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vendredi 11 juin 2021

Céline par les deux cornes à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard

Céline par les deux cornes

par Michka Assayas dans Libération du 29 décembre 1994
à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard. Gallimard, 143 pp.

Le «scandale» de Céline est double car on ne peut ni séparer l'écrivain 
de l'antisémite, ni annuler l'un par l'autre. L'essai de Henri Godard permet de sortir de ce dialogue de sourds.

Caricature de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline pour le pris Goncourt

L'œuvre de Céline a au moins un point commun avec la Bible: celui d'avoir suscité presque autant de commentateurs que de lecteurs. Jugements, opinions, gloses, interprétations: tout le monde commente cette oeuvre, même ceux qui ne la lisent pas. L'exégèse célinienne est devenue un genre littéraire à part entière, et Céline un sujet de polémique qui ne lasse toujours pas. Certains voient en lui, à juste titre, l'incarnation de la littérature considérée comme un absolu, sans comptes à rendre à rien ni à personne; d'autres, à non moins juste titre, le considèrent comme un raciste et un antisémite d'autant plus injustifiable qu'il a mis son talent d'écrivain au service de ces pulsions odieuses. La plupart louvoient, pas trop fiers, prenant ce qui leur plaît, occultant ce qui les gêne. Pas mal en ont fait l'expérience: parler de Céline tourne vite au dialogue de sourds, au propre comme au figuré, d'ailleurs, tant les cris sont rapides à fuser. C'est dire à quel point le livre d'Henri Godard est bienvenu. Il devrait être lu en préalable par tous ceux qui prétendent avoir une discussion sur Céline. C'est un bonheur de débrouiller tout un écheveau de malentendus et de questions mal posées en la compagnie d'un homme qui, sans la moindre complaisance pour son sujet, met son expérience des textes ­ il travaille depuis vingt ans à établir l'édition complète des romans pour la Bibliothèque de la Pléiade ­, sa clarté de pédagogue et son amour exigeant de la littérature au service de ce débat décourageant qu'il aurait aussi bien pu ignorer, abrité derrière sa neutralité d'universitaire.
On tourne en rond indéfiniment avec Céline, expose Henri Godard. Que l'on cherche à minorer son antisémitisme par sa qualité de «grand écrivain», ou, inversement, qu'on lui dénie cette qualité en exhibant les preuves de son antisémitisme, on s'égare de la même façon. Il est sûrement très arrangeant dans une perspective «politiquement correcte» de partir du principe qu'un grand écrivain ne saurait être un antisémite ou qu'un antisémite ne saurait être un grand écrivain, malheureusement, ça ne tient pas debout. Et, plus fâcheusement, ça vide de leur contenu les notions d'«antisémite» et de «grand écrivain» que l'on ânonne sans réfléchir à propos de Céline. Le «scandale», pose Henri Godard, est inhérent à Céline: on fausse tout à le nier. Il n'existe qu'une seule façon de prendre Céline: de face, par les ­ deux ­ cornes. Et admettre qu'il est aussi prodigieux dans l'art littéraire que dans l'expression du racisme et de l'antisémitisme. Encore importe-t-il de dire pourquoi et comment, et à quoi nous avance d'éclairer un aspect par l'autre.
Pour ce qui est du racisme et de l'antisémitisme, Godard met les choses au point. Evidemment, lorsqu'on lit, dans Bagatelles pour un massacre, que Racine, Louis XV et le pape étaient juifs, on est tenté de se dire que tout ça n'est pas sérieux. Il est certain que Céline n'a rien de commun avec l'antisémitisme logique et raisonneur des nazis et de leurs sympathisants français: il «écrit noir sur blanc, dans un livre qu'il publie, ce que Drieu réserve à son journal intime, ce que d'autres écrivent sur les murs sous forme de graffiti ou profèrent dans la rue». 
Cela n'amenuise pas son antisémitisme, loin de là. Exprimé sur un ton badin et rigolard, naturel et authentique dans son expression, le racisme de Céline passe comme une lettre à la poste auprès de ses lecteurs, pour qui l'outrance est une forme naturelle du discours. N'est-ce pas ainsi que les pulsions racistes ou antisémites prennent corps dans les cours d'immeuble, les bistrots, les ateliers, les bureaux: avec des exagérations délirantes, des ordures, des injures, des vociférations, et de prétendus arguments logiques empruntés à une information déformée, entendue trois semaines avant par le collègue qui lui-même le tient de source sûre de son gendre, etc.? Le racisme de Céline «jette le masque», avouant naïvement et sans retenue son fond irrationnel et délirant. Henri Godard a bien raison de «rêver d'un temps où les esprits auraient atteint un point de maturité tel qu'au lieu de craindre que la lecture de ces pages soit une incitation, on puisse au contraire en attendre un effet de dissuasion».
Henri Godard soutient qu'il est difficile, voire impossible, d'établir des liens entre la littérature de Céline et l'antisémitisme de l'homme, aussi réel et profond soit-il. Déjà, le racisme est absent de ses romans. Dans un passage fameux du Voyage, Céline nie l'existence d'une race française, parlant de malheureux chassés des quatre coins du monde, arrêtés là parce que la mer les empêchait d'avancer. Les personnages de juifs qu'il met en scène dans ses livres sont présentés de façon complexe, ni plus ni moins positive, en tout cas, que ceux des «Aryens». Godard va plus loin: pour lui, tout l'effort artistique de Céline le conduit dans un sens opposé à celui du racisme. En réalisant un effort stylistique inédit sur la langue parlée, en situant pour la première fois au XXe siècle, au coeur du roman, le corps et la mort qui le ronge ­ une mort présente sous la forme de la guerre, de la maladie, de la tentation suicidaire ­, Céline a montré qu'il n'existait pas de «race des seigneurs»: dans l'humanité, il n'y a que des condamnés à mort, et, à divers degrés, des «exclus», des pauvres types, des malades, tous dignes, en tout cas, de compassion. Le vociférateur raciste des pamphlets s'arrête à la porte des romans, comme si une voix intérieure lui intimait le silence. Chez Céline, le racisme est, ni plus ni moins, ce qu'il est chez tout homme: une énigme, une pulsion sauvage, quelque chose d'animal qui vous ronge, et dont vous ne vous défaites qu'en la refoulant, ou bien, comme Céline l'a fait, en l'expulsant comme un furieux. C'est la thèse d'Henri Godard: après avoir mis au point, dans ses romans, un outil stylistique où «les ponts coupés avec tout réalisme et même avec tout souci de vraisemblance et de crédibilité» conduisent à «l'adoption d'une esthétique de l'exagération» et de «la violence comme principe d'écriture», Céline n'a pu résister à la tentation de le mettre au service de ses obsessions les plus basses dans l'unique but de les calmer. En ce sens, les pamphlets sont les «sous-produits» des romans, et non l'inverse. Et Godard a raison de rappeler qu'il n'y a pas de mépris de l'homme dans les romans de Céline, mais au contraire un idéal bafoué, un pessimisme toujours à vif qui ne porte pas les germes du racisme.
Le scandale de Céline, c'est sans doute que l'ignoble ait été le propre d'un homme qui ressemblait pourtant à chacun de nous. Regarder Céline en face, c'est se rappeler que chaque homme porte peut-être en lui l'aptitude à mettre ce qu'il a de meilleur au service de ce qu'il a de pire. La volonté d'être exclusivement bon, l'angélisme actuel ­ dont on sait ce qu'ils cachent comme aveuglement et refus de voir le mal autour de soi comme en soi ­ sont, en la personne de Céline, dégonflés comme des baudruches. Là est le scandale, et il passe de loin le seul exemple de Céline.

Michka ASSAYAS

samedi 22 mai 2021

Céline vu par la critique soviétique Monde Hebdomadaire International n°277 23 septembre 1933

Louis-Ferdinand Céline jugé par la critique soviétique

Monde Hebdomadaire International (directeur Henri Barbusse)                                n°277 du 23 septembre 1933

Comment la critique soviétique a-t-elle accueilli le Voyage au bout de la nuit ? On s’en rendra compte à la lecture de l’article suivant du critique très connu Anissimov. 

Monde Hebdomadaire International n°277 23 septembre 1933

Qu’y a-t-il d’extraordinaire dans le « cas » Céline? Un écrivain est venu, au grand et original talent qui tout de suite étonne. Et dès les premiers mots que dit ce «débutant», il maudit la société bourgeoise et son livre peint le régime capitaliste comme un profond et hideux cauchemar. Céline cependant n’est pas un juge, il n’écrit pas en ennemi conscient du capitalisme, mais en grand peintre qui ne veut pas farder la vérité. Et c’est ainsi, que du sein même du capitalisme, s’élève une voix amère et ardente qui constitue une charge. « Le voyage au bout de la nuit » est une révélation passionnée du capitalisme, un tableau écœurant de la «barbarie» des civilisés. Ce livre ne pouvait être écrit que dans une atmosphère orageuse et accablante. Il évoque les grands conflits sociaux qui mûrissent. Mais ce livre est aveugle, l’auteur hait le monde bourgeois, mais il ne veut pas le combattre, il veut seulement lui cracher au visage, le maudire et le stigmatiser. La prose bouillonnante de Céline, à chaque page nous étonne, parce que cette énorme poussée de dégoût et de haine ne l’amène pas à la lutte, il se jette aveuglement de tous côtés comme une bête dans sa cage. Céline a nourri son œuvre des expériences de sa propre vie. Peut-être ne connaît-il pas les traditions littéraires, n’ayant pas pu se familiariser avec les livres des autres; peut-être aussi déteste-il ces traditions comme il déteste la réalité bourgeoise, en tout cas, il écrit un livre extrêmement sincère, un livre « confession », sans forme, chaotique, qui roule un torrent de paroles que l’émotion par intervalles arrête et brise. Il prend la vie morceau par morceau, essayant de montrer ce qu’elle a de plus impitoyable, de plus lépreux. 

L’émotion du «petit bourgeois» devant «les horreurs de la guerre»

Le livre commence par la guerre : tranchées, sang, vermine, crasse, démence. En traits puissants, Céline peint le cynisme des « grand maîtres » de cet abattoir, qui disposent de cette « chair à canon », la vie tragique des masses devenues ce troupeau que l’on pousse à la mort. Du front, l’auteur passe à un asile d’aliénés. La vraie folie des hommes qui ont perdu la raison dans les tranchées se confond avec celle qui symbolise l’abrutissement chauviniste, qui attise la guerre. Céline inonde ses pages haineuses pleines de souffrance, de tragique et de désespoir, d’images condensées, hardies, imprévues et denses. Mais l’écrivain qui avec tant de hardiesse regarde en face la réalité, se refuse à la comprendre. Il la condamne seulement comme une sorte de délire qui envahit les masses et il s’immobilise dans son horreur. La colère qui le soulève reste sans but. Ce n’est pas sans raison que Céline aime appeler la réalité « un délire ». Il s’entoure de visions de cauchemars pour ne pas répondre à la question : « Que faire ? ». Il demeure ainsi plongé dans le désespoir et les ténèbres. C’est ce qui empêche les images de se développer, de s’élancer, d’avoir une perspective. Tout est pénétré de l’émotion du «petit bourgeois» devant « les horreurs de la guerre ». Et ce livre au caractère plébéien tombe dans le courant du plus débile pacifisme. Tel quel, ayant rompu avec le mensonge officiel de l’apologétique capitaliste, généralement encouragé et accepté, Céline n’est pas sorti du cercle de la littérature bourgeoise. Le livre de Céline est tragiquement contradictoire. L’écrivain semble fait pour des larges et hardis horizons, mais il les redoute. Il ne fait même pas un essai de généralisation : il entasse et multiplie les faits, dont chacun est une charge contre la société. Mais son livre, livre de souffrance et de passion est un livre passif. C’est pour quoi la prose impitoyable de Céline manque d’élan, c’est pourquoi aucune perspective ne s’ouvre devant l’écrivain, il ne voit pas d’issue et parle toujours de sa « solitude ». Le livre de Céline, quoique remarquable, ne s’élève pas à la hauteur qu’il aurait dû atteindre. Il nous décrit la vie de la Banlieue de Paris qui se traîne morne et sentant la moisissure : nouvelles marches de l’Enfer de Dante. 

Ce livre au caractère plébéien tombe dans le courant du plus débile pacifisme

Céline raconte sa vie, vie de médecin de faubourg et son livre — procès-verbal des souffrances physiques — devient une preuve de la laideur sociale du capitalisme. Il montre les bas-fonds d’une grande ville, chaîne d’existences mesquines, une série d’être abjects, nés sur le fumier capitaliste. Le pouvoir amoindrissant de la propriété privée reçoit dans ces minuscules propriétaires une expression monstrueuse. Toute l'hypocrisie de la morale bourgeoise. Il découvre ici comme à travers une loupe. Tout le mensonge de la société bourgeoise se condense ici après s’être déposé sur ce fond stagnant. On ne peut refuser la sincérité à cette philosophie désenchantée de Céline, qui est un résumé de tout ce que la réalité capitaliste a découvert au peintre. C’est le cri de désespoir du petit bourgeois qui a vu la vérité du capitalisme et n’a pas le courage de dépasser l’étroitesse de sa classe. Il préfère déclarer que toute la réalité est un délire plutôt que d’aller sur le chemin qui mène à sa transformation. De là le nihilisme, le cynisme marqué de l’homme qui n’a rien à perdre, l'anormalité voulue dont est imprégné le livre de Céline. Cela rend le livre étroitement uni à tout le tableau du capitalisme mourant : accusateur du capitalisme il en est lui-même intérieurement contaminé. Dans ces errements nihilistes se montre la décadence d’un monde qui a pu faire naître une telle œuvre. Le livre de Céline témoigne contre le capitalisme, il atteste sa décomposition, mais il est encore par ses racines profondément enfoncé dans le sol capitaliste. A travers tout le roman passe la figure d’un certain Robinson que l’auteur rencontre à différents moments de sa vie errante. Robinson est marqué par « sa vocation au meurtre ». II est criminel dans chaque trait de sa personne. Emanation décomposée du monde qui le fit naître, ce nouveau « Vautrin » qui surgit au moment où décline le monde capitaliste, est un symbole de sa décomposition. 

Le livre souffre d’un vide intérieur

Dans les particularités du livre de Céline se montre le sol qui l’a fait naître. Le peintre plébéien, contaminé par le capitalisme, dit la vérité, mais en ayant peur de ses propres mots. Il préfère la dire dans un bavardage de délire et il a peur d’aller jusqu’au bout. Dans ses meilleures parties, le livre de Céline s’enfonce dans le désespoir et le délire. Céline parle avec haine de l’abîme qui sépare les « riches » et les « pauvres ». Mais il ne faut pas croire qu’il soit arrivé au point où commence la conscience. Non, Céline ne parle pas des classes. Les « pauvres » de Céline sont pour lui quelque chose d’informe. Le livre qui, de tous côtés, révèle le mande capitaliste, ne touche pas un mot de la vie de la classe ouvrière. Seules, quelques figures épisodiques passent sur l'horizon, mais ils sont aussi fantomatiques que les « pauvres » de Céline. Le pathos social du « Voyage au bout de la nuit » est sans objet. Le livre souffre d’un vide intérieur. Ainsi le peintre paie sa rançon au régime qui l’a formé, mais il n’a pas le courage d’aller de l’autre côté de la barrière- Céline ne peut trouver aucun appui dans la réalité. Il n’y a pas d’appui, il n’y a pas de couches sociales dans lesquelles puisse trouver racine le génie humain. Tout s’est éteint. La société actuelle est un complet marasme. « Le monde était fermé ; au bout qu’on était arrivé nous autres. »  Anissimov

«Pauvre Barbusse! Il a fini sa vie dans le cafouillage...»

Céline aimait l’auteur du Feu

« Que lira-t-on en l'an 2000 ? Plus guère que Barbusse, Paul Morand, Ramuz et moi-même, il me semble » (Céline, lettre à Henry Mueller). C'est évidemment surtout le Barbusse du Feu - Prix Goncourt 1916 - qui intéresse Céline, avec sa dénonciation des lâchetés des Français de l'arrière vis à vis des combattants de la 1re Guerre mondiale. Car le Barbusse chantre de la littérature prolétarienne (et ici directeur du Monde Hebdomadaire international) et fervent soutien de l'Union Soviétique et de Staline l'attriste : «Pauvre Barbusse! Il a fini sa vie dans le cafouillage (...) » (lettre à Eugène Dabit, 1935).


mardi 27 avril 2021

Voyage au bout de la nuit par Paul Nizan dans L’Humanité du 9 décembre 1932


« artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit. » Paul Nizan

L’Humanité du 9 décembre 1932, critique de Voyage au bout de la nuit par Paul Nizan et annonce des prix Goncourt et Théophraste Renaudot

 
L.–F. Céline : Voyage au bout de la nuit 
                    (Denoël et Steele) par Paul Nizan 

Cet énorme roman est une œuvre considérable, d’une force et d’une ampleur à laquelle ne nous habituent pas les nains si bien frisés de la littérature bourgeoise. Mille réserves s’imposent qui ne peuvent pas nous empêcher de l’accueillir autrement que les romans bien propres, bien idéalistes, les romans des petits chiens savants. Voyage au bout de la nuit est un roman picaresque, ce n’est pas un roman révolutionnaire, mais un roman des « gueux », comme le fameux Lazarille de Tormes * dont il rappelle parfois la bassesse et l’accent. 

Un médecin, assez ignoble lui-même, raconte ses explorations dans les divers mondes de la misère ; il y a là des tableaux de la guerre, des colonies africaines, de l’Amérique, des banlieues pauvres de Paris, des maladies et de la mort dont on ne peut oublier les traits. Une révolte haineuse, une colère, une dénonciation qui abattent les fantômes les plus illustres : les officiers, les savants, les blancs des colonies, les petits-bourgeois, les caricatures de l’amour. Il n’y a rien au monde que la bassesse, la pourriture, la marche vers la mort, avec quelques pauvres divertissements : les fêtes populaires, les bordels, l’onanisme. Céline ne voit dans ce roman du désespoir d’autre issue que la mort : à peine devine-t-on les premières lueurs d’un espoir qui peut grandir. Céline n’est pas parmi nous : impossible d’accepter sa profonde anarchie, son mépris, sa répulsion générale qui n’exceptent point le prolétariat. Cette révolte pure peut le mener n’importe où : parmi nous, contre nous, ou nulle part. Il lui manque la révolution, l’explication vraie des misères qu’il dénonce, des cancers qu’il dénude, et l’espoir précis qui nous porte avant. Mais nous reconnaissons son tableau sinistre du monde : il arrache tous les masques, tous les camouflages, il abat les décors des illusions, il accroît la conscience de la déchéance actuelle de l’homme. Nous verrons bien où ira cet homme qui n’est dupe de rien. La langue littéraire de Céline est une transposition assez extraordinaire du langage populaire parlé : mais il devient artificiel vers la fin : c’est que le livre a deux cents pages de trop. Céline ne s’arrête pas au moment où il a tout dit.

* La Vie de Lazarillo de Tormes. Edité en 1554, a Medina del Campo (l'Espagne), archétype du roman picaresque

Sur la même page du journal, sont annoncés les gagnants des prix                          Goncourt et Théophraste-Renaudot

Les prix littéraires Dans L'Humanité du 9 décembre 1932


Les prix littéraires

Le prix Goncourt est décerné à Guy Mazeline

Chaque année, au début de décembre, lorsque revient le prix Goncourt, le monde des romanciers et celui des éditeurs sont en effervescence. Les compétitions s'affirment. C'est une véritable lutte. C'est que ce prix, décerné en principe au meilleurs roman de l'année, au plus original, s'il ne rapporte au lauréat que 5000 francs comptant, lui confère une notoriété profitable, des collaborations fructueuses et une vente assurée de 50000 exemplaires, 100000 et souvent davantage. On estime que le prix Goncourt, lorsqu'il est réservé à une œuvre de valeur – cela arrive quelque fois – rapporte au gagnant, en moyenne 300000 francs. Il ne faut dons pas trop s'étonner si les candidats qui le briguent ont parfois recours à l'intrigue. Dans notre société capitaliste, les écrivains désintéressés, uniquement artistes, sont rares. plus rares encore ceux qui, d'origine prolétarienne, ont le courage de rester fidèles à l'esprit révolutionnaire de leur classe. 


Cette année, c'est le romancier Guy Mazeline qui, avec son livre
Les Loups, a remporté le prix Goncourt. C'est un grand garçon de 32 ans, né au Havre, qui a beaucoup voyagé sur toutes les mers et dans tous les continents. Il exerce le métier de chroniqueur judiciaire. Son livre, un gros volume de plus de 600 pages, expose la grandeur et la décadence d'une famille bourgeoise. C'est le premier volume d'une longue série, à la Balzac ou à la Zola.

Le prix Théophraste-Renaudot revient à Louis-Ferdinand Céline

Le prix Théophraste-Renaudot, créé en matière de dérision par les reporters qui attendent, place Gaillon, le résultat du prix Goncourt, a pris une réelle importance grâce au choix souvent heureux des œuvres choisies par le jury. 

Dans une précédent réunion, les membres de l'académie Goncourt avaient décidé que Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline (docteur Destouches) était digne de leur choix. Entretemps des académiciens se ravisèrent, à la grande colère de l'un deux, M. Lucien Descaves. Mais les dix journalistes du prix Théophraste-Renaudot eurent l'excellente inspiration de voter pour l'œuvre robuste, drue, truculente parfois brutale, mais pleine de vie de L.-F. Céline. Il ne s'agit pas d'un bouquin pour salonnards, mais d'un bouquin fleuve – comme disent certains – où roulent, dans ses 600 pages, tous les événements qui remplissent la vie des travailleurs. Il y a de tout, du meilleur et du pire, écrit en argot, cette langue millénaire qui a bien ses titres et ses mérites. Il y a du pessimisme, du nihilisme : trop ! – et de la révolte : pas assez ! et du reste plus instinctive que consciente ! Tel quel, c'est un livre puissant et le jury Théophraste-Renaudot ne pouvait guère trouver mieux, en cette société capitaliste qui étouffe tous les talents.

lundi 5 avril 2021

Céline à Médan pour l'hommage à Zola en octobre 1933 vu par la presse

« Quand je veux me crisper, je les achète ! » disait Céline des Nouvelles littéraires.
On comprend mieux son exaspération en lisant ce compte rendu de l'hommage à Zola de Médan par Yves Gandon, écrivain et joiurnaliste que nous retrouverons toujours aussi haineux dans L'Intransigeant


Pèlerinage à Médan « Bardamu chez Zola »

par Yves Gandon en Une des Nouvelles littéraires du 7 octobre 1932

L'hommage à Zola par Céline en Une des Nouvelles littéraires
du 7 octobre 1932 et une note en page 2
 

Bardamu a parlé. Et Bardamu est resté fidèle à son personnage. Quelque deux cents pèlerins se trouvaient réunis, ce premier jour d'octobre, sur la terrasse de Médan, chauffée par un tiède soleil d'arrière-saison. Mais combien étaient venus par dévotion pour l'auteur des Rougon-Macquart, quelle minorité de fidèles ? 
C'était l'auteur du Voyage qu'il fallait à ce parterre de femmes bien fleurantes et à leurs compagnons, sagement agglomérés sur les bancs et les chaises de jardin. Et Céline-Bardarnu-Destouches a déféré à leur désir. Il a parlé en authentique Bardamu, encadré toutefois d'orateurs moins explosifs, comme le prévenu est encadré de gendarmes. Et chacun est parti content. On espérait tout de suite Céline, et l'on a dû écouter d'abord l'honorable M. Batilliat, secrétaire de la Société des Amis de Zola. Puis s'est manifesté M. Jean Vignaud, président de l'Association de la Critique littéraire, légitimement applaudi pour un discours nourri et mesuré. 


Mais c'est au tour de Louis-Ferdinand Céline de gravir lentement les marches de l'escalier qui fait ici fonction de tribune aux harangues. 
Bardamu n'est pas orateur. Il le sait, sans doute, car si l'on ne peut dire qu'il paraisse tout à fait gêné, l'on ne saurait davantage prétendre qu'il affiche une rare aisance. Céline timide? Naturellement. N'a-t-il pas proclamé certain jour, dans ce mâle langage qui n'appartient qu'à lui: « Faire dans sa culotte, voyez-vous, c'est le commencement du génie »?
Bardamu a-t-il du génie? Quoi qu'il en soit, comme tous les timides insurgés contre leur nature, il adopte, pour commencer la lecture de ce qu'il appelle son « petit travail », un ton monocorde, où perce un brin de défi gavroche, lequel s'accorde mal avec son apparence très soignée. Mais si le complet veston marron vient de chez le bon faiseur et non du marché aux puces, comme certains l'escomptaient peut-être, le visage, avec un lieu de bonne volonté, évoquerait assez facilement l'outlaw. Un je ne sais quai de traqué ne rode-t-il pas dans ce regard bleu-clair, mi-rêveur, mi-triste? Une curieuse ride triangulaire marque le milieu du front. Le cheveu brun, qui commence à déserter les tempes, est rejeté en arrière, en coup de vent. Placez dessus le chapeau de feutre à larges bords du gaucho, et avec ce nez en éperon, cette bouche nerveuse et narquoise, vous obtiendrez un coureur de la Prairie très acceptable. Mais aux commissures de cette bouche, aux coins de ces yeux, gîte aussi une espèce de génie farceur, que le carabin de la salle de garde pourrait bien avoir transmis à l'écrivain. 

Qu'en dit l'outlaw ? Et d'abord, que dit-il? Il dit ce qu'on était venu l'entendre dire. Très exactement. Il distille donc l'imprécation — l'imprécation à froid — et prophétise le désastre. Il n'espère rien de ce monde avec qui il a pris contact à l'Exposition de 1900. L'Exposition Universelle ? « Une énorme brutalité, des menaces colossales, des catastrophes en suspens. Des pieds partout ! Le monde moderne commençait.» Il passe plusieurs fois sa langue sur ses lèvres et poursuit sa diatribe : « Depuis, on n'a pas fait mieux, depuis l'Assommoir non plus, on n'a pas lait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes.» L'on note qu'en parlant de soi, Bardamu, cet individualiste forcené, tout de même qu'un souverain, dit « nous ». « Nos mots cherchent à atteindre l'instinct, et parfois il y arrivent. » Il prend du champ, s'appuie sans façon contre le chambranle de la porte. «On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, c'est-à-dire la sienne. Mais, reprend-il vite, les rêves seront bien traqués un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due. » 
On rit, et Céline, fouetté par ce succès, entreprend une charge à fond contre la société où il nous faut bien vivre. Nous sommes, dit-il, « environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques » auxquels le moindre choc restitue l'état de crise. Les gouvernements ne se maintiennent que « par la violence d'un mensonge permanent. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore. Heureux ceux que gouvernait le cheval de Caracalla » ! (Sa langue a-t-elle fourché? C'est Caligula qu'il fallait dire.)
Cependant, il abandonne peu à peu cette intonation gavroche du début, où sonnait comme une provocation. Il ressemblerait plutôt maintenant au professeur un peu désabusé, qui débite sa mouture monotone. Et, pour compléter la ressemblance, le voilà qui lève un index ingénu, presque comique, et il l'agite doucement pour mieux ponctuer les termes de son effarante Apocalypse : « Sur les chemins où nous allons, la guerre Occupe tous les cabarets… Rien que des prétextes à jouer avec la mort. La victime redemande toujours du martyre, et toujours davantage. C'est la belote au sang qui nous attire et qui nous garde... »
Un train passe tout près, et le silence revenu, Bardamu nous jette en pâture cette définition inédite de la vie : « Neuf lignes de crime et une d'ennui. » Une dame fait la moue. Céline a tout à coup l'air de se demander ce qu'il est venu faire là. Prendrait-il conscience que son discours tourne au pensum? Il compare Zola à Pasteur — pourquoi pas? – déclare que, malgré tout le désir qu'il en pourrait avoir, il ne terminera pas sur une note optimiste. Il parle de désespoir. Il a fini, il replie son papier, les applaudissements éclatent et font long feu. Après lui, Me Hild pourra présenter son lorgnon d'or, sa barbiche, un honnête bedon, et le monumental dossier où il a courageusement reconstitué le rôle de Zola dans l'affaire Dreyfus. On l'écoutera avec résignation. Car l'auditoire s'atteste aussi satisfait que peu ému des orages que Bardamu vient de lui montrer s'accumulant sur sa tête. Tiendrait-il ce pseudo-outlaw pour un révolutionnaire de salon? Ou pense-t-il qu'il convient de vivre, de vivre d'abord, sous ce beau soleil qui dore la vallée, et qu'on ne vit pas dans ce désespoir sans remède, concédé à la seule littérature?
Au fait, Céline-Bardamu-Destouches en personne n'abonderait-il pas dans ce sens? Son sourire ambigu le dit assez: « Je suis bien de chez moi, assez bien, mon Dieu! de ma personne, et j'adore les danseuses. Le désespoir, c'est bon dans les livres ! » On était venu ici commémorer le 31e anniversaire de la mort de Zola. Mais Zola, dont le buste, assez lourdement dégrossi, est tourné vers la Seine qui coule en bas, Zola gardait sa foi aux hommes. Et s'il n'a pas eu à regarder Bardamu en face, c'était mieux, à tout prendre, pour le vieux maître.
N'avait-il-pas des idées très précises et fort nobles sur le rôle de l'écrivain? Il voulait écrire ces Quatre Evangiles dont il n'acheva que les trois premiers, la plume lui échappant symboliquement des mains au moment qu'il allait commencer Justice.
La Justice !…
Entendez-vous le ricanement de Bardamu ?
Yves Gandon


Et en page 2, une explication qui reprend le bruit qui courait que Céline n'était venu que pour faire plaisir à son ami Lucien Descaves…

Céline et Zola

A Médan, dimanche, les fanatiques de Zola ont trouvé que Louis-Ferdinand Céline avait parlé un peu brièvement du grand romancier. La vérité c'est que l'auteur du Voyage au bout de la nuit n'a pas pour celui de L'Assommoir une admiration entière.
Au lendemain du Prix Renaudot, il disait à quelques amis : On m'a tellement comparé à Zola ces temps-ci, que je me suis mis à le lire. Eh bien ! je trouve ça assez fade…

Le pèlerinage dans la presse...

Un filet sur l'hommage de Médan dans L'intransigeant du 3 octobre 1933

L'hommage à Zola de Céline : La presse en fait ses choux gras

La presse se tient en éveil dès avant son apparition publique à Médan. Ainsi dans le Paris-Midi du 1er octobre (1) on peut lire : « L'attrait, si l'on peut dire, du pèlerinage qui aura lieu dimanche après-midi, à Médan, pour le 31e anniversaire de la mort d'Emile Zola, sera sans doute dans le discours que prononcera Louis-Ferdinand Céline, l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qui eut “presque” le prix Goncourt, à la fin de l'an passé. » « Monsieur Céline a fait peu parler de lui, laissant à son livre le soin de répandre son nom à cent mille exemplaires », poursuit le journaliste de Paris-Midi. « Il a repris son poste au dispensaire où il soigne les malades, et c'est seulement ces jours derniers qu'il a fait paraître une pièce non jouée dont le titre - L'Eglise (2) - s'applique à la Société des Nations qu'il connaît dans les coins pour avoir participé modestement, mais activement, à ses travaux. » 
La Dépêche de l'Ouest rapporte aussi cette journée à Médan : « Dimanche, comme un soleil léger annonçait un bel après-midi, nous nous sommes rendus à Médan, où avait lieu la réunion annuelle des Amis de Zola. Les fidèles étaient nombreux, plus nombreux peut-être que d'habitude, car M. Céline, l'auteur célèbre du Voyage au bout de la nuit et de L'Eglise devait prendre part à la cérémonie. (...) De ce jardin d'où la vue s'étend sur les collines de l'Hautil, Triel, Meulan, le bassin de la Seine, à travers un océan de ramures à peine touché par octobre, et où se marquait seulement l'approche de l'automne à la décoration délicate des verdures, face à un horizon comme on n'en voit que dans l'Ile-de-France, à la fois lumineux et voilé, M. Céline a parlé en effet, sinon de Zola du moins de lui-même. » (3) 


C'est sans doute au journaliste de Charivari que l'on doit la description la plus savoureuse de cette journée où tout le gratin littéraire de l'époque communie chez les Leblond-Zola : « Rien de plus comique que la foule d'environ cinq cents personnes qui se pressait à Médan dimanche dernier pour fêter Zola. (...) Public étrange. De vieux esthètes, familiers des réunions de l'Union pour la vérité, d'anciens dreyfusards qui frémissent encore au seul énoncé des avatars du capitaine, petits bourgeois friands de scandale qui s'attendaient à voir Céline écumant et vitupérant et se promettaient de ne point manquer le spectacle, fonctionnaires enfin, sages fonctionnaires, qui sont de toutes les inaugurations (...) On banqueta d'abord dans un médiocre café du lieu et le banquet qui réunit un groupe hétéroclite de gens de lettres fut aussi bizarre que le public. “On a bien mangé mais on a mal bu", disait en sortant, Louis-Ferdinand Céline. » (4) 
Le Courrier des Yvelines, 17 août 2011. 

Notes 
(1) Max Descaves, “Dimanche à Médan, L.-F. Céline fera l'oraison funèbre d'une société agonisante à l'occasion de l'anniversaire de Zola”, Paris-Midi, 28 septembre 1933. 
(2) On a coutume de dire que L'Eglise est l'embryon du Voyage au bout de la nuit
(3) “Un pèlerinage à Médan”, La Dépêche de l'Ouest (Brest), 3 octobre 1933. 
(4) “Quand on fête Zola”, Le Charivari, 7 octobre 1933.




mercredi 11 décembre 2019

Du côté du populisme : Rancœur et passion de Louis-Ferdinand Céline

Du côté du populisme : Rancœur et passion de Louis-Ferdinand Céline

Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui -1938/1958 -
de Pierre de Boisdeffre (Le livre contemporain 1958)
Il est toujours impressionnant et fascinant de relire les vieux bouquins de sa bibliothèque, on y trouve toujours des pépites. Ainsi cette Histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui -1938/1958 - de Pierre de Boisdeffre (Le livre contemporain 1958) qui propose une perspective dénuée d’idéologie et dans laquelle les idées politiques de l’auteur (perceptibles) laissent le pas à une analyse perspicace armée d’une culture sans limite.
Pour ce qui nous intéresse ici, le passage exclusivement consacrée à notre auteur – auquel il est aussi fait référence ici ou là dans l’ouvrage et particulièrement dans le chapitre qui traite des "Hussards"–, s’intitule : Rancœur et passion de Louis-Ferdinand Céline et arrive dans le chapitre 3 : Du côté du populisme.

Je laisse au lecteur le soin de relever les erreurs dans la biographie de Céline, en se souvenant que cela a été publié en 1958.

Pierre de Boisdeffre, nouveau directeur de la RTF le 3 septembre 1963


Du côté du populisme : Rancœur et passion 
de Louis-Ferdinand Céline* par Pierre de Boisdeffre

Lorsque parut (en 1932) le Voyage au bout de la Nuit, l’étonnant sourcier littéraire qu’était Léon Daudet crut reconnaître dans ce livre et dans cet auteur le jaillissement irrépressible du génie qu’il avait deviné quinze ans plus tôt chez Proust et cinq ans plus tôt chez Bernanos. On pouvait relever le langage ordurier (abusivement tenu pour populaire), l’architecture chaotique, le goût de l’insulte et de la provocation et jusqu’à des ruses naïvement littéraires. Mais l’éloquence torrentielle du récit emportait tout. Il ne s’agissait pas seulement d’un document sur l’avilissement d’une classe (à mi-chemin entre la petite bourgeoisie et le prolétariat) observée de près, mais d’un cri de révolte, d’une prophétie frénétique. « Nous crevons d’être sans légende, sans grandeur, sans mystère » : les malheurs de la France devaient donner à cette diatribe une confirmation amère.
L’écrivain était-il à la hauteur du témoignage?  Toujours est-il que la force brutale du Voyage fit vite place à une accumulation monotone de procédés qu’inspirait une sorte de délire maniaque. Comment qualifier l’antisémitisme aveugle et quasi viscéral de Bagatelles pour un Massacre, la délectation masochiste de la décadence qui inspire L’École des Cadavres ? Condamné à vivre dans la haine, à traîner ses injures comme Sisyphe son rocher, Céline insultait (dans Les Beaux Draps), les Français vaincus devant les Allemands vainqueurs et accompagnait ces derniers dans leur retraite jusqu’à Berchtesgaden.
Après quoi, il alla se cacher au Danemark, y fit dix-huit mois de prison, fut condamné en France (mais par contumace) à une année de prison, végéta dans une ferme danoise et finit par se retrouver libre, un peu plus vieux, un peu plus seul, un peu plus pauvre, un peu plus aigri, médecin des pauvres dans une bicoque de Meudon. De nouveaux livres (Féerie pour une autre fois, Entretiens avec le Professeur Y.) donnèrent à craindre, non seulement qu’il n’eût rien appris et rien oublié, mais encore qu’il eût perdu dans l’exode ses meilleurs globules rouges et s’abandonnât désormais à de pitoyables pastiches.
D’un Château l’Autre (1957) a fait l’effet d’une résurrection car la matière, ici du moins, est prodigieuse. C’est l’histoire des débris de l’État vichyssois qui attendirent la fin de la guerre dans cette cité miniature, sans perdre leurs illusions : «1142 condamnés à mort français dans un petit bourg ... Un tout petit bourg allemand hostile avec le monde entier contre soi. Parce que ceux de Buchenwald, tous les gens les attendaient pour les embrasser, leur donner la bise, tandis que ceux de Sigmaringen, le monde les traquait pour les étriper. C’est une situation assez curieuse, qui n’arrive pas souvent. C’est assez rigolo. 1142 types cernés par la mort et qui cherchaient les uns les autres à désigner celui qui allait payer pour tout le monde! Et moi j’étais dans ceux-là parce que j’étais antisémite » (Entretien à L’Express).
Mis à part les morceaux de bravoure où la verve de Céline se déchaîne (la promenade de Pétain et de ses ministres, interrompue par une alerte, les obsèques de Bichelonne), le livre donne l’impression d’un immense gâchage : de faits, de mots, de talent. Tant de verve purulente, à force de couler à gros bouillons, finit par écœurer. Ce n’est pas la passion qui empêche Céline de faire «œuvre d’art», ni la volonté de prouver (d’ailleurs, que cherche-t-il à prouver?), mais l’impuissance à dominer ses rancœurs. Derrière ces flots de bile, on sent pourtant une intelligence dévoyée, un regard aigu, cruel, et la volonté d’être un styliste, presque un musicien.
Il n’est pas niable que Céline ait été le grand précurseur de notre littérature «noire» : Sartre, Marcel Aymé, Raymond Queneau, Jacques Perret, Mouloudji, Jean-Paul Clébert, Calaferte, Albert Paraz, à des titres divers, procèdent de lui. Il a été le premier à nous obliger à regarder l’homme dans un miroir souillé. En cela, hélas, il est bien notre contemporain. Et les plus éloignés de son style, parmi les jeunes romanciers - Blondin, Nimier - le tiennent pour un maître.

* Le docteur L.-F. Destouches, né à Courbevoie en 1894, engagé volontaire en 1914, héros d’un fait d’armes resté fameux (une charge de cuirassiers dans les lignes ennemies), après avoir exercé des métiers divers à Londres et aux colonies (en Afrique et en Amérique du Sud) se fit médecin de banlieue. Le Voyage au bout de la Nuit (1932), lancé par Léon Daudet, manqua de peu le Prix Goncourt et le rendit brusquement célèbre. Puis vinrent Mort à Crédit (roman, 1936), Bagatelles pour un massacre (1938), L’École des Cadavres (1939) et Les Beaux Draps (1941) ; pamphlets; après la guerre, Féerie pour une autre fois (2 volumes), La Vie et l’Œuvre de Philippe-Ignace Semmelweis (1718-1865), Entretiens avec le Professeur Y., D’un Château l’autre (1957). Une comédie : L’Église.

mardi 7 mai 2019

Voyage au bout de Céline - Critique de Rigodon par Etienne Lalou en 1969 dans L'Express




Portrait de Céline en «pauvre type, piètre penseur et mauvais vivant», à l’occasion de la sortie de Rigodon

Recalé de peu par les Goncourt, plébiscité par les Renaudot, le Dr Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, a fait en 1932 une entrée fracassante dans la littérature française. Il n'en est pas sorti depuis, et n'en sortira que le jour où Villon, Rabelais, Lautréamont et Rimbaud en seront expulsés. Marcel Aymé, Henry Miller, Jean-Paul Sartre, Georges Simenon et bien d'autres ont dit ce qu'ils lui devaient. Avant Camus, avant Sartre, avant Beckett, il a cru à l'absurdité fondamentale de la condition humaine, il a mis tout son lyrisme et tout son humour à dire la détresse existentielle de l'homme. 

Cependant, à mesure que l'écrivain grandit, que son ombre démesurée s'étend, vengeresse, sur ses épigones, l'homme, lui, ne cesse d'être rabaissé, méprisé, réduit à néant par ceux-là mêmes qui portent l'écrivain au pinacle. Seule une poignée d'inconscients inconditionnels, fidèles à la vision manichéenne du maître, s'entêtent à parler de conspiration. Il est clair aujourd'hui que l'homme qui est mort en 1961 en laissant derrière lui des oeuvres géniales comme Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit ou Nord était un pauvre type, piètre penseur et mauvais vivant. Tout s'est passé comme si, volontairement ou non, Céline avait fait de sa vie personnelle un échec pour mieux réussir ce monument qu'est son oeuvre, comme s'il avait fait de lui-même le cobaye de sa vision inhumaine et apocalyptique du monde.

Le mauvais cheval

Né en 1894 dans une famille de petits commerçants pauvres, Louis-Ferdinand commence à travailler dès l'âge de 12 ans. Engagé volontaire en 1912, il sort de la guerre couvert de gloire, de décorations et de blessures, invalide à 75%, trépané (sic) et réformé. Il reprend alors ses études, passe son baccalauréat, fait sa médecine à Rennes, y épouse la fille du doyen de la faculté de Médecine. En 1924, il abandonne femme, petite fille, avenir assuré pour courir le monde : Angleterre, Cameroun, Etats-Unis, Canada, Cuba. Lorsqu'il s'installe, en 1928, comme médecin de banlieue à Clichy, il est lui-même malade : grand paludéen et dysentérique chronique. Le processus de désagrégation consentie est déjà commencé, qui le conduira à écrire à Léon Daudet, en 1932, cette phrase qui s'applique autant à sa personnalité d'homme qu'à sa personnalité d'écrivain : «Je ne me réjouis que dans le grotesque aux confins de la mort.» 


Les premières manifestations de son génie littéraire sont les plus éclatantes, les plus assurées de durer : le Voyage en 1932, Mort à crédit en 1936. Dès 1937, le délire éclate. Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres, Les Beaux Draps sont des pamphlets violents, lyriques, fumeux, où les obsessions commencent à prendre le pas sur toute autre forme de pensée ; l'alcoolisme, l'hypertrophie des villes, les maladies de la civilisation et le "péril juif" y sont dénoncés dans un torrent d'invectives et sur un ton de prophète inspiré. Lorsque la France est occupée, il est parfaitement dans le destin de Céline de jouer le mauvais cheval : l'Allemagne. Moins collaborateur que certains qui n'y ont laissé ni leur honneur ni leur peau, il parvient cependant si bien à associer son sort à celui de l'occupant, qu'il n'a d'autre issue que la fuite en Allemagne au moment de la Libération. De 1944 à 1951, il mène la vie que l'on est tenté d'appeler de "déporté volontaire" : l'errance à travers l'Allemagne en flammes et en déroute, les prisons danoises.

Monde en folie


C'est un homme vieilli, boiteux, apparemment fini qui rentre sans bruit en France en juin 1951 et s'installe, comme médecin des pauvres de nouveau, à Meudon, où il mourra dix ans plus tard. Mais, en 1957, un nouveau Céline a été révélé. D'un château l'autre prouve qu'il n'a rien perdu de son génie verbal. Ce n'est plus un roman ni un pamphlet, mais une tragi-comédie vécue qui promène le lecteur de Sigmaringen à Meudon en passant par le Danemark, dans un monde en folie dont Céline est devenue le bouffon shakespearien. Nord, publié en 1960, accentue, en plus pathétique, ce personnage de clochard de l'Europe agonisante qui est devenu le sien. Puis c'est, publié aujourd'hui seulement, ce Rigodon qui, littérairement, ne les vaut pas, mais qui a été achevé le jour de la mort de l'auteur et que la critique présente comme le troisième volet du triptyque, comme la troisième étape de la pérégrination.
Cela ressemblerait bien peu à Céline, ce triptyque aux volets chronologiques, ce jardin à la française composé selon les règles du genre. Déjà, Nord ne se présentait pas comme la suite de D'un château l'autre, mais comme un retour en arrière sur l'épisode de l'attentat contre Hitler et la débandade à travers les ruines fumantes de Berlin et la campagne prussienne en proie à la panique.
C'est là que Rigodon reprend, dans un ressassement proprement célinien, la chronique du pitoyable quatuor : Louis-Ferdinand Céline, sa femme Lucette Almanzor dite "Lili", l'acteur Le Vigan dit "La Vigue", et le merveilleux chat Bébert, zigzaguant à travers l'Allemagne en folie, de Berlin à Rostock, à Leipzig, à Ulm, à Hanovre, à Hambourg, pour aboutir au Danemark où Céline se croit sauvé et riche - puisque ses droits d'auteur sont déposés dans une banque danoise - et où l'attendent la prison et la misère.

Grand fauve

Au passage des personnages émergent : un officier nietzschéen, apôtre de la sélection naturelle, un médecin grec spécialiste des lépreux, un bricoleur qui pédale comme un forcené pour alimenter l'émetteur qui lui permet de communiquer avec l'état-major à Berlin, un général enfoui dans le charbon d'un tender, un autre qui porte un képi en forme de tiare, une lectrice de français tuberculeuse qui cherche à faire gagner la frontière à sa classe d'enfants arriérés... C'est Villon. C'est Dante. C'est Bosch et Breughel. C'est une littérature d'Apocalypse, un mélange de terreur et de familiarité vis-à-vis de la mort qui appartient plus au Moyen Age qu'à notre époque. Seul peut-être Hugo eût osé écrire : «Je sens les Parques me gratter le fil.» 


Ce n'est donc ni de souffle ni d'ampleur que manque cette dernière épopée célinienne, dédiée "aux animaux". Mais elle est manifestement l'œuvre d'un homme vieillissant, qui embrouille les dates, qui se répète à quelques pages d'intervalle, qui s'abandonne à son obsession dérisoire de l'agonie de la race blanche biologiquement condamnée par le grand métissage. Ce n'est plus d'une volonté d'échec qu'il fait preuve mais d'un abandon aux forces destructrices qui le rongent : la maladie, la folie, la bougeotte et une insatiable, une mortelle curiosité. Il est devenu un voyant à la vue basse, un prophète qui parle faux, un voyageur en chambre. Ce que célèbre ce rigodon, cette danse macabre, c'est le naufrage consenti, sinon désiré, d'un admirable artiste et d'un homme profondément malheureux.

La dynamite

Tout n'est pas englouti dans la catastrophe. Si Céline se trompe souvent, il dit sans doute vrai quand il affirme en ricanant : «Je suis un peu tranquille que dans deux, trois siècles, j'en aiderai à passer le bachot...» Parfois, une phrase saute au visage, baroque, vraie, concise, comme un coup de patte de grand fauve : «Depuis que chaque homme, moteur au cul, va où il veut, comme il veut, sans jambes, sans tête, il n'est plus qu'une baudruche, un vent... il ne disparaîtra même pas, c'est fait...» C'est l'écho du grand Céline, de celui qui a mis à genoux, battu et violenté la langue française pour la rendre aux Français, celui qui a su marier la langue écrite exsangue des lettrés et le langage parlé, coloré mais invertébré du populaire pour aboutir à une prose vulgaire et poétique à la fois, animée par le souffle même de la vie, battant au rythme profond des pulsations naturelles. 


Même si l'homme-Céline et le créateur-Céline sont presque totalement absents de Rigodon, reste le prodigieux ouvrier du verbe, aussi consciencieux que génial, celui qui, au moment de mourir, laisse éclater du fond de sa déchéance ce cri - équivalent moderne du Qualis artifex pereo - « Plein de style que je suis... » Génie, il faut bien l'avouer, extraordinairement français, dans ses tares comme dans sa grandeur : rouspéteur, anarchiste, idéaliste, outrancier, mégalomane et masochiste, condamnant l'humanité à mort et s'apitoyant sur un chat, bon coeur et mauvais caractère, poujadiste et gaullien avant la lettre, mettant en définitive son honneur dans la place d'une virgule, la propriété d'un terme, la respiration d'une phrase. Dans une main, la dynamite ; dans l'autre, le diplôme de meilleur ouvrier de France.


Signalé par En phrases avec Céline www.celineenphrases.fr


























mardi 8 janvier 2019

Deux lettres ouvertes à Louis-Ferdinand Céline par Léon Paquot-Pierret Léon (1939-1941

Lettres à l’antisémite impénitent

Ces deux lettres ouvertes — intitulées à Louis-Ferdinand Céline antisémite impénitent (sur L'École des cadavres) datée de 1939 et à Louis-Ferdinand Céline sur Les Beaux draps datée de juin 1941 —, ont été publiée par La Lanterne (Liège) en 1946 dans le recueil La Verge et la palme Critique épistolaire (2e série) écrite par Léon Paquot-Pierret. *

* Écrivain belge (Flèches au coeur en 1934, L'Athlète désespéré en 1935, Le Bonheur des Autres en 1938) et critique spécialiste de Corneille et La Bruyère.


Ce sont deux textes un peu lourdingues dont le seul but est de condamner l'antisémitisme de Céline, non pas sur le fond — Certains passages, à l'aune de la bien-pensance dominante feraient classer l'auteur dans le camp des ignominieux—, mais sur son caractère excessif !
Par ses remarques "anecdotiques", ce Léon semble n’avoir absolument rien compris à Céline… tout est dans cette phrase, chipée à la lettre sur L’École des cadavres : «Il faudra bien convenir désormais que vous avez la mémoire diablement obsédé par l' "… exécrable Juif, l'opprobre des humains," proféré par Aman, dans sa douleur délirante, à l'acte III de l’Esther de Racine.»


Quant à la critique littéraire dont on aurait pu attendre plus de la part de ce grand spécialiste des "classiques", elle se résume à des remarques sur la grossièreté dans le texte célinien… Et il doit s’en référer aux aveux même du Maître pour gagner un peu en consistance : «Je pourrais, confessez-vous, devenir aussi, moi, un styliste véritable, un académique pertinent. C'est une affaire de travail, une application de mois… peut-être d'années… On arrive à tout… Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané… après une dure carrière de "dur dans les durs", pour rebrousser maintenant chemin et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles!… Impossible!…»

à Louis-Ferdinand Céline antisémite impénitent 
(sur L'École des cadavres) lettre ouverte datée de 1939 





à Louis-Ferdinand Céline sur Les Beaux draps 
lettre ouverte datée de juin 1941





dimanche 6 janvier 2019

Critique littéraire du Voyage par Marie-Louise Caussat, mère de Charles Trenet (31 décembre 1932)

« La vie, les idées, les opinions politiques, les sentiments de L.-F. Céline sont âpres, durs, faits de sa souffrance, de son expérience des êtres qui trop souvent le maltraitèrent, lui qui sous sa rudesse porte une âme sensible et un cœur pitoyable.» 
par Marie-Louise Caussat, mère de Charles Trenet dans Le Coq Catalan du 31 décembre 1932 




Premier roman de Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit est publié en 1932 par Denoël et Steele. Dans le milieu littéraire, les réactions violentes fusent. Des critiques prestigieux s'offusquent de son vocabulaire mais reconnaissent à ce roman un caractère exceptionnel. 


Le 7 décembre, l'Académie Goncourt, divisée, attribue le prix à Guy Mazeline pour son roman Les Loups ; Voyage au bout de la nuit décroche finalement le Renaudot. C'est dans ce contexte que Marie-Louise Caussat, mère de Charles Trenet, publie sa critique de ce livre, dans Le Coq Catalan du 31 décembre 1932.
Vincent Lisita

Voyage au bout de la nuit 
Évidemment... l'on peut dire tout le mal ou tout le bien possibles du livre
de L.-F. Céline, si l'on ne s'occupe que de l'écorce du roman : sa forme. 

Le fond reste inattaquable, car le fond c'est une vie et la vie de chacun est à soi, hors de toute critique.
La vie, les idées, les opinions politiques, les sentiments de L.-F. Céline sont âpres, durs, faits de sa souffrance, de son expérience des êtres qui trop souvent le maltraitèrent, lui qui sous sa rudesse porte une âme sensible et un cœur pitoyable. 


Bardamu, en dépit de ses gros mots, n'a pas l'âme grossière. Son cœur, sa sensibilité émergent souvent au cours des pages truculentes : Nous sommes en Afrique équatoriale ; Bardamu délivré de la guerre s'est embarqué, un peu au hasard, pour "essayer de se refaire aux colonies".
Toute la description du milieu, là-bas, est admirable. Directeurs d'administration, fonctionnaires, employés, disséqués décortiqués, forment un tableau pittoresque de notre action civilisatrice. Mais à côté du directeur cynique, il y a aussi Alcide. Acide c'est l'émotion. 
Pour Bardamu, alors, rien ne subsiste de la vieille baderne ridicule, maniaque ; il ne voit plus que le sacrifice de ce pauvre bougre qui conserve timidement, au fond d'une boîte, le portrait de la petite nièce qu'il fait élever à ses frais à Bordeaux. Sa vie, confinée entre la forêt moite et la berge enflammée, il l'offre quotidiennement à cet idéal lointain, si pur, si touchant que Bardamu sent son âme s'emplir de regrets, mépris pour soi-même. 
Lisez : 
«Pudique Alcide... Comme il avait dû en faire des économies sur ses primes faméliques, sur son minuscule commerce clandestin... pendant des mois, des années dans cet infernal Topo. Je ne savais pas quoi répondre, moi je n'étais pas très compétent, mais il me dépassait tellement par le cœur que j'en devins tout rouge. À côté d'Alcide, rien qu'un mufle impuissant moi, épais et vain j'étais. Évidemment, Alcide évoluait dans le sublime à son aise et pour ainsi dire familièrement, il tutoyait les anges ce garçon et il n'avait l'air de rien. Il avait offert sans presque s'en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l'annihilation de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. Il offrait à cette petite fille lointaine assez de tendresse pour refaire un monde entier et cela ne se voyait pas. Il s'endormit d'un coup à la lueur de la bougie. Je finis par me relever pour bien regarder ses traits à la lumière. Il dormait comme tout le monde. Il avait l'air bien ordinaire. Ce serait pourtant pas si bête s'il y avait quelque chose pour distinguer les bons des méchants.»

New York, c'est l'amitié de Molly. Bardamu n'ose lui dire qu'il s'en va. La tendresse prévoyante de cette fille il ne l'oubliera jamais. Revenu en France, il se demandera souvent quelle force mauvaise l'a poussé à la quitter. 
Et puis, voici les entrailles du livre : Bardamu docteur. Il est pauvre, il ne recourt point à des combinaisons louches, il lui répugne de donner ces "soins spéciaux" qui rapportent tant d'argent à ceux qui ont le cran ou l'inconscience de les accorder. Bardamu soigne les pauvres, ses frères, simplement, sans discours, et trop souvent pour son budget, gratis. Devant leur immense misère physique et morale, il n'ose réclamer des honoraires, attend qu'on les lui offre ce qui arrive rarement. Il voit ses patients tels qu'ils sont : bourrés de mauvaise nourriture, d'alcool, de vices. Il habite avec eux dans une de leurs maisons lépreuses, voit, entend, sait. Son observation aiguë dénude leurs âmes comme ses mains de docteur leurs corps. Il les soigne sans trop les juger : il les plaint. Il se penche sur tous, Bébert, le gosse typhique, la fille qui avorte, le père Henrouille qui étouffe et que sa femme a bien un peu empoisonné, l'ami Robinson amoral et dévoyé qui le charge toujours de confidences répugnantes. 
Enfin, Bardamu entre comme docteur assistant dans un asile d'aliénés, et c'est là le seul moment de sa vie médicale où il se libère un peu du souci matériel. Court répit, car Baryton lui laisse bientôt le poids et l'administration de l'établissement. 
Du cœur ? certes oui, il y en a à revendre parmi les expressions grossières, les mots scatologiques. 
Les dernières pages du livre surtout sont navrantes de sentiment. Robinson réapparaît chargé d'un crime nouveau. Il a peur. Et pendant des mois et des mois, Bardamu le garde chez Baryton. Mais Robinson est marqué : il reçoit trois balles dans le ventre. Témoin de son agonie, Bardamu souffre de tout le vide de son âme à lui, de son âme bousculée, cahotée que la dure existence a rendu calleuse comme des mains qui ont trop peiné. 
Lisez : 
«Dans ces moments-là, c’est un peu gênant d’être devenu aussi pauvre et aussi dur qu’on est devenu. On manque de presque tout ce qu’il faudrait pour aider à mourir quelqu’un. On a plus guère en soi que des choses utiles pour la vie de tous les jours, la vie du confort, la vie à soi seulement, la vacherie. On a perdu la confiance en route... 
Et je restais, devant Léon, pour compatir, et jamais j'avais été aussi gêné. J'y arrivais pas... Il ne me trouvait pas... Il devait chercher un autre Ferdinand, bien plus grand que moi, bien sûr, pour mourir, pour l'aider à mourir plutôt, plus doucement. Il faisait des efforts pour se rendre compte si des fois le monde aurait pas fait des progrès. S'ils avaient pas changé un peu les hommes, en mieux, pendant qu'il avait vécu lui, s'il avait pas été des fois injuste sans le vouloir envers eux... Mais il n'y avait que moi, bien moi, moi tout seul, à côté de lui, un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l'amour de la vie des autres." … » 

J'avoue que lorsque je constatais que Voyage au bout de la nuit avait 623 pages, je restai sceptique. Trop long pour être bon, pensai-je. 
Je lus et je fus empoignée par la truculence, le dynamisme de ces pages. Certes, L.-F. Céline aurait pu éplucher. Avec 150 pages en moins, certains détails qui n'ajoutent rien élagués, son livre plus ramassé fût devenu un chef-d’œuvre. 
Mais je m'élève contre l'opinion de M. Eugène Montfort : "genre roman poubelle". Eh là !... Mettez-vous aussi à la poubelle Zola, et Léon Bloy, et Rabelais ? Aussi, la forme, l'écorce de L.-F. Céline, je la défendrai comme j'ai défendu le fond. Je vous accorde qu'il écrit trop souvent "merde". Soit. J'eusse préféré un moindre étalage d'ordures. Ceci dit, sans restriction, je louerai tout le reste. Voyage au bout de la nuit est un livre de classe. D'emblée il m'a rappelé d'autres chefs-d’œuvre immortels : Pot-Bouille, Au bonheur des dames, et le dynamisme, la virulence d'un Léon Bloy. Les personnages de Céline, fièrement campés, vivent : pauvres êtres amoraux, dévoyés, vicieux, envieux, haineux, qui souffrent, se battent, se prostituent, assassinent sans trop savoir pourquoi, avec la seule excuse de leur misère : Bébert, mère Henrouille, Baryton, Parapine, Robinson, Molly, Madelon, Sophie, gosses de pauvres, rentière sordide, savants originaux, maniaques vicieux et illuminés, amoraux, dévoyés, putains au cœur tendre, filles hystériques, rosses, belles jouisseuses bien en chair, et toi, Bardamu, héros obscur qui te penches sur leurs maladies et leurs crimes, lié par ton secret professionnel, crevant de tristesse, de misère. Mais si vous parliez comme Chateaubriand ou comme Anatole France, ce vénéré Maître, vous ne vivriez pas de votre vie, et deviendriez d'imbéciles fantoches, de faux bonshommes. 
Et puisque votre truculence est la vie même de vos personnages, Louis-Ferdinand Céline, je n'arrive pas — quoique préférant un style pur et châtié — à vous la reprocher. 
Après les cheveux coupés en quatre de Proust et les "super-analyses littéraires" de Giraudoux, M. Louis-Ferdinand Céline nous remet en face de la réalité. 


Marie-Louise CAUSSAT (1889-1979)