mercredi 17 janvier 2024

Critique de Contre Céline par Éric Mazet (Le Bulletin célinien n° 176, mai 1997)

 Un zappeur à zapper par Éric Mazet

« Je suis assez d’avis qu’une œuvre se défend toute seule et qu’elle résiste aux critiques 

et aux dénigrements si elle est humaine par conséquent émouvante et lyrique » (Jehan Rictus, Lettres à Annie, 15 oct 1911)


Quand il fait si beau temps dehors, s’asseoir, écrire, pour répondre à quel nain de jardin ? Céline se défend bien tout seul. Les lecteurs du Bulletin célinien ont lu, liront bien d’autres phillipiques. Reste à écrire pour le jeune professeur que la première lecture de Rigodon désorienta et qui crut comprendre pourquoi en lisant le Contre Céline de Martin. Lui dire qu’il y a mieux à lire que ce pamphlet d’arrière combat. Que le Céline Scandale de Godard est plus sérieux et profond. Contre Céline*, c’est rétrograde. C’est déjà mieux que du Bounan**, moins bien que du Crapez***. Martin fait son Kaminski****, fait le malin, fait ce qu’il peut, mais ce n’est pas sérieux. La trilogie allemande de Céline en Pléiade date de 1974, et Martin a mis vingt-trois ans pour s’en offusquer. Rigodon est pour lui aussi “raciste et fachiste” que Bagatelles. Les chercheurs, thésards, critiques seraient envoûtés par une petite musique dont les seules paroles seraient le refrain du racisme biologique. Les amateurs ou passionnés de Céline seraient donc tous des racistes inconscients ou déclarés. On zappe dans les citations, on soupçonne le lecteur, on l’accuse de noirceur, on le menace d’élimination. Gilles Tordjman a osé l’écrire, dans Les Inrockuptibles, après la lecture du Bounan. C’est le rockeur qui défie Beethoven, le taggeur qui insulte Picasso. La sous-culture a ses autodafés où elle se consume la première.



Jean-Pierre Martin est déjà plus malin. Au nom de Robert Antelme, de Primo Levi et de Charlotte Delbo, il s’en prend à Julia Kristeva, Philippe Murray, Stéphane Zagdansky, et à tous les admirateurs de l’écrivain qui oublieraient à la lecture de
Voyage, Bagatelles ou Rigodon les atrocités commises dans les camps nazis. C’est la technique du collage chère aux surréalistes: superposer des images en créant un rapport ludique. Martin aime Henri Michaux, lui a consacré un livre. Moi aussi j’ai aimé Plume, ce frère cocasse et fragile, ses astuces, avatars et blessures, au temps où les jeux intellectuels suffisaient à mon plaisir. A vingt ans et quelques, j’ai tout lu, tout aimé de Michaux, y compris ses écrits sur les drogues, sans pour autant verser dans la toxicomanie. Et puis j’ai rencontré un autre malheureux, Ferdinand Bardamu, un gaillard non moins drôle, plus humain et souffrant, qui, lui, parlait du mal de vivre, avec émotion, en médecin, sans jouer sur les mots. Et j’ai tout lu, tout aimé de Céline, y compris les pamphlets politiques, sans pour autant verser dans sa véhémence, épouser ses emportements. Michaux a-t-il poussé à la drogue, à la mort, certains de ses lecteurs, à décrire les effets de la drogue ? La question demeure sans réponse. L’écrivain est-il responsable de tous lecteurs qui se réclament de lui? On ne saura pas davantage si Céline poussa des lecteurs à la violence, au nom de ses écrits politiques, lui qui écrivait pour qu’il n’y ait pas de Seconde guerre, qu’il n’y ait ni massacres ni cadavres.


C’est une chance que de pouvoir apprécier des écrivains aussi différents, opposés dans leurs idées politiques que Céline ou Genet , Rictus et Hugo, Voltaire et Rousseau. Faut-il être catholique, intégriste, pour ouvrir le Journal de Bloy ? Faut-il bouffer de la mescaline et du nicobion pour se lancer dans Les Grandes Épreuves de Michaux ? Faut-il être enragé, hébertien, hitlérien, anarchiste pour écouter les grandes orgues de Céline? Ou au contraire être sourd pour n’entendre au fond de sa musique que l’horrible orchestration de Treblinka, et non la danse macabre de tout notre vingtième siècle? Martin n’aime pas le Céline des pamphlets politiques. C’est son droit. Mais ne voir en Céline qu’un écrivain politique et passer à côté du message esthétique, ou c’est ne pas savoir lire ou faire preuve de mauvaise foi. C’est surfer d’une citation l’autre, zapper d’un chapitre à l’autre. Faire du plus grand écrivain du siècle l’auteur d’un feuilleton politique. Martin se présente habillé d’humanités, déclare Céline anti-humaniste, donc n’aime pas Céline, et soupçonne tout célinien de crime contre l’humanité. C’est logique et c’est con: c’est idéologique. Martin en crève de voir honorer Céline en papier bible, de lui voir consacrer quatre volumes en Pléiade.

On aurait pu croire qu’en cette fin de XXe siècle les fins lettrés seraient devenus plus sages, moins fanatiques, moins lourds, plus nuancés, plus libres. Il n’en n’est rien. La critique marxiste pèse toujours autant, colle toujours autant d’étiquettes, de brassards infamants, a toujours la même lecture sélective, morale, politique. Certains continuent à ne lire en Zola que le réalisme, passant à côté des passages lyriques ou comiques, d’autres à ne lire en Sade que le pornocrate en évitant le libertaire, chez Baudelaire l’opiomane en oubliant le mystique. Marcel Aymé a dénoncé “l’homo rationalis” dans Le Confort intellectuel, le lecteur prisonnier de ses livres d’Histoire, des théories philosophiques, des idéologies politiques et sociales, incapable de tout lyrisme, inapte à toute émotion. Martin me rappelle les catholiques qui ne peuvent rire avec Voltaire, les athées qui ne veulent pas lire Léon Bloy, les machos que Genet fait vomir, les rationalistes qui méprisent Baudelaire, les républicains qui rejettent Chateaubriand, les égalitaires qui traitent Nietzsche de facho. Martin rejoint Jean Madiran, le directeur du journal Présent, qui déclarait hier : «Ce n’est pas la lecture de Céline qui ranimera en France l’esprit de sacrifice, l’honneur de servir, l’amour de la patrie, la foi en Dieu». Même sac d’avoine !


Tenter de “remonter le Niagara des conneries à la nage” comme Céline en dissuadait Paraz? La première page de Martin contient déjà trois erreurs. Détails pour un non-célinien comme Martin, mais significatifs de sa mauvaise foi. Martin voit Céline “au début de l’année 1960”, “déjà presque béatifié” (p.9). C’est oublier la conspiration du silence dans une grande partie de la presse à l’encontre de Céline, les diffamations constantes sur une prétendue accointance avec Vichy, le mépris avec lequel on le réduisait dans les manuels scolaires dans la catégorie “écrivain populiste, ordurier et antisémite”… Jacques Darribehaude, se présente à Céline comme un “pur sang aryen” d’après Martin : Darribehaude, natif du sud-ouest, plutôt “narbonnoïde”, et engagé volontaire dans les Forces françaises libres à 17 ans ! Bigre ! Martin eut-il autant de titres de gloire pour railler ce “jeune disciple” ?... Il n’eut certainement jamais autant de liberté d’esprit que Darribehaude... Céline aujourd’hui “objet d’un culte intégriste et dévot” ? Martin n’a pas dû lire les Actes des colloques céliniens publiés depuis 1975 par la Société des études céliniennes. Nulle dévotion, nul fanatisme. Bien au contraire. Prudence, critique. Y furent applaudis bien des Willy Szafran, et des Alice Kaplan qui ne ménageaient pas Céline. Philippe Alméras participa à quatre colloques avec succès. Il y a de tout chez les céliniens. Que Martin se rassure. La plupart des thésards céliniens éprouvent une forte aversion pour l’auteur de Voyage, se déclarent carrément hostiles en préambule, et n’étudient sa littérature qu’avec beaucoup de précautions. Certains n’avoueront jamais leur honteuse jouissance à l’écoute de la fameuse musique. Mais tous reconnaissent que, ”malgré sa bêtise, malgré sa laideur”, le monstre était un génie.


Point de nuances chez notre Martin. Aucune ambivalence. Des remarques juxtaposées, des citations superposées, dont le fil conducteur est le dénigrement. Page 11, Martin prétend avoir remarqué qu’ “au fil des livres, la bonté ostentatoire du médecin des pauvres se répartit avec constance” : “les enfants, les animaux, le petit chat, les petits vieux”. C’est ne pas avoir lu Semmelweis, Voyage, Mort à crédit où déjà les enfants malades, les chevaux comme les chiens, les vieux souffrants, tiennent une place privilégiée. Mais Céline, après guerre, chercherait à occulter “sa méchanceté” (p.12), et Martin retrouve cette compassion pour les êtres faibles chez les électeurs de Le Pen ! Faut-il éclater de rire devant une telle mauvaise foi ou tomber les bras devant de tels rapprochements? Martin prend ses lecteurs pour des ânes. Baudelaire, qui aimait les chats et les vieilles, et qui se méfiait du commerce américain, écrivait-il pour les lepénistes qui seraient bien coupables d’aimer lire ses poèmes? Si tous les supporters de Le Pen appréciaient le génie lyrique et comique de Céline, ce seraient des électeurs bien différents des autres politicards de gauche et de droite. ou D’un château l’autre, Rigodon sont tout de même plus libérateurs que Télérama ou Libération. A moins de préférer la politique à la littérature, la prose journalistique à la poésie lyrique.

Martin voulait écrire un essai sur l’oralité dans le roman français du XXe siècle. Au lieu de débuter par le grand initiateur, il commença par les épigones. Plus rien ne nous étonne quand on sait que Martin compare Sarraute et Duras, Queneau et Pinget, dans leur apport de l’oralité dans la prose romanesque (p.16), à la langue de Céline qui cherche plus l’émotion poétique naturelle que la simple transcription du langage parlé. Encore un petit professeur qui confond le langage oral et la langue émotive. Céline ne se sert du langage parlé que pour exprimer le langage intérieur de l’homme. Rien a voir avec les vannes de bistrot ou les jeux intellectuels. Comparer les exercices de style d’un Michaux ou d’un Perec, au lyrisme de Voyage au bout de la nuit, c’est n’avoir pas compris grand chose au génie de Céline, surtout quand on n’a vu dans ce roman qu’un “romantisme noir” (p.17), et qu’on passe à côté de son génie comique que tous les grands lecteurs de l’époque avaient salué. Martin nous dit que le Voyage l’a “envoûté”. Ce n’est pas une excuse pour faire de Céline le “gourou” d’une secte brune, et de ses autres œuvres des châteaux à désenvoûter.

M. Martin a un gourou: c’est Philippe Alméras. Il l’avoue, page 19, le coucou ! Car Martin ne dit rien de plus qu’Alméras. C’est du condensé en moins bien: sans inédits, superficiel, et plus brouillon. En dépit de la basse continue du “racisme biologique” qu’il entendait au fond de toutes les musiques céliniennes et qui le rendait sourd aux airs plus élevés et entraînants, Alméras, tout de même, a joui pendant quelques trente ans de la musique célinienne, y compris dans ses plus obscures et profondes abysses, même si le jeu du procureur l’amusait plus que celui d’admirateur. Ce n’est pas le cas de Martin qui préfère Claude Simon, Nathalie Sarraute et Georges Perec à Céline, leur “littérature qui ne racole pas” , leur “voyage qui emporte loin des ascendances petites-bourgeoises antisémites et racistes” (p.20). C’est avoir une lecture quelque peu réductrice du Voyage et du reste, une lecture qui sent le discours de parti politique. C’est braire contre Céline à la manière de Gorki qui, dès 1934, devant les écrivains communistes, dénonçait Bardamu comme petit bourgeois, fasciste et décadent. Faut-il rappeler à Martin que l’idéologie qui prêcha la “lutte des classes”, qui déporta en Sibérie les malheureux qui n’avaient d’autre tort que d'être nés “petits bourgeois”, fit plus de morts au siècle dernier que toute autre idéologie ? Ce que les Martin ne pardonnent pas à Céline, c’est que ses livres ridiculisent toutes les idéologies, aussi bien la démocrate que la fasciste, la franc-maçonne que la communiste. Céline ne plaçait pas dans la politique le remède à la souffrance des hommes, mais dans l’humilité esthétique, la musique personnelle, le théâtre intime, la poésie de l’âme.


De la révolution célinienne qu’il considère tout de même comme une «innovation remarquable», Martin ne voit qu'«une impasse du roman», «une défaite de la littérature» (p.21). On a déjà dû dire cela de Beethoven, de Rimbaud, de Cézanne. «La voix de Céline (...) symbolise les lamentables errements d’une voix d’écrivain qui se prend au mot, qui se dit porteuse d’une vérité, qui s’identifie à une voix incarnée»(p.22). On a déjà dû dire cela de Rousseau, de Chateaubriand, de Hugo... Mais Martin d’essayer de définir le genre littéraire du roman, alors que c’est le genre le plus libre de forme qui soit, pour en exclure Céline et interdire à son oeuvre toute comparaison au poème en la limitant au genre du pamphlet. Le professeur Martin en est resté aux étiquettes pour écoliers en mal de définitions. Et de s’en prendre à Henri Godard qui avait souligné “le plurivocalisme” des romans où des personnages – comme Clodovitz dans Guignol’s band par son caractère sympathique – échappent en pleine Occupation allemande à ce que certains attendaient après les pamphlets d’avant-guerre.

Professeur Y comme Professeur “youpin” subodore Martin qui ne manque pas d’idées de suite (p.15). Il aurait pu aller plus loin. Le nom de résistant de cet imaginaire gallimardeux anonyme est “colonel Réséda”. Comme le réséda qu’Aragon oppose à la rose ? Plutôt le “réséda des teinturiers” ou “l’herbe-aux-juifs”? Mais cette malice dans le titre même d’Entretiens renoue avec les idées esthétiques exposées dans Bagatelles pour un massacre et non avec les idées politiques que Céline assimile à “la colère” au début de ces mêmes Entretiens. Quand Céline s’en prend à Racine en le traitant de Juif, ce n’est pas du racisme biologique, mais une métaphore esthétique: c’est rejeter un sentimentalisme factice au nom d’une émotion plus profonde et vitale. Et l’ Y peut se comprendre également comme une référence à la culture gréco-latine, celle des sorbonagres, ceux qui jouent du “yo-yo” en littérature, ceux auxquels le “professeur X” eût suggéré “xénophile”, ou le “professeur Z” eût évoqué un “zélote”.

Dans la série monotone des allusions malveillantes, Martin appelle “fuite en Allemagne”(p.27), le refus de Céline d’être assassiné par un commando obscur en juin 44, et la tentative de gagner Copenhague où il avait des amis et de l’argent. Que Céline évoque Le Vigan, Cousteau et Laval dans sa trilogie allemande, c’est “au mépris du lecteur des années 90” pour Martin, les jeunes gens d’aujourd’hui “n’étant pas familiers des milieux de la collaboration”. Faut-il être familier de l’entourage de Froissart ou de Joinville pour goûter leurs chroniques, avoir vécu en Chine pour lire Les Conquérants, connaître les “Emanglons” pour voyager en “Grande Carabagne” ? Plus d’un jeune lecteur des années 65 a découvert D’un château l’autre sans avoir entendu parler de Sigmaringen, sans savoir qui était Rebatet, sans avoir entendu parler de von Raumnitz. Même si les connaissances historiques peuvent doubler le plaisir, le génie lyrique et comique de Céline ne tient pas à l’Histoire, mais à ce qu’il en fait un monde fabuleux. On se demande ce que Martin peut apprécier dans Swift, à moins qu’il ne croie à l’existence des Lilliputiens. C’est “l’interprétation de l’Histoire” qui fait peur à Martin (p.41). Sans doute pour lui n’y a t-il qu’une seule Histoire, la sienne et celle des siens. Mais Voltaire dans Candide interprète lui aussi l’Histoire, et Chateaubriand dans ses Mémoires, et Michelet, et tant d’illustres écrivains et historiens, dont nous n’épousons pas forcément toutes les idées. Alors, pourquoi ce reproche à Céline qui est un conteur. On ne demande pas au conteur de l’exactitude, mais un ton, un verbe, une magie...

Parce qu’à partir de L’Église, pour Martin, toute l’oeuvre de Céline est raciste. Pas au sens esthétique, historique, dans l’esprit d’Elie Faure. Mais seulement au sens biologique et politique, comme l’a répété Alméras, ce que personne ne contestera, mais ce qui est par trop simplificateur. Pour Martin, Céline n’est qu’un écrivain “engagé” dans la pire des idéologies. C’est n’avoir pas compris que toute l’oeuvre de Céline, depuis Semmelweis, jusqu’à Bagatelles et Rigodon, dénonce justement toutes les idéologies. Mais d’ après Martin, Céline lui-même déclare que Rigodon est un livre “engagé” (p.44), une dernière salve noire d’idéologie et exhibe comme preuve absolue la phrase où l’écrivain déclare : “791 pages... ouf ! ... assez ?... voyez-vous ! j ’étais “engagé” bel et bien... il s’agissait d’en finir...” Martin ne connaît qu’un seul engagement, celui de la politique. A la page 923 de l’édition sur papier bible qui irrite tant notre Martin, chaque lecteur pourra constater que l’engagement dont parle ici Céline est celui qui le lie, non pas à Hitler ou Pétain, mais par contrat à son éditeur, à Achille Brottin, donc à Gallimard, pour terminer son livre et honorer les sommes avancées.

L’exactitude des citations n’embarrasse pas Martin pour lequel Céline n’a jamais d’idées sur les peines et les joies, sur l’alchimique individuation des hommes au cours de leur existence, sur la vie et la mort. “Céline a-t-il vraiment des idées” s’interroge faussement Martin, répondant aussitôt qu’« il n’en eut jamais qu’une : le racisme biologique » (p.62). C’est déjà réduire l’œuvre aux seuls pamphlets politiques, et dans ceux-ci ôter les chapitres sur la Russie, la littérature, l’éducation, les ballets. Mieux ! Pour Martin, que les anachronies n’embarrassent pas, ces « pamphlets nazis préfiguraient la solution finale » (p.58). À la soutenance de thèse de Tettamanzi sur les pamphlets, Serge Klarsfeld, pourtant peu enclin à une indulgence complice, avait reconnu que les pamphlets, dans leur expression, n’étaient jamais homicides. Au mépris de toute honnêteté, au mépris du lecteur néophyte, Martin, lui va jusqu’à prétendre que Céline a écrit qu’il fallait “saigner le juif” (p. 112), ne donnant aucune référence à cette insoutenable, inexcusable injonction homicide.

Était-ce dans Les Beaux Draps, pamphlet datant de février 41, des premiers discours de Pétain sur la collaboration et d’ avant la rupture du pacte germano-soviétique? Dans L’Ecole des cadavres, datant de 1938, des accords de Munich ? Dans Bagatelles pour un massacre, le pamphlet dirigé contre le Front populaire, mais que tant d’images atroces ont rendu peu lisible aujourd’hui? Je cherche et trouve dans cet ouvrage composé en 1937 dans la colère d’un pacifiste refusant une seconde guerre, page 319, cette hypothèse extrême, désespérée, ultime, en réponse à la question piège de Gustin Sabayot: “- Alors tu veux tuer tous les Juifs? “ - “Je trouve qu’ils hésitent pas beaucoup quand il s’agit de leurs ambitions (10 millions rien qu’en Russie)... S’il faut des veaux dans l’Aventure, qu’on saigne les Juifs! Si je les paume avec leurs charades, en train de me pousser sur les lignes, je les buterai tous et sans férir et jusqu’au dernier! C’est la réciproque de l’Homme”. D’une hypothèse exécrée, maudite, dénoncée dans tout le livre, Martin fait une injonction, un joyeux projet, un souhait abject. C’est aussi malhonnête que de lire à l’envers le titre de ce pamphlet pacifiste.

Sous le gouvernement de Léon Blum, en plein triomphe d’une révolution, celle de l’alliance des socialistes et des communistes, Céline s’en était pris aux bellicistes anglais et américains, à certains intellectuels, commerçants ou idéologues qui poussaient à un conflit européen contre le fascisme pour le triomphe du capitalisme ou du communisme et non pour sauver les Juifs allemands auxquels les gouvernements français, américains et anglais avaient toujours refusé leur aide avant-guerre. En s’en prenant au triomphe de Blum, Céline s’en était pris à une gauche qui promettait le Paradis en s’acheminant vers la guerre en comptant sur l’alliance de la Soviétie où les droits de l’homme n’étaient guère plus respectés qu’en Hitlerie. Qu’ils fussent de la rive gauche ou droite du Rhin, Céline voulut alerter les anciens de 14 pour qu’ils ne s’affrontent pas une deuxième fois, à se gazer dans les tranchées avant de signer la paix, et d’écrire des centaines de livres sur les atrocités de la guerre. Céline prévoyait la défaite de la France, où tous seraient perdants, et dont les grands vainqueurs seraient les Russes et les Chinois. L’historien amateur ou militant, donneur de leçons qui se pose en martyr ou en saint, peut condamner l’ angoisse d’une génération, et ne juger l’Histoire qu’à sa ligne d’arrivée, dans les fanfares de ses victoires, cinquante ans après la bataille. Martin est de ceux-là.


On revient avec lui à ces procès de moralité qu’on pouvait croire dépassés depuis belle lurette. Doit-on célébrer Voltaire pour son engagement lors de l’Affaire Callas, l’exclure du Panthéon pour son antisémitisme, ou doit-on simplement admirer son génie d’écrivain ? Si Dreyfus avait été coupable, le génie de Zola en serait-il moins grand, à cause de J’accuse ? Les Belges devraient-ils nier le génie de Baudelaire pour les avoir agressés avec tant de violence? Dois-je trouver détestable les poèmes d’Aragon parce qu’il a fait l’éloge de Staline et qu’on pourrait retrouver dans sa poésie l’éloge du communisme ? Comparer Salman Rushdie à Céline est inepte. Céline était un homme seul. Sans parti derrière, ni devant, sans lobby. Avant comme après Bagatelles. Jean Prévost et René Lalou, Emile Henriot, dès le Voyage dénièrent tout génie à Céline, de même dès Mort à crédit Beauvoir, Léautaud, Brasillach. Exactement comme Martin aujourd’hui.

Il y a de tout chez les céliniens: des personnes raffinées, des gens peu cultivés, des Juifs, des pas juifs, des anarchistes, des vrais, des faux, des partisans de la Résistance, des égarés de la Collaboration, des nostalgiques de Staline et des fourvoyés d’Hitler; des gens très simples qui y trouvent un langage, une poésie, un comique, une philosophie; des jeunes et des vieux “qui se la jouent et qui s’y croient” en alimentant leur paranoïa honteuse; des thésardes qui s’offusquent au seul nom du Bulletin célinien et parlent de Céline comme d’une partouze à confesse; des carriéristes qui s’étiquettent et se brassardent, des sorbonnards qui se signent ou se croisent, des esprits libres de toute idéologie, de sinistres cons de tous les partis.


J’ignore tout de Martin. Sauf qu’il préfère le “je” ouvert de Montaigne au “je” terroriste de Céline, et qu’on se demande ce qu’il pense du “je” de Voltaire, du “je” de Chateaubriand, du “je” de Rimbaud. J’ignore tout du “je” de Martin, sauf qu’il n’a rien compris à la loi du lyrisme, puisqu’il reproche à Céline d’abuser d’un “je” terroriste (p.66) ! Martin connaît bien peu la biographie de Céline puisqu’il traite Céline de paranoïaque (p.68), oubliant que Céline, dès le 3 octobre 1936, dès Mort à crédit, était menacé de mort dans Le Merle blanc. J’ignore tout de Martin (p.70), sauf qu’il s’encolère aujourd’hui sur “le massacre de trois cents Algériens à Paris en 1961”. Il aurait pu avoir une pensée pour les civils français tués le 26 mars 1962 à Alger, au Plateau des Glières, par des soldats arabes aux ordres d’officiers français. Mais Martin a une colère sélective. Sarajevo ou Siegmaringen lui évoquent le nom de tristes camps nazis, Budapest ou Katyn ne lui rappellent aucun goulag soviétique. Martin manie le marteau piqueur à défaut du marteau-faucille: lecture étroite, sélective, bornée, malhonnête. Obsédé par sa propre idéologie, Martin ne voit chez Céline que de l’idéologie. Rien d’autre. Céline pour lui est un politicien, et non un écrivain. Il ne peut donc le mettre sur le même plan que Rabelais, Proust et Kafka, oubliant que Rabelais a pris position pour le gallicanisme, Proust pour Dreyfus, et Kafka contre les procès truqués, et que ce serait réduire leur génie que de les lire seulement sous un angle politique. 

Martin préfère les écrits de Primo Levi, pour son “savoir existentiel”, à l’œuvre de Céline (p.77). J’ai lu Si c’est un homme que Primo Levi publia en janvier 1947 au retour du camp de Auschwitz où il fut interné en 1944 . Comparer Céline à Levi, c’est comparer Villon à Camus. Ce sont deux planètes différentes. Levi se veut objectif, impartial, scrupuleux. Il témoigne sans colère sur l’horreur d’un camp, se veut parfois poétique même et humoristique, dénonce la mécanique d’une idéologie, l’atrocité d’un système, la mort-vie d’hommes sans noms devenus matricules. C’est un témoignage. Céline est écrivain lyrique, en rupture de toutes conventions, qui lance un pamphlet volontairement énorme, féroce, contre le Front Populaire, avec Bagatelles, ou contre la guerre, le capitalisme, la misère avecVoyage, pour que les hommes de la classe 14 ne redeviennent pas des matricules en 40, pour qu’ils ne soient pas gazés dans les tranchées ou ensevelis dans la boue des Flandres. Levi s’adresse au raisonnement et à la sensibilité, Céline vise l’émotion et la poésie. Levi décrit les conséquences ultimes de la guerre dans un camp, l’esclavage absolu, où les maîtres délèguent leur pouvoir absolu à des valets. Céline veut dénoncer les responsables de la guerre, les maîtres occultes, ou se lance dans la fresque d’un pays en flammes et sous les bombes. Deux genres, deux tons, deux buts différents.

Notons au passage que Levi , même s’ il en fait des Élus, des saints et des martyrs, s’en prend à un moment, comme Céline, aux “prominents juifs”, “intouchables, haïssables, tyranniques” qui ont pouvoir sur les autres esclaves: “Les prominents juifs constituent un phénomène aussi triste que révélateur. Les souffrances passées, présentes et ataviques s’unissent en eux à la tradition et au culte de la xénophobie pour en faire des monstres asociaux et dénués de toute sensibilité” (Éditions Pocket, p.97). Chez Céline, point d’Elus. Après tout Céline a écrit pour ceux que Levi et les “prominents” appellent “les musulmans”, c’est à dire les faibles, les inadaptés, “les non-hommes en qui l’étincelle divine s’est éteinte” (p.96). Céline n’a jamais fait l’apologie du plus fort. Martin se garde bien de citer L’Hommage à Zola où Céline dénonce tous les états totalitaires.


Dans son appendice à Si c’est un homme, qui date de 1976, Levi est net dans son engagement politique: “Les camps soviétiques n’en demeurent pas moins de déplorables exemples d’illégalité et d’inhumanité. Ils n’ont rien à voir avec le socialisme soviétique; sans doute faut-il y voir une subsistance barbare de l’absolutisme tsariste, dont les gouvernements soviétiques n’ont pas su ou pas voulu se libérer. Quand on lit les Souvenirs de la maison des morts, écrits par Dostoïevski en 1862, on y reconnaît sans peine, dans ses grandes lignes, l’univers concentrationnaire décrit cent ans plus tard par Soljenitsyne. Mais il est possible, facile même, d’imaginer un socialisme sans camps, comme il a du reste été réalisé dans plusieurs endroits du monde. Un nazisme sans Léger n’est pas concevable” (p. 203). Opinion partisane que des millions de Russes ne partagent pas. Entre un camp soviétique et un camp allemand, Céline ne faisait pas différence. Sans doute pour cela, Céline ne fut conduit au cimetière de Meudon que par une petit groupe d’amis, la plupart anonymes, tandis que Primo Levi fut accompagné au cimetière par la délégation du comité central du Parti communiste.

Martin adore Bach et Monk, c’est un musicologue. Joyce, Michaux, Proust, Perec, Duras, Pinget, Saraute et Simon (p.82) lui offrent de la vraie, de la pure, de la grande musique. Pas Céline ! Martin entend plus de paroles de haine que de musique dans Rigodon où il entend “au pire une fanfare militaire, au mieux un opéra Wagnérien - souvent un disque rayé”(p.85). Joyce en anglais, moi je veux bien, Proust, bien évidemment. Mais la musique du nouveau roman, celle de Duras, à côté de Céline, c’est du pipo chinois à deux trous. Préférer l’harmonica de Perec au grand piano de Céline, c’est préférer n’importe quel joueur de piano-bar à Thélonius Monk. Chacun ses goûts. Question d’oreille. Il y a des passages que je saute dans Bagatelles, et ce sont justement ceux, ai-je appris, qui ne sont pas de la main, du style même de Céline ! Mais pour Martin, la “lecture esthétique de Céline est une lecture d’allégeance et d’inféodation au système célinien”. Et il ajoute en note: “je ne parle pas ici des inconditionnels de Céline, antisémites notoires et déclarés, qui à la faveur de la réhabilitation littéraire, souhaitent une réhabilitation politique”. Martin ne donne malheureusement aucun nom. Je ne connais aucun célinien qui souhaite une réhabilitation politique de Céline, étant donné qu’il a toujours méprisé la politique, défendu l’individu contre les sectes et les clans, les partis et les lobbies. C’est le fil d’Ariane entre Semmelweis, L’Eglise, Mea Culpa, Hommage à Zola et la suite pour ceux qui n’auraient pas compris Voyage au bout de la nuit. S’il est descendu un moment dans l’arène politique, ce fut pour crier au danger, quand on offrait les spectateurs au Minotaure au nom d’ idéologies. Céline n’a jamais attendu d’un système politique quelconque le bonheur des individus.

Doit-on vouer Rousseau, Hugo, Vallès, aux gémonies sous prétexte que les responsables du Goulag les donnaient à enseigner dans leurs écoles ? Faut-il être catholique et intégriste pour admirer la prose de Léon Bloy, franc-maçon et anti-curé pour apprécier les contes de Voltaire, royaliste et mystique pour lire les romans de Balzac ? Le fanatisme ordinaire du lecteur en littérature, c’est quand il assigne une mission politique à la littérature. Les franquistes ne pourraient-ils aimer Picasso, et les républicains admirer Dali ? Martin reproche aux livres de Céline d’être “fermés” , de ne pas laisser la parole au lecteur. Est-ce que Guernica est une “peinture ouverte” ou seulement une peinture communiste ? Quand je regarde Guernica de Picasso, je ne pense pas tant aux martyrs de ce village, mais à tous les malheureux qui eurent à subir un bombardement. Je ne limite pas le génie de Picasso au bombardement d’un village, aux nazis, à une date, un lieu. Picasso n’est pas le peintre du Souvenir, mais de tous les Souvenirs, sinon il n’est pas le génie que l’on dit. On peut regarder Guernica en pensant à Dresde ou Hiroshima, à tous les bombardements à venir. L’histoire ne commence pas en 1933 et ne s’achève pas en 1945. Que les avions fussent rouges ou noirs, Picasso a peint l’horreur, le malheur de tous les civils innocents. Les descriptions de bombardements dans Féerie ou dans la trilogie offrent au lecteur le même sentiment universel. Que les civils soient parisiens ou allemands, ce sont avant tout des victimes. 

Martin lit de travers. Son antiracisme l’aveugle au point de ne voir que racisme chez Céline, et ne ne pas comprendre que l’enjeu esthétique l’a poussé au délire politique. Le facteur noir qui culbute la bonne ne fait pas rire Martin. Il ne nous fait pas rire davantage. C’est la métaphore du verlan et du rap qui culbutent la chanson française. Quand Céline lance goguenard “Mon mémorial sera au bachot”, Martin traduit littéralement: “Son mémorial: aux victimes de Sigmaringen” (p.99). C’est nier contre l’évidence que dans la trilogie allemande, une fois de plus, Céline se moque de l’homo politicus à chaque page. Martin dévoile son jeu, sa bêtise, et sa haine, quand il résume sa position (p. 116) . Pour lui, défendre Céline c’est “dire “l’émotion” pour la xénophobie; le “style” pour la rhétorique du “martyr collabo”, la “petite musique” pour la vocifération”. Martin traduit le poétique et célinien “au commencement était l’émotion” par un vulgaire et actuel “chacun dit ce qu’il ressent” (p.128). C’est dire la bassesse de son niveau de lecture. Toutes distorsions accomplies, en dernier argument, Martin recourt et revient, avec autant d’insistance que d’uchronisme, à la comparaison Céline - Le Pen - Hitler (p.131) Il y avait d’autres moyens de se moquer des pirouettes, triple axels, contorsions des Kristeva, Sollers, Zagdanski. Amateur de Céline = électeur de Le Pen = nostalgique d’Hitler ! Quelle salade russe ! Amateur d’Aragon = électeur du Da Hue = nostalgique de Staline ? On n’en sortira donc jamais ?

On retourne avec Martin dans le manichéisme des Isvestia des années trente. Une marche encore plus bas quelques pages plus loin, et Martin nous dit préférer le comique de Guy Bedos à celui de Céline (p.156). Martin s’inquiète de voir Céline fêté tous les ans par un livre. Rassurons-le. Céline est beaucoup moins lu que Camus. Il n’a pas de station de métro à son nom comme le camarade Aragon, ni de lycée comme Simone Signoret, ni de rue à Meudon ou de plaque à Montmartre, et pas le moindre cul de sac à Courbevoie non plus. Céline reste un auteur maudit. Les optimistes se satisferont des scénarios et préchi-précha ronronnants. L’argot a disparu au profit du verlan. La langue française a raté une renaissance. Contre Céline ? “N’importe quoi contre Céline ! “ La phrase date de l’Occupation. Rien de très nouveau du côté de Martin.


Eric MAZET

Le Bulletin célinien n° 176, mai 1997


* Dans Contre Céline ou D'une gêne persistante à l'égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier Bible, Éditions José Corti, 1997, Jean-Pierre Martin, ancien militant de la Gauche prolétarienne, spécialiste de Henri Michaux décrit ici un “Céline qui n'est pas celui du romantisme noir des œuvres qui l'ont fait connaître, mais l'écrivain raciste, polémiste et politique.”

** En 1997, Michel Bounan publie L'Art de Céline et son temps, où il défend l'idée selon laquelle Louis-Ferdinand Céline était un agent provocateur déguisé en libertaire au service de l'ordre établi. Pour Bounan, l'antisémitisme de Céline, comme auparavant les Protocoles des sages de Sion, est une entreprise de manipulation visant à détourner l'agitation révolutionnaire qui menace l'édifice social vers une cible neutre, les Juifs.

*** Marc Crapez, politologue libéral, dans La Gauche réactionnaire. Mythes de la plèbe et de la race dans le sillage des Lumières (Paris, Berg International, 1997), étudie l'émergence d'un courant “social-chauviniste” de gauche qui participerait également à la crise boulangiste. Cette tradition où se rencontrent à la fois les idéaux révolutionnaires et l'antisémitisme serait illustrée au XXe siècle par Louis-Ferdinand Céline, pour ne mentionner que le plus célèbre…

**** Quand Hanns-Erich Kaminski publie (Nouvelle éditions Excelsior, Paris 1938) Céline en chemise brune ou le mal du présent, l'auteur de Voyage au bout de la nuit vient de publier Bagatelles pour un massacre. Ce Juif allemand en exil, social-démocrate puis anarchiste, note que la longue liste de ses aversions « révèle pourtant une ligne politique nette : le nazisme. » 

Nota : Ce petit pamphlet a été réédité aux Éditions Plasma, 1977 - Éditions Champ Libre, 1983 - éditions Mille et une nuits, 1997 - Éditions Allia, 2019. L'édition Mille et une nuits est préfacée par Jean-Pierre Martin (voir ci-dessus). « Kaminski emploie l’arme la plus redoutable de l’écrivain : la satire. En hissant Céline en personnage de fiction, cruel, imbu de lui-même, sombre et délirant, il met à jour les techniques de falsification propres à la propagande nazie.»

dimanche 15 octobre 2023

Hic et nunc ! Louis-Ferdinand Céline, Claude Gallimard et la Pléiade

 Aussi, cette Pléiade, il la veut hic et nunc : 

« La Pléiade et l’édition de poche pas dans vingt ans, quand je serai mort ! non ! tout de suite ! cash ! » (24 octobre 1956).



L'histoire de la Pléiade

Hic et nunc ! Louis-Ferdinand Céline, Claude Gallimard et la Pléiade

La lettre de la Pléiade n° 41

septembre-octobre 2010

Dans le prolongement de l’édition de la Correspondance de Céline dans la Pléiade, voici deux lettres inédites de l’auteur de Mort à crédit adressées à Claude Gallimard. Ces feuillets ont été retrouvés récemment dans les archives de l’éditeur, au sein d’une liasse de correspondances diverses. On y retrouve la tonalité si singulière des correspondances de Céline, et particulièrement des Lettres à la NRF, modèles du genre, publiées par Pascal Fouché (Gallimard, 1991), et dont un choix est proposé dans le volume de la Pléiade établi par Henri Godard et Jean-Paul Louis.

L’un des grands sujets de cette correspondance, on s’en souvient, est celui de la reprise des œuvres de l’auteur dans le Livre de poche (Folio n’est créée qu’en 1971) et dans la Pléiade. La question de la Pléiade est évoquée pour la première fois par Destouches dans une lettre d’avril 1951, avant même qu’il ne signe le contrat qui le lie à Gallimard pour la réédition de ses œuvres et la publication de Féérie pour une autre fois (18 juillet 1951). Au vrai, il n’est pas d’auteur qui ait signifié avec autant de constance aux Gallimard son souhait de figurer dans la collection ; à partir de 1955, « sa demande est lancinante, coriace » (Sollers). Elle tourne à l’obsession. C’est que Céline craint de n’y jamais entrer s’il n’obtient pas satisfaction de son vivant. La Pléiade offre une garantie pour l’avenir. Elle lui assure que son œuvre ne tombera pas dans l’oubli, qu’elle ne sera pas effacée, étouffée, dissimulée par ceux qui trouverait intérêt à son extinction. Gide, Claudel, Malraux et Montherlant figurent déjà au catalogue de la collection ; pourquoi pas lui... juste une ligne de plus « entre Bergson [sic ] et Cervantès » ? Et Gaston Gallimard... lui aussi pourrait bien retourner sa veste au lendemain de sa disparition. Qui sait ? Aussi, cette Pléiade, il la veut hic et nunc : « La Pléiade et l’édition de poche pas dans vingt ans, quand je serai mort ! non ! tout de suite ! cash ! » (24 octobre 1956). On notera au passage que dans l’esprit de Céline, le poche et la Pléiade font la paire, comme s’il s’agissait de s’assurer de la sorte une double postérité par des voies parallèles.
Mais Gaston temporise. Il se dégage. Aux relances innombrables de son auteur, il répond chiffres, enquêtes sur le terrain, souscriptions préalables de libraires, avis favorable du diffuseur exclusif Hachette... Céline n’est pas dupe qui reproche ses hésitations et palinodies à ce « sacré coffre-fort qui fait bla bla » : « Les vieillards, vous le savez, ont leurs manies. Les miennes sont d’être publié dans la Pléiade (Collection Schiffrin) et édité dans votre collection de poche [...] Je n’aurais de cesse, vingt fois que je vous le demande. Ne me réfutez pas que votre Conseil, etc. etc... tout alibis, comparses, employés de votre ministère [...] C’est vous la Décision. »
Céline obtient pourtant gain de cause, en mettant dans la balance la signature de son contrat pour Nord. Roger Nimier, qui est devenu, après Jean Paulhan, son principal interlocuteur à la NRF, lui apprend en avril 1959 que la décision est prise par Gaston et Claude Gallimard de programmer ses Romans dans la collection. Un contrat est signé en juin. Céline jubile... mais déchante aussitôt. Car le volume, à ses yeux, tarde à paraître... Qu’attend-on à la NRF ? Quel tour pendable essaie-t-on encore de lui jouer ? Et voilà Céline qui reprend ses lamentations, harcèle le directeur de fabrication, provoque Gaston, interpelle Claude, supplie Nimier.
Ces deux lettres ajoutent un couple au cortège de demandes, où se mêlent l’excès et le pathétique, la lucidité et le fantasme – mais où se manifeste ce goût de la vie par-delà la vie même, en quoi peut se définir la création littéraire. La Pléiade ne sortira des presses qu’en février 1962, sept mois après la disparition de Céline... lequel voyait juste lorsque, le 4 février 1960, il écrivait à son éditeur et, somme toute, ami : « Je risque fort d’être décédé avant d’être Pléiadé. » Mais on tiendra parole... jusqu’à donner à l’œuvre de Céline une diffusion à sa mesure : ici et maintenant, mais pour toujours.

■ À Claude Gallimard

Le 3 avril 61

Mon cher ami
Voici le contrat signé1 ; mais Dieu comme les termes sans doute très fouillés juridiquement en sont désagréables ! Il doit être possible de faire tout aussi valable et moins affreux. Que tout ceci est aux antipodes du seul esprit après tout qui compte : CRÉER...
Enfin ! je me permets de vous relancer pour la Pléïade qui m’a semblée bien roupilleuse, Bernanos2 diable pouvant attendre il a l’Éternité pour lui plus le Bon Dieu, moi qui n’ai ni l’un ni l’autre je trouve le temps long3.
Votre fidèle ami
LF Céline

Dr L.-F. Destouches
25ter, route des Gardes
Meudon (S. & O.)

■ À Claude Gallimard

20 4 [20 avril 1960 ou 1961]

Voyez-vous bien cher ami je vois venir la Pentecôte c’est-à-dire la Toussaint, mais pas du tout ma Pléïade, dont on a tant parlé... remis... remis... Mondor4 ne va pas bien, vous le savez... je ne sais quel Gallimard s’occupe de cet ouvrage mais sûr il est en voyage, en vacances, ou en comité. Qu’en pensez-vous bien cher ami ? Votre Bien attentif et dévoué
LF Destouches


1. Il s’agit du contrat pour l’édition dans le Livre de poche D’un château l’autre, adressé par Claude Gallimard à Céline le 30 mars 1961
2. Les Œuvres romanesques de Bernanos, mort en 1948, sont achevées d’imprimer le 19 décembre 1961.
3. Céline écrivait déjà à Gaston Gallimard le 22 septembre 1960 : « J’aurais aimé à passer avant Bernanos, mort, que rien ne hâte, et Montherlant gavé de tous les honneurs... »
4. Henri Mondor, chirurgien, critique et écrivain, est l’auteur de la préface du volume de la Pléiade. Il en a remis le manuscrit fin janvier 1960. Il meurt en avril 1962, quelques semaines après la sortie des presses de l’ouvrage.

mercredi 26 juillet 2023

Portraits caricaturaux du gouvernement de Vichy sous la verve démesurée de Céline par Ana Maria Alves

Ana M. Alves 
Institut Polytechnique de Bragance, Portugal, CLLC de l’Université de Aveiro
Dans Quêtes littéraires no 10, 2020 https://doi.org/10.31743/ql.11543

Portraits caricaturaux du gouvernement de Vichy 
sous la verve démesurée de Céline

Je suis descendu à Sigmaringen par patriotisme pour entendre parler le français parce que je suis un musicien. (Céline, 1980, p. 157)
Je parle de Sigmaringen, c’est un moment de l’histoire de France, (...) ça a existé et un jour on en parlera dans les écoles... (Céline, 1996, p. 937)

Accompagné de Lucette, Le Vigan et du matou Bébert, Céline rejoint Sigmaringen, transformée en ville-refuge du gouvernement de Vichy et de nombreux collaborateurs qui avaient suivi Pétain et Laval, arrivés depuis le mois d’août 1944. Céline débarque, dans ce lieu féérique et gigantesque, qui n’avait pas encore été réduit en cendres par les bombardements alliés, fin octobre 1944, après avoir traversé toute l’Allemagne du nord au sud, de la Prusse à la Bavière, puis au Bade-Wurtemberg, passant par les gares de Berlin, Leipzig, Fürth, Augsbourg, Ulm... La version officielle voulait que Céline s’y rende afin d’exercer la médecine auprès de toute la colonie française.

La description du domaine et de la ville, où « le régime vichyste achevait sa course dans la solitude glacée d’un palais délabré » (Azema & Wieviorka, 2004, p. 314), est faite, de façon magistrale, par Jean-Paul Cointet, dans son livre, Sigmaringen, dans lequel il décrit les contours de la ville et fait un état des lieux :

situé en Souabe, sur le haut Danube, dans une courbe encaissée du fleuve, au cœur d’une petite ville romantique de 7 000 habitants (15 000 aujourd’hui), aux maisons peinturlurées de couleurs vives, aux nombreuses auberges traditionnelles, le château de Sigmaringen présente une masse imposante et inélégante, aux innombrables pièces et couloirs enchevêtrés. C’est un monstre biscornu, hérissé de tourelles, de lanternons et de pignons. (Cointet, 2003, p. 89-90)

 

Même si les représentations de Cointet restituent assez fidèlement cet épisode de l’histoire de France, seules la plume et la « démesure célinienne » (Combelle, 1941, cité dans Sapiro, 1999, p. 187) illustrent scrupuleusement ce scénario dans D’un château l’autre. Sous un ton de raillerie qui lui est caractéristique « au polylogue de la symphonie célinienne : musique, trame, dentelle... » (Kristeva, 1980, p. 160), Céline commence la description de Sigmaringen tout en caricaturant une population très hostile à l’égard des réfugiés français installés en ville et au château. Antinazis et solidaires des Hohenzollern, les habitants les accusaient d’être responsables de l’exil du prince et de compromettre la paix et la sécurité du bourg. En décrivant leur vie quotidienne, Céline plante le décor de sa « chronique historique » et tourne en ridicule le village de « Siegmaringen » – au lieu de « Sigmaringen » :

Peut-être pas se vanter, Siegmaringen ?... pourtant quel pittoresque séjour !... vous vous diriez en opérette... le décor parfait... vous attendez des sopranos, les ténors légers... [...] votre plateau, la scène, la ville, si jolie fignolée, rose, verte, un peu bonbon, demi-pistache, cabarets, hôtels, boutiques, biscornus pour « metteur en scène »... tout style « baroque boche » et « cheval blanc ». [...] je vous reparlerai de ce pittoresque séjour ! Pas seulement ville d’eau et tourisme... formidablement historique !... Haut-lieu !... mordez Château !... stuc, bricolage [...] 
super-Hollywood !... toutes les époques, depuis la fonte des neiges, l’étranglement du Danube, la mort du dragon, la victoire de Saint- Fidelis, jusqu’à Guillaume II et Goering. (Céline, 1999, p. 156-157)

C’est bien d’une opérette qu’il s’agit, des derniers sursauts dérisoires du régime de Vichy. 
Céline montre qu’il n’a pas été dupe des airs d’importance que la petite colonie française a voulu se donner, en prétendant faire de Sigmaringen la capitale de la France : « alors que Pétain et Laval notamment, croient incarner la France, ils ne sont plus que des marionnettes alignées au dernier acte d’un spectacle » (Hartmann, 2006, p. 42). L’image de l’État français, esquissée par Céline, contribue « à mettre en valeur non seulement l’image d’un narrateur objectif et lucide [...] mais encore, simultanément, d’un personnage coincé par le sort, qui n’avait rien à faire là » (2006, p. 42). En effet, pour le narrateur, les jeux sont faits, le rideau tombe, la scène de l’État français est jouée :

À bien réfléchir, historique, Pétain, Debeney, étaient qui dirait, plus en scène... plus rien d’autre du tout à foutre en scène ! l’acte encore de l’« Empire Français » !... rideau ! aux Sénégalais ! l’acte suivant !...Pétain fini d’incarner !... la France a marre ! Qu’il rentre, qu’on le tue !... la page tourne ! (Céline, 1999, p. 193)

La représentation que fait Céline de cette ville s’apparente à une comédie, mais elle ne 
s’éloigne cependant pas de la chronique historique qu’il prétend faire, à partir de ses 
« souvenirs historiques » (Céline, 1996, p. 117) qui font de lui le « chroniqueur des Grands Guignols » (p. 732). À propos de ces circonstances historiques, Henri Godard souligne que 
« Céline a regagné son public en faisant un sort à une période névralgique de [l’] histoire nationale en mettant en avant un rôle modeste de chroniqueur » (Godard, 1985, p. 379). À cette affirmation, il ajoute qu’« en réalité, ces évènements si haut proclamés “historiques”, il les traite sans plus de souci d’exactitude que le reste de son expérience » (p. 379). Godard achève cette réflexion en assurant que « du chroniqueur, Céline n’a ni le ferme propos de fidélité aux faits, 
ni le respect de l’ordre chronologique, ni l’effacement de sa personne devant la grandeur des événements auxquels il assiste » (p. 379).

Au sujet de cette reconstitution de l’histoire, Hannah Arendt est d’avis que

le but de ces reconstructions variées et d’ailleurs variables était toujours de dénoncer l’histoire officielle comme une farce, de mettre au jour une sphère d’influences secrètes dont la réalité historique visible, vérifiable et connue n’était qu’une façade explicitement plantée pour tromper le peuple. (Arendt, 1973, p. 81)

Ainsi, entre l’humour, « le dégoût et le rire, l’apocalypse et le carnaval » (Kristeva, 1980, 
p. 161), le narrateur renforce le statut que les Allemands avaient attribué à cette colonie française :

la Chancellerie du Grand Reich avait trouvé pour les Français de Sigmaringen une certaine façon d’exister, ni absolument fictive, ni absolument réelle, qui sans engager l’avenir, tenait tout de même compte du passé... statut fictif, « mi-quarantaine mi-opérette » [...] finalement nous étions reconnus à titre précaire-exceptionnel « réfugiés en enclave française » à condition de...de...tout de même en enclave française ! (Céline, 1999, p. 333-334)

Sous un ton de moquerie, de détails « comiques, risibles ou grotesques » (Mikoff, 1999, p. 209), auxquels il nous a habitué, Céline nous présente certains portraits caricaturaux des habitants de cette enclave. Les réfugiés miliciens, collaborateurs et leurs familles sont installés dans différents endroits de la ville, non loin du château, qu’ils nomment « l’Olympe ». Dans cette demeure, au septième étage, dans les appartements du prince on retrouve le maréchal, sa femme et le docteur Ménétrel, médecin et conseiller du maréchal qui sera, très tôt, écarté de Sigmaringen par les Allemands, jugeant qu’il dissuadait Pétain de la collaboration souhaitée comme y fait référence Henri Godard dans la notice D’un château l’autre (Céline, 1996, p. 982).

Le Maréchal Pétain, ou bien l’« Incarneur total » (Céline, 1999, p. 192), comme le baptise Céline, est d’emblée condamné au début du récit : « Merde !... ils ont bien fait de le buter !... Verdun, patati et patata !... je l’ai connu [...] à Siegmaringen, je sais ce que je cause » (p. 28).

Céline met également en scène dans D’un château l’autre Pierre Laval, ancien Président du Conseil vichyste, hébergé au sixième étage, avec son épouse. Par le biais du mode satirique, il apparaît à deux reprises dans la gare de Sigmaringen et dans l’appartement qui lui a été attribué au château. Céline commence par faire un tableau flatteur de son attitude, lorsqu’il se retrouve mêlé à une scène de cohue à la gare : « il était brave... il haïssait les violences... Laval était le conciliant né... le Conciliateur !... et patriote !... et pacifiste !... moi qui voit que des bouchers partout !... lui pas ! pas !... pas ! » (Céline, 1999, p. 254). Cet enthousiaste portrait est rapidement privé de son ardeur et de sa grâce lorsque dans un entretien avec l’ancien Président du Conseil, auquel se joindra l’ex-ministre Jean Bichelonne, « l’un des rares avec qui Céline sympathisera et qui avait été chargé à Vichy du secrétariat d’État à la Propagande » 
(Vitoux, 1988, p. 420), Laval commence une longue plaidoirie qui ne permet aucune intervention au narrateur de D’un château l’autre. N’acceptant pas son rôle de simple auditeur, ce dernier se sent tenté d’ébaucher quelques réflexions railleuses à son sujet, accentuant l’arrogance du personnage et faisant des commentaires racistes à son égard :

il en savait bien plus que moi !... bien sûr !... il en savait bien plus que tout le monde... en 
tout !... et sur tout ! Bicot, avec sa mèche d’ébène, il lui manquait que le fez crasseux... il était 
le vrai bicot de IIIe qui parle à tous les voyageurs, qui sait mieux que tous ceux qui sont là ce qu’ils devraient faire. (Céline, 1999, p. 352)
Il me tolérait comme auditeur ! pas commentateur !... Je rengaine donc mes compliments...[...] 
je connaissais sa plaidoirie... dix... vingt fois il me l’avait servie !... [...] je connaissais toutes les variantes, feintes, objections, appels pathétiques... [...] que lui Laval, pas à confondre ! que lui, avait la France dans le sang !... qu’il faudrait bien qu’ils l’avouent, gnomes imbéciles. (p. 351)

Soulé par les paroles d’un si long discours, le narrateur parvient à engager le dialogue. Cependant, le ton, déjà en phase de transformation, passe au stade des injures. Dans cette scène, le narrateur met en évidence le physique de gitan de Laval. De son côté, l’ancien Président lui rappelle les propos racistes qu’il a tenus à son égard :

Il m’attendait au détour... il m’envoie sa botte ! « Vous êtes d’accord avec un juif ? » Ça y est !... le mot ! Le mot juif !... c’était fatal qu’il m’en parle ! la vache il attendait le monde ! Il prend l’offensive... « Vous m’avez bien traité de juif, n’est-ce pas Docteur ? » Oui, je le sais !... pas que vous ! Je suis partout aussi ! – Eux, pas tout à fait, Monsieur le Président ! (p. 354)

À propos de cet extrait, Christine Sautermeister affirme qu’il « apparaît comme un règlement de comptes de Laval, le narrateur maintient ses dires tout en se distanciant du journal vichyssois Je suis partout, accusé de complaisance vis à vis de Laval » (Sautermeister, 2002, p. 307). Sautermeister ajoute, à ce sujet, que nous sommes en présence d’un « Céline critique vis à vis de Vichy mais qui affiche son propre racisme. L’écrivain contre-attaque, se plaignant d’être à Sigmaringen par sa faute. Il accuse Laval de ne pas avoir tenté, comme il le fit pour “la bande”, de le “caser ailleurs” » (Céline, 1999, p. 355). Il en profite pour lui faire sentir son mécontentement :

Je prends la moutarde ! merde ! ces airs « de ne pas savoir » ! Je sais ce que je dis !... il serait bien content, bicot torve, que je paye pour la bande ! Que j’écope pour la compagnie ! Fripouilles, connivents, triple-jeux ! L’addition pour ma cerise ! (p. 355)

Après la présentation caricaturale de Laval, un autre personnage entre en scène ; il s’agit de Jean Bichelonne, ancien ministre de l’industrie qui n’échappe pas, lui non plus, à l’œil vif du narrateur, qui le présente comme celui qui avait « la plus grosse tête, pas seulement qu’il était champion de Polytechnique et des Mines... Histoire ! Géotechnie !... pardon !... un vrai cybernétique tout seul ! » (Céline, 1999, p. 157). Il s’agit, d’après le narrateur, d’un 
« spermatozoïde monstre » (p. 357) au vu de son « énorme tronche » (p. 357), de sa 
« formidable tronche » (p. 159). Comme le souligne Anne Henry, la description de ce 
« polytechnicien surdoué dépassé par l’évènement » (1994, p. 234) est, bien évidemment, marquée par une exagération bien célinienne.

Au-delà de ces « privilégiés » de la Collaboration, aperçus par Céline à Sigmaringen, l’auteur expose les conditions de vie des simples réfugiés, des « vilains » dépossédés de leurs biens, de leurs illusions. Céline introduit, à nouveau, dans le récit qu’il fait de son expérience à l’intérieur de ce village bavarois, un thème qui lui est cher et qui consiste, selon ce que nous décrit Henri Godard dans la notice de D’un château l’autre, dans la division de l’humanité [...] entre riches et pauvres ; les premiers mangent, boivent et jouissent, et prêchent aux seconds, qui travaillent et meurent de faim, toutes les vertus d’abstinence et de résignation. Sigmaringen semble d’abord évoqué pour illustrer cette division : d’un côté les « gâtés du château », nourris, lavés et chauffés, de même que les curés du Fidelis ; de l’autre « les ports galeux ». (Céline, 1996, p. 968)

Ces derniers sont entassés dans la petite ville, que ce soit dans la gare, où ils attendent un hypothétique train, soit dans un logement, dans l’une des auberges bondées comme le Bären ou le Löwen où vivent Céline, Lucette et Bébert au premier étage, chambre 11. Les femmes et les enfants des miliciens sont internés dans le camp que Céline désigne comme Cissen, mais qui est, en réalité, le camp de Biessen, qui ressemble à un camp de concentration. Ils y survivent dans des conditions déplorables, au milieu d’une grande insalubrité où ils ont « vraiment très crevé de faim » (Céline, 1996, p. 160).

Alors que le rationnement est très strict pour les réfugiés qui sont parqués hors du château, à l’intérieur de l’immense bâtisse, au contraire, la nourriture est abondante. Pétain, par exemple, dispose de « seize cartes » d’alimentation qu’il garde de façon égoïste.
Céline démystifie cruellement son prestige et marque l’inégalité redoublée face à ceux qui doivent presque quémander un peu de pain. Il profite également de cette inégalité pour souligner non seulement son inimitié envers Pétain, mais surtout pour ridiculiser les thèmes de la Révolution Nationale : « Famille, Travail, Patrie ? Merde !... [...] je l’ai connu avec ses seize cartes à Siegmaringen, ... » (p. 28).

Tourmenté par les problèmes de ravitaillement, Céline achetait au marché noir. Outre cette obsession pour les provisions, il souffrait d’un délire de persécution se trouvant partout une foule d’ennemis imaginaires, constamment à l’affût des moindres indices de machinations dressées contre lui. Lucien Rebatet, qui était également réfugié à Sigmaringen et qui a fréquenté Céline au quotidien jusqu’au départ de celui-ci en mars 1945, affirme que ces traits d’obsession et de persécution auraient pu devenir intolérables. Toutefois, lorsqu’il était en milieu français, écarté de ces problèmes, il retrouvait sa fougue et sa gaieté, il amusait son auditoire. 
Dans D'un Céline l'autre, Lucien Rebatet, qui faisait partie de son petit cercle, raconte quelques moments de détente :

satisfait de sa manœuvre, de nos rires, il s’engageait dans un monologue inouï, la mort, la guerre, 
les armes, les peuples, les continents, les tyrans, les nègres, les jaunes, les intestins, le vagin, 
la cervelle, les Cathares, Pline l’ancien, Jésus-Christ. La tragédie ambiante pressait son génie 
comme une vendange. Le cru célinien jaillissait de tous côtés. Nous étions à la source de son art. (Rebatet, 1963, p. 52)

Céline n’épargnait pas ses remarques sarcastiques aux Allemands : il leur en voulait d’avoir perdu la guerre. Cependant, les hôtes allemands se montraient très tolérants à son égard, car 
ils admiraient le grand écrivain. Lucien Rebatet raconte un dîner auquel assistaient de hautes personnalités :

De nombreuses autorités militaires et administratives du « Gau » s’étaient fait inviter, friandes d’un régal d’esprit parisien. Il y avait même un général, la « Ritterkreuz au coup ». Céline, qui ne buvait pas une goutte de vin, entama un parallèle opiniâtre entre le sort des « Friquets », qui avaient trouvé le moyen de se faire battre, mais pour rentrer bientôt chez eux, bons citoyens et bons soldats, consciences nettes, ne devant des comptes à personne, ayant accompli leur devoir patriotique, et celui des « collabos » français qui perdaient tout dans ce tour de cons, biens, honneur et vie. Alors lui, Céline, ne voyait plus ce qui pourrait l’empêcher de proclamer que l’uniforme allemand, il l’avait toujours eu à la caille, et qu’il n’avait tout de même jamais été assez lourd pour se figurer que sous un pareil signe de collaboration ne serait pas un maléfice atroce. Mais les hauts militaires avaient décidé de trouver la plaisanterie excellente... (p. 53)

Le peuple allemand est, aux yeux de Céline, à l’image de ses lieux de vie : lourd, triste et ridicule. En outre, les Allemands se divisent globalement en deux groupes : les nazis, froids, efficaces et courtois, mais animés d’un délire sanguinaire, et les antinazis, souvent des nobles prussiens, parfois amicaux. Quelques-uns sont hostiles à Céline, telle la doctoresse de Sigmaringen qui refuse de l’aider à soigner un malade français. 
À son tour, Céline, ne leur fait pas confiance : « les fritz sont sournois perfides !... vous pouvez vous attendre à tout ! regardez d’abord les music-halls, tous les prestidigitateurs sont boches ! [...] ils sont à se méfier terrible !...» (Céline, 1999, p. 185).
Après les remarques esquissées sur les allemands, le narrateur D’un château l’autre décrit des évènements, qui sont purement imaginaires, comme la promenade de Pétain au bord du Danube, les émeutes devant le château et dans la gare, ou encore le dîner chez Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris sous l’Occupation, qui prendra, dans le récit de Céline, le nom de « limogé Abetz [celui qui] donnait encore et malgré tout, tantôt ici tantôt là, des sortes de “surprise-partys” » (Céline, 1999, p. 333). Chargé à Sigmaringen de veiller à l’installation des réfugiés, Abetz a reçu « la mission de persuader Pétain et Laval de renoncer à leur passivité. Trois mois lui avaient été accordés par Ribbentrop pour atteindre son but. Ayant échoué, il fut révoqué [...] et remplacé par un nouvel ambassadeur, von Reinebeck » (p. 982). Pris de délire nazi, Otto Abetz est décrit comme un illuminé dont le plus grand « projet auquel il tient » (p. 339) est la célébration de « sa grande œuvre, [...] la plus colossale statue, Charlemagne en bronze, en haut de l’avenue de la Défense ! » (p. 339), « la très grande symbolisation que toute l’Europe attendait ! » (p. 340). C’est alors que Céline met en scène une dispute entre Abetz et l’écrivain français, Alphonse de Châteaubriant, sur le choix d’ « une Ode » (p. 340) qui devrait être jouée lors de l’inauguration de cette « formidable statue, dix fois plus grosse, large, haute, que la “Liberté” de New York! » (p. 343). Déconcerté par les propositions de Abetz, qu’il traite 
de « peigne-cul » (p. 344), Châteaubriant explose « regarde la table... attrape une soucoupe... et vlang ! Y envoie !... et encore une autre !... et une assiette !...et un plat !... c’est la fête foraine ! [...] partout ! Et encore ! C’est du jeu de massacre ! » (p. 344).
Au sujet de ce portrait caricatural de Abetz, nous aimerions mettre en avant l’analyse proposée par Marie Hartmann qui défend que Céline « raille l’élaboration d’un passé mythique servant de prétexte aux destructions présentes » (Hartmann, 2006, p. 121). Encore une fois, pour justifier son dessein, Céline utilise l’injure, l’irréel. Comme le précise Karl Epting, cette rencontre « n’a [...] jamais pu avoir lieu, ne serait-ce que parce que Abetz n’a presque jamais franchi le seuil du château » (Epting, 1963, p. 57). 
Epting ajoute même que Abetz lui a confié, peu avant sa mort, « combien certaines réalités intérieures de cette époque étaient devenues transparentes dans cette scène, par le grotesque même des situations et des personnages, y inclus sa propre personne » (p. 57).

Au terme de cette analyse, et comme le défend Eric Mazet, « tout en n’ayant cessé d’arracher 
les masques de ses contemporains, de mettre à nu sa chair et ses nerfs, Céline aura été un fantastique comédien de sa propre existence et le formidable créateur de personnages de comédie » (Mazet, 1993, p. 211). De la sorte, nous pouvons affirmer qu’afin de donner plus de force littéraire à son récit,

Céline soumet chaque événement à la technique de la transposition, du « rendu émotif ». Il déforme les évènements au même degré qu’il déforme la langue, et dans le même souci «d’impressionnisme». C’est pourquoi on le trouve menteur, hypocrite, bas, etc. En faisant déjà dans les écrits intimes ce qu’il fera dans ses romans, il ne met pas de frontières entre son existence et son écriture. (Céline, 1980, p. 190-191)

Comme le souligne si bien François Gibault, Céline « reste fidèle à sa technique de transposition qui consistait à ne jamais se contenter du mal et à rechercher toujours le pire » (1981, p. 289). Il nous semble que sur l’univers célinien pèse « le glaive invisible d’un jugement » (Kristeva, 1980, p. 162). Glaive, qui « n’est peut-être même pas une instance mais une distance : [...] un détachement qui f[ait] exister l’horreur et en même temps nous en écart[e] » (p. 162). Glaive qui « nous saisi[t] d’effroi, et de cette frayeur même font du langage une plume, fuyante, perçante, une dentelle, voltige, éclat de rire et note de mort » (p. 162).

« Il faut être plus qu’un petit peu mort », comme l’affirme d’ailleurs Céline dans les Entretiens au professeur Y, « pour être vraiment rigolo ! Voilà ! Il faut qu’on vous ait détaché » (Céline, 1993, p. 519). Idée qu’il développe dans une lettre à Milton Hindus, datée du 31 mars 1948 : « Je suis “détaché”, sérieux, classique dans mon délire – constructif – par-là peut-être je me rapproche des grands – c’est tout... » (Hindus, 1969, p. 186). Ce délire célinien avait déjà été caractérisé par Combelle lors- qu’il affirmait en 1941 : « la démesure célinienne veut que le lecteur ait bon estomac et bon esprit. Son génie touche esprit et corps. C’est pourquoi il est sain en dépit de sa boue » (Combelle, 1941, cité dans Sapiro, 1999, p. 187). Dans Féerie pour une autre fois I, Céline renforcera cette posture délirante qui définit son « identité littéraire » (Roussin, 2005, p. 24) et que l’on retrouvera dans toute son œuvre : « J’ai des visions ? ... j’ai l’ouïe fantasque ? [...] c’est manière de rire ! pas plus ! [...] j’ai le rire naturel... de l’embellie dans la vacherie... c’est pas tout le monde...! [...] le texte vous vexe ? ça vous regarde ! » (Céline, 1993, p. 27).

RÉFÉRENCES

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Azema, J. P. et Wieviorka, O. (2004). Vichy 1940-1944. Paris : Perrin.
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Vitoux, F. (1988). La vie de Céline. Paris : Bernard Grasset.

R É S U M É : Dans ses trois romans, communément désignés comme trilogie allemande, Céline évoque le récit de son périlleux exode en Allemagne, de 1944 à 1945, puis au Danemark de 1945 à 1951. Notre propos n’est pas de reprendre tout ce périple, mais de nous attarder sur son séjour à Sigmaringen où presque toutes les figures marquantes de la Collaboration sont dépeintes et caricaturées par Céline sur un ton de mépris qui lui est exclusif et marque sa singularité exceptionnelle. Nous en retiendrons quelques exemples pour montrer comment l’écrivain amplifie les traits de ses personnages, pour donner plus de vigueur à ses descriptions. Céline brosse leurs portraits, en accentuant leurs caractères ou bien en leur prêtant, parfois, des attitudes ridicules. Par des détails hilariants, burlesques, comiques, Céline parvient à caricaturer certaines personnalités du gouvernement de Vichy dans une atmosphère où se mêlent absurdité, chaos, décadence.

Mots-clés : Céline, Sigmaringen, caricature, comique, grotesque, démesure

Caricatural portraits of the Vichy government under Céline’s inordinate verve

A B S T R A C T : In his three novels, commonly referred to as the German trilogy, Céline evokes the story of his dangerous exodus to Germany, from 1944 to 1945, then to Denmark from 1945 to 1951. Our purpose is not to take the whole journey back, but to dwell on his stay in Sigmaringen where almost all the outstanding figures of the Collaboration are depicted and caricatured by Céline in a tone of contempt particular of him and of his exceptional singularity. We will use a few examples to show how the writer amplifies his characters’ features, to strengthen his descriptions. Céline paints their portraits, exaggerating their characteristics or, sometimes, endowing them with ridiculous attitudes. By hilarious, burlesque, comical details, Céline manages to caricature certain figures of the Vichy government in an atmosphere where absurdity, chaos and decadence mingle.

Keywords: Céline, Sigmaringen, caricature, comic, grotesque, excess