vendredi 2 juin 2023

Une visite à Gen Paul, exposition à Bruxelles, galerie de la Béraudière

Ce mercredi 5 avril 2023, Monsieur de la Béraudière avait invité les membres de la Société des Lecteurs de Céline (SLC) à visiter sa galerie où il a réuni une trentaine des plus belles œuvres de Gen Paul. La petite délégation parisienne a été chaleureusement reçue par nos amis bruxellois qui avaient organisé la journée. Merci à Luc, Marc et Marc pour cette magnifique journée pour laquelle ils avaient aussi prévu du soleil…

 Gen Paul à la Galerie de Béraudière, 

Rue Jacques Jordaens, 6 à 1000 Bruxelles




En fin de visite, Gérard Silmo, trésorier de notre SLC et grand connaisseur du peintre nous a régalé d'une conférence dans laquelle l'érudition rimait avec humour… En voici le texte rétabli à partir de ses notes.



Me Maurice Rheims, qui en 40 ans de marteau a vu passer plusieurs dizaines de milliers de tableaux, a dit parlant des huiles des années 1920 : « les peintures de Gen Paul de cette période comptent parmi les meilleures du siècle ». Ce sontcelles réunis ici par Jacques de la Béraudière que nous remercions chaleureusement pour son invitation.



ITINERAIRE DE L'ARTISTE

Eugène Paul est né en 1895 dans un milieu modeste. Mère brodeuse, père plombier le jour, musicien de cabaret la nuit. C'est un pur montmartrois né rue Lepic, au 96. 

Petite parenthèse, rappelons que le docteur Destouches, abandonnant Clichy, viendra habiter, en 1929, au 98 de la même rue. 


Et c’est à ce même 98 que naquit notre ami Ramon, ici présent. Son père était le peintre Pedro Creixams, ami de Gen Paul, et sa mère Nana de Herrera, danseuse portraiturée par Tamara de Lempicka et utilisée par Dransy, puis, à partir de photos, silhouette pour la publicité des cigarettes Gitanes. Il a bien connu Gen et répondra tout à l'heure à vos questions, tout comme Alain Corté qui a mille anecdotes à vous conter sur son ami, le Gen Paul des dernières années. Et je n'oublie pas notre ami le galériste Fabrice Malfet, autre spécialiste du peintre.



Avant de refermer la parenthèse, je signale que le biographe de Gen Paul, Jacques Lambert, est aussi celui de Nana de Herrera (Fauves éditions).

Eugène Paul est autodidacte, mais il possède des dons certains pour le dessin, la peinture et aussi la gravure où là il bénéficia et assimila rapidement les techniques enseignées par Eugène Delâtre (surtout celles de l'aquatinte et de la taille-douce). Il signait d'ailleurs Paul Trelade (Delâtre en verlan) ses premières gravures.


Gen Paul en soldat

Au cours de la Grande guerre, il fut blessé et amputé une première fois d'un orteil au pied droit, puis en 1915, – le 16 juin à l'âge de 20 ans – de la jambe droite, 25 cm au-dessus du genou.

Le retour à la vie civile est très difficile. Il s'adonne aux drogues et surtout à l'alcool pour diminuer ses souffrances, ce qui aurait stimulé son processus de création (comme celle d’Utrillo, son voisin montmartrois). Il se consacre alors totalement à la peinture, encouragé dit-il, par Juan Gris un des locataires du Bateau-Lavoir qui lui offre pinceaux et tubes de couleurs, et aussi par Elisée Maclet qui lui aurait vendu son premier tableau.

Les membres du jury du Salon d'Automne sélectionne son travail et l'expose en 1920. La même année, il commence à voyager en France ; puis en Espagne à partir de 1922, et il effectue en 1924 un premier voyage à New-York. 9 autres suivront, le dernier en 1968 à l'âge de 73 ans.

A chacun de ses voyages madrilènes, il se rend au Prado et s'arrête longuement devant les Gréco, Vélasquez et surtout les Goya. A propos des grands musées, Gen Paul disait : «Un peintre, s'il ne craint pas de recevoir des coups de pied au cul quand il va dans un musée, ce n'est pas un peintre, et je suis sûr que Picasso lui-même avait le trac d'entrer au Prado«.

En juin 1928, le grand marchand Bing organise, dans sa galerie de la rue de la Boétie à Paris, une exposition collective réunissant – excusez du peu – Braque, Picasso, Rouault, Soutine et Gen Paul !



Sa prodigieuse période créatrice que nous voyons ici cesse en 1929. Sur le retour d'un épuisant voyage dans le sud algérien, il attrape un paratyphus. Donnant des signes de confusion mentale, il parvient, non sans difficulté, à rallier Madrid où il est hospitalisé en urgence, atteint de delirium tremens. Sauvé in-extrémis par les médecins, veillé par son célèbre confrère Ignacio Zuloaga, raccompagné à Paris par Fernande, sa première épouse accourue à son chevet, Eugène mettra plusieurs mois à se rétablir.

Un homme va réussir à lui faire changer ses habitudes alimentaires très arrosées, c'est le Dr Destouches. Nous en reparlerons.



Deux ans après la parution de
Mort à crédit, il en illustre une édition de luxe en composant 164 gouaches dont 15 en pleine page, et comme vous le savez, au printemps 1942 il réalise 15 dessins pour Voyage et 16 pour Mort, à la demande de Robert Denoël, dans un style s'adaptant parfaitement aux deux textes.

Devenu veuf en 1929, il épouse en secondes noces Gabrielle Abet, une jeune audoise de 20 ans (il en a 50). Ses témoins seront Jean Perrot et Marcel Aymé.

Juillet 1948 : le voyage de noces se déroule aux Etats-Unis, d'abord New-York bien sûr, puis la Louisiane où Gen entraîne Gaby dans les clubs de jazz. Les goûts du peintre sont éclectiques car il apprécie aussi les préludes de Liszt ; de même qu’en littérature ses grands hommes sont aussi bien Molière ou La Fontaine que Mac Orlan ou Alphonse Boudard.

Côté cœur, par contre, l'orage gronde déjà et dès le retour de leur voyage de noces, le couple se sépare. 

Officiellement divorcée en 1949, Gabrielle vit à Limoux, tout en s'autorisant des visites chez son ex-mari. Et, au début de l'année 1953, elle lui annonce être enceinte. Un fils naît en septembre, non à Paris, non à Limoux, mais à Genève !

Gen financera, de manière exclusive, l'éducation de l'enfant qu’il verra peu puisqu’il vivait dans l’Aude. Il le couvrira de cadeaux, lui offrira voyages, automobile etc. Devenu radiologue à St Laurent-sur-Var, le docteur Gen Paul junior se détachera totalement de l'œuvre artistique de son «géniteur », dont il était pourtant l’ayant droit.



La production de ce dernier s'écoule toujours aisément, même si l'artiste ne veut se lier à aucun marchand – seule exception avant-guerre avec Georges Bernheim pour un contrat d’un an et demi. Ses expositions dans les galeries rencontrent le succès, notamment chez Drouant et David en octobre 52, Ferrero à partir de 53, Chalom en 1973. Il ne lui reste plus alors que 2 ans à vivre.

Fatigué, Gen Paul ne descend plus à l'atelier. Il ne bouge guère de son petit appartement, continuant néanmoins à dessiner ou à lithographier chaque jour, croquant instantanément les vedettes passant à la télévision.


Gen Paul à la télé

Mars 1975 : il est opéré d'un cancer bien trop avancé pour être guéri et décède le 30 avril. Malgré une jambe en moins, malgré les drogues, l'alcool, le tabac, les bagarres, etc., le bonhomme aura vécu 80 ans en laissant à la postérité quelques grands chefs-d'œuvre de la peinture du XXe siècle.


Quelle était l'originalité de sa peinture ?

Avant d'acquérir le style qu'on lui connaît, le jeune Eugène Paul s'est cherché, travaillant à la manière de… Son premier commanditaire, Mathot, lui demandait d’ailleurs de peindre dans le goût de Monticelli, de Lautrec, de Lebourg, ce qu'il parvenait à faire sans difficulté, et cela se vendait. Mais, dès 1921-22, il autonomise sa facture, on sent alors sa nouvelle liberté de touche, surtout dans ses œuvres sur papier (aquarelles, gouaches, pastels).



La grande période genpaulienne couvrira six années, de 1924 à 1929. Des critiques ont prétendu - à mon avis avec raison – qu'il a anticipé les recherches des expressionnistes abstraits américains, bien qu'il soit toujours resté dans la figuration. Cela en raison de cette calligraphie gestuelle, ce langage explosif des couleurs parfois travaillées en haute pâte, cette propre création plastique qui précède l'action painting d'un bon quart de siècle, car les premières “women” de Willem de Kooning n'apparaissent qu'en 1948, les Motherwell les plus approchants qu'en 1955, ceux d'Arhile Gorky un peu avant. L'esprit genpaulien est un peu moins flagrant chez Tobey, ou Kline ou Pollock, mais l'influence du Français est indéniable chez les lyriques étatsuniens de l'après guerre.



Alors évidemment si l'on veut parler de similitude, la période soutinienne de Céret date de 1919 à 22, mais je crois, et Alain Corté ici présent sera à même de le confirmer puisqu'il fut un témoin direct des réactions de Gen Paul, qu'il ne fallait pas prononcer le nom de Soutine devant le Montmartrois !

Or, la loi du marché est implacable car un zéro, au moins, sépare les cotes des deux peintres.

Des critiques ont usé de néologismes pour définir la technique de Gen Paul. Guy Vignoht, par exemple, parle de “sauvagisme” pictural lorsqu'il peint musiciens, clowns, cyclistes, scènes de rue, gares, régates, bouquets de fleurs, portraits, courses hippiques, corridas,etc.

Peut-être n'a t-on pas suffisamment insisté sur ses qualités de coloriste, sur le rendu de ses effets chromatiques, de ses touches libérées de toute contrainte académique et il est assez singulier que lui, l'unijambiste, transmet avec une telle maîtrise le mouvement ; car effectivement l'œil du regardeur sans cesse sollicité est rarement en repos.



L'originalité de son art tient aussi, à mon avis, à ce graphisme nerveux, au sens inné qu'il a de la composition, à cette virtuosité gestuelle, envoûtante, dans le traitement dynamique des formes et si certains portraits, par exemple, présentent d'emblée une lecture difficile qui empêche parfois la reconnaissance physique du modèle, l'éloignement permet facilement d’en saisir l’ampleur.

Il aimait à dire « Il faut tuer l'anecdote, détruire le sujet et tout reconstruire » ou encore : « quand on attaque une toile, on commence avec de grosses brosses, et on termine par un point, mais il faut que chaque cm² corresponde à une volonté».


Marc Hanrez et O Sole Mio (c.1925)

On trouve néanmoins quelques pépites dans des tableaux plus tardifs, jusqu'en 1965, mais aussi, malheureusement, des scènes répétitives, moins abouties, où la verve s'étiole. D'où des écarts de cotes impressionnants dans les ventes aux enchères. Et il ne se passe pas de semaine sans se voir proposer des vacations comportant des Gen Paul.


Ses œuvres, dans les collections publiques, se trouvent parfois fâcheusement confinées dans les réserves des musées, comme celui emblématique de Montmartre où l'un des responsables, devant mon étonnement, a cru bon se justifier en me répondant : «vous comprenez, il fut l'ami de Céline !!!».

Les autres musées parisiens d'art moderne ne l'accroche pas davantage et il faut justifier, par écrit, de ses motivations pour voir ses tableaux dans les réserves.

Pour les admirer sur des cimaises muséales françaises, il faut se rendre dans la Manche, à Granville, au musée Richard Anacréon ou, à l'opposé géographique, au palais Carnolès de Menton.


Les amateurs de l'artiste seront plus heureux à l'étranger - La galerie de la Béraudière nous en fournit un bel exemple – et notamment au musée d'art moderne de Berne, ou celui de Tossa del Mar en Catalogne, à Genève aussi.

J'ai même vu à Chypre sept œuvres de notre peintre exposées à la fondation Leventis de Nicosie où Gégène cotoie Renoir, Signac, Gustave Loiseau, Pascin, Van Dongen, ses amis Vlaminck et Utrillo, les deux Dufy, mais aussi... le Gréco, Canaletto, de Heem, Gainsborough, Boucher, Boilly, etc.


Le peintre et l'écrivain

On peut relever un certain nombre de points communs, entre Gen Paul et Céline, leurs mères exerçaient une activité semblable ; avant la Guerre 14, l'un comme l'autre vécurent de petits métiers ; Ils furent grièvement blessés au début de la Grande guerre (fin octobre 14 pour Destouches / juin 1915 pour Paul) ; ils se marièrent la même année (en 1916) ; ils partageaient le même goût du beau sexe, particulièrement les danseuses ; ils pratiquent un parler populaire ; ls sont curieusement à la fois anarchistes et légalistes ; ce sont des lyriques dans leurs arts respectifs.



A quelle date se sont-ils connus ? Peut-être se sont-ils croisés sur les hauteurs de Montmartre dès 1929 ou 30, mais ils se fréquentent réellement vers 1933. Le docteur Destouches somme alors Gen Paul de moins boire, ce qu'il fait, mais ce qui a aussi pour effet d'affadir quelque peu son art.

De même, le génie créatif d'Utrillo s'émousse lorsque Lucie Valore lui réduit sa dose d'alcool,

Dans Féerie II, parlant de Jules – le double transparent de Gen, - Céline écrit : «c'est l'ébriété qui le rend buté, agressif ! Le foie, l'estomac !... Il avait plus de foie, plus que l'endroit... Une éponge d'alcool... et une douleur quand je lui touchais !»



Mais il dit aussi ;«C'est Gen Paul qui comprend la peinture, toutes les peintures, pas Elie Faure. En deux mots, sur n'importe quel maître, il vous en dira plus que tous les livres d'Elie Faure».

Et à l'occasion d'une rétrospective du peintre, en 1937 à New-York, l'écrivain se charge de lui rédiger une préface, disons artistico-célinienne.

Février 1941 : un appartement à louer est vacant en face de chez Gen Paul. Ce dernier informe Louis et Lucette qui emménagent illico.

L'année suivante, depuis leur 5e étage Céline assistera aux bombardements alliés, notamment au-dessus des usines Renault de Boulogne-Billancourt qui fera entre 600 et 700 victimes. Suite à cela, un manifeste des intellectuels contre les crimes de la RAF recueillera de nombreuses signatures dont celles de Destouches et de Gen Paul.

Après la guerre, l'artiste taira son comportement au cours de celle-ci, notamment son voyage à Berlin, en mars 1942, en compagnie du couple Destouches et d'une délégation de médecins. A cette occasion d'ailleurs, Gen Paul visitera l'atelier d'Arno Breker.


Céline par Gen Paul (1942)


On ne peut faire l'impasse sur le, ou les dîners, à l'ambassade d'Allemagne ou au ministère de l'Intérieur (été 42, décembre 43, février 44 ? les dates sont incertaines) où poussé par Céline, Gégène caricature le chancelier du Reich devant des hôtes médusés.

Lorsque Louis Destouches se marie, le 15 février 1943, il choisit Gen Paul comme témoin.

Evidemment lorsque le peintre se verra incarné, en juin 1952, dans le personnage du cul-de-jatte Jules, amateur de lycéennes et de tuberculeuses, dans Féerie I, l'ancienne amitié n'y résistera pas. Comme vous le savez, l'écrivain donne à Jules le rôle de chef d'orchestre d'un bombardement où le paysage gondole, où les maisons perdent leurs formes, c'est d'ailleurs tout l'esprit des tableaux du peintre qui se réalise.

Céline, Lucette, Bébert quittent Paris, d'abord pour Baden-Baden le 17 juin 44 et Gen Paul à partir de ce jour ne reverra plus jamais Céline de son vivant.

12 août 1947 du Danemark donc, Céline lui écrit : « tu as tort de ne pas venir, on rigolerait un petit peu, ça nous changerait, on a pas ri depuis 4 ans à présent, mais on a beaucoup pleuré».

Le 20 août 1947 à Geoffroy : «Gen Paul m'aime bien et je l'aime bien. Il a du génie et c'est un frère, mais il est démoniaquement pervers. Jaloux. Jaloux de tout, de son ombre, de moi. Il n'est pas venu me voir. Quel abandon »

« Ah il faut le manier comme une harpe. Certaines de ses cordes sont exquises, d'autres atroces…»


Voyage au bout de la nuit revisité par Gen Paul


Céline a vendu pour 200 couronnes danoises des gouaches du peintre à une amie Anne-Marie Lindequist et il espère que l'artiste viendra dépenser l'argent sur place : «si tu viens, c'est pour l'affection, le vin : zéro » et il écrit le 03 octobre 1948 à Zuloaga (le fils du célèbre peintre) : « il n'a qu'à venir nous voir, dis-le lui, on l'aime toujours ; mais il faudra qu'il apporte son piv. »

Il est vrai que dans le même temps, dans sa correspondance, Céline traite Gen Paul de «pilier de zinc» de «sale cloporte, fort amusant certes, mais de basse hargne et stupide jalousie». Et à Milton Hindus ;« Attention à Popol, il est très douteux, plein de génie mais l'âme est de boue ».

Faisant allusion à la Chignolle, cette fanfare montmartroise que Gen Paul, rassuré sur son sort, a créée à la Libération, en y entraînant quelques amis et où il jouait du cornet à pistons, Céline écrit : «très joli le cor de chasse, mais ça donne soif ».

Dans une autre lettre du 25 juillet 48 à Daragnès :« je crois que le pauvre Gen va se dissoudre dans l'alcool, je n'en retrouverai plus si je rentre jamais... quelques filaments de rigolade, un peu de fiel, quelques cristaux de génie... un bocal ».

Début décembre 48, Albert Paraz publie dans Le gala des vaches, des lettres que Céline lui a adressées et on peut y lire «pour Paul, tu penses si je suis fixé, roublard, jaloux, avec un damné génie du mal bien amusant, je l'aime bien. Comme un frère. Mais d'illusions ? point l'atome ».

Encore Ferdine :«Comme j'ai écrit partout que j'aimais Popol comme un frère, alors il doit déjà se voir pendu ; en fait, on a terriblement peur d'être réputé mon ami ».

De nouveau à Zuloaga ; « Popol rabâche des sottises sur mon compte qui me font prendre pour un sot – je veux des calomnies de qualité ! »

Le 21 février 1951, Céline est faiblement condamné par contumace à un an de prison (il en a effectué davantage à Copenhague) et à l'indignité nationale. En vue du procès des amis avaient envoyé au président Drappier des témoignages à décharge notamment Arletty, Daragnès, Marcel Aymé. Sollicité, Gen Paul s'est abstenu.


Bardamu, héros célinien par Gen Paul

Au retour de l'exilé en France, début juillet 1951, d'abord à Menton chez ses beaux-parents, puis à Neuilly chez Paul Marteau, Céline est terriblement déçu que Gen Paul refuse la proposition de Mme Marteau de le rencontrer avec ces mots : « grand génie mais cave pour mézigue ».

Le peintre continuera à affirmer qu'il ne vend plus de tableaux à cause de Céline. Or, il est bien reconnu que c'est totalement faux.

L'ambivalence chez Gen Paul : il est à la fois menteur, jaloux, rancunier et généreux, affabulateur mais désintéressé, bourru autant que fraternel.

Comme vous le savez, Céline succombe le 1er juillet 1961 d’une hémorragie cérébrale et Marcel Aymé véhiculera Gen Paul à Meudon où dignement il se recueillera devant le corps du grand écrivain, sans toutefois assister à son enterrement.



Peu avant de s'éteindre lui-même, le 30 avril 1975, l'artiste réalisera une médaille pour l'Hôtel de la Monnaie avec à l'avers un portrait de Céline de trois-quarts, et au revers la mention : Voyage au bout de la nuit – 1932. Donc toute rancune repoussée, voulant par ce dernier hommage apparemment gommer les propos amers qu'il avait tenus sur l'écrivain (même s'il y avait réciprocité).

En guise de conclusion, on peut affirmer que Gen Paul dans sa gloire, restera indissociablement lié à Louis-Ferdinand Céline. 

Gérard Silmo





Le violoncelliste (n.d.)


mardi 18 avril 2023

Jean-Paul Sartre (Tartre) dans D'un château l'autre (1957)

 Tartre dans D’un château l’autre

D'un château l'autre a été publié en 1957 aux éditions Gallimard. Il dresse un parallèle entre la vie de Céline contemporaine à l'œuvre — en tant que médecin et écrivain, pauvre, maudit et boudé par sa clientèle — et sa vie à Sigmaringen (Siegmaringen !) où s'est réfugiée “ l’élite pourtant intéressée, « collaboratrice », 1142 condamnés à mort, tous, l’article 75 au cul… ”

Comme toujours depuis Mort à crédit, ce roman s'ouvre sur les descriptions d'un Céline aigri qui se plaint de sa condition : les traîtrises des éditeurs, ses haines à l'égard de l'intelligentsia de l'époque — « Tartre » (Jean-Paul Sartre), « Larengon » (Louis Aragon), «Triolette» (Elsa Triolet) ou encore André Malraux, André Maurois ou Paul Morand —, sa vie de médecin boudé par sa clientèle. Pourtant, au-delà des aigreurs, Céline se réjouit de la fidélité de quelques clients, et notamment de Mme Niçois, dont l'appartement fait face à une voie fluviale au bord de laquelle il croise le chemin de Robert Le Vigan (« La Vigue » dans le roman), reconverti en locataire d'une péniche, La publique.

C'est Jean-Paul Sartre (Tartre) qui, avec 23 occurrences dans le roman, vient en tête de ses haines non satisfaites, prolongation de son pamphlet 
À l'agité du bocal (1948) dans lequel il réglait son compte à l'écrivain qui l'avait accusé d'avoir collaborer pour de l'argent…

Trissotin Tartre


… dix ans de vacheries, dont deux de cellule... eux là, eux autres, Racine, Loukoum, Tartre, Schweitzer, faisaient la quête de-ci... de-là... ramassaient les ronds et Nobel !... magots énormes ! pâmés, bouffis, comme Gœring, Churchill, Bouddha !... 

… leur truc masochiste me bluffe pas !... je dis ! ni la corseterie du Loukoum! ni les bourriqueries du Tartre... ni l’œil merlan frit d’Achille... l’autre non plus le dénommé Vaillant ! vaillant de quoi ? qu’il voulait m’assassiner !... 

… comme ça que tiennent Maurois, Mauriac, Thorez, Tartre, Claudel !... et la suite !... l’abbé Pierre... Schweitzer... Barnum !... aucune honte!... et pas d’âge ! Nobel et Grand-Croix garantis ! Même croulants, fondants, urineux, « honoraires », « Emblèmes des Partis » ! Juanovicistes ! 

… pas que les plagiaires, les « pas faits pour » ! Dieu sait !... rien que chez Achille, floppée ! mille ! mille !... pour moi Dumel, Mauriac, Tartre, même corde!... la dizaine de Goncourt, l’autre arbre !... oh ! plus l’Archevêque de Paris, j’oubliais ! avant que les Chinois se formalisent!... 

…Tartre m’a bien volé, diffamé... oh ! que oui !... mais pas pire que les parents !... […] Tartre aussi m’a hérité ! et floppée d’autres !... 

…Tartre : coco !... tous épileptiques que seulement je les regarde !... j’ai dit : Tantine manquait de rien ! le Tartre non plus !... cossus ! cossus !... de tout en double ! triple... à la ville !... à la campagne !... frigidaires, autos, laquais !... le cor avait sonné pour moi, ils avaient pris part à la chasse !... 

… Si seulement tenez, je pouvais compter sur la Critique... quelques échos... même injurieux... pas bien sûr tout le Cirque de Mauriac !... pissotières mutines et confessionnaux !... ou Trissotin Tartre... tous les rescapés de vingt ans de déconneries !... non ! quelques murmures me suffiraient... 

… Mais depuis le drôle de bolchevisme que vous pouvez plus dire un mot!... Picasso ci !... Boussac par là ! Tartre re-coco !... milliards partout ! damnés par là !... vous n’existez plus ! le plus de bide, popotin... bajoues, le plus damné de la Terre ? vous marrez ? ils vous coupent la tête... 

… Ce que Tartre et tant d’autres se sont tant branlés, échignés, sué, sang et venin, retourné Ciel, Terre, Enfer, que quelqu’un se décide ! L’ivrognesse là, était fin prête !... les chiens aussi étaient fin prêts... les chiennes, surtout, ça tenait qu’à moi que je dise un mot... 

… ils causent et savent pas !... vous les entendez installer... qu’est-ce qu’ils pensent, au fond du fond ?... « Pourvu, bordel ! que jusqu’au bout, mon flan tienne ! pourvu jusqu’au bout, que je tombe pas !... » la trouille, le gniouf ! leur hantise !... Mauriac, Achille, Gœbbels, Tartre!... ça que vous les voyez si nerveux, si alcooliques, d’un cocktail l’autre, d’une confession l’autre, d’un train l’autre, d’un mensonge l’autre! d’une Cellule l’autre... d’une déconnerie l’autre !... qu’ils réchappent au « Mandat », menottes, à la Santé !... si ils palpitent ! la minute sérieuse de leur vie !... la seule !... finish blabla ! 

… c’est déjà bien extraordinaire qu’on m’accuse pas de Dien-Pen-Phu!... de la chute de Maubeuge 14-15 !... là, que j’aie achevé Mme Niçois ? pas un pli!... j’ai bien été accusé, par Tartre et cent périodiques renseignés, d’avoir vendu le Pas-de-Calais... l’habitude !... 


Tartre. "L'invasato in provetta" - "Frammenti epistolari" (2005).
A cura di Massimo Raffaeli. C
on litografia originale, numerata
e firmata, di Mimmo Paladino

…J’aurais tenez le Vaillant à soigner... Vaillant mon assassin mou... Tropmann ou Landru... ou le Tartre en personne... ou les centaines de mille bourriques qui m’ont pourchassé des années, d’une prison l’autre... si frétillants, émoustillés ! je varierais pas d’un iota... mon style, ma façon... je suis le samaritain en personne... samaritain des cloportes... 

… Je verrais là, le Tartre à l’agonie, mettons... « bourrique ! que j’y dirais, cavale !... biche ! purulure de merde !... fonce ! défonce ! retrouve tout ton fiel ! te décourage mie !... t’es monstre con, mais t’es instruit !... » Tartre ou un autre !... évidemment le moral c’est tout !... 

… Norbert Loukoum, je le fais exprès, ça l’emmerde, je lui parle exprès du cabanon... il y a jamais été, pardi !... lui !... ni Achille !... Malraux non plus... Mauriac non plus... et le fœtus Tartre!... et Larengon !... la Triolette aux cabinettes !... comme ça toute une clique fins madrés !... l’élite « tourne-veste » !... qu’arrêtent pas de jouer les effrayants !... 

… je note à propos, qu’Hérold Paquis, aussi menteur éhonté que Tartre, a jamais foutu les pieds à Siegmaringen, il est resté 70 bornes sur son île, bouffer ses conserves... il a jamais rien vu du tout... sauf son casier judiciaire... Doriot est jamais venu non plus... on a jamais vu que sa voiture, criblée, dentelée... ce que c’est d’être sorti de Constance !... la bonne vie, sauf la gale... 

… tel condamné à mort, qui sue tremble trempe à griffonner mille mille horreurs sur tel et tel autre paria, voué à la torture saligaud ! tant plus le dénoncer aux Fritz ! à la Bibici ! à Hitler ! au Diable ! ah, que Tartre m’appert puéril morvaillon raté tout pour tout !... là je vous parle de vrais incarnés délateurs ! la tête déjà sous le couperet !


… presque tout le monde m’a oublié... pas eux !... pas eux !... vos voleurs vous oublient jamais !... vos copieurs non plus !... pensez !... la vie, qu’ils vous doivent !... Tartre va pas un jour se mettre à table « Moi, plagiaire et bourrique à gages, j’avoue ! je suis son trou d’anu !... vous pouvez vraiment pas compter !... 










dimanche 26 février 2023

Traces céliniennes ici et là dans la revue roumaine Revista Vatra

AUGUST # 6, 2015 REVISTA VATRA


Dialogue avec Radu Vancu
Vous avez parlé, au début de notre discussion, d'une certaine dimension éthique que l'on retrouve, sinon dans la poésie, du moins autour d'elle. Direct, abrupt : un poète doit-il être égoïste ou altruiste ? Bon ou mauvais/méprisable ? 
- Il doit être empathique, pour continuer en quelque sorte la question précédente. Sinon, lorsqu'il perd son attention sur l'autre, son écriture commence également à décliner. Je sais, cela semble une théorie naïve, en tout cas discordante par rapport à la doctrine commune selon laquelle le moi artistique et le moi biographique sont adiabatiquement isolés ; cette théorie, qui trouve son origine dans le texte de Marcel Proust dirigé contre Sainte-Beuve, est par ailleurs réfutée par l'exemple de Proust lui-même, où le moi biographique et le moi artiste coïncident pratiquement. Et l'histoire littéraire montre, de manière quelque peu surprenante, que les écrivains qui ont perdu l'empathie ont fini par perdre l'écriture. Céline en est le parfait exemple - rien de ce qu'il a écrit après que le désordre intitulé Bagatelles pour un massacre de 1937 n'ait atteint le niveau de ses deux premiers romans. Mais il y a bien d'autres exemples – Hamsun, par exemple, ou Drieu la Rochelle, ou Pound lui-même, dont l'écriture est détruite par l'expérience fasciste, avec ses énormes remords ultérieurs. Viennent ensuite les exemples autochtones : Sadoveanu, avant tout, pour des raisons trop connues pour les répéter ici ; ou Eugen Barbu, qui ne devient jamais l'extraordinaire écrivain de Groapa ; ou Petru Dumitriu, dont la Chronique familiale aurait pu être colossale, si le défaut structurel de son propre caractère n'avait pas érodé ses fondements ; ou Ion Caraion, pratiquement annulé en tant que poète après la plongée voluptueuse dans l'enfer de la trahison. Il ne reste de leur écriture que ce qu'ils ont écrit avant la perte d'humanité, l'évacuation de l'empathie. De façon inattendue, la littérature est un moraliste plus dur qu'on ne pourrait le penser, en tout cas plus inclément que ne le prétendent les théoriciens de la littérature.

Dialog cu Radu Vancu
Ați vorbit, la începutul discuției noastre, despre o anume dimensiune etică pe care o regăsim dacă nu în poezie, cu siguranță în preajma ei. Direct, abrupt: un poet trebuie să fie egoist sau altruist? Bun ori rău/disprețuitor?
Trebuie să fie empatic, ca să continuu cumva întrebarea anterioară. Altfel, când își pierde atenția la celălalt, și scrisul lui începe să decadă. Știu, pare o teorie naivă, discordantă în orice caz în raport cu doctrina comună după care eul artistic și eul biografic sunt adiabatic izolate; teoria aceasta, care originează în textul lui Marcel Proust îndreptat împotriva lui Sainte-Beuve, este de altfel infirmată de exemplul lui Proust însuși, la care eul biografic și eul artistic sunt practic coincidente. Iar istoria literară arată, cumva surprinzător, că scriitorii care au pierdut empatia au pierdut în cele din urmă și scrisul. Céline e exemplul predilect – nimic din ce a scris după mizeria numită Bagatelles pour un massacredin 1937 n-a mai ajuns la nivelul primelor lui două romane. Dar mai sunt destule alte exemple – Hamsun, să zicem, sau Drieu la Rochelle, sau Pound însuși, al cărui scris e distrus de experiența fascistă, cu enormele remușcări subsecvente. Avem apoi exemplele autohtone: Sadoveanu, înaintea tuturor, din rațiuni prea arhicunoscute ca să le mai repet aici; sau Eugen Barbu, care nu mai ajunge niciodată scriitorul extraordinar din Groapa; sau Petru Dumitriu, a cărui Cronică de familie ar fi putut fi colosală, dacă viciul de structură al propriului caracter nu i-ar fi erodat fundațiile; sau Ion Caraion, practic anulat ca poet după bălăcirea voluptuoasă prin infernul delațiunii. Din scrisul lor rămâne mai întotdeauna doar ce au scris înainte de pierderea umanității, de evacuarea empatiei. Într-un mod neașteptat, literatura e un moralist mai dur decât ne-am aștepta, în orice caz mai inclement decât pretind teoreticienii literari.


JULIE, 2019 REVISTA VATRA




Dan Gulea "Bolaño și avangarda istorică" 
Delirul lui Auxilio, „mama poeziei mexicane”, aflată într-o situație limită, este o evaluare a poeziei momentului, a surselor și resurselor sale; în această listă lirică și delirică, Ilarie Voronca, un alt poet de origine românească, cu ambitus internațional datorat culturii și limbii franceze, dar și tulburătorul Paul Celan, poet care a intersectat fugitiv Grupul suprarealist român în 1945-1947: „Vladimir Maiakovski va fi din  nou la modă cam prin 2150. James Joyce se va reîncarna într-un copil chinez în anul 2124. Thomas Mann va deveni un farmacist ecuadorian în anul 2101. // Marcel Proust va cădea într-o disperată și prelungită uitare începând cu anul 2033. Ezra Pound va dispărea din unele biblioteci în anul 2089 […] Virginia Woolf se va reîncarna într-o prozatoare argentiniană în anul 2076. Louis-Ferdinand Céline va ajunge în Purgatoriu în anul 2094. Paul Eluard va fi un poet citit de marele public în anul 2101 […] Paul Celan va renaște din propria-i cenușă în anul 2113. André Breton va renaște din oglinzi în anul 2071. Max Jacob nu va mai fi citit, adică ultimul lui cititor va muri în anul 2059. // Cine îl va citi pe Jean-Pierre Duprey în anul 2059? Cine îl va citi pe Gary Snyder? Cine îl va citi pe Ilarie Voronca? Acestea sunt întrebările pe care mi le pun”

Le délire d'Auxilio, la « mère de la poésie mexicaine », en situation liminaire, est une évaluation de la poésie du moment, de ses sources et de ses ressources ; dans cette liste lyrique et délirante, Ilarie Voronca, autre poète d'origine roumaine, à rayonnement international dû à la culture et à la langue française, mais aussi l'inquiétant Paul Celan, poète qui a traversé fugitivement le groupe surréaliste roumain en 1945-1947 : « Vladimir Maiakovski redeviendra à la mode vers 2150. James Joyce se réincarnera en enfant chinois en 2124. Thomas Mann deviendra pharmacien équatorien en 2101. // Marcel Proust tombera dans un oubli désespéré et prolongé à partir de 2033. Ezra Pound va disparaître de certaines bibliothèques en l'an 2089 […] Virginia Woolf se réincarnera en prosatrice argentine en l'an 2076. Louis-Ferdinand Céline atteindra le Purgatoire en l'an 2094. Paul Eluard sera un poète lu par le grand public en l'an 2101 […] Paul Celan renaîtra de ses propres cendres en l'an 2113. André Breton renaîtra des miroirs en l'an 2071. Max Jacob ne sera plus lu, c'est-à-dire que son dernier lecteur mourra dans la année 2059. // Qui lira Jean-Pierre Duprey en l'an 2059 ? Qui lira Gary Snyder ? Qui lira Ilarie Voronca ? Ce sont les questions que je me pose »

Dans la revue roumaine Revista Vatra nr. 1-2/Martie 2016


Liviu CANGEOPOL Naşterea literaturii Vatra

Pentru a încerca premisele unei discuţii reale despre Solenoid este necesară o distribuţie cu scenariu muntenesc şi actori de peste hotare. Prima ofertă care atinge malurile exegezei este portavionul numit Curcubeul gravitaţiei, semnat de Thomas Pynchon (excelent tradus în română de Rareş Moldovan, sub auspiciul Editurii Polirom). Voi începe printr-un şoc termic la marginea blasfemiei: din punct de vedere al coerenţei narative, cartea lui Mircea Cărtărescu se află deasupra cărţii americanului. Din acest fuior se trage şi beneficiul major al operei de artă: disciplina stilului asigură nu doar eleganţa cuvîntului, cît mai ales ponderea dinamicii ideatice. Flexibilitatea şi viteza de execuţie a gîndirii sînt stimulate de orgasmul delirului cărtărescian. În cadrul literaturii, în afară de Pynchon, doar la Faulkner şi Céline am mai întîlnit acest simptom de maieutică accelerată. Discursul lui Pynchon propune o serie de opriri bruşte, căderi în timp, răsturnări, sincope, refaceri, licenţe logice, pe cînd cel al lui Cărtărescu înalţă o clădire uniformă într-o cadenţă serenă, de neoprit precum mareea oceanelor şi durabilă ca a fenomenelor carstice. Autorul construieşte, nu doar observă, dezvoltă, nu doar explică, creează mutaţii, nu doar se maturizează.

Pour tester les prémisses d'une vraie discussion sur Solénoïde (livre de Mircea Cărtărescu), un casting au scénario montagnard et des acteurs venus de l'étranger est nécessaire. La première offre qui touche les rives de l'exégèse est le porte-avions baptisé Gravity's Rainbow, signé Thomas Pynchon (excellemment traduit en roumain par Rareş Moldovan, sous l'égide des éditions Polirom). Je commencerai par un choc thermique à la limite du blasphème : du point de vue de la cohérence narrative, le livre de Mircea Cărtărescu est au-dessus du livre américain. Le bienfait majeur de l'œuvre d'art dérive de cette source : la discipline du style assure non seulement l'élégance du mot, mais surtout le poids de la dynamique idéationnelle. La souplesse et la rapidité d'exécution de la pensée sont stimulées par l'orgasme du délire cartărescien. En littérature, à part Pynchon, il n'y a que chez Faulkner et Céline que j'ai rencontré ce symptôme de maïeutique accélérée. Le discours de Pynchon propose une suite d'arrêts brusques, de chutes dans le temps, de retournements, de syncopes, de restaurations, de licences logiques, tandis que celui de Cărtărescu dresse un édifice uniforme dans une cadence sereine, imparable comme la marée des océans et durable comme les phénomènes karstiques. L'auteur construit, pas seulement observe, développe, pas seulement explique, crée des mutations, pas seulement mûrit.