mercredi 30 mai 2018

Saint-Céline par Bertrand Poirot-Delpech dans Le Monde des livres du 17 décembre 1976



Saint-Céline par Bertrand Poirot-Delpech

Le Monde des livres du 17 décembre 1976


Impressionné par le foisonnement des études autour de Céline, le feuilletoniste et futur académicien se livre à un bel exercice de style et de synthèse, réhabilitant Céline contre sa famille littéraire et journalistique… 

«Léon Daudet avait raison : Céline est bien le contemporain capital. Peut-être même le plus grand écrivain du siècle, au regard du siècle ; le seul, en tout cas, à avoir mis en littérature la langue rebelle des opprimés !  […]
Depuis quelques années, l'intuition et le mimétisme cèdent la place à une exégèse universitaire dont le maître se serait sûrement gaussé, comme il  le faisait de tout savoir appliqué à l'art, mais qui cernent mieux le secret de son fameux «rendu émotif».  […]
Si la nouvelle génération de commentateurs ne juge plus rédhibitoires les aberrations racistes de Bagatelles pour un massacre et des Beaux draps, ce n'est pas au nom du temps qui efface les crimes, mais de l'attirance constante de Céline pour tout ce qui le met dans son tort et lui confirme la «vacherie humaine».    […]
Cette jubilation de la mouise vient d'un masochisme inné, mais elle n'aurait pas tourné au délire sans l'acharnement du du destin à l'encourager…   […]
Quand l'expérience de l'humiliation ne suffit plus, Céline invente des persécutions, visionne l'arrivée des Chinois à Cognac. Tout plutôt que de faire confiance à la vie, à l'histoire, aux hommes, à l'amitié même – ce «pire côté» de l'existence ! Montrer que partout règnent l'absurde, la cruauté, l'hypocrisie, le néant ! La vie et la création : autant de mensonges grotesques. Seul le silence de la mort est vrai, dans l'ordre. Mourir ou mentir : il n'y a pas de milieu.   […] 
Ce nihilisme frénétique qu'on croyait sans faille, les nouveaux lecteurs de Céline tendent à y voir l'écran pudique d'une leçon moins noire qu'on ne l'a dit.  […]
Céline ne crie pas seulement au scandale métaphysique. Il rend la société responsable de notre organisation concentrationnaire, de l'exploitation des faibles, de la sur-consommation – déjà ! – des besoins artificiellement créés, des étalages obscènes et des rêves de pillage ou de saccage qui s'ensuivent.  […]
Les latinismes, les grands mots à majuscules, les subjonctifs, les vestiges de beau langage restent indispensables, comme emblèmes de la société exécrée et repoussoirs bouffons, afin que sa prose nouvelle joue à plein son rôle subversif. […]
…l'irruption de Céline dans le roman des années 30 ne pose pas seulement le droit à une esthétique sauvage. Elle constitue une révolte lyrique contre toutes les significations consacrées et s'enracine résolument dans la marge du code admis. Le langage populaire lui-même n'est utilisé que comme vieille tradition anti-sociale et rhétorique clandestine de la revanche de classe. Les emprunts au lexique argotique ne dépassent pas 1% du vocabulaire. C'est toute la syntaxe qui entre en rébellion  […]
On ne compte plus les inventions que lui doit le roman contemporain…  […] les grands héritiers de Miller à Kerouac, de Sartre à Becket et Jean-Luc Godard, les milliers d'apprentis qui «fouillassent dans le même sens» de la débine, oubliant – car il n'y a pas de justice, décidément – que payer ne suffit pas, qu'il y faut aussi… du génie. 
Céline, Artaud, Genet : trois martyrs sans lesquels l'écriture fanfreluche aurait ignoré la violence de notre civilisation ; trois saints désormais ineffaçables du calendrier littéraire.










samedi 26 mai 2018

Le Vigan par Céline dans Les Cahiers de la cinémathèque (de Perpignan)



Les Cahiers de la cinémathèque, dans leur numéro 8 (4e trimestre 1972) consacré au Cinéma de Vichy, laissait une place à Le Vigan par Céline. Cette rubrique intitulée Les romanciers et le cinéma est un montage de textes établi et présenté par Pierre Guibert à partir d'apparitions de l'acteur dans la "trilogie de l'exil" (D'un Château l'autre, Nord et Rigodon).
Les Cahiers de la cinémathèque, la plus ancienne revue française d'histoire du cinéma, d'abord animée en famille par Marcel Oms, était édité par Les Amis du cinéma de Perpignan et la Cinémathèque de Toulouse avant d'être reprise jusqu'à 2009 par l'Institut Jean-Vigo.






jeudi 3 mai 2018

Qu'on s'explique... », véritable postface à Voyage au bout de la nuit

4 mars 1933 Emile Zavie, l'un des « Treize », publie dans L'Intransigeant la réponse d'un agent forestier à une enquête du Bulletin des Lettres, à Lyon, qui, dans sa livraison du 25 janvier, avait demandé à ses clients comment ils constituaient leur bibliothèque. 
(Ce forestier écrivait : des Loups, j'ai gardé dix pages, un peu moins du Voyage au bout de la nuit.)
Cette lettre n'est qu'un exemple, parmi d'autres, des réactions qu'avait suscitées le roman de Céline, mais celle-ci a son importance car elle va faire sortir l'écrivain du silence qu'il observait depuis la sortie de son livre.



Le 16, il publie dans Candide « Qu'on s'explique... », qui, au-delà de la polémique, constitue une véritable postface à Voyage au bout de la nuit : 
«nous ne fîmes scandale que bien malgré nous ! Nos éditeurs pourront le répéter à qui voudra l’entendre. Je crache en l’air... A deux mille lecteurs nous pensions timidement au début, triés sur le volet, et puis même, faut-il l’avouer, sans l’amicale insistance de l’un deux, jamais le manuscrit n’aurait vu le jour...»



Le 19 : L'Intransigeant signale la parution d'une brochure distribuée aux critiques littéraires par les Editions Denoël et Steele. Publiée à l'occasion de la 180e édition de Voyage au bout de la nuit, elle reprend cinq articles de presse parus en 1932 et 1933, ainsi que le texte de la « postface » au roman que Céline a fait paraître le 16 mars sous le titre « Qu'on s'explique… ».

Source : http://www.thyssens.com/01chrono/chrono_1933.php



« Qu'on s'explique... », repris ici et là, a fait l'objet d'un tirage limité 
A la Lampe d'Alladin à Liège en 1933. C'est devenu une rareté recherchée par les bibliophiles… proposé en grand papier à 3800 euros sur www.edition-originale.com.




A la lampe d'Aladdin, Liège 1933, 9,5x13,5cm, broché. - Édition originale tirée à 36 exemplaires ornée en frontispice d'un portrait de l'auteur, un des 5 exemplaires numérotés sur Hollande, seuls grands papiers avec 1 Japon. 



Ce tirage a paru sous couverture spéciale sur vergé orange. Joliment imprimé, cet objet bibliophilique rarissime est particulièrement précieux pour sa complémentarité avec l'édition originale du Voyage au bout de la nuit. L'exemplaire que nous proposons, non coupé, est dans un remarquable état de fraîcheur. « Le tout c'est qu'on s'explique dans la vie » Céline publie pour la première fois son texte le 16 mars 1933 en première page de l'hebdomadaire Candide, parce qu'il souhaite être édité dans le journal « le plus lu ». Avec ses centaines de milliers de lecteurs, Candide répond à son attente. Céline, piqué au vif par un article d'Émile Zavie paru quelques jours plus tôt dans l'Intransigeant dans lequel l'auteur relate le témoignage d'un garde forestier mutilant ses livres des passages qui ne lui plaisent pas, donne libre cours à son esprit ironique et mordant. Il égratigne le rôle sacré du critique littéraire, s'expliquant sur « le genre Céline », sa façon d'écrire et ses procédés littéraires. Avec cet article, qui sonne comme un manifeste, Céline entend également clore les polémiques liées à la parution de son Voyage, dont le tirage atteint rapidement les cent mille exemplaires. 

Robert Denoël, séduit par le ton de l'« explication » rebaptise l'article « postface » et fait éditer une plaquette, en août 1933, pour fêter la cent quatre-vingtième édition du Voyage au bout de la nuit, dans laquelle se trouvent également insérés des extraits de presse élogieux de Georges Bernanos, Léon Daudet, Elie Faure, Edmond Jaloux... 
Le «Bahut des Aromates» 
Pierre Aelberts a fondé les éditions à la lampe d'Aladdin en 1926, où il publie, en tirage limité, sur beau papier et dans des compositions typographiques de belle qualité, des éditions originales de Max Jacob, André Gide, Paul Morand... Il s'adresse à un public de bibliophiles exigeants et lettrés, et décide de créer, en 1933, une collection au tirage très confidentiel (36 exemplaires), dont les titres sont presque tous épuisés à leur parution : le « Bahut des Aromates », qui se termine en 1937. Le titre fait référence à la réalisation, par un maître ébéniste, d'un meuble en bois précieux destiné à contenir les quatorze volumes de la collection en tirage de tête, à 6 exemplaires, qui comprend des éditions originales de Paul Claudel, L.-F. Céline, André Malraux, Jean Giraudoux, Valery Larbaud, Maurice Maeterlinck, Charles Van Lerberghe, Colette, Saint-John Perse, Paul Valéry, Émile Verhaeren. Seuls deux meubles ont pu être réalisés, et l'on ne rencontre pratiquement jamais de volumes brochés sur grand papier. Fervent admirateur de Céline, Pierre Aelberts s'empresse de publier l'incisif Qu'on s'explique, « première et dernière » explication par l'auteur de son « bouquin exceptionnel » dans sa collection du « Bahut des Aromates ». Numéro 2 de la série, le titre a très vite fait l'objet de spéculations et de recherches passionnées. Le tirage sur Hollande est d'une rareté proverbiale, et le terme introuvable n'a rien d'excessif pour qualifier cette séduisante publication, complément indispensable du Voyage au bout de la nuit.

Voici le texte complet de Qu'on s'explique… :

QU’ON S’EXPLIQUE… (réponse à un critique littéraire, 1933) 
Ah ! l’admirable lettre d’un lecteur, agent forestier, reproduite (avec quel esprit !) par Zavie dans L’intran : « Il y a (dans ma bibliothèque) des livres de toutes sortes ; mais, si vous alliez les ouvrir, vous seriez bien étonnés. Ils sont tous incomplets ; quelques uns ne contiennent plus dans leur reliure que deux ou trois feuillets. Je suis d’avis qu’il faut faire commodément ce qu’on fait tous les jours ; alors, je lis avec des ciseaux, excusez-moi, et je coupe tout ce qui me déplaît. J’ai ainsi des lectures qui ne m’offensent jamais. Des Loups, j’ai gardé dix pages ; un peu moins du Voyage au bout de la nuit. De Corneille, j’ai gardé tout Polyeucte et une partie du Cid. Dans mon Racine, je n’ai presque rien supprimé. De Baudelaire, j’ai gardé deux cents vers et de Hugo un peu moins. De La Bruyère, le chapitre du Cœur ; de Saint-Evremond, la conversation du père Canaye avec le maréchal d’Hocquincourt. De Mme de Sévigné, les lettres sur le procès de Fouquet ; de Proust, le dîner chez la duchesse de Guermantes ; le matin de Paris dans La prisonnière. » 

Qu'on s'explique… annoncé en une et publié en page 3
de Candide du 16 mars 1933…

Que Zavie soit loué ! Ce n’est pas chaque jour que nous parvient de l’Infini de tels messages ! Nous voici tous, grands morts et minuscules vivants, déculottés par le terrible garde-chasse. Il ne nous pardonne pas grand-chose dans notre magnifique vêture (acquise avec tant de peines !). Un tout petit essentiel ! Ah ! l’implacable ! Ah ! le véridique ! Il me faudra passer, en ce qui me concerne, dans l’éternité rien qu’avec quatre pages qu’il me laisse ! Jaloux à jamais de ce Mazeline qui me gagne décidément à tous les coups, bien fier qu’il peut être, lui, de ses dix pages pleines… Mais, juste retour, la mère Sévigné, obscène pour toujours, avec sa petite lettre entre ses gros appas, n’en sortira pas du froid sidéral… Villon n’est pas des nôtres, et la Mort sans lui n’est plus possible… Quant à Totor, avec moins de deux cents vers, je doute qu’il s’y retrouve… Il nous presse, le garde-chasse ! 
Avons-nous même le temps de rendre nos comptes aux vivants ? « Comme il est léger, le bagage qu’on emporte à l’éternité !... » L’homme des bois ne rigole pas. Il s’y connaît dans l’infini des malices. Quel douanier de nos spirituels ! « Dix pages, monsieur ! Pas une de plus! Et vous, Racine, rendez-moi ces deux masculines! ». Nous en sommes là ! Alas poor Yorick ! Désormais, l’effroi d’être coupable environne nos jours… Aurais-je, en passant, réveillé quelque monstre ? Un vice inconnu ? La terre tremble-t-elle déjà ? Vend-on moins de tire-bouchons qu’auparavant ? Il ne s’agit plus d’amusettes, l’homme au ciseau va me couper tout ce qui me reste… Et cependant, parole d’honneur, nous ne fîmes scandale que bien malgré nous ! Nos éditeurs pourront le répéter à qui voudra l’entendre. Je crache en l’air… A deux mille lecteurs nous pensions, timidement, au début, triés sur le volet, et puis même, faut-il l’avouer, sans l’amicale insistance de l’un deux, jamais le manuscrit n’aurait vu le jour… On ne fait pas plus modeste. Nous avions nos raisons, nous les avons encore. Tout bruit se regrette. Voyez donc ce qu’en pense notre garde forestier. Il s’y connaît. Enfin, l’on nous assure, de tous les côtés, qu’ils reviendront, ces temps obscurs. Avant cinq ans, le Voyage sera, paraît-il, parfaitement terminé. Tel est l’avis de nos meilleurs critiques, les «pour» et les «contre». Mais cinq ans, c’est encore long… Il peut, d’ici là, se passer bien des choses… On peut se faire beaucoup de mal et peu de bien en cinq ans… Je ne veux pas que tout se perde. Trop de gens furent avec moi mieux que gentils. Il se pourrait que je n’écrivisse plus rien. Dois-je penser à mes petits amis ? Le « genre Céline » ? Voici comment il procède : Un ! deux ! trois ! n’en perdez pas un mot de ce qui va suivre ! Voici bien la première fois, mais aussi la dernière, qu’il prend la plume à ce sujet ! Cela ne se fait pas de défendre son genre ! Il ne se défend pas, il indique. Retenez donc bien ce qu’il explique. 
Le moment est mémorable. D’ailleurs, pas de fausse modestie, mon gros tambour m’a valu 100 000 acheteurs déjà, 300 000 lecteurs, et m’en vaudra, bien exploité, encore au moins autant. Alors ?... Sans compter le cinéma… Voici de quoi faire réfléchir tout coquin chargé de famille. Allons-y ! Ne me poussez pas ! Voilà comment je m’y prends… Je dirai tout… La vie donc, je la retiens, entre mes deux mains, avec tout ce que je sais d’elle, tout ce qu’on peut soupçonner, qu’on aurait dû voir, qu’on a lu, du passé, du présent, pas trop d’avenir (rien ne fait divaguer comme l’avenir), tout ce qu’on devrait savoir, les dames qu’on a embrassées, ce qu’on a surpris ; les gens, ce qu’ils n’ont pas su qu’on savait, ce qu’ils vous ont fait ; les fausses santés, les joies défuntes, les petits airs en train d’oubli, le tout petit peu de vie qu’ils cachent encore ; et le secret de la cellule au fond du rein, celle qui veut travailler bien pendant quarante-neuf heures, pas davantage, et puis qui laissera passer sa première albumine du retour à Dieu… Oui… Oui… Vous me comprenez ? Vous me suivez ? La jambe difforme de la petite cousine doit y tenir aussi, repliée, et le bateau navire à voiles si grand ouvert à trop de vents, qui n’en finit plus de faire son tour du monde avec son fret en vieux dollars ?... Il faut l’amarrer après votre rêve… Avec son capitaine qui ne veut pas avoir l’air de porter déjà des lorgnons… Et que tout l’équipage essaya, cependant, parce qu’on sait qu’il se méfie… son mousse lippu, dents branlantes, reste trop longtemps dans sa cabine… Et la corde du pendu, calfat, traîne bien loin derrière l’étambot, dans la mousse, loin, d’une vague à l’autre, qui courent après le navire… Enfin, tout, plus encore, tout absolument, tout ce qu’on a cru, vite, au passage, qui pouvait faire vivre et mourir. Alors, le temps de votre mélange est venu au milieu des mois et des jours, tant bien que mal, au bout d’une année. Ce n’est pas beau, d’abord ; tout cela s’escalade, se chevauche, et se retrouve, en drôle, de places, le plus souvent ridicules, comme au grenier de la mairie. C’est le bazar des chansons mortes. Tant pis ! Mettez ce qui pue avec le reste. Vous n’y êtes pour rien. On vous reprochera tant de choses (presque tout, à vrai dire), tour à tour, que, dans cette pagaye d’invectives et de griefs, au nom de ceci, de cela, tout ce que vous fîtes, ou ferez, finira bien par y passer. La digestion du public s’effectue à coups de reproches. Deux sortes d’auteurs, en somme : ceux qui vous réveillent et qu’on insulte, ceux qui vous endorment et qu’on méprise in petto. L’inertie, c’est le sommeil de la race. Il en faut, sans doute. Qui le trouble se fait engueuler. Toute révolte est plus biologique que tragique, plus ennuyeuse que vexante. A nous, rien ne semble plus banal qu’un éreintement. A la lecture, c’est l’envie d’aider l’auteur qui nous domine, tellement ces pensums se traînent de redites en consonnes. La haine rend décidément encore plus bête que l’amour. C’est tout dire. Nous n’avons rien lu dans le genre qui dépassât, brève ou incontinente, la mauvaise lettre du gastritique, qu’on n’a pas su guérir, ou celle du refoulé, malheureux sans télégraphiste. Attendons de pied ferme ce joli chef-d’œuvre de gentille humour, d’aimable et ferme dessein qui vous prouvera, par l’émoi, que notre monde entier ruisselait à notre escient, d’adorables dispositions. Mais tenons notre promesse ! Finissons-en ! Ayant amalgamé, tant bien que mal, disions-nous, hommes, bêtes et choses au gré de notre sens, de notre mémoire infirme, modestement, à vrai dire, très humblement (pour ne réveiller encore personne), nous étendons le tout (c’est l’impression que le procédé nous donne) comme une pâte sur le métier. Debout, qu’elle était la vie ; la voici couchée, ni morte ni plus tout à fait vivante… Horizontale, notre pâte… Entre les branches de l’étau, maintenue, soumise à notre gré… Chez Ajalbert, à Beauvais, nous en vîmes qui tissaient ainsi, mais nous, c’est en empoignant les deux côtés que nous travaillons, tiraillons, étirons cette pâte de vie, dangereuse et refaite, par chapitres… C’est le moment bien pénible, en vérité… La voici torturé par le travers et par le large, cette drôle de chose, presque jusqu’à ce qu’elle craque… Pas tout à fait. Ca crie, forcément… Ca hurle… Ca geint… Ca essaye de se dégager… On a du mal… Faut pas se laisser attendrir… Ca vous parle alors un drôle de langage d’écorché… Celui qu’on nous reproche… L’avez-vous entendu ?... Vous n’avez pas remarqué qu’au moment où sa peau est menacée, l’Homme essaye brusquement, successivement, encore une fois, tous les rôles, toutes les défenses, les grimaces, dont il s’est affublé dans le cours de sa vie ? On lui découvre alors, dans ces moments-là, bredouillant, paniquard, facilement trois ou quatre vérités différentes munies d’autant de terminologies superposées… Non ? Vous ne savez pas ? Alors vous n’avez pas remarqué grand-chose… Pourquoi vivez-vous ? Je dis donc que les miens, bien englués dans l’inclusion tenace et molle où je les place, sont tiraillés jusqu’aux aveux. A vous d’en faire votre profit ! Souvent c’est raté, parfois c’est réussi. On a trop insisté… Pas assez… Il reste de grands segments que le délire ne touchera pas… Tant pis ! D’autres coins où la vie se ratatine sans laisser de couleur. On ne saura jamais pourquoi… Du racontar, ni cuit ni fondu… Pâte pauvre qui ne tiendra guère, sans grâce, ni forme… Recommencer ne sert à rien… Ce qui sort loupé l’est bien… Le Temps se charge du reste… Ce n’est pas du grand art, sans doute, mais il vaut bien, tout considéré, l’autre : « Coiffeur à tout prix — Guerre indéfrisable — Rien qui dépasse — Participe intrompable — Le Peuple à sang-froid… Choses vues par M. Grenouille… » etc. Les deux genres se défendent, puisque nous ne faisons que passer le Temps. 
En attendant, il m’a donné, le garde à Zavie, une écrasante compagnie. Je me défile. Tant qu’à crever d’orgueil, je préfère que ce soit auprès des peintres : le Breughel, Greco, Goya même, voici les athlètes qui me donnent le courage pour étirer la garce. Je fais ce que je peux. J’ai les mains sales, prétend-on. Pas de petits soucis ! Thomas a Kempis, bien pur, lui s’y connaissait en Art, et puis en Ames aussi. C’est un malheur qu’il est mort. Voici comment qu’il parlait : « N’essayez pas d’imiter la fauvette ou le rossignol, disait-il, si vous ne pouvez pas ! Mais si c’est votre destin de chanter comme un crapaud, alors allez-y ! Et de toutes vos forces ! Et qu’on vous entende ! ». Voilà qui est conseiller, je trouve, comme un père. Qui nous juge ? Est-ce donc cette humanité nietzschéenne ? Fendarde ? Cornélienne ? Stoïque ? Conquérante de vents ? Tartufienne et Cocoricote ? Qu’on nous la prête avec son nerf dentaire et dans huit jours on ne parlera plus de ces cochonneries. Il faut que les âmes aussi passent à tabac. 

dimanche 24 décembre 2017

In Memoriam Robert Le Vigan vu par Louis-Ferdinand Céline dans L'Avant Scène n° 215 de novembre 1978

Golgotha (Julien Duvivier, 1935)

Robert Le Vigan 

homme de nulle part...
homme d'ailleurs 

par Louis-Ferdinand Céline

(Le texte qui suit est constitué d'extraits de Nord (Copyright Editions Gallimard). 
Nous avons utilisé l'excellent travail réalisé 
par Pierre Guibbert «Le Vigan par Céline», 
Cahiers de le Cinémathèque, Perpignan, hiver 1973 

Il prend facilement l'air tout au bout de tous les malheurs .. Christ aux Oliviers .. c'est depuis son film La Passion » (Il s'agit, bien entendu, de Golgotha (1935)

Nous le regardons "en pyjama rose", il s'est redressé tout droit, debout sur son sofa.
Parler l'exalte 
(La scène qui suit se passe au camp de Grünwald, lors de la fuite de Le Vigan, en compagnie de Céline et de sa femme Lili, à Sigmaringen. 
Harras est un médecin-colonel S.S.), 
- Professeur, en cette fosse humide, que trouvez-vous ? Un sanctuaire. Que finissent défaites, victoires, déluges! Ce triste endroit, crèche de toutes les innocences. Jésus! 
Tirade… les bras écartés ! et l'expression, le visage du Christ ! 
Harras conclut: - Il a séduit la surveillante ! 
Je réponds rien… On peut s'attendre qu'il séduise tout, et bien plus, s'il s'en donne la peine… 
Question de raisonner La Vigue « homme de nulle part», c'était folie, pas la peine ! […] Il me regarde… fixe! et puis louchant ! louchant ! louchant ! pire que dans ses films… 
- T'es hallucinant, mur du son! mur du son! 
- Comment t'as dit ? 
- T'es le plus grand comédien du siècle !… Adolf est qu'un gougnaffe hurleur… 
Lili m'approuve. 
- T'es sûr Ferdine ? 
- Oui, je te le jure! 
- Alors ! Alors ! … 
Alors nous parlons gentiment de choses et d'autres… 

Acteur né… Vous lui disiez : « La Vigue t'as tué ta maman! » Gi! pote ça y est !… vous le voyiez tout changer devant vous !… en monstre aux assises… la mine, la dégaine… « Maintenant t'es Javert ! … maintenant Valjean! »… Il changeait d'être ! 



In Memoriam Robert Le Vigan vu par Paul Chambrillon dans L'Avant Scène n° 215 de novembre 1978


« L'intelligence et la culture de Le Vigan sont prodigieuses » (Céline) 


Pour une vie imaginaire de Robert le Vigan 

par Paul Chambrillon* 

On raconte que lorsqu'il tournait Golgotha, fixé sur la Croix par des moyens de fortune et fort incommodément installé, Robert Coquillaud, dit Le Vigan, exprimait par son visage et son attitude la douleur la plus pathétique. Et lorsque son metteur en scène Julien Duvivier passait à portée de voix, il lui disait: « Mon chèque, salopard!» 


Après la guerre, Le Vigan étant mal vu, Marcel Pagnol fit disparaître du générique le nom de l'acteur. Mieux: il «coupa» les scènes où paraissait Le Vigan ! Il livra à la postérité une œuvre mutilée par son auteur même. 
N'est-il pas vrai que souvent, les plus complaisants sont ceux qui ont le plus à perdre? (**) On songera à cette composition souveraine en feuilletant les images de la carrière de « La Vigue», comme l'appelait Céline, et aussi à toutes les figures qu'il aurait pu incarner. Si le cinéma français tel qu'il est avait été capable de produire un Voyage au bout de la nuit, quel Bardamu ! Quel Courtial pour un Mort à crédit que nos casseurs d'assiettes morales et sexuelles n'oseront jamais tourner! 



Robert Le Vigan est mort voici peu en Argentine. Il y subsistait mal en exerçant le métier paisible et poétique de chauffeur de taxi. Il s'y était sauvé vers 1950, je crois. Il y a enregistré une série de lettres reçues de Céline. Cette précieuse bande magnétique est encore inédite. 

Le Vigan à gauche dans Golgotha (Julien Duvivier 1935), à droite dans L'Homme qui vendit son âme (Jean-Paulin, 1943)
Cette image d'un Christ intérieurement rigolard réclamant ses deniers, «le sang du pauvre» disait Léon Bloy, peint à merveille l'homme et le comédien que fut Robert Le Vigan. Quelqu'un qui savait faire cohabiter en une sorte de stéréoscopie deux aspects du monde, ou même davantage. Tout cela a l'air d'être simple et d'aller de soi. Mais regardez autour de vous: cette qualité essentielle vous semble-t-elle si répandue parmi les comédiens, ou les autres? Un de mes regrets est de n'avoir jamais rencontré Robert Le Vigan. Mais le comédien m'a donné de grands bonheurs pour les raisons que je viens de dire, et ceci: qu'il prenait un plaisir secret encore que perceptible à ce jeu multiple. Cela donnait des personnages étranges, hagards: le superbe Goupi-Tonkin, paludéen et maboul. Des ruines: dans Les Bas-Fonds de Jean Renoir. Des mystiques hésitants: le prince Muichkine de L'Idiot qu'il joua au théâtre. Toutefois, les plus grandes joies que je dois à Robert Le Vigan, je les ai trouvées chez des personnages simples. Par exemple ce gradé de gendarmerie qu'il joua magistralement dans le Regain de Marcel Pagnol, d'après Giono. Ni un fou, ni un malade, ni un prince: un brave imbécile épris d'autorité et de sûreté de soi. D'un guignol secondaire, Robert Le Vigan fit un chef d'œuvre de l'art de jouer. Dans mon souvenir, Le Vigan fut le «premier épuré de France». Alors que sous la direction de Marcel Carné, il devait jouer le marchand d'habits des Enfants du Paradis, le chef-d'œuvre de Jacques Prévert, il fut amené à rendre son rôle sous la pression de gens qui, pourtant, ne détenaient pas encore le pouvoir (c'était sous les heures noires de l'Occupation). 

La Bandera de Christian Jaque (1936)
Parti dans un périple dantesque en compagnie de Céline, il revint en France manu militari, fut condamné lourdement, s'évada et partit pour l'Amérique Latine. Il n'y reprit pas son métier, lui préférant l'anonymat. Sollicité de revenir par ses camarades qui passaient à Buenos-Aires quelques années plus tard à l'occasion d'un festival, Arletty, Jean-Louis Barrault notamment, il refusa sans recours. La comédie était finie. Robert Le Vigan avait tenu à sa grande gueule plus qu'à tout autre chose. Il persistait. Tout cela n'est pour moi que souvenirs. Je préfère terminer sur une formule de la charmante Odile Grand (dans L'Aurore), qui me paraît plus sûre et mieux renseignée: « En 1945, de retour en France, Le Vigan fut jugé, plus ou moins blanchi, mais emprisonné tout de même ». Et voilà l'histoire. 

Robert Le Vigan à Tandil

(*) Paul Chambrillon, né le 26 décembre 1924 et mort le 28 décembre 2000, était un critique dramatique et un chroniqueur gastronomique. 
Son nom reste surtout attaché à Louis-Ferdinand Céline, dont il est considéré comme l'un des spécialistes. Son Anthologie Céline, un double CD complété par un livret dont il est le coauteur avec Jean d'Ormesson et Albert Zbinden est un essentiel pour les céliniens, il regroupe l'essentiel des enregistrements qu'il avait réalisés du vivant de l'auteur du Voyage au bout de la nuit
Paul Chambrillon est également l'auteur d'une émission réalisée en 1963 pour la RTF sous le titre « Louis-Ferdinand Céline romancier expérimental », avec des textes de Céline lus par Marcel Bozzuffi, Alain Cuny et Jean-Pierre Lituac. 
(**) Ces séquences ont été rétablies dans les copies actuelles (N.d.l.r.l.)