mercredi 25 février 2026

Dans Grief, 2025 N°12-1 Revue sur les mondes du droits (EHESS et Dalloz) du 24 avril 2025, Philippe Jestaz qui reconnaît ne pas avoir lu Céline (et sans doute pas Brasillach) étudie à coups d’approximations l’antisémitisme différent des deux auteurs. Un bel exemple, avec quelques réflexions pertinentes, de l’obligation où sont les universitaires de publier à tout prix, même celui de l’insignifiance, pour exister, sans oublier la prévention rituelle en introduction. 

Antisémitisme 

Sur Céline et Brasillach Antisémites emblématiques par Philippe Jestaz 

Louis-Ferdinand Céline, médecin puis écrivain, a publié plusieurs romans, mais aussi, hélas, trois pamphlets orduriers, juste bons pour la fosse d’aisances : le premier d’entre eux s’intitule Bagatelles pour un massacre, tout un programme ! Je dois avouer que je n’apprécie pas ses romans1. J’ai peiné à terminer le Voyage... J’ai calé sur Mort à crédit et je me suis arrêté là. Du moins cette inappétence m’évite-t-elle le grand écart auquel se livrent les admirateurs de Céline, dont tous condamnent son antisémitisme, surtout sous sa forme paranoïaque. 

Beaucoup plus nocif, en fin de compte, allait se révéler ce que Robert Badinter appellerait l’« antisémitisme ordinaire 2 », inlassablement propagé par Maurras et l’Action française depuis l’acquittement du capitaine Dreyfus, et qui avait fini, dans l’entre-deux-guerres, par gangrener les élites françaises, en particulier le barreau de Paris, objet principal de son étude. Avec une amère ironie, l’auteur observait que, dans la France ravagée, perturbée et à l’économie affaiblie de juin 1940, Pétain n’avait vu d’autre priorité que de discriminer les Juifs : le tout avec l’aide de Xavier Vallat, avocat et, de plus, membre du conseil de l’ordre parisien, alors que les avocats se vantaient hautement d’être «les défenseurs de nos libertés » ! 

Bien entendu, et Badinter tenait à le relever, tous les avocats de Paris n’étaient pas antisémites, mais il n’en demeure pas moins que le conseil de l’ordre n’émit aucune protestation à l’encontre de la législation antijuive et que, bien pire, il l’appliqua, les protestations restant individuelles... et sans réponse. Attitude d’autant plus significative que «le barreau n’a pas manqué de courage face aux Allemands ni d’indépendance face au régime de Vichy » (p. 105). Et beaucoup d’avocats non-juifs – hormis ceux qui aidèrent courageusement leurs amis persécutés – se réjouirent sous cape que la concurrence fût ainsi réduite et récupérèrent sans états d’âme la clientèle de leurs confrères interdits de barreau. 

En guise de contrepoint, on peut se reporter à ce qu’écrivait, au jour le jour, un célèbre avocat de cette époque. Dans son Journal 3, Maurice Garçon se révèle modérément antisémite et fort ambigu : il voit dans les Juifs une race, une race étrangère peu assimilable, quoique «pleine de qualités et dont les individus sont souvent mieux que les nôtres » (p. 279) et il s’indigne des persécutions qui leur sont infligées (par exemple, p. 262 ou p. 378-379), sans toutefois aller jusqu’à des protestations écrites, ni reprocher son silence au conseil de l’ordre. Et il observe aussi que la plupart des opinions antisémites « se résument pour une grande partie à la jalousie des médiocres qui ne pardonnent pas aux israélites de réussir mieux qu’eux » (p. 278). Au demeurant, il se proclame républicain dans l’âme, a en horreur la collaboration et son journal fourmille de philippiques – c’est le cas de le dire – dirigées contre Pétain. 

Aujourd’hui, la Shoah a progressivement eu raison, semble-t-il, de tous ces fantasmes ou, du moins, règne-t-il désormais, sauf chez les révisionnistes et autres marginaux, un accord général pour juger comme une infamie les lois antijuives de Vichy. 

On a souvent dit que Céline, s’il n’avait trouvé refuge hors de France dans les années qui suivirent la Libération, eût été fusillé à l’instar de Robert Brasillach. C’est possible, mais pas certain, car les deux cas diffèrent. D’abord, l’écrivain Céline, de l’avis général (y compris celui des experts en psychiatrie), souffrait de névroses, dues à sa guerre de 14-18 dont il ne se remit jamais, et le docteur Destouches, médecin des pauvres, les soignait pro bono ; deux éléments qui inciteraient à quelque indulgence. Ensuite, on peut éliminer de son dossier les trois pamphlets – illisibles – qui ne comblaient d’aise que la fraction la plus extrême de la droite française, déjà tout acquise au nazisme : ils n’enfonçaient qu’une porte grande ouverte. Restent alors à sa charge ses faits et gestes durant la période de l’Occupation, époque où Céline adressait aux journaux collaborationnistes des lettres antisémites, souvent publiées, et où même il accordait des interviews pour se déclarer favorable au nazisme. Quantitativement, ce n’est pas comparable à l’attitude de Brasillach, qui éructait sa haine des Juifs dans chaque numéro d’un hebdomadaire influent tirant à 250 000 exemplaires. Bien entendu, la culpabilité ne se pèse pas à la quantité des fautes commises, mais la multiplicité de ses diatribes augmentait tout de même le risque que ses lecteurs prissent le parti de dénoncer leur voisin juif. 

De bons esprits – en particulier Robert Aron dans son Histoire de l’épuration 4 – ont cru à une culpabilité purement intellectuelle de Brasillach, au simple dévoiement de ses opinions et à son absence de sang sur les mains : c’était oublier que ses éditoriaux dans le journal Je suis partout, d’une violence inouïe, étaient forcément ressentis comme des appels implicites à la délation, voire au meurtre, et que Brasillach ne pouvait pas ne pas en avoir conscience ! Pour exemple, citons son célèbre « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits», qui traitait les enfants juifs comme des animaux voués à l’abattoir. Dès lors, ces prétendues opinions ne constituaient pas des propos en l’air, mais bien des agissements, d’autant plus coupables que les bourreaux se tenaient à l’affût. On ne peut pas savoir le chiffre exact des dégâts qu’ils ont causés, mais il est difficile de croire que le cas ne se soit jamais produit. D’ailleurs, Je suis partout, que dirigeait Brasillach, donnait parfois des noms et des adresses de Juifs. 

Toutefois, en droit, il eût fallu établir le lien de causalité, c’est-à-dire que tel propos publié avait provoqué telle dénonciation de tel Juif assassiné dans tel camp, preuve évidemment impossible à rapporter. Dès lors, Brasillach ne fut pas accusé d’homicide (volontaire ou non), mais d’intelligence avec l’ennemi, dont la définition est plus compréhensive, car la notion d’intelligence prête, en général comme en l’espèce, à plu- sieurs interprétations. Mais l’ombre du meurtre dut planer sur les débats. La déportation des Juifs que Brasillach réclamait à grands cris, ses imprécations contre ceux qui, comme le cardinal Saliège, la réprouvaient publiquement, ses voyages en Allemagne où il en vit l’aboutissement et le soin qu’il prit de taire celui-ci à ses lecteurs eut pour conséquence que la cour d’assises le traita, de fait, comme un agent des nazis, ce qu’il n’était probablement pas et qui, en tout cas, ne fut pas démontré. Mais, pour le moins, il sympathisait avec leurs crimes, il était leur complice et – en bon français – un très sale type. Sans même les quelques circonstances atténuantes que l’on pourrait trouver à Céline. 

Sa condamnation à la peine capitale suscita un courant de réprobation ou d’indulgence, en particulier chez ceux qui prirent à témoin la littérature, mais, là encore, les deux cas diffèrent. Le fait que Céline ait échappé aux rigueurs de l’épuration nous a valu ces trois ouvrages, salués comme des chefs-d’œuvre, que sont D’un château l’autre, Rigodon et Nord. Or, il paraît improbable que l’exécution de Brasillach nous ait privés d’un ouvrage important. Je tiens que son réel talent, qui de l’avis général aggravait sa responsabilité, n’excédait cependant pas celui d’un écrivain mineur 5 : ayant eu l’occasion fortuite, partant la curiosité, de lire Le voleur d’étincelles et Comme le temps passe, je n’y ai vu que des bluettes promises à un juste oubli. N’est pas Céline qui veut, ou Dostoïevski ou Wagner, pour prendre l’exemple d’antisémites notoires. Et avec le recul du temps, plus personne ne considère Brasillach comme un génie littéraire, si tant est que l’on parle encore de lui. Sur le moment, toutefois, on le voyait comme un auteur reconnu. Normalien, fort brillant, un peu touche-à-tout, romancier, poète à ses heures, auteur et traducteur d’une Anthologie de la poésie grecque, journaliste – frappé de cécité politique –, à la vérité il excellait surtout dans la critique littéraire et dans la critique de cinéma, genre dont il fut un des pionniers en France, mais... que diable allait-il faire ou quel diable l’habitait ? François Mauriac, bien que – ou parce que – ayant participé à la Résistance6, sollicita bon nombre d’intellectuels ou d’artistes renommés pour demander sa grâce au général de Gaulle. Parmi lesquels Henry Bordeaux, qui lui rétorqua: «Vous essayez d’éteindre un feu que vous avez vous-même attisé ». Délicieuse- ment féroce à son habitude, Mauriac devait dire à l’issue de cet entretien que «c’était quand même dur d’être qualifié de pompier par Henry Bordeaux ». 

Il n’en demeure pas moins que la mise en détention de Brasillach se fit dans des conditions peu glorieuses: on arrêta sa mère et son beau- frère, Maurice Bardèche, pour le forcer à rentrer en France et se livrer. Observons au passage que l’on ne recourut à aucun procédé de ce genre pour Céline, ce qui tend à prouver qu’en fait de collaboration, il n’occupait pas le devant de la scène. Mais pour Brasillach il y eut pire encore : son procès fut bâclé, il ne dura que six heures, aucun témoin ne fut cité et la décision intervint après seulement vingt minutes de délibération. Ses amis et partisans eurent beau jeu d’arguer qu’une procédure en bonne et due forme eût conduit à une décision moins sévère : pas impossible, toutefois peu probable, car dans un dossier aussi chargé, un complément d’instruction pouvait conduire à des découvertes encore plus accablantes. Toujours est-il que le général de Gaulle aurait pu gracier Brasillach, mais qu’il s’y refusa. Il avait sans doute ses raisons 7

Notes 

1 Charles Dantzig observe à juste titre que Céline écrit à coups de klaxon furibards, ce qui en effet peut déplaire, voir «Céline», Dictionnaire égoïste de la littérature française, Paris, Grasset, 2005.
2 R. Badinter, Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Paris, Fayard, 1997.                                                                                                                                                 3 M. Garçon, Journal 1939-1945, Paris, Perrin, 2017.
4 R. Aron, Histoire de l’épuration, t. 1, De l’indulgence aux massacres, novembre 1942-septembre 1944, Paris, Fayard, 1967.
5 Tout comme celui de Chardonne : sauf erreur, il avait rédigé en 1942 d’une Ode à Adolf Hitler et ne se tira d’affaire que sur les interventions pressantes de son fils, grand résistant. Ce dernier mourut des suites de sa déportation, mais Chardonne se dispensa d’assister aux funérailles, voir Pierre Assouline, « Droite littéraire », dans Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, Paris, Plon, 2015, p. 251 et s., spécialement p. 254.
6 Dans ses écrits publiés clandestinement dans Les Lettres françaises et aux éditions de Minuit, et signés Forez.
7 Celles rapportées par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, t. 2, « La France reprend sa place dans le monde », Paris, Gallimard, 2002, p. 782 : « Un intellectuel n’a pas plus de titres à l’indulgence ; il en a moins, parce qu’il est plus informé, plus capable d’esprit critique, donc plus coupable. Les paroles d’un intellectuel sont des flèches, ses formules sont des balles ! »