Affichage des articles dont le libellé est Sigmaringen. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Sigmaringen. Afficher tous les articles

samedi 14 mars 2026

Louis-Ferdinand CÉLINE adresse un message au Canard… Un médiocre “alamanièredeux” de Pierre Bénard, rédacteur en chef. (Canard enchaîné du 14 mars 1945)

Louis-Ferdinand CÉLINE adresse un message au Canard… 
Un médiocre “alamanièredeux” de Pierre Bénard, rédacteur en chef.  

(Canard enchaîné du 14 mars 1945)

Nous recevons de Sigmaringen la lettre suivante émanant de Louis-Ferdinand Céline qui, comme notre estimé confrère Le Monde l'a annoncé, vient d'être désigné pour veiller, en l'absence du docteur Ménétrel, sur la santé du Maréchal : 

Oui, mon petit pote, c'est moi qui suis maintenant le toubib de cette peau de fesse étoilée. La nuit que je m'en relève pour mieux rigoler.
Depuis que cette petite fiole de Ménétrel s'est fait encrister, je lui passe la sonde à la vieille cloche. Tu parles d'une partie de plaisir. J'en jouis. Et le jour où il lui faudra des suppositoires, je lui mettrai dans le cul le nez de de Brinon.
Tu palles d'une bande avec laquelle je suis ! On a dû les chasser du casino de Baden parce qu'il y avait parmi eux trop de faux jetons.
Tu me demandes pourquoi j'ai êté avec eux. Parce que j'aime la merde, petite tête.
Et je suis bien servi. J'ai pas à me plaindre, sauf de ce demi-étron de Déat. Mais lui, il a dû étre fait par un constipé.
Remarque que j'aurais pu rester. Je suis aussi mariolle qu'un autre. J'aurais bien obtenu un brevet de Résistance. Si j'écrivais à Je suis Partout c'est, comme tout le monde, histoire de donner des renseignements à de Gaulle.
Pour ce qui est d'avoir des copains, ce frangin·là, il en a maintenant et avec ça, il n'est pas fauché.
Seulement, vois-tu, je croyais, qu'avec ce que t'appelles la Libération, un air nouveau, un air pur soufflerait sur la France.
Or moi, l'air pur, je ne peux pas le piffer.
Il faut que ça pue pour que je respire bien.
J'ai eu tord de me frapper pour ça. Ce n'était qu'un moment, un tout petit moment à passer.
Car ça recommence à puer en France Je le sens d'ici.
Tous les pourris rentrent peu à peu. Les leviers de commande, comme ils disent, qu'ils occupent déjà, pauvre vielle noix.
Les curetons des démocraties populaires peuvent toujours les tremper dans leurs bénitiers. Ça ne peut pas suffire à les décrasser. Surtout qu'on a drôlement l'air de manquer de désinfectant.
C'est pourquoi, t'en fais pas pour moi. Je vais revenir. Avec mon vieux schnock en uniforme, avec cette vielle Pétain. 
On le recevra avec respect et enthousiasme. Et les gâteux de l'Académie lui présenteront leurs cure-dents pour va-de-la-gueule.
De plaisir j'en pète déjà en pensant à ce spectacle. L'apaisement, la charité, qu'ils répètent, tes baveux de sacristie.
Ils reviendront tous, mon pote, et même cet enfoiré d'Abel Bonnard qui est bien le caïd du double jeu parce qu'on ne sait jamais par devant ce qu'il fait par derrière.
Et toi et tes copains, vous les avalerez tous puisque vous n'avez plus la force de les dégueuler, les Frossard, les Bonnet, les Chautemps, les Malvy.
Dans le dos que vous l'avez, mes pauvres collons.
Et vous coucherez, une fois de plus, dans mes beaux draps.
Ceux qu'on ne lave jamais.
Louis-Ferdinand CÉLINE
Nous laissons à M. Louis-Ferdinand Céline toute la responsabilité d'une opinion qui manque évidemment de mesure.                                                                     Pierre BÉNARD
Le commentaire de cette lettre fictive, publié sur le site du Canard, est plus intéressant que le grossier “àlamanièredeux” de Pierre Bénard :

« Dans cette lettre fictive, prétendument écrite par Louis-Ferdinand Céline et publiée dans Le Canard Enchaîné le 14 mars 1945, Pierre Bénard déploie une satire virulente et provocatrice sur la situation politique en France après la Libération. La lettre, pleine d’ironie et de vulgarité, attribue à Céline des opinions et des attitudes extrêmes pour critiquer la réintégration de collaborateurs et l’hypocrisie de certains milieux politiques et intellectuels.

La lettre se situe à Sigmaringen, où certains membres du gouvernement de Vichy et leurs partisans, dont le Maréchal Pétain, s'étaient réfugiés. Le ton est provocateur et vulgaire, accentuant le caractère outrancier et satirique du texte.

Céline, dans cette lettre fictive, se moque de sa propre situation en se désignant comme le médecin de Pétain, qu'il dénigre grossièrement. Il décrit un entourage de collaborateurs comme une bande de tricheurs et de faux jetons, soulignant l'hypocrisie et la corruption de ceux qui ont servi le régime de Vichy. La lettre rejette la réhabilitation des collaborateurs, dépeignant un retour à la vie publique de figures comme Déat et Brinon de manière méprisante. Céline fictif affirme préférer la "merde" et la corruption à l'air pur et renouvelé que la Libération était censée apporter. Le texte exprime un pessimisme profond sur la caacité de la France à se purifier de ses anciens collaborateurs et corrompus. Céline fictif se réjouit de la persistance de la pourriture et prédit que les anciens collaborateurs retrouveront leurs positions de pouvoir.

Il attaque également les nouvelles autorités et intellectuels, les accusant de manquer de force pour réellement purger la société des éléments corrompus. Les démocrates populaires et les membres de l'Académie sont tournés en ridicule pour leur incapacité à véritablement nettoyer la société. L'image de Pétain revenant en France, accueilli avec respect et enthousiasme, est utilisée pour souligner l'absurdité et la trahison de ce retour. L'ironie se poursuit avec la description de la charité chrétienne et l'apaisement, présentés comme des hypocrisies masquant le retour des pourris.

Pierre Bénard utilise la figure de Céline et son style provocateur pour dénoncer ce qu'il perçoit comme la continuité de la corruption et de la trahison dans la société française post-libération. La lettre est un cri de colère contre l'oubli et la réintégration des collaborateurs, accusant les nouvelles autorités de ne pas avoir la force nécessaire pour une véritable épuration. Cette lettre fictive est une œuvre de satire politique visant à critiquer la société française de l'après-guerre et ses contradictions. Elle utilise la figure controversée de Céline pour exprimer une révolte contre l'hypocrisie et la corruption persistantes, offrant une vision sombre et cynique de la situation en France en 1945.

(Source : site du Canard enchaîné)



mercredi 26 juillet 2023

Portraits caricaturaux du gouvernement de Vichy sous la verve démesurée de Céline par Ana Maria Alves

Ana M. Alves 
Institut Polytechnique de Bragance, Portugal, CLLC de l’Université de Aveiro
Dans Quêtes littéraires no 10, 2020 https://doi.org/10.31743/ql.11543

Portraits caricaturaux du gouvernement de Vichy 
sous la verve démesurée de Céline

Je suis descendu à Sigmaringen par patriotisme pour entendre parler le français parce que je suis un musicien. (Céline, 1980, p. 157)
Je parle de Sigmaringen, c’est un moment de l’histoire de France, (...) ça a existé et un jour on en parlera dans les écoles... (Céline, 1996, p. 937)

Accompagné de Lucette, Le Vigan et du matou Bébert, Céline rejoint Sigmaringen, transformée en ville-refuge du gouvernement de Vichy et de nombreux collaborateurs qui avaient suivi Pétain et Laval, arrivés depuis le mois d’août 1944. Céline débarque, dans ce lieu féérique et gigantesque, qui n’avait pas encore été réduit en cendres par les bombardements alliés, fin octobre 1944, après avoir traversé toute l’Allemagne du nord au sud, de la Prusse à la Bavière, puis au Bade-Wurtemberg, passant par les gares de Berlin, Leipzig, Fürth, Augsbourg, Ulm... La version officielle voulait que Céline s’y rende afin d’exercer la médecine auprès de toute la colonie française.

La description du domaine et de la ville, où « le régime vichyste achevait sa course dans la solitude glacée d’un palais délabré » (Azema & Wieviorka, 2004, p. 314), est faite, de façon magistrale, par Jean-Paul Cointet, dans son livre, Sigmaringen, dans lequel il décrit les contours de la ville et fait un état des lieux :

situé en Souabe, sur le haut Danube, dans une courbe encaissée du fleuve, au cœur d’une petite ville romantique de 7 000 habitants (15 000 aujourd’hui), aux maisons peinturlurées de couleurs vives, aux nombreuses auberges traditionnelles, le château de Sigmaringen présente une masse imposante et inélégante, aux innombrables pièces et couloirs enchevêtrés. C’est un monstre biscornu, hérissé de tourelles, de lanternons et de pignons. (Cointet, 2003, p. 89-90)

 

Même si les représentations de Cointet restituent assez fidèlement cet épisode de l’histoire de France, seules la plume et la « démesure célinienne » (Combelle, 1941, cité dans Sapiro, 1999, p. 187) illustrent scrupuleusement ce scénario dans D’un château l’autre. Sous un ton de raillerie qui lui est caractéristique « au polylogue de la symphonie célinienne : musique, trame, dentelle... » (Kristeva, 1980, p. 160), Céline commence la description de Sigmaringen tout en caricaturant une population très hostile à l’égard des réfugiés français installés en ville et au château. Antinazis et solidaires des Hohenzollern, les habitants les accusaient d’être responsables de l’exil du prince et de compromettre la paix et la sécurité du bourg. En décrivant leur vie quotidienne, Céline plante le décor de sa « chronique historique » et tourne en ridicule le village de « Siegmaringen » – au lieu de « Sigmaringen » :

Peut-être pas se vanter, Siegmaringen ?... pourtant quel pittoresque séjour !... vous vous diriez en opérette... le décor parfait... vous attendez des sopranos, les ténors légers... [...] votre plateau, la scène, la ville, si jolie fignolée, rose, verte, un peu bonbon, demi-pistache, cabarets, hôtels, boutiques, biscornus pour « metteur en scène »... tout style « baroque boche » et « cheval blanc ». [...] je vous reparlerai de ce pittoresque séjour ! Pas seulement ville d’eau et tourisme... formidablement historique !... Haut-lieu !... mordez Château !... stuc, bricolage [...] 
super-Hollywood !... toutes les époques, depuis la fonte des neiges, l’étranglement du Danube, la mort du dragon, la victoire de Saint- Fidelis, jusqu’à Guillaume II et Goering. (Céline, 1999, p. 156-157)

C’est bien d’une opérette qu’il s’agit, des derniers sursauts dérisoires du régime de Vichy. 
Céline montre qu’il n’a pas été dupe des airs d’importance que la petite colonie française a voulu se donner, en prétendant faire de Sigmaringen la capitale de la France : « alors que Pétain et Laval notamment, croient incarner la France, ils ne sont plus que des marionnettes alignées au dernier acte d’un spectacle » (Hartmann, 2006, p. 42). L’image de l’État français, esquissée par Céline, contribue « à mettre en valeur non seulement l’image d’un narrateur objectif et lucide [...] mais encore, simultanément, d’un personnage coincé par le sort, qui n’avait rien à faire là » (2006, p. 42). En effet, pour le narrateur, les jeux sont faits, le rideau tombe, la scène de l’État français est jouée :

À bien réfléchir, historique, Pétain, Debeney, étaient qui dirait, plus en scène... plus rien d’autre du tout à foutre en scène ! l’acte encore de l’« Empire Français » !... rideau ! aux Sénégalais ! l’acte suivant !...Pétain fini d’incarner !... la France a marre ! Qu’il rentre, qu’on le tue !... la page tourne ! (Céline, 1999, p. 193)

La représentation que fait Céline de cette ville s’apparente à une comédie, mais elle ne 
s’éloigne cependant pas de la chronique historique qu’il prétend faire, à partir de ses 
« souvenirs historiques » (Céline, 1996, p. 117) qui font de lui le « chroniqueur des Grands Guignols » (p. 732). À propos de ces circonstances historiques, Henri Godard souligne que 
« Céline a regagné son public en faisant un sort à une période névralgique de [l’] histoire nationale en mettant en avant un rôle modeste de chroniqueur » (Godard, 1985, p. 379). À cette affirmation, il ajoute qu’« en réalité, ces évènements si haut proclamés “historiques”, il les traite sans plus de souci d’exactitude que le reste de son expérience » (p. 379). Godard achève cette réflexion en assurant que « du chroniqueur, Céline n’a ni le ferme propos de fidélité aux faits, 
ni le respect de l’ordre chronologique, ni l’effacement de sa personne devant la grandeur des événements auxquels il assiste » (p. 379).

Au sujet de cette reconstitution de l’histoire, Hannah Arendt est d’avis que

le but de ces reconstructions variées et d’ailleurs variables était toujours de dénoncer l’histoire officielle comme une farce, de mettre au jour une sphère d’influences secrètes dont la réalité historique visible, vérifiable et connue n’était qu’une façade explicitement plantée pour tromper le peuple. (Arendt, 1973, p. 81)

Ainsi, entre l’humour, « le dégoût et le rire, l’apocalypse et le carnaval » (Kristeva, 1980, 
p. 161), le narrateur renforce le statut que les Allemands avaient attribué à cette colonie française :

la Chancellerie du Grand Reich avait trouvé pour les Français de Sigmaringen une certaine façon d’exister, ni absolument fictive, ni absolument réelle, qui sans engager l’avenir, tenait tout de même compte du passé... statut fictif, « mi-quarantaine mi-opérette » [...] finalement nous étions reconnus à titre précaire-exceptionnel « réfugiés en enclave française » à condition de...de...tout de même en enclave française ! (Céline, 1999, p. 333-334)

Sous un ton de moquerie, de détails « comiques, risibles ou grotesques » (Mikoff, 1999, p. 209), auxquels il nous a habitué, Céline nous présente certains portraits caricaturaux des habitants de cette enclave. Les réfugiés miliciens, collaborateurs et leurs familles sont installés dans différents endroits de la ville, non loin du château, qu’ils nomment « l’Olympe ». Dans cette demeure, au septième étage, dans les appartements du prince on retrouve le maréchal, sa femme et le docteur Ménétrel, médecin et conseiller du maréchal qui sera, très tôt, écarté de Sigmaringen par les Allemands, jugeant qu’il dissuadait Pétain de la collaboration souhaitée comme y fait référence Henri Godard dans la notice D’un château l’autre (Céline, 1996, p. 982).

Le Maréchal Pétain, ou bien l’« Incarneur total » (Céline, 1999, p. 192), comme le baptise Céline, est d’emblée condamné au début du récit : « Merde !... ils ont bien fait de le buter !... Verdun, patati et patata !... je l’ai connu [...] à Siegmaringen, je sais ce que je cause » (p. 28).

Céline met également en scène dans D’un château l’autre Pierre Laval, ancien Président du Conseil vichyste, hébergé au sixième étage, avec son épouse. Par le biais du mode satirique, il apparaît à deux reprises dans la gare de Sigmaringen et dans l’appartement qui lui a été attribué au château. Céline commence par faire un tableau flatteur de son attitude, lorsqu’il se retrouve mêlé à une scène de cohue à la gare : « il était brave... il haïssait les violences... Laval était le conciliant né... le Conciliateur !... et patriote !... et pacifiste !... moi qui voit que des bouchers partout !... lui pas ! pas !... pas ! » (Céline, 1999, p. 254). Cet enthousiaste portrait est rapidement privé de son ardeur et de sa grâce lorsque dans un entretien avec l’ancien Président du Conseil, auquel se joindra l’ex-ministre Jean Bichelonne, « l’un des rares avec qui Céline sympathisera et qui avait été chargé à Vichy du secrétariat d’État à la Propagande » 
(Vitoux, 1988, p. 420), Laval commence une longue plaidoirie qui ne permet aucune intervention au narrateur de D’un château l’autre. N’acceptant pas son rôle de simple auditeur, ce dernier se sent tenté d’ébaucher quelques réflexions railleuses à son sujet, accentuant l’arrogance du personnage et faisant des commentaires racistes à son égard :

il en savait bien plus que moi !... bien sûr !... il en savait bien plus que tout le monde... en 
tout !... et sur tout ! Bicot, avec sa mèche d’ébène, il lui manquait que le fez crasseux... il était 
le vrai bicot de IIIqui parle à tous les voyageurs, qui sait mieux que tous ceux qui sont là ce qu’ils devraient faire. (Céline, 1999, p. 352)
Il me tolérait comme auditeur ! pas commentateur !... Je rengaine donc mes compliments...[...] 
je connaissais sa plaidoirie... dix... vingt fois il me l’avait servie !... [...] je connaissais toutes les variantes, feintes, objections, appels pathétiques... [...] que lui Laval, pas à confondre ! que lui, avait la France dans le sang !... qu’il faudrait bien qu’ils l’avouent, gnomes imbéciles. (p. 351)

Soulé par les paroles d’un si long discours, le narrateur parvient à engager le dialogue. Cependant, le ton, déjà en phase de transformation, passe au stade des injures. Dans cette scène, le narrateur met en évidence le physique de gitan de Laval. De son côté, l’ancien Président lui rappelle les propos racistes qu’il a tenus à son égard :

Il m’attendait au détour... il m’envoie sa botte ! « Vous êtes d’accord avec un juif ? » Ça y est !... le mot ! Le mot juif !... c’était fatal qu’il m’en parle ! la vache il attendait le monde ! Il prend l’offensive... « Vous m’avez bien traité de juif, n’est-ce pas Docteur ? » Oui, je le sais !... pas que vous ! Je suis partout aussi ! – Eux, pas tout à fait, Monsieur le Président ! (p. 354)

À propos de cet extrait, Christine Sautermeister affirme qu’il « apparaît comme un règlement de comptes de Laval, le narrateur maintient ses dires tout en se distanciant du journal vichyssois Je suis partout, accusé de complaisance vis à vis de Laval » (Sautermeister, 2002, p. 307). Sautermeister ajoute, à ce sujet, que nous sommes en présence d’un « Céline critique vis à vis de Vichy mais qui affiche son propre racisme. L’écrivain contre-attaque, se plaignant d’être à Sigmaringen par sa faute. Il accuse Laval de ne pas avoir tenté, comme il le fit pour “la bande”, de le “caser ailleurs” » (Céline, 1999, p. 355). Il en profite pour lui faire sentir son mécontentement :

Je prends la moutarde ! merde ! ces airs « de ne pas savoir » ! Je sais ce que je dis !... il serait bien content, bicot torve, que je paye pour la bande ! Que j’écope pour la compagnie ! Fripouilles, connivents, triple-jeux ! L’addition pour ma cerise ! (p. 355)

Après la présentation caricaturale de Laval, un autre personnage entre en scène ; il s’agit de Jean Bichelonne, ancien ministre de l’industrie qui n’échappe pas, lui non plus, à l’œil vif du narrateur, qui le présente comme celui qui avait « la plus grosse tête, pas seulement qu’il était champion de Polytechnique et des Mines... Histoire ! Géotechnie !... pardon !... un vrai cybernétique tout seul ! » (Céline, 1999, p. 157). Il s’agit, d’après le narrateur, d’un 
« spermatozoïde monstre » (p. 357) au vu de son « énorme tronche » (p. 357), de sa 
« formidable tronche » (p. 159). Comme le souligne Anne Henry, la description de ce 
« polytechnicien surdoué dépassé par l’évènement » (1994, p. 234) est, bien évidemment, marquée par une exagération bien célinienne.

Au-delà de ces « privilégiés » de la Collaboration, aperçus par Céline à Sigmaringen, l’auteur expose les conditions de vie des simples réfugiés, des « vilains » dépossédés de leurs biens, de leurs illusions. Céline introduit, à nouveau, dans le récit qu’il fait de son expérience à l’intérieur de ce village bavarois, un thème qui lui est cher et qui consiste, selon ce que nous décrit Henri Godard dans la notice de D’un château l’autre, dans la division de l’humanité [...] entre riches et pauvres ; les premiers mangent, boivent et jouissent, et prêchent aux seconds, qui travaillent et meurent de faim, toutes les vertus d’abstinence et de résignation. Sigmaringen semble d’abord évoqué pour illustrer cette division : d’un côté les « gâtés du château », nourris, lavés et chauffés, de même que les curés du Fidelis ; de l’autre « les ports galeux ». (Céline, 1996, p. 968)

Ces derniers sont entassés dans la petite ville, que ce soit dans la gare, où ils attendent un hypothétique train, soit dans un logement, dans l’une des auberges bondées comme le Bären ou le Löwen où vivent Céline, Lucette et Bébert au premier étage, chambre 11. Les femmes et les enfants des miliciens sont internés dans le camp que Céline désigne comme Cissen, mais qui est, en réalité, le camp de Biessen, qui ressemble à un camp de concentration. Ils y survivent dans des conditions déplorables, au milieu d’une grande insalubrité où ils ont « vraiment très crevé de faim » (Céline, 1996, p. 160).

Alors que le rationnement est très strict pour les réfugiés qui sont parqués hors du château, à l’intérieur de l’immense bâtisse, au contraire, la nourriture est abondante. Pétain, par exemple, dispose de « seize cartes » d’alimentation qu’il garde de façon égoïste.
Céline démystifie cruellement son prestige et marque l’inégalité redoublée face à ceux qui doivent presque quémander un peu de pain. Il profite également de cette inégalité pour souligner non seulement son inimitié envers Pétain, mais surtout pour ridiculiser les thèmes de la Révolution Nationale : « Famille, Travail, Patrie ? Merde !... [...] je l’ai connu avec ses seize cartes à Siegmaringen, ... » (p. 28).

Tourmenté par les problèmes de ravitaillement, Céline achetait au marché noir. Outre cette obsession pour les provisions, il souffrait d’un délire de persécution se trouvant partout une foule d’ennemis imaginaires, constamment à l’affût des moindres indices de machinations dressées contre lui. Lucien Rebatet, qui était également réfugié à Sigmaringen et qui a fréquenté Céline au quotidien jusqu’au départ de celui-ci en mars 1945, affirme que ces traits d’obsession et de persécution auraient pu devenir intolérables. Toutefois, lorsqu’il était en milieu français, écarté de ces problèmes, il retrouvait sa fougue et sa gaieté, il amusait son auditoire. 
Dans D'un Céline l'autre, Lucien Rebatet, qui faisait partie de son petit cercle, raconte quelques moments de détente :

satisfait de sa manœuvre, de nos rires, il s’engageait dans un monologue inouï, la mort, la guerre, 
les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les jaunes, les intestins, le vagin, 
la cervelle, les Cathares, Pline l’ancien, Jésus-Christ. La tragédie ambiante pressait son génie 
comme une vendange. Le cru célinien jaillissait de tous côtés. Nous étions à la source de son art. (Rebatet, 1963, p. 52)

Céline n’épargnait pas ses remarques sarcastiques aux Allemands : il leur en voulait d’avoir perdu la guerre. Cependant, les hôtes allemands se montraient très tolérants à son égard, car 
ils admiraient le grand écrivain. Lucien Rebatet raconte un dîner auquel assistaient de hautes personnalités :

De nombreuses autorités militaires et administratives du « Gau » s’étaient fait inviter, friandes d’un régal d’esprit parisien. Il y avait même un général, la « Ritterkreuz au coup ». Céline, qui ne buvait pas une goutte de vin, entama un parallèle opiniâtre entre le sort des « Friquets », qui avaient trouvé le moyen de se faire battre, mais pour rentrer bientôt chez eux, bons citoyens et bons soldats, consciences nettes, ne devant des comptes à personne, ayant accompli leur devoir patriotique, et celui des « collabos » français qui perdaient tout dans ce tour de cons, biens, honneur et vie. Alors lui, Céline, ne voyait plus ce qui pourrait l’empêcher de proclamer que l’uniforme allemand, il l’avait toujours eu à la caille, et qu’il n’avait tout de même jamais été assez lourd pour se figurer que sous un pareil signe de collaboration ne serait pas un maléfice atroce. Mais les hauts militaires avaient décidé de trouver la plaisanterie excellente... (p. 53)

Le peuple allemand est, aux yeux de Céline, à l’image de ses lieux de vie : lourd, triste et ridicule. En outre, les Allemands se divisent globalement en deux groupes : les nazis, froids, efficaces et courtois, mais animés d’un délire sanguinaire, et les antinazis, souvent des nobles prussiens, parfois amicaux. Quelques-uns sont hostiles à Céline, telle la doctoresse de Sigmaringen qui refuse de l’aider à soigner un malade français. 
À son tour, Céline, ne leur fait pas confiance : « les fritz sont sournois perfides !... vous pouvez vous attendre à tout ! regardez d’abord les music-halls, tous les prestidigitateurs sont boches ! [...] ils sont à se méfier terrible !...» (Céline, 1999, p. 185).
Après les remarques esquissées sur les allemands, le narrateur D’un château l’autre décrit des évènements, qui sont purement imaginaires, comme la promenade de Pétain au bord du Danube, les émeutes devant le château et dans la gare, ou encore le dîner chez Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris sous l’Occupation, qui prendra, dans le récit de Céline, le nom de « limogé Abetz [celui qui] donnait encore et malgré tout, tantôt ici tantôt là, des sortes de “surprise-partys” » (Céline, 1999, p. 333). Chargé à Sigmaringen de veiller à l’installation des réfugiés, Abetz a reçu « la mission de persuader Pétain et Laval de renoncer à leur passivité. Trois mois lui avaient été accordés par Ribbentrop pour atteindre son but. Ayant échoué, il fut révoqué [...] et remplacé par un nouvel ambassadeur, von Reinebeck » (p. 982). Pris de délire nazi, Otto Abetz est décrit comme un illuminé dont le plus grand « projet auquel il tient » (p. 339) est la célébration de « sa grande œuvre, [...] la plus colossale statue, Charlemagne en bronze, en haut de l’avenue de la Défense ! » (p. 339), « la très grande symbolisation que toute l’Europe attendait ! » (p. 340). C’est alors que Céline met en scène une dispute entre Abetz et l’écrivain français, Alphonse de Châteaubriant, sur le choix d’ « une Ode » (p. 340) qui devrait être jouée lors de l’inauguration de cette « formidable statue, dix fois plus grosse, large, haute, que la “Liberté” de New York! » (p. 343). Déconcerté par les propositions de Abetz, qu’il traite 
de « peigne-cul » (p. 344), Châteaubriant explose « regarde la table... attrape une soucoupe... et vlang ! Y envoie !... et encore une autre !... et une assiette !...et un plat !... c’est la fête foraine ! [...] partout ! Et encore ! C’est du jeu de massacre ! » (p. 344).
Au sujet de ce portrait caricatural de Abetz, nous aimerions mettre en avant l’analyse proposée par Marie Hartmann qui défend que Céline « raille l’élaboration d’un passé mythique servant de prétexte aux destructions présentes » (Hartmann, 2006, p. 121). Encore une fois, pour justifier son dessein, Céline utilise l’injure, l’irréel. Comme le précise Karl Epting, cette rencontre « n’a [...] jamais pu avoir lieu, ne serait-ce que parce que Abetz n’a presque jamais franchi le seuil du château » (Epting, 1963, p. 57). 
Epting ajoute même que Abetz lui a confié, peu avant sa mort, « combien certaines réalités intérieures de cette époque étaient devenues transparentes dans cette scène, par le grotesque même des situations et des personnages, y inclus sa propre personne » (p. 57).

Au terme de cette analyse, et comme le défend Eric Mazet, « tout en n’ayant cessé d’arracher 
les masques de ses contemporains, de mettre à nu sa chair et ses nerfs, Céline aura été un fantastique comédien de sa propre existence et le formidable créateur de personnages de comédie » (Mazet, 1993, p. 211). De la sorte, nous pouvons affirmer qu’afin de donner plus de force littéraire à son récit,

Céline soumet chaque événement à la technique de la transposition, du « rendu émotif ». Il déforme les évènements au même degré qu’il déforme la langue, et dans le même souci «d’impressionnisme». C’est pourquoi on le trouve menteur, hypocrite, bas, etc. En faisant déjà dans les écrits intimes ce qu’il fera dans ses romans, il ne met pas de frontières entre son existence et son écriture. (Céline, 1980, p. 190-191)

Comme le souligne si bien François Gibault, Céline « reste fidèle à sa technique de transposition qui consistait à ne jamais se contenter du mal et à rechercher toujours le pire » (1981, p. 289). Il nous semble que sur l’univers célinien pèse « le glaive invisible d’un jugement » (Kristeva, 1980, p. 162). Glaive, qui « n’est peut-être même pas une instance mais une distance : [...] un détachement qui f[ait] exister l’horreur et en même temps nous en écart[e] » (p. 162). Glaive qui « nous saisi[t] d’effroi, et de cette frayeur même font du langage une plume, fuyante, perçante, une dentelle, voltige, éclat de rire et note de mort » (p. 162).

« Il faut être plus qu’un petit peu mort », comme l’affirme d’ailleurs Céline dans les Entretiens au professeur Y, « pour être vraiment rigolo ! Voilà ! Il faut qu’on vous ait détaché » (Céline, 1993, p. 519). Idée qu’il développe dans une lettre à Milton Hindus, datée du 31 mars 1948 : « Je suis “détaché”, sérieux, classique dans mon délire – constructif – par-là peut-être je me rapproche des grands – c’est tout... » (Hindus, 1969, p. 186). Ce délire célinien avait déjà été caractérisé par Combelle lors- qu’il affirmait en 1941 : « la démesure célinienne veut que le lecteur ait bon estomac et bon esprit. Son génie touche esprit et corps. C’est pourquoi il est sain en dépit de sa boue » (Combelle, 1941, cité dans Sapiro, 1999, p. 187). Dans Féerie pour une autre fois I, Céline renforcera cette posture délirante qui définit son « identité littéraire » (Roussin, 2005, p. 24) et que l’on retrouvera dans toute son œuvre : « J’ai des visions ? ... j’ai l’ouïe fantasque ? [...] c’est manière de rire ! pas plus ! [...] j’ai le rire naturel... de l’embellie dans la vacherie... c’est pas tout le monde...! [...] le texte vous vexe ? ça vous regarde ! » (Céline, 1993, p. 27).

RÉFÉRENCES

Arendt, H. (1973). Les Origines du totalitarisme, Sur l’antisémitisme. Paris : Calmann-Lévy. 
Azema, J. P. et Wieviorka, O. (2004). Vichy 1940-1944. Paris : Perrin.
Céline, L. F. (1980). Lettres à Albert Paraz, 1947-1957. J.-P. Louis (éd.). 
Dans Cahiers Céline 6. Paris : Gallimard.
Céline, L. F. (1993). 
Céline, L. F. (1993). Féerie pour une autre fois I et II, Entretiens avec le professeur Y, 
Romans t. IV. H. Godard (éd.). Paris : Gallimard.
Céline, L. F. (1996). D’un château l’autreNord, Rigodon
Romans, t. II. H. Godard (éd.). Paris : Gallimard.
Céline, L. F. (1999). D’un château l’autre. Paris : Gallimard.
Cointet, J.-P. (2003). Sigmaringen, une France en Allemagne (sept. 1944-avril 1945). Paris : Perrin.
Epting, K. (1963). Céline ne nous aimait pas. Dans Cahiers de L ’Herne, no 3 (p. 56-59). Paris.
Gibault, F. (1981). Céline III, Cavalier de l’Apocalypse, 1944-1961. Paris : Mercure de France. Godard, H. (1985). Poétique de Céline. Paris : Gallimard.
Hartmann, M. (2006). L’envers de l’histoire contemporaine. Étude de la « trilogie allemande »
de Louis-Ferdinand Céline. Paris : Société des études céliniennes et Marie Hartmann.
Henry, A. (1994). Céline écrivain. Paris : L’Harmattan.
Hindus, M. (1969). L. F. Céline tel que je l’ai vu. Paris : L’Herne.
Kristeva, J. (1980). Pouvoirs de l’horreur. Paris : Seuil.
Mazet, E. (1993). D’un masque l’autre. L’Année Céline 1993, 211-222. 
Mikoff, I. (1999). L’illusion comique célinienne. 
Dans Classicisme de Céline. Actes du douzième Colloque international Louis-Ferdinand Céline, Abbaye d’Ardenne, July 3-5, 1998(p. 209-226). Paris : Société d’études céliniennes.
Rebatet, L. (1963). D’un Céline l’autre. Dans Cahiers de L ’Herne, no 3 (p. 42-55). Paris.
Roussin, P. (2005). Misère de la littérature, terreur de l’histoire. Céline et la littérature 
contemporaine. Paris : Gallimard.
Rousso, H. (1984). Pétain et la fin de la collaboration, Sigmaringen 1944-1945. Bruxelles :
Complexe.
Sapiro, G. (1999). La guerre des écrivains (1940-1953). Paris : Fayard.
Sautermeister, C. (2002). Céline Vociférant ou l’art de l’injure. Paris : Société des études céliniennes.
Vitoux, F. (1988). La vie de Céline. Paris : Bernard Grasset.

R É S U M É : Dans ses trois romans, communément désignés comme trilogie allemande, Céline évoque le récit de son périlleux exode en Allemagne, de 1944 à 1945, puis au Danemark de 1945 à 1951. Notre propos n’est pas de reprendre tout ce périple, mais de nous attarder sur son séjour à Sigmaringen où presque toutes les figures marquantes de la Collaboration sont dépeintes et caricaturées par Céline sur un ton de mépris qui lui est exclusif et marque sa singularité exceptionnelle. Nous en retiendrons quelques exemples pour montrer comment l’écrivain amplifie les traits de ses personnages, pour donner plus de vigueur à ses descriptions. Céline brosse leurs portraits, en accentuant leurs caractères ou bien en leur prêtant, parfois, des attitudes ridicules. Par des détails hilariants, burlesques, comiques, Céline parvient à caricaturer certaines personnalités du gouvernement de Vichy dans une atmosphère où se mêlent absurdité, chaos, décadence.

Mots-clés : Céline, Sigmaringen, caricature, comique, grotesque, démesure

Caricatural portraits of the Vichy government under Céline’s inordinate verve

A B S T R A C T : In his three novels, commonly referred to as the German trilogy, Céline evokes the story of his dangerous exodus to Germany, from 1944 to 1945, then to Denmark from 1945 to 1951. Our purpose is not to take the whole journey back, but to dwell on his stay in Sigmaringen where almost all the outstanding figures of the Collaboration are depicted and caricatured by Céline in a tone of contempt particular of him and of his exceptional singularity. We will use a few examples to show how the writer amplifies his characters’ features, to strengthen his descriptions. Céline paints their portraits, exaggerating their characteristics or, sometimes, endowing them with ridiculous attitudes. By hilarious, burlesque, comical details, Céline manages to caricature certain figures of the Vichy government in an atmosphere where absurdity, chaos and decadence mingle.

Keywords: Céline, Sigmaringen, caricature, comic, grotesque, excess

jeudi 11 février 2021

Quand la droite le détestait - L'affaire Céline (Le Charivari n° 2 Août-septembre 1957)

L’affaire Céline 

Fondé le 1er décembre 1832 par Charles Philipon, Le Charivari fut le plus grand des journaux satiriques français. Il disparut en 1937. 

Repris en 1957 par Noël Jacquemart qui en assure la rédaction en chef avec le concours du caricaturiste Pierre Pinatel. Proche de l'extrême droite, anti-gaulliste, poursuivi pour offense au chef de l'État, le journal abrite des plumes de droite comme Paul Dehème et nombre d'autres dont les signatures fleurent bon le pseudo post-épuration. 

Dans ce numéro 2 du Charivari de 1957, c'est Judex qui règle son compte à Louis-Ferdinand Céline… 

« Il ne faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils paient toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu’ils deviennent otages. » Bagatelles pour un Massacre.                                   M. Louis-Ferdinand CELlNE, dont L'Express a recueilli les propos, sera sans doute convaincu en regardant cette photographie que ses incantations ont porté leurs fruits ?(Soldats allemands contraints par les Alliés, après la guerre, à déterrer les Juifs assassinés dans les chambres à gaz.)

Quand la droite ne l'aimait pas… L’affaire Céline 

 
- Oh! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat. 
Louis-Ferdinand Céline « Le Voyage au bout de la Nuit » (sic).

Il y a une affaire Céline. Une affaire plutôt mince qui n'intéresse guère - mais là furieusement - que la maffia des gens de lettres. Et aussi, beaucoup plus vaguement, quelques originaux qui n'ont pas encore tout à fait achevé d'oublier qu'il s'est passé des choses aux environs de l'an 40. Mais si limitée dans sa portée et dans ses conséquences que soit cette tempête dans un verre d'eau (bourbeuse), elle vaut bien, après tout, les histoires de serpents de mer par quoi les journalistes s'efforçaient jadis de combler les failles de l'actualité estivale. 

Normance et Féérie pour une autre fois étaient tellement ratés qu'ils décourageaient la discussion

Le fait matériel, c'est la rentrée de Céline. La véritable rentrée. Car Céline était physiquement rentré en France depuis plus d'une demi-douzaine d'années. Et il était déjà rentré dans les lettres avec la publication de Normance et de Féérie pour une autre fois. Mais ça ne comptait pas. Le retour dans la mère patrie s'était fait sans éclat et les deux bouquins sus-cités étaient tellement ratés qu'ils décourageaient la discussion.
Cette fois-ci, c'est beaucoup plus sérieux. Ça fait du bruit, énormément de bruit. D'un château l'autre déplace autant de vent qu'un quelconque «best-seller» de Mademoiselle Sagan. Mieux: ce torrentiel amas d'éructations et de points de suspension crée un scandale («Heureux celui par qui le scandale éclate!»} et déclenche au coin du bois sacré et dans les salles de rédaction une sorte de petite guerre civile de poche, avec des Capulets célinards et des Montaigus anti-Bardamu tout prêts à s'entrelarder de leurs pointes Bic.
Pourquoi? Tout simplement parce que Céline n'emprunte pas pour cette rentrée-là la porte par où il était sorti. Il était sorti, dans un vacarme d'apocalypse, par la porte de Je Suis Partout, hebdo fasciste et collabo. Il rentre par la porte de L'Express, hebdo progressiste et résistant. On serait déconcerté à moins. On l'est bien plus encore lorsqu'on examine le prétexte de cette rentrée, le bouquin de choc qui donne une substance à ce numéro de cirque.

« Enfin on sait tout sur les salauds de Sigmaringen ! »

Dans ses livres de l'immédiate avant-guerre et de l'occupation, Céline submergeait de sa scatologie les bêtes noires de la droite. Aujourd'hui, le Mohican du Bas-Meudon déverse aux pieds des gens du Système les scalps des Vichyssois en déroute. Comme disait avec ravissement un des principaux rédacteurs du Canard Enchaîné : « Enfin on sait tout sur les salauds de Sigmaringen ! » Il va de soi, par contre, que ceux qui ne tiennent pas à priori les réfugiés de Sigmaringen pour des salauds sont choqués. Et choqués, également, les gens qui, bien qu'adversaires de la collaboration, estiment que Céline, embarqué précisément sur la même galère, n'était guère qualifié pour déballer ce linge putride. D'autres enfin qui évoluèrent jadis dans les mêmes eaux politiques que Céline nient tout simplement la forfaiture et le reniement.

« Donc, tous les Juifs en première ligne ! Pas de billevesées, pas d'estouffades !... Aucun privilège admis !... » 
(Louis-Ferdinand CELINE L'École des Cadavres)
Ils n'ont eu, on le voit, pour une part grâce à M. CELINE, aucun privilège!
« Moi, je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. Pourquoi pas ? Il a rien dit contré les Bretons, contre les Flamands... Rien du tout... Il a dit seulement sur les Juifs. Il les aime pas les Juifs... Moi non plus ... » (Louis-Ferdinand CELINE - Bagatelles pour un Massacre.)

Ces positions contradictoires s'assortissent chez ceux qui les ont adoptées d'une extrême vivacité de ton. Céline est un phénomène littéraire - et surtout un phénomène humain - qui décourage l'objectivité. Tout de suite, les épithètes s'enflent et s'aiguisent. Au sein du même journal - à Rivarol par exemple - il arrive qu'on soit violemment contre et violemment pour. Si P.-A. Cousteau s'y indigne 
(« M. Céline, écrit-il, rallie le fumier (doré) du Système ») par contre Robert Poulet s'y extasie: « Une extraordinaire hardiesse de pensée et d'expression… des vérités comme aucune oreille française n'en a encore entendues depuis dix ans ... le troisième (bouquin) qui ait chance de défier les siècles. »

« On comprend que Céline ait été collaborateur et qu'il se soit ainsi obstiné. Pour fleurir, il lui faut beaucoup de fumier. » Demain

Partout ailleurs, on parle de Céline avec la même passion. Et comme il serait fastidieux de multiplier les citations des critiques, disons qu'en gros l'opération «rentrée» aboutit à ce résultat déconcertant: Céline n'est pas adopté (ou adopté avec des mines dégoûtées) par les gens dont il sollicite la sympathie. Et il n'est pas récusé non plus (ou très exceptionnelle­ment) par les anciens amis qu'il vient de lâcher tumultueusement.
En l'accueillant sous ses sunlights (quatre grandes pages d'interview et deux pages de «bonnes feuilles»), L'Express ne renonce pas au plaisir d'engueuler l'enfant prodigue (d'habitude, pourtant, dans ces cas-là, on tue le veau gras) et de l'accuser tout à la fois de vénalité et de bassesse morale: « L.-F. Céline a parlé devant nous » pour que Gallimard me donne une avance. « Les réponses - ou plutôt son monologue - éclairent crûment les mécanismes mentaux de ceux qui, à son image, ont choisi de mépriser l'homme. » Un autre journal de gauche, Demain, qui se divertit fort des révélations de D'un château l'autre sur les fuyards de Sigmaringen, conclut ainsi: « On comprend que Céline ait été collaborateur et qu'il se soit ainsi obstiné. Pour fleurir, il lui faut beaucoup de fumier. » 
Et Le Droit de Vivre de M. Bernard Lecache déclare tout net que « cela n'excuse rien, cela ne peut rien faire oublier, ni l'ignominie de l'individu ni le mal énorme qu'il a volontairement commis ».
Dans l'autre camp, par contre, après un bref moment de désarroi, et si l'on excepte quelques intransigeants comme P.-A. Cousteau, on semble s'être fait une raison. Céline lâche. Mais on ne lâche pas Céline. Défense de l'Occident du fasciste Maurice Bardèche couvre de fleurs l'interviewé de L'Express et M. Lucien Rebatet (qui, de toute évidence, devait avoir, ce jour-là, égaré ses lunettes) écrit péremptoirement dans Dimanche Matin : « Dans le monologue de Céline, je cherche le reniement. Je ne le vois pas. » C'est aussi l'avis de M. Robert Poulet: « On n'y découvre pas un atome de reniement. »

Le Voyage au bout de la Nuit, livre volcanique, éructant tout à la fois de fulgurantes beautés et d'insurpassables obscénités

Voyons les choses d'un peu plus près. En nous interdisant de considérer comme tant de critiques distingués que le «génie» soit une excuse absolutoire qui dispense l'individu de toute moralité.
On sait avec quel fracas le Docteur Destouches alias Louis-Ferdinand Céline fit son apparition dans les lettres françaises. Le Voyage au bout de la Nuit, livre volcanique, éructant tout à la fois de fulgurantes beautés et d'insurpassables obscénités, exaltant dans un style sans précédent le désespoir de la condition humaine et la négation de toutes les valeurs «socialement acceptées», fut véritablement,
au début des années 30, une révolution. Les délicats et traditionalistes en furent scandalisés. Assez paradoxalement, c'est Léon Daudet, polémiste de L'Action Française et défenseur de l'ordre moral qui prit à bout de bras cet enfant de l'anarchisme intégral pour l'imposer à l'opinion. Céline n'eut pas le Goncourt, mais du jour au lendemain il fut célèbre, il devint une sorte de pape débraillé (mais pape tout de même) de la littérature moderne, le rénovateur du roman, le pionnier d'une nouvelle «manière» de sentir et de s'exprimer, le créateur d'une certaine «musique». On peut aimer ou ne pas aimer le Voyage. On ne peut pas nier que ce fut un événement formidable. Sinon Céline n'eût pas eu, en France et à l'étranger, tant d'admirateurs, d'imitateurs et de disciples.

Ce sont les écrits postérieurs de Céline qui l'ont arraché à l'invulnérabilité de son chef-d'œuvre

Si Céline s'en était tenu au Voyage, il n'y aurait pas aujourd'hui d'affaire Céline. On ne se demanderait pas quelle sorte d'homme est Céline, s'il est un traître ou un héros, un martyr ou un renégat. L'homme-Céline fût demeuré dans l'ombre du monument littéraire, douillettement inaccessible. Ce sont les écrits postérieurs de Céline qui l'ont arraché à l'invulnérabilité de son chef-d'œuvre, qui en ont fait un personnage public, discuté et discutable, un drapeau et un épouvantail, la proie des enthousiasmes et des rancunes, qui ont, en somme, substitué le citoyen à l'écrivain.
Un citoyen ne se juge pas dans la même optique qu'un écrivain désincarné. Au moins, pas avant que le temps n'en ait décanté les souillures.
Lorsque Céline écrivit en 1938 et en 1939, Bagatelles pour un Massacre et L'École des Cadavres, - lorsqu'il fit paraître, en 1941, Les Beaux Draps, ce n'était plus de la littérature - ou pour être précis, ce n'était plus seulement de la littérature. En s'engageant, Céline cessait de s'appartenir, il devenait, que cela lui plût ou non, la propriété du clan pour lequel il avait opté, il se chargeait de devoirs à l'égard des gens qu'il entraînait dans son sillage et que ses propres écrits engageaient à leur tour. Or ces écrits sont d'une extraordinaire netteté, sans la moindre équivoque, sans la plus petite bavure. Dans Bagatelles pour un Massacre et dans L'École des Cadavres, Céline dénonce les Juifs comme responsables de tous nos maux en général et de la guerre qui menace en particulier. Accessoirement, il préconise un mariage franco-allemand et trace, avant la lettre, leur «devoir» aux futurs collaborateurs.
Voici, par exemple, quel «traitement» il conseille pour les Israélites: « Donc, tous les Juifs en première ligne! pas de billevesées, pas d'estouffades! et pendant toute la durée de la guerre! Aucun privilège admis. Les blessés juifs ne seront jamais évacués de la zone des armées ... Ils crèveront, s'il le faut, dans la zone des armées ... Ils féconderont la zone des armées. Il faut se méfier toujours des Juifs, même quand ils sont morts ... Si l'aventure tourne mal comme c'est en somme assez probable, il ne faut pas que nos Juifs se débinent. Il faut qu'ils paient toute la casse, il faut qu'ils dégustent jusqu'au bout. Il faut qu'ils deviennent otages ...(Bagatelles pour un Massacre). Il faut de la haine aux hommes pour vivre, soit! c'est indispensable, c'est évident, c'est leur nature. Ils n'ont qu'à l'avoir pour les Juifs, cette haine, pas pour les Allemands. Ça serait une haine normale, salvatrice, défensive, providentielle. » (L'École des Cadavres).
Et voici, toujours à titre d'exemple, ce qu'il dit des Allemands: «Je me sens très ami d'Hitler, très ami de tous les Allemands, je trouve que ce sont des frères, qu'ils ont bien raison d'être racistes. Ça me ferait énormément de peine si jamais ils étaient battus ... Moi, je veux qu'on fasse une alliance avec l'Allemagne, et tout de suite, et pas une petite alliance précaire, pour rire, fragile, palliative! quelque pis aller! Pas du tout! Mais non! Mais non! Une vraie alliance, solide, colossale, à chaud (sic) et à sable! A la vie! A la mort! Voilà comme je cause. (L'École des Cadavres). (((citation bricolée avec deux passages distincts, ndlr)))
Des textes semblables on pourrait les multiplier jusqu'à concurrence des 700 pages de Bagatelles et de L'École. Il ne nous appartient pas de dire ici s'ils furent judicieux, insensés ou criminels. Mais seulement qu'ils furent. Et qu'ils sont toujours (bien qu'ils aient disparu comme par enchantement de la liste des ouvrages antérieurs du Maître).

« Il a voulu te faire laver! Quelle horreur, nos pères qui nous valaient bien ne se lavaient jamais, tout le jus, l'originalité des caractères se délavent dans ces bains sans nombre. Conçois-tu La Bruyère se lavant ? Bossuet, Corneille ? Cette hydrothérapie est grande responsable de la fadeur des êtres actuels, navets détrempés. » (Lettre de L.-F. Céline à Albert Paraz, septembre 47 Le Gala des Vaches)

Toute l'affaire Céline est dans ces textes aujourd'hui escamotés mais qui eurent à l'époque de leur parution et au cours des années suivantes une influence décisive sur le comportement de dizaines de milliers d'individus.
Tous ces disciples de Céline ne sont pas morts sur le front de l'Est. Tous n'ont pas été fusillés au lendemain de la Libération. Et tous les Juifs désignés par Céline comme otages promis par lui à l'extermination ne sont pas passés à la chambre à gaz. Les uns et les autres, pour des raisons opposées défaillent de stupeur en voyant Céline assaisonner sa tonitruante rentrée d'affirmations péremptoires que contredisent les plus massives évidences.

Céline se paie-t-il notre tête ?

Pour se faire accepter, de nouveau, par les puissants de ce monde, Céline, en effet, ne se contente pas de dire - ce pourrait être un aveu honorable - qu'il s'est trompé, qu'il a eu tort d'attaquer les Juifs, tort de faire confiance à l'Allemagne de Hitler. Tout le monde peut se tromper. En fait, tout le monde se trompe. Et il y a quelque mérite à l'admettre publiquement. Mais il s'agit bien de cela! Ce que Céline affirme aujourd'hui, c'est qu'il ne s'est JAMAIS trompé, puisqu'il n'a JAMAIS été antisémite, puisqu'il n'a JAMAIS été partisan de la collaboration franco-allemande et que, même, il n'a JAMAIS cessé d'être un farouche résistant.
Devant d'aussi colossales contre-vérités, une question vient tout naturellement à l'esprit: Céline se paie-t-il notre tête? (il écrivait dans Le Voyage : « Quand on a un bon culot, ça suffit, presque tout vous est permis ») ou s'abuse-t-il lui-même en re-writant (comme on dit) son auto-biographie ? Peut-être, après tout, ce mage vaticinant dont le génie relève de la paranoïa a-t-il réussi à se prouver à lui-même qu'effectivement il n'avait jamais été antisémite ni collaborateur. Peut-être, après tout, est-il sincère. Cette «sincérité» là, en tous cas, est bien antérieure aux interviews prodiguées ces dernières semaines aux feuilles les plus diverses (L'Express, Paris-Match, Arts, Artaban, C'est-à-Dire, etc.) avec une maîtrise que pourraient envier les publicitaires de «Dop'! Dop! Dop!» et du «Super Dentifrice Colgate».

Ah! j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres ... Vive les Juifs, bon Dieu! 

Déjà à Sigmaringen (après «Sigmaringen vu par Céline» il faudrait un «Céline vu par Sigmaringen)***, le réfugié Céline, plus verdi par l'angoisse qu'une capote feldgrau, expliquait à tout un chacun qu'il était - lui tout seul - innocent, ami de toujours des Juifs, ennemi de toujours du IIIe Reich.
Avant de s'exprimer dans les interviews de la présente canicule, ces thèmes constituent l'essentiel des lettres que Céline adressait en 47 et 48 à son fidèle ami Albert Paraz et que celui-ci imprima bien imprudemment - une sorte de pavé de l'ours - dans le Gala des Vaches.
Rien d'étonnant à ce que Céline déclare aujourd'hui à L'Express : « Moi? Antisémite? Quelle blague! », puisqu'en mars et octoboe 48, il écrivait déjà à Paraz : « Question Juifs, il y a beau temps qu'ils me sont devenus sympathiques ... Ah! j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres ... Vive les Juifs, bon Dieu! Certainement, j'irai avec plaisir à Tel-Aviv avec les Juifs, on se comprendrait... Je n'ai jamais désiré la mort du Juif ou des Juifs .. Je n'ai jamais été antisémite (pas assez con) mais pro-français et pro-aryen. Là est ma sottise! Je n'ai jamais fait d'antisémitisme pendant la guerre - je n'ai jamais foutu les pieds à l'ambassade d'Allemagne ni avant ni pendant la guerre,  ni seul ni accompagné de Je suis Partout - j'y étais d'ailleurs détesté.

Céline y affirmait la vocation « germanique » de la France et demandait la fusion pure et simple des deux pays

Il est très possible que Céline n'ait jamais mis les pieds à l'ambassade d'Allemagne. Et il est de fait qu'il conserva dans son activité de collaborateur une certaine prudence qui ne cessa de s'accentuer à mesure que la victoire changeait de camp. Il jugea inutile notamment de donner une suite aux Beaux Draps publiés à l'époque faste de l'occupation.
Et s'il sollicitait d'être imprimé par les journaux, c'était sous forme de «lettres» et non d'«articles». Comme si une lettre était moins compromettante qu'un article! Ces «lettres» il les envoyait de préférence au Pilori, plus souvent qu'à Je suis Partout qu'il estimait alors insuffisamment antijuif et insuffisamment pro-allemand. Une de ces lettres néanmoins ne fut jamais publiée. Reprenant les thèmes de L'École des Cadavres, Céline y affirmait la vocation « germanique » de la France et demandait la fusion pure et simple des deux pays. C'était bien plus que les collaborateurs ultras de Je suis Partout n'en pouvaient accepter. Il est amusant de lire aujourd'hui dans Paris-Match sous la signature de M. Guillaume Hanoteau qu'aucune ligne de Céline n'a paru dans le Je suis Partout de l'occupation. C'est si fatigant, n'est-ce pas, d'aller consulter les collections de la Bibliothèque Natio­nale ...
Quoiqu'il en soit, de même qu'il a réussi à se post-fabriquer un philosémitisme «de toujours», Céline tient énormément à n'avoir «jamais» collaboré. À l'appui de cette thèse hardie, il brandit les noms illustres des gens qui avaient juré sa perte. À L'Express il déclare froidement: « Hitler m'avait en exécration ... s'il avait vécu il m'aurait fusillé certainement ». Ah! mais! Quelques années plus tôt, il crivait à Albert Paraz: « Les groupes terroristes du parti Doriot avaient résolu de m'abattre ... Quant à Laval, quant à Pétain, j'étais leur bête noire, ils ne songeaient qu'à me faire enfermer. » (Gala des Vaches p. 238.)

C'est assez rigolo de voir 1142 condamnés à mort français 
dans un petit bourg

Étrange, bien sûr, que cet implacable ennemi d'Hitler ait choisi l'Allemagne de Hitler comme terre d'asile en 44 (il y était même arrivé, ce qu'on omet toujours de dire, plusieurs semaines avant le gros des réfugiés). Etrange également que dans toute l'Allemagne, il ait choisi d'habiter là précisément où étaient ses deux autres ennemis Pétain et Laval. Etrange enfin que lorsque la débâcle définitive du IIIe Reich fut proche, Céline (traqué par la Gestapo!) fut le seul de toute la colonie française de Sigmaringen à obtenir des papiers réguliers pour se rendre à l'étranger, nommément au Danemark, faveur qui fut refusée aux 1 142 autres réfugiés (ces réfugiés dont Céline dit à L'Express : « C'est assez rigolo de voir 1142 condamnés à mort français dans un petit bourg. » D'autant plus «rigolo» que ces pauvres bougres-là n'avaient pas, eux, les visas de Himmler pour échapper au poteau).
Mais ne nous arrêtons pas à ces étrangetés. Un bonhomme que le Fuhrer voulait cribler de balles, que Laval et Pétain ne songeaient qu'à boucler (ils ne songeaient naturellement qu'à ça) et que les tueurs du P.P.F. brûlaient de refroidir, ne peut être qu'un résistant. Mieux: un héros de la résistance.
Et par conséquent, puisque Céline est un héros de la résistance, les menus ennuis que lui valurent son activité (supposée) de collabo et d'anti-juif deviennent une iniquité sans nom. Que d'autres - des lecteurs de Bagatelles, par exemple - aient été fusillés ou envoyés aux travaux forcés, c'est normal puisqu'ils avaient été antisémites et collaborateurs. Mais que Céline – Céline l'innocent, Céline le résistant – ait subi quelques mois d'internement au Danemark et quelques années d'exil conjugal puisqu'il avait été condamné à un an de prison par contumace, c'est le plus affreux attentat à l'équité que l'on ait vu depuis que le monde est monde. Ecoutons le martyr: « On m'a fait tout le mal possible ... Il est vraiment impossible d'être plus malheureux que nous le fûmes (Lettres à Paraz). J'ai souffert comme personne » (L'Express), etc., etc...

Imposture, donc, cette pauvreté. 
Comme les fantastiques souffrances de l'exil

Ce thème du malheur insensé, inouï, sans équivalence possible, revient comme un leitmotiv dans toutes les interviews octroyées sous le chapiteau du Gallimard Circus. Et aussi le thème de la pauvreté. De même qu'il est le plus persécuté des hommes, il est aussi le plus désargenté, le plus miséreux des hommes, le plus exploité par un odieux éditeur qu'il n'appelle jamais que « ce salaud de Gaston ». C'est pour obtenir une petite avance du « salaud de Gaston» qu'il a accepté de recevoir les rédacteurs de L'Express et il s'est hâté de leur dire que si L'Express consentait à lui servir une rente, il ferait n'importe quoi. Il l'a dit aussi à Artaban

Et à Arts également. Mais là il est tombé sur un bec. Le rédacteur de Arts était au courant. Il savait que le «salaud de Gaston» lui avait déjà avancé pas mal de millions (une vingtaine affirme-t-on) et lui faisait déjà une rente. Ce qui amène P.-A. Cousteau à remarquer dans Les Lectures Françaises : « Ce n'est plus du commerce, c'est de la carambouille. »
Imposture, donc, cette pauvreté. Comme les fantastiques souffrances de l'exil. Comme les diverses poses plastiques prises successivement par Céline sur les estrades politiques. Du théâtre, du cinéma, du vent, du bidon.
Reste le génie. Ça n'est pas rien. Dans un siècle ou deux, si vraiment génie il y a, ce sera tout. Le temps aura rongé toutes ces bassesses.
Mais pour l'heure, le génie (présumé) n'empêche pas de voir l'homme 
et de le toiser. L'homme est laid.                                                                JUDEX

*** En voici une esquisse par Lucien Rebatet dans Dimanche Matin
«Je me souviens - c'est mémorable! - de l'arrivée de Céline à Sigmaringen en octobre 1944 ; Céline avec ses deux ou trois canadiennes de clochard superposées, ses moufles datant de la Bérézina, son chat Bébert en bandoulière, dans une espèce de musette, sa deffe crasseuse de soutier, ses premiers mots sur la capilotade qui nous était promise, sur les égouts infiniment brenneux où nous plongions. Les militants en étaient hagards: « C'est ça, Céline ? Le génie ? Le plus grand écrivain du fascisme ? »

PS : Les intertitres ont été rajoutés par la rédaction de ce blog