mardi 3 janvier 2017

Henry de Graffigny (suite) Un modèle de Céline, dans La Quinzaine Littéraire n° 9 de juillet 1966

 Céline en bonne compagnie sur la couverture
de La Quinzaine Littéraire n° 9 du 15 juillet 1966
Céline en bonne compagnie en couverture de La Quinzaine Littéraire n° 9 de juillet 1966. Le modèle de Céline annoncé est Henry de Graffigny. 
Raoul Henri Clément Auguste Antoine Marquis, dit Henry de Graffigny, né le 28 septembre 1863 à Graffigny-Chemin et mort le 3 juillet 1934 à Septeuil, est un écrivain polygraphe, un journaliste et un aéronaute français. Il est le modèle de Jean Marin Courtial des Pereires dans Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline.

C'est Pierre Andreu qui s'y colle, dans le bimensuel de Maurice Nadeau, pour comparer la vie romanesque de Graffigny au personnage romanesque de Cortial des Pereires. Une façon détournée de parler de l'écrivain Céline sans avoir l'air d'y toucher. On sait l'admiration que Nadeau lui portait qui écrivit : « Ce que Joyce a fait pour la langue anglaise et qui demeure une prodigieuse expérience de laboratoire, ce que les surréalistes ont tenté de faire pour la langue française, Céline l'a réussi en se jouant. »



lundi 2 janvier 2017

Raoul Marquis dit Henry de Graffigny, Une figure célinienne qui défit le temps

Une figure célinienne qui défit le temps
Vers 1907-1908 Ferdinand est présenté, par son oncle Edouard, à Roger-Marin Courtial des Pereires, un inventeur farfelu, toujours sans le sou, marié à Irène, une femme très masculine. Ferdinand est alors embauché comme assistant au Génitron, et un peu considéré comme le fils de la famille. Un concours lancé auprès d'inventeurs tourne à l'émeute. Ferdinand et Courtial doivent alors déserter le Génitron pour Montretout, là où résident les des Pereires. Courtial, saoul, annonce alors à sa femme qu'il a vendu leur pavillon et qu'il compte lancer un projet d'agriculture tellurique. Ferdinand fait ses adieux définitifs à ses parents et suit la famille des Pereires jusqu'à Blême-le-Petit, en pleine campagne picarde. Courtial met alors en place le "Familistère de la Race Nouvelle" et y accueille des enfants, très vite laissés à eux-mêmes. Au fiasco provoqué par l'agriculture tellurique s'ajoute l'arrestation des gamins qui ont commis des chapardages dans les fermes voisines. Tous ces évènements ont raison des ambitions scientifiques de Courtial. Et puis, un matin, Il a disparu. Le facteur annonce que l'on a retrouvé son corps. Courtial s'est suicidé d'un coup de fusil dans la tête. Telle peut être brièvement résumée la vie d’un des personnages du roman de Louis-Ferdinand Céline (1) « Mort à crédit ». 

Henry de Graffigny est l'auteur d'une centaine d'ouvrages, la plupart de vulgarisation scientifique. Ici, il pose devant un théâtre de marionnettes. Il avait écrit Pour faire du théâtre chez soi, publié chez Albin Michel.
On s'accorde aujourd'hui à considérer son œuvre littéraire comme l'une des plus importantes du vingtième siècle, et ce même si l'homme est toujours détesté ou sujet à controverses à cause de trois diatribes antisémites. De son vivant, Céline a publié sept romans, quatre pamphlets, une pièce de théâtre et quelques ballets. Littérairement, il continue de déranger par son inimitable écriture. Ce roman marquera d’ailleurs la véritable apparition de la "petite musique" célinienne et les prémices de la trouvaille de l'écrivain, à savoir l'utilisation des points de suspension comme soupirs, comme respirations, comme cadences ; ce que certains appelleront alors un style disloqué. Il s’y mettra souvent en scène sous le personnage de Ferdinand, comme narrateur de ses romans. Mais alors, qui est ce Courtial des Perreires ? 
" Le livre va paraître enfin. Vous en savez le ton - cela va bien plus loin que Voyage. Bien sûr Courtial c'est de Graffigny grand inventeur et prince du rafistolage - génial imposteur à qui je dois beaucoup vous le savez. Les psychanalystes vont être ravis, je n'ai pas lésiné...(2) ". Ce de Graffigny, Céline l’a rencontré en automne 1917 alors qu’il était l’homme à tout faire du mensuel « Euréka ». Depuis cette date, ils travaillent ensemble et ont été engagés tous les deux en mars 1918 par la Fondation Rockefeller pour mener à travers la France une campagne d'action contre la tuberculose. Graffigny était alors le marionnettiste d’un guignol prophylactique destiné à sensibiliser les enfants à l’hygiène. Ensemble, ils parcourront la Bretagne de mars à novembre de la même année, période à laquelle Céline quittera la mission pour passer son baccalauréat et entreprendre des études de médecine (3).
Henry (ou Henri) de GRAFFIGNY est connu à l’état civil sous le nom de Henri Raoul MARQUIS, et il naît à Graffigny-Chemin (Haute-Marne) le 28 septembre 1863 (4). Ingénieur électricien, il deviendra inventeur, aéronaute, et surtout vulgarisateur universel. Il est un temps secrétaire de rédaction de « Eurêka » une revue scientifique, et rédacteur en chef de « La Science universelle (5)». De nombreux écrits, individuels ou collectifs, lui sont attribués dans des domaines très variés (6). On peut cependant les classer en trois catégories ; les livres de voyages, les ouvrages de vulgarisation, et les romans, même si la distinction entre les deux premières catégories n’est pas toujours aisée. A part « A travers l’Espagne », ses voyages n’étaient pas simples à réaliser pour l’époque : « Le tour de France en aéroplane » et « Le tour du monde en automobile » avec les problèmes liés aux aléas des transports donnent un aperçu des difficultés de ce début de XXème siècle. Henry de Graffigny excellera dans la vulgarisation scientifique, depuis « Les Merveilles de l'Horlogerie » en 1888 jusqu’à « Pour Enseigner La Minéralogie » en 1931 en passant par la « Télégraphie et téléphonie sans fil expliquées à tout le monde » en 1921 ou il met à la portée du commun des mortels les ondes hertziennes et les différents systèmes existants ; sans oublier des sujets plus récréatifs comme « Le théâtre Guignol » ou « Les industries d'amateurs ». Tous ces ouvrages sont aujourd’hui bien désuets et n’intéressent plus guère que les érudits soucieux de connaître l’avancement de la technique à une époque donnée. Concernant les romans, ses premiers récits, axés sur l'aéronautique et l'astronautique, parurent à la fin du XIXème siècle ; mais le style changera rapidement pour être assimilé à ce que l’on appelle aujourd’hui la littérature fantastique ou d’anticipation. Depuis « Aéronaute par vocation suivi de Un drame dans les airs » et « De la Terre aux étoiles » en 1892 jusqu’à « Aventures extraordinaires d'un savant russe » en 1898 il y a un changement radical. Ce dernier ouvrage, en 4 volumes, écrit conjointement avec Georges Le Faure (7) est préfacé par Camille Flammarion. Il y invente une expédition franco-russe à bord d’un vaisseau spatial lancé par un canon depuis l’intérieur d’un volcan. L'oxygène était emmagasiné sous la forme de tablettes et le dioxyde de carbone était éliminé grâce à du potassium hydroxyde. L'électricité fournissait la lumière et la chaleur. Pour certains déplacements, il utilisait la pression des vents solaires….. Il réitère en 1910 avec « La ville aérienne », une autre « julevernerie » à bord d’un aérostat gigantesque, et surtout en 1933 avec « Electropolis » ; roman destiné à la jeunesse dont l’action se déroule en grande partie au Moyen-Orient et en Egypte. L'auteur qui s'était passionné pour les avantages que l'électricité pourrait apporter à l'humanité y décrit l'implantation d'une ville idéale en Mésopotamie. La ville fonctionnant grâce à l'électricité et l'agriculture étant remplacée par «l'électroculture». C’est indéniablement cet ouvrage qui a inspiré Céline dont le personnage de Courtial des Pereires reprend les grands traits de caractère de notre écrivain haut marnais et la trame de son roman comme base de projet scientifique. Rien n’était laissé au hasard dans les ouvrages de Henry de Graffigny ; même la nourriture était prévue pour les voyages inter-cosmiques : Emploi de beefsteaks comprimés et de liquide nutritif azoté. Création de nourriture synthétique ; invention du trophogène, qui est « la matière nutritive fondamentale représentant le protoplasme constituant la cellule vivante ». Seul obstacle, le prix de ces pilules …. ! (8)
Même si certains de ses ouvrages ont été réédités, Henry de Graffigny tombera rapidement dans l’oubli pour finalement «ressusciter» en fin de XXe siècle à travers le personnage de Courtial des Pereires lorsque Céline fut remis dans les rayons des librairies. Laissons donc là l’écrivain pour revenir sur le personnage de Graffigny / des Pereires. Céline en fait une description physique qui ne saurait être démentie (9): « Il n’était pas gros Courtial, mais vivace et bref, et petit costaud ». Marquis se marie le 25 août 1908 à Champigny-sur-Marne avec Marie Mélanie MARGOT mais semble divorcé avant 1917, probablement à cause de son goût prononcé pour les femmes. « Il annonçait lui même son âge plusieurs fois par jour… » note Céline dont le héros est également très coureur. Contrairement à Courtial, Raoul Marquis mourut paisiblement le 3 juillet 1934 à Septeuil (10) et on ne sait pas ce qu’il aurait pensé de ses aventures littéraires, mais elles lui auraient rappelé bien des souvenirs, plus farfelus les uns que les autres, et ce même s’il était fâché avec Céline depuis longtemps. Comme dans « Mort à Crédit », Raoul Marquis faillit se rompre le cou à plusieurs reprises lors de ses vols aérostatiques, effectués entre 1880 et 1888, qui se terminaient le plus souvent en chute libre après déchirement du ballon. Il se qualifie d’ailleurs lui même « d’élève de célèbres aérostiers (11) » et s’affabulait alors de titres ronflants. C’est ainsi qu’il figure dans le Bottin Mondain en tant que marquis de Graffigny avant d’être démasqué pour cette prétendue noblesse, puis purement radié (12). Après les airs, la culture électrique, qu’il a réellement expérimentée comme pouvant être « le salut de nos campagnes et du pays tout entier (13) », ne l’a pas non plus nourri puisque avec son épouse ils étaient obligés d’accueillir de jeunes orphelins pour survivre (14). Pas plus que ses œufs de synthèse à base de viande chevaline, ou ses aspirateurs anti-poussière pour automobiles (15), qui étaient plus proches du charlatanisme que de la véritable invention. Rien ne semblait impossible à cet esprit torturé, « C’est son vice à lui, ça d’abord ! Tout connaître…Mettre son nez dans toutes les fentes ! (16) », qui exposait alors ses lubies - certains diraient ses éclairs de génie - dans des digressions pseudo-scientifiques parfois hilarantes. Le mensuel « Euréka », dans lequel Graffigny essayait, à travers ses écrits, de convaincre l’esprit retardataire de ses contemporains était tout naturellement le « Génitron » de Courtial des Pereires. Il fut repris, à Beaubourg, comme nom pour l’horloge qui décomptait les secondes nous séparant alors de l’an 2000 (17), et ce parce que son concepteur était littéralement tombé amoureux du personnage de « Mort à Crédit » (18); à moins que ce ne soit de celui qui l’en avait inspiré….
Graffigny était un polygraphe particulièrement prolixe, peut-être un bon vulgarisateur scientifique, mais semble être un piètre romancier. Il a simplement suivi la tendance -on ne parlait pas encore de mode dans le roman - et les lignes tracées par Jules Verne, et surtout par Camille Flammarion (19). Ce dernier fut l'artisan de ce que l'on pourrait appeler le spiritisme de la communication, avec sa notion d’humanité martienne, bien que sur ce point encore, il faille distinguer l'enthousiasme du romancier et la prudence du savant (20) de renom, que l’on considère comme le précurseur de l’astronomie moderne (21). Quant au savant Marquis, il tenait plus de l’inventeur farfelu et délirant, pur produit d’une époque qui croît au progrès des sciences modernes, que du scientifique rigoureux et fiable; mais c’est finalement grâce au caractère exceptionnel de ce haut-marnais que Céline a écrit les pages les plus drôles de ses romans.

Didier DESNOUVAUX, 2009
Notes:
(1) Louis Ferdinand Destouches dit Céline (Courbevoie, 1894 — Meudon, 1961).
(2) Lettre de Céline à Joseph Garcin, 21 avril 1936. Joseph Garcin (1894-1962) gèrera des établissements dans l’hôtellerie et la restauration, et des affaires plus ou moins illicites comme le proxénétisme. Il inspirera à Céline le personnage de Cascade.
(3) http://louisferdinandceline.free.fr/ le Bulletin Célinien. Bruxelles. Avec mes remerciements à son rédacteur Marc LAUDELOUT pour m’avoir communiqué des renseignements biographiques.
(4) Le 28 septembre 1863 est né à Graffigny-Chemin Raoul Henri Clément Auguste Antoine, fils de Auguste Narcisse MARQUIS, âgé de 29 ans, rentier demeurant à Graffigny et de Marie Elisa BROT, âgée de 27 ans, sans profession… ADHM 1E 227/9.
(5) « La science universelle », ou revue populaire illustrée, est un hebdomadaire vendu 25 centimes le numéro. Si Henri de Graffigny en est le rédacteur en chef, d’autres haut-marnais y contribuent : Camille Flammarion au comité de rédaction, et Emile Richebourg le romancier de Meuvy qui y publie une nouvelle : « la bavarde ». Cette revue scientifique n’est toutefois pas la première dont Henri de Graffigny est le rédacteur en chef, car en mai 1888, il est au « Moniteur des inventions nouvelles », et encore le 21 juin 1889 quand paraît le numéro 1 de « la maison illustrée », ou recueil de la vie domestique donnant les moyens de faire soi même et à peu de frais tous les travaux de l’intérieur et de la campagne… ADHM 7J45
(6) On peut recenser près d’une centaine d’ouvrages différents à la BNF. http://catalogue2.bnf.fr mais une bibliographie plus complète de ses écrits permet de lui en attribuer plus de 140. In l’Année Céline 1993.
(7) Georges Le Faure (1858-1953). Après des études de droit, il se lance dans le journalisme politique et écrit des récits d’aventures historiques pour lesquels il est condamné par les tribunaux. Il deviendra feuilletoniste dans des périodiques et s’essayera au théâtre. Ecrivain populaire, il disparaîtra des catalogues pendant la guerre 39/45.
(8) In Alimentation naturelle et artificielle dans les littératures conecturales romanesques rationnelles, chrono-bibliographie thématique. Pierre Versins, Lausanne, 1964.
(9) Céline a confirmé, dans deux courriers écrits en 1947 et 1950, que celui qui l’avait inspiré pour Courtial des Pereires était bien Henry de Graffigny. In L’Année Céline 1993.
(10) Septeuil (Yvelines) correspond à Blême-le-Petit dans « Mort à Crédit »
(11) In : Traité d’aérostation théorique et pratique. 1891. Le vol en ballon a toujours été son sujet de prédilection, car dès le premier numéro de « La maison illustrée » on parle d’Henri de Graffigny comme « organisant des ascensions de longue durée », et on y cite comme futurs passagers Camille Flammarion. La première page de ce même hebdomadaire montre d’ailleurs le gonflement d’une montgolfière en papier.
(12) Génial imposteur comme le qualifie Céline. In Lettre de Céline à Joseph Garcin, 21 avril 1936 ; déjà citée.
(13) Article publié dans Euréka. In Bulletin Célinien N°151.
(14) In Bulletin Célinien N°151
(15) Jean Louis Tremblais in Bulletin Célinien n°151
(16) In Mort à Crédit. Op. cité.
(17) L’inventeur du Génitron de Beaubourg avait d’ailleurs obtenu l’accord de la famille de Céline.
(18) Jean Louis Tremblais, In Bulletin célinien n°151
(19) Son étude de l'habitabilité du ciel, Flammarion la conduit, dans La Pluralité des mondes habités (1862) et dans Les Mondes imaginaires et les mondes réels (1865).
(20) http://www.sdv.fr/pages/adamantine/
(21) Flammarion dont Courtial des Pereires avait un portrait dédicacé dans la vitrine du Génitron, était un de ses maîtres à penser.

jeudi 15 décembre 2016

Marcel Aymé et Léon Daudet en accord sur la «nouveauté» de Céline

Céline, résolument révolutionnaire, brise le faux-col sérieusement amidonné de la grammaire française. (Marcel Aymé)
nos lettres, sinon nos auteurs, étaient depuis trente ans, pas mal édulcorées et féminisées. (Léon Daudet)
 La nouveauté dans tous ses états. Une thèse exprimée dans Céline & Co par Pol Vandromme, qui rapproche les jugements de Léon Daudet de ceux de Marcel Aymé.


Louis-Ferdinand Céline chez Marcel Aymé à Grosrouvre en 1955.

Bardamu n'est pas Céline…

«De Céline à Bardamu, il y avait pour le moins toute la distance qui séparait Flaubert du ménage Bovary…» (Marcel Aymé)
Une thèse exprimée dans Céline & Co par Pol Vandromme, qui rapproche les jugements de Léon Daudet de ceux de Marcel Aymé.

Louis-Ferdinand Céline chez Marcel Aymé à Grosrouvre en 1955.


lundi 12 décembre 2016

Le Chevalier Céline ou la première marche de l'Atlantide

Petit-fils de Louis-Ferdinand Céline, fils de Colette Destouches, Jean-Marie Turpin, est né le 3 août 1942, et mort le 14 février 2015 à Landéda (Finistère). Il a publié Le Chevalier Céline ou la première marche de l'Atlantide, à L'Âge d'Homme en juillet 1990.


De qui Louis-Ferdinand des Touches de Lantillières, en littérature Céline, tenait-il ce don d'imprécation qui, «au monde où-il fait jour», l'a conduit à proférer «l’absolu refus d'espérer qu'il existe quelque chose comme la possibilité d’actes et de sens» ? Il appartenait légitimement à son petit-fils, et sans doute à lui seul, de remonter le courant d'une généalogie qui, aux méandres des filières bretonnes et normandes, mène très sûrement à ce chevalier chouan que rencontra Barbey d'Aurevilly à I'hospice du Bon Sauveur de Caen, en 1856, et qui «déçut d’un mélange d'insultes et d'eschatologie son mémorialiste».
Mais quand ce petit-fils s'appelle Jean-Marie Turpin, il est vain d'espérer une hagiographie propre à contenter les «célinolâtres». Pour le romancier des Runes, de Sol, ou de la Seconde Eglise, pour I'enlumineur de l'Apocalypse de Jean et des lieux du Graal, pour le métaphysicien des Nuits de I'entendement, il y a bien «quelque chose de sacré» aux racines de l’œuvre célinien, mais si le sentiment d'un «abandon absolu» prévaut douloureusement dans le voyage, et si ce sentiment participe fondamentalement de la détresse du christ au Mont des Oliviers, force lui est de constater qu'il a fallu à Céline «vautrer sa détresse avec les porcs». Pourquoi? Pourquoi cette déchéance et pourquoi, peut-être, cette prédestination au mal et à «l'irrémission» de la «haine célinienne» ? Poète et théologien ensemble, Jean-Marie Turpin ne balance pas sa réponse : Céline était un possédé dont toutes les vociférations sont «un credo silencieux à la vérité éternelle du Mal et à sa seule réalité», une «offrande insensée de la Douleur existentielle adressée au Mal absolu».
Cependant jamais le petit-fils ne condamne, le Diable fût-il à la manœuvre dans les «ensorcelleries» de l'aieul et de ses funestes héros. Au contraire, Jean-Marie Turpin qui, à l’occasion, nous révèle la profondeur pathétique des liens qui, jusqu’à sa fin,

unirent Ie chevalier Céline à sa première épouse Edith Follet, dépeint avec une compassion digne des imagiers des enclos paroissiaux bretons la tragédie d'un écrivain dont la damnation fut «d'éprouver dans sa chair la mort de la vie» et qui, en coopérant à «I'Avènement de la révélation du Mal», nous a laissé une formidable leçon de Ténèbres.

Jean-Marie Turpin (écrivain, théologien, philosophe est le petit fils de Louis-Ferdinand Céline, l'un des enfants de Colette, fille d'Edith née Follet, la première femme de Louis-Ferdinand Céline avec laquelle l'écrivain resta en contact jusqu'à la fin de sa vie ). Il témoigne: «Lorsqu'il était en prison au Danemark, ma mère m'a demandé de lui écrire, j'avais alors une dizaine d'années. Nous avons eu une correspondance suivie et très gentille pendant plusieurs années. Dans mon adolescence, ma mère s'est débrouillée pour que j'aie accès à tous ses écrits. J'ai tout lu. (...) J'étais avec un copain mais il est resté dehors. Je suis rentré dans la maison sans sonner. Je suis tombé directement sur Céline, surpris de me voir.
Il n'avait pas beaucoup de temps pour me recevoir, il était malade, submergé par la presse qui s'intéressait de nouveau à lui. Il n'avait pas envie d'accorder d'interview, il souhaitait terminer son oeuvre. J'ai débarqué là-dedans ! Il m'a interrogé sur mes études, a été surpris que j'aie lu son oeuvre et a vérifié mes connaissances en me posant des questions. L'entretien a été drôle et caustique. Céline avait un humour fracassant, une ironie féroce. C'était un grand-père comme je le rêvais. Malheureusement l'entretien fut bref et il me demanda de revenir le voir avec le baccalauréat en poche. Il devait mourir quelques mois après.» 
(In Bertrand Arbogast, J.M. Turpin termine son prochain livre à Armenonville, La République du Centre, L'Année Céline 1995, Du Lérot).

Jean-Marie Turpin, petit-fils de Céline (1942-2015)
L'écrivain et philosophe Jean-Marie Turpin est décédé, samedi, dans sa maison de Landéda. Né le 3 août 1942, il avait 72 ans. Descendant direct du docteur Augustin Morvan, député maire de Lannilis, qui a donné son nom à l'hôpital de Brest, il était aussi le petit-fils de l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, auquel il a consacré un ouvrage, Le Chevalier Céline. Poète, romancier, dramaturge et encore peintre et calligraphe, Jean-Marie Turpin est reconnu pour ses écrits littéraires. Certains ont pour toile de fond la Bretagne et ses légendes où réel et fabuleux se mêlent, comme dans les récits étonnants que sont Les Runes, Augustin Morvan ou les images divines des petits garçons de Lannilis. C'était encore un métaphysicien admiré par ses pairs pour la qualité de ses recherches et pour sa pensée profonde. 

jeudi 1 décembre 2016

Céline vu par Robert Brasillach

En relisant le numéro 10 (1964) des Cahiers des Amis de Robert Brasillach, je suis tombé sur ce texte…

En page 151 de son admirable étude célinienne parue dans La Bibliothèque idéale (Céline de Marc Hanrez), l'auteur remarque avec pertinence : «… à proprement parler, Céline est rebelle à tout ordre (qui ne fût pas le sien propre et spontané), donc à tout classement. Robert Brasillach, j'estime, a été le premier à comprendre la nature de son génie. Il n'a pas cherché à le caser quelque part, mais s'est borné à souligner la parenté qui existe entre son œuvre et la littérature européenne du XVIIIe siècle.»
Nous savions que Léon Daudet, au style volontiers truculent et à la saveur presque célinienne, avait découvert et lancé l'auteur de Mort à crédit, mais il est bon de rappeler que Robert Brasillach, qui avait la prescience des valeurs littéraires et humaines, et qui par ailleurs semblait fort éloigné de l'abondance verbale du docteur Destouches ait pu reconnaître, jeune encore, la grandeur et le talent extraordinaire de Céline.
Marc Hanrez cite un texte magnifique où Robert Brasillach explique en quoi consiste l'originalité de Céline :
« C'est par le vocabulaire que le Voyage a surpris. L'argot s'y déverse avec une abondance qui choqua. Aujourd'hui que Céline est allé beaucoup plus loin dans cette voie, le langage de son premier roman nous paraît presque classique. C'est que la syntaxe aussi y est plus proche du français littéraire, elle y est plus variée, alors que dans les œuvres qui ont suivi, avec des phrases courtes, séparées par de sempiternels points de suspension, elle est d'une monotonie et d'une simplicité qui confondent parfois. Ajoutons que tout est clair dans le Voyage : peu de mots inventés, ou déformés qui abondent ailleurs et dont l'invention, souvent splendide, est aussi quelquefois inutile et abusive. Point d'épisodes saugrenus, d'un surréalisme à la canaille, point de petits ballets macabres et de fantaisie débridée comme dans Bagatelles, point de ces pages pleines de points d'exclamation et de danses du scalp un peu hystériques, qui, selon l'humeur, éblouissent ou déconcertent, comme il arrive dès Mort à Crédit, roman souvent extraordinaire et souvent épuisant, qui ne me paraît pas valoir le Voyage
L'argot est ici utilisé, avec ses raccourcis, ses mots, son naturel, mais dans un cadre plus châtié. Et, disons-le tout net : la réussite est beaucoup plus saisissante. Qu'on fasse l'expérience, et qu'on relise le Voyage : on aura l'impression un peu surprenante d'aborder un texte classique, où rien ne vous surprend dès l'abord, où tout est à la fois, dur et ténébreux. C'est la façon de vieillir qu'ont les grandes œuvres.»

Robert Brasillach Les Quatre jeudis 1944 (pp 225-226) cité par Marc Hanrez dans son Céline.

Robert Brasillach (de face) et, à gauche, Maurice Bardèche, dans les tranchées de la cité Universitaire à Madrid en 1938.

mercredi 16 novembre 2016

Céline et l'agité du trou de balle… Nicole Debrie vs Philippe Alméras

 «Alméras se mord la queue comme l'ouroboros...qui réalise tant bien que mal une sorte de circuit fermé comme ces animaux élémentaires auxquels un seul orifice tient lieu de bouche et d'anus...» «un diabolique et pervers "ouroboros" dont la cuisine des mots dégage une odeur de farce pestilentielle...»
[[[En 1987, la Bibliothèque de littérature française et contemporaine de l'université Paris VII édite cette plaquette hors commerce*
Marc Laudelout :

Cher Monsieur,
Je me permets de vous signaler une petite erreur : ce n'est pas la BLFC qui a édité ce libelle de Nicole Debrie ! Il s'agit d'une auto-édition.
Bien à vous,
En effet, mon erreur vient de la présentation ! Il s'agit bien d'une auto-édition.


Ce court pamphlet de Nicole Debrie est une réfutation de la théorie de Philippe Alméras selon laquelle Céline a toujours été raciste.


*non paginé, 24 pages, 16 X 24,5 cm, EAN13 9782950583611