le prix Goncourt, à la fin de l'an passé. » « Monsieur Céline a fait peu parler de lui, laissant à son livre le soin de répandre son nom à cent mille exemplaires », poursuit le journaliste de Paris-Midi. « Il a repris son poste au dispensaire où il soigne les malades, et c'est seulement ces jours derniers qu'il a fait paraître une pièce non jouée dont le titre - L'Eglise (2) - s'applique à la Société des Nations qu'il connaît dans les coins pour avoir participé modestement, mais activement, à ses travaux. » 
La Dépêche de l'Ouest rapporte aussi cette journée à Médan : « Dimanche, comme un soleil léger annonçait un bel après-midi, nous nous sommes rendus à Médan, où avait lieu la réunion annuelle des Amis de Zola. Les fidèles étaient nombreux, plus nombreux peut-être que d'habitude, car M. Céline, l'auteur célèbre du Voyage au bout de la nuit et de L'Eglise devait prendre part à la cérémonie. (...) De ce jardin d'où la vue s'étend sur les collines de l'Hautil, Triel, Meulan, le bassin de la Seine, à travers un océan de ramures à peine touché par octobre, et où se marquait seulement l'approche de l'automne à la décoration délicate des verdures, face à un horizon comme on n'en voit que dans l'Ile-de-France, à la fois lumineux et voilé, M. Céline a parlé en effet, sinon de Zola du moins de lui-même. » (3) 


C'est sans doute au journaliste de Charivari que l'on doit la description la plus savoureuse de cette journée où tout le gratin littéraire de l'époque communie chez les Leblond-Zola : « Rien de plus comique que la foule d'environ cinq cents personnes qui se pressait à Médan dimanche dernier pour fêter Zola. (...) Public étrange. De vieux esthètes, familiers des réunions de l'Union pour la vérité, d'anciens dreyfusards qui frémissent encore au seul énoncé des avatars du capitaine, petits bourgeois friands de scandale qui s'attendaient à voir Céline écumant et vitupérant et se promettaient de ne point manquer le spectacle, fonctionnaires enfin, sages fonctionnaires, qui sont de toutes les inaugurations (...) On banqueta d'abord dans un médiocre café du lieu et le banquet qui réunit un groupe hétéroclite de gens de lettres fut aussi bizarre que le public. “On a bien mangé mais on a mal bu", disait en sortant, Louis-Ferdinand Céline. » (4) 
Le Courrier des Yvelines, 17 août 2011. 

Notes 
(1) Max Descaves, “Dimanche à Médan, L.-F. Céline fera l'oraison funèbre d'une société agonisante à l'occasion de l'anniversaire de Zola”, Paris-Midi, 28 septembre 1933. 
(2) On a coutume de dire que L'Eglise est l'embryon du Voyage au bout de la nuit
(3) “Un pèlerinage à Médan”, La Dépêche de l'Ouest (Brest), 3 octobre 1933. 
(4) “Quand on fête Zola”, Le Charivari, 7 octobre 1933.