vendredi 10 février 2017

Céline, Poincaré et Trotsky

Dans un article repris dans Littérature et révolution, Léon Trotsky utilise Voyage au bout de la nuit et son auteur atypique pour une critique de la bourgeoisie de la IIIe République représentée par Raymond Poincaré. C'est en même temps une excellente analyse de la première œuvre de Louis-Ferdinand Céline. 
La conclusion de son article est une analyse très fine de ce que représentait l'éruption du Voyage dans le paysage littéraire français : «Céline, tel qu'il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n'a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s'est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu'au désespoir et à la désolation, depuis l'aube éclatante jusqu'au bout de la nuit. Céline n'écrira plus d'autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l'artiste s'accommodera des ténèbres, ou il verra l'aurore.»




Œuvres 
mai 1933
Léon Trotsky
Céline et Poincaré
10 mai 1933




Louis-Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d'autres pénètrent dans leur propre maison. Homme mûr, muni de la vaste provision d'observations du médecin et de l'artiste, avec une souveraine indifférence à l'égard de l'académisme, avec un sens exceptionnel de la vie et de la langue, Céline a écrit un livre qui demeurera, même s'il en écrit d'autres et qui soient au niveau de celui-ci. Voyage au bout de la Nuit, roman du pessimisme, a été dicté par l'effroi devant la vie et par la lassitude qu'elle occasionne plus que par la révolte. Une révolte active est liée à l'espoir. Dans le livre de Céline, il n'y a pas d'espoir.
Un étudiant parisien, issu d'une famille de petites gens, raisonneur, antipatriote, semi-anarchiste - les cafés du Quartier Latin grouillent de tels personnages - s'engage, même contre sa propre attente, comme volontaire dès le premier coup de clairon. Envoyé au front, dans ce carnage mécanisé il commence à envier le sort des chevaux qui crèvent comme des êtres humains, mais sans phrases ronflantes. Après avoir reçu une blessure et une médaille, il passe par des hôpitaux où des médecins débrouillards le persuadent de retourner au plus tôt " à l'ardent cimetière du champ de bataille ". Malade, il quitte l'armée, part dans une colonie africaine où il est écœuré par la bassesse humaine, épuisé par la chaleur et la malaria tropicales. Arrivé clandestinement en Amérique, il travaille chez Ford, trouve une fidèle compagne en la personne d'une prostituée (ce sont les pages les plus tendres du livre). De retour en France, il devient médecin des pauvres et, blessé dans son âme, il erre dans la nuit de la vie parmi les malades et les bien-portants tout aussi pitoyables, dépravés et malheureux.
Céline ne se propose aucunement la mise en accusation des conditions sociales en France. Il est vrai qu'au passage il ne ménage ni le clergé, ni les généraux, ni les ministres, ni même le président de la République. Mais son récit se déroule toujours très au-dessous du niveau des classes dirigeantes, parmi les petites gens, fonctionnaires, étudiants, commerçants, artisans et concierges ; de plus, par deux fois, il se transporte hors des frontières de la France. Il constate que la structure sociale actuelle est aussi mauvaise que n'importe quelle autre, passée ou future. Dans l'ensemble, Céline est mécontent des gens et de leurs actions.
Le roman est pensé et réalisé comme un panorama de l'absurdité de la vie, de ses cruautés, de ses heurts, de ses mensonges, sans issue ni lueur d'espoir. Un sous-officier tourmentant les soldats avant de succomber avec eux ; une rentière américaine qui promène sa futilité dans les hôtels européens ; des fonctionnaires coloniaux français abêtis par leur cupidité ; New York et son indifférence automatique vis-à-vis des individus sans dollars, son art de saigner les hommes à blanc ; de nouveau Paris ; le petit monde mesquin et envieux des érudits ; la mort lente, humble et résignée d'un garçonnet de sept ans ; la torture d'une fillette ; de petits rentiers vertueux qui, par économie, tuent leur mère ; un prêtre de Paris et un prêtre des fins fonds de l'Afrique prêts, l'un comme l'autre, à vendre leur prochain pour quelques centaines de francs - l'un allié à des rentiers civilisés, l'autre à des cannibales... De chapitre en chapitre, de page en page, des fragments de vie s'assemblent en une absurdité sale, sanglante et cauchemardesque. Une vue passive du monde avec une sensibilité à fleur de peau, sans aspiration vers l'avenir. C'est là le fondement psychologique du désespoir - un désespoir sincère qui se débat dans son propre cynisme.
Céline est un moraliste. À l'aide de procédés artistiques, il pollue pas à pas tout ce qui, habituellement, jouit de la plus haute considération : les valeurs sociales bien établies, depuis le patriotisme jusqu'aux relations personnelles et à l'amour. La patrie est en danger ? " La porte n'est pas bien grande quand brûle la maison du propriétaire... de toute façon, il faudra payer. " II n'a pas besoin de critères historiques. La guerre de Danton n'est pas plus noble que celle de Poincaré : dans les deux cas, la " dette du patriotisme " a été payée avec du sang. L'amour est empoisonné par l'intérêt et la vanité. Tous les aspects de l'idéalisme ne sont que " des instincts mesquins revêtus de grands mots ". Même l'image de la mère ne trouve pas grâce : lors de l'entrevue avec le fils blessé, elle " pleurait comme une chienne à qui l'on a rendu ses petits, mais elle était moins qu'une chienne car elle avait cru aux mots qu'on lui avait dits pour lui prendre son fils ".
Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde. À travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l'expérience affective et intellectuelle d'une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s'il était le premier à se colleter avec le langage. L'artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française. Comme s'envole la balle, tombent les tournures usées. Par contre les mots proscrits par l'esthétique académique ou la morale se révèlent irremplaçables pour exprimer la vie dans sa grossièreté et sa bassesse. Les termes érotiques ne servent qu'à flétrir l'érotisme ; Céline les utilise au même titre que les mots qui désignent les fonctions physiologiques non reconnues par l'art.
Dès la première page du roman, le lecteur rencontre à l'improviste le nom de Poincaré : le président de la République, comme le fait savoir un récent numéro du Temps, est allé, un matin, inaugurer une exposition de petits chiens. Ce détail n'est pas inventé. Le dernier numéro du Temps reçu à Prinkipo m'apporte cette nouvelle : " M. Albert Lebrun, président de la République, accompagné du colonel Rupied, de son état-major, a visité ce matin l'exposition canine. " Évidemment, c'est bien là une des fonctions d'un président de la République, et nous n'y trouvons rien à redire. Pour Céline, ce méchant entrefilet n'a pas pour but, manifestement, de glorifier le chef de l'État. En général, il serait difficile à un phrénologue de découvrir un atome de respect chez le nouvel auteur.
Or, l'ex-président Poincaré, le plus prosaïque, le plus sec et le plus insensible de tous les hommes d'État de la République, se trouve être son politicien le plus autoritaire. Depuis sa maladie, il est devenu sacré. De la droite aux radicaux, nul ne cite son nom sans y ajouter quelques mots de reconnaissance pathétique. Sans conteste, Poincaré est un pur produit de la bourgeoisie, tout comme la nation française est la plus bourgeoise des nations, fière de son caractère bourgeois, source, croit-elle, de son rôle providentiel à l'égard du reste de l'humanité. Sous des dehors raffinés, l'arrogance de la bourgeoisie française est comme un sédiment déposé au cours des siècles. Les hommes d'autrefois - ceux qui avaient une grande mission historique - ont légué à leurs descendants une riche collection d'ornements qui sert à masquer le conservatisme le plus opiniâtre. Toute la vie politique et culturelle de la France se joue dans les costumes du passé. Comme dans les pays vivant en économie fermée, les valeurs fictives ont, dans la vie française, un cours forcé. Les formules du messianisme émancipateur, depuis longtemps détachées du réel, conservent une cote élevée. Mais si du rouge et de la poudre de riz sur un visage peuvent être considérés comme une hypocrisie, un masque n'est déjà plus une contrefaçon : c'est tout simplement une arme. Le masque existe indépendamment du corps dont les gestes et la voix lui sont soumis.
Poincaré est quasiment un symbole social. Sa très haute représentativité constitue une personnalité. Il n'en a pas d'autre. Tant dans ses poèmes de jeunesse - car il eut une jeunesse - que dans ses mémoires de vieillard, on ne trouve pas une seule note personnelle. Son véritable rempart moral, la source de son emphase glacée, ce sont les intérêts de la bourgeoisie. Les valeurs conventionnelles de la politique française ont pénétré sa chair et son sang. " Je suis bourgeois, et rien de ce qui est bourgeois ne m'est étranger. " Le masque politique adhère à son visage. L'hypocrisie, prenant un caractère absolu, est devenue en quelque sorte sincérité.
Le gouvernement français est si épris de paix, affirme Poincaré, qu'il en est incapable de supposer des arrière-pensées chez son adversaire. " Magnifique confiance d'un peuple qui habille toujours les autres de ses propres vertus. " Ce n'est déjà plus de l'hypocrisie, ni une falsification subjective, mais l'élément obligatoire d'un rituel, comme l'assurance de sentiments dévoués au bas d'une lettre perfide. L'écrivain allemand Emil Ludwig, lors de l'occupation de la Ruhr, demanda à Poincaré : " Pensez-vous que nous ne voulons pas, ou que nous ne pouvons pas payer ? " Poincaré répondit : " Personne ne paie de bon gré. " En juillet 1931, Brüning, par télégramme, demanda assistance à Poincaré et reçut en réponse : " Sachez souffrir. " L'incorruptible notaire de la bourgeoisie ne connaît pas la pitié.
Mais si l'égoïsme individuel, au-delà d'une certaine limite, commence à se dévorer lui-même, il en est de même pour l'égoïsme de la classe conservatrice. Poincaré voulait crucifier l'Allemagne afin de délivrer la France, une fois pour toutes, de toute inquiétude. Cependant, les tendances chauvines suscitées par le Traité de Versailles - criminellement doux aux yeux de Poincaré - se sont cristallisées, en Allemagne, sur la sinistre figure de Hitler. Sans l'occupation de la Ruhr, les nazis ne seraient pas venus si facilement au pouvoir. Et Hitler au pouvoir ouvre la perspective de nouveaux combats.
L'idéologie nationale française est construite sur le culte de la clarté, c'est-à-dire de la logique. Mais ce n'est plus la logique hardiment agissante du XVIIIème siècle qui renversa tout un monde. C'est la logique avare, prudente, prête à toutes les compromissions, de la IIIème république. Avec la même hautaine condescendance selon laquelle les vieux maîtres expliquent les procédés de leur maîtrise, Poincaré, dans ses mémoires, parle de " ces difficiles opérations de l'esprit : le choix, la classification, la coordination ". Opérations incontestablement difficiles. Toutefois, Poincaré ne les effectue pas dans l'espace à trois dimensions du processus historique, mais dans l'espace à deux dimensions des documents. La vérité, pour lui, n'est que le résultat de la procédure judiciaire, une " raisonnable " interprétation des traités et des lois. Le rationalisme conservateur qui dirige la France est tributaire de Descartes à peu près comme la scolastique médiévale l'était d'Aristote.
La glorification du " sens de la mesure " est devenue le sens de la petite mesure ; la pensée tend à se briser en mosaïque. Avec quelle amoureuse minutie Poincaré ne décrit-il pas les moindres aspects du métier gouvernemental ! Ayant reçu du roi de Danemark l'Ordre de l'Éléphant blanc, il le décrit comme s'il s'agissait d'une miniature précieuse : dimensions, forme, dessin et couleur de ce ridicule colifichet, rien n'est oublié dans ses mémoires. Avec tous les détails d'un procès-verbal policier, Poincaré se décrit au Concours hippique en compagnie du couple royal britannique. Le public, " tourné vers les tribunes, oublie les mises et les paris, néglige les chevaux et nous lorgne avec insistance ". Négliger les chevaux en faveur du roi et du président, cela doit caractériser l'intensité du patriotisme !
Le style littéraire de Poincaré est sans vie, comme le sépulcre du plus ancien des pharaons. Les mots lui servent ou à déterminer le chiffre des réparations ou à composer une ornementation rhétorique. Il compare son séjour dans le Palais de l'Élysée à la réclusion de Silvio Pellico dans les prisons de la monarchie autrichienne. " Dans ces salons de banalité dorée, rien ne parle à mon imagination. " Mais cette banalité dorée est le style officiel de la me république. Quant à l'imagination de Poincaré, c'est une sublimation de ce style. Ses articles et ses discours font penser à une carcasse de fil de fer barbelé ornée de fleurs en papier et de paillettes dorées.
Alors que la guerre menaçait, Poincaré revint par mer de Saint-Pétersbourg en France ; il ne manqua pas l'occasion, dans la chronique inquiète de son voyage, de peindre le chromo suivant : " la mer bleue, presque déserte, indifférente aux conflits humains ". Il écrivait exactement de la même manière, mot pour mot, lors de ses examens de fin d'études, au lycée. Quand Poincaré parle de ses préoccupations patriotiques, il dénombre au passage, toutes les variétés de fleurs qui ornaient la villa de sa retraite : entre un télégramme chiffré et un entretien téléphonique, un catalogue de fleuriste ! Ou encore, aux moments les plus critiques, apparaît un chat siamois, symbole de l'intimité familiale. Il est impossible de lire sans une sensation d'étouffement ce procès-verbal autobiographique. Pas de personnage vivant, aucun sentiment humain, mais, par contre, avec la mer " indifférente ", des platanes, des ormes, des jacinthes, des colombes, et l'obsédante odeur du chat siamois.
La vie a deux faces, l'une ostensible et officielle, donne pour toute la vie, l'autre, secrète, et la plus importante. Ce dédoublement est sensible tant dans les relations privées que dans les rapports sociaux, dans la famille, à l'école, dans la salle du Palais de Justice, au Parlement, dans la diplomatie. On le retrouve dans le développement contradictoire de la société humaine et, naturellement, chez toutes les nations et tous les peuples civilisés. Les formes propres à ce dédoublement, les écrans et les masques dont il use sont teintés aux vives couleurs nationales. Dans les pays anglo-saxons, l'élément principal de ce système de dualité morale est la religion. La France officielle s'est privée de cette ressource importante. Alors que la franc-maçonnerie britannique est incapable de concevoir un univers sans Dieu, un parlement sans roi, une propriété sans propriétaire, les francs-maçons français ont biffé " le grand architecte de l'univers " de leurs statuts. Dans les affaires politiques et les intrigues, les mensonges sont d'autant plus efficaces qu'ils sont plus gros : manquer aux intérêts terrestres au profit d'une problématique céleste, c'eût été aller à l'encontre de la lucidité latine. Cependant, les politiciens, tout comme Archimède, ont besoin d'un point d'appui ; il fallut remplacer la volonté du " grand architecte " par des valeurs d'une autre origine. La première fut la France.
Nulle part on ne parle aussi volontiers de la " religion du patriotisme " que dans cette république laïque. Tous les attributs dont l'imagination humaine gratifie le Père, le Fils et le Saint-Esprit, le bourgeois français les transfère à sa propre nation. Et comme la France est du genre féminin, elle revêt du même coup les traits de la Vierge Marie. Le politicien apparaît comme un prêtre laïc d'une divinité sécularisée. La liturgie du patriotisme, mise au point avec la dernière perfection, constitue un chapitre indispensable du rituel politique. Il est des mots et des tournures qui, au Parlement, provoquent automatiquement des applaudissements, tout comme certaines paroles liturgiques, chez le croyant, appellent la génuflexion et les larmes.
Cependant, il y a une différence. Le domaine de la religion authentique a son existence propre, il est distinct de celui des pratiques quotidiennes. Grâce à une délimitation stricte des compétences, leur rencontre est aussi peu probable que la collision d'une voiture et d'un avion. Au contraire, la religion laïque du patriotisme se heurte directement à la politique de chaque jour. Les appétits privés et les intérêts de classe s'opposent, à chaque pas, au patriotisme pur. Par bonheur, les adversaires sont si bien élevés et, chose plus importante encore, sont tellement liés par une commune garantie, qu'ils détournent les yeux à chaque cas épineux. La majorité gouvernementale et l'opposition responsable respectent volontairement les règles du jeu politique. La principale s'énonce ainsi : tout comme le mouvement des corps est soumis aux lois de la pesanteur, l'action des politiciens est soumise à l'amour de la patrie.
Pourtant, le soleil du patriotisme a aussi ses taches. Un excès d'indulgence réciproque engendre un sentiment d'impunité et abolit les frontières entre le louable et le répréhensible.
Alors s'accumulent les gaz méphitiques qui, de temps à autre, explosent et empoisonnent l'atmosphère politique. Le krach de l'Union Générale, Panama, l'Affaire Dreyfus, l'Affaire Rochette, le krach Oustric constituent des étapes mémorables de la IIIème république. Clemenceau se trouva éclaboussé par le krach de Panama. Poincaré, personnellement, sut toujours rester à l'écart, mais sa politique puisait aux mêmes sources. Non sans raison, il déclare avoir pour maître de morale Marc Aurèle dont les vertus stoïques ne s'accommodaient pas si mal des moeurs de l'empire romain décadent.
" Durant les six premiers mois de 1914, se plaint Poincaré dans ses mémoires, j'eus, devant les yeux, un sordide spectacle d'intrigues parlementaires et de scandales financiers. " Mais la guerre, il va de soi, balaya d'un seul coup les cupidités privées. " L'Union sacrée " purifia les coeurs. Ce qui signifie : les intrigues et les filouteries disparurent dans les coulisses patriotiques pour y prendre une ampleur encore jamais atteinte. Plus l'issue de la guerre, sur le front, devenait problématique et plus, selon Céline, l'arrière pourrissait. L'image de Paris pendant la guerre est tracée, dans son roman, d'un trait impitoyable. De la politique, il n'y en a guère, mais il y a plus : le terreau vivant dont elle se nourrit.
Qu'il s'agisse de scandales judiciaires, financiers ou parlementaires, leur caractère organique, en France, saute aux yeux. De la ténacité, de la parcimonie du paysan et de l'artisan, de la prudence du commerçant et de l'industriel, de la cupidité aveugle du rentier, de la courtoisie du parlementaire, du chauvinisme de la presse, d'innombrables fils mènent à des noeuds qui ont toujours pour nom générique : Panama. Dans l'entrelacs des relations, des services, des médiations, des pots-de-vin camouflés, il y a des milliers de formes intermédiaires entre le civisme et l'affaire louche. Sitôt qu'un cas douloureux entame l'irréprochable tégument de l'anatomie politique - quels que soient le lieu et le moment - il apparaît nécessaire de procéder à une enquête parlementaire ou judiciaire. Mais alors surgit une difficulté : par quoi commencer, et où s'arrêter ?
C'est seulement parce qu'Oustric fit banqueroute inopportunément qu'on découvrit que, chez cet argonaute issu de petits gargotiers, des députés et des journalistes, d'anciens ministres et des ambassadeurs servaient comme garçons de course, sous leur nom ou sous un nom d'emprunt, que les papiers favorables au banquier traversaient les ministères à la vitesse de l'éclair tandis que les papiers qui pouvaient lui nuire s'attardaient en chemin jusqu'à ce qu'ils fussent devenus inoffensifs. Grâce aux ressources de son imagination, à ses relations mondaines, à la complicité des journaux, ce magicien des finances réalisait des fortunes, tenait en main le destin de milliers de personnes, achetait - quel mot grossier, mais intolérablement exact -, récompensait, entretenait, stimulait, encourageait la presse, les fonctionnaires, les parlementaires. Et presque toujours sous une forme insaisissable. Et, plus se développaient les travaux de la commission d'enquête, plus il devenait évident que l'instruction était sans issue. Là où on s'attendait à trouver des délits n'apparaissaient que d'anodines relations entre la politique et les finances. Là où l'on cherchait le foyer d'infection, on ne trouvait que du tissu sain.
En qualité d'avocat, X... défendait les intérêts des entreprises d'Oustric ; en qualité de journaliste, il prônait le système douanier qui coïncidait avec les intérêts d'Oustric ; en qualité de représentant du peuple, il se spécialisait dans l'examen des tarifs douaniers. Et en qualité de ministre ? La commission s'occupa sans fin de la question de savoir si X..., en tant que ministre, continuait à percevoir ses honoraires d'avocat ou si, dans l'intervalle de deux crises ministérielles, sa conscience demeurait de cristal. Quel pédantisme moral dans l'hypocrisie ! Raoul Péret, ex-président de la Chambre des députés, candidat à la présidence de la République, se révéla être le candidat de criminels de droit commun. Et cependant, dans sa profonde correction, il procédait " comme tous les autres ", peut-être seulement avec un peu moins de prudence, en tous les cas avec moins de chance. " Rideau ! " crient les patriotes, bouleversés. Le rideau est baissé. De nouveau s'établit le culte de la vertu, et le mot " honneur " provoque une salve d'applaudissements sur les bancs du Palais-Bourbon.
Sur le fond de " l'immuable spectacle des intrigues parlementaires et des scandales financiers ", comme le dit Poincaré, le roman de Céline revêt une double signification. Ce n'est pas par hasard que la presse bien-pensante qui, en son temps, s'indigna de la publicité donnée à l'affaire Oustric, accusa immédiatement Céline de diffamer la " nation ". La commission parlementaire avait mené son enquête dans le courtois langage des initiés dont ne s'écartaient ni accusés, ni accusateurs (la ligne de partage des eaux, entre eux, n'était pas toujours bien nette). Céline, lui, est libre de toute convention. Il rejette brutalement les vaines couleurs de la palette patriotique. Il a ses propres couleurs, qu'il a arrachées à la vie en vertu des droits de l'artiste. Il est vrai qu'il ne saisit pas la vie dans les couches parlementaires ni dans les hautes sphères gouvernementales, mais dans ses plus communes manifestations. Sa tâche n'en est pas plus aisée. Il dénude les racines. Soulevant les voiles superficiels de la décence, il découvre la boue et le sang. Dans son sinistre panorama, le meurtre pour un maigre profit perd son caractère exceptionnel : il est aussi inséparable de la mécanique quotidienne de la vie, mue par le profit et la cupidité, que l'affaire Oustric l'est de la mécanique plus élevée des finances modernes. Céline montre ce qui est. Et c'est pourquoi il a l'air d'un révolutionnaire. Mais Céline n'est pas un révolutionnaire et ne veut pas l'être. Il ne vise pas le but, pour lui chimérique, de reconstruire la société. Il veut seulement arracher le prestige qui entoure tout ce qui l'effraie et le tourmente. Pour soulager sa conscience devant les affres de la vie, il fallut, à ce médecin des pauvres, de nouvelles ordonnances stylistiques. Il s'est révélé un révolutionnaire du roman. Et telle est en général la condition du mouvement de l'art : le heurt de tendances contradictoires.
Non seulement s'usent les partis au pouvoir, mais également les écoles artistiques. Les procédés de la création s'épuisent et cessent de heurter les sentiments de l'homme : c'est le signe le plus certain que l'école est mûre pour le cimetière des possibilités taries, c'est-à-dire pour l'Académie. La création vivante ne peut aller de l'avant sans se détourner de la tradition officielle, des idées et sentiments canonisés, des images et tournures enduits de la laque de l'habitude. Chaque nouvelle orientation cherche une liaison plus directe et plus sincère entre les mots et les perceptions. La lutte contre la simulation dans l'art se transforme toujours plus ou moins en lutte contre le mensonge des rapports sociaux. Car il est évident que si l'art perd le sens de l'hypocrisie sociale, il tombe inévitablement dans la préciosité.
Plus une tradition culturelle nationale est riche et complexe, plus brutale sera la rupture. La force de Céline réside dans le fait qu'avec une tension extrême il rejette tous les canons, transgresse toutes les conventions et, non content de déshabiller la vie, il lui arrache la peau. D'où l'accusation de diffamation. Mais il se fait, précisément, que, tout en niant violemment la tradition nationale, Céline est profondément national. Comme les antimilitaristes d'avant-guerre, qui étaient le plus souvent des patriotes désespérés, Céline, français jusqu'à la moelle des os, recule devant les masques officiels de la IIIème république. Le " célinisme " est un antipoincarisme moral et artistique. En cela résident sa force, mais également ses limites.
Quand Poincaré se compare à Silvio Pellico, cette froide combinaison de fatuité et de mauvais goût a de quoi faire frémir. Mais le vrai Pellico, non celui de Poincaré enfermé dans un palais en qualité de chef de l'État, mais celui qu'on jeta dans les geôles de Sainte-Marguerite et du Spielberg en qualité de patriote, celui-ci ne fait-il pas découvrir un autre aspect, plus élevé, de la nature humaine ? Laissant de côté cet Italien catholique et pratiquant - plutôt une victime qu'un combattant - Céline eût pu rappeler au haut dignitaire " prisonnier du palais de l'Élysée " un autre " prisonnier " qui passa quarante ans dans les prisons françaises avant que les fils et petits-fils de ses geôliers donnassent son nom à un boulevard parisien : Auguste Blanqui.
Cela ne signifie-t-il pas qu'il existe dans l'homme quelque chose qui lui permet de s'élever au-dessus de lui-même ? Si Céline se détourne de la grandeur d'âme et de l'héroïsme, des grands desseins et des espoirs, de tout ce qui fait sortir l'homme de la nuit profonde de son moi renfermé, c'est pour avoir vu servir, aux autels du faux altruisme, tant de prêtres grassement payés. Impitoyable vis-à-vis de soi, le moraliste s'écarte de son propre reflet dans le miroir, brise la glace et se coupe la main. Une telle lutte épuise et ne débouche sur aucune perspective. Le désespoir mène à la résignation. La réconciliation ouvre les portes de l'Académie. Et plus d'une fois, ceux qui sapèrent les conventions littéraires terminèrent leur carrière sous la Coupole.
Dans la musique du livre, il y a de significatives dissonances. En rejetant non seulement le réel mais aussi ce qui pourrait s'y substituer, l'artiste soutient l'ordre existant. Dans cette mesure, qu'il le veuille ou non, Céline est l'allié de Poincaré. Mais dévoilant le mensonge, il suggère la nécessité d'un avenir plus harmonieux. Même s'il estime, lui, Céline, qu'il ne sortira rien de bon de l'homme, l'intensité de son pessimisme comporte en soi son antidote.
Céline, tel qu'il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n'a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s'est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu'au désespoir et à la désolation, depuis l'aube éclatante jusqu'au bout de la nuit. Céline n'écrira plus d'autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l'artiste s'accommodera des ténèbres, ou il verra l'aurore.

Prinkipo, le 10 mai 1933.

lundi 30 janvier 2017

Réponse de Jean Renoir à Céline / Renoir replies to Céline par/by Jean-Paul Morel

Renoir et Céline (photomontage Nouvel Obs 2012)


En 1938, Renoir répond à Céline dans le quotidien communiste Ce Soir (que dirigeait Aragon) où il tenait une rubrique hebdomadaire. Louis-Ferdinand Céline, en effet, venait de publier l’un de ses bestsellers, Bagatelles pour un massacre (réédité à deux reprises sous l’Occupation, plus réédité depuis lors), long pamphlet qui attribue aux Juifs la responsabilité de la guerre à venir (qui ne profitera qu’à eux) et stigmatise la complaisance à leur endroit dont seraient coupables de serviles « aryens ». Au cours de l’ouvrage, Céline s’en prenait à de nombreuses reprises au cinéma, « toujours si éminemment juif », et en particulier à La Grande Illusion de Renoir car, dans ce film, pour la première fois, le Juif Rosenthal – incarné par Marcel Dalio – est dépeint sous le jour positif d’un « supercapitaliste » aimant le peuple et non plus une victime. « Cette Grande Illusion nous célèbre donc le mariage du simple, fruste, petitement démerde ouvrier aryen, confiant tourlourou devenu monteur, avec le petit Juif, djibouk, milliardaire, visqueux Messie, demain tout naturellement Commissaire du Peuple, prédestiné. Tout ce qu’il faut pour réaliser le Soviet juif-ouvrier… ». 
L’argumentaire de Céline fera florès auprès de ses admirateurs et imitateurs, à commencer par Rebatet, suivi de Bardèche et Brasillach, mais sera curieusement omis par les nombreux commentateurs d’après-guerre et des années 1970 se demandant « si la Grande Illusion était un film antisémite ».

In 1938, Renoir replies to Céline in the Communist daily newspaper Ce Soir (edited by Aragon) where the filmmaker wrote a weekly column. Louis-Ferdinand Céline had just published one of his bestsellers, Bagatelles pour un massacre (reissued twice during the Occupation, and not republished since then). This lengthy pamphlet attributes to Jews the responsibility for the coming war (from which they will profit) and stigmatises those servile « Aryans » guilty of sympathy towards Jews. At several points in this work, Céline attacks the world of cinema, « always so eminently Jewish », and in particular Renoir’s La Grande Illusion, because in this film, for the first time, the Jew – played by Marcel Dalio – is portrayed in a positive light as a « supercapitalist » who loves the people rather than as a victim. « This Grande Illusion celebrates for us therefore the marriage of the simple, crude, small-time trickster of an Aryan worker, a cocky square-basher turned technician, with the little Jew, dibbuk, millionaire, slimy Messiah, tomorrow naturally Commissar of the People, as predestined. All that is required for the realisation of the Soviet Jew-worker... ». Céline’s argument proved popular among his admirers and imitators, starting with Rebatet, then Bardèche and Brasillach, but it has been curiously overlooked by numerous commentators in the post-war years who have discussed « whether la Grande Illusion was an anti-Semitic film ».

Dans Ce Soir, le jeudi 20 janvier 1938, 
sous le titre Publicité, l'article de Jean Renoir :

« Tous mes amis m’abordaient ces jours derniers avec de grandes claques dans le dos et des exclamations, de ce genre : « T’as vu le bouquin de Céline ? Qu’est-ce qu’il met à la Grande Illusion !... Avoue que c’est de la publicité et que tu es de mèche avec lui !... »
Assez intrigué, j’achetai le livre en question – 1 dollar – et je le mis, sans le lire, bien en vue dans ma bibliothèque. C’est gros, c’est riche, c’est flatteur, mais c’est aussi très ennuyeux. Au bout de quatre pages, on a compris. Un truc dans le genre de la pluie : monotone et régulier. M. Céline fait beaucoup penser à une dame qui aurait des difficultés périodiques ; ça lui fait mal au ventre, alors elle crie et elle accuse son mari. La force de ses hurlements et la verdeur de son langage amusent la première fois ; la deuxième fois, on bâille un peu ; les fois suivantes, on fiche le camp et on la laisse crier toute seule.
Cette fois-ci, ce n’est pas après son mari que notre Céline en a, mais bien après les Juifs. Voilà qui est tout à fait nouveau, original et inédit. Et j’allais renoncer à savoir ce que ce bavard racontait de mon film quand intervint un de ces événements rares, héroïques et décisifs qui changent la face de l’Histoire. Un camarade que j’aime bien et, qui m’aime bien, proposa de se sacrifier et de lire le livre tout entier.
Nous tentâmes d’abord de l’amener à renoncer à cette entreprise insensée. Il insista de telle façon que nous dûmes le laisser faire. La tentative eut lieu la nuit. Armé seulement de quelques bouteilles de whisky, de plusieurs flacons de kola, et d’un dictionnaire de la langue verte, il se lança à l’assaut de l’épais fatras sous nos regards admiratifs et étonnés.
Son héroïsme porta ses fruits, et le lendemain, nous savions ce qu’il en était. À dire vrai, nous fûmes déçus. À peu de chose près, Céline se contente d’affirmer que la Grande Illusion est une entreprise de propagande juive. La preuve, c’est que, dans ce film, j’ai osé montrer un vrai Juif, et en faire un personnage sympathique.
Mes camarades de travail étaient furieux. Non pas que nous jugions déshonorant d’être au service des Juifs plutôt qu’à celui de la Banque de France, des Italiens, des vidangeurs ou des entrepreneurs de pompes funèbres. Mais c’est que précisément, dans ce film, vous n’avions été au service de personne, et que (fait assez rare pour qu’eux et nous en soyons très fiers) nos commanditaires nous avaient simplement demandé d’essayer de faire un bon film. Et c’est ainsi que nous avions pu raconter tout bonnement nos souvenirs, tenter de montrer les choses telles qu’elles s’étaient passées, et c’est tout.
Donc, tous les copains de l’équipe du film n’étaient pas contents (il faut beaucoup de monde pour faire un film). Ils parlaient d’aller déculotter M. Céline et de le fesser en place publique. Nous eûmes vite fait d’abandonner ces vilains projets, indignes des honnêtes syndicalistes que nous sommes, et bons, tout au plus, pour des fascistes cagoulards. D’autant plus que le héros lecteur, qui nous avait mis au courant, nous apprit que nous n’étions pas les seuls dans le bain.
Au service de la juiverie, il y aurait, paraît-il, aussi des gens comme Cézanne, Racine et bien d’autres. Nous sommes donc en bonne compagnie... et de nous rengorger !
M. Céline n’aime pas Racine. Voilà qui est vraiment dommage pour Racine. Moi, je n’aime pas les imbéciles, et je ne crois pas que ce soit dommage pour M. Céline, car une seule opinion doit importer à ce Gaudissart de l’antisémitisme, c’est la sienne propre. »

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mardi 10 janvier 2017

La mort de L.-F. Céline sous la plume laudative de Maurice Nadeau dans La Quinzaine littéraire n°15

Dans ce bric-à-brac habituel aux couvertures de La Quinzaine illustré, ici le n°15 du 15 novembre 1966, un seul mot, Céline, pour annoncer une critique du livre La Mort de L.-F. Céline de Dominique de Roux par le créateur et animateur du bimestriel, Maurice Nadeau. 


mardi 3 janvier 2017

Henry de Graffigny (suite) Un modèle de Céline, dans La Quinzaine Littéraire n° 9 de juillet 1966

 Céline en bonne compagnie sur la couverture
de La Quinzaine Littéraire n° 9 du 15 juillet 1966
Céline en bonne compagnie en couverture de La Quinzaine Littéraire n° 9 de juillet 1966. Le modèle de Céline annoncé est Henry de Graffigny. 
Raoul Henri Clément Auguste Antoine Marquis, dit Henry de Graffigny, né le 28 septembre 1863 à Graffigny-Chemin et mort le 3 juillet 1934 à Septeuil, est un écrivain polygraphe, un journaliste et un aéronaute français. Il est le modèle de Jean Marin Courtial des Pereires dans Mort à crédit de Louis-Ferdinand Céline.

C'est Pierre Andreu qui s'y colle, dans le bimensuel de Maurice Nadeau, pour comparer la vie romanesque de Graffigny au personnage romanesque de Cortial des Pereires. Une façon détournée de parler de l'écrivain Céline sans avoir l'air d'y toucher. On sait l'admiration que Nadeau lui portait qui écrivit : « Ce que Joyce a fait pour la langue anglaise et qui demeure une prodigieuse expérience de laboratoire, ce que les surréalistes ont tenté de faire pour la langue française, Céline l'a réussi en se jouant. »



lundi 2 janvier 2017

Raoul Marquis dit Henry de Graffigny, Une figure célinienne qui défit le temps

Une figure célinienne qui défit le temps
Vers 1907-1908 Ferdinand est présenté, par son oncle Edouard, à Roger-Marin Courtial des Pereires, un inventeur farfelu, toujours sans le sou, marié à Irène, une femme très masculine. Ferdinand est alors embauché comme assistant au Génitron, et un peu considéré comme le fils de la famille. Un concours lancé auprès d'inventeurs tourne à l'émeute. Ferdinand et Courtial doivent alors déserter le Génitron pour Montretout, là où résident les des Pereires. Courtial, saoul, annonce alors à sa femme qu'il a vendu leur pavillon et qu'il compte lancer un projet d'agriculture tellurique. Ferdinand fait ses adieux définitifs à ses parents et suit la famille des Pereires jusqu'à Blême-le-Petit, en pleine campagne picarde. Courtial met alors en place le "Familistère de la Race Nouvelle" et y accueille des enfants, très vite laissés à eux-mêmes. Au fiasco provoqué par l'agriculture tellurique s'ajoute l'arrestation des gamins qui ont commis des chapardages dans les fermes voisines. Tous ces évènements ont raison des ambitions scientifiques de Courtial. Et puis, un matin, Il a disparu. Le facteur annonce que l'on a retrouvé son corps. Courtial s'est suicidé d'un coup de fusil dans la tête. Telle peut être brièvement résumée la vie d’un des personnages du roman de Louis-Ferdinand Céline (1) « Mort à crédit ». 

Henry de Graffigny est l'auteur d'une centaine d'ouvrages, la plupart de vulgarisation scientifique. Ici, il pose devant un théâtre de marionnettes. Il avait écrit Pour faire du théâtre chez soi, publié chez Albin Michel.
On s'accorde aujourd'hui à considérer son œuvre littéraire comme l'une des plus importantes du vingtième siècle, et ce même si l'homme est toujours détesté ou sujet à controverses à cause de trois diatribes antisémites. De son vivant, Céline a publié sept romans, quatre pamphlets, une pièce de théâtre et quelques ballets. Littérairement, il continue de déranger par son inimitable écriture. Ce roman marquera d’ailleurs la véritable apparition de la "petite musique" célinienne et les prémices de la trouvaille de l'écrivain, à savoir l'utilisation des points de suspension comme soupirs, comme respirations, comme cadences ; ce que certains appelleront alors un style disloqué. Il s’y mettra souvent en scène sous le personnage de Ferdinand, comme narrateur de ses romans. Mais alors, qui est ce Courtial des Perreires ? 
" Le livre va paraître enfin. Vous en savez le ton - cela va bien plus loin que Voyage. Bien sûr Courtial c'est de Graffigny grand inventeur et prince du rafistolage - génial imposteur à qui je dois beaucoup vous le savez. Les psychanalystes vont être ravis, je n'ai pas lésiné...(2) ". Ce de Graffigny, Céline l’a rencontré en automne 1917 alors qu’il était l’homme à tout faire du mensuel « Euréka ». Depuis cette date, ils travaillent ensemble et ont été engagés tous les deux en mars 1918 par la Fondation Rockefeller pour mener à travers la France une campagne d'action contre la tuberculose. Graffigny était alors le marionnettiste d’un guignol prophylactique destiné à sensibiliser les enfants à l’hygiène. Ensemble, ils parcourront la Bretagne de mars à novembre de la même année, période à laquelle Céline quittera la mission pour passer son baccalauréat et entreprendre des études de médecine (3).
Henry (ou Henri) de GRAFFIGNY est connu à l’état civil sous le nom de Henri Raoul MARQUIS, et il naît à Graffigny-Chemin (Haute-Marne) le 28 septembre 1863 (4). Ingénieur électricien, il deviendra inventeur, aéronaute, et surtout vulgarisateur universel. Il est un temps secrétaire de rédaction de « Eurêka » une revue scientifique, et rédacteur en chef de « La Science universelle (5)». De nombreux écrits, individuels ou collectifs, lui sont attribués dans des domaines très variés (6). On peut cependant les classer en trois catégories ; les livres de voyages, les ouvrages de vulgarisation, et les romans, même si la distinction entre les deux premières catégories n’est pas toujours aisée. A part « A travers l’Espagne », ses voyages n’étaient pas simples à réaliser pour l’époque : « Le tour de France en aéroplane » et « Le tour du monde en automobile » avec les problèmes liés aux aléas des transports donnent un aperçu des difficultés de ce début de XXème siècle. Henry de Graffigny excellera dans la vulgarisation scientifique, depuis « Les Merveilles de l'Horlogerie » en 1888 jusqu’à « Pour Enseigner La Minéralogie » en 1931 en passant par la « Télégraphie et téléphonie sans fil expliquées à tout le monde » en 1921 ou il met à la portée du commun des mortels les ondes hertziennes et les différents systèmes existants ; sans oublier des sujets plus récréatifs comme « Le théâtre Guignol » ou « Les industries d'amateurs ». Tous ces ouvrages sont aujourd’hui bien désuets et n’intéressent plus guère que les érudits soucieux de connaître l’avancement de la technique à une époque donnée. Concernant les romans, ses premiers récits, axés sur l'aéronautique et l'astronautique, parurent à la fin du XIXème siècle ; mais le style changera rapidement pour être assimilé à ce que l’on appelle aujourd’hui la littérature fantastique ou d’anticipation. Depuis « Aéronaute par vocation suivi de Un drame dans les airs » et « De la Terre aux étoiles » en 1892 jusqu’à « Aventures extraordinaires d'un savant russe » en 1898 il y a un changement radical. Ce dernier ouvrage, en 4 volumes, écrit conjointement avec Georges Le Faure (7) est préfacé par Camille Flammarion. Il y invente une expédition franco-russe à bord d’un vaisseau spatial lancé par un canon depuis l’intérieur d’un volcan. L'oxygène était emmagasiné sous la forme de tablettes et le dioxyde de carbone était éliminé grâce à du potassium hydroxyde. L'électricité fournissait la lumière et la chaleur. Pour certains déplacements, il utilisait la pression des vents solaires….. Il réitère en 1910 avec « La ville aérienne », une autre « julevernerie » à bord d’un aérostat gigantesque, et surtout en 1933 avec « Electropolis » ; roman destiné à la jeunesse dont l’action se déroule en grande partie au Moyen-Orient et en Egypte. L'auteur qui s'était passionné pour les avantages que l'électricité pourrait apporter à l'humanité y décrit l'implantation d'une ville idéale en Mésopotamie. La ville fonctionnant grâce à l'électricité et l'agriculture étant remplacée par «l'électroculture». C’est indéniablement cet ouvrage qui a inspiré Céline dont le personnage de Courtial des Pereires reprend les grands traits de caractère de notre écrivain haut marnais et la trame de son roman comme base de projet scientifique. Rien n’était laissé au hasard dans les ouvrages de Henry de Graffigny ; même la nourriture était prévue pour les voyages inter-cosmiques : Emploi de beefsteaks comprimés et de liquide nutritif azoté. Création de nourriture synthétique ; invention du trophogène, qui est « la matière nutritive fondamentale représentant le protoplasme constituant la cellule vivante ». Seul obstacle, le prix de ces pilules …. ! (8)
Même si certains de ses ouvrages ont été réédités, Henry de Graffigny tombera rapidement dans l’oubli pour finalement «ressusciter» en fin de XXe siècle à travers le personnage de Courtial des Pereires lorsque Céline fut remis dans les rayons des librairies. Laissons donc là l’écrivain pour revenir sur le personnage de Graffigny / des Pereires. Céline en fait une description physique qui ne saurait être démentie (9): « Il n’était pas gros Courtial, mais vivace et bref, et petit costaud ». Marquis se marie le 25 août 1908 à Champigny-sur-Marne avec Marie Mélanie MARGOT mais semble divorcé avant 1917, probablement à cause de son goût prononcé pour les femmes. « Il annonçait lui même son âge plusieurs fois par jour… » note Céline dont le héros est également très coureur. Contrairement à Courtial, Raoul Marquis mourut paisiblement le 3 juillet 1934 à Septeuil (10) et on ne sait pas ce qu’il aurait pensé de ses aventures littéraires, mais elles lui auraient rappelé bien des souvenirs, plus farfelus les uns que les autres, et ce même s’il était fâché avec Céline depuis longtemps. Comme dans « Mort à Crédit », Raoul Marquis faillit se rompre le cou à plusieurs reprises lors de ses vols aérostatiques, effectués entre 1880 et 1888, qui se terminaient le plus souvent en chute libre après déchirement du ballon. Il se qualifie d’ailleurs lui même « d’élève de célèbres aérostiers (11) » et s’affabulait alors de titres ronflants. C’est ainsi qu’il figure dans le Bottin Mondain en tant que marquis de Graffigny avant d’être démasqué pour cette prétendue noblesse, puis purement radié (12). Après les airs, la culture électrique, qu’il a réellement expérimentée comme pouvant être « le salut de nos campagnes et du pays tout entier (13) », ne l’a pas non plus nourri puisque avec son épouse ils étaient obligés d’accueillir de jeunes orphelins pour survivre (14). Pas plus que ses œufs de synthèse à base de viande chevaline, ou ses aspirateurs anti-poussière pour automobiles (15), qui étaient plus proches du charlatanisme que de la véritable invention. Rien ne semblait impossible à cet esprit torturé, « C’est son vice à lui, ça d’abord ! Tout connaître…Mettre son nez dans toutes les fentes ! (16) », qui exposait alors ses lubies - certains diraient ses éclairs de génie - dans des digressions pseudo-scientifiques parfois hilarantes. Le mensuel « Euréka », dans lequel Graffigny essayait, à travers ses écrits, de convaincre l’esprit retardataire de ses contemporains était tout naturellement le « Génitron » de Courtial des Pereires. Il fut repris, à Beaubourg, comme nom pour l’horloge qui décomptait les secondes nous séparant alors de l’an 2000 (17), et ce parce que son concepteur était littéralement tombé amoureux du personnage de « Mort à Crédit » (18); à moins que ce ne soit de celui qui l’en avait inspiré….
Graffigny était un polygraphe particulièrement prolixe, peut-être un bon vulgarisateur scientifique, mais semble être un piètre romancier. Il a simplement suivi la tendance -on ne parlait pas encore de mode dans le roman - et les lignes tracées par Jules Verne, et surtout par Camille Flammarion (19). Ce dernier fut l'artisan de ce que l'on pourrait appeler le spiritisme de la communication, avec sa notion d’humanité martienne, bien que sur ce point encore, il faille distinguer l'enthousiasme du romancier et la prudence du savant (20) de renom, que l’on considère comme le précurseur de l’astronomie moderne (21). Quant au savant Marquis, il tenait plus de l’inventeur farfelu et délirant, pur produit d’une époque qui croît au progrès des sciences modernes, que du scientifique rigoureux et fiable; mais c’est finalement grâce au caractère exceptionnel de ce haut-marnais que Céline a écrit les pages les plus drôles de ses romans.

Didier DESNOUVAUX, 2009
Notes:
(1) Louis Ferdinand Destouches dit Céline (Courbevoie, 1894 — Meudon, 1961).
(2) Lettre de Céline à Joseph Garcin, 21 avril 1936. Joseph Garcin (1894-1962) gèrera des établissements dans l’hôtellerie et la restauration, et des affaires plus ou moins illicites comme le proxénétisme. Il inspirera à Céline le personnage de Cascade.
(3) http://louisferdinandceline.free.fr/ le Bulletin Célinien. Bruxelles. Avec mes remerciements à son rédacteur Marc LAUDELOUT pour m’avoir communiqué des renseignements biographiques.
(4) Le 28 septembre 1863 est né à Graffigny-Chemin Raoul Henri Clément Auguste Antoine, fils de Auguste Narcisse MARQUIS, âgé de 29 ans, rentier demeurant à Graffigny et de Marie Elisa BROT, âgée de 27 ans, sans profession… ADHM 1E 227/9.
(5) « La science universelle », ou revue populaire illustrée, est un hebdomadaire vendu 25 centimes le numéro. Si Henri de Graffigny en est le rédacteur en chef, d’autres haut-marnais y contribuent : Camille Flammarion au comité de rédaction, et Emile Richebourg le romancier de Meuvy qui y publie une nouvelle : « la bavarde ». Cette revue scientifique n’est toutefois pas la première dont Henri de Graffigny est le rédacteur en chef, car en mai 1888, il est au « Moniteur des inventions nouvelles », et encore le 21 juin 1889 quand paraît le numéro 1 de « la maison illustrée », ou recueil de la vie domestique donnant les moyens de faire soi même et à peu de frais tous les travaux de l’intérieur et de la campagne… ADHM 7J45
(6) On peut recenser près d’une centaine d’ouvrages différents à la BNF. http://catalogue2.bnf.fr mais une bibliographie plus complète de ses écrits permet de lui en attribuer plus de 140. In l’Année Céline 1993.
(7) Georges Le Faure (1858-1953). Après des études de droit, il se lance dans le journalisme politique et écrit des récits d’aventures historiques pour lesquels il est condamné par les tribunaux. Il deviendra feuilletoniste dans des périodiques et s’essayera au théâtre. Ecrivain populaire, il disparaîtra des catalogues pendant la guerre 39/45.
(8) In Alimentation naturelle et artificielle dans les littératures conecturales romanesques rationnelles, chrono-bibliographie thématique. Pierre Versins, Lausanne, 1964.
(9) Céline a confirmé, dans deux courriers écrits en 1947 et 1950, que celui qui l’avait inspiré pour Courtial des Pereires était bien Henry de Graffigny. In L’Année Céline 1993.
(10) Septeuil (Yvelines) correspond à Blême-le-Petit dans « Mort à Crédit »
(11) In : Traité d’aérostation théorique et pratique. 1891. Le vol en ballon a toujours été son sujet de prédilection, car dès le premier numéro de « La maison illustrée » on parle d’Henri de Graffigny comme « organisant des ascensions de longue durée », et on y cite comme futurs passagers Camille Flammarion. La première page de ce même hebdomadaire montre d’ailleurs le gonflement d’une montgolfière en papier.
(12) Génial imposteur comme le qualifie Céline. In Lettre de Céline à Joseph Garcin, 21 avril 1936 ; déjà citée.
(13) Article publié dans Euréka. In Bulletin Célinien N°151.
(14) In Bulletin Célinien N°151
(15) Jean Louis Tremblais in Bulletin Célinien n°151
(16) In Mort à Crédit. Op. cité.
(17) L’inventeur du Génitron de Beaubourg avait d’ailleurs obtenu l’accord de la famille de Céline.
(18) Jean Louis Tremblais, In Bulletin célinien n°151
(19) Son étude de l'habitabilité du ciel, Flammarion la conduit, dans La Pluralité des mondes habités (1862) et dans Les Mondes imaginaires et les mondes réels (1865).
(20) http://www.sdv.fr/pages/adamantine/
(21) Flammarion dont Courtial des Pereires avait un portrait dédicacé dans la vitrine du Génitron, était un de ses maîtres à penser.