Introduction à Lettres des années noires de Céline
par Philippe Alméras (Berg International, 1994)
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Mises bout à bout, toutes ces missives racontent une histoire et elles constituent un guide pour la connaissance de l’homme, préférable à tous les témoignages des proches et des moins proches. Si chaque lettre se modèle sur le destinataire et son rôle dans l’aventure du moment, aucune ne manipule l’événement comme le feront les justifications et les fictions. Il y a des lettres pour séduire, d’autres pour expliquer, d’autres pour se cacher, mais saisies par la myopie du présent aucune ne dissimule autant que les post scripta, les « écrits après » dont Céline a fait la description goguenarde dans sa lettre à La Gerbe de 1941. Quand on veut faire la biographie de Céline, c’est à la correspondance qu’on se fie.
Et c’est de la correspondance que viendront désormais les découvertes qui restent à faire dans la connaissance de Céline. On va publier les lettres envoyées de la prison de Copenhague, sous le couvert de l’avocat Mikkelsen, ou la correspondance de travail adressée à « Mademoiselle Marie », (Marie Canavaggia qui remplace Jeanne Carayon dans la mise au point, « l’édition », au sens anglais, des manuscrits). On a aussi les lettres adressées en Argentine à Robert Le Vigan. Céline arrive à convaincre ce démuni de sa misère profonde, la hantise de la nouille et du carbi à laquelle il serait voué dans la bicoque « louée » . C’est lorsque, inversant la plaisanterie, il adressera à Le Vigan « riche estancero » les copains nécessiteux à prendre en charge qu’interviendra la rupture entre eux.
Ensuite, sans doute, réapparaitront les lettres à George Montandon, l’ethnologue suisse, expert en Russie soviétique et en racisme avec lequel Céline entretient des relations étroites. Ayant échappé à la visite domiciliaire de l’été quarante-quatre, absentes du dossier détenu par le CIDJ, il faut supposer qu’elles ont été emportées en Allemagne par Montandon et conservées par ses filles, réputées « communistes ».
Les correspondances que l’on donne ici s’échelonnent de 1938 à 1947, soit les années cruciales de l’engagement célinien, les années noires. Elles apportent des informations exclusives sur des éléments biographiques que l’on comparera utilement à la transposition à venir (passage d’un château à l’autre, du château Sherz à celui de Sigmaringen) ce qui fournira d’utiles indications sur le processus de création. Elles renseignent aussi sur la situation et l’état d’esprit des émigrés de l’après-débarquement dans leurs pérégrinations allemandes ou danoises: Baden Baden, Neu Ruppin, Sigmaringen, Copenhague, les hauts et les bas d’un homme qui joue ou écrit sa vie sur plusieurs registres. D’autant que les entretiens avec Paul Bonny, un autre Suisse avec lequel les Destouches renouent au Brenner’s Park Hotel de Baden, jettent une lumière curieuse sur la vie quotidienne du couple à Sigmaringen. La neutralité du ton cache le point de vue particulier à celui qui travaillait pour la «Botschaft» et rapporte intacts des antipodes les impressions gardées de la principauté d’opérette dans laquelle les Allemands avaient concentré méthodiquement leurs Français, hôtes volontaires ou involontaires, tous pris dans la nasse de l’organisation allemande.
Pour la période danoise, celle qui précède l’internement à la « Vestre Faengsel », les renseignements apportés par ces correspondances sont presque uniques. Ayant eu accès au Danemark avec un passeport allemand et grâce à un visa d’entrée accordé par le Dr Best (l’équivalent d’Abetz au Danemark mais qui gouverne directement le Royaume), Céline est coupé de presque tous ses correspondants français. Il a réussi la transition de la libération danoise. Il s’agit de gagner du temps jusqu’à l’apaisement des esprits et de se faire oublier. Il vit dans l’appartement de Karen Marie Jensen, sur le stock d ’or qu’ il a transporté avant la guerre et qu’il lui a confié. Il écrit aux amis suisses, à Karen en Espagne, à Marie Canavaggia à Paris, à d’autres, peut-être. Sa présence au Danemark devient un secret de polichinelle. Un écho de Samedi Soir repris par Politiken le « loge » à Copenhague et le chargé d’affaires français se voit forcé d’intervenir. Il déclenche le processus de la demande d’extradition, au titre de l’article 75 réprimant la trahison. C’est un cas unique, comme d’ailleurs la présence de ce Français et il n’aboutira pas, faute de précédent ou de monnaie d’échange. C’est la prison, douce ou dure, l’infirmerie plus que la cellule, mais une horreur de l’enfermement telle qu ’elle va retarder jusqu’en 1951 la solution du retour. Parti le premier, il rentrera le dernier.
Entre temps, il a, par une activité épistolière tous azimuts, transformé le cas Céline en une farce aux multiples protagonistes dont il ressort comme une marionnette brisée. Rapportées de Suisse, les lettres à Henri Poulain secrétaire de rédaction de Je suis partout jusqu’à la démission de Brasillach, nous rappellent qu’avait préexisté un homme qui avait joué sa vie et sa notoriété sur quelques diagnostics en forme de prophéties : on allait à la guerre et elle serait perdue. Tout était la faute des Juifs, pris comme symboles de tous les maux du temps: mauvais goût, vulgarité, matérialisme. Cette note-là dans le grand déballage des Bagatelles n’avait pas échappé à l’équipe de Je suis partout. Brasillach fait parvenir des offres de collaboration, Céline les repousse. Il n’a sans doute pas oublié les dédains et les dégoûts du critique littéraire envers lui. Quand il veut intervenir dans la vie publique, il le fait par des lettres ouvertes adressées à des correspondants nommément désignés (pour Je suis partout ce seront Lesca ou Poulain). Il y en aura trente et une et onze interviews. Elles sont destinées à divers organes de diverses obédiences sauf celle de Déat, personnellement exécré comme Brasillach. Parmi les lettres à Je suis partout, deux ont été refusées. A l’unanimité de la rédaction et pour cause de délire raciste, disait Lucien Rebatet, dans L’ Herne. Il les datait de 1943 et on modifiait ainsi les motivations et le contexte. On les donne ici dans leur intégralité et dans leur chronologie exacte.
Quand Céline propose de couper la France en deux et de former un Sud «suralgérique» et un Nord où il serait peut-être possible de reconstruire quelque chose autour de Paris, il ne s’agit pas de rétablir la ligne de démarcation « pour empécher les Narbonnoïdes dégénérés de remonter vers le Nord ». La lettre est du 15 juin 1942. L’ordonnance allemande sur le port de l ’étoile jaune vient d’être prise. Céline est en vacances, il a préparé à Paris cette lettre apparemment primesautière. Il s ’agit de dépasser une mesure qui choque même les « partisans de l’ordre nouveau », en la replaçant dans son contexte : cinquante mille étoiles jaunes ne sont rien dans un pays dont le Sud est profondément « sémitisé ». Il s ’est renseigné sur les conversions exigées par saint Louis. Le racisme est biologique ou il n’est pas et les gènes du Sud sont tous affectés. La preuve, c ’est que le régime détesté de la zone « libre » fait saisir à Toulouse les Beaux draps de Céline.
Par cette lettre comme dans d’autres, on saisit sur le vif le double processus de la lettre ouverte ; sous un habillage rigolo, grotesque (quand on les a lues on n’oublie plus les variations sur les narbonnoïdes et les hyspaniotes) un objectif sérieux : dépasser par l ’excès la mesure inhumaine et faire un pas de plus vers l’ objectif poursuivi, la régénération des pedigrees autour des derniers nordiques français, un Louis Destouches, un Pierre Drieu La Rochelle, ces grands gars blonds aux yeux bleus.
Philippe Alméras




