dimanche 12 mars 2017

André Billy, Céline et la grossièreté



11 octobre 1947 lettre à André Billy



«Mais non, satané damné vieux con, ce n'est pas de grossièretés qu'il s'agit, mais de transposition du langage parlé en écrit !
Vous dire merde, ce n'est rien… Vous botter le cul pas grand-chose… mais faire passer tout ceci en écrit, voilà l'astuce… l'impressionnisme ! 
Ah ! que vous êtes loin du problème. Allez, signez des listes noires ! des proscriptions, mouchardez ! fliquez ! bourriquez ! Vous n'êtes bon qu'à ça !»
L.-F. Céline

mardi 7 mars 2017

On purge bébé. Examen d’une campagne anticélinienne par Philippe Muray



C’est ainsi que l’actuelle campagne anticélinienne, avec en éclaireurs deux petits livres complémentaires, L’Art de Céline et son temps de Michel Bounan et Contre Céline de Jean-Pierre Martin, n’a d’autre objectif ultime que le bannissement de Céline des bibliothèques. 
Pas le Céline des pamphlets, bien sûr, introuvable depuis longtemps, mais le reste, tout ce qui reste encore de Céline, depuis Voyage jusqu’à Rigodon, avec en point d’orgue son expulsion manu militari de la collection de la Pléiade. Plus émotif que son collègue en purification éthique, Martin nous le dit d’emblée avec une belle franchise : " quatre volumes dans la Pléiade", c’est trop pour ses nerfs. D’une façon quelque peu lourde, et afin que nul n’en ignore, il l’énonce dès le sous-titre de son ouvrage : D’une gêne persistante à l’égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier bible. Il y revient plusieurs fois, il s’en plaint amèrement: " Céline, Maître penseur aigri de notre fin de siècle, Céline sur papier bible. " " Le consensus est désormais de son côté. Il est sur papier bible. Il est au programme de l’agrégation. " Nous voilà prévenus, on ne fera pas de cadeaux. Le temps est révolu où on pouvait prétendre lire encore Céline, et le commenter, et le critiquer. Il convient maintenant de l’instruire en bloc. Comme une cause jugée d’avance. Comme une affaire de droit commun. L’inquisiteur moderne est au travail : regardons-le donc exercer son pouvoir. Et tentons de comprendre au nom de quoi il juge. L’intelligence de la société hyperfestive est le commencement de sa critique.
Les attaques de Bounan et de Martin ne relèvent pas de l’histoire des idées ; elles ressortissent pleinement de la post-histoire des loisirs et de la propagande qui les accompagne. La morale, au même titre que la culture et le tourisme, offre un certain nombre de débouchés compensatoires que le monde ancien du labeur ne procure plus. Bounan et Martin sont des employés de l’Espace Bien. Ils n’analysent pas Céline ; ils confessent en long et en large une foi antiraciste dont on ne peut que les féliciter, ainsi que le désir de liquider un problème qui leur paraît un scandale, et une survivance abominable en nos temps rénovés. Ils ne veulent plus voir le problème puisqu’ils connaissent la solution. Ils n’ont pas de questions à poser puisqu’ils disposent des réponses. Ils ne questionnent pas Céline, ils le mettent à la question. La bataille qu’ils engagent ne vise pas à éclairer d’une façon nouvelle les livres de leur bête noire, elle a pour objectif de les disqualifier. Il ne faut pas que Céline soit seulement responsable des crimes qu’il a commis. Il faut enfin qu’intégralement il soit accusé. Et de naissance, comme on le verra.
D’où le recours à des inventions ou des exagérations qui ne tendent qu’à sur-accabler un inculpé jugé d’avance. Ce n’est pas assez que Bagatelles existe, comme un crime ineffaçable ; il faut dénicher encore d’autres forfaitures ; ou supposer à celles que l’on connaît d’autres motifs que ceux qui tombent sous le sens. il est d’ailleurs curieux de noter que les anticéliniens en viennent assez vite à l’accumulation de griefs imaginaires, comme si ceux que l’on sait ne suffisaient pas. Parce que ceux que l’on sait ne leur suffisent pas à eux. Sartre fut un pionnier dans cette voie, avec sa phrase célèbre, véritable chef-d’œuvre dans la recherche de causalité postiche à l’ignominie évidente des pamphlets : "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c’est qu’il était payé. " La pratique de la calomnie surajoutée n’a guère entravé, jusqu’ici, le célinophobe de bonne volonté. Elle le gêne moins que jamais dans la mesure où la réalité n’existe plus. La vieille critique marxiste reprochait à la religion d’offrir aux hommes un bonheur illusoire, et se proposait de détruire cette illusion au profit d’un bonheur réel. Mais le réel, aujourd’hui, n’est plus une valeur sûre. Il doit donc sans cesse être restauré par quelque chose dont on peut conclure rapidement qu’il tient du conte de fées, c’est-à-dire de quelque chose qui, pas davantage que les miracles ou les prodiges, ne se conteste. Or, dans les contes de fées, il faut des sorcières.
Ce n’est donc pas un écrivain, et encore moins un romancier, dont nous entretiennent Martin et Bounan ; c’est un criminel perpétuel, dont la criminalité est homogène dans toutes ses manifestations. Loin de décomposer l’" objet " Céline, et de tenter de conceptualiser ses parties, Bounan et Martin les réamalgament. Ils réunifient cette œuvre disloquée par l’Histoire en général et par le délire de son auteur en particulier. Ils ne veulent voir qu’une seule tête de Turc. Leur éthique totalisante et unitariste exige un objet d’exécration totalement cohérent. La division, les incompatibilités qui cohabitent, leur apparaissent comme des trahisons par rapport à la communauté ; par rapport à eux, qui ne sont personne que le commun. L’ambiguïté n’est pas leur fort. Ils s’éclairent aux slogans comme jadis à la chandelle. Cette stéréotypisation en rappelle bien d’autres. Elle se produit sans doute par mimétisme avec ce qu’ils ont décidé de nous faire savoir qu’ils ne pouvaient plus du tout supporter.
Le rejet de Céline m’est toujours apparu comme un droit imprescriptible. On ne peut contraindre personne à lire ses livres, encore moins les aimer, et même pas le seul Voyage. Son art ne le disculpe de rien. Ses romans ne sauraient excuser ses pamphlets. Nul ne peut prétendre fermer les yeux sur L’École des cadavres pour jouir en paix de Mort à crédit. On peut, en revanche, éviter de dire n’importe quoi, et, pour commencer, qu’il y aurait des masses de choses cachées qu’il conviendrait aujourd’hui de dévoiler. On voit mal en quoi, par-dessus le marché, l’immoralisme de certains œuvres rend plus supportable le déferlement de la moralité. Que le vice soit blâmable ne fait pas la vertu plus drôle ni plus sacrée. Les fautes de Céline, et les pires de ses crimes, sont connus depuis près de soixante ans. Il n’y a rien à soupçonner chez lui puisque sa culpabilité a été publiée dans son intégralité. Céline n’est pas un faux innocent qu’il serait urgent de démasquer. C’est un vrai coupable. On ment quand on affirme apporter du nouveau réellement nouveau à propos de cette culpabilité. À la lettre, les libelles de Bounan et Martin sont des entreprises d’intoxication par lesquelles on prétend désintoxiquer le lecteur naïf qui n’aurait jamais rien su de l’infamie célinienne, et c’est bien ainsi que cette double offensive a été saluée : " Il y a, en France, un gros non-dit autour de Céline " (Gilles Tordjman dans Les Inrockuptibles). " Voilà Céline remis à sa place. Ceux que bouleversent ses livres ne pourront plus l’ignorer " (Grégoire Bouiller, Le Monde). " Deux ouvrages viennent d’établir la vérité sous les masques si convenus " (Alain Suied, Le Mensuel littéraire et poétique). Ayant constitué en axiome un aveuglement général qui n’a jamais existé, Bounan et Martin peuvent bonimenter à leur aise. Sans ce bluff du scoop, leurs livres n’auraient même pas lieu d’exister. Et leurs auteurs n’auraient pu se décerner, en les écrivant, de si précieuses brevets de néo-bien-pensance.
Je ne m’attarderai pas sur les critiques obscures de M. Martin concernant mon propre Céline. Je ne sais pas, au juste, pourquoi ce Martin me cherche ; et de toute façon je ne perdrai pas mon temps à défendre un ouvrage déjà vieux de dix-sept ans et que je ne pourrais qu’aggraver si je le réécrivais. Je ne vais pas non plus prendre la défense des romans de Céline, ils le font tout seuls et ils le font très bien ¹. Il me paraît d’ailleurs hors de question de discuter de Céline, au fond du fond, avec un Bounan ou avec un Martin. Le problème des liens effectifs entre les romans et les pamphlets, entre la vision qui se dégage de ceux-ci et ce que nous apprennent ceux-là, est un peu trop complexe pour qu’on en délibère avec des lascars qui voudraient nous faire croire qu’ils sont les premiers à ne pas considérer les pamphlets comme un " bloc à part " (Martin). Si rien de ce qu’ils ont publié ne nous informe sur Céline, tout, en revanche, dans leur prose, nous renseigne sur notre époque. Leurs livres n’ont pas à être contestés ; on ne peut que les commenter en vrac. Au surplus, ces littérateurs vont si bien ensemble que je les évoquerai comme ils m’apparaissent, à la façon des duettistes venant pousser leur chansonnette sur le Théâtre des Droits de l’homme, où ne cessent d’être jugés et rejugés les forfaits du passé, et le passé en tant que forfait. Pourquoi mériteraient-ils un plus grand respect ? Il ne semble jamais venir à l’esprit du Docteur Bounan et de Mister Martin qu’un roman ait pu, en des temps reculés, être autre chose qu’une manifestation de solidarité avec les plus démunis. De même ne paraissent-ils comprendre les œuvres que dans la mesure où ils peuvent croire qu’elles adhèrent ou militent. De ce fait, les arcanes de l’histoire récente, c’est-à-dire l’étendue des dégâts causés par l’évaluation morale des choses et l’élimination de toute vision critique, leur échappent fatalement. 
En moins de deux générations, notait un employé de Libération juste après la mort de William Burroughs (mais sans avoir bien sûr, lui non plus, les moyens d’examiner le lièvre qu’il était en train de soulever), ce sont certaines des caractéristiques les plus " marginalisantes " de la personnalité de cet écrivain (le fait, tout simplement, qu’il était drogué et homosexuel) qui lui ont permis " d’intégrer le panthéon de la political correctness"
C’est aussi à la faveur de cette mutation qu’est apparue une nouvelle classe étrange, mais parfaitement logique, d’opposants rituels et officiels : organisateurs de subversion, mécontents appointés, salariés dans la branche rébellion de l’Institution, panégyristes de la guérilla qui décoiffe, révoltés connivents, scouts de l’émeute, Fripounets des barricades et Marisettes du Grand Soir. Autant de personnages inédits dont notre excellent Bounan et notre magnifique Martin n’ont pas la moindre idée puisque, d’une façon ou d’une autre, en tout ou partie, ils les incarnent.
Philippe MURAY

1. L’une des plus belles apologies récentes de Voyage au bout de la nuit a été composée il y a une dizaine d’années par Allan Bloom dans L’Âme désarmée : "Le seul écrivain qui n’exerce aucune espèce de séduction sur les Américains, qui n’offre aucune prise au charcutage de nos critiques marxistes, freudiens, féministes, déconstructionnistes ou structuralistes, qui ne propose à nos jeunes gens ni pose, ni sentimentalité, ni soporifiques, est justement celui qui a le mieux exprimé la façon dont la vie se présente à un homme prêt à s’interroger courageusement sur ce que nous croyons et ce que nous ne croyons pas : Louis-Ferdinand Céline. C’est un artiste beaucoup plus doué et un observateur beaucoup plus perspicace que Thomas Mann ou Albert Camus, pourtant bien plus célèbres que lui. Robinson, l’homme qu’admire Bardamu dans Voyage au bout de la nuit, est un égoïste, un menteur, un truqueur et un tueur à gages. Alors pourquoi l’admire-t-il ? En partie pour son honnêteté, mais surtout parce qu’il préfère se laisser tuer par sa maîtresse que de lui dire qu’il l’aime. Il croyait en quelque chose, ce dont Bardamu est incapable. Les étudiants américains sont rebutés et horrifiés par ce roman ; ils s’en détournent avec dégoût. Mais si on pouvait le leur ingurgiter de force, cela pourrait les inciter à reconsidérer bien des choses, à admettre qu’il serait urgent de repenser leurs prémisses, à expliciter leur nihilisme implicite et à l’examiner sérieusement. Si je cherche une image de notre condition intellectuelle actuelle, je ne puis m’empêcher d’évoquer les bandes d’actualités cinématographiques qui nous ont montré les Français s’éclaboussant joyeusement sur une plage, lors des premiers congés payés décrétés par le gouvernement de Front populaire de Léon Blum. Cela se passait en 1936, l’année où l’on a laissé Hitler réoccuper la Rhénanie. Tous nos grands thèmes se trouvent évoqués dans l’image de ces congés payés. "

" On purge bébé. Examen d’une campagne anticélinienne " in Exorcismes spirituels II (essais), Ed. Les Belles Lettres, 1998, pp. [126]-152. Cet article a paru initialement en 1997 dans la revue L’Atelier du roman. Ce recueil comporte six autres articles sur Céline extraits de diverses autres revues.

jeudi 2 mars 2017

Céline est toujours vivant, il vit en Amérique. Dernier hommage du «vieux dégueulasse» dipsomane au potomane de génie


Bukowski et la folie ordinaire par Philippe Sollers

Bukowski, lisez-le, est la révélation de l’Amérique folle et noire qu’est devenu le monde. Toujours plus de puissance et de richesse pour les riches ? Toujours plus de faiblesse et de misère pour les pauvres. L’information augmente sur fond de sermons humanitaires ? En réalité, ce qui croît, c’est l’ignorance, la séparation, le désespoir. Comme on fera éternellement de la mauvaise littérature avec de bons sentiments, nous ne manquons pas de discours et de faux romans lénifiants pour envelopper et évacuer ce constat gênant. La mort partout, sans cesse, comme de plus en plus rapprochée d’elle-même ? Oui. Et alors ? C’est tout ? Vous n’avez rien d’autre à dire ? Pas de promesses, de programme, de solution, d’appels vers un avenir meilleur ? Pas le moindre meeting ? Rien pour la volonté, la société, le désir de chef ? Non. Bukowski, c’est très répréhensible, a inventé la littérature mauvaise.



C’est un sale esprit, un déserteur, une forte tête égoïste, un vieux dégueulasse, un primaire acharné, un type infréquentable toujours plein de whisky, de bière, de vodka, de visions lubriques. Il ne veut pas travailler, il est sans domicile fixe, il ne croit pas à l’amour, il traîne, il s’enfonce, il est capable de ne même pas se rendre compte qu’il est devenu célèbre et qu’on l’interroge sur un plateau de télévision. Il vous raconte des aventures minables, dans des lieux minables, avec des personnages, hommes et femmes, aussi minables que lui. Il semble ne percevoir que la dégradation des corps, des cadavres vivants en sursis. Ah, il ne se penche pas sur les exclus, lui, avec les mines compassées que prennent et prendront toujours les dames d’oeuvres, les politiciens en campagne, les académiciens parlant du coeur, les poètes conviviaux, les évêques en mal de publicité.


Charles Bukowski s’est rendu célèbre en France, le 22 septembre 1978,
grâce à un passage mémorable à Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot
lors de laquelle, arrivé sur le plateau déjà bien imbibé au sancerre, il fut finalement poliment "sorti", complètement ivre, après avoir élégamment peloté sa voisine.
La littérature « mauvaise » a ses lois : démasquer la folie ordinaire, pointer la vérité désagréable en direct, forcer sur les détails scabreux qui révulsent l’hypocrisie générale, être lyrique avec ce qui n’a pas l’air de le mériter. Pas de naturalisme : la nature est un piège. Pas de populisme non plus, cette blague des nantis quand ils travestissent la déchéance. L’expérience personnelle, point. Le plus étrange est que la vraie bonté ne puisse venir que de là. Toute autre prédication est obscène. Bukowski est une sorte de saint, on l’aura compris.
J’en parle au présent, comme on devrait le faire de tous les vrais écrivains disparus. 




Il paraît qu’il est mort à San Diego, Californie, le 9 mars 1994. Dans son dernier livre Pulp, peut-être le plus étonnant qu’il ait écrit, il se présente comme un détective privé à qui la mort, en personne, téléphone. La Grande Faucheuse a un problème. Quelqu’un lui a échappé. Un écrivain français dont, pourtant, la date de décès est connue : 1961. Eh bien, non : Céline (car il s’agit de lui) est passé aux Etats-Unis. Il vit toujours. On l’a vu dans une librairie où il feuillette des livres mais sans les acheter. Bukowski enquête : oui, c’est ça, un type qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Céline est bien là, en train de parcourir La Montagne magique de Thomas Mann. Il murmure un jugement désagréable. Le voilà maintenant lisant un peu de Tandis que j’agonise, de Faulkner : «Autrefois, me dit-il, la vie des écrivains était plus intéressante que leurs écrits. Aujourd’hui, ni leur vie ni leur oeuvre n’offrent le moindre intérêt. » Un peu après, il jette un oeil sur le New Yorker (toujours sans l’acheter) : bof, toujours pareil, personne ne sait plus écrire. Quant à la Mort, une grosse femme pleine d’allant (« quel sublime flash de chair fraîche ! »), elle avoue avoir «  un blocage sur cette histoire ». « Je veux m’offrir le plus grand écrivain français. J’ai attendu assez longtemps. » Céline est-il réellement vivant ? Le détective engagé par la Mort pour le coincer va-t-il y parvenir tout en le regrettant sincèrement (en effet, le prochain client du néant, c’est lui) ?
Le lecteur découvrira la suite tout seul. Bukowski a-t-il trop bu ? A-t-il des hallucinations ? Est-il raisonnable de rencontrer une extraterrestre et la mort en personne ? Et qu’est-ce que cette enquête sur le « moineau écarlate » ? Comment tout cela va-t-il finir ? « C’était une évidence. La moitié de la planète délirait. Les furieux et les crétins se partageaient le reste. » Ou encore : «J’étais prêt pour une paisible soirée en Enfer. A l’image de cette Terre qui part en poussière aussi sûrement qu’une poutre rongée par d’invisibles termites. » En détournant le roman policier et la littérature de gare, le vieux Buk, comme d’habitude, écrit le roman philosophique d’aujourd’hui, sans vanité, mais avec une prétention énorme.



Le livre est codé comme il faut : il échappera à la surveillance morbide de ceux qui bavardent sur la mort du roman, la décadence, l’absence d’idéal, la perte du sens du devoir ou l’engagement. Il excitera, en revanche, les amateurs de littérature et les esprits libres (il doit y en avoir encore quelques-uns). Excellent test, Bukowski : le clergé, quel qu’il soit, ne peut pas le lire. Mais qu’est-ce qu’un clergé peut vraiment lire désormais ? Rien. Ni Bukowski, ni Céline, ni Mallarmé. La mort atteint les corps visibles mais pas les voix singulières puisqu’elles triomphent en même temps que la mort. Autant dire que le vacarme de la marchandise et son envers spiritualiste n’y comprennent rien. Bukowski ne croit ni à Dieu ni à Diable, mais il sait que le faux Diable déguisé en faux Dieu est très puritain : « A propos, si le mot pute vous gêne, je vous autorise à m’en suggérer un politiquement correct. » Un jugement sur la société? Voici : « Prenez les stars de cinéma, on leur retape le visage avec la peau des fesses, car c’est bien la dernière chose à se flétrir. Du coup, ces stars finissent leur existence avec une tête de cul. »



Aux dernières nouvelles, on aurait aperçu Bukowski à Paris en train de renifler quelques romans récents dans une librairie du Quartier latin. Il haussait les épaules. Je vais enquêter. Peut-être me demandera-t-il de l’accompagner ici ou là. Au fond, il suffit de tenir ses phrases.
Philippe Sollers, Le Monde du 10 février 95, Éloge de l’infini, 2001.


La rencontre improbable au cours d'une enquête dans Pulp… 



vendredi 10 février 2017

Céline, Poincaré et Trotsky

Dans un article repris dans Littérature et révolution, Léon Trotsky utilise Voyage au bout de la nuit et son auteur atypique pour une critique de la bourgeoisie de la IIIe République représentée par Raymond Poincaré. C'est en même temps une excellente analyse de la première œuvre de Louis-Ferdinand Céline. 
La conclusion de son article est une analyse très fine de ce que représentait l'éruption du Voyage dans le paysage littéraire français : «Céline, tel qu'il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n'a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s'est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu'au désespoir et à la désolation, depuis l'aube éclatante jusqu'au bout de la nuit. Céline n'écrira plus d'autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l'artiste s'accommodera des ténèbres, ou il verra l'aurore.»




Œuvres 
mai 1933
Léon Trotsky
Céline et Poincaré
10 mai 1933




Louis-Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d'autres pénètrent dans leur propre maison. Homme mûr, muni de la vaste provision d'observations du médecin et de l'artiste, avec une souveraine indifférence à l'égard de l'académisme, avec un sens exceptionnel de la vie et de la langue, Céline a écrit un livre qui demeurera, même s'il en écrit d'autres et qui soient au niveau de celui-ci. Voyage au bout de la Nuit, roman du pessimisme, a été dicté par l'effroi devant la vie et par la lassitude qu'elle occasionne plus que par la révolte. Une révolte active est liée à l'espoir. Dans le livre de Céline, il n'y a pas d'espoir.
Un étudiant parisien, issu d'une famille de petites gens, raisonneur, antipatriote, semi-anarchiste - les cafés du Quartier Latin grouillent de tels personnages - s'engage, même contre sa propre attente, comme volontaire dès le premier coup de clairon. Envoyé au front, dans ce carnage mécanisé il commence à envier le sort des chevaux qui crèvent comme des êtres humains, mais sans phrases ronflantes. Après avoir reçu une blessure et une médaille, il passe par des hôpitaux où des médecins débrouillards le persuadent de retourner au plus tôt " à l'ardent cimetière du champ de bataille ". Malade, il quitte l'armée, part dans une colonie africaine où il est écœuré par la bassesse humaine, épuisé par la chaleur et la malaria tropicales. Arrivé clandestinement en Amérique, il travaille chez Ford, trouve une fidèle compagne en la personne d'une prostituée (ce sont les pages les plus tendres du livre). De retour en France, il devient médecin des pauvres et, blessé dans son âme, il erre dans la nuit de la vie parmi les malades et les bien-portants tout aussi pitoyables, dépravés et malheureux.
Céline ne se propose aucunement la mise en accusation des conditions sociales en France. Il est vrai qu'au passage il ne ménage ni le clergé, ni les généraux, ni les ministres, ni même le président de la République. Mais son récit se déroule toujours très au-dessous du niveau des classes dirigeantes, parmi les petites gens, fonctionnaires, étudiants, commerçants, artisans et concierges ; de plus, par deux fois, il se transporte hors des frontières de la France. Il constate que la structure sociale actuelle est aussi mauvaise que n'importe quelle autre, passée ou future. Dans l'ensemble, Céline est mécontent des gens et de leurs actions.
Le roman est pensé et réalisé comme un panorama de l'absurdité de la vie, de ses cruautés, de ses heurts, de ses mensonges, sans issue ni lueur d'espoir. Un sous-officier tourmentant les soldats avant de succomber avec eux ; une rentière américaine qui promène sa futilité dans les hôtels européens ; des fonctionnaires coloniaux français abêtis par leur cupidité ; New York et son indifférence automatique vis-à-vis des individus sans dollars, son art de saigner les hommes à blanc ; de nouveau Paris ; le petit monde mesquin et envieux des érudits ; la mort lente, humble et résignée d'un garçonnet de sept ans ; la torture d'une fillette ; de petits rentiers vertueux qui, par économie, tuent leur mère ; un prêtre de Paris et un prêtre des fins fonds de l'Afrique prêts, l'un comme l'autre, à vendre leur prochain pour quelques centaines de francs - l'un allié à des rentiers civilisés, l'autre à des cannibales... De chapitre en chapitre, de page en page, des fragments de vie s'assemblent en une absurdité sale, sanglante et cauchemardesque. Une vue passive du monde avec une sensibilité à fleur de peau, sans aspiration vers l'avenir. C'est là le fondement psychologique du désespoir - un désespoir sincère qui se débat dans son propre cynisme.
Céline est un moraliste. À l'aide de procédés artistiques, il pollue pas à pas tout ce qui, habituellement, jouit de la plus haute considération : les valeurs sociales bien établies, depuis le patriotisme jusqu'aux relations personnelles et à l'amour. La patrie est en danger ? " La porte n'est pas bien grande quand brûle la maison du propriétaire... de toute façon, il faudra payer. " II n'a pas besoin de critères historiques. La guerre de Danton n'est pas plus noble que celle de Poincaré : dans les deux cas, la " dette du patriotisme " a été payée avec du sang. L'amour est empoisonné par l'intérêt et la vanité. Tous les aspects de l'idéalisme ne sont que " des instincts mesquins revêtus de grands mots ". Même l'image de la mère ne trouve pas grâce : lors de l'entrevue avec le fils blessé, elle " pleurait comme une chienne à qui l'on a rendu ses petits, mais elle était moins qu'une chienne car elle avait cru aux mots qu'on lui avait dits pour lui prendre son fils ".
Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde. À travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l'expérience affective et intellectuelle d'une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s'il était le premier à se colleter avec le langage. L'artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française. Comme s'envole la balle, tombent les tournures usées. Par contre les mots proscrits par l'esthétique académique ou la morale se révèlent irremplaçables pour exprimer la vie dans sa grossièreté et sa bassesse. Les termes érotiques ne servent qu'à flétrir l'érotisme ; Céline les utilise au même titre que les mots qui désignent les fonctions physiologiques non reconnues par l'art.
Dès la première page du roman, le lecteur rencontre à l'improviste le nom de Poincaré : le président de la République, comme le fait savoir un récent numéro du Temps, est allé, un matin, inaugurer une exposition de petits chiens. Ce détail n'est pas inventé. Le dernier numéro du Temps reçu à Prinkipo m'apporte cette nouvelle : " M. Albert Lebrun, président de la République, accompagné du colonel Rupied, de son état-major, a visité ce matin l'exposition canine. " Évidemment, c'est bien là une des fonctions d'un président de la République, et nous n'y trouvons rien à redire. Pour Céline, ce méchant entrefilet n'a pas pour but, manifestement, de glorifier le chef de l'État. En général, il serait difficile à un phrénologue de découvrir un atome de respect chez le nouvel auteur.
Or, l'ex-président Poincaré, le plus prosaïque, le plus sec et le plus insensible de tous les hommes d'État de la République, se trouve être son politicien le plus autoritaire. Depuis sa maladie, il est devenu sacré. De la droite aux radicaux, nul ne cite son nom sans y ajouter quelques mots de reconnaissance pathétique. Sans conteste, Poincaré est un pur produit de la bourgeoisie, tout comme la nation française est la plus bourgeoise des nations, fière de son caractère bourgeois, source, croit-elle, de son rôle providentiel à l'égard du reste de l'humanité. Sous des dehors raffinés, l'arrogance de la bourgeoisie française est comme un sédiment déposé au cours des siècles. Les hommes d'autrefois - ceux qui avaient une grande mission historique - ont légué à leurs descendants une riche collection d'ornements qui sert à masquer le conservatisme le plus opiniâtre. Toute la vie politique et culturelle de la France se joue dans les costumes du passé. Comme dans les pays vivant en économie fermée, les valeurs fictives ont, dans la vie française, un cours forcé. Les formules du messianisme émancipateur, depuis longtemps détachées du réel, conservent une cote élevée. Mais si du rouge et de la poudre de riz sur un visage peuvent être considérés comme une hypocrisie, un masque n'est déjà plus une contrefaçon : c'est tout simplement une arme. Le masque existe indépendamment du corps dont les gestes et la voix lui sont soumis.
Poincaré est quasiment un symbole social. Sa très haute représentativité constitue une personnalité. Il n'en a pas d'autre. Tant dans ses poèmes de jeunesse - car il eut une jeunesse - que dans ses mémoires de vieillard, on ne trouve pas une seule note personnelle. Son véritable rempart moral, la source de son emphase glacée, ce sont les intérêts de la bourgeoisie. Les valeurs conventionnelles de la politique française ont pénétré sa chair et son sang. " Je suis bourgeois, et rien de ce qui est bourgeois ne m'est étranger. " Le masque politique adhère à son visage. L'hypocrisie, prenant un caractère absolu, est devenue en quelque sorte sincérité.
Le gouvernement français est si épris de paix, affirme Poincaré, qu'il en est incapable de supposer des arrière-pensées chez son adversaire. " Magnifique confiance d'un peuple qui habille toujours les autres de ses propres vertus. " Ce n'est déjà plus de l'hypocrisie, ni une falsification subjective, mais l'élément obligatoire d'un rituel, comme l'assurance de sentiments dévoués au bas d'une lettre perfide. L'écrivain allemand Emil Ludwig, lors de l'occupation de la Ruhr, demanda à Poincaré : " Pensez-vous que nous ne voulons pas, ou que nous ne pouvons pas payer ? " Poincaré répondit : " Personne ne paie de bon gré. " En juillet 1931, Brüning, par télégramme, demanda assistance à Poincaré et reçut en réponse : " Sachez souffrir. " L'incorruptible notaire de la bourgeoisie ne connaît pas la pitié.
Mais si l'égoïsme individuel, au-delà d'une certaine limite, commence à se dévorer lui-même, il en est de même pour l'égoïsme de la classe conservatrice. Poincaré voulait crucifier l'Allemagne afin de délivrer la France, une fois pour toutes, de toute inquiétude. Cependant, les tendances chauvines suscitées par le Traité de Versailles - criminellement doux aux yeux de Poincaré - se sont cristallisées, en Allemagne, sur la sinistre figure de Hitler. Sans l'occupation de la Ruhr, les nazis ne seraient pas venus si facilement au pouvoir. Et Hitler au pouvoir ouvre la perspective de nouveaux combats.
L'idéologie nationale française est construite sur le culte de la clarté, c'est-à-dire de la logique. Mais ce n'est plus la logique hardiment agissante du XVIIIème siècle qui renversa tout un monde. C'est la logique avare, prudente, prête à toutes les compromissions, de la IIIème république. Avec la même hautaine condescendance selon laquelle les vieux maîtres expliquent les procédés de leur maîtrise, Poincaré, dans ses mémoires, parle de " ces difficiles opérations de l'esprit : le choix, la classification, la coordination ". Opérations incontestablement difficiles. Toutefois, Poincaré ne les effectue pas dans l'espace à trois dimensions du processus historique, mais dans l'espace à deux dimensions des documents. La vérité, pour lui, n'est que le résultat de la procédure judiciaire, une " raisonnable " interprétation des traités et des lois. Le rationalisme conservateur qui dirige la France est tributaire de Descartes à peu près comme la scolastique médiévale l'était d'Aristote.
La glorification du " sens de la mesure " est devenue le sens de la petite mesure ; la pensée tend à se briser en mosaïque. Avec quelle amoureuse minutie Poincaré ne décrit-il pas les moindres aspects du métier gouvernemental ! Ayant reçu du roi de Danemark l'Ordre de l'Éléphant blanc, il le décrit comme s'il s'agissait d'une miniature précieuse : dimensions, forme, dessin et couleur de ce ridicule colifichet, rien n'est oublié dans ses mémoires. Avec tous les détails d'un procès-verbal policier, Poincaré se décrit au Concours hippique en compagnie du couple royal britannique. Le public, " tourné vers les tribunes, oublie les mises et les paris, néglige les chevaux et nous lorgne avec insistance ". Négliger les chevaux en faveur du roi et du président, cela doit caractériser l'intensité du patriotisme !
Le style littéraire de Poincaré est sans vie, comme le sépulcre du plus ancien des pharaons. Les mots lui servent ou à déterminer le chiffre des réparations ou à composer une ornementation rhétorique. Il compare son séjour dans le Palais de l'Élysée à la réclusion de Silvio Pellico dans les prisons de la monarchie autrichienne. " Dans ces salons de banalité dorée, rien ne parle à mon imagination. " Mais cette banalité dorée est le style officiel de la me république. Quant à l'imagination de Poincaré, c'est une sublimation de ce style. Ses articles et ses discours font penser à une carcasse de fil de fer barbelé ornée de fleurs en papier et de paillettes dorées.
Alors que la guerre menaçait, Poincaré revint par mer de Saint-Pétersbourg en France ; il ne manqua pas l'occasion, dans la chronique inquiète de son voyage, de peindre le chromo suivant : " la mer bleue, presque déserte, indifférente aux conflits humains ". Il écrivait exactement de la même manière, mot pour mot, lors de ses examens de fin d'études, au lycée. Quand Poincaré parle de ses préoccupations patriotiques, il dénombre au passage, toutes les variétés de fleurs qui ornaient la villa de sa retraite : entre un télégramme chiffré et un entretien téléphonique, un catalogue de fleuriste ! Ou encore, aux moments les plus critiques, apparaît un chat siamois, symbole de l'intimité familiale. Il est impossible de lire sans une sensation d'étouffement ce procès-verbal autobiographique. Pas de personnage vivant, aucun sentiment humain, mais, par contre, avec la mer " indifférente ", des platanes, des ormes, des jacinthes, des colombes, et l'obsédante odeur du chat siamois.
La vie a deux faces, l'une ostensible et officielle, donne pour toute la vie, l'autre, secrète, et la plus importante. Ce dédoublement est sensible tant dans les relations privées que dans les rapports sociaux, dans la famille, à l'école, dans la salle du Palais de Justice, au Parlement, dans la diplomatie. On le retrouve dans le développement contradictoire de la société humaine et, naturellement, chez toutes les nations et tous les peuples civilisés. Les formes propres à ce dédoublement, les écrans et les masques dont il use sont teintés aux vives couleurs nationales. Dans les pays anglo-saxons, l'élément principal de ce système de dualité morale est la religion. La France officielle s'est privée de cette ressource importante. Alors que la franc-maçonnerie britannique est incapable de concevoir un univers sans Dieu, un parlement sans roi, une propriété sans propriétaire, les francs-maçons français ont biffé " le grand architecte de l'univers " de leurs statuts. Dans les affaires politiques et les intrigues, les mensonges sont d'autant plus efficaces qu'ils sont plus gros : manquer aux intérêts terrestres au profit d'une problématique céleste, c'eût été aller à l'encontre de la lucidité latine. Cependant, les politiciens, tout comme Archimède, ont besoin d'un point d'appui ; il fallut remplacer la volonté du " grand architecte " par des valeurs d'une autre origine. La première fut la France.
Nulle part on ne parle aussi volontiers de la " religion du patriotisme " que dans cette république laïque. Tous les attributs dont l'imagination humaine gratifie le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le bourgeois français les transfère à sa propre nation. Et comme la France est du genre féminin, elle revêt du même coup les traits de la Vierge Marie. Le politicien apparaît comme un prêtre laïc d'une divinité sécularisée. La liturgie du patriotisme, mise au point avec la dernière perfection, constitue un chapitre indispensable du rituel politique. Il est des mots et des tournures qui, au Parlement, provoquent automatiquement des applaudissements, tout comme certaines paroles liturgiques, chez le croyant, appellent la génuflexion et les larmes.
Cependant, il y a une différence. Le domaine de la religion authentique a son existence propre, il est distinct de celui des pratiques quotidiennes. Grâce à une délimitation stricte des compétences, leur rencontre est aussi peu probable que la collision d'une voiture et d'un avion. Au contraire, la religion laïque du patriotisme se heurte directement à la politique de chaque jour. Les appétits privés et les intérêts de classe s'opposent, à chaque pas, au patriotisme pur. Par bonheur, les adversaires sont si bien élevés et, chose plus importante encore, sont tellement liés par une commune garantie, qu'ils détournent les yeux à chaque cas épineux. La majorité gouvernementale et l'opposition responsable respectent volontairement les règles du jeu politique. La principale s'énonce ainsi : tout comme le mouvement des corps est soumis aux lois de la pesanteur, l'action des politiciens est soumise à l'amour de la patrie.
Pourtant, le soleil du patriotisme a aussi ses taches. Un excès d'indulgence réciproque engendre un sentiment d'impunité et abolit les frontières entre le louable et le répréhensible.
Alors s'accumulent les gaz méphitiques qui, de temps à autre, explosent et empoisonnent l'atmosphère politique. Le krach de l'Union Générale, Panama, l'Affaire Dreyfus, l'Affaire Rochette, le krach Oustric constituent des étapes mémorables de la IIIème république. Clemenceau se trouva éclaboussé par le krach de Panama. Poincaré, personnellement, sut toujours rester à l'écart, mais sa politique puisait aux mêmes sources. Non sans raison, il déclare avoir pour maître de morale Marc Aurèle dont les vertus stoïques ne s'accommodaient pas si mal des moeurs de l'empire romain décadent.
" Durant les six premiers mois de 1914, se plaint Poincaré dans ses mémoires, j'eus, devant les yeux, un sordide spectacle d'intrigues parlementaires et de scandales financiers. " Mais la guerre, il va de soi, balaya d'un seul coup les cupidités privées. " L'Union sacrée " purifia les coeurs. Ce qui signifie : les intrigues et les filouteries disparurent dans les coulisses patriotiques pour y prendre une ampleur encore jamais atteinte. Plus l'issue de la guerre, sur le front, devenait problématique et plus, selon Céline, l'arrière pourrissait. L'image de Paris pendant la guerre est tracée, dans son roman, d'un trait impitoyable. De la politique, il n'y en a guère, mais il y a plus : le terreau vivant dont elle se nourrit.
Qu'il s'agisse de scandales judiciaires, financiers ou parlementaires, leur caractère organique, en France, saute aux yeux. De la ténacité, de la parcimonie du paysan et de l'artisan, de la prudence du commerçant et de l'industriel, de la cupidité aveugle du rentier, de la courtoisie du parlementaire, du chauvinisme de la presse, d'innombrables fils mènent à des noeuds qui ont toujours pour nom générique : Panama. Dans l'entrelacs des relations, des services, des médiations, des pots-de-vin camouflés, il y a des milliers de formes intermédiaires entre le civisme et l'affaire louche. Sitôt qu'un cas douloureux entame l'irréprochable tégument de l'anatomie politique - quels que soient le lieu et le moment - il apparaît nécessaire de procéder à une enquête parlementaire ou judiciaire. Mais alors surgit une difficulté : par quoi commencer, et où s'arrêter ?
C'est seulement parce qu'Oustric fit banqueroute inopportunément qu'on découvrit que, chez cet argonaute issu de petits gargotiers, des députés et des journalistes, d'anciens ministres et des ambassadeurs servaient comme garçons de course, sous leur nom ou sous un nom d'emprunt, que les papiers favorables au banquier traversaient les ministères à la vitesse de l'éclair tandis que les papiers qui pouvaient lui nuire s'attardaient en chemin jusqu'à ce qu'ils fussent devenus inoffensifs. Grâce aux ressources de son imagination, à ses relations mondaines, à la complicité des journaux, ce magicien des finances réalisait des fortunes, tenait en main le destin de milliers de personnes, achetait - quel mot grossier, mais intolérablement exact -, récompensait, entretenait, stimulait, encourageait la presse, les fonctionnaires, les parlementaires. Et presque toujours sous une forme insaisissable. Et, plus se développaient les travaux de la commission d'enquête, plus il devenait évident que l'instruction était sans issue. Là où on s'attendait à trouver des délits n'apparaissaient que d'anodines relations entre la politique et les finances. Là où l'on cherchait le foyer d'infection, on ne trouvait que du tissu sain.
En qualité d'avocat, X... défendait les intérêts des entreprises d'Oustric ; en qualité de journaliste, il prônait le système douanier qui coïncidait avec les intérêts d'Oustric ; en qualité de représentant du peuple, il se spécialisait dans l'examen des tarifs douaniers. Et en qualité de ministre ? La commission s'occupa sans fin de la question de savoir si X..., en tant que ministre, continuait à percevoir ses honoraires d'avocat ou si, dans l'intervalle de deux crises ministérielles, sa conscience demeurait de cristal. Quel pédantisme moral dans l'hypocrisie ! Raoul Péret, ex-président de la Chambre des députés, candidat à la présidence de la République, se révéla être le candidat de criminels de droit commun. Et cependant, dans sa profonde correction, il procédait " comme tous les autres ", peut-être seulement avec un peu moins de prudence, en tous les cas avec moins de chance. " Rideau ! " crient les patriotes, bouleversés. Le rideau est baissé. De nouveau s'établit le culte de la vertu, et le mot " honneur " provoque une salve d'applaudissements sur les bancs du Palais-Bourbon.
Sur le fond de " l'immuable spectacle des intrigues parlementaires et des scandales financiers ", comme le dit Poincaré, le roman de Céline revêt une double signification. Ce n'est pas par hasard que la presse bien-pensante qui, en son temps, s'indigna de la publicité donnée à l'affaire Oustric, accusa immédiatement Céline de diffamer la " nation ". La commission parlementaire avait mené son enquête dans le courtois langage des initiés dont ne s'écartaient ni accusés, ni accusateurs (la ligne de partage des eaux, entre eux, n'était pas toujours bien nette). Céline, lui, est libre de toute convention. Il rejette brutalement les vaines couleurs de la palette patriotique. Il a ses propres couleurs, qu'il a arrachées à la vie en vertu des droits de l'artiste. Il est vrai qu'il ne saisit pas la vie dans les couches parlementaires ni dans les hautes sphères gouvernementales, mais dans ses plus communes manifestations. Sa tâche n'en est pas plus aisée. Il dénude les racines. Soulevant les voiles superficiels de la décence, il découvre la boue et le sang. Dans son sinistre panorama, le meurtre pour un maigre profit perd son caractère exceptionnel : il est aussi inséparable de la mécanique quotidienne de la vie, mue par le profit et la cupidité, que l'affaire Oustric l'est de la mécanique plus élevée des finances modernes. Céline montre ce qui est. Et c'est pourquoi il a l'air d'un révolutionnaire. Mais Céline n'est pas un révolutionnaire et ne veut pas l'être. Il ne vise pas le but, pour lui chimérique, de reconstruire la société. Il veut seulement arracher le prestige qui entoure tout ce qui l'effraie et le tourmente. Pour soulager sa conscience devant les affres de la vie, il fallut, à ce médecin des pauvres, de nouvelles ordonnances stylistiques. Il s'est révélé un révolutionnaire du roman. Et telle est en général la condition du mouvement de l'art : le heurt de tendances contradictoires.
Non seulement s'usent les partis au pouvoir, mais également les écoles artistiques. Les procédés de la création s'épuisent et cessent de heurter les sentiments de l'homme : c'est le signe le plus certain que l'école est mûre pour le cimetière des possibilités taries, c'est-à-dire pour l'Académie. La création vivante ne peut aller de l'avant sans se détourner de la tradition officielle, des idées et sentiments canonisés, des images et tournures enduits de la laque de l'habitude. Chaque nouvelle orientation cherche une liaison plus directe et plus sincère entre les mots et les perceptions. La lutte contre la simulation dans l'art se transforme toujours plus ou moins en lutte contre le mensonge des rapports sociaux. Car il est évident que si l'art perd le sens de l'hypocrisie sociale, il tombe inévitablement dans la préciosité.
Plus une tradition culturelle nationale est riche et complexe, plus brutale sera la rupture. La force de Céline réside dans le fait qu'avec une tension extrême il rejette tous les canons, transgresse toutes les conventions et, non content de déshabiller la vie, il lui arrache la peau. D'où l'accusation de diffamation. Mais il se fait, précisément, que, tout en niant violemment la tradition nationale, Céline est profondément national. Comme les antimilitaristes d'avant-guerre, qui étaient le plus souvent des patriotes désespérés, Céline, français jusqu'à la moelle des os, recule devant les masques officiels de la IIIème république. Le " célinisme " est un antipoincarisme moral et artistique. En cela résident sa force, mais également ses limites.
Quand Poincaré se compare à Silvio Pellico, cette froide combinaison de fatuité et de mauvais goût a de quoi faire frémir. Mais le vrai Pellico, non celui de Poincaré enfermé dans un palais en qualité de chef de l'État, mais celui qu'on jeta dans les geôles de Sainte-Marguerite et du Spielberg en qualité de patriote, celui-ci ne fait-il pas découvrir un autre aspect, plus élevé, de la nature humaine ? Laissant de côté cet Italien catholique et pratiquant - plutôt une victime qu'un combattant - Céline eût pu rappeler au haut dignitaire " prisonnier du palais de l'Élysée " un autre " prisonnier " qui passa quarante ans dans les prisons françaises avant que les fils et petits-fils de ses geôliers donnassent son nom à un boulevard parisien : Auguste Blanqui.
Cela ne signifie-t-il pas qu'il existe dans l'homme quelque chose qui lui permet de s'élever au-dessus de lui-même ? Si Céline se détourne de la grandeur d'âme et de l'héroïsme, des grands desseins et des espoirs, de tout ce qui fait sortir l'homme de la nuit profonde de son moi renfermé, c'est pour avoir vu servir, aux autels du faux altruisme, tant de prêtres grassement payés. Impitoyable vis-à-vis de soi, le moraliste s'écarte de son propre reflet dans le miroir, brise la glace et se coupe la main. Une telle lutte épuise et ne débouche sur aucune perspective. Le désespoir mène à la résignation. La réconciliation ouvre les portes de l'Académie. Et plus d'une fois, ceux qui sapèrent les conventions littéraires terminèrent leur carrière sous la Coupole.
Dans la musique du livre, il y a de significatives dissonances. En rejetant non seulement le réel mais aussi ce qui pourrait s'y substituer, l'artiste soutient l'ordre existant. Dans cette mesure, qu'il le veuille ou non, Céline est l'allié de Poincaré. Mais dévoilant le mensonge, il suggère la nécessité d'un avenir plus harmonieux. Même s'il estime, lui, Céline, qu'il ne sortira rien de bon de l'homme, l'intensité de son pessimisme comporte en soi son antidote.
Céline, tel qu'il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n'a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s'est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu'au désespoir et à la désolation, depuis l'aube éclatante jusqu'au bout de la nuit. Céline n'écrira plus d'autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l'artiste s'accommodera des ténèbres, ou il verra l'aurore.

Prinkipo, le 10 mai 1933.

lundi 30 janvier 2017

Réponse de Jean Renoir à Céline / Renoir replies to Céline par/by Jean-Paul Morel

Renoir et Céline (photomontage Nouvel Obs 2012)


En 1938, Renoir répond à Céline dans le quotidien communiste Ce Soir (que dirigeait Aragon) où il tenait une rubrique hebdomadaire. Louis-Ferdinand Céline, en effet, venait de publier l’un de ses bestsellers, Bagatelles pour un massacre (réédité à deux reprises sous l’Occupation, plus réédité depuis lors), long pamphlet qui attribue aux Juifs la responsabilité de la guerre à venir (qui ne profitera qu’à eux) et stigmatise la complaisance à leur endroit dont seraient coupables de serviles « aryens ». Au cours de l’ouvrage, Céline s’en prenait à de nombreuses reprises au cinéma, « toujours si éminemment juif », et en particulier à La Grande Illusion de Renoir car, dans ce film, pour la première fois, le Juif Rosenthal – incarné par Marcel Dalio – est dépeint sous le jour positif d’un « supercapitaliste » aimant le peuple et non plus une victime. « Cette Grande Illusion nous célèbre donc le mariage du simple, fruste, petitement démerde ouvrier aryen, confiant tourlourou devenu monteur, avec le petit Juif, djibouk, milliardaire, visqueux Messie, demain tout naturellement Commissaire du Peuple, prédestiné. Tout ce qu’il faut pour réaliser le Soviet juif-ouvrier… »
L’argumentaire de Céline fera florès auprès de ses admirateurs et imitateurs, à commencer par Rebatet, suivi de Bardèche et Brasillach, mais sera curieusement omis par les nombreux commentateurs d’après-guerre et des années 1970 se demandant « si la Grande Illusion était un film antisémite ».

In 1938, Renoir replies to Céline in the Communist daily newspaper Ce Soir (edited by Aragon) where the filmmaker wrote a weekly column. Louis-Ferdinand Céline had just published one of his bestsellers, Bagatelles pour un massacre (reissued twice during the Occupation, and not republished since then). This lengthy pamphlet attributes to Jews the responsibility for the coming war (from which they will profit) and stigmatises those servile « Aryans » guilty of sympathy towards Jews. At several points in this work, Céline attacks the world of cinema, « always so eminently Jewish », and in particular Renoir’s La Grande Illusion, because in this film, for the first time, the Jew – played by Marcel Dalio – is portrayed in a positive light as a « supercapitalist » who loves the people rather than as a victim. « This Grande Illusion celebrates for us therefore the marriage of the simple, crude, small-time trickster of an Aryan worker, a cocky square-basher turned technician, with the little Jew, dibbuk, millionaire, slimy Messiah, tomorrow naturally Commissar of the People, as predestined. All that is required for the realisation of the Soviet Jew-worker... ». Céline’s argument proved popular among his admirers and imitators, starting with Rebatet, then Bardèche and Brasillach, but it has been curiously overlooked by numerous commentators in the post-war years who have discussed « whether la Grande Illusion was an anti-Semitic film ».

Dans Ce Soir, le jeudi 20 janvier 1938, 
sous le titre Publicité, l'article de Jean Renoir :

« Tous mes amis m’abordaient ces jours derniers avec de grandes claques dans le dos et des exclamations, de ce genre : « T’as vu le bouquin de Céline ? Qu’est-ce qu’il met à la Grande Illusion !... Avoue que c’est de la publicité et que tu es de mèche avec lui !... »
Assez intrigué, j’achetai le livre en question – 1 dollar – et je le mis, sans le lire, bien en vue dans ma bibliothèque. C’est gros, c’est riche, c’est flatteur, mais c’est aussi très ennuyeux. Au bout de quatre pages, on a compris. Un truc dans le genre de la pluie : monotone et régulier. M. Céline fait beaucoup penser à une dame qui aurait des difficultés périodiques ; ça lui fait mal au ventre, alors elle crie et elle accuse son mari. La force de ses hurlements et la verdeur de son langage amusent la première fois ; la deuxième fois, on bâille un peu ; les fois suivantes, on fiche le camp et on la laisse crier toute seule.
Cette fois-ci, ce n’est pas après son mari que notre Céline en a, mais bien après les Juifs. Voilà qui est tout à fait nouveau, original et inédit. Et j’allais renoncer à savoir ce que ce bavard racontait de mon film quand intervint un de ces événements rares, héroïques et décisifs qui changent la face de l’Histoire. Un camarade que j’aime bien et, qui m’aime bien, proposa de se sacrifier et de lire le livre tout entier.
Nous tentâmes d’abord de l’amener à renoncer à cette entreprise insensée. Il insista de telle façon que nous dûmes le laisser faire. La tentative eut lieu la nuit. Armé seulement de quelques bouteilles de whisky, de plusieurs flacons de kola, et d’un dictionnaire de la langue verte, il se lança à l’assaut de l’épais fatras sous nos regards admiratifs et étonnés.
Son héroïsme porta ses fruits, et le lendemain, nous savions ce qu’il en était. À dire vrai, nous fûmes déçus. À peu de chose près, Céline se contente d’affirmer que la Grande Illusion est une entreprise de propagande juive. La preuve, c’est que, dans ce film, j’ai osé montrer un vrai Juif, et en faire un personnage sympathique.
Mes camarades de travail étaient furieux. Non pas que nous jugions déshonorant d’être au service des Juifs plutôt qu’à celui de la Banque de France, des Italiens, des vidangeurs ou des entrepreneurs de pompes funèbres. Mais c’est que précisément, dans ce film, vous n’avions été au service de personne, et que (fait assez rare pour qu’eux et nous en soyons très fiers) nos commanditaires nous avaient simplement demandé d’essayer de faire un bon film. Et c’est ainsi que nous avions pu raconter tout bonnement nos souvenirs, tenter de montrer les choses telles qu’elles s’étaient passées, et c’est tout.
Donc, tous les copains de l’équipe du film n’étaient pas contents (il faut beaucoup de monde pour faire un film). Ils parlaient d’aller déculotter M. Céline et de le fesser en place publique. Nous eûmes vite fait d’abandonner ces vilains projets, indignes des honnêtes syndicalistes que nous sommes, et bons, tout au plus, pour des fascistes cagoulards. D’autant plus que le héros lecteur, qui nous avait mis au courant, nous apprit que nous n’étions pas les seuls dans le bain.
Au service de la juiverie, il y aurait, paraît-il, aussi des gens comme Cézanne, Racine et bien d’autres. Nous sommes donc en bonne compagnie... et de nous rengorger !
M. Céline n’aime pas Racine. Voilà qui est vraiment dommage pour Racine. Moi, je n’aime pas les imbéciles, et je ne crois pas que ce soit dommage pour M. Céline, car une seule opinion doit importer à ce Gaudissart de l’antisémitisme, c’est la sienne propre. »

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