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lundi 5 avril 2021

Céline à Médan pour l'hommage à Zola en octobre 1933 vu par la presse

« Quand je veux me crisper, je les achète ! » disait Céline des Nouvelles littéraires.
On comprend mieux son exaspération en lisant ce compte rendu de l'hommage à Zola de Médan par Yves Gandon, écrivain et joiurnaliste que nous retrouverons toujours aussi haineux dans L'Intransigeant


Pèlerinage à Médan « Bardamu chez Zola »

par Yves Gandon en Une des Nouvelles littéraires du 7 octobre 1932

L'hommage à Zola par Céline en Une des Nouvelles littéraires
du 7 octobre 1932 et une note en page 2
 

Bardamu a parlé. Et Bardamu est resté fidèle à son personnage. Quelque deux cents pèlerins se trouvaient réunis, ce premier jour d'octobre, sur la terrasse de Médan, chauffée par un tiède soleil d'arrière-saison. Mais combien étaient venus par dévotion pour l'auteur des Rougon-Macquart, quelle minorité de fidèles ? 
C'était l'auteur du Voyage qu'il fallait à ce parterre de femmes bien fleurantes et à leurs compagnons, sagement agglomérés sur les bancs et les chaises de jardin. Et Céline-Bardarnu-Destouches a déféré à leur désir. Il a parlé en authentique Bardamu, encadré toutefois d'orateurs moins explosifs, comme le prévenu est encadré de gendarmes. Et chacun est parti content. On espérait tout de suite Céline, et l'on a dû écouter d'abord l'honorable M. Batilliat, secrétaire de la Société des Amis de Zola. Puis s'est manifesté M. Jean Vignaud, président de l'Association de la Critique littéraire, légitimement applaudi pour un discours nourri et mesuré. 


Mais c'est au tour de Louis-Ferdinand Céline de gravir lentement les marches de l'escalier qui fait ici fonction de tribune aux harangues. 
Bardamu n'est pas orateur. Il le sait, sans doute, car si l'on ne peut dire qu'il paraisse tout à fait gêné, l'on ne saurait davantage prétendre qu'il affiche une rare aisance. Céline timide? Naturellement. N'a-t-il pas proclamé certain jour, dans ce mâle langage qui n'appartient qu'à lui: « Faire dans sa culotte, voyez-vous, c'est le commencement du génie »?
Bardamu a-t-il du génie? Quoi qu'il en soit, comme tous les timides insurgés contre leur nature, il adopte, pour commencer la lecture de ce qu'il appelle son « petit travail », un ton monocorde, où perce un brin de défi gavroche, lequel s'accorde mal avec son apparence très soignée. Mais si le complet veston marron vient de chez le bon faiseur et non du marché aux puces, comme certains l'escomptaient peut-être, le visage, avec un lieu de bonne volonté, évoquerait assez facilement l'outlaw. Un je ne sais quai de traqué ne rode-t-il pas dans ce regard bleu-clair, mi-rêveur, mi-triste? Une curieuse ride triangulaire marque le milieu du front. Le cheveu brun, qui commence à déserter les tempes, est rejeté en arrière, en coup de vent. Placez dessus le chapeau de feutre à larges bords du gaucho, et avec ce nez en éperon, cette bouche nerveuse et narquoise, vous obtiendrez un coureur de la Prairie très acceptable. Mais aux commissures de cette bouche, aux coins de ces yeux, gîte aussi une espèce de génie farceur, que le carabin de la salle de garde pourrait bien avoir transmis à l'écrivain. 

Qu'en dit l'outlaw ? Et d'abord, que dit-il? Il dit ce qu'on était venu l'entendre dire. Très exactement. Il distille donc l'imprécation — l'imprécation à froid — et prophétise le désastre. Il n'espère rien de ce monde avec qui il a pris contact à l'Exposition de 1900. L'Exposition Universelle ? « Une énorme brutalité, des menaces colossales, des catastrophes en suspens. Des pieds partout ! Le monde moderne commençait.» Il passe plusieurs fois sa langue sur ses lèvres et poursuit sa diatribe : « Depuis, on n'a pas fait mieux, depuis l'Assommoir non plus, on n'a pas lait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes.» L'on note qu'en parlant de soi, Bardamu, cet individualiste forcené, tout de même qu'un souverain, dit « nous ». « Nos mots cherchent à atteindre l'instinct, et parfois il y arrivent. » Il prend du champ, s'appuie sans façon contre le chambranle de la porte. «On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, c'est-à-dire la sienne. Mais, reprend-il vite, les rêves seront bien traqués un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due. » 
On rit, et Céline, fouetté par ce succès, entreprend une charge à fond contre la société où il nous faut bien vivre. Nous sommes, dit-il, « environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques » auxquels le moindre choc restitue l'état de crise. Les gouvernements ne se maintiennent que « par la violence d'un mensonge permanent. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore. Heureux ceux que gouvernait le cheval de Caracalla » ! (Sa langue a-t-elle fourché? C'est Caligula qu'il fallait dire.)
Cependant, il abandonne peu à peu cette intonation gavroche du début, où sonnait comme une provocation. Il ressemblerait plutôt maintenant au professeur un peu désabusé, qui débite sa mouture monotone. Et, pour compléter la ressemblance, le voilà qui lève un index ingénu, presque comique, et il l'agite doucement pour mieux ponctuer les termes de son effarante Apocalypse : « Sur les chemins où nous allons, la guerre Occupe tous les cabarets… Rien que des prétextes à jouer avec la mort. La victime redemande toujours du martyre, et toujours davantage. C'est la belote au sang qui nous attire et qui nous garde... »
Un train passe tout près, et le silence revenu, Bardamu nous jette en pâture cette définition inédite de la vie : « Neuf lignes de crime et une d'ennui. » Une dame fait la moue. Céline a tout à coup l'air de se demander ce qu'il est venu faire là. Prendrait-il conscience que son discours tourne au pensum? Il compare Zola à Pasteur — pourquoi pas? – déclare que, malgré tout le désir qu'il en pourrait avoir, il ne terminera pas sur une note optimiste. Il parle de désespoir. Il a fini, il replie son papier, les applaudissements éclatent et font long feu. Après lui, Me Hild pourra présenter son lorgnon d'or, sa barbiche, un honnête bedon, et le monumental dossier où il a courageusement reconstitué le rôle de Zola dans l'affaire Dreyfus. On l'écoutera avec résignation. Car l'auditoire s'atteste aussi satisfait que peu ému des orages que Bardamu vient de lui montrer s'accumulant sur sa tête. Tiendrait-il ce pseudo-outlaw pour un révolutionnaire de salon? Ou pense-t-il qu'il convient de vivre, de vivre d'abord, sous ce beau soleil qui dore la vallée, et qu'on ne vit pas dans ce désespoir sans remède, concédé à la seule littérature?
Au fait, Céline-Bardamu-Destouches en personne n'abonderait-il pas dans ce sens? Son sourire ambigu le dit assez: « Je suis bien de chez moi, assez bien, mon Dieu! de ma personne, et j'adore les danseuses. Le désespoir, c'est bon dans les livres ! » On était venu ici commémorer le 31e anniversaire de la mort de Zola. Mais Zola, dont le buste, assez lourdement dégrossi, est tourné vers la Seine qui coule en bas, Zola gardait sa foi aux hommes. Et s'il n'a pas eu à regarder Bardamu en face, c'était mieux, à tout prendre, pour le vieux maître.
N'avait-il-pas des idées très précises et fort nobles sur le rôle de l'écrivain? Il voulait écrire ces Quatre Evangiles dont il n'acheva que les trois premiers, la plume lui échappant symboliquement des mains au moment qu'il allait commencer Justice.
La Justice !…
Entendez-vous le ricanement de Bardamu ?
Yves Gandon


Et en page 2, une explication qui reprend le bruit qui courait que Céline n'était venu que pour faire plaisir à son ami Lucien Descaves…

Céline et Zola

A Médan, dimanche, les fanatiques de Zola ont trouvé que Louis-Ferdinand Céline avait parlé un peu brièvement du grand romancier. La vérité c'est que l'auteur du Voyage au bout de la nuit n'a pas pour celui de L'Assommoir une admiration entière.
Au lendemain du Prix Renaudot, il disait à quelques amis : On m'a tellement comparé à Zola ces temps-ci, que je me suis mis à le lire. Eh bien ! je trouve ça assez fade…

Le pèlerinage dans la presse...

Un filet sur l'hommage de Médan dans L'intransigeant du 3 octobre 1933

L'hommage à Zola de Céline : La presse en fait ses choux gras

La presse se tient en éveil dès avant son apparition publique à Médan. Ainsi dans le Paris-Midi du 1er octobre (1) on peut lire : « L'attrait, si l'on peut dire, du pèlerinage qui aura lieu dimanche après-midi, à Médan, pour le 31e anniversaire de la mort d'Emile Zola, sera sans doute dans le discours que prononcera Louis-Ferdinand Céline, l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qui eut “presque” le prix Goncourt, à la fin de l'an passé. » « Monsieur Céline a fait peu parler de lui, laissant à son livre le soin de répandre son nom à cent mille exemplaires », poursuit le journaliste de Paris-Midi. « Il a repris son poste au dispensaire où il soigne les malades, et c'est seulement ces jours derniers qu'il a fait paraître une pièce non jouée dont le titre - L'Eglise (2) - s'applique à la Société des Nations qu'il connaît dans les coins pour avoir participé modestement, mais activement, à ses travaux. » 
La Dépêche de l'Ouest rapporte aussi cette journée à Médan : « Dimanche, comme un soleil léger annonçait un bel après-midi, nous nous sommes rendus à Médan, où avait lieu la réunion annuelle des Amis de Zola. Les fidèles étaient nombreux, plus nombreux peut-être que d'habitude, car M. Céline, l'auteur célèbre du Voyage au bout de la nuit et de L'Eglise devait prendre part à la cérémonie. (...) De ce jardin d'où la vue s'étend sur les collines de l'Hautil, Triel, Meulan, le bassin de la Seine, à travers un océan de ramures à peine touché par octobre, et où se marquait seulement l'approche de l'automne à la décoration délicate des verdures, face à un horizon comme on n'en voit que dans l'Ile-de-France, à la fois lumineux et voilé, M. Céline a parlé en effet, sinon de Zola du moins de lui-même. » (3) 


C'est sans doute au journaliste de Charivari que l'on doit la description la plus savoureuse de cette journée où tout le gratin littéraire de l'époque communie chez les Leblond-Zola : « Rien de plus comique que la foule d'environ cinq cents personnes qui se pressait à Médan dimanche dernier pour fêter Zola. (...) Public étrange. De vieux esthètes, familiers des réunions de l'Union pour la vérité, d'anciens dreyfusards qui frémissent encore au seul énoncé des avatars du capitaine, petits bourgeois friands de scandale qui s'attendaient à voir Céline écumant et vitupérant et se promettaient de ne point manquer le spectacle, fonctionnaires enfin, sages fonctionnaires, qui sont de toutes les inaugurations (...) On banqueta d'abord dans un médiocre café du lieu et le banquet qui réunit un groupe hétéroclite de gens de lettres fut aussi bizarre que le public. “On a bien mangé mais on a mal bu", disait en sortant, Louis-Ferdinand Céline. » (4) 
Le Courrier des Yvelines, 17 août 2011. 

Notes 
(1) Max Descaves, “Dimanche à Médan, L.-F. Céline fera l'oraison funèbre d'une société agonisante à l'occasion de l'anniversaire de Zola”, Paris-Midi, 28 septembre 1933. 
(2) On a coutume de dire que L'Eglise est l'embryon du Voyage au bout de la nuit
(3) “Un pèlerinage à Médan”, La Dépêche de l'Ouest (Brest), 3 octobre 1933. 
(4) “Quand on fête Zola”, Le Charivari, 7 octobre 1933.




lundi 17 octobre 2016

Le Pont de Londres vu par François Nourissier


Trois années après la disparition de Louis-Ferdinand Céline (1961), voici Le Pont de Londres, "roman inédit". Jusqu'à nouvel ordre, l'histoire littéraire n'est pas très bien renseignée sur la chute de ce météore. On nous explique dans une note assez brève que Mme Marie Canavaggia, qui fut la secrétaire de Céline, a retrouvé en nettoyant des placards (les siens ? ceux de l'écrivain ?) un texte dactylographié. La veuve de Céline, Mme Lucette Destouches, y "reconnut le ton et les personnages de Guignol's band" (roman paru en 1944) et confia à M. Robert Poulet le sort de ces papiers. Celui-ci nous dit avoir découvert là, enchevêtrées, trois versions d'une même histoire, dont l'une, incomplète, paraissait la mieux achevée. C'est donc elle qu'il a décidé de publier, lui ajoutant la fin de la version terminée, se contentant de faire quelques corrections ("fautes de frappe, lapsus, ponctuation") et de donner son titre au livre.
[...]
Le Pont de Londres est moins un roman picaresque, une aventure où le délire verbal le dispute au délire tout court, qu'une étrange histoire d'amour et d'érotisme noyée dans un désordre de scènes de violence, de cocasserie, de grossièreté et de dérision. Le seul lien véritable entre les épisodes extravagants du livre, c'est le désir de Ferdinand, la folie ou la rêverie amoureuse de Ferdinand, sa poursuite dans les rues, les parcs, les corridors, les pubs, sous la pluie, des quatorze printemps acidulés, moqueurs et passablement vicieux de Virginia.
Je l'avoue : un malaise ne m'a guère quitté pendant que je lisais ce livre. Sans même parler du malaise moral (car elles manquent de fraîcheur, cette enfançonne et cette histoire d'amour...) la seule réflexion littéraire suffirait à m'embarrasser. Il me semble que tous les fidèles de Céline (j'entends : fidèle pour de bonnes raisons) seront déçus par Le Pont de Londres. Le lyrisme de l'écrivain, son invention, ses explosions, sa fureur, employés au simple déroulement d'une intrigue, donnent l'impression d'une énorme machine qui patine, s'emballe, ronfle en vain, sans que le livre, immobile, embourbé, avance d'un pouce. De ce torrent encore prodigieux, soudain, c'est une certaine pauvreté qui nous frappe. Nous remarquons les tics d'écriture, dénombrons les mots inlassablement répétés. La préciosité nous gêne. Ce n'est plus toujours éblouissant, et c'est gratuit. Au fond, l'histoire nous ennuie, et le style célinien, quand il n'est plus sous-tendu par la révolte ou l'émotion, tourne à l'autopastiche.
Il faut entendre ces réserves, il va sans dire "au niveau le plus élevé". C'est un de nos plus grands écrivains que nous déplorons de ne retrouver ici que par éclairs. Car les éclairs existent. Ils ne sont pas, selon moi, dans les grandes scènes, les morceaux de bravoure sur lesquels la publicité du dos du livre attire notre attention, mais dans tel et tel passage où le vrai Céline perce sous l'écrivain que ses propres tempêtent dévoyent et affolent. C'est ainsi, pour avoir envie de lire Le Pont de Londres, qu'on cherchera, par exemple aux pages 307, 308 et 309, un des plus beaux morceaux qui se puissent lire ici : le Céline fou, tendre, déchiré, presque rien — l'évocation d'un bistrot de marins et de voyoux, des bateaux dans le port — mais une poésie truculente et désespérée dont l'écho, seulement l'écho, qui passe parfois sur ce livre, nous fait quand même un devoir de le lire."
François Nourissier, Le Pont de Londres de LF Céline, in Les Nouvelles littéraires, 9 avril 1964.