par Philippe Bordas dans Art Press 541 de mars 2026
À la fin de l’année 1936, les deux grands plasmateurs du verbe français, Antonin Artaud (1896-1948) et Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), se croisent lors d’un repas organisé chez leur éditeur.
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| Dans Art Press 541 de mars 2026 |
Lors de leur unique rencontre, Joyce s’était plaint de sa vue, Proust de son ventre. Joyce ne connaissait pas les ducs cités par Marcel ; Proust n’avait pas lu Ulysses (1920), le pavé de Jimmy. Les génies se frôlent en asymptote et ne se joignent pas. Louis-Ferdinand Céline et Antonin Artaud se sont coudoyés lors d’un dîner sans que naisse meilleure fraternité. Ils sont alors publiés par le même éditeur, Denoël & Steele. En pleine fièvre du Front Populaire, vers le mois de décembre, le jeune Bernard Steele a organisé au 21, rue de Pontoise, à Montmorency, un repas littéraire où sont conviés son associé Robert Denoël et quatre auteurs de la maison, Artaud, Céline, Robert Desnos, venu avec sa muse Youki, et Charles Braibant, homme de lettres en vue. Il y a également un touche-à-tout romancier, dessinateur et scénariste, Carlo Rim. En mars, Céline a publié Mort à crédit. C’est la curée. Les critiques s’abattent, calomnieuses de l’homme et de son style « ordurier». Céline a réformé la syntaxe et le chant, il s’est aventuré plus loin que dans Voyage au bout de la nuit !1932). Il est vide, meurtri que son effort fabuleux ne soit pas apprécié. Le bandeau qui ceint l’ouvrage est une citation de Bach : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui s’appliquera autant que moi fera aussi bien. » C’est un aveu de modestie et une provocation. Céline ne tient debout que par l’obsession du corps léger, cet amour naissant pour Lucette, sa belle danseuse, I’ Ariel brune devenue son espoir de vie. Pour elle, il vient d’écrire un livret, la Naissance d’une fée. Aucune troupe n’en veut. Il a sollicité George Auric, Abel Gance, Igor Stravinsky, aux Ballets de Monte-Carlo. En vain. Céline entre en paranoïa. C’est dans ces mois que tout bascule. Il se persuade d’un complot politico-littéraire dirigé contre lui, son style, son criterium de légèreté. Ce ballet refusé sera le motif de son antisémitisme dans Bagatelles pour un massacre (1937).
À ce dîner entre lettrés, l’un des seuls où il se soit montré, Céline arrive dans un état de méfiance universelle : il revient juste d’URSS, dégoûté du mensonge communiste, sitôt publiant son premier pamphlet, Mea culpa, autopsie à cru de l’imposture des Soviets (paru en décembre 1936, au moment de ce souper) ; Céline arrive dans un état de méfiance particulière : l’argent de ses livres rentre mal et il soupçonne son éditeur juif, parce qu’il est juif, Bernard Steele, de truquer ses comptes - des « faux notoires et tarabiscotés ». Céline est encore grand et bel homme. Il a 42 ans. Il est médecin le jour, il écrit la nuit. Ce n’est pas le vieillard décati cerné de chiens des hauts de Meudon - son chromo fignolé de retour d’exil. Antonin Artaud n’a que 40 ans, mais il est saccagé, vieilli avant terme par la misère et l’opium. Il débarque du Mexique, envouté d’un ailleurs, un reste de peyotl dans le sang. Il a trouvé dans la tribu des Tarahumaras la « civilisation spasmodique » qui s’accorde à sa quête. Ses hôtes ont publié Héliogabale (1934). Artaud sort de désintoxication et use ses jours entre la mise au net du Théâtre et son double, promis à Gallimard, et les discussions alcoolisées, au Dôme ou à la Coupole, avec Roger Blin, André Derain, avec Desnos et les poètes nourris de fumées. Le premier promis à l’aliénation, le second maléficié par l’antisémitisme, Artaud et Céline sont invisibles l’un à l’autre. Artaud ne perçoit-il en Céline qu’un fort en bouche? Un long lascar, voyou et braillard, sans la moindre retenue ? Céline discerne-t-il en Artaud autre chose que l’acteur fameux d’Abel Gance et Dreyer, un ancien de la bande à Breton, un freluquet versé en poésie, bref un passif qui, au surplus, a joué le rôle du juif errant ? Se sont-ils jamais lus ? Artaud ramassait tous les livres gratuits laissés à disposition par l’ami Denoël, les Céline inclus. Céline ne lisait rien des contemporains, mais chiait sur tous les écriveurs, à gros flots et d’équanime façon.
L’un et l’autre ont à ce point brisé le cadran, tordu les aiguilles, que l’azimut commun ne se laisse pas voir. Ce sont pourtant eux les vitalistes supérieurs, les hauts rythmiciens, les plus fins démanteleurs et résurrecteurs de la syntaxe française qui dînent à la même table en ce soir de l’année 1936. Deux insurgés en guerre contre les gens de lettres si dédaigneux des vérités organiques et de la langue du corps. Deux êtres désancrés de la société, atteint d’une répulsion totale envers la langue morte des littérateurs de métier.
Pour opposés qu’ils semblent à cette chic tablée, parée d’argent poli et de lins fins, ils sont tous deux beaux gosses, inscrits dans l’âge mûr, intenses et secs devant les verres de cristal, l’un haut et large aux épaules, adulé des femmes, l’autre maigrelet, mais préempté par le cinéma et les arts factices de la séduction ; l’un rusé et baiseur, l’autre pur et vierge quasiment.
VÉRITÉ DU MAL
À y vérifier de plus près, il apparaît que Céline et Artaud se frôlent comme deux maudites comètes depuis la naissance. Nés à même latitude, Céline en 1894, Artaud en 1896, ils ont été langés à même République troisième, celle des moustaches lissées au fer à friser de laiton nickelé ; l’un sous Jean Casimir Perier, l’autre sous Félix Faure, avant que leur cursus de petits populos sans argent ne les projette - comme Breton, Aragon et Masson aux glaises froides des tranchées à cloaques de la Grande Guerre. Après leurs infernaux cursus militaires - Ferdinand rafalé durant l’héroïque mission, hussard (sic) prolo à cheval, physiquement diminué aux trois-quarts et rapatrié illico vers le Val-de-Grâce ; Antonin réformé maintes fois -, les deux écriveurs réunis chez Denoël suivent le même pointillé biographique rebutant. Ces êtres sans soutien ni famille de force salvatrice ont vu la charpie de l’hosto militaire, les sutures bâclées et les amputations hâtives promises aux êtres de rien, les gueules cassées au front et les cerveaux réduits à folie et bouillie d’angoisses - bref, tout l’opéra noir des hurlements humains. Les deux ont survécu à tâtons, sans boussole, suivi l’itinéraire traumatique des enfants de peu, happés au délire guerrier par le Grand Capital, cette âme néfaste, diablesse, tentaculaire, s’amusant des charniers à ouvriers et du mitraillage en série des naïfs paysans. Ils savent communément le vrai nom du Maître Sanglant, planqué au Palais de la Gouvernance. Aussi fantasment-ils la vérité du Mal. Tous deux savent nommer cet invisible et très réel cartel des hauts possédants s’indifférant des massacres machiniques régis, avec ce seul dessein de mettre à bas, par gaz et poudres, les révoltés politiques, ces anarchistes et socialistes qui grossissaient les rangs, de Seine à Rhin, entre Paris et Berlin.
Cette soudaine brutalisation du monde occidental, par flammes et foudres, chimies et asphyxies, des petits peuples emportés dans la boucherie, implique, après l’armistice de 1918, une nouvelle hygiène mentale. Céline, fourbe et culpabilisateur, sans cesse s’annonçant détruit et trépané. réclame, plein de ressentiment, un statut prophétique d’Annonciateur du Mal. Fort de sa thèse sur le médecin sauveur Ignace Philippe Semmelweis, il se rêve en Grand Hygiéniste de cette civilisation malade. Artaud, si faible et souffrant. se pense proche de Jésus-Christ et de l’agonistique du Crucifié, frère de rédemption des réprouvés, au seul soutien d’une pureté biblique et d’une chasteté renforcée par la plongée mystique et le début de folie.
LANGUE DE FEU
Céline et Artaud pensent se guérir de la destruction corporelle instaurée dans l’enfer des tranchées par une écriture charnelle restaurant le corps souffrant meurtri à haut degré. Ce sont des amoureux du vivant et de la poésie organique; ils ont remisé l’ancienne littérature des idées et de la morale, tout le fatras ranci de l’entre-deux-guerres, au profit d’une épopée corporelle sans précédent. Artaud n’envisage de libération que par l’exponentiel débridement d’un théâtre total, une exemption des vindictes sociales par la transe scénique. Quant à lui, Céline fantasme un Éden gymnique peuplé de ballerines musclées. Son poème rêvé n’est que de chairs vivantes, graciles et mobiles, subtiles dans l’entrain. Somme toute, les deux anarchistes invités mondainement chez les Denoël espèrent chacun un art littéraire neuf, une même langue rhythmique soumise à la sanguinité et nervosité profondes de l’humain.
Alors qu’Artaud s’effraie des chairs femelles, Céline ne parle que gambettes et entrechats. Il se plaint que Naissance d’une fée a été refusé aux Ballets de Monte-Carlo par René Blum, le frère de Léon, chef du gouvernement. Quand Céline ajoute qu’ il aurait dû signer son livret d’un nom juif pour être joué, une convive rétorque posément qu’elle est juive et apprécie beaucoup Léon Blum.
Le dessinateur Carlo Rim rapporte la scène:
« Il [Céline] la regarde gentiment, éclate de rire.
- Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite, je suis anti-tout, voilà.
Antonin Artaud, qui n’a pas encore dit un mot, s’échauffe brusquement:
- Je suis comme vous, un homme en colère !
Céline hausse les épaules. Son œil s’est éteint.
- Faut encore aimer la vie pour se foutre en colère. Est-ce que j’aime la vie ? C’est trop plein de cons, la vie.
Artaud lui lance, péremptoire:
- Oui, vous aimez la vie!
Céline rigole et concède :
- C’est vrai, j’aime la vie. »
La rencontre entre le faux trépané et le schizoïde authentique s’achève sur ce moule sonore du mot « vie ». Au-delà du volcanisme expressif qui d’évidence lie ces hauts
connaisseurs du Mal, ils sont tous deux sur le point de virer prophètes des noirs d’âme. Ce sont des éruptifs et magnifiques comédiens, Céline n’étant pas le dernier. Ils n’écrivent pas par vocation, mais œuvrent au vif, bercés au lancinement des musiques internes : ils ont « payé pour voir ». Peut-être ignorent-ils, tous deux grands dégoûtés de la médecine, qu’un homme fait le lien entre eux. C’est le docteur Ferdière, collègue de Céline au dispensaire de Clichy, celui qui, sur la recommandation de Desnos, va faire interner le poète en zone libre, à l’hôpital psychiatrique de Rodez en février 1943. Et le mettre sous électrochocs. Quelques mois après ce repas, Céline et Artaud vont sombrer dans leurs délires respectifs, haine et folie, la nouvelle guerre haussant tout. Deux écorchés que la mort guette, qui vont finir en claustration et se consumer, physiquement se ruiner, selon un même rite propitiatoire - deux corps en lambeaux, offerts à l’obsession d’une langue de feu.


