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dimanche 6 mars 2022

Quand la gauche littéraire menaçait «un drôle d'enfant du paradis» Les Lettres françaises du 2 décembre 1948

Dans l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises du 2 décembre 1948, une apologie de Lysenko (théoricien de la transmission des caractères acquis) autorise une critique de Mendel  sur lequel s’appuyait les théories racistes exposées à l’Institut d’études des questions juives. Des photos de Paul Chack et Louis-Ferdinand Céline illustrent l’article.


Mais, plus intéressant, en ce qui concerne Céline, ce sont les menaces à peine déguisées à son égard que contient un article fielleux (en page 2) signé Jean-Maurice Hermann*. 
Après l'avoir copieusement dézingué politiquement  : « M. L.-F. Céline ? Mais oui: On avait réussi à l'oublier, ce qui était fort charitable. C'est lui, maintenant, le drôle, qui appelle l'attention. Cet étonnant mélange d'orgueil, de trouille, de haine, et de médiocrité crève qu'on ne parle plus de lui. Longtemps la peur a été plus forte. Maintenant; il est rassuré : on le serait à moins. Et de s'agiter, de lâcher bulles gargouillantes, de se recommander aux nostalgiques des crématoires et de la L.V.F. comme chantre et apôtre de leurs futurs exploits. » ; Hermann n'oublie pas de lui dénier tout talent : «Comme ça fait peuple ! Quelle verve, ma chère ! Quelle force ! On s'en pâme… Pauvres bougres, qui confondez grossièreté et veine populaire, frénésie et truculence, diarrhée verbale et tempérament. Il y aurait une étude psychiatrique à faire sur le cas Céline. Mais si la chose mérite qu'on porte sur elle un jugement littéraire, comment ne pas dénoncer le chiqué de cette prose artificielle, de ce langage de médicastre cherchant à épater le bourgeois et laissant glisser entre deux mots d'argot un imparfait du subjonctif...» ; et termine par la menace objet d'un échange épistolaire entre notre auteur et son ami (de l'époque) Charles Deshayes (voir ci-dessous) : « Qu'il reste donc, là où on veut bien le supporter, à écouter les borborygmes de ses entrailles. Ça pue assez sans lui en France. Et ça risquerait d'y sentir spécialement mauvais pour lui. »
On notera sa particulière élégance quand il parle d'un fervent soutien de Céline : « Mme Arletty a certes du talent, du côté des cuisses, en particulier…»


Les Lettres françaises du 2 décembre 1948

UN DROLE D'ENFANT DU PARADIS 

TOUT rentre dans l'ordre. On colle les résistants en prison, on en sort les cagoulards et les collaborateurs.Avoir constitué des stocks d'armes nazies pour la guerre civile est peccadille qu'on gronde avec indulgence ; avoir risqué sa vie pour la liberté est banditisme et relève de la corde. Le gouvernement paternel qui nous régit prépare une loi de justice et d'amour que n'aurait pas renié Charles X. Le «sabotage passif» et la «menace de désordre» prennent place dans la série de ces crimes affreux contre lesquels des tribunaux — qui ne demandent pas mieux — vont avoir à défendre un régime en pleine ivresse de représailles. On tire sur les ouvriers en grève ; les dividendes grimpent ; les C.R.S. sont là pour mater les salopards ; les grosses Buick glissent le long des Champs-Elysées ; il circule une bonne odeur de dissolution de partis ouvriers et de croisade occidentale. La limace ressort ses cornes, et risque un oeil pour voir si déjà la boue est assez grasse pour l'accueillir. M. Céline prépare sa rentrée.
M. L.-F. Céline ? Mais oui: On avait réussi à l'oublier, ce qui était fort charitable. C'est lui, maintenant, le drôle, qui appelle l'attention. Cet étonnant mélange d'orgueil, de trouille, de haine, et de médiocrité crève qu'on ne parle plus de lui. Longtemps la peur a été plus forte. Maintenant; il est rassuré : on le serait à moins. Et de s'agiter, de lâcher bulles gargouillantes, de se recommander aux nostalgiques des crématoires et de la L.V.F. comme chantre et apôtre de leurs futurs exploits. 
Il ne lui manqua pas naguère de puissants appuis. Ses massifs pamphlets d'appels au massacre, qu'un peuple de bon sens refusait d'acheter, étaient, par ordre dès maîtres de Hachette, exposés des mois durant aux emplacements de faveur. Toute la Ve colonne, tous ceux qui s'apprêtaient à applaudir la « divine surprise » du malheur de la France, tous ceux qui travaillaient pour les brutes qui devaient déshonorer ce siècle par la plus active boucherie de l'Histoire, encensaient son «talent». Ils éprouvaient à déguster ce flot démentiel d'injures et de mots orduriers, le même plaisir équivoque que trouvaient leurs pères aux engueulades (autrement pleines, elles, de vrai talent et de générosité humaine) d'Aristide Bruant. 
Comme ça fait peuple ! Quelle verve, ma chère ! Quelle force ! On s'en pâme… Pauvres bougres, qui confondez grossièreté et veine populaire, frénésie et truculence, diarrhée verbale et tempérament. Il y aurait une étude psychiatrique à faire sur le cas Céline. Mais si la chose mérite qu'on porte sur elle un jugement littéraire, comment ne pas dénoncer le chiqué de cette prose artificielle, de ce langage de médicastre cherchant à épater le bourgeois et laissant glisser entre deux mots d'argot un imparfait du subjonctif... Tout est aussi en toc là-dedans que le «lyrisme paysan» du professeur Giono. Il n'y aurait qu'à en rire, si ce m'as-tu-vu excité s'était borné à chercher du côté de la fosse d'aisance une entrée dérobée au Panthéon des lettres. 
Mais à sa fange se mêlaient le fiel et le sang. L'idéologie de haine dont il s'était fait le propagandiste à gages a porté d'effroyables fruits. Céline n'est pas qu'un grotesque de la littérature. C'est un des pourvoyeurs d'Auschwitz. Et cela, nous ne l'oublions pas. 
France-Dimanche nous annonce complaisamment qu'un certain M. Albert Paraz va publier un livre en faveur de Céline, que le livre va être lancé, que Mme Arletty va le vendre elle-même «dans plusieurs librairies parisiennes». Mme Arletty a certes du talent, du côté des cuisses, en particulier, et d'émouvants souvenirs de cette «belle époque» qui dura de 1940 à 1944. Elle ferait bien de s'en tenir là. 
Quant à M. L.-F. Céline, il a toujours été très indifférent à la peau des autres quand il pouvait la réclamer sans danger, mais très anxieusement soucieux de préserver la malpropre sienne. Qu'il reste donc, là où on veut bien le supporter, à écouter les borborygmes de ses entrailles. Ça pue assez sans lui en France. 
Et ça risquerait d'y sentir spécialement mauvais pour lui. 
Jean-Maurice HERMANN


Jean-Maurice Hermann prend la parole en 1971 à un congrès de l'OIJ (Organisation internationale de la jeunesse) en soutien à Cuba.
*Jean-Maurice Hermann (1905-1988), journaliste communiste et fondateur du SNJ-CGT en 1938. Pendant la guerre, il est à Lyon l'agent principal du réseau Brutus sous le pseudonyme « Herlin ». Déporté, il s'évade en 1945. Il participe ensuite avec Daniel Mayer et Jean Guignebert à la Commission de la presse du Conseil national de la Résistance, qui sera à l’origine des Ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse. 


« Ah mon cher Deshayes, il est bien gentil ce petit Hermann. Tout cela devient rituel à force. Fastidieux. Tous crapules. C’est tout. 
C’est Chicago, gang, chantages, fifis, blablas, chez soi. »

De Korsør, le 2 janvier 1949, Céline répond à son (encore) ami Charles Deshayes qui lui avait signalé l'article vénéneux de Jean-Maurice Hermann dans Les Lettres françaises du 2 décembre précédent, menaçant l'auteur des pamphlets si celui-ci revenait en France.
« Ah mon cher Deshayes, Il est bien gentil ce petit Hermann. Tout cela devient rituel à force. Fastidieux. Tous crapules. C’est tout. C’est Chicago, gang, chantages, fifis, blablas, chez soi. La belle histoire ! Le document est à conserver. La France aux chacals. Il n’y a plus un mot à considérer de tout ce qui est écrit. Cela n’a plus aucun sens moral. La canaille manœuvre, c’est tout. Mais il faut se garer. Constituer un fichier. Bien à jour. Ne pas s’embarquer dans les contre plaidoiries. Je sais que vous avez de la merde au cul. Voilà le texte, la merde, regardez et taisez-vous. C’est tout. Polémiqué avec des chacals, c’est idiot. »


vendredi 12 avril 2019

CÉLINE DÉCULOTTE SARTRE, première republication d’À l'agité du bocal dans Nouveaux jours octobre 1964

Attaqué par Sartre en l’an de disgrâce 1945, Céline répond par «À l’agité du bocal». Un opuscule tiré à 200 exemplaires seulement. Des lignes violentes, truculentes, terribles, qui seraient peut-être tombées dans l’oubli si leur actualité ne nous avait incité à les reproduire. 
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Nouveaux Jours, Le messager de l’après-gaullisme
Paris, 23/30 octobre 1964

Nouveaux Jours, Le messager de l’après-gaullisme
Paris, 23/30 octobre 1964
À l'agité du bocal, refusé par Paulhan début janvier 1948, sera publié simultanément dans Le Gala des vaches d'Albert Paraz (Éditions de l'Élan), dont il constitue les dernières pages 283-286, et en plaquette chez le jeune typographe Pierre Lanauve de Tartas, qui réalise ainsi sa première publication. 
Paraz a donné en titre La lettre de Céline sur Sartre et l'existentialisme, avec À l'agité du bocal, qu'il a compris comme un envoi, entre le titre et le texte dans le corps de celui-là. Il est donc à l'origine de l'erreur de titrage de l'édition de Lanauve de Tartas, Lettre à J.-P. Sartre qui dut être masquée par un papillon collé avec le titre exact. »
Céline, Lettres à Albert Paraz, Gallimard 2009, page 99 note 1

Nouveaux Jours, Le messager de l'après-gaullisme
Paris, 23/30 octobre 1964

• La deuxième édition par Jean Charbonnier, Marseille 1966, porte aussi en titre Lettre sur Sartre et l'existentialisme (120 exemplaires numérotés). 

• La troisième édition Aux dépens d'un amateur est faite à Genève (en réalité Liège) et est précédé d'un avant-propos anonyme et de 16 lettres où il est question de Sartre et comprend une bibliographie. (550 exemplaires numérotés). Couverture de Michel Lhomme. Réimpression sauvage de mauvaise qualité d'un millier d'exemplaires en 1980.


• La quatrième édition, la première "grand public", est À l'agité du bocal suivi d'autres textes, L’Herne, collections Confidences puis Carnets, Paris 1995 et s. Les textes qui suivent sont Les carnets du cuirassé Destouches, rédigés en 1914, révèlent un Céline mélancolique mais déjà sûr de lui ;  31, Cité d'Antin, préface inédite rédigée en 1930 pour introduire les esquisses des peintures décoratives d'un bordel par Henri Mahé ; Bezons à travers les âges, préface du livre historique d'Albert Sérouille sur la ville de Bezons paru en 1944, et qui fut versé dans son dossier " collaboration " ; L'argot est né de la haine, il n'existe plus, texte court publié en 1957 sur l'origine de l'argot ; Des pays où personne ne va jamais, interview de 1960 où Céline parle de sa jeunesse, de sa vie, de son désir de se retirer dans une région où «personne ne va jamais».

••• D'autres éditions ont suivi au Paraguay (Editions de la reconquête, 2007) ou sur Internet (Mathias Gadret dans Le Petit célinien, 2014) et, après la première reprise de 1964 (voir Nouveaux jours ci-dessus), le texte a souvent été reproduits dans des périodiques ou des livres… 

À l’agité du bocal, l’histoire d’un texte par Émile Brami (2014) 

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https://www.youtube.com/watch?v=69U6PRIGbeI

Le texte complet d’ À l’agité du bocal sur
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http://jabiru.blog.lemonde.fr/2007/09/26/a-lagite-du-bocal/

samedi 16 juillet 2016

À l’agité du bocal

Ce pamphlet constitue la réponse que Céline fait à Jean-Paul Sartre qui publia un article intitulé Portrait d'un antisémite en décembre 1945 dans la revue Les Temps modernes (repris plus tard chez Gallimard sous le titre de Réflexions sur la Question juive*où il déclare « Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. ». Dans sa virulente réponse, Céline compare Jean-Paul Sartre, qu'il nomme volontairement Jean-Baptiste Sartre, à un tænia qui aurait parasité son propre corps. Ce texte a été écrit au Danemark, en novembre 1947. Céline avait été remis en liberté en juin après 18 mois d'incarcération à Copenhague où il avait trouvé refuge après sa fuite en Allemagne. C'est Albert Paraz qui lui fait part du texte de Sartre en octobre 1947. C'est le premier texte de Céline à avoir été publié depuis sa fuite de France en juin 1944. 


agité du bocal \a.ʒi.te dy bɔ.kal\ masculin
1. (France) (Populaire) (Plus courant) Personne cinglée, farfelue (comme un agité dans sa tête, son « bocal » par dérision).
Dans les journaux, d’inquiétantes nouvelles parviennent déjà d’Outre-Rhin, comme des bruits de bottes. Un agité du bocal, un caporal, sème la pagaille en Allemagne. — (Bruno Boutier, Le Vieillard.)2. (France) (Ironique) (Plus rare) Personne hyperactive, excitée (comme un poisson qui tourne dans son bocal).
Pourquoi ces «incapables» se sentent-ils obligés de courir dans tous les sens comme des agités du bocal, s’ils ne trouvent rien ? — (Carlos, Jean-Michel Vernochet, L’Islam révolutionnaire, 2003)3. (Littérature) Surnom donné par Louis-Ferdinand Céline à Jean-Paul Sartre.
Décembre, Céline commence la rédaction de À l’agité du bocal en réponse aux accusations de Sartre. — (David Alliot, L’Affaire Louis-Ferdinand Céline, 2007)


«Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des Nazis, c'est qu'il était payé» C'est cette phrase de Sartre écrite en 1945 dans Portrait d'un antisémite (publié dans Les Temps Modernes, et repris plus tard chez Gallimard sous le titre de Réflexions sur la Question juive) qui inspira à Céline ce pamphlet en réponse. Il l'envoya à Jean Paulhan qui ne le publia pas. 

Voici le texte
«Je ne lis pas grand-chose, je n'ai pas le temps. Trop d'années perdues déjà en tant de bêtises et de prison ! Mais on me presse, adjure, tarabuste. Il faut que je lise absolument, paraît-il, une sorte d'article, le Portrait d'un Antisémite, par Jean-Baptiste Sartre (Temps modernes, décembre 1945). Je parcours ce long devoir, jette un oeil, ce n'est ni bon ni mauvais, ce n'est rien du tout, pastiche... une façon de "Lamanièredeux"... Ce petit J.‑B. S. a lu l'Étourdi, l'Amateur de Tulipes, etc. Il s'y est pris, évidemment, il n'en sort plus... Toujours au lycée, ce J.‑B. S. ! toujours aux pastiches, aux "Lamanièredeux"... La manière de Céline aussi... et puis de bien d'autres... "Putains", etc. "Têtes de rechange"... "Maïa"... Rien de grave, bien sûr. J'en traîne un certain nombre au cul de ces petits "Lamanièredeux"... Qu'y puis-je ? Étouffants, haineux, foireux, bien traîtres, demi-sangsues, demi-ténias, ils ne me font point d'honneur, je n'en parle jamais, c'est tout. Progéniture de l'ombre. Décence ! Oh ! je ne veux aucun mal au petit J.‑B. S. ! Son sort où il est placé est bien assez cruel ! Puisqu'il s'agit d'un devoir, je lui aurais donné volontiers sept sur vingt et n'en parlerais plus... Mais page 462, la petite fiente, il m'interloque ! Ah ! le damné pourri croupion ! Qu'ose-t-il écrire ? "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c'est qu'il était payé. " Textuel. Holà ! Voici donc ce qu'écrivait ce petit bousier pendant que j'étais en prison en plein péril qu'on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l'entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Caïn pfoui. Que cherches-tu ? Qu'on m'assassine ! C'est l'évidence ! Ici ! Que je t'écrabouille ! Oui !... Je le vois en photo, ces gros yeux... ce crochet... cette ventouse baveuse... c'est un cestode ! Que n'inventerait-il, le monstre, pour qu'on m'assassine ! A peine sorti de mon cacao, le voici qui me dénonce ! Le plus fort est que page 451, il a le fiel de nous prévenir : "Un homme qui trouve naturel de dénoncer des hommes ne peut avoir notre conception de l'honneur, même ceux dont il se fait le bienfaiteur, il ne les voit pas avec nos yeux, sa générosité, sa douceur, ne sont pas semblables à notre douceur, à notre générosité, on ne peut pas localiser la passion."
Dans mon cul où il se trouve, on ne peut pas demander à J.‑B. S. d'y voir bien clair, ni de s'exprimer nettement, J.‑B. S. a semble-t-il cependant prévu le cas de la solitude et de l'obscurité dans mon anus... J.‑B. S. parle évidemment de lui-même lorsqu'il écrit page 451  : "Cet homme redoute toute espèce de solitude, celle du génie comme celle de l'assassin." Comprenons ce que parler veut dire... Sur la foi des hebdomadaires J-B. S. ne se voit plus que dans la peau du génie. Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je suis bien forcé de ne plus voir J.‑B. S. que dans la peau d'un assassin, et encore mieux, d'un foutu donneur, maudit, hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à lunettes. Voici que je m'emballe ! Ce n'est pas de mon âge, ni de mon état... J'allais clore là... dégoûté, c'est tout... Je réfléchis... Assassin et génial ? Cela s'est vu... Après tout... C'est peut-être le cas de Sartre ? Assassin il est, il voudrait l'être, c'est entendu mais, génial ? Petite crotte à mon cul génial ? hum ?... c'est à voir... oui certes, cela peut éclore... se déclarer... mais J.‑B. S. ? Ces yeux d'embryonnaire ? ces mesquines épaules ?... ce gros petit bidon ? Ténia bien sûr, ténia d'homme, situé où vous savez... et philosophe !... c'est bien des choses... Il a délivré, parait-il, Paris à bicyclette. Il a fait joujou... au Théâtre, à la Ville, avec les horreurs de l'époque, la guerre, les supplices, les fers, le feu. Mais les temps évoluent, et le voici qui croît, gonfle énormément, J.‑B. S. ! Il ne se possède plus... il ne se connaît plus... d'embryon qu'il est il tend à passer créature... le cycle... il en a assez du joujou, des tricheries... il court après les épreuves, les vraies épreuves... la prison, l'expiation, le bâton, et le plus gros de tous les bâtons : le Poteau... le Sort entreprend J.B.-S... les Furies ! finies les bagatelles... Il veut passer tout à fait monstre ! Il engueule de Gaulle du coup !
Quel moyen ! Il veut commettre l'irréparable ! Il y tient ! Les sorcières vont le rendre fou, il est venu les taquiner, elles ne le lâcheront plus... Ténia des étrons, faux têtard, tu vas bouffer la Mandragore ! Tu passeras succube ! La maladie d'être maudit évolue chez Sartre... Vieille maladie, vieille comme le monde, dont toute la littérature est pourrie... Attendez J.‑B. S. avant que de commettre les gaffes suprêmes !... Tâtez-vous ! Réfléchissez que l'horreur n'est rien sans le Songe et sans la Musique... Je vous vois bien ténia, certes, mais pas cobra, pas cobra du tout... nul à la flûte ! Macbeth n'est que du Grand-Guignol, et des mauvais jours, sans musique, sans rêve... Vous êtes méchant, sale, ingrat, haineux, bourrique, ce n'est pas tout J.‑B. S. ! Cela ne suffit pas... Il faut danser encore !... Je veux bien me tromper bien sûr... Je ne demande pas mieux... J'irai vous applaudir lorsque vous serez enfin devenu un vrai monstre, que vous aurez payé, aux sorcières, ce qu'il faut, leur prix, pour qu'elles vous transmutent, éclosent, en vrai phénomène. En ténia qui joue de la flûte.
M'avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié "sous la botte" de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flûtant, vice terrible à mon sens, je l'avoue... Mais oublions tout ceci ! Ne pensons plus qu'à l'avenir ! Tâchez que vos démons vous inculquent la flûte ! Flûte d'abord ! Retardez Shakespeare, lycéen ! 3/4 de flûte, 1/4 de sang... 1/4 suffit je vous assure... mais du vôtre d'abord ! avant tous les autres sangs. L'Alchimie a ses lois... le "sang des autres" ne plaît point aux Muses... Réfléchissons... Vous avez emporté tout de même votre petit succès au "Sarah", sous la Botte, avec vos Mouches... Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes, en vitesse, de circonstance, sur le pouce, Les Mouchards ? Revuette rétrospective... L'on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d'envoyer vos confrères détestés, dits "Collaborateurs" au bagne, au poteau, en exil... Serait-ce assez cocasse ? Vous-même, bien entendu, fort de votre texte au tout premier rôle... en ténia persifleur et philosophe... Il est facile d'imaginer cent coups de théâtre, péripéties et rebondissements des plus farces dans le cours d'une féerie de ce genre... et puis au tableau final un de ces "Massacre Général" qui secouera toute l'Europe de folle rigolade ! (Il est temps !) Le plus joyeux de la décade ! Qu'ils en pisseront, foireront encore à la 500e !... et bien au-delà ! (L'au-delà ! Hi ! Hi !) L'assassinat des "Signataires", les uns par les autres !... vous-même par Cassou... cestuy par Eluard ! l'autre par sa femme et Mauriac ! et ainsi de suite jusqu'au dernier !... Vous vous rendez compte ! L'Hécatombe d'Apothéose ! Sans oublier la chair, bien sûr !... Grand défilé de filles superbes, nues, absolument dandinantes... orchestre du Grand Tabarin... Jazz des "Constructeurs du Mur"... "Atlantist Boys"... concours assuré... et la grande partouze des fantômes en surimpression lumineuse... 200.000 assassinés, forçats, choléras, indignes... et tondues ! à la farandole ! du parterre du Ciel ! Choeur des "Pendeurs de Nuremberg"... Et dans le ton vous concevez plus-qu'existence, instantaniste, massacriste... Ambiance par hoquets d'agonie, bruits de coliques, sanglots, ferrailles... "Au secours !"... Fond sonore : "Machines à Hurrahs !"... Vous voyez ça ? Et puis pour le clou, à l'entr'acte : Enchères de menottes ! et Buvette au sang. Le Bar futuriste absolu. Rien que du vrai sang ! au bock, cru, certifié des hôpitaux... du matin même ! sang d'aorte, sang de foetus, sang d'hymen, sang de fusillés !... Tous les goûts ! Ah ! quel avenir J.‑B. S. ! Que vous en ferez des merveilles quand vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà presque de la flûte, de la vraie petite flûte ! à ravir !... déjà presque un vrai petit artiste !
Sacré J.‑B. S.
L.-F. Céline


- J’ai longtemps adopté le «Petite crotte à mon cul» après avoir trouvé sur les quais le texte de À l’agité du bocal en introduction au Gala des vaches d’Albert Paraz. En effet, refusé début janvier 1948 par Jean Paulhan à qui il avait été envoyé, À l’agité du bocal sera publié simultanément dans Le Gala des vaches, dont il constitue les dernières pages ou les premières selon les éditions, et en plaquette chez le jeune typographe Pierre Lanauve de Tartas, qui réalise ainsi sa première publication. » Céline, Lettres à Albert Paraz, Gallimard 2009
Albert Paraz a donné en titre La lettre de Céline sur Sartre et l'existentialisme, avec À l'agité du bocal, qu'il a compris comme un envoi, entre le titre et le texte. Il est donc à l'origine de l'erreur de titrage de l'édition de Lanauve de Tartas, Lettre à J.-P. Sartre qui dut être masquée par un papillon collé avec le titre exact. ChM

et le texte de Jean-Paul Sartre tel que repris dans Réflexions sur la Question juive  
« Le Juif n’est ici qu’un prétexte ailleurs on se servira du Nègre, ailleurs du Jaune. Son existence permet simplement à l’antisémite d’étouffer dans l’œuf ses angoisses en se persuadant que sa place a toujours été marquée dans le monde, qu’elle l’attendait et qu’il a de tradition le droit de l’occuper. L’antisémitisme, en un mot, c’est la peur devant la condition humaine. L’antisémite est un homme qui veut être un roc impitoyable, torrent furieux, foudre dévastatrice : tout sauf un homme. » 
«Ainsi l'antisémitisme est-il originellement un Manichéisme; il explique le train du monde par la lutte du principe du Bien contre le principe du Mal. Entre ces deux principes aucun aménagement n'est concevable: il faut que l'un d'eux triomphe et que l'autre soit anéanti. Voyez Céline: sa vision de l'univers est catastrophique; le Juif est partout, la terre est perdue, il s'agit pour l'Aryen de ne pas se compromettre, de ne jamais pactiser. Mais qu'il prenne garde: s'il respire, il a déjà perdu sa pureté, car l'air même qui pénètre dans ses bronches est souillé. Ne dirait-on pas la prédication d'un Cathare? Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé. Au fond de son coeur, il n'y croyait pas: pour lui, il n'y a de solution que dans le suicide collectif, la non-procréation, la mort.»
Jean-Paul Sartre
<a href="https://www.fichier-pdf.fr/2014/03/01/reflexions-sur-la-question-juive/">Document reflexions-sur-la-question-juive.pdf</a>

https://www.youtube.com/watch?v=69U6PRIGbeI

https://www.youtube.com/watch?v=Q6xIefrQkyM