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mardi 18 avril 2023

Jean-Paul Sartre (Tartre) dans D'un château l'autre (1957)

 Tartre dans D’un château l’autre

D'un château l'autre a été publié en 1957 aux éditions Gallimard. Il dresse un parallèle entre la vie de Céline contemporaine à l'œuvre — en tant que médecin et écrivain, pauvre, maudit et boudé par sa clientèle — et sa vie à Sigmaringen (Siegmaringen !) où s'est réfugiée “ l’élite pourtant intéressée, « collaboratrice », 1142 condamnés à mort, tous, l’article 75 au cul… ”

Comme toujours depuis Mort à crédit, ce roman s'ouvre sur les descriptions d'un Céline aigri qui se plaint de sa condition : les traîtrises des éditeurs, ses haines à l'égard de l'intelligentsia de l'époque — « Tartre » (Jean-Paul Sartre), « Larengon » (Louis Aragon), «Triolette» (Elsa Triolet) ou encore André Malraux, André Maurois ou Paul Morand —, sa vie de médecin boudé par sa clientèle. Pourtant, au-delà des aigreurs, Céline se réjouit de la fidélité de quelques clients, et notamment de Mme Niçois, dont l'appartement fait face à une voie fluviale au bord de laquelle il croise le chemin de Robert Le Vigan (« La Vigue » dans le roman), reconverti en locataire d'une péniche, La publique.

C'est Jean-Paul Sartre (Tartre) qui, avec 23 occurrences dans le roman, vient en tête de ses haines non satisfaites, prolongation de son pamphlet 
À l'agité du bocal (1948) dans lequel il réglait son compte à l'écrivain qui l'avait accusé d'avoir collaborer pour de l'argent…

Trissotin Tartre


… dix ans de vacheries, dont deux de cellule... eux là, eux autres, Racine, Loukoum, Tartre, Schweitzer, faisaient la quête de-ci... de-là... ramassaient les ronds et Nobel !... magots énormes ! pâmés, bouffis, comme Gœring, Churchill, Bouddha !... 

… leur truc masochiste me bluffe pas !... je dis ! ni la corseterie du Loukoum! ni les bourriqueries du Tartre... ni l’œil merlan frit d’Achille... l’autre non plus le dénommé Vaillant ! vaillant de quoi ? qu’il voulait m’assassiner !... 

… comme ça que tiennent Maurois, Mauriac, Thorez, Tartre, Claudel !... et la suite !... l’abbé Pierre... Schweitzer... Barnum !... aucune honte!... et pas d’âge ! Nobel et Grand-Croix garantis ! Même croulants, fondants, urineux, « honoraires », « Emblèmes des Partis » ! Juanovicistes ! 

… pas que les plagiaires, les « pas faits pour » ! Dieu sait !... rien que chez Achille, floppée ! mille ! mille !... pour moi Dumel, Mauriac, Tartre, même corde!... la dizaine de Goncourt, l’autre arbre !... oh ! plus l’Archevêque de Paris, j’oubliais ! avant que les Chinois se formalisent!... 

…Tartre m’a bien volé, diffamé... oh ! que oui !... mais pas pire que les parents !... […] Tartre aussi m’a hérité ! et floppée d’autres !... 

…Tartre : coco !... tous épileptiques que seulement je les regarde !... j’ai dit : Tantine manquait de rien ! le Tartre non plus !... cossus ! cossus !... de tout en double ! triple... à la ville !... à la campagne !... frigidaires, autos, laquais !... le cor avait sonné pour moi, ils avaient pris part à la chasse !... 

… Si seulement tenez, je pouvais compter sur la Critique... quelques échos... même injurieux... pas bien sûr tout le Cirque de Mauriac !... pissotières mutines et confessionnaux !... ou Trissotin Tartre... tous les rescapés de vingt ans de déconneries !... non ! quelques murmures me suffiraient... 

… Mais depuis le drôle de bolchevisme que vous pouvez plus dire un mot!... Picasso ci !... Boussac par là ! Tartre re-coco !... milliards partout ! damnés par là !... vous n’existez plus ! le plus de bide, popotin... bajoues, le plus damné de la Terre ? vous marrez ? ils vous coupent la tête... 

… Ce que Tartre et tant d’autres se sont tant branlés, échignés, sué, sang et venin, retourné Ciel, Terre, Enfer, que quelqu’un se décide ! L’ivrognesse là, était fin prête !... les chiens aussi étaient fin prêts... les chiennes, surtout, ça tenait qu’à moi que je dise un mot... 

… ils causent et savent pas !... vous les entendez installer... qu’est-ce qu’ils pensent, au fond du fond ?... « Pourvu, bordel ! que jusqu’au bout, mon flan tienne ! pourvu jusqu’au bout, que je tombe pas !... » la trouille, le gniouf ! leur hantise !... Mauriac, Achille, Gœbbels, Tartre!... ça que vous les voyez si nerveux, si alcooliques, d’un cocktail l’autre, d’une confession l’autre, d’un train l’autre, d’un mensonge l’autre! d’une Cellule l’autre... d’une déconnerie l’autre !... qu’ils réchappent au « Mandat », menottes, à la Santé !... si ils palpitent ! la minute sérieuse de leur vie !... la seule !... finish blabla ! 

… c’est déjà bien extraordinaire qu’on m’accuse pas de Dien-Pen-Phu!... de la chute de Maubeuge 14-15 !... là, que j’aie achevé Mme Niçois ? pas un pli!... j’ai bien été accusé, par Tartre et cent périodiques renseignés, d’avoir vendu le Pas-de-Calais... l’habitude !... 


Tartre. "L'invasato in provetta" - "Frammenti epistolari" (2005).
A cura di Massimo Raffaeli. C
on litografia originale, numerata
e firmata, di Mimmo Paladino

…J’aurais tenez le Vaillant à soigner... Vaillant mon assassin mou... Tropmann ou Landru... ou le Tartre en personne... ou les centaines de mille bourriques qui m’ont pourchassé des années, d’une prison l’autre... si frétillants, émoustillés ! je varierais pas d’un iota... mon style, ma façon... je suis le samaritain en personne... samaritain des cloportes... 

… Je verrais là, le Tartre à l’agonie, mettons... « bourrique ! que j’y dirais, cavale !... biche ! purulure de merde !... fonce ! défonce ! retrouve tout ton fiel ! te décourage mie !... t’es monstre con, mais t’es instruit !... » Tartre ou un autre !... évidemment le moral c’est tout !... 

… Norbert Loukoum, je le fais exprès, ça l’emmerde, je lui parle exprès du cabanon... il y a jamais été, pardi !... lui !... ni Achille !... Malraux non plus... Mauriac non plus... et le fœtus Tartre!... et Larengon !... la Triolette aux cabinettes !... comme ça toute une clique fins madrés !... l’élite « tourne-veste » !... qu’arrêtent pas de jouer les effrayants !... 

… je note à propos, qu’Hérold Paquis, aussi menteur éhonté que Tartre, a jamais foutu les pieds à Siegmaringen, il est resté 70 bornes sur son île, bouffer ses conserves... il a jamais rien vu du tout... sauf son casier judiciaire... Doriot est jamais venu non plus... on a jamais vu que sa voiture, criblée, dentelée... ce que c’est d’être sorti de Constance !... la bonne vie, sauf la gale... 

… tel condamné à mort, qui sue tremble trempe à griffonner mille mille horreurs sur tel et tel autre paria, voué à la torture saligaud ! tant plus le dénoncer aux Fritz ! à la Bibici ! à Hitler ! au Diable ! ah, que Tartre m’appert puéril morvaillon raté tout pour tout !... là je vous parle de vrais incarnés délateurs ! la tête déjà sous le couperet !


… presque tout le monde m’a oublié... pas eux !... pas eux !... vos voleurs vous oublient jamais !... vos copieurs non plus !... pensez !... la vie, qu’ils vous doivent !... Tartre va pas un jour se mettre à table « Moi, plagiaire et bourrique à gages, j’avoue ! je suis son trou d’anu !... vous pouvez vraiment pas compter !... 










jeudi 17 juin 2021

Présentation de D'Un château l'autre par Roger Nimier, plaquette commerciale Gallimard de juin 1957

À la sortie de D'Un château l'autre, en juin 1957, l'éditeur Gallimard demande à Roger Nimier une présentation destinée à son circuit commercial. Cette plaquette de 12 pages sera complétée par « Un chapitre du nouveau roman de Céline ou Comment le maréchal a sauvé la Haute-cour » et d'une reproduction de L'Illustré national montrant « le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915 » (sic). 

Saisissante épopée de la révolte et du dégoût, long cauchemar visionnaire ruisselant d’invention verbale [...] l’absurdité de la vie humaine ». Gaëtan Picon, Panorama de la Nouvelle littérature française

Légende : Une des illustrations réprésentant le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915. En haut, le maréchal des logis Destouches (on soit que Céline est un pseudonyme) âgé de dix-neuf ans, à la veille de la guerre. L'auteur du "Voyage ou bout de la nuit" et "D'un Château l'autre" était alors un serviteur de l'ordre.

Sur la couverture verso du journal figure une photo de Louis Destouches au 12e cuirassiers. C'est sans doute une copie de l'exemplaire de l'auteur de L'Illustré national tel qu'il le présente sur une photo connue de Lucette et lui à Meudon (voir ci-dessous). 



Sobrement titré «Présentation de Céline» et sous forme de questions-réponses ironiques, voici le texte de la présentation de Roger Nimier.

Présentation de Céline

Qui est Céline?
Destouches. de son vrai nom, il est né le 27 mai 1894, à Courbevoie - près Paris. A Rome, Céline vendait déjà les chrétiens à Néron. En 1213, il livrait les Albigeois - Paulhan le premier - à Simon de Montfort. En 1685, c'était le tour des protestants, puis des catholiques soldés à Émile Combes, en 1903 ; enfin des juifs, fournis à Hitler, en 1940.
Est-ce tout?
Non. Il a encore vendu les Musulmans à Lacoste et à Ben Gourion cette année.
Connaît-on d'autres auteurs soupçonnés de collaboration, d'antisémitisme ou de pacifisme ?
Nombreux et estimés, ils tiennent à présent les meilleures places. Le Président de la République serre Sacha Guitry sur son cœur, dans l'espoir de lui subtiliser ses tableaux pour le Louvre. L'Académie française se roule aux pieds de Montherlant, qui reste assis, mais dans son fauteuil. Chardonne, frais comme une vapeur, capitalise les compliments.
Les Goncourt, s'excusant d'avoir résisté à tout, même à la littérature, se dédouanent avec Giono. Et qui n'aime Jouhandeau, à moins d'être une chouette? C'est au point que la résistance est attaquée, en 1957, avec une régularité presque mécanique. Quand leurs chefs étaient bavards, ils étaient tués ; parce que leurs écrivains officiels furent souvent médiocres, des milliers de héros sont aujourd'hui mal connus des jeunes Français. Ils ne portaient pas d'uniforme et on les a habillés de mots ridicules.
Pourquoi Céline n'a-t-il pas rejoint le cortège des heureux?
Il était pauvre.
Son destin n'était-il pas prévisible?
Il n'était pas officier de réserve.
Qu'entendez-vous par là ?
A l'époque où Elsa Triolet le traduisait en russe, on releva beaucoup de gros mots - des gros mots Poincaré, tout en or - dans Mort à Crédit. Le magistrat instructeur demanda si ce pornographe était officier de réserve. La réponse étant négative, la cause fut entendue.
Ce Céline n'a donc jamais porté les armes ?
Pendant cinq ans, au 12e Cuirassiers de Rambouillet, il porta la cuirasse et le casque aux longs poils. Il défila devant Loubet, il le garda, sans renverser jamais la République, il peigna les forêts, il chargea, il traversa les lignes, jusqu'au jour où les Allemands - ses collaborateurs déjà* - lui envoyèrent une balle dans la tête, l'autre dans le bras. Trépané, réformé, il reprit du service, en 1939, comme médecin de la marine. Son navire fut coulé au large de Gibraltar.
Ne serait-il pas militariste?
C'est à craindre.

D'un château l'autre : ce qu’en dit l’éditeurEn 1932, avec Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s'imposait d'emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu'ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D'un château l'autre pourrait s'intituler "le bout de la nuit". Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s'y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure
dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se
réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui. Il s'agit
pourtant d'un roman autant que d'une confession, car Céline n'est pas fait pour l'objectivité. Avec un comique somptueux, il décrit les Allemands affolés, l'Europe entière leur retombant sur la tête, les ministres de Vichy et le Maréchal à la veille de la Haute Cour. D'un château l'autre doit être considéré au même titre que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit comme un des grands livres de Céline auquel il donna une suite avec Nord (1960) et Rigodon (1969).

Quel est le titre de son nouveau roman?
« D'un Château l'autre ».
Quels sont ces châteaux?
Principalement Siegmaringen, mais aussi un cachot au Danemark et une vieille maison, à Meudon.
Quel est le plan de l'ouvrage? De quel pas marche-t-il ?
Il ne commence pas gaiement. Céline maudit les éditeurs, qu'il traite de milliardaires et de maquereaux. Il attaque la médecine, qu'il accuse de progresser, alors qu'il la sait faite de bon sens et d'humanité. Il définit le mot politique par un car cellulaire, des gardes armés, une cellule, comme il a vu au Danemark, en 1945, comme d'autres l'ont appris, en France, en 1942.
Puis la fièvre vient pour de bon. Dans le rêve qu'elle apporte, un remorqueur sur la Seine, c'est la barque à Caron. Les coups de rame fendent les visages, riches ou pauvres. La haine, la colère sont jugées. Et « fièvre pas fièvre ... site très pittoresque ... mieux que touristique!. .. rêveur, historique, et salubre! idéal! pour les poumons et pour les nerfs ... un peu humide près du fleuve ... peut-être... le Danube ... la berge, les roseaux ... ». C'est Siegmaringen. Avec le château de Siegmaringen, les Allemands qui emmenaient Pétain lui avaient offert une principauté d'opérette plus belle que Vichy. Mais la société qui l'entourait était mal choisie: 1 142 Français guettés par l'article 75 du Code pénal. Dans une principauté, il y a des voisins et, pour se consoler, un opéra, une galerie de tableaux. Les voisins, Allemands, avions anglais, avance française, ne sont pas rassurants. L'opéra n'a servi que pour Céline, il s'appelle D'un Château l'autre. Viennent encore les peintures ou les tapisseries. C'est de Brinon « fameux animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux» (admirons sans crainte la définition, elle n'est pas de Céline, mais d'un académicien: Abel Bonnard); Bichelonne, qui savait tout, comme Léon Blum, mais tout le contraire; Laval qui nommera Céline gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de rêver sur le cyanure que détient le médecin de Siegmaringen; le maréchal, enfin, que nous voyons dans le chapitre qui suit. 
(Notons que Nimier écrit ironiquement Siegmaringen au lieu de Sigmaringen comme le faisait Céline — qui l'aurait emprunter à Aragon. ndlr)
Pouvez-vous citer un passage moral, extrait D'un Château l'autre?
Par exemple, sur le mystère de l'Incarnation: « ... le coup d' « incarner» est magique!. .. on peut dire qu'aucun homme résiste !. .. on me dirait « Céline! bon Dieu de bon Dieu! ce que vous incarnez bien le Passage! le Passage** c'est vous! tout vous! » Je perdrais la tête! prenez n'importe quel bigorneau, dites-lui dans les yeux qu'il incarne!... vous le voyez fol !... vous l'avez à l'âme! il se sent plus!… Pétain qu'il incarnait la France, il a godé à plus savoir si c'était du lard ou cochon, gibet Paradis ou Haute-Cour, Douaumont, l'Enfer, ou Thorez... il incarnait !. .. le seul vrai bonheur de bonheur l'incarnement !. .. vous pouviez lui couper la tête : il incarnait!… la tête serait partie toute seule, bien contente, aux anges! […] mettez que demain ils se remettent à nous rationner... qu'on arrive à manquer de tout ... vous grattez pas!... le truc d'incarner vous sauvera!... vous prenez n'importe quel bisu, n'importe quel auteur p provincial, et vous y allez! vous l'empoignez, vous le pétrissez là, devant vous ... «Oh, Dieu de Dieu, mais y a que vous !... y a que vous pour incarner le Poitou! » Vous lui ·hurlez! «Vos chères 32 pages? Tout le Poitou ! » Ça y est!. .. vous manquez plus de rien! à vous les colis agricoles!... vous recommencez en Normandie!. .. puis les Deux-Sèvres ! et le Finistère ! vous êtes paré pour cinq, six guerres et douze famines!. ... vous savez plus où les mettre vos dix ! douze tonnes de colis ! les Incarnateurs donnent, renchérissent, se lassent jamais! »
L'influence de cet écrivain est-elle considérable?
Céline a eu des centaines de disciples, jusque dans les pays littérairement arriérés - la Slovaquie, avec Géjra Vâinos, l'Amérique avec Henry Miller. En France, nous ne citerons que deux noms Jean-Paul Sartre et Albert Paraz.
Des écrivains ont-ils échappé à cette influence?
Bien sûr. Sartre fut son disciple, Camus ne risquait rien de pareil. Bernanos l'admirait, Georges Duhamel évita ce péril. Marcel Aymé le vénère, Roger Peyrefitte assez peu. Enfin, Blaise Cendrars peut l'aimer, quand Cocteau, pourtant si bon, n'en a pas le droit. Passons aux critiques : Gaëtan Picon le met à sa place, André Rousseaux ne sait où le fourrer.
Quel est le style de Céline?
Celui d'un furieux, qui a vendu Littré à l'ennemi.
Ensuite?
Péguy était l'enfant d'une rempailleuse de chaise, voici le fils d'une dentellière: très exact à placer les mots, en équilibre sur l'interjection, spécialiste du souffle et du poumon, interprète des battements du cœur. Ses phrases de trois mots ont incommodé certains lecteurs; ceux-là se disent amoureux de Voltaire, ils n'en aiment que les virgules. On répondra que les phrases de Céline sont faites
exprès. De même, on a fini par apprendre que Picasso n'était pas un peintre ignorant. Céline, comme Valéry et pour les mêmes raisons, n'écrira jamais: « La marquise sortit à cinq heures ».
Roger Nimier

* Pendant la guerre de 1914-1918, dont on se souvient peut-être, plusieurs faits d'armes inspirèrent les illustrateurs, qui allaient de Barrés à George Scott. C'est ainsi que le maréchal des logis
Destouches fut dessiné dans « L'Illustration », ainsi que dans « L'Illustré national », portant un message au milieu des éclats d'obus. Tout au fond, on voyait les Allemands qui tiraient. A un jour naliste qui admirait cette gravure, Céline déclara: «Sur le devant, c'est moi et mon cheval, avant d'être blessé. Au fond, vous distinguez mes collaborateurs.»
** Il ne s'agit pas ici du Détroit de Béring, mais du Passage des Panoramas, décrit dans « Mort à Crédit».

Dernière page de la plaquette et fin du chapitre de D'Un château l'autre qui la complète.



mercredi 9 juin 2021

Un personnage célinien : Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D'Un Château l'autre

De tous les personnages maudits qu'a pu générer l'histoire contemporaine, Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D’Un Château l'autre de Louis-Ferdinand Céline, est certainement l'un des plus méprisés, sinon méprisables.


Le fondateur du Front Franc, national-socialiste enthousiaste dès 1935, antisémite frénétique, ami intime de l'odieux Julius Streicher, co-fondateur de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, n'a certes rien fait pour s'attirer une quelconque sympathie, voire une certaine compréhension de la part des tenants officiels de la "mémoire" collective.

Pestiféré, même parmi les "ultras" de la Collaboration qui le jugeaient trop. extrémiste, comment Jean Boissel en est-il arrivé là ?

Il avait pourtant été un héros de la Grande Guerre, plusieurs fois décoré, mutilé à 100 %, titulaire de la Légion d'Honneur, architecte talentueux et renommé à la réussite rapide. Il finira, ayant mis sa peau au bout de ses idées, dans la solitude la plus totale et le mépris le plus absolu. Paul-Louis Beaujour, à travers ce destin original, retrace les soixante années de la IIIe République, avec ses scandales à répétition, son immoralité assumée, sa Franc-maçonnerie omniprésente, et ses groupes de pression agressifs, qui n'est pas sans rappeler, évidemment, notre triste conjoncture actuelle.



Alors? Neuneuil? Qui était-il vraiment? Un galeux à furoncles? une misérable canaille? un fléau? un choléra? un sale traitre? un pur salaud? un hystéro de la délation? Pas si simple.

Parce que dans le même temps: c'est lui l'homme de confiance que Celine a choisi pour protéger ses "allaitantes" des centaines de "mâles" désoeuvrés ; convaincu de son fait, il ne se montre pas vraiment intimidé par l'autorité toute "Pilatienne" de Raumnitz, et il n'est pas particulièrement impressionné par la foule hostile qui l'attend en bas de l'escalier. Enfin, reconnaissons qu'il affiche une certaine dignité quand il prend la route de Berlin (!). On pourrait donc dire que malgré tout, Neuneuil reste droit dans ses bottes...

  On apprendra donc, dans ce modeste ouvrage, que Jean (Anselme) Boissel, c'est son vrai nom, n'était pas seulement la caricature qu'en a fait Celine (le Chateau est un roman!), mais qu'il fut un héros plusieurs fois médaillé de la Grande Guerre, un architecte doué et reconnu dont les créations sont aujourd'hui classées, un des rares français à avoir discouru à Nuremberg (en mai 1935), un journaliste extrêmement combatif plusieurs fois emprisonné (dès 1938), un des fondateurs de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme (le 18 juillet 1941), enfin, et surtout, un  furieux théoricien de l'antisémitisme dit biologico-raciste: c'est, entre autre, ce qui le fera condamné à mort en 1946. 

Un homme de conviction, donc, qui mourra pour ses idées, en prison.

Historika Site historique sur les volontaires français de la Waffen-SS 



Boisnières dit Neuneuil

dans Dictionnaire des personnages de Gaël Richard (Du Lérot 2008)


Boisnières-Neuneuil 

Garde à la pouponnière des allaitantes du Fidelis, à Sigmaringen, ce policier borgne, « galeux à furoncles, et "service-service" tient son fichier serré sous son bras. La lettre de dénonciation à Hitler qu'il écrit contre Raumnitz lui vaut une gifle en présence de Céline. Ce personnage de collaborateur fanatique et borgne serait une transposition du journaliste et militant d'extrême droite Jean Anselme, dit Boissel (1891-1951) : architecte, mutilé de la Grande Guerre, cet ancien combattant antisémite fasciné par le nazisme avait fondé en 1936 le Racisme International Fascisme, qu'il dota d'un hebdomadaire Le Réveil du peuple. Arrêté sur ordre de Daladier en octobre 1939 avec Laubreaux et Lesca, libéré le 10 juillet 1940, il reconstitua son mouvement, le Front franc, et participa aux grandes manifestations racistes de la collaboration parisienne. Arrêté à la Libération, il fut condamné à mort par la cour de justice de la Seine le 28 juin 1946. Sa peine est commuée en emprisonnement: il meurt la veille d'être libéré le 19 octobre 1951. Comme Céline, il fut pressenti par Abetz pour le poste de Commissaire aux Questions juives, comme l'atteste

une note de 1941 adressée au conseiller de légation Zeitschel, produite au procès de Nuremberg. Le Réveil du peuple publia le 1er mai 1942 une lettre de Céline à Jean Drault, auteur d'une Histoire de l'antisémitisme qui mentionne favorablement les pamphlets et deux critiques mitigées de Guignol's band en 1944. 

Bibliographie: Céline 2 - Cointet.

D'un château l'autre 199-204.


Boisnières dit Neuneuil dans D'Un château l'autre


Il y tient !... je regarde d’ abord la signature... Boisnières... je connais ce Boisnières, il a la garde des « allaitantes » au Fidelis... la pouponnière du Fidelis... c’est lui qu’empêche qu’il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et 

les « bourmans » du Fidelis... ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu’ont absolument plus rien à foutre, repliés de toutes les Préfectures... Boisnières dit Neuneuil est « de garde à la pouponnière »... policier de confiance !... « que personne pénètre ! » Neuneuil et ses fiches !... il a un fichier: trois mille noms! il y tient comme à sa prunelle !... les fifis lui ont pris l’autre œil, combat au maquis ! vous dire s’il peut être de confiance !... je veux pas lire sa lettre, J’ai pas le temps !... je connais un peu le Boisnières-Neuneuil ! sûr il dénonce encore quelque chose... quelqu’un ! peut-être moi ?... je le connais ! un fastidieux !... borgne, galeux à furoncles, et « service-service »... 

« Il dénonce encore quelqu’un ? — Oui, Docteur ! oui ! moi !
— À qui ?
— Au Chancelier Adolphe Hitler! — Tiens ! c’est une idée !... 

— Qu’il m’a vu partir en auto ! oui ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français... je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c’est un fait ! je suis coupable ! Neuneuil a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ? 

— Vous m’avez tout dit Commandant !... l’essentiel ! 

— Non ! pas l’essentiel !... votre compatriote Neuneuil a trouvé encore bien plus grave !... c’est son idée!... son idée ! que je sabote la « Luftwaffe » !... que je flambe vingt litres de «benzin» pour aller pêcher ma truite !... et c’est vrai ! tout à fait exact ! je ne dis rien! tout à fait raison, votre compatriote Neuneuil ! 

— Oh ! il exagère, Commandant !
— Il a raison d’exagérer ! »
C’était pas le moment de le contredire!... 

dialectique, mon cul ! tous dans le même sac ! tous ! et leur damnée Luftwaffe ! pour ce qu’elle servait ! j’allais pas lui dire non plus ! 

« Attendez, Docteur !... attendez ! je l’ai fait venir ! » 

Son insistance que je lise cette lettre... que reste là... Neuneuil qu’il voulait me montrer !... 

« Docteur, je vous prie !... excusez-moi !... assoyez-vous ! » 

Il renfile sa culotte... remet ses bottes... son dolman... 

Il va à la porte, il l’ouvre... il va à la rampe, il se penche... et à voix forte... 

« Hier !... Monsieur Boisnières ! Monsieur Boisnières n’est pas là ? 

—Si! Si! Commandant! me voici!... je monte... » 

En fait, il arrive !... il est là... 

« Entrez !... vous êtes bien Boisnières dit Neuneuil ? 

— Oui, Commandant ! 

—Regardez-moi alors en face! bien en face!... vous avez bien écrit cette lettre ? 

— Oui, Commandant !
— Vous reconnaissez ?
— Oui, Commandant !
— À qui vous l’avez envoyée ?
— Vous avez l’adresse, Commandant ! » Oh ! pas intimidé du tout !... 

« Je n’ai fait que mon devoir, Commandant ! 

— Eh bien moi, monsieur Boisnières, je vais faire le mien !... dit Neuneuil !... regardez-moi bien en face ! là ! bien en face ! » 

Pflac !... Pflac !... deux alors de ces sérieuses baffes que le Neuneuil en est comme soulevé !... son bandeau vole !... arraché ! 

« Voilà moi, ce que je pense !... Monsieur Boisnières dit Neuneuil!... en plus, et j’ajoute, je pourrais vous faire corriger bien plus !... et vous le savez !... et je le fais pas !... vous corriger une fois pour toutes! misérable canaille!... ah! je gaspille l’essence?... ah! je sabote la Luftwaffe!... je ne gaspillerai pas une petite balle pour vous faire taire, monsieur Neuneuil ! pas un nœud de la corde !... vous valez pas un nœud de la corde ! rien ! sortez ! sortez ! foutez-moi le camp ! et que je vous revoie plus ! plus jamais ! si je vous revois jamais ici, je vous fais noyer ! je vous fais aller voir les truites ! partez ! partez ! et au 

galop ! tout de suite ! à Berlin !... prenez votre lettre!... Neuneuil!... la lâchez pas! Neuneuil!... vous la ferez lire au Führer lui-même ! à Berlin ! au galop ! Monsieur Neuneuil ! los ! los ! et que je vous revoie jamais ici ! jamais !... los ! los !... » 

C’était la colère... 

Neuneuil rajustait son bandeau... « Si je vous revois jamais ici, vous serez fusillé ! et noyé !... je vous le dis ! les motifs manquent pas ! » 

Neuneuil, ce vatelavé salé !... l’avait tout de même assez ému... il vacillait... il remettait son bandeau, mais mal... 

« Bon, Commandant ! vous me donnez l’ordre ! » Il s’en va, il referme la porte... 


mardi 22 octobre 2019

Céline historien ? par Philip Watts dans L’Histoire 363 d’avril 2011

D'un château l'autre, chef-d’œuvre littéraire, reste néanmoins un document précieux sur la fin de la collaboration et l’exil du gouvernement de Vichy à Sigmaringen.


Plaidoyer pro domo, omissions ... D’un château l’autre, incomparable évocation de Sigmaringen, peut-il servir à l’historien?


Le 4 juillet 1961, Louis Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, était enterré par ses proches à Meudon. Il venait de succomber, à 67 ans, à un accident cérébral. Cinquante ans après la mort de celui qui fut un témoin du régime de Vichy autant qu’un écrivain et une voix influente de cette sombre époque, les textes de Céline, modèles de littérature, peuvent-ils éclairer l’historien?
Prenons le cas d’une de ses œuvres majeures, son roman le plus « historique », D’un château l’autre, dont la publication, en 1957, marque le retour de Céline sur la scène littéraire. Après le succès mondial de Voyage au bout de la nuit (1932), l’ignominie des pamphlets antisémites, l’exil et la prison au Danemark de 1945 à 1951 et plusieurs romans passés presque inaperçus, Céline se fait remarquer avec ce livre dans lequel il décrit la fin du régime de Vichy et le départ précipité vers l’Allemagne, en septembre 1944, de nombreux ministres de la collaboration. D’un château l’autre peut être vu comme la réponse de Céline à de Gaulle qui vient de publier les deux premiers volumes de ses Mémoires de guerre, L’Appel (1954) et L’Unité (1956). Céline, se comparant à Tacite, déclare dans les premières pages du roman qu’il est le « témoin véritable» d’un moment de l’histoire que la France d’après-guerre aurait préféré oublier.
« Témoin véritable » ... au style bien éloigné cependant de celui du chroniqueur qu’il prétend être à propos de cet événement historique : ses mémoires de guerre sont animés par une vitupération incessante, cette verve qu’Antoine Compagnon a identifiée comme l’une des composantes principales du style des antimodernes. Les cent premières pages de D’un château l’autre prennent la forme d’une jérémiade dirigée contre ses contemporains et la France de 1957. Avec son mélange d’argot et de préciosité littéraire, Céline croque des portraits souvent grotesques mais toujours comiques de ses rivaux littéraires: Sartre, mais aussi Mauriac, Claudel, Roger Vailland, Jean Paulhan et même son éditeur Gaston Gallimard - le « sordide épicier". Il évoque aussi les crises contemporaines: la révolte hongroise d’octobre 1956, Dien Bien Phu, les grèves de l’usine Renault, le canal de Suez. De son pavillon de Meudon, il crache sa haine de la vanité et la bêtise d’un monde moderne soumis à la loi du profit, l’implacable domination des nantis, et la religion du progrès.


«Le décor parfait… le plus bluffant : le Château»

D’un château l’autre est également un portrait remarquable du « ramas de loquedus », ces ministres du gouvernement de l’État français rassemblés, de gré ou de force, en Allemagne par les nazis en septembre 1944, et auprès desquels Céline a servi de médecin. Se retrouvent à Sigmaringen ministres et miliciens, journalistes et généraux qui créent une « commission gouvernementale pour la défense des intérêts français en Allemagne» et dont le but est d’attendre la reconquête de la France par les troupes allemandes. C’est ce monde que Céline décrit, en commençant par le château baroque de l’ancienne famille des Hohenzollern: « Vous vous diriez en opérette. .. le décor parfait.. . vous attendez les sopranos, les ténors légers [ ... ] le plus bluffant: le Château! ... la pièce comme montée de la ville ... stuc et carton-pâte! »
Nous voyons donc Pétain et son entourage se promenant sous les bombardements alliés, Pierre Laval, qui nomme Céline gouverneur des îles SaintPierre-et-Miquelon, Otto Abetz, Fernand de Brinon, secrétaire d’Etat sous Laval, Jean Bichelonne, ministre du Travail, Paul Marion, ancien communiste devenu ministre de l’Information. Céline révèle aussi les intrigues, les manies, les illusions et les haines qui parcourent ce petit monde et qui n’ont pas leur place dans les archives. Son témoignage sur cet épisode est ainsi devenu une des sources les plus précieuses pour les historiens de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en particulier Henry Rousso qui dans Pétain et la fin de la collaboration retrace ce moment de l’histoire européenne.

Son témoignage est précieux sur la fin de Vichy

Derrière ce témoignage se retrouvent également les procès de la fin de la guerre. «Nuremberg est à refaire», déclare Céline, dénonçant avec constance la violence de l’épuration sauvage et l’hypocrisie de la justice des vainqueurs. L’auteur met en balance les actions des collaborateurs français et la rébellion antisoviétique en Hongrie, la lutte des indépendantistes algériens et les engagements des joséfins, ces alliés espagnols de Joseph Bonaparte... A plusieurs reprises, il évoque aussi le bombardement de Dresde, ce qu’il appelle « la tactique de l’écrabouillage et friterie totale au phosphore » ; un événement que, selon lui, le monde d’après 1945 préfère oublier.
Céline lui-même, au moment de son exil, avait été accusé de trahison par les tribunaux de l’épuration en France pour avoir fait réimprimer pendant l’occupation ses pamphlets antisémites Bagatelles pour un massacre (1937) et L’École des cadavres (1938), mais aussi pour avoir soutenu Jacques Doriot, et pour avoir été traité en ami par les forces d’occupation. En 1949, il est accusé du crime d’indignité nationale. En 1951, l’amnistie lui permet de rentrer en France, mais jusqu’à la fin de sa vie ses écrits prennent la forme d’un plaidoyer contre Nuremberg, les procès de l’épuration et sa propre dégradation nationale. Ce qui nous vaut quelques omissions de taille. Ainsi, dans D’un château l’autre il n’évoque qu’en passant Bagatelles pour un massacre et son propre antisémitisme, et il ne parle jamais de la Shoah. Ce livre, chef-d’œuvre littéraire, reste néanmoins un document précieux sur la fin de la collaboration et l’exil du gouvernement de Vichy à Sigmaringen.
Pas étonnant, donc, qu’il soit copié : son style, son engagement font de Céline une espèce de modèle pour pénétrer le siècle tragique. En effet, nous continuons à entendre sa voix dans une littérature contemporaine qui cherche à s’emparer de l’histoire dans ce qu’elle a de plus violent. Déjà les romanciers américains Joseph Heller dans Catch-22 (1961) et Kurt Vonnegut avec Abattoir 5 (1969) s’étaient tournés vers Céline pour nous faire sentir les défaillances logiques et la violence extrême de l’héroïsme guerrier américain. Plus récemment, dans son roman Allah n’est pas obligé (2000), l’Ivoirien Ahmadou Kourouma a adopté un style qui rappelle celui de Céline pour nous raconter les aventures du jeune Birahima, un enfant-soldat embrigadé dans les guerres civiles au Liberia et en Sierra Leone : « Voilà. Je commence à conter mes salades. [ ... ] C’est comme ça que ça se passe», lance le narrateur. Dernier exemple en date, celui des Bienveillantes (2006) de Jonathan Littell : à travers la voix de l’ancien SS Max Aue, il nous semble entendre celle de Céline, sa complicité hostile avec le lecteur tout au long d’un récit presque insoutenable des atrocités nazies. La verve rhétorique de Céline, son ressentiment, sa proximité avec les acteurs de l’histoire mais aussi sa complicité avec les
pires atrocités du XXe siècle font de lui une espèce de terrible modèle pour une nouvelle littérature qui tente de nous faire comprendre les gestes, les paroles et le monde sensoriel d’un siècle tragique.

Philip Watts  
Professeur au département de français à l’université de Columbia

samedi 27 octobre 2018

Les ténèbres (Die Finsternis), film documentaire allemand de Thomas Tielsch (2004)

Les ténèbres (Die Finsternis)
film documentaire allemand de Thomas Tielsch (2004)
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En septembre 1944, un étrange convoi part du sud de la France vers l'Est. Avec ses camions chargés de dossiers, ses voitures remplies de ministres et une milice de 500 hommes, c'est tout le gouvernement français de Vichy dirigé par le maréchal Pétain qui est évacué vers le Reich allemand. Sa destination : Sigmaringen. Le château des Hohenzollern devient le siège du gouvernement français. Un État sans territoire, flanqué des ambassades allemande, japonaise et italienne, peuplé de plus d'un millier de collaborateurs de premier plan et de leurs familles. Mais tandis que le château est régi par un gouvernement d'opérette, les quartiers surpeuplés de la ville sont dominés par un enfer de maladie, de froid, de faim et d'attaques à basse altitude. À la gare, les blessés sont déchargés la nuit des trains vers l'hôpital. 
Les collaborateurs français restent dans ce lieu sombre jusqu'en avril 1945. Parmi eux se trouve le médecin et écrivain Louis-Ferdinand Céline, qui a acquis une renommée mondiale en 1932 avec son premier roman Voyage au bout de la nuit et s’est ensuite compromis avec des pamphlets antisémites. Il a décrit l'époque de Sigmaringen dans son livre D'un château l'autre". Mais «Céline n'est pas la réalité, mais l'hallucination qui les cause», écrit André Gide à propos du roman.
Le film "Les ténèbres" de Thomas Tielsch utilise du matériel documentaire et est basé sur le roman de Louis Ferdinand Céline.

Im September 1944 macht sich ein seltsamer Tross auf den Weg von Südfrankreich in Richtung Osten: Mit Lkws voller Akten, Autos voller Minister und 500 Mann Miliz wird die komplette französische Vichy-Regierung unter Marschall Pétain in das Deutsche Reich evakuiert. Ihr Ziel ist Sigmaringen. Das dortige Stammschloss der Hohenzollern wird zum eigenartigen französischen Regierungssitz der Kollaborateure. Ein Staat ohne Territorium, flankiert von deutschen, japanischen und italienischen Botschaften, bevölkert von über tausend prominenten Kollaborateuren und deren Familien. Doch während im Schloss eine Operettenregierung waltet, herrscht in den überfüllten Quartieren der Kleinstadt ein Inferno aus Krankheit, Kälte, Hunger und Tieffliegerangriffen. Am Bahnhof werden nachts schwer Verwundete aus den Lazarettzügen abgeladen.
Die französischen Kollaborateure bleiben bis zum April 1945 an diesem finsteren Ort. Unter ihnen ist der Arzt und Schriftsteller Louis-Ferdinand Céline, der 1932 mit seinem ersten Roman "Reise ans Ende der Nacht" Weltruhm erlangt hat und sich später mit antisemitischen Pamphleten kompromittierte. Er hat die Zeit in Sigmaringen in seinem Buch "Von einem Schloss zum andern" beschrieben. Doch "Céline bildet nicht die Wirklichkeit ab, sondern die Halluzination, die sie hervorruft", schreibt André Gide über den Roman.
Die Verfilmung "Die Finsternis" verwendet dokumentarisches Material und basiert auf Louis Ferdinand Célines Roman "Von einem Schloss zum andern".