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jeudi 17 juin 2021

Présentation de D'Un château l'autre par Roger Nimier, plaquette commerciale Gallimard de juin 1957

À la sortie de D'Un château l'autre, en juin 1957, l'éditeur Gallimard demande à Roger Nimier une présentation destinée à son circuit commercial. Cette plaquette de 12 pages sera complétée par « Un chapitre du nouveau roman de Céline ou Comment le maréchal a sauvé la Haute-cour » et d'une reproduction de L'Illustré national montrant « le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915 » (sic). 

Saisissante épopée de la révolte et du dégoût, long cauchemar visionnaire ruisselant d’invention verbale [...] l’absurdité de la vie humaine ». Gaëtan Picon, Panorama de la Nouvelle littérature française

Légende : Une des illustrations réprésentant le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915. En haut, le maréchal des logis Destouches (on soit que Céline est un pseudonyme) âgé de dix-neuf ans, à la veille de la guerre. L'auteur du "Voyage ou bout de la nuit" et "D'un Château l'autre" était alors un serviteur de l'ordre.

Sur la couverture verso du journal figure une photo de Louis Destouches au 12e cuirassiers. C'est sans doute une copie de l'exemplaire de l'auteur de L'Illustré national tel qu'il le présente sur une photo connue de Lucette et lui à Meudon (voir ci-dessous). 



Sobrement titré «Présentation de Céline» et sous forme de questions-réponses ironiques, voici le texte de la présentation de Roger Nimier.

Présentation de Céline

Qui est Céline?
Destouches. de son vrai nom, il est né le 27 mai 1894, à Courbevoie - près Paris. A Rome, Céline vendait déjà les chrétiens à Néron. En 1213, il livrait les Albigeois - Paulhan le premier - à Simon de Montfort. En 1685, c'était le tour des protestants, puis des catholiques soldés à Émile Combes, en 1903 ; enfin des juifs, fournis à Hitler, en 1940.
Est-ce tout?
Non. Il a encore vendu les Musulmans à Lacoste et à Ben Gourion cette année.
Connaît-on d'autres auteurs soupçonnés de collaboration, d'antisémitisme ou de pacifisme ?
Nombreux et estimés, ils tiennent à présent les meilleures places. Le Président de la République serre Sacha Guitry sur son cœur, dans l'espoir de lui subtiliser ses tableaux pour le Louvre. L'Académie française se roule aux pieds de Montherlant, qui reste assis, mais dans son fauteuil. Chardonne, frais comme une vapeur, capitalise les compliments.
Les Goncourt, s'excusant d'avoir résisté à tout, même à la littérature, se dédouanent avec Giono. Et qui n'aime Jouhandeau, à moins d'être une chouette? C'est au point que la résistance est attaquée, en 1957, avec une régularité presque mécanique. Quand leurs chefs étaient bavards, ils étaient tués ; parce que leurs écrivains officiels furent souvent médiocres, des milliers de héros sont aujourd'hui mal connus des jeunes Français. Ils ne portaient pas d'uniforme et on les a habillés de mots ridicules.
Pourquoi Céline n'a-t-il pas rejoint le cortège des heureux?
Il était pauvre.
Son destin n'était-il pas prévisible?
Il n'était pas officier de réserve.
Qu'entendez-vous par là ?
A l'époque où Elsa Triolet le traduisait en russe, on releva beaucoup de gros mots - des gros mots Poincaré, tout en or - dans Mort à Crédit. Le magistrat instructeur demanda si ce pornographe était officier de réserve. La réponse étant négative, la cause fut entendue.
Ce Céline n'a donc jamais porté les armes ?
Pendant cinq ans, au 12e Cuirassiers de Rambouillet, il porta la cuirasse et le casque aux longs poils. Il défila devant Loubet, il le garda, sans renverser jamais la République, il peigna les forêts, il chargea, il traversa les lignes, jusqu'au jour où les Allemands - ses collaborateurs déjà* - lui envoyèrent une balle dans la tête, l'autre dans le bras. Trépané, réformé, il reprit du service, en 1939, comme médecin de la marine. Son navire fut coulé au large de Gibraltar.
Ne serait-il pas militariste?
C'est à craindre.

D'un château l'autre : ce qu’en dit l’éditeurEn 1932, avec Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s'imposait d'emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu'ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D'un château l'autre pourrait s'intituler "le bout de la nuit". Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s'y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure
dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se
réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui. Il s'agit
pourtant d'un roman autant que d'une confession, car Céline n'est pas fait pour l'objectivité. Avec un comique somptueux, il décrit les Allemands affolés, l'Europe entière leur retombant sur la tête, les ministres de Vichy et le Maréchal à la veille de la Haute Cour. D'un château l'autre doit être considéré au même titre que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit comme un des grands livres de Céline auquel il donna une suite avec Nord (1960) et Rigodon (1969).

Quel est le titre de son nouveau roman?
« D'un Château l'autre ».
Quels sont ces châteaux?
Principalement Siegmaringen, mais aussi un cachot au Danemark et une vieille maison, à Meudon.
Quel est le plan de l'ouvrage? De quel pas marche-t-il ?
Il ne commence pas gaiement. Céline maudit les éditeurs, qu'il traite de milliardaires et de maquereaux. Il attaque la médecine, qu'il accuse de progresser, alors qu'il la sait faite de bon sens et d'humanité. Il définit le mot politique par un car cellulaire, des gardes armés, une cellule, comme il a vu au Danemark, en 1945, comme d'autres l'ont appris, en France, en 1942.
Puis la fièvre vient pour de bon. Dans le rêve qu'elle apporte, un remorqueur sur la Seine, c'est la barque à Caron. Les coups de rame fendent les visages, riches ou pauvres. La haine, la colère sont jugées. Et « fièvre pas fièvre ... site très pittoresque ... mieux que touristique!. .. rêveur, historique, et salubre! idéal! pour les poumons et pour les nerfs ... un peu humide près du fleuve ... peut-être... le Danube ... la berge, les roseaux ... ». C'est Siegmaringen. Avec le château de Siegmaringen, les Allemands qui emmenaient Pétain lui avaient offert une principauté d'opérette plus belle que Vichy. Mais la société qui l'entourait était mal choisie: 1 142 Français guettés par l'article 75 du Code pénal. Dans une principauté, il y a des voisins et, pour se consoler, un opéra, une galerie de tableaux. Les voisins, Allemands, avions anglais, avance française, ne sont pas rassurants. L'opéra n'a servi que pour Céline, il s'appelle D'un Château l'autre. Viennent encore les peintures ou les tapisseries. C'est de Brinon « fameux animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux» (admirons sans crainte la définition, elle n'est pas de Céline, mais d'un académicien: Abel Bonnard); Bichelonne, qui savait tout, comme Léon Blum, mais tout le contraire; Laval qui nommera Céline gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de rêver sur le cyanure que détient le médecin de Siegmaringen; le maréchal, enfin, que nous voyons dans le chapitre qui suit. 
(Notons que Nimier écrit ironiquement Siegmaringen au lieu de Sigmaringen comme le faisait Céline — qui l'aurait emprunter à Aragon. ndlr)
Pouvez-vous citer un passage moral, extrait D'un Château l'autre?
Par exemple, sur le mystère de l'Incarnation: « ... le coup d' « incarner» est magique!. .. on peut dire qu'aucun homme résiste !. .. on me dirait « Céline! bon Dieu de bon Dieu! ce que vous incarnez bien le Passage! le Passage** c'est vous! tout vous! » Je perdrais la tête! prenez n'importe quel bigorneau, dites-lui dans les yeux qu'il incarne!... vous le voyez fol !... vous l'avez à l'âme! il se sent plus!… Pétain qu'il incarnait la France, il a godé à plus savoir si c'était du lard ou cochon, gibet Paradis ou Haute-Cour, Douaumont, l'Enfer, ou Thorez... il incarnait !. .. le seul vrai bonheur de bonheur l'incarnement !. .. vous pouviez lui couper la tête : il incarnait!… la tête serait partie toute seule, bien contente, aux anges! […] mettez que demain ils se remettent à nous rationner... qu'on arrive à manquer de tout ... vous grattez pas!... le truc d'incarner vous sauvera!... vous prenez n'importe quel bisu, n'importe quel auteur p provincial, et vous y allez! vous l'empoignez, vous le pétrissez là, devant vous ... «Oh, Dieu de Dieu, mais y a que vous !... y a que vous pour incarner le Poitou! » Vous lui ·hurlez! «Vos chères 32 pages? Tout le Poitou ! » Ça y est!. .. vous manquez plus de rien! à vous les colis agricoles!... vous recommencez en Normandie!. .. puis les Deux-Sèvres ! et le Finistère ! vous êtes paré pour cinq, six guerres et douze famines!. ... vous savez plus où les mettre vos dix ! douze tonnes de colis ! les Incarnateurs donnent, renchérissent, se lassent jamais! »
L'influence de cet écrivain est-elle considérable?
Céline a eu des centaines de disciples, jusque dans les pays littérairement arriérés - la Slovaquie, avec Géjra Vâinos, l'Amérique avec Henry Miller. En France, nous ne citerons que deux noms Jean-Paul Sartre et Albert Paraz.
Des écrivains ont-ils échappé à cette influence?
Bien sûr. Sartre fut son disciple, Camus ne risquait rien de pareil. Bernanos l'admirait, Georges Duhamel évita ce péril. Marcel Aymé le vénère, Roger Peyrefitte assez peu. Enfin, Blaise Cendrars peut l'aimer, quand Cocteau, pourtant si bon, n'en a pas le droit. Passons aux critiques : Gaëtan Picon le met à sa place, André Rousseaux ne sait où le fourrer.
Quel est le style de Céline?
Celui d'un furieux, qui a vendu Littré à l'ennemi.
Ensuite?
Péguy était l'enfant d'une rempailleuse de chaise, voici le fils d'une dentellière: très exact à placer les mots, en équilibre sur l'interjection, spécialiste du souffle et du poumon, interprète des battements du cœur. Ses phrases de trois mots ont incommodé certains lecteurs; ceux-là se disent amoureux de Voltaire, ils n'en aiment que les virgules. On répondra que les phrases de Céline sont faites
exprès. De même, on a fini par apprendre que Picasso n'était pas un peintre ignorant. Céline, comme Valéry et pour les mêmes raisons, n'écrira jamais: « La marquise sortit à cinq heures ».
Roger Nimier

* Pendant la guerre de 1914-1918, dont on se souvient peut-être, plusieurs faits d'armes inspirèrent les illustrateurs, qui allaient de Barrés à George Scott. C'est ainsi que le maréchal des logis
Destouches fut dessiné dans « L'Illustration », ainsi que dans « L'Illustré national », portant un message au milieu des éclats d'obus. Tout au fond, on voyait les Allemands qui tiraient. A un jour naliste qui admirait cette gravure, Céline déclara: «Sur le devant, c'est moi et mon cheval, avant d'être blessé. Au fond, vous distinguez mes collaborateurs.»
** Il ne s'agit pas ici du Détroit de Béring, mais du Passage des Panoramas, décrit dans « Mort à Crédit».

Dernière page de la plaquette et fin du chapitre de D'Un château l'autre qui la complète.



mercredi 3 juillet 2019

L'enterrement de Louis-Ferdinand Céline, le 4 juillet 1961, 8 heures, cimetière des Longs Réages à Meudon Division C section 0 tombe 571


L’enterrement de Céline par Lucien Rebatet

Nous rentrons à l’instant de l’enterrement de Céline. Il est mort samedi vers 6h du soir, d’une congestion cérébrale. Depuis le matin, il se sentait encore plus patraque que d’habitude, il avait les nerfs à vif. Il s’est étendu un instant en disant à Lucette :
- Je vais crever.
A quoi Lucette lui répond avec son air serein :
- Tu dis ça tous les jours.
- Non, cette fois je sens que je vais crever.
Peu après, il a perdu connaissance, et en vingt minutes, tout était fini.

Je n’ai appris sa mort qu’hier soir par un coup de téléphone de Robert Poulet. Lucette tenait absolument que cette nouvelle restât aussi secrète que possible, que les meutes de journalistes ne fussent pas alertées. Elle a bien fait. Nous n’étions ce matin qu’une trentaine d’amis (pour la littérature, Roger Nimier, Marcel Aymé, Robert Poulet, Claude Gallimard et moi). 

Et cet enterrement presque clandestin a été une extraordinaire page célinienne. 
Le cercueil était posé dans sa chambre à coucher, à côté de la porte de la salle de bain grande ouverte. On voyait le lavabo, les serviettes, et en tournant la tête de l’autre côté, les hardes de Louis-Ferdinand, ses cinq ou six canadiennes élimées, accrochées en tas à un porte-manteau. Lucette aurait voulu une messe (Céline s’en fichait, il aurait voulu la fosse commune), mais le curé du Bas-Meudon a refusé. Il a refusé d’envoyer aussi une religieuse pour faire sa dernière toilette. Nous sommes donc allés directement au cimetière du Vieux-Meudon. Juste à cet instant, il s’est mis à tomber un petit crachin, comme pour une illustration de Mort à crédit. Ce fut vraiment étonnant, car nous étions à peine sortis du cimetière que le soleil reparaissait sur cette banlieue hétéroclite. 

Nous avons tous jugé qu’il était parfaitement dans l’ordre de ce temps que le plus grand écrivain français d’aujourd’hui fût enterré ainsi, à la sauvette, par une poignée de copains, beaucoup plus pauvrement qu’un concierge. 

Journal de L. Rebatet, cahier XX, p. 334 – 335 (Le petit Célinien)

D’un enterrement l’autre par Roger Grenier

Quand André Gide est mort, en 1951, le seul journaliste disponible à France-Soir était un spécialiste du fait divers, d'ailleurs excellent. On l'expédia rue Vaneau. Il ne rappela que le soir: «Aucun intérêt, c'est une mort naturelle.» C'est sans doute pour éviter un tel malentendu que, pour l'enterrement de Céline, comme j'étais catalogué littéraire, c'est moi qui fus envoyé.
Céline est mort le samedi 1er juillet 1961. Ses voisins ne l'ont su que lorsqu'ils ont vu apporter son cercueil. Lucette Almanzor aurait voulu un enterrement le plus intime possible, sans journalistes. Mais il a dû y avoir une fuite. Je pense que Roger Nimier a prévenu Pierre Lazareff. Bref, avec mon ami André Halphen, de Paris-Presse, nous n'étions que deux reporters.


Je revois le Bas-Meudon, sous une petite pluie, tôt le matin. Sortant de la villa Maïtou, pavillon vieillot, 23 ter route des Gardes, descendant le jardin banlieusard pour rejoindre le corbillard, le cercueil était suivi d'un tout petit nombre de personnes: la fille de Céline, née d'un premier mariage, Roger Nimier, Marcel Aymé, Claude Gallimard, Max Revol, Jean-Roger Caussimon et la comédienne Renée Cosima, qui était la femme de Gwenn-Aël Bolloré. J'ai reconnu aussi Lucien Rebatet. En novembre 1946, j'avais assisté au procès de Je suis partout et je l'avais vu condamner à mort.

« Céline n’a pas besoin de célébrations officielles, ce n’est tout simplement pas un écrivain d’académie », estime François Gibault. Sa tombe, à l’écart, en témoigne encore aujourd’hui. (Le Parisien juillet 2011) 
Suivi de quelques voitures, le corbillard entama la montée, à travers les rues de Meudon, vers le cimetière des Longs Réages. Il continuait à pleuvoir. Le convoi n'est pas passé par l'église, et il n'y a pas eu de discours. A peine au cimetière, le cercueil a été glissé dans la fosse. Quelques fleurs et c'en fut fini à jamais du docteur Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline, dont la vie fut si longtemps pleine de bruit et de fureur. Il était à peine 9 heures du matin. Dans mon reportage de France-Soir, je m'étais permis d'écrire: «Il est toujours triste d'être obligé d'avoir honte d'un grand écrivain.»

Le lendemain… dans L'Est Républicain du 5 juillet 1961 

Tout le monde l’ignorait...
L’écrivain L.-F. Céline est mort... et enterré

Louis-Ferdinand Céline a été enterré discrètement hier matin à Meudon alors que presque tout le monde ignorait sa mort. Il avait succombé samedi à une embolie, mais ses amis avaient tenu, selon son propre souhait, sa mort secrète. L'écrivain était âgé de 67 ans.
C'est samedi à 18 heures que la mort a frappé Louis Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline, dans son petit pavillon à deux étages de la route des Gardes à Meudon. C'est là qu'hier matin, à 8 heures, se sont réunis une cinquantaine d'amis venus le mettre en terre. On reconnaissait Marcel Aymé, Roger Nimier, Claude Gallimard, Lucien Rebatet, Max Revol, Renée Cosima, autour de Lucette Almansor, la compagne de Céline.
Devant le pavillon, quatorze gerbes de glaïeuls, de roses et de fleurs champêtres étaient alignées. Autour de sa veuve en manteau d'astrakan, un simple voile noir noué dans ses cheveux blonds, se pressaient ses élèves du cours de danse. Dans leur chenil, les huit chiens de Céline, habitués à s'ébattre librement dans le jardin dont ils interdisaient l'accès aux importuns, semblaient ne pas comprendre la soudaine raison de leur captivité.
À 8 h. 45, sous une pluie fine, le cercueil portant l'inscription "Louis-Ferdinand Destouches, 1894-1961", était placé dans un fourgon mortuaire qui était parvenu jusqu'à la ville du défunt avec difficultés, car le chemin qui y conduit est étroit. Cinq minutes plus tard, le convoi arrivait au cimetière où la bière était immédiatement descendue dans un caveau. Pâle, le regard fixe, les traits crispés, Mme Céline, que soutenait sa belle-fille bénissait alors le cercueil, puis s'éloignait aussitôt pour échapper aux paroles de consolation qu'elle semblait ne pas vouloir entendre.
À 9 heures, le cimetière avait retrouvé sa solitude, et seuls demeuraient trois journalistes et un photographe, témoins de ces obsèques que Céline avait souhaité discrètes.

samedi 16 juillet 2016

Antoine Blondin, pèlerin de Meudon



Le Flâneur de la rive gauche L'enfance, la famille, les années de prisonnier, les engagements politiques, les goûts littéraires, l'œuvre... Les amis, Colette, Paul Morand, Marcel Aymé et Céline, Roger Nimier, Jean Anouilh, Jacques Laurent et Michel Déon... Sans oublier l'alcool, le sport, la religion... Du jeune polémiste d'après-guerre à la figure germanopratine des dernières années, de l'un des plus grands écrivains français de sa génération au chroniqueur sans égal du Tour de France, de la magie d'un style éblouissant à l'énigme d'un silence volontaire, Pierre Assouline est parti à la rencontre d'Antoine Blondin dans ces entretiens au titre évocateur. Nouvelle édition  2004 disponible à La table Ronde


Pierre Assouline : Croyez-vous, comme Gide, qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments?
Antoine Blondin : Vous avez lu son Journal quand il était en Afrique du Nord?… Gide, c'était un protestant. Il était homosexuel aussi. Mais est-ce un grand écrivain pour autant? Je crois que oui. Il écrivait bien, mieux et plus que moi.
P.A. : Etiez-vous un pèlerin de Meudon?
A.B : Tous les dimanches, j'allais voir Céline avec Marcel Aymé et Roger Nimier: c'était merveilleux et épouvantable. Pas le droit de boire, de fumer, de manger. On y allait quand même. Céline était superbe mais pas très marrant et plutôt mal habillé.
La première fois, il m'a dit: «Blondin, je t'admire…» Je suis devenu rouge de honte. «car tes livres sont si légers que quand ils me tombent des mains, ils ne me font pas mal aux pieds.»
Nimier lui a fait avoir de l'argent de Gallimard. Puis il s'est mis en tête de lui faire avoir le prix Nobel. Il a eu plus de mal avec les Suédois qu'avec Gaston.
P.A. : De quoi parliez-vous avec Céline?
A.B : De tout. De l'actualité. Il n'aimait pas écrire. Il aurait préféré être un grand médecin. Il écrivait trois mille pages pour en garder quatre cents et il les accrochait sur des ficelles avec des pinces à linge. Dans ce siècle, il y a Proust, Céline et Marcel Aymé.
[…]
P.A. : Vous l'avez revu Hemingway?
A.B : Non, mais pendant le Tour de France, en 1961, voilà qu'on apprend la nouvelle de sa mort. Alors je lui consacre ma chronique quotidienne de L'Equipe au lieu de l'étape du Tarn. Le lendemain, Nimier m'appelle: «Petit con! Hemingway c'est bien, mais Céline c'est mieux» Il venait de mourir lui aussi. Alors le lendemain, j'ai fait un papier sur Céline* à la place de je ne sais plus quelle étape.

PS: si nous avons laissé dans ce blog l'échange sur Gide, c'est que la question de Pierre Assouline  Croyez-vous, comme Gide, qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments? évoque un débat toujours actuel dont Céline est le cœur.
PPS: Blondin ne trouve pas Céline “marrant” mais il cite pourtant un commentaire de son œuvre qui l'ai assez ! («Blondin, je t'admire… […] car tes livres sont si légers que quand ils me tombent des mains, ils ne me font pas mal aux pieds.»)


* Antoine BLONDIN, L'Équipe, 6 juillet 1961.
« Aux douaniers italiens, nous avons dû déclarer, aujourd'hui, qu'il nous manquait quelqu'un. La mort de Céline ne frappe pas ses lointains confrères, elle bouleverse ses lecteurs, son prochain.»

Un véritable abandon
Si le Tour de France n'était qu'une course cycliste, ce qui ne se vérifie que par intermittence depuis quelques jours, nous prendrions sur nous de parler de la transhumance qui ramène nos cordées de ramoneurs savoyards à quelques centimètres au-dessus du niveau de la baigneuse. Quand une sorte de courant électrique (d'où le nom de coureurs) sillonne les jetées-promenades, on éprouve en général un profond soulagement à voir surgir de l'eau des visages de sirènes prolongés par des queues de peloton, à renouer avec la muraille ruisselante d'un public dont le nombril attentif s'écarquille au passage de rescapés noirauds descendus d'une autre planète, à prendre sa part dans la tornade qui introduit la panique aux terrasses des salons de thé et relègue en bas de plage les éphèbes sculptés dans du pain d'épices. Si le Tour n'était que cette compétition ravageuse, en forme de violation de domicile, qui plie la coutume à sa loi, nous remettrions à plus tard, à la nuit tombante, le moment de méditer sur cette évidence, déplacée en ces lieux bruissants de colloques d'oiseaux et de refrains d'adolescents, que Louis-Ferdinand Céline ne nous dira plus rien des choses de la vie.
Mais le Tour est aussi un voyage. Quand l'état de siège s'y relâche, l'état d'âme reprend ses droits. Les tristes nouvelles du siècle nous parviennent. Nos chagrins passent les frontières. Aux douaniers italiens, nous avons dû déclarer, aujourd'hui, qu'il nous manquait quelqu'un. La mort de Céline ne frappe pas ses lointains confrères, elle bouleverse ses lecteurs, son prochain. Par un retour étrange, c'est nous qui avons l'impression de partir avant la fin et qu'on dépouille notre sensibilité. Nous sommes rendus à un mal, qui n'est pas celui du siècle, mais le mal de tous les siècles, et notre écho s'est tu, notre bréviaire s'est fermé. Il va falloir descendre en nous-mêmes pour entendre le chant que nous ne savons pas chanter.
Céline s'est éteint à Meudon, sur la route des Gardes, au milieu de cette côte, qui est à la fois le calvaire et le paradis des cyclistes. Mais je crois qu'ils s'ignoraient mutuellement. Il avait possédé jadis, quand il était le médecin des pauvres, une monstrueuse motocyclette à laquelle il tenait beaucoup. Ses ennemis y avaient mis le feu, comme on brûle une effigie, en l'occurrence celle du dénuement et du dévouement. Car il pratiquait le sport dangereux qui consiste à aimer les hommes sans le leur dire.
Bien plus : il n'était membre d'aucun club. Ce routier du bout de la nuit pratiquait en cavalier seul, drapé dans sa houppelande, appuyé sur son bâton, berger généreux et farouche, provocateur et humilié. Il est très honorable, pour tous les gens qui prennent une plume, de penser que l'un des deux ou trois plus grands écrivains du siècle vivait sans ressources et sans avidité, loin des récompenses, sinon livré aux outrages.
Nous avons appris sa mort dans les faubourgs de Turin, chantiers rocailleux qui eussent arrêté son regard bien qu'un peu trop lumineux. Une clôture plus fragile que les parois d'un cœur — on en percevait le moindre battement — nous séparait d'un hospice semblable à celui où il exerçait autrefois à Courbevoie. Un vol de cornettes d'une blancheur très douce passait et repassait dans la poussière du matin : les petites sœurs invisibles conduisaient au grillage leurs pensionnaires claudiquants, hommes et femmes aux yeux pailletés de naïveté que notre manège comblait de joie gloutonne et qui s’abandonnaient, loin des nuages, à la faveur tranquille de vieillir sans génie.
Nous attendions de la course qu'elle dissipât notre malaise. Les premières heures furent d'un défilé, scandé par l'apparition régulière des charmantes pagodes de cantonniers aux murs couleurs de Cassate. À l'image de ces monuments, qui prolifèrent dans le Piémont, où l'on voit des bersaglieri moustachus figés dans la position : " Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! ", les coureurs semblaient coulés dans le bronze d'une agressivité paisible ; les inscriptions, tracées sur l'asphalte, demeuraient lettre morte ; les " Forza ! " de la route ne rencontraient aucun écho et le peloton aucun clin d'œil. L'ennuyeux, disait déjà Céline, à propos de la guerre, c'est que ça se passe le plus souvent à la campagne. Il en va parfois de même du Tour de France.
Mais, tout à l'heure, nous nous endormirons face à la mer.
Antoine BLONDIN, L'Équipe, 6 juillet 1961.