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mardi 2 juin 2026

Introduction à Lettres des années noires de Céline par Philippe Alméras, Berg International, 1994

Introduction à Lettres des années noires de Céline 

par Philippe Alméras (Berg International, 1994)


Céline était un épistolier inlassable. Jeune, c’est par la lettre qu’il s’est entraîné à l expression. Il écrit aux parents, il écrit aux amies, notamment ses impressions d’Afrique à Simone Saintu par lesquelles s’ébauche une technique de conversion du quotidien sinon un style. Avant que le Voyage paraisse, les lettres à Joseph Garcin enregistrent le nouveau ton, le nouveau style. 



A partir de 1937, de
Bagatelles où il s’exprime à découvert, la lettre devient un moyen d’action. Courte, impérieuse, souvent didactique, c’est le message d’un partisan, d’un maître à penser et elle s’intègre au combat en cours. Ensuite, après l’émigration et le refuge au Danemark, elle devient une défense ou un exutoire. 

Mises bout à bout, toutes ces missives racontent une histoire et elles constituent un guide pour la connaissance de l’homme, préférable à tous les témoignages des proches et des moins proches. Si chaque lettre se modèle sur le destinataire et son rôle dans l’aventure du moment, aucune ne manipule l’événement comme le feront les justifications et les fictions. Il y a des lettres pour séduire, d’autres pour expliquer, d’autres pour se cacher, mais saisies par la myopie du présent aucune ne dissimule autant que les post scripta, les « écrits après » dont Céline a fait la description goguenarde dans sa lettre à La Gerbe de 1941. Quand on veut faire la biographie de Céline, c’est à la correspondance qu’on se fie.


Et c’est de la correspondance que viendront désormais les découvertes qui restent à faire dans la connaissance de Céline. On va publier les lettres envoyées de la prison de Copenhague, sous le couvert de l’avocat Mikkelsen, ou la correspondance de travail adressée à « Mademoiselle Marie », (Marie Canavaggia qui remplace Jeanne Carayon dans la mise au point, « l’édition », au sens anglais, des manuscrits). On a aussi les lettres adressées en Argentine à Robert Le Vigan. Céline arrive à convaincre ce démuni de sa misère profonde, la hantise de la nouille et du carbi à laquelle il serait voué dans la bicoque « louée » . C’est lorsque, inversant la plaisanterie, il adressera à Le Vigan « riche estancero » les copains nécessiteux à prendre en charge qu’interviendra la rupture entre eux.

Ensuite, sans doute, réapparaitront les lettres à George Montandon, l’ethnologue suisse, expert en Russie soviétique et en racisme avec lequel Céline entretient des relations étroites. Ayant échappé à la visite domiciliaire de l’été quarante-quatre, absentes du dossier détenu par le CIDJ, il faut supposer qu’elles ont été emportées en Allemagne par Montandon et conservées par ses filles, réputées « communistes ».

Les correspondances que l’on donne ici s’échelonnent de 1938 à 1947, soit les années cruciales de l’engagement célinien, les années noires. Elles apportent des informations exclusives sur des éléments biographiques que l’on comparera utilement à la transposition à venir (passage d’un château à l’autre, du château Sherz à celui de Sigmaringen) ce qui fournira dutiles indications sur le processus de création. Elles renseignent aussi sur la situation et l’état d’esprit des émigrés de l’après-débarquement dans leurs pérégrinations allemandes ou danoises: Baden Baden, Neu Ruppin, Sigmaringen, Copenhague, les hauts et les bas dun homme qui joue ou écrit sa vie sur plusieurs registres. D’autant que les entretiens avec Paul Bonny, un autre Suisse avec lequel les Destouches renouent au Brenners Park Hotel de Baden, jettent une lumière curieuse sur la vie quotidienne du couple à Sigmaringen. La neutralité du ton cache le point de vue particulier à celui qui travaillait pour la «Botschaft» et rapporte intacts des antipodes les impressions gardées de la principauté dopérette dans laquelle les Allemands avaient concentré méthodiquement leurs Français, hôtes volontaires ou involontaires, tous pris dans la nasse de l’organisation allemande.


Pour la période danoise, celle qui précède l’internement à la « Vestre Faengsel », les renseignements apportés par ces correspondances sont presque uniques. Ayant eu accès au Danemark avec un passeport allemand et grâce à un visa d’entrée accordé par le Dr Best (l’équivalent d’Abetz au Danemark mais qui gouverne directement le Royaume), Céline est coupé de presque tous ses correspondants français. Il a réussi la transition de la libération danoise. Il s’agit de gagner du temps jusqu’à l’apaisement des esprits et de se faire oublier. Il vit dans l’appartement de Karen Marie Jensen, sur le stock d or quil a transporté avant la guerre et qu’il lui a confié. Il écrit aux amis suisses, à Karen en Espagne, à Marie Canavaggia à Paris, à dautres, peut-être. Sa présence au Danemark devient un secret de polichinelle. Un écho de Samedi Soir repris par Politiken le « loge » à Copenhague et le chargé d’affaires français se voit forcé dintervenir. Il déclenche le processus de la demande d’extradition, au titre de l’article 75 réprimant la trahison. C’est un cas unique, comme d’ailleurs la présence de ce Français et il n’aboutira pas, faute de précédent ou de monnaie d’échange. C’est la prison, douce ou dure, l’infirmerie plus que la cellule, mais une horreur de l’enfermement telle qu ’elle va retarder jusqu’en 1951 la solution du retour. Parti le premier, il rentrera le dernier.

Entre temps, il a, par une activité épistolière tous azimuts, transformé le cas Céline en une farce aux multiples protagonistes dont il ressort comme une marionnette brisée. Rapportées de Suisse, les lettres à Henri Poulain secrétaire de rédaction de Je suis partout jusqu’à la démission de Brasillach, nous rappellent quavait préexisté un homme qui avait joué sa vie et sa notoriété sur quelques diagnostics en forme de prophéties : on allait à la guerre et elle serait perdue. Tout était la faute des Juifs, pris comme symboles de tous les maux du temps: mauvais goût, vulgarité, matérialisme. Cette note-là dans le grand déballage des Bagatelles n’avait pas échappé à l’équipe de Je suis partout. Brasillach fait parvenir des offres de collaboration, Céline les repousse. Il n’a sans doute pas oublié les dédains et les dégoûts du critique littéraire envers lui. Quand il veut intervenir dans la vie publique, il le fait par des lettres ouvertes adressées à des correspondants nommément désignés (pour Je suis partout ce seront Lesca ou Poulain). Il y en aura trente et une et onze interviews. Elles sont destinées à divers organes de diverses obédiences sauf celle de Déat, personnellement exécré comme Brasillach. Parmi les lettres à Je suis partout, deux ont été refusées. A l’unanimité de la rédaction et pour cause de délire raciste, disait Lucien Rebatet, dans LHerne. Il les datait de 1943 et on modifiait ainsi les motivations et le contexte. On les donne ici dans leur intégralité et dans leur chronologie exacte. 



Quand Céline propose de couper la France en deux et de former un Sud «suralgérique» et un Nord il serait peut-être possible de reconstruire quelque chose autour de Paris, il ne s’agit pas de rétablir la ligne de démarcation « pour empécher les Narbonnoïdes dégénérés de remonter vers le Nord ». La lettre est du 15 juin 1942. Lordonnance allemande sur le port de l ’étoile jaune vient d’être prise. Céline est en vacances, il a préparé à Paris cette lettre apparemment primesautière. Il s agit de dépasser une mesure qui choque même les « partisans de l’ordre nouveau », en la replaçant dans son contexte : cinquante mille étoiles jaunes ne sont rien dans un pays dont le Sud est profondément « sémitisé ». Il s est renseigné sur les conversions exigées par saint Louis. Le racisme est biologique ou il n’est pas et les gènes du Sud sont tous affectés. La preuve, c est que le régime détesté de la zone « libre » fait saisir à Toulouse les Beaux draps de Céline.

Par cette lettre comme dans d’autres, on saisit sur le vif le double processus de la lettre ouverte ; sous un habillage rigolo, grotesque (quand on les a lues on n’oublie plus les variations sur les narbonnoïdes et les hyspaniotes) un objectif sérieux : dépasser par l excès la mesure inhumaine et faire un pas de plus vers l’ objectif poursuivi, la régénération des pedigrees autour des derniers nordiques français, un Louis Destouches, un Pierre Drieu La Rochelle, ces grands gars blonds aux yeux bleus.

Philippe Alméras

mercredi 25 février 2026

Dans Grief, 2025 N°12-1 Revue sur les mondes du droits (EHESS et Dalloz) du 24 avril 2025, Philippe Jestaz qui reconnaît ne pas avoir lu Céline (et sans doute pas Brasillach) étudie à coups d’approximations l’antisémitisme différent des deux auteurs. Un bel exemple, avec quelques réflexions pertinentes, de l’obligation où sont les universitaires de publier à tout prix, même celui de l’insignifiance, pour exister, sans oublier la prévention rituelle en introduction. 

Antisémitisme 

Sur Céline et Brasillach Antisémites emblématiques par Philippe Jestaz 

Louis-Ferdinand Céline, médecin puis écrivain, a publié plusieurs romans, mais aussi, hélas, trois pamphlets orduriers, juste bons pour la fosse d’aisances : le premier d’entre eux s’intitule Bagatelles pour un massacre, tout un programme ! Je dois avouer que je n’apprécie pas ses romans1. J’ai peiné à terminer le Voyage... J’ai calé sur Mort à crédit et je me suis arrêté là. Du moins cette inappétence m’évite-t-elle le grand écart auquel se livrent les admirateurs de Céline, dont tous condamnent son antisémitisme, surtout sous sa forme paranoïaque. 

Beaucoup plus nocif, en fin de compte, allait se révéler ce que Robert Badinter appellerait l’« antisémitisme ordinaire 2 », inlassablement propagé par Maurras et l’Action française depuis l’acquittement du capitaine Dreyfus, et qui avait fini, dans l’entre-deux-guerres, par gangrener les élites françaises, en particulier le barreau de Paris, objet principal de son étude. Avec une amère ironie, l’auteur observait que, dans la France ravagée, perturbée et à l’économie affaiblie de juin 1940, Pétain n’avait vu d’autre priorité que de discriminer les Juifs : le tout avec l’aide de Xavier Vallat, avocat et, de plus, membre du conseil de l’ordre parisien, alors que les avocats se vantaient hautement d’être «les défenseurs de nos libertés » ! 

Bien entendu, et Badinter tenait à le relever, tous les avocats de Paris n’étaient pas antisémites, mais il n’en demeure pas moins que le conseil de l’ordre n’émit aucune protestation à l’encontre de la législation antijuive et que, bien pire, il l’appliqua, les protestations restant individuelles... et sans réponse. Attitude d’autant plus significative que «le barreau n’a pas manqué de courage face aux Allemands ni d’indépendance face au régime de Vichy » (p. 105). Et beaucoup d’avocats non-juifs – hormis ceux qui aidèrent courageusement leurs amis persécutés – se réjouirent sous cape que la concurrence fût ainsi réduite et récupérèrent sans états d’âme la clientèle de leurs confrères interdits de barreau. 

En guise de contrepoint, on peut se reporter à ce qu’écrivait, au jour le jour, un célèbre avocat de cette époque. Dans son Journal 3, Maurice Garçon se révèle modérément antisémite et fort ambigu : il voit dans les Juifs une race, une race étrangère peu assimilable, quoique «pleine de qualités et dont les individus sont souvent mieux que les nôtres » (p. 279) et il s’indigne des persécutions qui leur sont infligées (par exemple, p. 262 ou p. 378-379), sans toutefois aller jusqu’à des protestations écrites, ni reprocher son silence au conseil de l’ordre. Et il observe aussi que la plupart des opinions antisémites « se résument pour une grande partie à la jalousie des médiocres qui ne pardonnent pas aux israélites de réussir mieux qu’eux » (p. 278). Au demeurant, il se proclame républicain dans l’âme, a en horreur la collaboration et son journal fourmille de philippiques – c’est le cas de le dire – dirigées contre Pétain. 

Aujourd’hui, la Shoah a progressivement eu raison, semble-t-il, de tous ces fantasmes ou, du moins, règne-t-il désormais, sauf chez les révisionnistes et autres marginaux, un accord général pour juger comme une infamie les lois antijuives de Vichy. 

On a souvent dit que Céline, s’il n’avait trouvé refuge hors de France dans les années qui suivirent la Libération, eût été fusillé à l’instar de Robert Brasillach. C’est possible, mais pas certain, car les deux cas diffèrent. D’abord, l’écrivain Céline, de l’avis général (y compris celui des experts en psychiatrie), souffrait de névroses, dues à sa guerre de 14-18 dont il ne se remit jamais, et le docteur Destouches, médecin des pauvres, les soignait pro bono ; deux éléments qui inciteraient à quelque indulgence. Ensuite, on peut éliminer de son dossier les trois pamphlets – illisibles – qui ne comblaient d’aise que la fraction la plus extrême de la droite française, déjà tout acquise au nazisme : ils n’enfonçaient qu’une porte grande ouverte. Restent alors à sa charge ses faits et gestes durant la période de l’Occupation, époque où Céline adressait aux journaux collaborationnistes des lettres antisémites, souvent publiées, et où même il accordait des interviews pour se déclarer favorable au nazisme. Quantitativement, ce n’est pas comparable à l’attitude de Brasillach, qui éructait sa haine des Juifs dans chaque numéro d’un hebdomadaire influent tirant à 250 000 exemplaires. Bien entendu, la culpabilité ne se pèse pas à la quantité des fautes commises, mais la multiplicité de ses diatribes augmentait tout de même le risque que ses lecteurs prissent le parti de dénoncer leur voisin juif. 

De bons esprits – en particulier Robert Aron dans son Histoire de l’épuration 4 – ont cru à une culpabilité purement intellectuelle de Brasillach, au simple dévoiement de ses opinions et à son absence de sang sur les mains : c’était oublier que ses éditoriaux dans le journal Je suis partout, d’une violence inouïe, étaient forcément ressentis comme des appels implicites à la délation, voire au meurtre, et que Brasillach ne pouvait pas ne pas en avoir conscience ! Pour exemple, citons son célèbre « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits», qui traitait les enfants juifs comme des animaux voués à l’abattoir. Dès lors, ces prétendues opinions ne constituaient pas des propos en l’air, mais bien des agissements, d’autant plus coupables que les bourreaux se tenaient à l’affût. On ne peut pas savoir le chiffre exact des dégâts qu’ils ont causés, mais il est difficile de croire que le cas ne se soit jamais produit. D’ailleurs, Je suis partout, que dirigeait Brasillach, donnait parfois des noms et des adresses de Juifs. 

Toutefois, en droit, il eût fallu établir le lien de causalité, c’est-à-dire que tel propos publié avait provoqué telle dénonciation de tel Juif assassiné dans tel camp, preuve évidemment impossible à rapporter. Dès lors, Brasillach ne fut pas accusé d’homicide (volontaire ou non), mais d’intelligence avec l’ennemi, dont la définition est plus compréhensive, car la notion d’intelligence prête, en général comme en l’espèce, à plu- sieurs interprétations. Mais l’ombre du meurtre dut planer sur les débats. La déportation des Juifs que Brasillach réclamait à grands cris, ses imprécations contre ceux qui, comme le cardinal Saliège, la réprouvaient publiquement, ses voyages en Allemagne où il en vit l’aboutissement et le soin qu’il prit de taire celui-ci à ses lecteurs eut pour conséquence que la cour d’assises le traita, de fait, comme un agent des nazis, ce qu’il n’était probablement pas et qui, en tout cas, ne fut pas démontré. Mais, pour le moins, il sympathisait avec leurs crimes, il était leur complice et – en bon français – un très sale type. Sans même les quelques circonstances atténuantes que l’on pourrait trouver à Céline. 

Sa condamnation à la peine capitale suscita un courant de réprobation ou d’indulgence, en particulier chez ceux qui prirent à témoin la littérature, mais, là encore, les deux cas diffèrent. Le fait que Céline ait échappé aux rigueurs de l’épuration nous a valu ces trois ouvrages, salués comme des chefs-d’œuvre, que sont D’un château l’autre, Rigodon et Nord. Or, il paraît improbable que l’exécution de Brasillach nous ait privés d’un ouvrage important. Je tiens que son réel talent, qui de l’avis général aggravait sa responsabilité, n’excédait cependant pas celui d’un écrivain mineur 5 : ayant eu l’occasion fortuite, partant la curiosité, de lire Le voleur d’étincelles et Comme le temps passe, je n’y ai vu que des bluettes promises à un juste oubli. N’est pas Céline qui veut, ou Dostoïevski ou Wagner, pour prendre l’exemple d’antisémites notoires. Et avec le recul du temps, plus personne ne considère Brasillach comme un génie littéraire, si tant est que l’on parle encore de lui. Sur le moment, toutefois, on le voyait comme un auteur reconnu. Normalien, fort brillant, un peu touche-à-tout, romancier, poète à ses heures, auteur et traducteur d’une Anthologie de la poésie grecque, journaliste – frappé de cécité politique –, à la vérité il excellait surtout dans la critique littéraire et dans la critique de cinéma, genre dont il fut un des pionniers en France, mais... que diable allait-il faire ou quel diable l’habitait ? François Mauriac, bien que – ou parce que – ayant participé à la Résistance6, sollicita bon nombre d’intellectuels ou d’artistes renommés pour demander sa grâce au général de Gaulle. Parmi lesquels Henry Bordeaux, qui lui rétorqua: «Vous essayez d’éteindre un feu que vous avez vous-même attisé ». Délicieuse- ment féroce à son habitude, Mauriac devait dire à l’issue de cet entretien que «c’était quand même dur d’être qualifié de pompier par Henry Bordeaux ». 

Il n’en demeure pas moins que la mise en détention de Brasillach se fit dans des conditions peu glorieuses: on arrêta sa mère et son beau- frère, Maurice Bardèche, pour le forcer à rentrer en France et se livrer. Observons au passage que l’on ne recourut à aucun procédé de ce genre pour Céline, ce qui tend à prouver qu’en fait de collaboration, il n’occupait pas le devant de la scène. Mais pour Brasillach il y eut pire encore : son procès fut bâclé, il ne dura que six heures, aucun témoin ne fut cité et la décision intervint après seulement vingt minutes de délibération. Ses amis et partisans eurent beau jeu d’arguer qu’une procédure en bonne et due forme eût conduit à une décision moins sévère : pas impossible, toutefois peu probable, car dans un dossier aussi chargé, un complément d’instruction pouvait conduire à des découvertes encore plus accablantes. Toujours est-il que le général de Gaulle aurait pu gracier Brasillach, mais qu’il s’y refusa. Il avait sans doute ses raisons 7

Notes 

1 Charles Dantzig observe à juste titre que Céline écrit à coups de klaxon furibards, ce qui en effet peut déplaire, voir «Céline», Dictionnaire égoïste de la littérature française, Paris, Grasset, 2005.
2 R. Badinter, Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Paris, Fayard, 1997.                                                                                                                                                 3 M. Garçon, Journal 1939-1945, Paris, Perrin, 2017.
4 R. Aron, Histoire de l’épuration, t. 1, De l’indulgence aux massacres, novembre 1942-septembre 1944, Paris, Fayard, 1967.
5 Tout comme celui de Chardonne : sauf erreur, il avait rédigé en 1942 d’une Ode à Adolf Hitler et ne se tira d’affaire que sur les interventions pressantes de son fils, grand résistant. Ce dernier mourut des suites de sa déportation, mais Chardonne se dispensa d’assister aux funérailles, voir Pierre Assouline, « Droite littéraire », dans Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, Paris, Plon, 2015, p. 251 et s., spécialement p. 254.
6 Dans ses écrits publiés clandestinement dans Les Lettres françaises et aux éditions de Minuit, et signés Forez.
7 Celles rapportées par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, t. 2, « La France reprend sa place dans le monde », Paris, Gallimard, 2002, p. 782 : « Un intellectuel n’a pas plus de titres à l’indulgence ; il en a moins, parce qu’il est plus informé, plus capable d’esprit critique, donc plus coupable. Les paroles d’un intellectuel sont des flèches, ses formules sont des balles ! » 


jeudi 20 décembre 2018

La Céline Comédie dans Images mêlées de Claude Jamet


 La Céline Comédie dans Images mêlées de Claude Jamet

(Éditions de l'Élan 1947)

La Céline Comédie a été reprise dans Céliniana n°21,
Bruxelles, Van Bagaden, 1991
« Tous les autres, ils ont tous l'air d'être en papier. Papier de luxe, bien entendu. Ils sont exquis, infiniment subtils et précieux ; mais ce sont tous des écrivains de plume - vous comprenez ? - tandis que Céline, seul est à poil ! Leur affaire est dans leur stylo ; entre leur cervelle, grise, leur stylo, noir, et la page, blanche.
     Tandis que Céline, à la rigueur, pourrait se passer de tous ces accessoires. Il a ses tripes, son sang, son cœur, une bouche - et nous, nous avons des oreilles. Les autres sont des esprits, qui écrivent. Lui, c'est une bouche qui parle. Une bouche d'égout, si vous voulez. Une bouche de nuit, et de flamme, béante, comme un cratère en perpétuelle éruption. Le plus haut parleur, le pick-up forcené ! La plus grande gueule du siècle vingt. » Claude Jamet *









*Claude Jamet (23 juillet 1910-3 mars 1993) est un intellectuel français, professeur de lettres classiques, journaliste, auteur de romans, de textes de critique littéraire et d'ouvrages politiques.
Élève d'Alain au lycée Henri-IV en hypokhâgne, il entre à l'École normale supérieure en 1928, où il connut Simone Weil, Thierry Maulnier, Georges Pompidou et Robert Brasillach, il fut agrégé de lettres (1932).

Ce secrétaire fédéral SFIO et représentant de la section du Cher du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, fut, pendant l'Occupation, favorable à la collaboration par pacifisme. 
Il sera ainsi l'un des créateurs de Germinal, publia également des articles dans La France socialiste, Notre Combat et Révolution nationale. Il rejoignit la Ligue de pensée française de René Château.

jeudi 1 décembre 2016

Céline vu par Robert Brasillach

En relisant le numéro 10 (1964) des Cahiers des Amis de Robert Brasillach, je suis tombé sur ce texte…

En page 151 de son admirable étude célinienne parue dans La Bibliothèque idéale (Céline de Marc Hanrez), l'auteur remarque avec pertinence : «… à proprement parler, Céline est rebelle à tout ordre (qui ne fût pas le sien propre et spontané), donc à tout classement. Robert Brasillach, j'estime, a été le premier à comprendre la nature de son génie. Il n'a pas cherché à le caser quelque part, mais s'est borné à souligner la parenté qui existe entre son œuvre et la littérature européenne du XVIIIe siècle.»
Nous savions que Léon Daudet, au style volontiers truculent et à la saveur presque célinienne, avait découvert et lancé l'auteur de Mort à crédit, mais il est bon de rappeler que Robert Brasillach, qui avait la prescience des valeurs littéraires et humaines, et qui par ailleurs semblait fort éloigné de l'abondance verbale du docteur Destouches ait pu reconnaître, jeune encore, la grandeur et le talent extraordinaire de Céline.
Marc Hanrez cite un texte magnifique où Robert Brasillach explique en quoi consiste l'originalité de Céline :
« C'est par le vocabulaire que le Voyage a surpris. L'argot s'y déverse avec une abondance qui choqua. Aujourd'hui que Céline est allé beaucoup plus loin dans cette voie, le langage de son premier roman nous paraît presque classique. C'est que la syntaxe aussi y est plus proche du français littéraire, elle y est plus variée, alors que dans les œuvres qui ont suivi, avec des phrases courtes, séparées par de sempiternels points de suspension, elle est d'une monotonie et d'une simplicité qui confondent parfois. Ajoutons que tout est clair dans le Voyage : peu de mots inventés, ou déformés qui abondent ailleurs et dont l'invention, souvent splendide, est aussi quelquefois inutile et abusive. Point d'épisodes saugrenus, d'un surréalisme à la canaille, point de petits ballets macabres et de fantaisie débridée comme dans Bagatelles, point de ces pages pleines de points d'exclamation et de danses du scalp un peu hystériques, qui, selon l'humeur, éblouissent ou déconcertent, comme il arrive dès Mort à Crédit, roman souvent extraordinaire et souvent épuisant, qui ne me paraît pas valoir le Voyage
L'argot est ici utilisé, avec ses raccourcis, ses mots, son naturel, mais dans un cadre plus châtié. Et, disons-le tout net : la réussite est beaucoup plus saisissante. Qu'on fasse l'expérience, et qu'on relise le Voyage : on aura l'impression un peu surprenante d'aborder un texte classique, où rien ne vous surprend dès l'abord, où tout est à la fois, dur et ténébreux. C'est la façon de vieillir qu'ont les grandes œuvres.»

Robert Brasillach Les Quatre jeudis 1944 (pp 225-226) cité par Marc Hanrez dans son Céline.

Robert Brasillach (de face) et, à gauche, Maurice Bardèche, dans les tranchées de la cité Universitaire à Madrid en 1938.