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mardi 9 décembre 2025

Tête de turc Céline par Bing dans Fantasio n°623 du 15 janvier 1933

Article signé Bing dans Fantasio n°623 du 15 janvier 1933
Dans la double page, caricature de Louis-Ferdinand Céline 
“La carabin en folie” par Bécan (Bernard Kahn)
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant le palanquin de Céline pour le prix Goncourt.


Tête de turc Céline

Qui que c’est, le gars Céline dont les gens du jury Goncourt (attention à la contrepetterie) ont failli faire un grand barde populaire ? 

D’abord, c’est pas un gars. Ça pourrait être le citoyen Céline, le syndiqué Céline. C’est le camarade Céline. Simplement. Ceux qui seront pas contents et qui, le voyant enveloppé de sa blouse blanche de médecin au dispensaire de Clichy, voudront lui donner du « cher docteur » par-ci ou du « cher maître » par-là, rapport au prix Théophraste Renaudot que lui ont décerné dix journalistes à la redresse, ben, y n’ont qu’à aller se faire voir... Lui, il en a marre de toutes ces giries et, comme il a pondu 623 pages sur ce ton-là, vous n’espérez pas tout de même l’avoir à l’essoufflement ?


Fantasio, bimestriel "coquin” n°623 du 15 janvier 1933

« Ça a débuté comme ça », qu’il dit. Et il nous fait part de sa première constatation : les Parisiens passent tout leur temps à boire du café crème et des bocks. 

L’histoire des autres bougres commence en général, par des considérations plus rapides et qui les touchent de plus près : le lait de la nourrice trop alcoolisé, pas assez sucré, ou trop court. 

Dégoûtés dès leur arrivée sur terre, il y en a — très peu à la vérité — qui fassent tout de suite le plongeon dans l’inconnu. Le gars Louis-Ferdinand Destouches (il ne s’appelait pas encore Céline) a tout de même eu plus envie de vivre. En sortant de la laïque, il a poussé le triporteur d’un boucher. Vous savez pas, vous autres, ce qu’il faut d’espoir au ventre pour appuyer sur les pédales d’un tri. 

Là, bien sûr, il a commencé à y trouver un cheveu. Comme par hasard, les clients qui font livrer, c’est toujours ceux qui habitent au sixième, ou au-dessus, et les concierges qui seraient mieux dans leurs escaliers empêchent toujours les pauvres grouillots de prendre l’ascenseur là ousqu’y en a. Y a aussi ces sales autobus qui serrent toujours à droite les malheureux cyclistes comme si, en République, ils pourraient pas aller à gauche. 


C’est de cette époque que datent les premiers dégoûts certains du gars Destouches. Faut pas croire pourtant qu’ils lui aient enlevé toute ambition. Il bossait à droite, à gauche, sans soucis de nuance politique chez Mors et chez Damoy et, le soir, il allait se détendre les guibolles, si on peut dire, en essayant de grouper, sous les pupitres à peine évacués par les gamines de la maternelle, ses vastes jambes de sportif avide de mieux connaître les règles élémentaires du savoir-vivre avec les participes. Ça dura des années. Y grandissaient pas, les pupitres. Les genoux de l’étudiant Céline ou Destouches menaçaient de passer à travers. Bachot. Puis P. C. N., tout en s’escrimant, le jour, sur des additions pour une assurance. Ah ! malheur... La vie est pas rose aux pauvres hères. 

Pourtant, le tragique n’avait pas encore envahi le destin des plus malchanceux. La guerre était sur nous. Le cuirassier Céline la fit. Sans enthousiasme. Sans animosité personnelle. Mais il la fit, comme tous les autres qui n’en voulaient pas plus que lui. Et il la fit bien. 

Y a eu des héros de la biffe, de l’aviation, de l’artillerie, des as de la guerre de sapes, des recordmen des blessures et des fourragères. Le maréchal des logis Destouches, du 9e « cuir » (sic), est champion du coup de revers au sabre réglementaire. Il eut un jour, avec des collègues, à s’occuper, sur la Marne, de disperser quelques uhlans trop familiers avec nos avant-postes. Quand les cavaliers ennemis virent dévaler sur eux le peloton de Destouches, ils essayèrent bien de rentrer chez eux par les voies les plus rapides, mais nos chevaux avaient une pointe de vitesse assez réussie. Et le margis avait un abattage du diable. Il cessa de faire des moulinets avec sa latte quand il arriva sur le groupe des fuyards. Alors, galopant à côté des deux uhlans qui fermaient la marche, il détendit brusquement son grand bras que prolongeait son arme terrible et fit voler en l’air deux têtes d’un seul coup. Faut toujours prendre garde aux poussées de colère d'un pacifiste. Eux, ils savaient pas, les pauvres Boches, n’est-ce pas? Et c’est pas maintenant qu’ils apprendraient. Le margis Destouches voulait pas croire, lui le premier, qu’il avait fait un pareil « doublé ». C’est ses hommes qui lui racontèrent. Mais y eut des chefs qui ricanèrent quand on leur fit le rapport sur cet exploit. Du coup, le margis devint antimilitariste à mort. On lui donna la médaille militaire. Bon. Puis on 

dessina une image d'Epinal représentant en bleu, blanc et rouge, son tour de force, digne des plus grands paladins de la légende. 

— J'sais pas encore, qu’il a dit depuis, à Lucien Descaves, qu’est-ce qu’a été la plus grande horreur de la guerre : mon coup de sabre ou cette gravure. 

Mais il a bien fallu en revenir, de la guerre. Quand il eut, comme les camarades, touché son complet Abrami, le nouveau civil Louis-Ferdinand Destouches fit un tour d’horizon et s’interrogea pour savoir comment il allait commencer la conquête du monde. Il ne fréquenta ni la Bourse ni les antichambres des ministères, ni les conseils d’administrations, ni les salons, où de vieilles rombières facilitent aux gars avantageux l’accès des bonnes places et des sinécures dorées. Il retourna à la Faculté de Médecine, tira ses inscriptions, tout en bricolant dans la journée et la nuit pour assurer sa matérielle. Le diplôme conquis, ça ne lui faisait pas une grosse clientèle. 

Flanqué d’un étrange copain, ramassé en pleine guerre entre les deux réseaux de tranchées adverses, il alla aux colonies, en Argentine, en Amérique du Nord, revint à Paris, alla dans le Midi, puis trouva finalement un poste à sa convenance au dispensaire municipal de Clichy. 

C’est là qu’il écrivit le livre qui a tiré son nom, voici quelques semaines, au premier rang de l’actualité. 

Qu’est-ce que Céline, à travers cet énorme bouquin? Ça a l’air très compliqué et, au fond, c’est très simple. 

Louis-Ferdinand Céline a cherché un jardin digne de ses dons et de ses soins ; il n’a trouvé que du fumier. 

Mais ce fumier, vous pensez bien tout de même qu’il fallait l’employer à quelque chose. Alors, quand il eut, avec art, fignolé une œuvre forte et copieuse, sculpté d’un ébauchoir expert dans une matière noble et parfois brillante, Céline a dû, se relisant, être saisi à l’égard de son livre d’un de ces accès de grand rire féroce et ironique qu’il décoche si souvent à la société. 

— Allons, mon petit Céline, ne jouons pas au pontife ! s’est-il dit à lui-même. 

Il s’est alors armé de l’ébauchoir d’un débutant pour retoucher en la diminuant la grande œuvre presque achevée. Et comme ça ne suffisait pas, que la statue gardait encore de l’éclat, il l’a ensevelie littéralement sous une avalanche de gadoue. Il l’a, avec une volupté visible, traînée dans la fange, dans l’ordure, dans le ruisseau, dans le cloaque. Aucun mot parmi les plus grossiers ne lui a semblé trop gros. 

Son bouquin est parti en chandelle — d’autres disent en gerbe de crottes — jusqu’au zénith des cent mille. 

Bing.

mercredi 16 juin 2021

Céline dans Souvenirs d'un ours de Lucien Descaves (1946)

Lucien Descaves a joué un rôle important dans la vie de Louis-Ferdinand Céline. Nul n’ignore qu’il s'est battu bec et ongles pour que Voyage au bout de la nuit obtienne le Goncourt et qu’il a quitté les repas du prix quand il s’est estimé trompé par ses collègues académiciens qui l’ont attribué à Guy Mazeline.
Cet épisode de 1932 figure dans dans ses Souvenirs d’un ours publié en 1946. Figure, mais pas plus ! On aurait pu croire que la découverte d’un tel génie aurait marqué plus profondément le vieil écrivain. Dans son livre, les chapitres portent souvent les noms de d'écrivains qui n'ont pas toujours laissé de trace profonde dans l’histoire littéraire, ceux où Céline est évoqué sont titrés Henry Bauër et Déjeuners Huysmans. Cette froideur tardive s’explique sans doute dans cet aveu : « J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. » 
Voici le texte dans lequel sa relation avec Céline est racontée…


Chapitre VII Henry Bauër

[…] Je pris derrière moi, sur un rayon de bibliothèque, parmi quantité de volumes, un livre de petit format que je lui tendis : Lettres inédites d’un amnistié, par Jules Renard. Edité à Amiens en 1880.
Un fils aussi pieux qu’Edouard Renard fut touché du souvenir que je conservais de son père. Notre amitié date de là.
Mais en mai 1932, un autre sujet de conversation lui tenait à cœur et l’avait conduit chez moi :
- Je viens vous demander de m’accompagner à Auteuil et de me faire visiter la maison des Goncourt, qui est à vendre. J’ai besoin de faire cette démarche avant de soumettre une proposition d’achat au Conseil Municipal.
- Je me serais empressé de vous suivre si je n’étais pas un convalescent, lui dis-je, en lui montrant ma robe de chambre et mes pantoufles.
Renard insista : 
- Ma voiture est en bas. Je vous enlève et je vous ramènerai ici. Assurez-vous seulement par téléphone si l’on peut nous recevoir.
La réponse fut affirmative et une heure plus tard nous étions aimablement accueillis boulevard de Montmorency par le nouveau propriétaire de l’immeuble, M. Ligier. Il nous en fit les honneurs, de la cave au grenier. Le sous-sol retint moins mon attention que le Grenier, seul lieu de pèlerinage. Je le trouvai méconnaissable et affligeant. Aussi, profitai-je de ma déception pour me faire ouvrir, sur le palier, une porte condamnée à tout le monde par
Edmond de Goncourt. Elle donnait accès à une petite chambre d’étudiant où Jules de Goncourt était mort dans la nuit du 19 au 20 juin 1870.
Rentré chez moi, je relus pieusement dans le Journal, continué par le survivant des deux frères, le récit de l’agonie à laquelle il avait assisté. C’était autrement poignant que l’aspect de cette pièce nue et sans âme où était mort un être que né pouvaient ressusciter fugitivement ni un regard, ni un geste...

Lucien Descaves, Souvenirs d’un ours : 

« Je ne suis las de rien, pas même de mes désillusions. » 


Edouard Renard me promit d’intervenir au Conseil Municipal pour nous faire donner la maison de nos maîtres. À une condition, me dit-il: le retour au bercail d’une brebis d’un commerce difficile. J’acceptai de l’accompagner place Gaillon au prochain déjeuner où je m’étais juré de ne plus revenir, exaspéré par les difficultés provoquées par l’élection de Courteline. Toutefois, la satisfaction d’avoir contribué à faire retrouver le Grenier d’Auteuil aux héritiers des Goncourt eut raison de mon hésitation.
Je me rendis donc chez Drouant avec Edouard Renard. Il reçut un accueil déférent. On ne parla ni des Prix Goncourt, ni des prochaines candidatures.
Mon aptitude à une résistance qui me semble juste, et même exemplaire, m’a valu la réputation de mauvais coucheur auprès d’adversaires avec lesquels cependant je n’ai jamais couché. J’avais à peine repris ma place au déjeuner Goncourt que je fus contraint de m’en aller. Pour une fois, les circonstances conspirèrent contre un vieux naturaliste comme moi.
Réunis au grand complet chez Drouant le 30 novembre 1932, j’entretins mes confrères d’un nommé Céline, un inconnu, et de son roman Voyage au bout de la nuit, digne d’être examiné. J’avais profité d’un répit que le théâtre accordait à la critique dramatique pour consacrer une soirée à la lecture de ce livre. N’ayant jamais entendu prononcer le nom de l’auteur, dont c’était d’ailleurs le premier ouvrage, j’étais sans aucune idée préconçue. J’en avais lu une centaine de pages lorsque mon fils Pierre me téléphona :
- Que fais-tu? me demanda-t-il.
- Je lis un roman fort curieux d’un certain Céline. Connais-tu cet homme ?
- Non, mais je suis précisément en train de lire son livre. Heureuse coïncidence. En tout cas, je suis de ton avis, c’est une révélation. Continue de lire. Bonsoir... Nous reprendrons cette conversation un autre jour.
Nous la reprîmes en effet et tombâmes d’accord sur l’impression que laissait à deux générations une œuvre (non) sans défauts, et de nature à rebuter les palais délicats. Si l’Académie a pu s’entendre reprocher des erreurs ou des complaisance, me disais-je, bonne occasion de virer de bord de temps en temps. L’Académie Goncourt n’est pas une succursale de l’Académie française. Prouvons-le ...

Dessin de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline dans sa course
au prix Goncourt.

Averti par son éditeur de mon désir de le rencontrer, Céline vint me voir. Il ne me déçut pas. Grand et solide garçon, sa rudesse et son franc-parler me furent sympathiques. Il avait la médaille militaire, qu’il ne portait pas, se contentant de montrer le numéro du Petit Journal illustré qui la légalisait. On l’y voyait en brigadier, chargeant à la tête de son peloton de cuirassiers pendant la guerre de 1914-1918. Son véritable nom était Destouches, mais ses lecteurs pouvaient fort bien le confondre avec Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit. La guerre finie, il avait repris sa profession de médecin et fait un stage dans les Ardennes. Puis, il s’était marié et il était père de famille. Sa vie privée ne devait de comptes à personne ... J’étais de plus en plus résolu à l’adopter. L’aventure n’irait pas sans risques. Mon caractère combattif se réjouissait déjà de l’affronter.
Son éloge et celui de son livre ne rencontrèrent pas d’opposition formelle au déjeuner préliminaire du 30 novembre. Malgré les huit voix que je croyais assurées, je me méfiais. À dessein d’en avoir le cœur net, je m’attachai aux pas d’Hennique, notre président, et dans le fiacre où nous avions pris place, au sortir de la place Gaillon, je le forçai dans ses retranchements :
- Vous avez été un des premiers et des plus fidèles disciples de Zola, fis-je. Ce que vous devez au naturalisme n’est certainement pas effacé de votre mémoire. Quel âge aviez-vous quand Zola publia l’Assommoir? ... Vingt-cinq ans. Pour vous comme pour moi, ce fut le coup de foudre. J’avais alors dix-sept ans. J’étais des vôtres. L’occasion se présente aujourd’hui de nous retrouver du même côté de la barricade. Si ce Voyage au bout de la nuit n’est pas un chef-d’œuvre, convenez qu’il mérite qu’on s’y intéresse ! Il révèle un fameux tempérament. Notre devoir vis-à-vis des Goncourt est, je vous le rappelle, d’encourager les tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Sous ce rapport, nous ne trouverons pas mieux. De plus, admettez que je suis reconnaissant à Céline d’avoir réveillé notre jeunesse lointaine, le temps où je découvrais l’Assommoir ...
Hennique étant pressé, je n’eus pas le loisir de lui répéter les clauses du testament de Goncourt. Nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous huit jours plus tard, pour remplir nos obligations d’héritiers. Notre entretien ne m’avait nullement rassuré. Hennique était resté évasif! Le réveil en fanfare de nos souvenirs communs avait paru le laisser sourd…
Par hasard au grand complet, l’Académie fut réunie le 7 décembre 1932, à midi. Le déjeuner s’annonçait bien : marennes, homard grillé, oie farcie aux marrons, crêpes bordelaises et blanc de blanc. Je me disposais à faire honneur à ce festin lorsque j’appris avec étonnement qu’on procéderait tout de suite à l’élection, et non comme d’habitude, après le repas ; Je n’y vis aucune objection. On vota donc immédiatement et Rosny aîné dépouilla le vote à haute voix.
Les premiers noms qui m’arrivèrent à l’oreille me la firent dresser. Au sixième, plus d’illusion possible: Céline était battu et les cinq ou six voix dont il eût bénéficié la semaine précédente tombaient à trois. Les Rosny, Pol Neveux, Dorgelès, Chérau et Ponchon avaient voté pour Guy Mazeline, tandis que Jean Ajalbert, Léon Daudet et moi, étions restés fidèles à Céline. La majorité était acquise au livre de Guy Mazeline : les Loups.
Je ne soufflai mot. Je posai sur la nappe ma serviette déjà dépliée et, traversant la salle, je gagnai la porte après avoir serré au passage la main  d’Ajalbert :
- Tu t’en vas ? me dit-il.
- Comme tu vois.
Et je me retirai sans accorder le moindre signe de regret au menu. Parmi les journalistes qui guettaient dans l’antichambre le résultat du match, j’aperçus mon fils Max si bien qu’en répondant à ses questions je pus satisfaire la curiosité de ses confrères qui nous entouraient :
- Eh bien oui, je m’en vais, non pas la bouche pleine, quitte à m’entendre répéter que je ne suis pas à prendre avec une fourchette... Je ne pensais pas qu’on me ferait passer par la cuisine pour entrer dans la salle à manger. Je pars parce que Céline, mon candidat, n’a obtenu que trois voix. Le champion est Guy Mazeline... Mais voici notre secrétaire-adjoint, il complétera l’information...
Et comme quelqu’un s’inquiétait de mes intentions :
- Reprendre le maquis. J’en ai l’habitude !
Mon bras passé sous celui de mon fils, je l’emmenai déjeuner dans un restaurant voisin, suivi de reporters qui prirent le café avec nous. L’affaire eut ainsi un retentissement considérable dans la presse. Céline et son livre en profitèrent dans la plus large mesure. Quant à moi, je revivais les lendemains de Sous-Offs après les poursuites du volume et l’acquittement. La lecture des journaux me comblait de joie. Je n’avais pas à me plaindre d’être rejeté dans la mêlée puisque mon favori dédaigné l’emportait tout de même sur son vainqueur. Les Loups se vendirent en effet beaucoup moins que le Voyage au bout de la nuit, qui avait obtenu le Prix Théophraste-Renaudot.
Ma joie n’était pas épuisée, car le 17 décembre Rosny jeune écrivit de sa province, dans les Lectures du soir, une lettre bouffonne où il me reprochait « d’avoir aggravé une malveillante légèreté en tenant sur l’Académie Goncourt des propos qui feront l’étonnement et l’indignation des siècles. » Tout simplement ... Rosny aîné était étranger à cette rédaction.
En 1945, mon candidat, Roger Peyrefitte, auteur d’Amitiés particulières, battu au Goncourt, fut également recueilli par les Renaudot.

Céline à Médan dans la foule (L'Intransigeant)

Chapitre VIII Déjeuners Huysmans

Les deux années qui suivirent l’affaire Céline furent des années creuses pour l’Académie Goncourt. Les Prix de 1933 et 1934, décernés à André Malraux pour la Condition humaine et à Roger Vercel pour le Capitaine Conan, ne provoquèrent nulle perturbation. Réfugié dans mon maquis, je n’en sortais que les jours d’élection pour aller déjeuner chez Drouant, seul ou avec mon ami Latzarus, au rez-de-chaussée, me contentant de faire remettre mon bulletin de vote par le garçon d’étage. Tout m’était devenu préférable à des conversations inutiles. Mon isolement ne m’a pas toujours desservi d’ailleurs.
J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. Il nous lut un jour, à l’abbé et à moi, le discours qu’il devait prononcer à Médan pour le 316 anniversaire de la mort de Zola. J’assistai à la cérémonie que j’eus à présider ultérieurement. […]


mercredi 26 mai 2021

Vue d'en face (de L' Intransigeant), l'affaire des prix du 7 décembre 1932

Lucien Descaves dénonce dans un article du Crapouillot : « Je sais les moyens dont certains disposent pour imposer leur choix. Je sais la presse qui est vendue et ceux qui sont à vendre ; je n’y peux rien. » Jean Galtier-Boissière, directeur de ce même Le Crapouillot enfonce le clou « dans les semaines ayant précédé l’attribution du prix Goncourt, un roman signé de son président Rosny aîné n’a-t-il pas paru dans L’Intransigeant, le grand quotidien du soir tirant à 400 000 dont le directeur est alors Léon Bailby ? L’un de ses principaux collaborateurs se nomme précisément Guy Mazeline. »                                                 
Plus tard, au moment du procès qui s'ensuivit, dans la revue Le Huron du 16 mars 1933, Maurice Yvan Sicard résumera l'affaire : « On sait comment à l’admirable Voyage au bout de la Nuit fut doucement substitué le bouquin pommadé de Guy Mazeline, l’affaire, cette année encore fut menée par Dorgelès et les deux Rosny, dont l’un est sourd et l’autre certainement idiot... CHAQUE ANNÉE la voix du Président de l’académie Goncourt est achetée au plus offrant. » Tout est dit... ou presque !
Allons voir comment la journée des prix a été présentée dans ce grand journal par Merry Bromberger.


L'Intransigeant du jeudi 8 décembre 1932
Le Prix Goncourt à Guy Mazeline 
À M. Céline le Prix Théophraste-Renaudot 
Le Goncourt La grande course de fin d’année... Les prix littéraires se succèdent à un rythme accéléré. Après les émotions du Prix Fémina et les débats du Prix Interallié, voici aujourd’huile Goncourt et le Renaudot.
Dès 11 heures, des curieux stationnent place Gaillon. C’est du Restaurant Drouant, comme on sait, que le nom du nouvel élu doit être proclamé urbi et orbi. Ce terme n’est pas une image, puisque, le cinéma et le micro sont présents. 
Puissance et rayonnement d’un prix dont le montant matériel n’est pas particulièrement élevé 
(5000 francs), mais qui constitue, par son ancienneté, par la valeur de plusieurs lauréats, la récompense littéraire la plus enviée. Vers midi, les académiciens, les fameux Dix, arrivent successivement. Ce sont MM. J.H. Rosny aîné, président, Raoul Ponchon, Jean Ajalbert, Pol Neveux, Gaston Chérau, Léon Daudet, Lucien Descaves, Roland Dorgelès, Léon Hennique et J.H. Rosny jeune.
M. Lucien Descaves, rappelons-le, revient, pour la première fois depuis de longues années, prendre part au déjeuner. Il est, ce déjeuner, préparé dans un salon où les bruits ne filtrent pas. Menu confortable, arrosé du traditionnel blanc de blanc.

Le vote
Au premier tour, par 6 voix contre 3, le Prix Goncourt a été décerné à notre collaborateur Guy Mazeline. 
M. Céline s’est vu attribuer le Prix Théophraste-Renaudot par 6 voix.


Guy Mazeline
Ce n’est point à des lecteurs de L’Intran qu'il faudrait présenter Guy Mazeline. Ils connaissent cette prose nerveuse et colorée, parfois nuancée d’humour, qui rend vivants les audiences et les débats des grands procès. Mais Guy Mazeline n’est pas seulement notre chroniqueur judiciaire. On a lu ses enquêtes sur les ports, les chômeurs, les voiles pliées. On a pu être frappé de la connaissance et de l’amour des choses de la mer qui transparaissent dans son œuvre. C’est que Guy Mazeline est né au Havre  le 12 avril 1900  et son roman Les Loups est tissé d’observations sur la bourgeoisie de notre grande ville maritime. En 1905, il part avec son père et sa mère pour Fort-de-France, aux Antilles. J’ai gardé, me dit-il une fois, le souvenir d’un pays où l’on mange beaucoup de bananes et de canne à sucre... . „ 
Cette imprécision même lui laissa la nostalgie des Isles. [suit une biographie de marin]. Enfin Les Loups valent aujourd’hui au jeune romancier la plus brillante et légitime consécration.

Les Loups
En ces 622 pages, l’auteur conte les tragiques conflits qui déchirent une famille, mal commandée par son chef. Avec une noble ambition, Guy Mazeline réagit par cette œuvre puissante, contre la facilité d’une certaine production romanesque. Il n’est pas exagéré de dire qu’on songe à Balzac et à sa magnifique richesse. 
— Et maintenant, Mazeline ? — Je prépare le Capitaine Durban. Ce sera une tout autre atmosphère que Les Loups : celle du cran, du courage, du sacrifice. »
Ajoutons que ce grand garçon, mince et brun, d’une courtoisie britannique a imprimé à sa vie comme à ses livres, cette dignité, cette probité intellectuelle qui force l’estime même pour ceux qui ne le connaîtraient pas. L’air du large. Y. D.

Le Prix ThéophrasteRenaudot  
Le docteur X... alias M. Céline 
Une interview dans une clinique 

La rue du dispensaire cherche son âme encore dans les terrains vagues. La masse titanique et désolée de bâtiments à bon marché écrase la clinique populaire construite à ses pieds des mêmes briques glacées.  
Le plaisir, la douleur, la haine, qui gonflent de vie et de lumière dans la nuit cette armature géante, suppurent jusqu’au bâtiment bas aux vitres dépolies. La grande avenue qui passe tout à côté charrie vers lui comme une large rigole les misères qui suintent éparses dans cette banlieue.
Celui qui est là pour les panser est un grand garçon rudement charpenté, la mèche en désordre, aux traits plébéiens, serré dans une blouse blanche. Son nom importe peu. Celui de cette région suburbaine non plus. Je suis venu chercher ici celui qui s'y cache, M. Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit


Un livre déconcertant, choquant, brutal. Un hurlement dans une nuit de faubourg. Un fou, Bardamu, qui raconte son histoire ou plutôt à travers la sienne celle de son ami Robinson : un homme qui n’a vu dans la guerre qu’une atrocité, qui a déserté, qui, en Afrique dans un poste impossible, saoul de fièvre, a été vendu par ses noirs, est passé en Amérique sur une galère de délire, revient en France, machine un assassinat, y rencontre la mort, l’esquive, exploite des momies dans le caveau d’une cathédrale, va se marier, être heureux, repart et finit par crever de deux balles dans le ventre, de la main de sa fiancée, sur la moleskine d’un taxi. La guerre, l’Afrique, l’Amérique, les coulisses d’un cinéma, le quartier, la banlieue, la médecine, tout y passe dans ces 600 pages, charrié par un fleuve de frénésie. Un livre pathétique, souvent révoltant, plus vrai que la vie. 
Le docteur X s’est assis après m’avoir accueilli, a baissé la lampe et croisé les mains devant lui. Et je ne vois plus maintenant que les yeux de M. Céline, qui parle très vite, d’un ton saccadé. Des yeux dont le regard est comme crispé, des yeux douloureux intensément, des yeux à faire pleurer. 
« — Une autobiographie, mon livre ? Allons donc ! Ma vie est bien plus simple et bien plus compliquée que cela. Non !.. M. Céline — nous ne parlerons que de lui, n’est-ce pas ? — est un malade, blessé de guerre, réformé. Et puis autre chose aussi. Quand je vous parle en ce moment j’ai un train dans l’oreille gauche, un train en gare de Bezons. Il arrive, il s’arrête, il repart. Ce n’est plus un train maintenant, c’est un orchestre. Cette oreille, est perdue. Elle n’entend plus que pour me faire souffrir. Je ne peux presque pas dormir, 
« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses. Le matin je fais de la littérature pharmaceutique. Le soir je suis au dispensaire. Après, je me saoule de cinéma. Plus c’est bête, plus j’aime ça. Mais la nuit que faire quand on ne dort pas ? J’écoute dans mon oreille la folle du logis. Elle m’en raconte, allez, depuis six ans que j’écris ce livre. Comme j’ai le tempérament ouvrier, j’en commence un autre. Mais auparavant j’ai voulu sa voir si je pourrais faire éditer mon Voyage au bout de la nuit à compte d'auteur. Mon éditeur l’a pris pour son compte et depuis lors ont commencé les embêtements. On me poursuit, on me tracasse. Jusqu’à ma mère qui en souffre. Qu’est ce que ça peut leur faire ce que je pense ? Le médecin que je suis, ne pense pas. Il écrit pour la pharmacie. Il soigne les gens du dispensaire. Céline est un loufoque, voilà tout !
«... Une autobiographie mon livre ? C’est un récit à la troisième puissance. Céline fait délirer Bardamu qui dit ce qu'il sait de Robinson. Qu’on n’y voit pas des tranches de vie, mais un délire. Et surtout pas de logique. Bardamu n’est pas plus vrai que Pantagruel et Robinson que Picrochole. Ils ne sont pas à la mesure de la réalité. Un délire !
Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni on éditéur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus ! 
« Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L'amour impossible aujourd’hui. Robinson le cherche comme chacun, avec l’argent, cet autre bien indispensable. II finit enfin par trouver un coin tranquille, des rentes, une petite femme qui l’aime. Pourtant, il me peut pas rester là. Il lui faut partir quand il a le bonheur bourgeois sous la main, une petite maison, une épouse câline, des poissons rouges; Il se dit qu’il est fou pour être comme cela. Il s’en va. Madelon le poursuit. Elle ne croit pas qu’il soit fou et lui le comprend aussi. Il n’est seulement pas assez égoïste pour être heureux. La petite l’assaille. Elle ne comprend rien. Lui, pour en sortir et sortir de lui-même, voudrait être héroïque dans son genre mais il ne sait pas comment.
« A la fin, dans le taxi, il trouve. Il dit à Madelon que ce n’est pas elle mais l’univers entier qui le dégoûte. Il le dit comme il peut et il en meurt. 
« Personne n’a compris. Il est raté, hein, mon bouquin ? Mais si ! Mais si ! Je le sais bien. Je l’ai compris quand j’ai dû le relire. Si j’avais la force de Dostoiewsky, je le recommencerais. J’entrerais de nouveau dans la vie, frappant un coup à droite, un coup à gauche. Mais je n’ai plus la force. 
J’ai 40 ans, je suis malade. Un homme fini. Si seulement il y a dans ce bouquin trois pages sur six cents qui vailllent quelque chose, cela me suffit. » 
« Mes maîtres ? Des médecins. Follet d’abord, de l’Université de Rennes, un grand bonhomme ; Rachmamn ensuite, qui dirige à la Société des Nations la lutte contre les épidémies, qui m'aime comme son fils et m'a fait voyager. Et aussi une danseuse américaine qui m'a appris tout ce qu'il y avait dans le rythme, la musique et le mouvement.
« Les morts ? J'ai mâché leurs livres, en mastiquant la vache classique, en travaillant de mes mains d'abord, puis en faisant la guerre pour passer mon bachot, puis en retravaillant pour passer mon doctorat.
«La littérature actuelle ? Les trois-quarts ne valent pas une note d'observation clinique, plus sûre.
« On a dit que je briguais les prix littéraires; laissez-moi rire. Je suis candidat à la tranquillité. Il ne peut pas y avoir un homme raisonnable d'ailleurs pour s'intéresser au délire des «miens».
Merry Bromberger

mardi 27 avril 2021

Voyage au bout de la nuit par Paul Nizan dans L’Humanité du 9 décembre 1932


« artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit. » Paul Nizan

L’Humanité du 9 décembre 1932, critique de Voyage au bout de la nuit par Paul Nizan et annonce des prix Goncourt et Théophraste Renaudot

 
L.–F. Céline : Voyage au bout de la nuit 
                    (Denoël et Steele) par Paul Nizan 

Cet énorme roman est une œuvre considérable, d’une force et d’une ampleur à laquelle ne nous habituent pas les nains si bien frisés de la littérature bourgeoise. Mille réserves s’imposent qui ne peuvent pas nous empêcher de l’accueillir autrement que les romans bien propres, bien idéalistes, les romans des petits chiens savants. Voyage au bout de la nuit est un roman picaresque, ce n’est pas un roman révolutionnaire, mais un roman des « gueux », comme le fameux Lazarille de Tormes * dont il rappelle parfois la bassesse et l’accent. 

Un médecin, assez ignoble lui-même, raconte ses explorations dans les divers mondes de la misère ; il y a là des tableaux de la guerre, des colonies africaines, de l’Amérique, des banlieues pauvres de Paris, des maladies et de la mort dont on ne peut oublier les traits. Une révolte haineuse, une colère, une dénonciation qui abattent les fantômes les plus illustres : les officiers, les savants, les blancs des colonies, les petits-bourgeois, les caricatures de l’amour. Il n’y a rien au monde que la bassesse, la pourriture, la marche vers la mort, avec quelques pauvres divertissements : les fêtes populaires, les bordels, l’onanisme. Céline ne voit dans ce roman du désespoir d’autre issue que la mort : à peine devine-t-on les premières lueurs d’un espoir qui peut grandir. Céline n’est pas parmi nous : impossible d’accepter sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n’exceptent point le prolétariat. Cette révolte pure peut le mener n’importe où : parmi nous, contre nous, ou nulle part. Il lui manque la révolution, l’explication vraie des misères qu’il dénonce, des cancers qu’il dénude, et l’espoir précis qui nous porte avant. Mais nous reconnaissons son tableau sinistre du monde : il arrache tous les masques, tous les camouflages, il abat les décors des illusions, il accroît la conscience de la déchéance actuelle de l’homme. Nous verrons bien où ira cet homme qui n’est dupe de rien. La langue littéraire de Céline est une transposition assez extraordinaire du langage populaire parlé : mais il devient artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit.

* La Vie de Lazarillo de Tormes. Edité en 1554, a Medina del Campo (l'Espagne), archétype du roman picaresque

Sur la même page du journal, sont annoncés les gagnants des prix                          Goncourt et Théophraste-Renaudot

Les prix littéraires Dans L'Humanité du 9 décembre 1932


Les prix littéraires

Le prix Goncourt est décerné à Guy Mazeline

Chaque année, au début de décembre, lorsque revient le prix Goncourt, le monde des romanciers et celui des éditeurs sont en effervescence. Les compétitions s'affirment. C'est une véritable lutte. C'est que ce prix, décerné en principe au meilleurs roman de l'année, au plus original, s'il ne rapporte au lauréat que 5000 francs comptant, lui confère une notoriété profitable, des collaborations fructueuses et une vente assurée de 50000 exemplaires, 100000 et souvent davantage. On estime que le prix Goncourt, lorsqu'il est réservé à une œuvre de valeur – cela arrive quelque fois – rapporte au gagnant, en moyenne 300000 francs. Il ne faut dons pas trop s'étonner si les candidats qui le briguent ont parfois recours à l'intrigue. Dans notre société capitaliste, les écrivains désintéressés, uniquement artistes, sont rares. plus rares encore ceux qui, d'origine prolétarienne, ont le courage de rester fidèles à l'esprit révolutionnaire de leur classe. 


Cette année, c'est le romancier Guy Mazeline qui, avec son livre
Les Loups, a remporté le prix Goncourt. C'est un grand garçon de 32 ans, né au Havre, qui a beaucoup voyagé sur toutes les mers et dans tous les continents. Il exerce le métier de chroniqueur judiciaire. Son livre, un gros volume de plus de 600 pages, expose la grandeur et la décadence d'une famille bourgeoise. C'est le premier volume d'une longue série, à la Balzac ou à la Zola.

Le prix Théophraste-Renaudot revient à Louis-Ferdinand Céline

Le prix Théophraste-Renaudot, créé en matière de dérision par les reporters qui attendent, place Gaillon, le résultat du prix Goncourt, a pris une réelle importance grâce au choix souvent heureux des œuvres choisies par le jury. 

Dans une précédent réunion, les membres de l'académie Goncourt avaient décidé que Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (docteur Destouches) était digne de leur choix. Entretemps des académiciens se ravisèrent, à la grande colère de l'un deux, M. Lucien Descaves. Mais les dix journalistes du prix Théophraste-Renaudot eurent l'excellente inspiration de voter pour l'œuvre robuste, drue, truculente parfois brutale, mais pleine de vie de L.-F. Céline. Il ne s'agit pas d'un bouquin pour salonnards, mais d'un bouquin fleuve – comme disent certains – où roulent, dans ses 600 pages, tous les événements qui remplissent la vie des travailleurs. Il y a de tout, du meilleur et du pire, écrit en argot, cette langue millénaire qui a bien ses titres et ses mérites. Il y a du pessimisme, du nihilisme : trop ! – et de la révolte : pas assez ! et du reste plus instinctive que consciente ! Tel quel, c'est un livre puissant et le jury Théophraste-Renaudot ne pouvait guère trouver mieux, en cette société capitaliste qui étouffe tous les talents.