![]() |
| Dessin de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933 Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline dans sa course au prix Goncourt. |
mercredi 16 juin 2021
Céline dans Souvenirs d'un ours de Lucien Descaves (1946)
vendredi 11 juin 2021
Céline par les deux cornes à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard
Céline par les deux cornes
à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard. Gallimard, 143 pp.
![]() |
| Caricature de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933 Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline pour le pris Goncourt |
On tourne en rond indéfiniment avec Céline, expose Henri Godard. Que l'on cherche à minorer son antisémitisme par sa qualité de «grand écrivain», ou, inversement, qu'on lui dénie cette qualité en exhibant les preuves de son antisémitisme, on s'égare de la même façon. Il est sûrement très arrangeant dans une perspective «politiquement correcte» de partir du principe qu'un grand écrivain ne saurait être un antisémite ou qu'un antisémite ne saurait être un grand écrivain, malheureusement, ça ne tient pas debout. Et, plus fâcheusement, ça vide de leur contenu les notions d'«antisémite» et de «grand écrivain» que l'on ânonne sans réfléchir à propos de Céline. Le «scandale», pose Henri Godard, est inhérent à Céline: on fausse tout à le nier. Il n'existe qu'une seule façon de prendre Céline: de face, par les deux cornes. Et admettre qu'il est aussi prodigieux dans l'art littéraire que dans l'expression du racisme et de l'antisémitisme. Encore importe-t-il de dire pourquoi et comment, et à quoi nous avance d'éclairer un aspect par l'autre.
Pour ce qui est du racisme et de l'antisémitisme, Godard met les choses au point. Evidemment, lorsqu'on lit, dans Bagatelles pour un massacre, que Racine, Louis XV et le pape étaient juifs, on est tenté de se dire que tout ça n'est pas sérieux. Il est certain que Céline n'a rien de commun avec l'antisémitisme logique et raisonneur des nazis et de leurs sympathisants français: il «écrit noir sur blanc, dans un livre qu'il publie, ce que Drieu réserve à son journal intime, ce que d'autres écrivent sur les murs sous forme de graffiti ou profèrent dans la rue».
Cela n'amenuise pas son antisémitisme, loin de là. Exprimé sur un ton badin et rigolard, naturel et authentique dans son expression, le racisme de Céline passe comme une lettre à la poste auprès de ses lecteurs, pour qui l'outrance est une forme naturelle du discours. N'est-ce pas ainsi que les pulsions racistes ou antisémites prennent corps dans les cours d'immeuble, les bistrots, les ateliers, les bureaux: avec des exagérations délirantes, des ordures, des injures, des vociférations, et de prétendus arguments logiques empruntés à une information déformée, entendue trois semaines avant par le collègue qui lui-même le tient de source sûre de son gendre, etc.? Le racisme de Céline «jette le masque», avouant naïvement et sans retenue son fond irrationnel et délirant. Henri Godard a bien raison de «rêver d'un temps où les esprits auraient atteint un point de maturité tel qu'au lieu de craindre que la lecture de ces pages soit une incitation, on puisse au contraire en attendre un effet de dissuasion».
Henri Godard soutient qu'il est difficile, voire impossible, d'établir des liens entre la littérature de Céline et l'antisémitisme de l'homme, aussi réel et profond soit-il. Déjà, le racisme est absent de ses romans. Dans un passage fameux du Voyage, Céline nie l'existence d'une race française, parlant de malheureux chassés des quatre coins du monde, arrêtés là parce que la mer les empêchait d'avancer. Les personnages de juifs qu'il met en scène dans ses livres sont présentés de façon complexe, ni plus ni moins positive, en tout cas, que ceux des «Aryens». Godard va plus loin: pour lui, tout l'effort artistique de Céline le conduit dans un sens opposé à celui du racisme. En réalisant un effort stylistique inédit sur la langue parlée, en situant pour la première fois au XXe siècle, au coeur du roman, le corps et la mort qui le ronge une mort présente sous la forme de la guerre, de la maladie, de la tentation suicidaire , Céline a montré qu'il n'existait pas de «race des seigneurs»: dans l'humanité, il n'y a que des condamnés à mort, et, à divers degrés, des «exclus», des pauvres types, des malades, tous dignes, en tout cas, de compassion. Le vociférateur raciste des pamphlets s'arrête à la porte des romans, comme si une voix intérieure lui intimait le silence. Chez Céline, le racisme est, ni plus ni moins, ce qu'il est chez tout homme: une énigme, une pulsion sauvage, quelque chose d'animal qui vous ronge, et dont vous ne vous défaites qu'en la refoulant, ou bien, comme Céline l'a fait, en l'expulsant comme un furieux. C'est la thèse d'Henri Godard: après avoir mis au point, dans ses romans, un outil stylistique où «les ponts coupés avec tout réalisme et même avec tout souci de vraisemblance et de crédibilité» conduisent à «l'adoption d'une esthétique de l'exagération» et de «la violence comme principe d'écriture», Céline n'a pu résister à la tentation de le mettre au service de ses obsessions les plus basses dans l'unique but de les calmer. En ce sens, les pamphlets sont les «sous-produits» des romans, et non l'inverse. Et Godard a raison de rappeler qu'il n'y a pas de mépris de l'homme dans les romans de Céline, mais au contraire un idéal bafoué, un pessimisme toujours à vif qui ne porte pas les germes du racisme.
Le scandale de Céline, c'est sans doute que l'ignoble ait été le propre d'un homme qui ressemblait pourtant à chacun de nous. Regarder Céline en face, c'est se rappeler que chaque homme porte peut-être en lui l'aptitude à mettre ce qu'il a de meilleur au service de ce qu'il a de pire. La volonté d'être exclusivement bon, l'angélisme actuel dont on sait ce qu'ils cachent comme aveuglement et refus de voir le mal autour de soi comme en soi sont, en la personne de Céline, dégonflés comme des baudruches. Là est le scandale, et il passe de loin le seul exemple de Céline.
Michka ASSAYAS
mercredi 9 juin 2021
Un personnage célinien : Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D'Un Château l'autre
De tous les personnages maudits qu'a pu générer l'histoire contemporaine, Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D’Un Château l'autre de Louis-Ferdinand Céline, est certainement l'un des plus méprisés, sinon méprisables.
Le fondateur du Front Franc, national-socialiste enthousiaste dès 1935, antisémite frénétique, ami intime de l'odieux Julius Streicher, co-fondateur de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, n'a certes rien fait pour s'attirer une quelconque sympathie, voire une certaine compréhension de la part des tenants officiels de la "mémoire" collective.
Pestiféré, même parmi les "ultras" de la Collaboration qui le jugeaient trop. extrémiste, comment Jean Boissel en est-il arrivé là ?
Il avait pourtant été un héros de la Grande Guerre, plusieurs fois décoré, mutilé à 100 %, titulaire de la Légion d'Honneur, architecte talentueux et renommé à la réussite rapide. Il finira, ayant mis sa peau au bout de ses idées, dans la solitude la plus totale et le mépris le plus absolu. Paul-Louis Beaujour, à travers ce destin original, retrace les soixante années de la IIIe République, avec ses scandales à répétition, son immoralité assumée, sa Franc-maçonnerie omniprésente, et ses groupes de pression agressifs, qui n'est pas sans rappeler, évidemment, notre triste conjoncture actuelle.
Alors? Neuneuil? Qui était-il vraiment? Un galeux à furoncles? une misérable canaille? un fléau? un choléra? un sale traitre? un pur salaud? un hystéro de la délation? Pas si simple.
Parce que dans le même temps: c'est lui l'homme de confiance que Celine a choisi pour protéger ses "allaitantes" des centaines de "mâles" désoeuvrés ; convaincu de son fait, il ne se montre pas vraiment intimidé par l'autorité toute "Pilatienne" de Raumnitz, et il n'est pas particulièrement impressionné par la foule hostile qui l'attend en bas de l'escalier. Enfin, reconnaissons qu'il affiche une certaine dignité quand il prend la route de Berlin (!). On pourrait donc dire que malgré tout, Neuneuil reste droit dans ses bottes...
On apprendra donc, dans ce modeste ouvrage, que Jean (Anselme) Boissel, c'est son vrai nom, n'était pas seulement la caricature qu'en a fait Celine (le Chateau est un roman!), mais qu'il fut un héros plusieurs fois médaillé de la Grande Guerre, un architecte doué et reconnu dont les créations sont aujourd'hui classées, un des rares français à avoir discouru à Nuremberg (en mai 1935), un journaliste extrêmement combatif plusieurs fois emprisonné (dès 1938), un des fondateurs de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme (le 18 juillet 1941), enfin, et surtout, un furieux théoricien de l'antisémitisme dit biologico-raciste: c'est, entre autre, ce qui le fera condamné à mort en 1946.
Un homme de conviction, donc, qui mourra pour ses idées, en prison.
Historika Site historique sur les volontaires français de la Waffen-SS
Boisnières dit Neuneuil
dans Dictionnaire des personnages de Gaël Richard (Du Lérot 2008)
Boisnières-Neuneuil
Garde à la pouponnière des allaitantes du Fidelis, à Sigmaringen, ce policier borgne, « galeux à furoncles, et "service-service" tient son fichier serré sous son bras. La lettre de dénonciation à Hitler qu'il écrit contre Raumnitz lui vaut une gifle en présence de Céline. Ce personnage de collaborateur fanatique et borgne serait une transposition du journaliste et militant d'extrême droite Jean Anselme, dit Boissel (1891-1951) : architecte, mutilé de la Grande Guerre, cet ancien combattant antisémite fasciné par le nazisme avait fondé en 1936 le Racisme International Fascisme, qu'il dota d'un hebdomadaire Le Réveil du peuple. Arrêté sur ordre de Daladier en octobre 1939 avec Laubreaux et Lesca, libéré le 10 juillet 1940, il reconstitua son mouvement, le Front franc, et participa aux grandes manifestations racistes de la collaboration parisienne. Arrêté à la Libération, il fut condamné à mort par la cour de justice de la Seine le 28 juin 1946. Sa peine est commuée en emprisonnement: il meurt la veille d'être libéré le 19 octobre 1951. Comme Céline, il fut pressenti par Abetz pour le poste de Commissaire aux Questions juives, comme l'atteste
une note de 1941 adressée au conseiller de légation Zeitschel, produite au procès de Nuremberg. Le Réveil du peuple publia le 1er mai 1942 une lettre de Céline à Jean Drault, auteur d'une Histoire de l'antisémitisme qui mentionne favorablement les pamphlets et deux critiques mitigées de Guignol's band en 1944.
Bibliographie: Céline 2 - Cointet.
D'un château l'autre 199-204.
Il y tient !... je regarde d’ abord la signature... Boisnières... je connais ce Boisnières, il a la garde des « allaitantes » au Fidelis... la pouponnière du Fidelis... c’est lui qu’empêche qu’il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et
les « bourmans » du Fidelis... ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu’ont absolument plus rien à foutre, repliés de toutes les Préfectures... Boisnières dit Neuneuil est « de garde à la pouponnière »... policier de confiance !... « que personne pénètre ! » Neuneuil et ses fiches !... il a un fichier: trois mille noms! il y tient comme à sa prunelle !... les fifis lui ont pris l’autre œil, combat au maquis ! vous dire s’il peut être de confiance !... je veux pas lire sa lettre, J’ai pas le temps !... je connais un peu le Boisnières-Neuneuil ! sûr il dénonce encore quelque chose... quelqu’un ! peut-être moi ?... je le connais ! un fastidieux !... borgne, galeux à furoncles, et « service-service »...
« Il dénonce encore quelqu’un ? — Oui, Docteur ! oui ! moi ! — À qui ? — Au Chancelier Adolphe Hitler! — Tiens ! c’est une idée !...
— Qu’il m’a vu partir en auto ! oui ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français... je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c’est un fait ! je suis coupable ! Neuneuil a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ?
— Vous m’avez tout dit Commandant !... l’essentiel !
— Non ! pas l’essentiel !... votre compatriote Neuneuil a trouvé encore bien plus grave !... c’est son idée!... son idée ! que je sabote la « Luftwaffe » !... que je flambe vingt litres de «benzin» pour aller pêcher ma truite !... et c’est vrai ! tout à fait exact ! je ne dis rien! tout à fait raison, votre compatriote Neuneuil !
— Oh ! il exagère, Commandant ! — Il a raison d’exagérer ! » C’était pas le moment de le contredire!...
dialectique, mon cul ! tous dans le même sac ! tous ! et leur damnée Luftwaffe ! pour ce qu’elle servait ! j’allais pas lui dire non plus !
« Attendez, Docteur !... attendez ! je l’ai fait venir ! »
Son insistance que je lise cette lettre... que reste là... Neuneuil qu’il voulait me montrer !...
« Docteur, je vous prie !... excusez-moi !... assoyez-vous ! »
Il renfile sa culotte... remet ses bottes... son dolman...
Il va à la porte, il l’ouvre... il va à la rampe, il se penche... et à voix forte...
« Hier !... Monsieur Boisnières ! Monsieur Boisnières n’est pas là ?
—Si! Si! Commandant! me voici!... je monte... »
En fait, il arrive !... il est là...
« Entrez !... vous êtes bien Boisnières dit Neuneuil ?
— Oui, Commandant !
—Regardez-moi alors en face! bien en face!... vous avez bien écrit cette lettre ?
— Oui, Commandant ! — Vous reconnaissez ? — Oui, Commandant ! — À qui vous l’avez envoyée ? — Vous avez l’adresse, Commandant ! » Oh ! pas intimidé du tout !...
« Je n’ai fait que mon devoir, Commandant !
— Eh bien moi, monsieur Boisnières, je vais faire le mien !... dit Neuneuil !... regardez-moi bien en face ! là ! bien en face ! »
Pflac !... Pflac !... deux alors de ces sérieuses baffes que le Neuneuil en est comme soulevé !... son bandeau vole !... arraché !
« Voilà moi, ce que je pense !... Monsieur Boisnières dit Neuneuil!... en plus, et j’ajoute, je pourrais vous faire corriger bien plus !... et vous le savez !... et je le fais pas !... vous corriger une fois pour toutes! misérable canaille!... ah! je gaspille l’essence?... ah! je sabote la Luftwaffe!... je ne gaspillerai pas une petite balle pour vous faire taire, monsieur Neuneuil ! pas un nœud de la corde !... vous valez pas un nœud de la corde ! rien ! sortez ! sortez ! foutez-moi le camp ! et que je vous revoie plus ! plus jamais ! si je vous revois jamais ici, je vous fais noyer ! je vous fais aller voir les truites ! partez ! partez ! et au
galop ! tout de suite ! à Berlin !... prenez votre lettre!... Neuneuil!... la lâchez pas! Neuneuil!... vous la ferez lire au Führer lui-même ! à Berlin ! au galop ! Monsieur Neuneuil ! los ! los ! et que je vous revoie jamais ici ! jamais !... los ! los !... »
C’était la colère...
Neuneuil rajustait son bandeau... « Si je vous revois jamais ici, vous serez fusillé ! et noyé !... je vous le dis ! les motifs manquent pas ! »
Neuneuil, ce vatelavé salé !... l’avait tout de même assez ému... il vacillait... il remettait son bandeau, mais mal...
« Bon, Commandant ! vous me donnez l’ordre ! » Il s’en va, il referme la porte...
samedi 5 juin 2021
Pour l'amour de Céline par Gabriel Matzneff (un titre et un texte plus qu'ambigus)
Trouvé dans une relique de poche – Voyage au bout de la nuit – un article de journal (lequel ? Mystère !) dans lequel Matzneff avoue que les livres de Céline lui « tombent des mains ».
Pour l’amour de Céline
Par Gabriel Matzneff
Cette semaine, je voulais écrire un bel article sur l’amour : chaque mois de mars, j’écris un article sur l’amour, c’est la règle. Le malheur a fait que j’ai acheté Le Nouvel observateur, le fameux hebdomadaire de gauche, et que j’y ai lu, sous la plume de Louis-Ferdinand Céline, l’écrivain de gauche bien connu, cette phrase définitive : « L’amour n’est pas un propos d’homme. C’est une formule niaise de gonzesse ».
Étant moi-même un parfait homme de gauche, c’est-à-dire bête et discipliné, je pense toujours ce qu’on me commande de penser. La mort dans l’âme, j’ai donc rengainé mon article, peu soucieux d’imiter ces niais et ces gonzesses qui s’appellent Virgile, Racine, Proust… Grâce à Dieu, nous avons Louis-Ferdinand pour nous dire sur quoi il est licite d’écrire.
«lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.»
Soyons sérieux. Je rends hommage à la ténacité de Dominique de Roux, qui se promène en Europe à la recherche de textes inédits de Céline, mais j’attire son attention sur les dangers du posthumat. Si l’on admire un écrivain, et si l’on veut faire partager cette admiration, il ne faut pas publier de lui n’importe quoi. Ce n’est pas parce que la Correspondance de Flaubert est un merveilleux chef-d’œuvre que l’on peut recommencer ce petit jeu avec tout le monde. Il y a certaines sottises qu’il est préférable de ne pas jeter en pâture à la postérité : lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.
«ses livres me tombent des mains»
Cela dit, j’avoue que Céline est pour moi une impossibilité. Plusieurs de mes amis étant ses admirateurs passionnés, j’ai essayé à diverses reprises de le lire, mais j’ai dû à chaque fois y renoncer : ses livres me tombent des mains. Cette cascade de hoquets et de trépignements, cette incroyable ponctuation, tout cela fatigue l’œil, lasse l’attention et très vite exaspère : après trente pages, je suis mûr pour le cachet d’aspirine et la compresse d’eau fraîche sur le front.
Célinien, ne bondissez pas : je ne nie pas le talent de votre grand homme. Simplement, pour ce qui me regarde, je déclare forfait. Et même si je vous accorde que Céline est un génie, vous devez à votre tour, m’accorder que ce qui n’a rien de génial, c’est la portée d’épigones qu’il a mis bas. Céline a rendu un mauvais service à la littérature en donnant à une foultitude de médiocres le sentiment que pour être écrivain il suffit de baisser culotte sur une feuille de papier. L’auteur du Voyage est peut-être le grand prosateur qu’un Blondin et qu’un Nimier tenaient pour un maître, il n’en est pas moins l’alibi de tous ceux qui croient pouvoir dissimuler leur manque de don littéraire, leur absence de style et de pensée, sous le fumier informe des balbutiements et des éructations.
Céline n’est pas un imposteur, mais c’est en partie grâce à lui qu’a commencé le règne de l’imposture qui, depuis une trentaine d’années, subjugue les lettres françaises. Un règne de l’imposture qui est aussi celui de la tristesse et de la laideur. Il est temps pour nous de secouer ce joug, d’ouvrir grand les fenêtres et de laisser entrer dans nos vies et dans nos livres le soleil et la joie. Vive Montaigne ! Vive Stendhal ! Et, n’en déplaise à ce pauvre Céline, vive l’amour ! G. M.
Céline, l’antisémite primé
J’aime quand on brandit Céline comme argument:
Mais le Renaudot qui vient d’être attribué а Matzneff n’a rien а voir. Il récompense un livre, un essai, qui contient des passages odieux sur la pédophilie.
Le Renaudot remis а Céline en 1932 pour Voyage au Bout de la Nuit ne couronnait pas un essai antisémite. Mais un roman, qui ne l’était pas. Et aucun doute n’existait sur l’idéologie de Céline, qui a été condamné par la justice française.
Par ailleurs, mais c’est un autre problème, Céline est indispensable а la littérature française. Gabriel Matzneff ne l’est pas.
Charlotte Pudlowski — 19 novembre 2013 Slate.fr
jeudi 27 mai 2021
Le caveau des Cordeliers de Toulouse revisité par Louis-Ferdinand Céline... pour la mère Henrouille
Louis-Ferdinand Céline a donc utilisé la « légende » du caveau des Cordeliers pour inventer un épisode du grand roman qui a marqué ses débuts dans la littérature et lancé sa notoriété littéraire. Par Jacques Frexinos
Dans le mensuel L’Auta de septembre 2013
publié par Les Toulousains de Toulouse
Le caveau des Cordeliers revisité
En 1669, les membres du Parlement de Paris vinrent visiter le célèbre caveau et furent impressionnés par la vue d’un premier président du Parlement de Toulouse «qui avait encore ses cheveux derrière la tête, presque toutes ses dents, peu de peau sur le visage, plus d’yeux ni de lèvres, ni de bouche».
Le baron de Puymaurin (Nicolas-Joseph de Marcassus) dans un mémoire à l’Académie des Sciences de Toulouse, publié en 1784 en donne une description précise. « La voûte est supportée dans son milieu par un pilier gothique. La crypte, en forme d’ovale allongé, est longue de 18 pieds, large de 12 et sa hauteur comprend 6 pieds et 6 pouces... Des débris de squelettes étaient entassés confusément dans un coin, comme pour placer l’image de la dissolution commune à côté des privilégiés de la tombe. Ce qu’il y avait de plus effrayant dans ces corps, c’était la conservation parfaite de la face : on y reconnaissait les traits de la physionomie, et jusqu’à l’expression qu’y avait laissé la dernière convulsion. Toutes les variétés de la mort étaient réunies dans cette sombre assemblée,
Anonyme, Le clocher et le portail d’entree de l’église des Cordeliers, mine de plomb et aquarelle (musée du Vieux-Toulouse, inv.68.4.1).
les uns portaient sur leur visage, hideusement tourmenté, l’empreinte d’un désespoir sans fin ; les autres, au contraire, gardaient dans leurs traits calmes et solennels, l’image céleste de l’espérance ».
Dans le Journal de Madame Cradock, Voyage en France, cette dernière raconte comment, le jeudi 6 mai 1785, ne pouvant visiter le caveau des Cordeliers « car aucune femme n’y était admise et une princesse n’avait même pas fait exception » elle obtint qu’on lui monta un des cadavres afin de l’examiner. « En effet, un guide vint me conduire à une chapelle fermée à clef ; il l’ouvrit et j’y entrai. M. Cradock (qui avait déjà visité le caveau) me rejoignit et on apporta le corps. Il y avait plus de quatre cents ans que ce cadavre était là ; cependant, il était entier : la peau poussiéreuse tombait en loques de dessus les os ; la tête parfaite ; la peau et les muscles y adhérant devenus comme du marbre et à part les yeux qui n’existent plus, les traits sont si bien conservés qu’on eut pu reconnaître la personne si on l’eût connue de son vivant. Les cheveux longs semblaient des fils d’argents, les mains étaient jointes et les ongles intacts. C’est un spectacle étonnant mais bien impressionnant ».
La célébrité incontestable du caveau des Cordeliers, trouvait cependant une concurrence sérieuse dans le caveau des Jacobins que Puymaurin décrivait comme étant moins enfoncé mais plus grand. « Toute la partie à prendre depuis la naissance de la voûte est au dessus du sol. Une ouverture qui prend jour dans un des cloîtres de ce monastère, y entretient un courant d’air perpétuel. On y respire librement et on n’y sent jamais aucune mauvaise odeur. Il est de forme ovale ; sa longueur est égale à celle du caveau des Cordeliers mais il a 4 pieds de plus de large et 3 pieds de plus de hauteur ». Ce caveau ne renfermait que les corps des religieux de la maison qui étaient d’abord inhumés dans des tombes, construites en briques et en pierre de taille et maçonnées à chaux et sable, de sorte que l’air n’avait aucun accès dans ses sépultures et que « les corps s’y consomment plutôt qu’ils n’y pourrissent. Les corps n’ont pas besoin, comme aux Cordeliers, d’être transportés au clocher pour acquérir cette dessiccation complète qui permet de les manier sans les rompre... Cependant les corps que l’on place dans ces tombes ne s’y conservent pas tous également ; on en retire qui sont à demi-détruits, d’autres qui le sont entièrement ». Ces tombes au nombre de vingt-quatre sont placées dans le sol d’une chapelle de Saint-Côme et marquées des vingt-quatre lettres de l’alphabet. « On tient dans la sacristie un registre exact de la mort de chaque religieux ; il est numéroté des mêmes lettres ; et quand un religieux meurt on l’enterre, tout habillé, le visage couvert de son capuchon et couché sur le dos, dans la tombe la plus anciennement employée, ce qui suppose les vingt-quatre tombes remplies ; et l’ouverture, par exemple, de la tombe marquée de la lettre A, ne se fait en général que tous les vingt-cinq ans ». A ce moment là, après avoir été exposé quelque temps à l’air le corps exhumé est placé avec les autres dans le caveau. Le père Labat, procureur général des missions dominicaines aux Antilles, de passage à Toulouse, décrivait le 21 mars 1706 sa visite dans ce caveau où se trouvaient des dizaines « de corps des religieux, droits, rangés les uns auprès des autres, secs légers, si peu défigurés que ceux qui les avaient connus vivants les reconnaissaient encore et me les nommaient... Le sacristain me dit que selon la disposition du temps, ils étaient droits ou courbés ; que l’humidité relâchait la tension de la peau et les faisait incliner et que la sécheresse les redressait. Il y avait des corps qui étaient depuis plus de cent ans dans ce lieu ».
De fascinantes et horribles légendes
Les visiteurs étaient donc nombreux mais les entrées probablement réservées aux personnes de qualité. Un cordelier était désigné comme gardien de ces lieux si « touristiques », et tout en guidant les visiteurs, leur racontait mille et une histoires et légendes impressionnantes concernant les cadavres momifiés. Parmi eux, figurait un corps de femme qu’on assurait être celui de Paule de Viguier, surnommée par François I er , la Belle Paule ! L’hypothèse est peu vraisemblable. Dans les réserves du musée du Vieux-Toulouse, il existe un avant-bras momifié qu’une autre légende certifie être celui d’une certaine dame Pélissier qui provient du caveau des Cordeliers !
Une autre histoire située avant la Révolution mettait en scène deux jeunes gens qui avaient fait le pari que l’un d’entre eux, le plus vantard, bravant la crainte qu’inspiraient ces lieux sinistres, descendrait seul à minuit dans le caveau et pour preuve de son exploit planterait un clou à l’endroit le plus reculé. Muni d’une lanterne sourde, devant une foule nombreuse attirée par cette tentative, le téméraire jeune homme s’avança vers l’escalier et s’enfonça dans la crypte sépulcrale, allant au milieu des sinistres dépouilles réaliser son exploit. Les heures passant, et ne voyant pas remonter le parieur, une cohorte de « sauveteurs », bien éclairés, descendit à son tour et découvrit avec horreur le corps du malheureux gisant mort au fond du caveau, le visage marqué par un rictus d’effroi. Une exploration plus attentive permit de constater que le malheureux avait bien gagné son pari, mais en plantant le clou dans le bois d’un cercueil il avait malencontreusement, sans s’en rendre compte, traversé un pan de son manteau. Lorsqu’il avait voulu remonter, il s’était senti inexorablement retenu par une prise mystérieuse et, croyant être enserré par les bras des squelettes, dont les ombres projetées par les mouvements de la lanterne s’agitaient frénétiquement autour de lui, il était mort de peur !
La mystérieuse disparition du caveau
A la Révolution, l’église des Cordeliers faillit devenir le Muséum du Midi de la République mais on lui préféra in fine le couvent des Augustins, à cause de sa situation plus centrale. On peut toutefois s’interroger sur cette appréciation topographique... Le cloître et la flèche du clocher furent démolis, les orgues transportés à l’église paroissiale Saint-Pierre et l’église fut, comme d’autres lieux religieux, réservée à l’armée qui la transforma en magasin de fourrages. Les années passèrent avec vraisemblablement des détériorations progressives qui n’étaient rien par rapport à l’incendie du 23 mars 1871 qui détruisit la quasi totalité de l’église laissant simplement debout les murs et les contreforts. Pour assurer la sécurité du voisinage il fallut se résoudre à les abattre ultérieurement et la démolition fut terminée le 30 septembre 1874, hormis le clocher qui resta debout et servit pendant un certain temps à une fabrique de plomb.
Lors des travaux de démolition, on constata qu’il existait bien plusieurs caveaux au-dessous du sous-sol de la nef mais aucune trace de celui de forme elliptique dont M. de Puymaurin avait donné la description en 1784. Cela s’explique car ce caveau se trouvait dans la chapelle de Rieux, démolie plusieurs années auparavant. Le grand caveau aux momies avait-il été comblé et détruit ? Les voûtes s’étaient-elles spontanément effondrées ? Aucune explication n’est connue concernant cette mystérieuse disparition.
Dans son roman pseudo-autobiographique, Céline fait raconter au docteur Ferdinand Bardamu, les tribulations de la famille Henrouille (mère, fils et bru) qui habite, dans la banlieue parisienne à Rancy. La mère déteste cordialement sa bru qui le lui rend parfaitement. Cette dernière avec son mari, fomente une première tentative d’assassinat en demandant l’aide d’un certain Robinson. Ce dernier projette alors de liquider la vieille mère, en mettant un « pétard » dans la cage à lapins dont elle s’occupe tous les jours. Un accident malencontreux fait éclater la bombe artisanale à la figure de Robinson, le rendant complètement aveugle. Les jeunes Henrouille, pour éviter des ennuis judiciaires, sont alors obligés de recueillir le blessé, de le soigner et de le loger chez eux, en cohabitation avec la vieille mère qui a tout compris et qui menace de les dénoncer à la police ! L’ambiance devient très lourde. Après quelques mois difficiles, la bru arrive à persuader son mari, d’envoyer la « vieille » et Robinson à Toulouse (Une belle ville, Toulouse !) où leur a été réservée, grâce à l’entremise d’un certain abbé Protiste, une place de gardien dans un lieu touristique privilégié ! Ils paient même le docteur Bardamu pour convaincre les récalcitrants de ce séjour bienfaisant, l’air du pays devant favoriser la guérison de l’aveugle et ragaillardir la vieille ! De fait il s’agissait de garder un endroit très spécial : le caveau de l’église Saint-Eponime. « Un commerce pas plus méchant qu’un autre... Une espèce de cave à momies au-dessous d’une église ».
Quelque temps après, le docteur Bardamu, va rendre visite à la belle mère et à Robinson à Toulouse. « Nous arrivâmes devant l’église Saint-Eponime comme midi sonnait. Le caveau était un peu plus loin sous un calvaire. On m’en indiqua l’emplacement au beau milieu d’un petit jardin bien sec. On pénétrait dans cette crypte par une espèce de trou barricadé... La mère Henrouille ne perdait pas une visite avec les touristes. Elle les faisait travailler les morts comme dans un cirque. Cent francs par jour qu’ils lui rapportaient en pleine belle saison... Ils ne sont nullement dégoûtants, Messieurs, Mesdames puisqu’ils ont été préservés dans la chaux, comme vous le voyez et depuis plus de cinq siècles... Notre collection est unique au monde... La mère Henrouille avait songé à augmenter ses prix, dès son arrivée, c’était une question d’entente avec l’Evêché. Seulement ça n’allait pas tout seul avec le curé de Sainte-Eponime qui voulait prélever un tiers de la recette, rien que pour lui, et aussi de Robinson qui protestait continuellement parce qu’elle ne lui donnait pas assez de ristourne, qu’il trouvait ». Mais Robinson, aveugle, ne pouvait travailler au caveau et n’était pas en mesure d’exiger un partage équitable des profits. Par contre, la vieille Henrouille savait satisfaire les curieux et n’hésitait pas à agrémenter la visite d’un petit discours sur les morts « en parchemin ». « Seule la peau leur est restée après, mais elle est tannée... Ils sont nus mais pas indécents... Vous remarquerez qu’un petit enfant fut enterré en même temps que sa mère... Il est très bien conservé aussi le petit enfant... Et ce grand-là avec sa chemise et de la dentelle qui est encore après... Il a toutes ses dents... Vous pouvez me donner ce que vous voudrez en vous en allant, Messieurs, Mesdames, mais d’habitude, on donne deux francs par personne et la moitié pour les enfants. Vous pouvez les toucher avant de vous en aller, vous rendre compte par vous même. Mais ne tirez pas fort dessus. Je vous le recommande. Ils sont ce qu’il y a de plus fragiles ».
Un « accident » bien tragique
Les affaires marchaient donc très bien et pour les exilés de Rancy, la vie se déroulait calme, laborieuse et profitable. La mère Henrouille, économe et encore bien débrouillarde malgré ses soixante treize ans, possédait un petit capital qui grossissait chaque jour et faisait envie à sa bru et à Robinson. L’escalier du caveau était étroit, pentu et traître, si bien qu’un jour un malheur arriva. Vous devinez la suite. Le docteur Bardamu, qui se trouvait encore à Toulouse, fut, un jour, appelé par des cris angoissés « Elle s’est cassé un os dans la tête qu’il paraît ! Elle est tombée à travers les marches de son caveau. Elle a perdu sa connaissance que je vous répète... Sans me raconter absolument que c’était Robinson qui l’avait bousculé la vieille, dans son petit escalier, il ne m’a pas tout de même empêché de le supposer... Elle avait pas eu le temps de faire ouf ! Paraît-il. On se comprenait... C’était du joli, du soigné... A la seconde fois (2) qu’il s’y était repris, il l’avait pas loupé la vieille ». L’affaire passa pour un accident « bien tragique certes, mais tout de même bien explicable dès lors qu’on réfléchissait un peu à tout, aux circonstances, à l’âge de la vieille personne et aussi à ce que ça c’était passé sur la fin d’une journée, la fatigue... ».
Et voilà comment Toulouse fut citée dans Voyage au bout de la nuit qui manqua de deux voix seulement le prix Concourt, mais obtint le prix Renaudot. Louis-Ferdinand Céline a donc utilisé la « légende » du caveau des Cordeliers pour inventer un épisode du grand roman qui a marqué ses débuts dans la littérature et lancé sa notoriété littéraire.
JACQUES FREXINOS
Babonneau L., Sur quelques caveaux disparus. L’Auta, février 1954, n° 237, 25-27.
Céline L.-F., Voyage au bout de la nuit. Denoël, nouvelle édition, 1942.
Cradock, Le Journal de Mne Cradock. Voyage en France. Paris, Perrin, 1896.
Dedieu H., La famille Franciscaine à Toulouse depuis l’époque de Saint-François jusqu’à la Révolution. Plaquette polycopiée, 36 pages, 1977.
Fabre G., Le caveau des Jacobins. L’Auta, avril 1952, n° 221, 50-54.
Gorsse P. de, La semaine de la Fête-Dieu à Toulouse, à la veille de la Révolution française. Journal d’une anglaise en voyage. L’Auta, mai 1952, 72-77.
(1) Bien sûr nous sommes très intéressés par les éventuels renseignements complémentaires que pourraient nous apporter des lecteurs.
(2) Allusion à la première tentative faite à Rancy, avec le « pétard » dans la cage à lapins !
mercredi 26 mai 2021
Vue d'en face (de L' Intransigeant), l'affaire des prix du 7 décembre 1932
Plus tard, au moment du procès qui s'ensuivit, dans la revue Le Huron du 16 mars 1933, Maurice Yvan Sicard résumera l'affaire : « On sait comment à l’admirable Voyage au bout de la Nuit fut doucement substitué le bouquin pommadé de Guy Mazeline, l’affaire, cette année encore fut menée par Dorgelès et les deux Rosny, dont l’un est sourd et l’autre certainement idiot... CHAQUE ANNÉE la voix du Président de l’académie Goncourt est achetée au plus offrant. » Tout est dit... ou presque !
Allons voir comment la journée des prix a été présentée dans ce grand journal par Merry Bromberger.
Le Prix Goncourt à Guy Mazeline
À M. Céline le Prix Théophraste-Renaudot
Le Goncourt La grande course de fin d’année... Les prix littéraires se succèdent à un rythme accéléré. Après les émotions du Prix Fémina et les débats du Prix Interallié, voici aujourd’huile Goncourt et le Renaudot.
Dès 11 heures, des curieux stationnent place Gaillon. C’est du Restaurant Drouant, comme on sait, que le nom du nouvel élu doit être proclamé urbi et orbi. Ce terme n’est pas une image, puisque, le cinéma et le micro sont présents.
Puissance et rayonnement d’un prix dont le montant matériel n’est pas particulièrement élevé
M. Lucien Descaves, rappelons-le, revient, pour la première fois depuis de longues années, prendre part au déjeuner. Il est, ce déjeuner, préparé dans un salon où les bruits ne filtrent pas. Menu confortable, arrosé du traditionnel blanc de blanc.
Le vote
Au premier tour, par 6 voix contre 3, le Prix Goncourt a été décerné à notre collaborateur Guy Mazeline.
M. Céline s’est vu attribuer le Prix Théophraste-Renaudot par 6 voix.
![]() |
Cette imprécision même lui laissa la nostalgie des Isles. [suit une biographie de marin]. Enfin Les Loups valent aujourd’hui au jeune romancier la plus brillante et légitime consécration.
En ces 622 pages, l’auteur conte les tragiques conflits qui déchirent une famille, mal commandée par son chef. Avec une noble ambition, Guy Mazeline réagit par cette œuvre puissante, contre la facilité d’une certaine production romanesque. Il n’est pas exagéré de dire qu’on songe à Balzac et à sa magnifique richesse.
— Et maintenant, Mazeline ? — Je prépare le Capitaine Durban. Ce sera une tout autre atmosphère que Les Loups : celle du cran, du courage, du sacrifice. »
Le Prix ThéophrasteRenaudot
Le docteur X... alias M. Céline
Une interview dans une clinique
La rue du dispensaire cherche son âme encore dans les terrains vagues. La masse titanique et désolée de bâtiments à bon marché écrase la clinique populaire construite à ses pieds des mêmes briques glacées.
Le plaisir, la douleur, la haine, qui gonflent de vie et de lumière dans la nuit cette armature géante, suppurent jusqu’au bâtiment bas aux vitres dépolies. La grande avenue qui passe tout à côté charrie vers lui comme une large rigole les misères qui suintent éparses dans cette banlieue.
Celui qui est là pour les panser est un grand garçon rudement charpenté, la mèche en désordre, aux traits plébéiens, serré dans une blouse blanche. Son nom importe peu. Celui de cette région suburbaine non plus. Je suis venu chercher ici celui qui s'y cache, M. Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit !
« — Une autobiographie, mon livre ? Allons donc ! Ma vie est bien plus simple et bien plus compliquée que cela. Non !.. M. Céline — nous ne parlerons que de lui, n’est-ce pas ? — est un malade, blessé de guerre, réformé. Et puis autre chose aussi. Quand je vous parle en ce moment j’ai un train dans l’oreille gauche, un train en gare de Bezons. Il arrive, il s’arrête, il repart. Ce n’est plus un train maintenant, c’est un orchestre. Cette oreille, est perdue. Elle n’entend plus que pour me faire souffrir. Je ne peux presque pas dormir,
« Le jour je travaille pour gagner ma croûte, celle de ma mère et de mes deux gosses. Le matin je fais de la littérature pharmaceutique. Le soir je suis au dispensaire. Après, je me saoule de cinéma. Plus c’est bête, plus j’aime ça. Mais la nuit que faire quand on ne dort pas ? J’écoute dans mon oreille la folle du logis. Elle m’en raconte, allez, depuis six ans que j’écris ce livre. Comme j’ai le tempérament ouvrier, j’en commence un autre. Mais auparavant j’ai voulu sa voir si je pourrais faire éditer mon Voyage au bout de la nuit à compte d'auteur. Mon éditeur l’a pris pour son compte et depuis lors ont commencé les embêtements. On me poursuit, on me tracasse. Jusqu’à ma mère qui en souffre. Qu’est ce que ça peut leur faire ce que je pense ? Le médecin que je suis, ne pense pas. Il écrit pour la pharmacie. Il soigne les gens du dispensaire. Céline est un loufoque, voilà tout !
«... Une autobiographie mon livre ? C’est un récit à la troisième puissance. Céline fait délirer Bardamu qui dit ce qu'il sait de Robinson. Qu’on n’y voit pas des tranches de vie, mais un délire. Et surtout pas de logique. Bardamu n’est pas plus vrai que Pantagruel et Robinson que Picrochole. Ils ne sont pas à la mesure de la réalité. Un délire !
Le fond de l’histoire ? Personne ne l’a compris. Ni on éditéur, ni les critiques, ni personne. Vous non plus !
« Le voilà ! C’est l’amour dont nous osons parler encore dans cet enfer, comme si l’on pouvait composer des quatrains dans un abattoir. L'amour impossible aujourd’hui. Robinson le cherche comme chacun, avec l’argent, cet autre bien indispensable. II finit enfin par trouver un coin tranquille, des rentes, une petite femme qui l’aime. Pourtant, il me peut pas rester là. Il lui faut partir quand il a le bonheur bourgeois sous la main, une petite maison, une épouse câline, des poissons rouges; Il se dit qu’il est fou pour être comme cela. Il s’en va. Madelon le poursuit. Elle ne croit pas qu’il soit fou et lui le comprend aussi. Il n’est seulement pas assez égoïste pour être heureux. La petite l’assaille. Elle ne comprend rien. Lui, pour en sortir et sortir de lui-même, voudrait être héroïque dans son genre mais il ne sait pas comment.
« A la fin, dans le taxi, il trouve. Il dit à Madelon que ce n’est pas elle mais l’univers entier qui le dégoûte. Il le dit comme il peut et il en meurt.
« Personne n’a compris. Il est raté, hein, mon bouquin ? Mais si ! Mais si ! Je le sais bien. Je l’ai compris quand j’ai dû le relire. Si j’avais la force de Dostoiewsky, je le recommencerais. J’entrerais de nouveau dans la vie, frappant un coup à droite, un coup à gauche. Mais je n’ai plus la force.
J’ai 40 ans, je suis malade. Un homme fini. Si seulement il y a dans ce bouquin trois pages sur six cents qui vailllent quelque chose, cela me suffit. »
« Mes maîtres ? Des médecins. Follet d’abord, de l’Université de Rennes, un grand bonhomme ; Rachmamn ensuite, qui dirige à la Société des Nations la lutte contre les épidémies, qui m'aime comme son fils et m'a fait voyager. Et aussi une danseuse américaine qui m'a appris tout ce qu'il y avait dans le rythme, la musique et le mouvement.
« Les morts ? J'ai mâché leurs livres, en mastiquant la vache classique, en travaillant de mes mains d'abord, puis en faisant la guerre pour passer mon bachot, puis en retravaillant pour passer mon doctorat.
«La littérature actuelle ? Les trois-quarts ne valent pas une note d'observation clinique, plus sûre.
« On a dit que je briguais les prix littéraires; laissez-moi rire. Je suis candidat à la tranquillité. Il ne peut pas y avoir un homme raisonnable d'ailleurs pour s'intéresser au délire des «miens».
Merry Bromberger
















