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mardi 10 mars 2020

Préface à Bezons à travers les âges par Louis-Ferdinand Céline (1944)

L'édition du livre d'Albert Sérouille, vue par Denoël

Le 15 février 1944 : Mise en vente de Bezons à travers les âges
Denoël l'a tiré à 3000 exemplaires. C'était le tirage initial de Voyage au bout de la nuit.
L'éditeur [cf. sa lettre du 14 mars] a accepté cet ouvrage consciencieux pour faire plaisir à Céline mais rien ne lui était plus étranger que le régionalisme. Pour la circonstance, il a créé une nouvelle collection : « A la ronde du grand Paris », qui n'aura pas d'autre titre. Et Bezons sera soldé trois ans plus tard.
Céline écrit pourtant : « Denoël à force de faire le Mage d'une province l'autre, de faire incarner celle-ci... celle-là... se sentait plus !... 'Bravo ! Tabou ! Tout j'ose !...' mais minuit Place des Invalides le truc a rompu ! un nuage, la Lune !... envolés les charmes !... Denoël ce qui l'a fini, ce qui l'a achevé de faire le con, c'est sa collection des 'Provinces', les envoûtés folklorisques, les incarneurs en transe de lieux !... chiadeurs en concours : Moi ! Moi ! Moi ! moi les Cornouailles... moi le Léon !... moi les Charentes !... épileptiques d'incarnation ! [...] 'Vous êtes retenu pour le Concours !... oh, que vous incarnez le Cameroun !...' par ici bananes !... les dattes, ananas ! tout l'Empire y arrivait à table !... sur sa table !... je vous dis : rien manquait !... on peut dire que le pauvre Denoël avait vraiment bien mis au point la question d'approvisionnement... » [D'un Château l'autre, Bibliothèque de la Pléiade, p. 126].
Mis à part un livre paru en 1936 [Ce Coin de ma Provence par Jeanne Jaubert], on chercherait en vain dans le catalogue de l'éditeur un ouvrage qui réponde à cette définition. Tout au plus pourrait-on citer l'ouvrage d'Adrien Printz : Chronique lorraine 1940-1944, qui est une chronique de la vie en Moselle « sous la botte », mais il s'agit d'un livre sur l'Occupation, comme il s'en est publié des dizaines après la Libération, plutôt que d'un ouvrage régionaliste. Et il a été édité en 1945, c'est-à-dire sous l'administration provisoire de Maximilien Vox.
Sollicité en 1944 par Céline pour éditer une Histoire de Clichy rédigée par le même Serouille, Denoël se récusera. En 1949 encore, Céline tentera de la faire publier : «Mon cher et bien vieux collaborateur, Albert Serouille, est en train de crever dans une dèche extrême, à Bezons. Il avait, sur mon inspiration ! entrepris et mené à bien une histoire de Clichy-la-Garenne (elle est achevée), la faire éditer où ? tout le problème ! Il faudrait reprendre l'histoire de Bezons qui a encore un petit courant permanent d'acheteurs et éditer en même temps Clichy [...] Je ne sais pas si Frémanger... Il a l'air bien embrouillé, surpassé par ses malheureux ouvrages ! Enfin s'il désire ! mais ce sont là des livres de peu, de très peu de rapport, de folklore banlieusard.» [lettre à Pierre Monnier, 2 mars 1949].



Préface à Bezons à travers les âges d'Albert Sérouille 
par Louis-Ferdinand Céline (1944)

Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe, qui songe à elle? Personne. Abrutie d’usines, gavée d’épandages, dépecée, en loques, ce n’est plus qu’une terre sans âme, un camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine perdue, terne la souffrance, Paris «le cœur de la France », quelle chanson! quelle publicité! La banlieue tout autour qui crève! Calvaire à plat permanent, de faim, de travail, et sous bombes, qui s’en soucie? Personne, bien sûr.
Elle est vilaine et voilà tout. Les dernières années n’ont pas arrangé les choses. On s’en doute. Banlieue de hargne toujours vaguement mijotante d’une espèce de révolution que personne ne pousse ni n’achève, malade à mourir toujours et ne mourant pas. Il fallait une plume ardente, le don de vaillance et d’émoi, le talent de haute chronique pour ranimer ces pauvres sites, leurs fantômes, leurs joies évadées, leurs grandeurs, leurs marbres, leurs souffles à méchante haleine.
La banlieue souffre et pas qu’un peu, expie sans foi le crime de rien. Jamais temps ne furent plus vides. Beau poète celui qui s’enchante de Bretagne! de Corse! d’Angoumois! d’Hespérides! La belle affaire! Chanter Bezons, voici l’épreuve! Voici le génie généreux. Attraper le plus rebutant, le plus méprisé, le plus rêche et nous le rendre aimable, attachant, grandiose!
M. Serouille joue ce miracle, il nous fait palpiter Bezons, mieux que poète, sans travestir, sans redonder, tout en probe historique passion. Il nous rend le rythme et la vie, il gagne. Et la vérité! Un exemple ! L’ Alsace-Lorraine ! Que de discours ! Que d’encre ! Que de sang! de défilés! Un Français sur cent mille sait-il que nous devons l’Alsace-Lorraine au Maréchal Marquis* de Bezons? La France est mufle. En passant. Mille autres traits merveilleux au cours de ce livre à Bezons! Gloire à son auteur! Au moment où tout nous guette, où la mort nous tient de mille parts, de faim, de bombes, de lassitude, de haines, le livre de M. Serouille nous vient en divin délassement, il nous donne la clef des champs, la clef des songes si j’ose dire, il nous permet d’imaginer d’avoir encore une Patrie, chez les morts, non une Patrie de formules, quelque drapeau de bazar, raccroc de battage, mais une terre pour nos chagrins moins froide que les autres, sur deux kilomètres carrés. Peut-on choisir son Katyn? L’ambition est peut-être immense…

Dispensaire municipal de Bezons
Vive donc la mort à Bezons! Je l’y connais un petit peu. M. Serouille nous l’ornemente. Vive Montjoye et Saint-Denis! Pas bien loin! Vive Courbevoie! ma naissance! Toute ma patrie, hélas! est là déjà sous terre! Je m’intéresse forcément. Un dernier coup d’œil. Pour être bien en un endroit il faut connaître les fantômes. M. Serouille sait tout cela, il nous guide, il est à son aise dans le Temps, il nous habitue, si j’ose
dire. Tout ira bien. L’Histoire est le seuil de la quatrième dimension. Celle de demain. Je voudrais bien que l’on m’enfouisse avec «l’Histoire de Bezons» ; je voudrais bien savoir là-bas ce qu’on pense de M. Serouille? tout le bien du monde, je suis sûr. Quels scrupules! Quelle délicatesse! Tout son ouvrage est d’un poète, malgré tout, bien qu’il s’en défende, le souci, le départ, l’envol, mille traits touchants et d’infini. Non ce n’est point œuvre banale.
BEZONS dans le dictionnaire? Deux lignes et maussades… Quelle vilenie! Quelle saleté! Mais toute l’Histoire de la France passe par Bezons! Précisément! Au plus juste sur le pont de Bezons. Les années de la France sont-elles d’abondance, de prospérité, de bonheur? La Foire de Bezons bat son plein! On chasse à Maisons-Laffitte, les troupes paradent vers Carrières, ce sont cortèges en éclats, joies et bombances, sur les deux rives tout va bien! Les années sont-elles funestes? Les malheurs fondent-ils sur la France? Les avant-gardes du désastre campent à Bezons… Le pont saute !… C’est le grand signe!… Allez le voir… On le répare à peine… Il faudrait à Bezons presque un pont amovible… Dix fois au cours de l’Histoire il saute, ressaute, tantôt en barques, tantôt en chêne, tantôt en pierres, toujours il s’envole!… à tous les coups!… et le fer donc!… Le pont de Bezons ne tient pas… Vérité des siècles… J’étais là sur ce parapet en juin 40 ! Quel badaboum ! Salpêtre! fumées! Poussières d’Histoire !… Quel dénouement! Vingt siècles à l’eau!… L’eau de Bezons! Tous ont passé là… sous le pont… sur le pont… Ô gué!… Goths… Normands… Romains… Anglais… Britons… Cosaques… et la suite!… Conquérants de tout… Demain qui?… Tout est promis ** !… Marquis Maréchal de Bezons, que défendez-vous aux lieux sombres? Vaincrai-je sous votre pavillon moi qui tout perdis *** en plein jour? Admirer le portrait d’acier **** !… J’ai porté moi aussi cuirasse… Ceci nous rapproche!… Quels souvenirs!… France si nous faisions nos comptes !… Plus lourd de blessures que de corps ils n’emporteront pas grand-chose ceux qui me guignent… J’y songe !… Un tas d’embêtements et d’os!… comme ils vont se sentir volés! Comme ils vont encore me maudire!… Sacrés pignoufs *****…
Le Marquis au soleil des morts passant la revue nous aurions du monde!… Vous irez voir son château… Il existe encore (pour combien de mois, de semaines ****** ?…). Napoléon est annoncé, il passe en calèche… et Madame… au pont de Bezons comme les autres… les notables s’avancent… saluent… les Cent Gardes!… Bien avant lui Henri IV… Ainsi tout le cours du temps… à la remonte des drames en drames… joies si frêles entremêlées… La trame de l ’Histoire est atroce!… M. Serouille nous le fait voir, même sur ces quelques ares carrés!… Quelle richesse de tragédie! Que d’eau passée sous les ponts !… Et puis une chanson de Fête !… Jolie surprise !… M. Serouille nous l’apporte… toute guillerette encore… et puis un écho de la mode des là-bas toutes premières années… tout à l’aurore de notre nom… La France aux limbes… Mérovée sans doute… une fibule… M. Serouille nous la présente… Quel bijou!… nous l’avons en main… broche
de dame… il retenait sur une épaule un voile gracieux à la romaine… tulle au vent… jolie mode « des années Cent» entre Carrières et Argenteuil!… Toutes les modes finissent au cercueil… Celui-ci fut découvert intact au lieu-dit « Les Mines d’or» sous Bezons vers 1912.
Française des premières années, Madame, nous voici revenus vers vous après quel effrayant parcours!…
Vingt siècles à tâtons, quelle fatigue!… Ah ! Madame, quelle aventure! C’est fmi partout, nous dit-on… Tant mieux, mon Dieu! Est-ce bien sûr? Mille ans… mille ans… sont vite passés aux heures du monde! Encore mille autres… un autre M. Serouille, Chinois sans doute en ce temps-là nous trouvera ensevelis pas loin l’un de l’autre… nous fourrera-t-il dans le même sac ?… C’est probable! Ô le destin merveilleux « d’infinir» marié sans façon avec la dame à la fibule!… Je suis né tout près d’ici à Courbevoie, l’autre coude… Six mille ans de mieux tout s’arrange !… On se retrouve et tout est dit!… L’aventure française !… Ah! nous vivons des temps moroses. Nos lendemains sont impossibles… Traqués, suppliciés, maudits, dans le passé tout notre cœur! Soyons jaloux de nos poussières ! M. Serouille nous les présente dans un chatoiement admirable !… Point d’avenir sans deux mille ans! Vous ne serez quittes pour autant!… Vous en réchapperez peut-être… Que la tradition se renoue des jours heureux!… Que la fête renaisse aux deux rives!
Les Romains admiraient déjà le découvert de la vallée ! Là-haut vers le ciel d’Argenteuil à la perspective du fleuve… Les grands lieux ont un fier espace qui porte aux nues. Vous admirerez je suis sûr. Et tout autour du pont les mouettes gracieuses en leur séjour d’hiver, flocons palpitants d’infinis, baisers du large à nos malheurs, miettes au Vent qui tout emporte !… Ô je lyrise !… Ô l’aventure ! Le livre, voyez-vous, peut griser! vous trouverez cela vous-même! Le tour de cette richesse drue… si peu de pages!… Il faut le lire donc à courts traits… prudemment… comme on pénètre à petits pas dans une serre bien trop chaude… où bien trop d’arômes tiennent l’air ******* ! trop de parfums!… où tout imprègne! Ô dangereux M. Serouille !

*. Dans son manuscrit Céline avait gratifié le marquis de Bezons du titre de duc. Dans sa correspondance à Marie Canavaggia en date du 31 août 1943, Céline demande à sa fidèle secrétaire de rectifier dans tout le texte: «Bien entendu il y a plusieurs Ducs dans le texte à dégommer marquis!»
**. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit: «Demain qui ?… Tout est promis !… Si le concierge de la France tenait sa loge Pont de Bezons il saurait tout ce qui se passe, d’un siècle à l’autre, à peu de choses… Marquis Maréchal de Bezons, que défendez-vous aux lieux sombres? » Une partie de ce paragraphe a été retranchée.
***. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit «perdit ».
****. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit « admirez le portrait du duc ».
*****. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit «piniouf».
******. Une fois de plus on pourra apprécier le caractère prophétique des écrits de Céline, le château de Bezons a été démoli en 1952.

*******. Dans sa version manuscrite, Céline avait écrit: « Où trop d’arômes tiennent l’air. »

Source : Céline à Bezons de David Alliot et Daniel Renard. Éditions du Rocher mars 2008


dimanche 30 décembre 2018

Comment j'ai connu et lancé Louis-Ferdinand Céline par Robert Denoël

Ce brouillon non signé, qui avait appartenu au libraire Pierre Laleure, fut rédigé en avril 1941 mais pour quel usage ? On en retrouve des éléments dans la presse de l'époque mais pas son intégralité.



Il a été publié pour la première fois en février 1989 par l'éditeur Van Bagaden dans sa collection Céliniana, puis dans le n° 208 du Bulletin célinien d'avril 2000.

Comment j'ai connu et lancé Louis-Ferdinand Céline 

L'auteur qui a écrit Les Beaux Draps n'est pas un homme comme tout le monde. Il suffit de lire deux pages de Céline pour voir que l'on se trouve en présence d'un tempérament hors mesure. Et c'est précisément ce qui m'est arrivé, voici bientôt dix ans quand j'ouvris le manuscrit de ce livre fameux qui s'intitule Voyage au bout de la nuit. Le manuscrit était énorme, plus de huit cents pages fort soigneusement dactylographiées. Il m'était parvenu enveloppé dans de vieux journaux et – ce détail a son importance – dans un papier d'emballage dont l'étiquette portait la firme d'un de mes confrères. Mais le manuscrit, je m'en aperçus après l'avoir lu, ne portait ni adresse ni nom d'auteur.
Saisi dès les premières lignes par la nouveauté de ton de l'auteur, par son entière liberté, par cette langue extraordinairement riche, farcie d'argot et d'images d'une crudité sans pareille, je lus le Voyage d'une seule traite. J'y passai la nuit. Et le lendemain matin je voulus me mettre en quête de l'auteur de ce livre que je considérais comme un bouleversant chef-d'œuvre. Je retrouvai le papier d'emballage dont l'étiquette portait un nom de femme. C'était impossible. Jamais une femme n'aurait pu écrire une œuvre aussi virile et aussi audacieuse. Mais c'était une piste. J'écrivis donc par pneumatique à la dame de l'étiquette en la priant de passer me voir d'urgence. En attendant sa réponse, je jetai un coup d'œil sur les autres manuscrits qui m'avaient été envoyés cette semaine-là. Quel ne fut pas mon étonnement en découvrant un roman qui portait le nom et l'adresse de la dame à qui je venais d'écrire. Le manuscrit –– en un coup d'œil je m'en rendis compte –– était insipide. Que faire? Je ne voulais pas froisser la susceptibilité de la seule personne qui pouvait me renseigner. Elle vint me voir l'après-midi, persuadée, hélas, que je la convoquais pour lui dire que j'allais publier son roman. Je commençai donc par lui dire – ce qui était vrai – que je ne l'avais pas encore lu, mais que je le lirais bientôt. En attendant, je lui demandai instamment de me dire par quel hasard l'ouvrage que j'avais sur ma table m'était arrivé enveloppé dans un papier qui portait son adresse. Je lui montrai le formidable manuscrit. Elle y jeta un coup d'œil et me déclara froidement qu'elle ne l'avait jamais vu, qu'il y avait là un mystère pour elle comme pour moi.

Je ne me décourageai pas. Je fis appel à toute mon éloquence, aux ressources de la diplomatie la plus habile. L'interrogatoire dura près d'une heure. La dame me raconta ses souvenirs d'enfance, m'exposa ses projets littéraires, me raconta le sujet de son roman. Je subis tout cela avec une patience angélique. Enfin au bout d'une heure, quant à bout de forces, j'allai renoncer, elle m'avoua que le manuscrit était l'œuvre d'un médecin, personnage fort singulier qu'elle voyait tous les jours pour la bonne raison qu'il était son voisin de palier. Ils avaient la même femme de ménage. Celle-ci s'était servie du papier d'emballage pour envelopper ses chaussons et l'avait oublié chez le docteur. Et le docteur s'était servi de ce papier pour envelopper son précieux manuscrit.
Cette histoire digne d'un roman policier m'amusa beaucoup. J'écrivis au docteur qui vint me voir le lendemain. Je me souviendrai toujours de son entrée dans mon bureau. Je vis un homme de grande taille, carré d'épaules, avec un visage net, les cheveux châtains tirant sur le blond rejetés en arrière, les traits fort beaux mais durs, éclairés par les yeux pâles, d'un gris-bleu, extraordinairement perçants. Il se dégageait de cet homme une impression de force, de puissance, le visage révélait une intelligence de tout premier plan avec quelque chose de plus, la poésie, le rêve dans le regard ou pourquoi ne pas le dire : la présence du génie.
Notre conversation fut longue. Elle fut le prélude de bien d'autres conversations du même genre, car Louis-Ferdinand Céline avait beaucoup de choses à m'apprendre sur la vie, sur la vie des petites gens, sur la vie des pauvres et quand je l'en pressais fortement, sur lui-même. Je le revois encore assis à la table de mon bureau devant moi. Ses mains surtout me frappèrent, de belles mains nettes, qui balayaient l'espace devant lui tandis qu'il parlait. De temps en temps, de son index, il montrait un point de la table, il désignait avec précision les choses qu'il fallait transformer dans le monde pour arriver à l'équilibre, à l'harmonie.
De cet entretien et des suivants, je sortis bouleversé par la lucidité extrême de cet écrivain qui, partant de l'histoire d'un individu malchanceux, arrivait à une vérité universelle, arrivait à faire la synthèse de l'homme en désarroi devant le machinisme et les autres progrès de la civilisation. Il parlait d'abondance avec cette même verve que l'on trouve dans ses livres, tantôt usant du parler des faubourgs parisiens, tantôt du langage d'une précision toute scientifique. Et cela avec le plus grand naturel.

Robert Denoël en famille (1937)
Je m'attaquais bientôt au problème du lancement du Voyage au bout de la nuit. Je rendis visite aux critiques littéraires, aux échotiers, aux courriéristes. J'accablais la presse de notes et de communiqués pour annoncer au public que je venais de découvrir un chef-d'œuvre. Mais à cette époque tous mes confrères en faisaient autant. Et personne n'y croyait. Le livre faisait lentement son chemin, en dépit de quelques articles fort enthousiastes et d'autres fort réprobateurs. Chose piquante, l'auteur de La Garçonne écrivit dans un journal obscur un article fort sévère pour les libertés que prenait Louis-Ferdinand Céline avec les convenances littéraires et autres.
Mais cela ne suffisait pas. 
Je voulais pour mon auteur un prix littéraire et naturellement, je voulais avoir le prix le plus important de l'année : le Prix Goncourt.
J'apprenais justement que Lucien Descaves portait le livre aux nues. Léon Daudet le recommandait à tout venant. Et Jean Ajalbert déclarait que c'était le grand événement littéraire de l'après-guerre. Les premières réunions du jury eurent bientôt lieu. Huit jours avant l'attribution du prix, le siège du jury était fait. Jean Ajalbert venait me voir et me disait qu'à la dernière réunion, la majorité était acquise au livre de mon candidat. De son côté, Lucien Descaves convoquait Céline, l'embrassait et lui annonçait que, huit jours plus tard, il aurait le prix Goncourt. Nous finîmes par y croire. Le bruit se répandit, et la veille du prix, tout Paris annonçait Céline comme gagnant de la grande épreuve.
Le jour fameux arriva. Coup de tonnerre. À la dernière minute d'habiles manœuvres provoquèrent un revirement au sein du jury, et le prix fut donné à un autre. Mais les journalistes présents décernèrent immédiatement le Prix Théophraste Renaudot au Voyage au bout de la nuit et réparèrent l'erreur des Goncourt. Ce fut dès le soir un beau scandale dans la presse. Pendant quinze jours, on ne parla que de cet événement. Nous reçûmes plus de cinq mille articles de journaux. Et le succès vint, immense, dépassant toutes les prévisions. Le livre fut traduit en quatorze langues. Des milliers de volumes s'enlevaient tous les jours. Et pendant ce temps-là, L.-F. Céline, fort peu amateur de tout ce fracas, était parti en voyage. Il ne revint qu'un mois plus tard, quand le bruit commença à se calmer.


Il se remit aussitôt au travail, tout en continuant à exercer sa profession de médecin dans le dispensaire de banlieue auquel il était affecté. Deux ans plus tard, il donnait un chef-d'œuvre : Mort à crédit. Livre terrible, plus dur encore que le Voyage et qui fut l'objet d'un sévère boycottage dans une partie de la presse. Mais passons. Dès ce moment, Louis-Ferdinand Céline qui avait décrit la misère de l'homme des villes, qui par métier était amené tous les jours au contact des pires horreurs, Céline ne pouvait plus se contenter du rôle de témoin. Il allait bientôt devenir l'accusateur dans un livre où sa verve débridée, son génie de l'invective, son éloquence magnifique allaient se donner carrière. Et c'est ainsi que parut Bagatelles pour un massacre, pamphlet formidable où l'auteur dénonçait sur le mode virulent la malfaisance d'Israël. Cet ouvrage paru sous le Front populaire fit un effet foudroyant. La presse essaya de le passer sous silence mais on n'ignore pas un cyclone. Les journaux qui avaient pris le parti de se taire, de refuser les annonces de publicité que je leur envoyais, passèrent à l'attaque, à l'attaque la plus venimeuse. Tous les petits écrivains juifs ou enjuivés déversèrent leur fiel dans les journaux de gauche et d'extrême gauche : ils crièrent au fou, au pornographe, ou au vendu. Ce qui n'empêchait pas la diffusion du livre. Mais Bagatelles était entièrement composé sur le plan général. Il parlait surtout du caractère néfaste du Juif, de son rôle corrupteur, de son rôle de décomposition dans nos sociétés actuelles. Dans L'École des cadavres l'auteur, avec infiniment de courage passait à l'attaque de nos politiciens, de ceux qui, sous le mirage de l'alliance franco-anglaise, nous entraînaient à la catastrophe. Jamais livre prophétique ne fut plus furieusement accueilli. Et pourtant les Français peuvent relire aujourd'hui chaque page de cet ouvrage, ils y trouveront l'histoire préfigurée de leurs malheurs, annoncée avec une violence, une précision et une splendeur d'images inégalées. La riposte ne se fit pas attendre. Un procès, l'interdiction du livre, une condamnation en correctionnelle, et L'École des cadavres disparut de la circulation. Et l'éditeur fut incité de façon pressante à retirer de la vente Bagatelles pour un massacre.
Aujourd'hui la situation a changé. En dépit de quelques résistances provoquées par la forme virulente de ses écrits, Louis-Ferdinand Céline reçoit l'hommage qui était dû à sa clairvoyance, à sa lucidité, à son génie. Son dernier livre, Les Beaux Draps, qui fait le bilan de nos erreurs et de la catastrophe et qui apporte, sous une forme lyrique, des solutions au marasme actuel, connaît un succès foudroyant. En deux mois Les Beaux Draps sont arrivés à la cinquantième édition, et ce n'est pas fini.
Mais cette fois, Céline a pour lui non seulement le public, mais la critique. Les hommes de lettres lui rendent enfin l'hommage qui lui est dû en le plaçant au premier rang. Je n'en veux pour preuve que l'excellente étude de Pierre Drieu la Rochelle dans la Nouvelle Revue Française. Je vous demanderai d'en citer la conclusion :
« Céline a eu le même sort que la vérité. L'élite n'a pas voulu regarder en face l'un plus que l'autre ; elle a fermé les yeux sur la force de Céline comme sur la force des événements... Céline, lui, est bien équilibré. Céline a le sens de la santé. Ce n'est pas sa faute si le sens de la santé l'oblige à voir et à mettre en lumière toute la sanie de l'homme de notre temps. C'est le sort du médecin qu'il est, du psychologue foudroyant et du moine visionnaire et prophétisant qu'il est aussi ».
On ne peut mieux dire. Céline est sain. Céline est tonique. Il suffit de lire dix pages des Beaux Draps pour s'en convaincre.