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mardi 19 octobre 2021

Un texte de Dubuffet sur Céline dans La Quinzaine littéraire n°37 du 15 au 31 octobre 1967 : Dubuffet : Céline pilote

Dubuffet : Céline pilote
La Quinzaine littéraire n°37 du 15 au 31 octobre 1967

Un texte de Dubuffet sur Céline

1967 aura été une année Dubuffet. L’inventeur de l’Art Brut publie une œuvre littéraire qui, par son intelligence et la verdeur sophistiquée dans son style, le consacre comme un des grands écrivains de notre temps. Le contempteur des arts culturels fait une donation extraordinaire à un musée, véritable carte de son parcours de voyant, (il est vrai que le musée des Arts Décoratifs n’est pas comme les autres, mais ouvert sur la vie, (’aventure). Et comme chacun s’enchante de pouvoir maintenant, en permanence, venir se laisser prendre au piège des Sols et Terrains, aux sortilèges de Matériologie, et cheminer parmi les assemblages, le voyage s’achève sur le traumatisme de l’Hourloupe.
À nous d’apprendre à nous retrouver parmi ces réseaux éclatants et à en découvrir raisons et déraisons. Dubuffet est déjà au-delà. Le texte ci-après figurera dans Prospectus et écrits suivants II, à paraître aux éditions Gallimard.


« Si conséquente, si prévisible qu’elle soit dans le climat des milieux littéraires et journalistiques, la façon révoltante dont a été traité Céline par l’intelligentsia française est un des faits les plus désolants auxquels j’ai assisté. Je tiens Céline pour un génial inventeur, un poète (mais ce terme si galvaudé, de poète, le définit bien faiblement) d’ampleur considérable, pas seulement à mes yeux le plus important de notre temps mais des plusieurs qui forment les temps modernes, une des plus grandes charnières de l’histoire de l’écrire. Que ce ne soit pas apparu d’emblée aux intellectuels contemporains, pas tout au moins de manière suffisante pour imposer silence à leurs ressentiments et mauvaises chicanes, qu’ils aient fait bloc avec un si parfait ensemble pour dénigrer cette création monumentale et la transporter sur un misérable terrain de politique est un phénomène peu croyable. Il faut pour que cela ait pu se produire à pareille échelle que l’écrire soit aujourd’hui dans tous les esprits bien détourné de son statut originel, que soit bien oublié ce qu’on peut en attendre, ce qu’on doit en attendre. Il faut que la nature propre de l’art et de ses hautes danses soit bien occultée, qu’aient bien baissé les températures auxquelles se chauffe l’esprit, que le goût porté à la pensée analytique et discursive (ce leurre) ait bien pris le pas sur les incandescences de la création poétique, qu’on ne demande plus davantage à la littérature que des ratiocinations sur des sujets aussi primaires, aussi plats, aussi oiseux que le sont des débats de sociologie et de civisme.


C’est assurément stupéfiant de constater que nos poètes - et ceux-là aussi qui claironnent des positions prétendues libérées des lieux communs éthiques - font un si superbe chorus avec les chansonnettes les plus éculées et les plus bêtes de la sociologie et du patriotisme. Nous revoici au beau temps des guerres de religion.
Encore est-ce tout à fait à mauvais titre qu’on veut chicane à Céline au nom du bien public et du patriotisme. Pas d’homme au cœur plus chaud, pas de plus patriote, pas de plus fraternisant que lui : exemplaire. Mais il y a deux façons d’être patriote, la façon de la tête et la façon du cœur ; la façon abstraite, doctrinale, et la façon active et immédiate. Lui c’était la seconde.
Il est à remarquer que l’hostilité dont fut l’objet Céline se déclara bien avant qu’il ait manifesté ses vues sur aucun terrain politique; l’humeur de démystification qui apparaissait dans ses premiers livres en fut probablement la cause. L’intelligentsia sentit là qu’on se mettait à détruquer - comme on démine. Tout le statut de l’intelligentsia repose sur un système de vaste imposture à postes et relais si complexes et étendus qu’un ou l’autre de ces postes qui par accident saute ne met pas l’ensemble en péril ; mais quand apparaît le déterminé déboulonneur, celui qui s’attaque à la centrale, le grand saboteur, les tocsins sonnent et les sociétaires de tous grades s’élancent au rempart avec l’huile bouillante. L’intelligentsia à, de consentement unanime, fonction sociale de critiquer sans dommage le bien-fondé des institutions, d’assumer (pour empêcher qu’un le prenne pour de bon) le rôle de défendre le public contre la malversation ; elle est le baron du bonimenteur. Lui est dans la pièce dévolue la semblance de l’insurgé, mais bien entendu insurgé bidon. S’en vienne par là-dessus un qui n’est pas de mèche, le vrai insurgé, c’est la panique de tout le théâtre.

La seule rencontre artistique de Céline et Dubuffet…
sur la couverture d'un poche!

Les mystifications, Céline ne les aimait pas, il ne voulait rien en connaître. Il refusait de s’en aider. Il voulait démontrer qu’elles ne sont pas utiles à la production d’art - la vraie du moins. Il visait à ériger une œuvre qui soit agissante sans qu’elles interviennent, qui soit bien plus agissante de ce qu’elles n’y interviennent pas. Et c’est cette entreprise qui soulevait la colère. Les écrivains, les artistes, tiennent capitalement au maintien de la mystification. Et pas eux seuls. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, contrairement à ce que croient les démystificateurs, à tort persuadés qu’on leur saura gré de la peine qu’ils se donnent, le public est attaché aux mystifications ; il est consentant et complice ; il s’indigne sitôt qu’on fait mine de les éventer. Le public est craintif ; son sentiment - pas mal absurde - est que les mystifications sont une fausse monnaie tout de même préférable à pas de monnaie du tout. A la poésie dans son intrinsèque il ne croit pas fort ; il la tient pour fugace (voire illusoire) murmure qui ne peut en tout cas se manifester où est absente sa liturgie. Et quand la poésie apparaît soudain non plus comme un murmure mais comme un tonnerre, non plus sur une scène apprêtée mais dans la foule et dans la rue, non plus vêtue des oripeaux et masques. mais à visage nu, hurleuse et furieuse, il n’y reconnaît pas, on peut bien le comprendre, l’image qu’on lui avait inculqué d’elle.
On saisit bien j’espère ce que j’ai en vue en mentionnant la mystification que chevauche la littérature. La littérature est en retard de cent ans sur la peinture. Elle s’alimente depuis plusieurs siècles non pas aux données immédiates de la vie mais aux œuvres antérieures comme abeilles nourries au miel et non aux fleurs ; elle est incœrciblement aimantée et polarisée par les œuvres antérieures. Le prestige de celles-ci est si fort qu’aucun écrivain, quand même il s’y efforce, ne parvient à s’en dépêtrer et retrouver l’état d’innocence que nécessite la création. La peinture a depuis longtemps fait sa révolution ; la littérature - Céline seul mis à part - n’a pas fait la sienne. En dépit de variantes qui restent épidermiques (elles sont seulement de changer un peu la farce du pâté, elles sont de thématique et non de technique, délocalisation et non d’étiage) la littérature est figée, prise en gelée. Par quiconque n’est très averti spécialiste une page contemporaine pourrait très facilement être attribuée à Voltaire ou Descartes. Faites seulement l’effort de comparer les différences qui séparent une peinture actuelle d’une de Raphaël et une page de Sartre d’une de Diderot et vous saisirez ce qu’il en est. La forme de la peinture a totalement changé ; celle de l’écrire, à bien peu de chose près, est demeurée la même. Or c’est dans l’art la forme qui détermine toute l’action de l’œuvre. A même forme même contenu. C’est de changer la forme qui provoque changement de contenu. La littérature s’imagine qu’importe sa pensée, non son corps; c’est l’optique chrétienne du corps et de l’esprit. Elle croit renouveler la pensée sans toucher au corps, qui lui semble dans l’affaire vase inefficient, emballage. Erreur ! elle ne renouvelle rien du tout. C’est quand elle s’avisera de s’inventer de nouveaux corps (comme a fait la peinture) qu’elle verra ce que sont des positions d’esprit vraiment nouvelles et que son feu se rallumera. On ne répétera jamais assez que l’art est une affaire de forme et non pas de contenu. L’effort de l’écrivain pour nourrir son ouvrage de rares informations et fines analyses est tout à fait impropre. La pensée analytique est une chose et l’art en est une autre, une tout autre. Il a des moyens plus riches, plus expéditifs. Il vous expédie en un tournemain, en une demi-ligne (voyez Céline) ce que la pensée analytique, avec ses pieds lourds, ne parvient pas à énoncer dans tout un volume. La peinture elle aussi a longtemps cru que son affaire était de donner à ses christs et ses vierges des expressions, ingénieusement renouvelées. C’est quand elle s’est avisée d’y substituer des pommes, des verres à absinthe et des paquets de tabac qu’elle a fait sa révolution. Celle-ci fut de porter l’invention non plus sur le choix de l’objet figuré mais sur les moyens et les matériaux mis en, œuvre, les modes de transcription, la syntaxe. Quelles ailes lui ont alors poussé ! Quels vols n’a-t-elle depuis lors cessé de faire !
Il est possible que la peinture ait tiré profit du développement de la photographie ; il lui retirait une fonction propre à entraîner de constantes confusions et dont elle a probablement longtemps souffert. Il serait bien souhaitable que les fonctions de l’écrire, lesquelles sont pareillement de plusieurs sortes très différentes, soient de même tirées au clair. De la même façon que la peinture et le dessin sont ici moyen de création d’art et là d’information, de documentation (comme dans les relevés industriels, géographiques ou autres, ou comme dans les portraits de personnes chères ou reproductions de sites aimables), l’écrire lui aussi sert indifférement au poète et à l’avocat, au journaliste, au notaire. Il y a là deux fonctions qu’on ne sépare pas assez. La similitude, la quasi-identité de la forme empruntée par des écrits visant à la création d’art et de celle que revêt le rapport du gendarme, le discours du ministre, le mode d’emploi d’une machine, a de quoi grandement surprendre. Je crois qu’on n’en ressent pas assez l’incongruité. Pas étonnant après cela que les positions de pensée de l’avocat, du journaliste et du politicien s’insinuent dans le sillage de la forme employée et viennent prendre la place de la création d’art au point de faire même oublier ce que put être celle-ci, ce qu’elle doit redevenir.
C’est que l’écrire créatif ne commence qu’où les mots sont utilisés non plus à raison de leur stricte signification (ils forment à ce titre un pauvre registre de schémas propres à énoncer seulement des pensées bien simplistes) mais avec art comme les jongleurs font des chapeaux, des œufs, des mouchoirs - dans une tout autre optique que de les coiffer, les gober ou s’en moucher le nez. C’est à employer les mots de cette manière qu’on peut faire de leur clavier un instrument transmetteur de pensée crue et chaude. Là est l’inauguration de Céline et elle va dans le même sens que celle de la peinture actuelle qui utilise pareillement les signes, les tracés, les coloris, non plus à seule raison des figurations auxquelles ils sont attribués (et en forme telle qu’il y ait lieu de les « prendre à la lettre ») mais au contraire en s’appliquant à briser leur lien trop immédiat aux représentations directes d’objets. Par ce moyen le peintre provoque un décalage, une coupure entre les signes de transcription et les objets à transcrire ; une marge est introduite entre les premiers et les seconds et c’est cette marge, ouvrant passage à tout un flot de rebondissements et d’échos, qui devient toute la machine génératrice. Il peut paraître paradoxal que des caractères réputés privatifs comme l’impropriété, l’inadéquation, puissent, habilement mis à profit, accroître considérablement la vertu des transcriptions. Mais c’est que le peintre (ou l’écrivain quand c’est Céline) qui donne au départ pour règle à son jeu une telle ouverte articulation entre les faits décrits et la description qu’il en restitue oblige par là l’usager de l’ouvrage à substituer continuellement et le conduit bientôt à lire non plus aux lignes mais entre les lignes. L’ouvrage se trouve par là doté d’une dimension nouvelle comparable à un relief, à une résonance, au timbre d’une voix. Le timbre d’une voix est produit pareillement par la simultanéité de deux vibrations qui ne coïncident pas exactement.
Dans l’emploi magistral que fait Céline des vocables, ceux-ci fonctionnent non pas pour apporter le sens propre qu’ils comportent mais comme des bornes ingénieuses entre lesquelles il excelle à faire apparaître, sans l’énoncer (en négatif, en creux) ce qu’il vise à véhiculer. C’est en quoi le mode d’écrire qu’il a si merveilleusement mis au point (pas seulement inventé mais porté du premier coup à une perfection qu’il semble difficile d’égaler) ressemble au plus savoureux parler. Dans le parler pareillement - je vise bien sûr le parler de vraie communication, le parler bien direct et spontané - ce n’est pas le choix des paroles prononcées qui transporte et restitue la pensée mais bien le ton, l’intonation, la mimique, de telle sorte que l’essentiel - le fruit - se trouve manifesté sans être formulé, avec une instantanéité, une totalité, une force qu’aucune formulation explicite - fût-elle étendue à des heures de discours - ne pourrait atteindre.
L’implicite est peut-être le recours qui caractérise l’art. Personne n’a jamais, je crois, employé l’implicite au point que l’a fait Céline.
Jean Dubuffet

dimanche 21 février 2021

Céline enluminé par Éric Mazet dans Magazine Littéraire 505 de février 2011

Céline enluminé par Éric Mazet

Magazine Littéraire n° 505 février 2011 repris dans Lire Les Collections n°9 en 2021

Amateur de peinture, ami de peintres, l’écrivain souhaite voir, dès ses débuts, ses textes illustrés. De nombreux artistes s’y essaieront avant et après sa mort, dans des cadres très divers.

En 1942, aux côtés de son ami, le peintre Gen Paul, qui illustra Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit: « J’avoue que Gen Paul avec ses cartons me fait grand plaisir.[…] Je m’y retrouve tout immonde et sans dégoût. »

Auprès de ses amis peintres, Céline a toujours proclamé qu’il n’y connaissait rien en peinture. Pourtant, la pianiste Lucienne Delforge se souvenait de ses commentaires pertinents lors d’une exposition d’œuvres flamandes. Modestie devant une autre expression que la sienne ? Certainement pas ignorance. Louis Destouches eut pour témoin à son premier mariage, à Londres, Edouard Benedictus (1878-1930), professeur aux Arts décoratifs. La deuxième femme de l’écrivain, Édith Follet (1899-1990), illustra des œuvres classiques. Elle enrichit aussi, vers 1924, L’Histoire du petit Mouck, conte que Céline avait imaginé pour sa fille, Colette (1). En 1932, auprès de journalistes, Céline cite, parmi ses maîtres en délire, Bosch, Bruegel, Goya et Le Greco. En 1937, dans Bagatelles pour un massacre, il dit son admiration pour trois peintres, Vlaminck, Gen Paul et Henri Mahé. Dès la publication de Voyage au bout de la nuit, Céline demande à Robert Denoël de préparer une édition de luxe avec des illustrations. 

Illustration d’Éliane Bonabel pour La Naissance d’une fée (1936),
l’un des ballets écrits par Céline

Mais le premier illustrateur de Voyage fut, à la demande de Céline, une jeune fille de 12 ans. Fille adoptive d’un vieil ami de Clichy, Éliane Bonabel (1920-2000), que la lecture du roman n’avait pas choquée, réalisait pour son médecin une vingtaine de planches, nalves et réalistes, qui annonçaient un certain talent (2). Par crainte d’un scandale, Denoël refusa ce travail. Éliane Bonabel illustrera plus tard de treize dessins à la plume Ballets sans musique, sans personne, sans rien (3). Mais ses illustrations de Scandale aux abysses et de La Naissance d’une fée, réalisées du vivant de Céline, attendent encore un éditeur.
Céline se tourne alors pour son édition de luxe vers un ami. Henri Mahé (1907-1975), à 20 ans, avait déjà illustré un roman d’André Doderet, grand ami de Giraudoux. Breton maniant l’argot de la Mouff’, lancé comme peintre dans le grand monde, il brossait en 1930 des fresques dans une maison close. 

Molly et Bardamu, dans le Voyage, vus par Henri Mahé en 1933

Alors que le peintre réalise des peintures au cinéma Rex, Céline le pousse à illustrer son roman: «Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre.» Mahé travailla sur une douzaine de planches. Trop sinistres, elles n’eurent pas l’heur de plaire à Denoël qui aurait préféré un artiste célèbre comme Dunoyer de Segonzac. Le travail n’aura pas de suite. En 1949, Céline recommandera encore Mahé auprès d’un mécène, Paul Marteau, comme un « admirable ami et admirable peintre », « français, breton et parisien ». Henri Mahé tirera une lithographie - «New York, ville debout» pour L’Herne en 1963, mais ses illustrations de Voyage sont restées inédites. 

Trésor unique

Deux autres artistes, en 1933, sont fascinés par l’ouvrage, mais leur travail n’a porté que sur un seul exemplaire. Victorin Truchet, de la mouvance «populiste», orne quarante pages au crayon gras sur un alfa de Voyage, pour une amie d’enfance de Louis Destouches (4). Connu pour avoir illustré Les Fleurs du mal, Carlo Farneti (1892-1961) dessine cent-cinq figures en marge dans un exemplaire destiné à René Arnold, patron du docteur Destouches aux laboratoires Cantin. On peut imaginer les collectionneurs jaloux de leur trésor unique. 

« Si tu pouvais faire dans le sinistre, il y a l’édition de luxe du Voyage qui reste à prendre. » Céline au peintre Henri Mahé

C’est dans une publication populaire, chez Ferenczi, en 1934, que paraît une édition illustrée du Voyage, tirée à 40 000 exemplaires. Issu des Arts décoratifs de Paris, Clément Serveau (1886-1972) a choisi la taille douce pour accompagner le texte avec douze bois gravés. S’attachant plus à la symbolique du texte qu’à son génie comique, ses images sont assez statiques, mais d’un bel effet sombre et profond. On ne connaît pas la réaction de Céline, qui rêvait d’une édition de luxe. En 1934, Céline rencontre une des grandes figures de Montmartre. Enfant de la Butte, mutilé de 1914, argotier à la Bruant, Gen Paul s’inspirait du flamenco pour faire vibrer sa peinture. Le projet de faire illustrer Voyage par Gen Paul est annoncé en 1935, mais Denoël ne trouve pas assez de souscripteurs. En 1937, Céline rédige un texte à la louange de son ami pour dire que sa peinture était «fluide et mouvante» - comme une danseuse -, et « non massive ou criarde » comme la peinture moderne. Dans le travail nerveux et rapide de Gen Paul, l’écrivain retrouvait son propre génie lyrique et moqueur, qui caractérisait à ses yeux l’art « celte et français ». En 1942, sur le papier gris des éditions de l’Occupation (mais il y eut des exemplaires sur grand papier), paraissent chez Denoël Voyage au bout de la nuit avec quinze dessins et Mort à crédit avec seize dessins, réalisés à la plume et rehaussés à l’encre de chine. Dans une préface restée longtemps inédite, Céline écrivait: « J’avoue que Gen Paul avec ses cartons me fait grand plaisir. [ ... ] Je m’y retrouve tout immonde et sans dégoût. » Dans les courbes et le staccato du peintre, le lecteur ressent la dynamique de la musique célinienne. 

Projet pour illustrer Voyage au bout de la nuit par Roger Wild

Du vivant de l’auteur, ses deux œuvres maîtresses ne connaîtront pas d’autres illustrations. Une fantaisie, Scandale aux abysses, rédigée en 1943, est proposée à quatre artistes. D’abord Henri Mahé, qui présente une couverture à Denoël, sans succès, puis Éliane Bonabel, qui fournit un travail important, encore inédit. 
Pressenti par Denoël, Roger Wild (1894-1987), « montparno» connu pour ses portraits de célébrités, réalise dix-sept eaux-fortes, mises à la composition en 1944, mais qui restèrent sur le marbre à la libération. On ne connaît que quelques planches de ce travail, décevant pour Céline, qui jugeait les arabesques d’un style trop précieux. Scandale aux abysses ne sera publié qu’en 1950, illustré par son éditeur, Pierre Monnier (1911-2006), sous le nom de Pierre-Marie Renet, aux éditions Frédéric Chambriand. Dessinateur humoristique, Monnier réalise quarante et un dessins à la plume, avec quelques planches en couleurs. Céline apprécia leur fraîcheur naïve et fit envoyer l’ouvrage à tous ses amis. Mais Scandale mit trente ans avant d’être épuisé.

Dubuffet éconduit

De retour en France, repris par Gallimard, Céline espéra voir ses œuvres illustrées de nouveau. Dubuffet (1901-1985) le vénérait, possédait tous ses livres et lui servait de chauffeur. Mais Céline, lui, ne voyait en Dubuffet que « le grand libérateur des opprimés de l’école maternelle ». 


Une toile de Dubuffet, intitulée Mur avec passant, servira pourtant en 1972 de couverture à l’édition en Folio de Voyage


En 1952, Bernard Buffet, tenté d’illustrer Voyage, rend visite au maudit, mais le projet n’a pas de suite. En 1954, Céline avance le nom d’Utrillo à Gallimard pour illustrer Voyage et voit Gus Bofa tout indiqué pour Normance, mais l’éditeur ne juge pas l’opération rentable. Le succès du livre de poche l’emporte dans les projets éditoriaux. Du vivant de l’écrivain, entre 1956 et 1961, Lucien Fontanarosa compose, sans les signer, les couvertures de Voyage, de Mort à crédit et de D’un château l’autre pour l’édition en poche.

Céline mort, et son œuvre redécouverte, des éditions d’art se risquent à le publier dans des collections illustrées, et font appel à de jeunes artistes. Claude Bogratchew (1936), qui avait travaillé sur Poe, est engagé par les éditions Balland pour illustrer cinq volumes publiés entre 1966 et 1969, rassemblant les œuvres complètes de Céline à l’exception des pamphlets. L’artiste composa soixante-dix-neuf illustrations à raison de seize planches par volume, dont la facture expressionniste privilégiait l’aspect sinistre ou délirant de l’œuvre. Entre 1978 et 1980, les éditions des Heures claires reprennent seulement Voyage au bout de la nuit et choisissent Marc Dautry (1930-2008), graveur vivant à Montauban, pour exécuter soixante-trois illustrations, soit vingt et une lithographies en couleurs pour chacun des trois tomes, tirées sur sa propre presse. La facture est réaliste et classique, d’une technique assurée, mais laisse peu de place à l’imagination du lecteur.



La Médecine chez Ford, illustration de Claude Bogratchew 
pour Voyage au bout de la nuit

Raymond Moretti (1931-2005), qui a réalisé les couvertures du Magazine Littéraire après 1977, est engagé par les éditions du Club de l’Honnête Homme pour illustrer en hors-texte et en couleurs les neuf tomes des œuvres complètes publiées entre 1981 et 1983. Chaque tome comporte huit lithographies aux couleurs riches et aux motifs énergiques, pour une publication plus populaire que bibliophilique. Dans une tout autre économie, la librairie Nicaise confia en 1987 au sculpteur Thomas Gosebruch (1951) l’exécution de douze gravures sur cuivre pour illustrer une Version initiale du premier chapitre de Voyage au bout de la nuit - illustrations de qualité qui étaient réservées, par un tirage restreint, aux bibliophiles et aux chercheurs.

Cela fit l’effet d’une bombe en 1988 chez les jeunes céliniens, quand les éditions Futuropolis, associées à Gallimard, annoncèrent que Jacques Tardi (1946), ancien dessinateur au journal Pilote, passionné par la guerre de 1914-1918, allait illustrer Voyage au bout de la nuit (1988), Casse-pipe (1989) et Mort à crédit (1991). Céline allait pénétrer dans les bibliothèques des lycées. La réussite commerciale fut totale. Tardi s’était livré à un travail colossal de documentation et de mise en pages in et hors-texte. Sa maîtrise du noir et blanc, son dessin expressif, son jeu subtil des contrastes et des dégradés, entraînèrent les louanges de toute la critique. D’aucuns lui reprochèrent sa lecture pessimiste et réaliste aux dépens de la drôlerie et du lyrisme, mais Tardi est devenu l’illustrateur «officiel» des rééditions de Céline en livre de poche, et il semble que la réussite de ses illustrations ait depuis découragé de nouveaux éditeurs ou artistes. La relève est à prendre.                                        Éric Mazet

(1) Histoire du petit Mouck, L.-F. Céline, éd. du Rocher, 1997.
(2) Illustrations pour Voyage au bout de la nuit, Eliane Bonabel, éd. de La Pince à linge, 1998.
(3) Ballets sans musique, sans personne, sans rien, L.-F. Céline, éd. Gallimard, 1959.
(4) Une seule illustration a pu être reproduite dans L’Année Céline 1991.

dimanche 11 novembre 2018

Portrait du Dandy, défenseur de la veuve et du Célinien - François Gibault dans Vanity Fair de septembre 2018

Heureusement, il donne des nouvelles de Lucette !




L'exécuteur testamentaire dLouis-Ferdinand Céline est aussi un dandy sentimental, "people" féru d'art et de spectacles, "sulfureuse nouvelle idole des jeunes du barreau"…


Il esaussi l'exécuteur testamentaire dLouis-Ferdinand Céline, dont il a tenté dfaire republier les pamphlets antisémites en 2017. Il les juge indispensables à la compréhension de l'œuvrenoirceur comprise. L'éditeur, Antoine Gallimard, a trouvé un temps l'idée «intéressante», à condition d’accompagner les textes d'un sérieux appareil critique, mais le tollé médiatique l'a dissuadé. Gibault, luiy croit encore. «Nous les publierons quand nous serons prêts». […]
«Je vous ai montré mon buste ?» me dit-il en se levant. Il m'amène devant un bronze représentant Céline, yeux clos et visage penché sur la droite. «Il a été
moulé sur son lit de mort».


En 1962, le jeune avocat fait trois rencontres qui vont changer son existence: Bob Westhoff, le mari de Françoise Sagan, l'artiste Jean Dubuffet et Lucette Almanzor, la veuve de Céline. Il a rencontré l'ancienne danseuse un an à peine après la mort de l'écrivain. Elle habite un pavillon plein de chiens et de perroquets sur les hauteurs de Meudon, là où son mari a fini sa vie après l'exil en Allemagne et la prison au Danemark. Elle a hérité de dettes colossales et d'une existence pleine de lézardes comme celles qui fissurent les murs de sa bâtisse. Le succès du Voyage au bout de la nuit (Denoël, prix Goncourt en 1932 (sic)) n'est plus qu'un lointain souvenir et les livres de Louis-Ferdinand menacent de tomber dans l"oubli. Gibault, lui-même né en 1932, ne les a pas lus. Il a vingt ans de moins que Lucette et, hormis le goût de la danse et les bains glacés, il ne partage pas grand chose avec elle. Ils vont pourtant devenir inséparables, animés par le même projet un peu fou: ressusciter l'œuvre de Céline. Il faut d'abord publier les ouvrages posthumes. A la fin des années 1960, Lucette confie à Gibault un manuscrit couvert de pattes de mouche : Rigodon. récit de leur étrange périple à Sigmaringen à la fin de la guerre. Chaque dimanche à Meudon, les deux amis tentent de déchiffrer le texte, une assiette de saumon et de foie gras sur les genoux. Souvent Bob Westhoff les accompagne.



Dans un recoin du salon trône une sculpture de l'avant-bras de Céline. « Il avait des mains très fines, presque des mains de femmes », remarque-t-il, caressant l'objet de bronze du bout des doigts. Après la publication de Rigodon, il s'est mis en tête d'écrire la première grande biographie de l'écrivain. Quinze ans de travail dans les archives de Lucette chaque week-end. Le résultat tient en trois tomes publiés entre 1977 et 1981. Gibault devient à la fois le meilleur expert de Céline, mais aussi le gardien du temple maudit. Ceux qui veulent faire le pèlerinage de Meudon doivent obtenir sa bénédiction. «Gibault est conquis» se félicite le très controversé Marc-Édollard Nabe dans son journal intime, Au Régal des vermines (Barraull, 1985), après avoir réussi l'examen de passage. «Il n'empêchera plus Lucette de me recevoir, il ne me trouvera plus "dangereux".»
Gibault a toujours un nouvel ami à présenter à la veuve : Charles Aznavour, Florian Zeller ou Carla Bruni. Dès la première rencontre, les deux femmes se jettent dans les bras l'une de l'autre , «comme des vieilles amies» et «jacassent comme des pies », note l'avocat. 
Quand vient le moment où on l'interroge sur Céline, Lucette parle de son Louis comme s'il s'apprêtait à sortir de la cuisine. Qu'il s'agisse d'un colloque ou d'un projet de film, elle ne prend jamais une décision sans consulter François. Au fond, elle trouve qu'ils se ressemblent un peu. Cette élocution saccadée et chuintante, ce côté bourgeois iconoclaste, dur et sentimental. « La vision du monde de Gibault est très célinienne» confirme l'écrivain Arthur Dreyfus « Pour les deux, les hommes sont peu ou prou des cafards grouillants. »  […] Son petit-neveu Guillaume « sait à quel point François aurait pu, comme Céline, se consumer dans les passions tristes, finir en clochard misanthrope étouffé par le fiel. »




Il continue à rendre visite à Lucette une fois par semaine. «Elle ne se déplace plus sans assistance, mais sa tête fonctionne parfaitement » soupire-t-il.
Il préside aussi la fondation Dubuffet et travaille aussi sur un prochain livre, une biographie croisée de Céline et Dubuffet. « Tous deux avaient beaucoup en commun: c'étaient des teigneux, des bourgeois libertaires et amoureux de l'ordre » remarque-t-il.