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jeudi 16 mars 2017

Bagatelles pour un pensum par Pierre Assouline

Louis-Ferdinand Céline : Bagatelles pour un pensum
Pierre Assouline dans Le Magazine littéraire avril 2017


Encore Céline ? Encore... À croire qu'on n'en finira jamais avec lui. 
Sauf que, cette fois, c'est autant de l'homme et de l'oeuvre qu'il s'agit que de l'immense cohorte de ses fidèles lecteurs, confondus pour les besoins de la cause en autant de céliniens, célinologues, célinomanes, célinolâtres (heureusement qu'il ne signait pas Destouches !).


La cause, c'est celle de Pierre-André Taguieff et d'Annick Duraffour, deux universitaires qui ont consacré énormément de temps, d'effort, d'énergie à effectuer des recherches sur un homme qu'ils vomissent et sur une oeuvre qui les indiffère ; une telle attitude, qui n'est pas si courante en histoire littéraire, relève d'une psychologie qui nous échappe. Leur projet s'inscrit en gros caractères sur la couverture de leur pavé, moins dans le titre, Céline, la race, le Juif que dans le sous-titre, Légende littéraire et vérité historique.

Tant de mépris pour la littérature

Ainsi, dans la France de 2017, il se trouve encore des chercheurs réputés pour prétendre détenir « la vérité historique » sur un sujet. C'est qu'ils ont vraiment pris au sérieux toutes ses élucubrations, ses délires, ses inventions. C'est qu'ils ont vraiment tout vérifié. Une telle naïveté ne donne déjà pas envie d'y aller voir, car leur démonstration est épaisse d'un bon millier de pages. On y va tout de même, et dès la page 42, dans les dernières lignes de la préface, on lit cette énormité doublée d'une ânerie : « On ne saurait considérer que l'écrivain, parce qu'on lui reconnaît du "génie", a toujours raison. Il n'a pas non plus tous les droits, à commencer par celui de mentir. » Comme si les lecteurs de Céline lui donnaient raison ! Comme si un romancier n'était pas fondamentalement gouverné par le mensonge ! En revanche, s'il y a une chose que des essayistes n'ont pas le droit de nous imposer, c'est un pavé aussi indigeste, confus, bavard et in fine illisible. On s'interroge sur ce que la littérature a bien pu leur faire pour qu'ils manifestent ainsi tant de mépris à son endroit.

Leur postulat est clairement affiché : ils ne se demandent pas, contrairement aux pékins que nous sommes, comment l'admirable auteur du Voyage au bout de la nuit a pu écrire ses appels au meurtre, mais plutôt comment l'ordurier pamphlétaire a pu écrire Voyage au bout de la nuit. Armés de cette idée à proprement parler renversante, ils ont épluché tout ce qui a été publié sur le sujet afin de prouver que Louis-Ferdinand Destouches était un être vénal, que les Allemands l'avaient payé, qu'il était au courant de l'existence des chambres à gaz et qu'il mouchardait à tour de bras (il est vrai qu'il a même dénoncé Racine et le pape), mais ils n'avancent guère de preuve.

Salaud, Céline ? Oui, il aurait même mérité le titre de président à vie du Racisme Club de France. Cynique, misanthrope, arriviste, inhumain, égoïste, opportuniste tout autant, et alors ? Lui au moins n'a pas attendu l'Occupation pour cracher son venin antisémite. Dès les années 1930 on savait à quoi s'en tenir avec lui, mais cela n'enlève rien au génie de l'auteur de Mort à crédit et à sa capacité à dynamiter la langue française dans la lignée d'un Rabelais.

Ils ont voulu « démythologiser » Céline. Peine perdue : son oeuvre n'en continuera pas moins à être des rares qui dominent le XXe siècle littéraire. On n'a rien à faire de cette brique d'archivistes tant le jugement par lequel elle entend condamner un écrivain n'est animé que par la morale, sinon la moraline. De là à faire autant de salauds des céliniens, il n'y a qu'un pas. Accusés de complaisance, ils passent pour des négationnistes, ou peu s'en faut. Un comble lorsqu'on sait que Taguieff et Duraffour n'ont rien exhumé d'autre que les documents déjà publiés par les célinologues, seule leur interprétation tranche. Disons qu'ils sont les premiers à les découvrir pour la deuxième fois. Bagatelles pour un pensum ! Nous revient alors ce soupir de Céline : « Dieu qu'ils étaient lourds !... »

CÉLINE, LA RACE, LE JUIF
, Annick Duraffour, Pierre-André Taguieff, éd. Fayard, 1182 p.

vendredi 28 octobre 2016

Céline, le pérégrin

Céline, le pérégrin par Lucien Combelle
Préface à 
Le style contre les idées : Rabelais, Zola, Sartre et les autres
PÉRÉGRIN, -INE, adj. et subst.
A.− DR. ROMAIN
1. Adj. Qui concerne l'étranger libre, lequel ne jouissait ni du droit de cité ni du droit latin. À côté du droit civil et du droit latin, il se constitua à Rome un droit pérégrin (...). En 241, on institua pour eux un préteur spécial, le préteur pérégrin(Lavedan1964).Toutes les cités pérégrines s'administraient elles-mêmes (Pell.1972).
2. Subst. masc. En 212 ou 213 ap. J.-C., les pérégrins de l'Empire romain obtinrent la citoyenneté romaine (Pell.1972).
B.− P. ext., littér., subst. masc. Voyageur, nomade, étranger. Ils me tombèrent tous sur le dos, raillant, disant qu'on connaissait mon goût, et me nommant vieux fou, Brugnon bouge-toujours, le pérégrin, l'errant, Brugnon frotteur de routes... (Rolland, C. Breugnon,1919, p. 100).
− En partic. Pèlerin. Mais j'avais peu de goût pour ce pèlerinage qui contraignait le pérégrin à loger chez l'habitant (Colette, Apprent., 1936, p. 111). Le clerc ne voulut s'y rendre qu'à pied, toujours en pérégrin (La Varende, Curé d'Ars,1957, p. 57).
Date de parution janvier 1999 Editions Complexe 
Collection Regard Littéraire (12cm x 18cm, 160 pages)
Depuis 1932, avec Céline si vous avez choisi de lui être fidèle compagnon, on voyage. Mais il faut être prudent, ne pas partir sans biscuit. De marin, si possible. En 1932, je n’avais pas vingt ans. Né dans un port, un des plus importants de France à l’époque, je rêvais d’impossibles voyages, surtout quand je déchiffrais Singapour à la poupe d’un cargo. Et je lisais. A l’âge où l’on peut aimer la verve d’un Léon Daudet. Et c’est comme ça que « le voyage » commence ! Bien sûr « la nuit » m’échappe si me séduit déjà le nihilisme. Et si je tente sur mon pont à moi qui s’appelait Corneille d’apprendre par coeur : « De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuve toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne, et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout, qu’on en parle plus. » Comme je regardais toujours vers l’aval, cette sirène du remorqueur m’appelait moi aussi… Bientôt Paul Valéry, le poète du Cimetière marin et du « vent qui se lève » qualifiait Céline de « criminel ». Agréable frisson pour un adolescent. Vétilles. Broutilles. Ce que contient ce livre. 
Mais l’important est dit par un M. Fourmont, organisateur d’une exposition consacrée à Céline à Houilles après la publication en 1969 de Rigodon. Je cite :« Nous n’avons pas abordé le problème de l’antisémitisme, ni de la prétendue "collaboration" car 
1° nous avons tous de vingt à vingt-cinq ans. Donc notre jugement ne pouvait être correct. 
2° notre seul but était : faire lire Céline avant tout. » 
Un encadré dans Le Monde, inséré dans le feuilleton de Pierre-Henri Simon, de l’Académie Française, chroniqueur littéraire rendant compte de Rigodon : « Vais-je conclure que Rigodon aurait pu rester dans le tiroir des papiers médiocres. Non. Céline représente un cas assez extraordinaire dans notre littérature pour avoir droit à une attention totale, il a un souffle qui, même fatigué, peut encore soulever sa prose à de belles hauteurs. » 
Le manuscrit de Rigodon est annoncé chez Gallimard les derniers jours de juin 1961, Céline meurt le 1er juillet. La tombe au cimetière de Meudon est basse et plate, avec un petit voilier gravé dans la pierre. Lui reste dressé tel un vaisseau de haut bord, voiles carguées, chargé d’explosifs sur la Mer des Sarcasmes. Et de partout, de tous les continents partent à l’abordage avec des grappins plus ou moins solides du grand navire que j’ai baptisé « L’Imprécator ». L’approche n’est pas facile.Vagues géantes ou clapotis selon les talents : Céline, un fou, un parano, un tout, un rien, le sabbat commence, prophète, barde, visionnaire, la nuit de Ferdinand, sa misère, ses mensonges, on ne sait pas lire Céline, la poétique de Céline, Lili sa femme, Bébert son chat, son ami La Vigue, sans oublier la divine Arletty, en vrac, comme ça, à l’infini. 
Déjà en 1952, Roger Nimier écrit : « il est très naturel de ne pas aimer Céline », en 69, Le Clézio déclare : « On ne peut pas ne pas lire Céline ». Au fait ! fasciste ou pas ? Et le voilà en chemise noire ou brune, de surcroît avec des « idées politiques » dès 1972 selon la thèse de Jacqueline Morand, doyenne de la faculté de Droit. Antisémite depuis toujours selon Philippe Alméras, professeur en Californie… A hue, à dia… Et on pose la question : où est Céline ? Qui est Céline ? Et qui n’a pas lu Céline ? Moi ! répond un romancier dont je préfère taire le nom. Poursuivant cette préface, je dis à Pierre Assouline : Pierre, Céline est une auberge espagnole, on y trouve ce qu’on y apporte… Plus que ça me répond-il, Céline, c’est l’Unesco…
Réponse justifiant le monument de Jean-Pierre Dauphin : La bibliographie des écrits de Louis-Ferdinand Céline, extraordinaire travail sur l’œuvre, ses traductions, le cursus du monstre, de 1932 jusqu’à nos jours. Et si on ajoute à ce livre que tout Célinien devrait posséder les trois volumes de la biographie de Céline de François Gibault, réunissant avec rigueur et dévotion tout ce qui explique, éclaire une vie aussi exceptionnelle que l’œuvre, eh bien ! qu’y ajouter ? Des livres thématiques, antithématiques, des synthèses, des mauvaises humeurs, des haines recuites, des critiques revanchardes, des cautions bizarres, un peu de snobisme, beaucoup de curiosité, comme si Céline restait un mystère créant un malaise… Bibliophiles fidèles d’un écrivain, ces gens connaissent les truffes. On truffe un livre comme on pique de clous de girofle l’oignon du pot-au-feu. Tous mes Céline sont truffés d’articles découpés au hasard des lectures se rapportant souvent au volume concerné. Ainsi ai-je pu pour cette préface que je voulais quelque peu intimiste, retrouver des textes surprenants, celui de Xavier Grall par exemple, publié dans Le Monde ; du Grall merveilleux évoquant un Céline amoureux de la mer : « la seule tendresse durable de Louis-Ferdinand ». Ça s’intitule « Céline blues », Saint-Malo en toile de fond, deux sous-titres que j’eusse aimé trouver : « Le voyage au bout de la mer » et « Meudon maudit », la Tamise du « Pont de Londres », sloops, barques, cargos, voiliers et tous les marins du monde… Et j’en rajoute, du «Guignol’s Band», les entrepôts, les himalayas de sucre en poudre, les trois mille six cents trains d’haricots, les mille bateaux d’oignons, du café pour toute la planète, des allumettes à frire les pôles, des mammouths truffés comme mes bouquins, je suis comme Grall, je m’exalte, les Docks que j’ai visités, « Pont de Londres » sous le bras, la mer, l’estuaire, mon pont Corneille sur la Seine, sister
de la Thames River, c’est vrai, ce bougre d’homme m’a toujours fait rêver même si, m’accompagnant au portillon de la route des Gardes à Meudon, et la Seine, là, c’était Billancourt, Céline me disait : « Ne bois pas d’alcool, petit lapin, des nouilles, de l’eau… » Mais la truffe de Grall m’a permis une belle escapade à laquelle n’échappe pas le plus benoît des agrégés. Encore une poignée de truffes sous la forme de lettres écrites de Copenhague à son ami d’enfance Georges Geoffroy. Son ami a quelque soucis matrimoniaux, Céline lui écrit : « Bien sûr gros baffreux c’est pour ça qu’Hélène est partie, à cause de ton ventre… il te coûte des millions ton ventre, et tant d’illusions ! et la vie bientôt si tu ne te mets pas enfin au régime net, et non à un régime cafouilleux pour clients de villes d’eaux qui ont les moyens… affreux tu dois maigrir de 10 kilos…» Une autre lettre au même en 47-48. « Ne bois pas une goutte de vin du tout ni d’alcool du tout. Ne fume pas du tout. Mange peu. Maigre. Tu as un bide ridicule – tu es frais de teint et solide – tu vivras cent ans et heureux si tu n’écoutes pas ces médecins optimistes, ils sont endormeurs et ils s’en foutent. Sois sévère pour toi. Couche-toi de très bonne heure. Maigre… mort au bide ! Pas de brioche – maigre – pas de vin, de l’eau… » Et pour finir avec ce divertissement hygiénique : « Profite au contraire de ce déchirement. Attache-toi à une toute jeunette, bien sportive, bien libérale, tu vois ce que je veux dire et jolie… il faut avoir de la jeunesse autour de soi. » Une autre : « Le rêve serait de n’avoir jamais plus de 60 ans à deux… » 
Pour finir et changer de tempo : « Regarde cette Europe imbécile, pourrie, bâtarde ! et paumée… » Pour échapper aux maléfices, charmes, facilités universitaires, je butine de fleur en fleur, cherchant avec mes historiettes, nouilles à l’eau et pas d’alcool, un enchaînement sur Semmelweiss, petit livre admirable qui a droit à un ex-voto dans l’église célinienne. Mais voilà, comment faire ? Le livre commence très simplement par cette phrase : « Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur. » Suit l’histoire dramatique du toubib hongrois. Avec Céline, se méfier des choses simples ; l’histoire commence en réalité par une présentation de l’auteur dont voici le dernier alinéa : «Supposez qu’aujourd’hui, de même, il survienne un autre innocent qui se mette à guérir le cancer. Il sait quel genre de musique on lui ferait tout de suite danser ! ça serait vraiment phénoménal ! Ah ! qu’il redouble de prudence ! Ah ! il vaut mieux qu’il soit prévenu. Qu’il se tienne vachement à carreau ! Ah ! il aurait bien plus d’afur à s’engager immédiatement dans une Légion étrangère ! Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien,comme le mal, se paie tôt au tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément ». Ne rien négliger, ni préface, présentation, exergue, une m’a toujours plu : «Dieu est en réparation». Cherchez-là, le reste en vaut la peine… Une phrase d’introduction à ce qui va suivre, elle est de Frédéric Vitoux, l’auteur du pertinent Céline, misère et parole : « Céline est un écrivain déraisonnable. » Pascal Pia ajoute : « L’art de se mettre dans son tort. » Nous sommes en 1973. Deux truffes, l’une du journal Le Monde (Paul Morelle), l’autre du journal Combat (Michel Bourgeois). Ce dernier présente trois ouvrages parus simultanément : d’un Canadien, André Smith : La nuit de Louis-Ferdinand Céline ; d’une Américaine, Erika Ostrovski : Céline, le voyeur-voyant ; d’un Français, Frédéric Vitoux : Misère et Parole, auxquels s’ajoutent deux autres dans Le Monde : Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline de Jacqueline Morand, docteur es-sciences politiques et Drieu la Rochelle, Céline, Brasillach et la tentation fasciste du finlandais Tarmo Kunnas. Titre du Monde : Céline et les universitaires ou la fin d’un purgatoire, qui annonce d’autres ouvrages. Dans les "papiers" de la même époque, on trouve ici et là, citations ou réflexions taillées dans le granit, celles de Céline : « Il faut mentir ou mourir. » – « Notre voyage à nous est imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. » Et l’inévitable « A quoi bon ? »… Celles des chroniqueurs : « Echecs, révolte sans avenir, absence d’illusion, folie et mort composent la toile de fond de l’univers célinien » (Smith). « Refus de toute transcendance, de tout espoir qui prolonge la misère matérielle et morale de l’homme sans Dieu, sa faiblesse et son néant dans le sentiment aigu et constant de son inutilité, de sa mort » (Vitoux-Morelle). Enfin, à Combat, ce bilan : « Voué aux insultes, à la malédiction, à la haine féroce, Céline, l’homme, a connu de profondes humiliations, de sanglantes antipathies, de virulentes attaques, des haines de premier ordre » (Michel Bourgeois). Avant, pendant, après ces signes de renaissance du maudit, cinq tomes « haut-de-gamme » chez l’éditeur Balland, trois Cahiers de L’Herne, deux volumes de la Pléiade, le démarrage des Cahiers chez Gallimard (aujourd’hui sept volumes). Sans oublier la précieuse biographie en trois volumes de Gibault et la monumentale bibliographie de Dauphin et Fouché. Comme disait Céline : « Et voilà tout ! » Pour l’instant… 
Oui, pour 1973 mais en 1987, quoi de nouveau ? Je retrouve mon auberge espagnole qu’Assouline, du moins en ce qui concerne Céline, appelle l’Unesco ! Premier semestre : trois volumes importants et non des opuscules. L’un pour refuser à Céline le dignus est intrare dans la cathédrale fasciste qui est sans doute gothique ; l’autre, qui le veut antisémite depuis le berceau ; enfin, le troisième qui avec "celtitude", situe le génie de Céline dans la tradition des chevaliers du Graal en le faisant chevaucher un peu à la manière de Don Quijote… Trois livres, trois auteurs de qualité universitaire et eux-mêmes hommes de qualité ! Alors ? Où allons-nous avec ces quelques milliers de pages nouvelles ? Mais finalement, qui est Céline ? D’où vient-il ? A quelle époque appartient-il ? Médecin. Ecrivain. Prophète. Visionnaire. Banalités dites, redites. Je ne sais pourquoi je retrouve à cet instant cette phrase de Cioran : « Seul un monstre peut se permettre le luxe de voir les choses telles qu’elle sont » (Histoire et Utopie). Céline, me dit un ami, libertaire lettré, c’est l’écriture d’hier, d’aujourd’hui, de demain, écriture parlée, langage de la vie ; à la fin de la guerre, mes copains de lycée lisaient tout Céline – j’ai eu moi même une faiblesse pour Semmelweiss – nous avions enfin le langage, le style littéraire que nous attendions… Savaient-ils le lire ? Sait-on le lire ? Quinze lecteurs – quinze pour ne pas dire dix mille – quinze lectures, quinze émotions différentes, quinze perceptions de la musique des mots et aussi du non-dit, alchimie comme une autre, langue vivante et forte, vieillie sans âge depuis des années ; celle de demain encore, qui sait ? Nombreux sont les jeunes lecteurs venus me demander par quel livre commencer la lecture de Céline. J’ai toujours conseillé le Voyage… si vous suivez, vous marcherez… N’avais-je pas écouté la chanson, ne provoquais-je pas à la première occasion la lecture à haute voix, histoire de me casser la voix d’émotion, les adieux à Molly : « Bonne, admirable Molly, je veux si elle peut encore me lire, d’un endroit que je ne connais pas, qu’elle sache bien que je n’ai pas changé pour elle, que je l’aime encore et toujours, à ma manière, qu’elle peut venir ici quand elle voudra partager mon pain et ma furtive destinée. Si elle n’est plus belle, eh bien tant pis ! Nous nous arrangerons ! J’ai gardé tant de beauté d’elle en moi, si vivace, si chaude que j’en ai bien pour tous les deux et pour au moins vingt ans encore, le temps d’en finir. Pour la quitter il m’a fallu certes bien de la folie et d’une sale et froide espèce. Tout de même, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres, tant de gentillesse et de rêve Molly m’a fait cadeau dans le cours de ces quelques mois d’Amérique. » Mon premier Voyage, 1932, il est là, 623 pages, Denoël et Steele ; annoncé en préparation, du même auteur : « Tout doucement. » Mon premier Mort à crédit, 1936, 697 pages, même éditeur. Total : 1 320 pages. Plus tard, beaucoup plus tard, pour la valise et le chevet, la Pléiade 1962, préface d’Henri Mondor ; un seul volume VoyageMort à crédit. Total : 1 090 pages… Merveilleux pour les pérégrins. 1981 : même collection, mêmes titres : 1 582 pages ! 500 pages de plus, les deux oeuvres préfacées, annotées – notices, notes, variantes,répertoire, vocabulaire, le tout signé d’Henri Godard, professeur d’Université qui doit, j’imagine, aimer et faire lire Céline. Ma déférence lui est acquise. Et j’ai lu Henri Godard, avec crainte d’abord, les rêves sont fragiles de même que les enthousiasmes d’adolescents, les complaisances ou les inappétences de l’adulte, ensuite avec un plaisir si vif que j’éprouvais le besoin de noter à mon tour : « La terre est abhorrée : elle est la matière même, lourde,collante, jamais plus atroce que quand elle est devenue boue, et pour cette raison montrée de préférence sous cette forme, des boues de Flandres au début du Voyage au bout de la nuit, à celles de la côte anglaise autour de Brighton dans Mort à crédit ou du Brandebourg dans Nord. Elle est, humus, faite de la décomposition et de la pourriture de ce qui est revenu à elle après en avoir été un moment détaché : végétaux, cadavres ; ce corps, le mien, s’y fondra un jour. La terre pour Céline est image de mort. A l’opposé, mers et fleuves, ciels, nuages et brouillards lui présentent toute la féerie du monde par visions brèves. Tout ce qui s’y rattache, ports, bateaux, du bateau-mouche à la péniche et au trois-mâts goélette, est occasion de lyrisme… » Voilà pourquoi, Monsieur le Professeur, je n’aime pas le cimetière de Meudon. Ni les autres. Enorme paradoxe que cette œuvre visionnaire, sombre comme notre époque, écrite à l’encre noire du nihilisme mais aussi transparente comme eau de source, scintillante souvent d’une certaine joie de vivre, écrivain sachant faire rire, sa tonicité est là, il bouffonne, rigole, ment, triche, avec lui c’est la santé et avec Ferdinand, couché sur un lit d’hôpital militaire, si on refuse les oranges de Clémence c’est, puisqu’on a faim, pour brouter le bouquet de violettes de l’infirmière. Un glossaire célinien ne donne pas la recette, seule, la lecture, le chant des mots, comme un cantique en latin pour un intégriste à Saint-Nicolas-de-je-ne-sais-quoi ! Allons bouffonner ensemble par 3472 mètres de fond, à proximité de Terre-Neuve, là où se situe le Palais de Neptune et de Vénus aux Abysses. Les soubrettes sont des sirènes, fort girondes mais Neptune fait pépé ; quand à Vénus, malgré les bains de lait de Baleine, ses seins divins n’ont aucune tenue alors que ceux de Pryntyl, la jolie sirène que Neptune a rapatriée de chez ces chiens terrestres, dardent sous la caresse d’un espadon. Et dans le Palais se prépare un banquet de 492 000 couverts pour fêter le retour de la Lolita des Abysses alors que là-haut hurlent sourdement les cornes de brume. L’histoire de pépé Neptune, mémé Vénus et la jolie Pryntyl, ce trio célinien, sans oublier le capitaine Krog commandant de l’Orctöström, ce nom que Céline invente en rêvant peut-être d’un fjord, a été publiée par son ami Pierre Monnier en 1950, alors que Ferdinand tremblait de rage et de froid sur les rivages danois. Mais il y aura toujours des pisse-froid qui jamais ne sauront que Céline fait rire ceux qui aiment le lire. « Je jure que j’avais ce poison en ma possession depuis 1944. Ni mes avocats, ni mes gardiens, ni ma famille ne sont coupables de me l’avoir procuré » (page 513 du Laval de Fred Kupferman, édité chez Balland, 1987). Cette ultime déclaration manuscrite de l’homme d’Etat concerne 1° son suicide manqué, 2° son effroyable exécution. Mais l’auteur de cette excellente biographie de Pierre Laval émet une hypothèse en ces termes : « Ce poison éventé, ou mal pris, vient-il de la pharmacie personnelle de Louis-Ferdinand Céline, qui en aurait fait cadeau à Laval lors de ses visites à Willflingen ? » Voilà la chronique célinienne évoquée, sans référence précise certes mais dans cette apocalyptique trilogie (D’un château l’autre, Nord, Rigodon – Pléiade, tome II), Laval est présent, réelles les rencontres avec Céline… Fred Kupferman répète : « Le suicide manqué de Laval conserve son secret. » Mais Céline, lui, est mis par un historien – sinon par l’Histoire – en situation shakespearienne. Une dimension qu’il me plaît de choisir pour terminer cette préface.
Lucien Combelle

Lucien Combelle, écrivain et journaliste, est né le 4 août 1913 à Rouen. Il y est mort le 20 janvier 1995. Ami de Paul Léautaud2, de Claude Roy, de Louis-Ferdinand Céline, secrétaire d'André Gide avant-guerre, il fut aussi membre de l'Action française. Il collabore en écrivant dans La Gerbe et en participant à la fondation de Révolution nationale comme rédacteur en chef et directeur. Il fut témoin du suicide de Pierre Drieu la Rochelle dont il était proche. Signataires du manifeste collaborationniste : Déclaration commune sur la situation politique du 5 juillet 1944, portant les signatures d'Abel Bonnard, Bichelonne, de Brinon, Déat et de 29 personnalités parisiennes, il est condamné le 28 décembre 1944 à quinze ans de travaux forcés, il fut amnistié en 1951.
Dans les années 1960-1980, sous divers pseudonymes (Lucien Dauvergne, Lucien François, Monsieur Larousse, Oncle Lulu), il travaille au journal Pilote et à Europe 1. Il est aussi chroniqueur au Progrès, à Combat, à Absolu et à Art up.

Pierre Assouline, Le Fleuve Combelle, 1997, Calmann-Lévy. 
(Intéressante biographie par son ami Assouline)
Chronique de L'Express à la sortie du livre : Qu'étaient-ils donc l'un pour l'autre? Des amis d'abord. Sans complaisance ni ambiguïté. «Remonte le fleuve», conseille Lucien Combelle à Pierre Assouline, lui suggérant que son existence n'avait été qu'une dérive, depuis les quais de Rouen jusqu'au tribunal qui le condamne, en 1945, à quinze ans de travaux forcés, à la dégradation nationale et à la confiscation de ses biens - cette peine ayant dû paraître ironique à celui qui n'a jamais rien possédé.
La puissance de ce petit livre ne vient toutefois pas de la dissection d'une aberration politique. Elle vient de cette passion de la littérature, le meilleur de Lucien Combelle, sa vocation intime, laquelle habite également son ami juif. Il réussit même à le réconcilier avec la part maudite du solitaire de Meudon, les essais et les pamphlets antisémites qu'on s'obstine à opposer à ce qui serait le «bon» Céline. «Céline est un bloc, écrit Assouline. Si on lui trouve du génie, on ne peut faire l'économie de l'abjection, des vomissures, de la haine.»

Après la guerre, Lucien Combelle présentera naturellement un profil nettement moins tranché. Ainsi, lors de l’émission Apostrophes (1978), il évoqua le « jeune fasciste sincère, de bonne foi et naïf » qu’il fut. C’est seulement chez le juge d’instruction, ajouta-t-il, qu’il découvrit ce qu’est la responsabilité des intellectuels. Philippe Alméras, qui l’avait rencontré, lui aussi, dans les années quatre-vingts, garde le souvenir de sa grande prudence : « Comme tous les ébouillantés de la Libération, il craignait l’eau froide ». Céline entretint avec lui une relation du même type (un peu paternelle) que celle qu’il noua avec Henri Poulain, le secrétaire de rédaction de Je suis partout. D’une vingtaine d’années leur aîné, il ne craignait pas de les morigéner dès que paraissait dans leur journal respectif un article qu’il désapprouvait. Ainsi, à propos de cet éditorial sur (ou plutôt contre) Maurras : « Combelle fait l’enfant. Il sait aussi bien que moi l’origine de l’horreur de Maurras pour l’Allemagne – le Racisme. » Ou à propos d’un compte rendu du livre, Pétition pour l’histoire, d’Anatole de Monzie : « Tu dédouanes Monzie à présent et son histoire ? La merde est à ton goût ! Rien de plus pourri que ce vieux pitre – membre de la Ligue des Droits de l’Homme – membre de la Lica – grand ami de Lecache et Jean Zay ! ». Les exemples sont nombreux… Contrairement à Poulain, exilé en Suisse, Combelle reverra Céline. C’est seulement à la parution D’Un château l’autre qu’il reprit contact. « Tout ceci ne nous rajeunit pas ! », lui répond Céline, une dizaine d’années après la tourmente qui les vit embastillés l’un à Copenhague, l’autre à Fresnes.
Marc Laudelout
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samedi 16 juillet 2016

Antoine Blondin, pèlerin de Meudon



Le Flâneur de la rive gauche L'enfance, la famille, les années de prisonnier, les engagements politiques, les goûts littéraires, l'œuvre... Les amis, Colette, Paul Morand, Marcel Aymé et Céline, Roger Nimier, Jean Anouilh, Jacques Laurent et Michel Déon... Sans oublier l'alcool, le sport, la religion... Du jeune polémiste d'après-guerre à la figure germanopratine des dernières années, de l'un des plus grands écrivains français de sa génération au chroniqueur sans égal du Tour de France, de la magie d'un style éblouissant à l'énigme d'un silence volontaire, Pierre Assouline est parti à la rencontre d'Antoine Blondin dans ces entretiens au titre évocateur. Nouvelle édition  2004 disponible à La table Ronde


Pierre Assouline : Croyez-vous, comme Gide, qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments?
Antoine Blondin : Vous avez lu son Journal quand il était en Afrique du Nord?… Gide, c'était un protestant. Il était homosexuel aussi. Mais est-ce un grand écrivain pour autant? Je crois que oui. Il écrivait bien, mieux et plus que moi.
P.A. : Etiez-vous un pèlerin de Meudon?
A.B : Tous les dimanches, j'allais voir Céline avec Marcel Aymé et Roger Nimier: c'était merveilleux et épouvantable. Pas le droit de boire, de fumer, de manger. On y allait quand même. Céline était superbe mais pas très marrant et plutôt mal habillé.
La première fois, il m'a dit: «Blondin, je t'admire…» Je suis devenu rouge de honte. «car tes livres sont si légers que quand ils me tombent des mains, ils ne me font pas mal aux pieds.»
Nimier lui a fait avoir de l'argent de Gallimard. Puis il s'est mis en tête de lui faire avoir le prix Nobel. Il a eu plus de mal avec les Suédois qu'avec Gaston.
P.A. : De quoi parliez-vous avec Céline?
A.B : De tout. De l'actualité. Il n'aimait pas écrire. Il aurait préféré être un grand médecin. Il écrivait trois mille pages pour en garder quatre cents et il les accrochait sur des ficelles avec des pinces à linge. Dans ce siècle, il y a Proust, Céline et Marcel Aymé.
[…]
P.A. : Vous l'avez revu Hemingway?
A.B : Non, mais pendant le Tour de France, en 1961, voilà qu'on apprend la nouvelle de sa mort. Alors je lui consacre ma chronique quotidienne de L'Equipe au lieu de l'étape du Tarn. Le lendemain, Nimier m'appelle: «Petit con! Hemingway c'est bien, mais Céline c'est mieux» Il venait de mourir lui aussi. Alors le lendemain, j'ai fait un papier sur Céline* à la place de je ne sais plus quelle étape.

PS: si nous avons laissé dans ce blog l'échange sur Gide, c'est que la question de Pierre Assouline  Croyez-vous, comme Gide, qu'on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments? évoque un débat toujours actuel dont Céline est le cœur.
PPS: Blondin ne trouve pas Céline “marrant” mais il cite pourtant un commentaire de son œuvre qui l'ai assez ! («Blondin, je t'admire… […] car tes livres sont si légers que quand ils me tombent des mains, ils ne me font pas mal aux pieds.»)


* Antoine BLONDIN, L'Équipe, 6 juillet 1961.
« Aux douaniers italiens, nous avons dû déclarer, aujourd'hui, qu'il nous manquait quelqu'un. La mort de Céline ne frappe pas ses lointains confrères, elle bouleverse ses lecteurs, son prochain.»

Un véritable abandon
Si le Tour de France n'était qu'une course cycliste, ce qui ne se vérifie que par intermittence depuis quelques jours, nous prendrions sur nous de parler de la transhumance qui ramène nos cordées de ramoneurs savoyards à quelques centimètres au-dessus du niveau de la baigneuse. Quand une sorte de courant électrique (d'où le nom de coureurs) sillonne les jetées-promenades, on éprouve en général un profond soulagement à voir surgir de l'eau des visages de sirènes prolongés par des queues de peloton, à renouer avec la muraille ruisselante d'un public dont le nombril attentif s'écarquille au passage de rescapés noirauds descendus d'une autre planète, à prendre sa part dans la tornade qui introduit la panique aux terrasses des salons de thé et relègue en bas de plage les éphèbes sculptés dans du pain d'épices. Si le Tour n'était que cette compétition ravageuse, en forme de violation de domicile, qui plie la coutume à sa loi, nous remettrions à plus tard, à la nuit tombante, le moment de méditer sur cette évidence, déplacée en ces lieux bruissants de colloques d'oiseaux et de refrains d'adolescents, que Louis-Ferdinand Céline ne nous dira plus rien des choses de la vie.
Mais le Tour est aussi un voyage. Quand l'état de siège s'y relâche, l'état d'âme reprend ses droits. Les tristes nouvelles du siècle nous parviennent. Nos chagrins passent les frontières. Aux douaniers italiens, nous avons dû déclarer, aujourd'hui, qu'il nous manquait quelqu'un. La mort de Céline ne frappe pas ses lointains confrères, elle bouleverse ses lecteurs, son prochain. Par un retour étrange, c'est nous qui avons l'impression de partir avant la fin et qu'on dépouille notre sensibilité. Nous sommes rendus à un mal, qui n'est pas celui du siècle, mais le mal de tous les siècles, et notre écho s'est tu, notre bréviaire s'est fermé. Il va falloir descendre en nous-mêmes pour entendre le chant que nous ne savons pas chanter.
Céline s'est éteint à Meudon, sur la route des Gardes, au milieu de cette côte, qui est à la fois le calvaire et le paradis des cyclistes. Mais je crois qu'ils s'ignoraient mutuellement. Il avait possédé jadis, quand il était le médecin des pauvres, une monstrueuse motocyclette à laquelle il tenait beaucoup. Ses ennemis y avaient mis le feu, comme on brûle une effigie, en l'occurrence celle du dénuement et du dévouement. Car il pratiquait le sport dangereux qui consiste à aimer les hommes sans le leur dire.
Bien plus : il n'était membre d'aucun club. Ce routier du bout de la nuit pratiquait en cavalier seul, drapé dans sa houppelande, appuyé sur son bâton, berger généreux et farouche, provocateur et humilié. Il est très honorable, pour tous les gens qui prennent une plume, de penser que l'un des deux ou trois plus grands écrivains du siècle vivait sans ressources et sans avidité, loin des récompenses, sinon livré aux outrages.
Nous avons appris sa mort dans les faubourgs de Turin, chantiers rocailleux qui eussent arrêté son regard bien qu'un peu trop lumineux. Une clôture plus fragile que les parois d'un cœur — on en percevait le moindre battement — nous séparait d'un hospice semblable à celui où il exerçait autrefois à Courbevoie. Un vol de cornettes d'une blancheur très douce passait et repassait dans la poussière du matin : les petites sœurs invisibles conduisaient au grillage leurs pensionnaires claudiquants, hommes et femmes aux yeux pailletés de naïveté que notre manège comblait de joie gloutonne et qui s’abandonnaient, loin des nuages, à la faveur tranquille de vieillir sans génie.
Nous attendions de la course qu'elle dissipât notre malaise. Les premières heures furent d'un défilé, scandé par l'apparition régulière des charmantes pagodes de cantonniers aux murs couleurs de Cassate. À l'image de ces monuments, qui prolifèrent dans le Piémont, où l'on voit des bersaglieri moustachus figés dans la position : " Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! ", les coureurs semblaient coulés dans le bronze d'une agressivité paisible ; les inscriptions, tracées sur l'asphalte, demeuraient lettre morte ; les " Forza ! " de la route ne rencontraient aucun écho et le peloton aucun clin d'œil. L'ennuyeux, disait déjà Céline, à propos de la guerre, c'est que ça se passe le plus souvent à la campagne. Il en va parfois de même du Tour de France.
Mais, tout à l'heure, nous nous endormirons face à la mer.
Antoine BLONDIN, L'Équipe, 6 juillet 1961.