jeudi 17 juin 2021

Présentation de D'Un château l'autre par Roger Nimier, plaquette commerciale Gallimard de juin 1957

À la sortie de D'Un château l'autre, en juin 1957, l'éditeur Gallimard demande à Roger Nimier une présentation destinée à son circuit commercial. Cette plaquette de 12 pages sera complétée par « Un chapitre du nouveau roman de Céline ou Comment le maréchal a sauvé la Haute-cour » et d'une reproduction de L'Illustré national montrant « le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915 » (sic). 

Saisissante épopée de la révolte et du dégoût, long cauchemar visionnaire ruisselant d’invention verbale [...] l’absurdité de la vie humaine ». Gaëtan Picon, Panorama de la Nouvelle littérature française

Légende : Une des illustrations réprésentant le fait d'arme qui valut à Céline sa trépanation, en 1915. En haut, le maréchal des logis Destouches (on soit que Céline est un pseudonyme) âgé de dix-neuf ans, à la veille de la guerre. L'auteur du "Voyage ou bout de la nuit" et "D'un Château l'autre" était alors un serviteur de l'ordre.

Sur la couverture verso du journal figure une photo de Louis Destouches au 12e cuirassiers. C'est sans doute une copie de l'exemplaire de l'auteur de L'Illustré national tel qu'il le présente sur une photo connue de Lucette et lui à Meudon (voir ci-dessous). 



Sobrement titré «Présentation de Céline» et sous forme de questions-réponses ironiques, voici le texte de la présentation de Roger Nimier.

Présentation de Céline

Qui est Céline?
Destouches. de son vrai nom, il est né le 27 mai 1894, à Courbevoie - près Paris. A Rome, Céline vendait déjà les chrétiens à Néron. En 1213, il livrait les Albigeois - Paulhan le premier - à Simon de Montfort. En 1685, c'était le tour des protestants, puis des catholiques soldés à Émile Combes, en 1903 ; enfin des juifs, fournis à Hitler, en 1940.
Est-ce tout?
Non. Il a encore vendu les Musulmans à Lacoste et à Ben Gourion cette année.
Connaît-on d'autres auteurs soupçonnés de collaboration, d'antisémitisme ou de pacifisme ?
Nombreux et estimés, ils tiennent à présent les meilleures places. Le Président de la République serre Sacha Guitry sur son cœur, dans l'espoir de lui subtiliser ses tableaux pour le Louvre. L'Académie française se roule aux pieds de Montherlant, qui reste assis, mais dans son fauteuil. Chardonne, frais comme une vapeur, capitalise les compliments.
Les Goncourt, s'excusant d'avoir résisté à tout, même à la littérature, se dédouanent avec Giono. Et qui n'aime Jouhandeau, à moins d'être une chouette? C'est au point que la résistance est attaquée, en 1957, avec une régularité presque mécanique. Quand leurs chefs étaient bavards, ils étaient tués ; parce que leurs écrivains officiels furent souvent médiocres, des milliers de héros sont aujourd'hui mal connus des jeunes Français. Ils ne portaient pas d'uniforme et on les a habillés de mots ridicules.
Pourquoi Céline n'a-t-il pas rejoint le cortège des heureux?
Il était pauvre.
Son destin n'était-il pas prévisible?
Il n'était pas officier de réserve.
Qu'entendez-vous par là ?
A l'époque où Elsa Triolet le traduisait en russe, on releva beaucoup de gros mots - des gros mots Poincaré, tout en or - dans Mort à Crédit. Le magistrat instructeur demanda si ce pornographe était officier de réserve. La réponse étant négative, la cause fut entendue.
Ce Céline n'a donc jamais porté les armes ?
Pendant cinq ans, au 12e Cuirassiers de Rambouillet, il porta la cuirasse et le casque aux longs poils. Il défila devant Loubet, il le garda, sans renverser jamais la République, il peigna les forêts, il chargea, il traversa les lignes, jusqu'au jour où les Allemands - ses collaborateurs déjà* - lui envoyèrent une balle dans la tête, l'autre dans le bras. Trépané, réformé, il reprit du service, en 1939, comme médecin de la marine. Son navire fut coulé au large de Gibraltar.
Ne serait-il pas militariste?
C'est à craindre.

D'un château l'autre : ce qu’en dit l’éditeurEn 1932, avec Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline s'imposait d'emblée comme un des grands novateurs de notre temps. Le Voyage était traduit dans le monde entier et de nombreux écrivains ont reconnu ce qu'ils devaient à Céline, de Henry Miller à Marcel Aymé, de Sartre à Jacques Perret, de Simenon à Félicien Marceau. D'un château l'autre pourrait s'intituler "le bout de la nuit". Les châteaux dont parle Céline sont en effet douloureux, agités de spectres qui se nomment la Guerre, la Haine, la Misère. Céline s'y montre trois fois châtelain : à Sigmaringen en compagnie du maréchal Pétain et de ses ministres ; au Danemark où il demeure
dix-huit mois dans un cachot, puis quelques années dans une ferme délabrée ; enfin à Meudon où sa clientèle de médecin se
réduit à quelques pauvres, aussi miséreux que lui. Il s'agit
pourtant d'un roman autant que d'une confession, car Céline n'est pas fait pour l'objectivité. Avec un comique somptueux, il décrit les Allemands affolés, l'Europe entière leur retombant sur la tête, les ministres de Vichy et le Maréchal à la veille de la Haute Cour. D'un château l'autre doit être considéré au même titre que Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit comme un des grands livres de Céline auquel il donna une suite avec Nord (1960) et Rigodon (1969).

Quel est le titre de son nouveau roman?
« D'un Château l'autre ».
Quels sont ces châteaux?
Principalement Siegmaringen, mais aussi un cachot au Danemark et une vieille maison, à Meudon.
Quel est le plan de l'ouvrage? De quel pas marche-t-il ?
Il ne commence pas gaiement. Céline maudit les éditeurs, qu'il traite de milliardaires et de maquereaux. Il attaque la médecine, qu'il accuse de progresser, alors qu'il la sait faite de bon sens et d'humanité. Il définit le mot politique par un car cellulaire, des gardes armés, une cellule, comme il a vu au Danemark, en 1945, comme d'autres l'ont appris, en France, en 1942.
Puis la fièvre vient pour de bon. Dans le rêve qu'elle apporte, un remorqueur sur la Seine, c'est la barque à Caron. Les coups de rame fendent les visages, riches ou pauvres. La haine, la colère sont jugées. Et « fièvre pas fièvre ... site très pittoresque ... mieux que touristique!. .. rêveur, historique, et salubre! idéal! pour les poumons et pour les nerfs ... un peu humide près du fleuve ... peut-être... le Danube ... la berge, les roseaux ... ». C'est Siegmaringen. Avec le château de Siegmaringen, les Allemands qui emmenaient Pétain lui avaient offert une principauté d'opérette plus belle que Vichy. Mais la société qui l'entourait était mal choisie: 1 142 Français guettés par l'article 75 du Code pénal. Dans une principauté, il y a des voisins et, pour se consoler, un opéra, une galerie de tableaux. Les voisins, Allemands, avions anglais, avance française, ne sont pas rassurants. L'opéra n'a servi que pour Céline, il s'appelle D'un Château l'autre. Viennent encore les peintures ou les tapisseries. C'est de Brinon « fameux animal des ténèbres, secret, très muet, et très dangereux» (admirons sans crainte la définition, elle n'est pas de Céline, mais d'un académicien: Abel Bonnard); Bichelonne, qui savait tout, comme Léon Blum, mais tout le contraire; Laval qui nommera Céline gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, avant de rêver sur le cyanure que détient le médecin de Siegmaringen; le maréchal, enfin, que nous voyons dans le chapitre qui suit. 
(Notons que Nimier écrit ironiquement Siegmaringen au lieu de Sigmaringen comme le faisait Céline — qui l'aurait emprunter à Aragon. ndlr)
Pouvez-vous citer un passage moral, extrait D'un Château l'autre?
Par exemple, sur le mystère de l'Incarnation: « ... le coup d' « incarner» est magique!. .. on peut dire qu'aucun homme résiste !. .. on me dirait « Céline! bon Dieu de bon Dieu! ce que vous incarnez bien le Passage! le Passage** c'est vous! tout vous! » Je perdrais la tête! prenez n'importe quel bigorneau, dites-lui dans les yeux qu'il incarne!... vous le voyez fol !... vous l'avez à l'âme! il se sent plus!… Pétain qu'il incarnait la France, il a godé à plus savoir si c'était du lard ou cochon, gibet Paradis ou Haute-Cour, Douaumont, l'Enfer, ou Thorez... il incarnait !. .. le seul vrai bonheur de bonheur l'incarnement !. .. vous pouviez lui couper la tête : il incarnait!… la tête serait partie toute seule, bien contente, aux anges! […] mettez que demain ils se remettent à nous rationner... qu'on arrive à manquer de tout ... vous grattez pas!... le truc d'incarner vous sauvera!... vous prenez n'importe quel bisu, n'importe quel auteur p provincial, et vous y allez! vous l'empoignez, vous le pétrissez là, devant vous ... «Oh, Dieu de Dieu, mais y a que vous !... y a que vous pour incarner le Poitou! » Vous lui ·hurlez! «Vos chères 32 pages? Tout le Poitou ! » Ça y est!. .. vous manquez plus de rien! à vous les colis agricoles!... vous recommencez en Normandie!. .. puis les Deux-Sèvres ! et le Finistère ! vous êtes paré pour cinq, six guerres et douze famines!. ... vous savez plus où les mettre vos dix ! douze tonnes de colis ! les Incarnateurs donnent, renchérissent, se lassent jamais! »
L'influence de cet écrivain est-elle considérable?
Céline a eu des centaines de disciples, jusque dans les pays littérairement arriérés - la Slovaquie, avec Géjra Vâinos, l'Amérique avec Henry Miller. En France, nous ne citerons que deux noms Jean-Paul Sartre et Albert Paraz.
Des écrivains ont-ils échappé à cette influence?
Bien sûr. Sartre fut son disciple, Camus ne risquait rien de pareil. Bernanos l'admirait, Georges Duhamel évita ce péril. Marcel Aymé le vénère, Roger Peyrefitte assez peu. Enfin, Blaise Cendrars peut l'aimer, quand Cocteau, pourtant si bon, n'en a pas le droit. Passons aux critiques : Gaëtan Picon le met à sa place, André Rousseaux ne sait où le fourrer.
Quel est le style de Céline?
Celui d'un furieux, qui a vendu Littré à l'ennemi.
Ensuite?
Péguy était l'enfant d'une rempailleuse de chaise, voici le fils d'une dentellière: très exact à placer les mots, en équilibre sur l'interjection, spécialiste du souffle et du poumon, interprète des battements du cœur. Ses phrases de trois mots ont incommodé certains lecteurs; ceux-là se disent amoureux de Voltaire, ils n'en aiment que les virgules. On répondra que les phrases de Céline sont faites
exprès. De même, on a fini par apprendre que Picasso n'était pas un peintre ignorant. Céline, comme Valéry et pour les mêmes raisons, n'écrira jamais: « La marquise sortit à cinq heures ».
Roger Nimier

* Pendant la guerre de 1914-1918, dont on se souvient peut-être, plusieurs faits d'armes inspirèrent les illustrateurs, qui allaient de Barrés à George Scott. C'est ainsi que le maréchal des logis
Destouches fut dessiné dans « L'Illustration », ainsi que dans « L'Illustré national », portant un message au milieu des éclats d'obus. Tout au fond, on voyait les Allemands qui tiraient. A un jour naliste qui admirait cette gravure, Céline déclara: «Sur le devant, c'est moi et mon cheval, avant d'être blessé. Au fond, vous distinguez mes collaborateurs.»
** Il ne s'agit pas ici du Détroit de Béring, mais du Passage des Panoramas, décrit dans « Mort à Crédit».

Dernière page de la plaquette et fin du chapitre de D'Un château l'autre qui la complète.



mercredi 16 juin 2021

Céline dans Souvenirs d'un ours de Lucien Descaves (1946)

Lucien Descaves a joué un rôle important dans la vie de Louis-Ferdinand Céline. Nul n’ignore qu’il s'est battu bec et ongles pour que Voyage au bout de la nuit obtienne le Goncourt et qu’il a quitté les repas du prix quand il s’est estimé trompé par ses collègues académiciens qui l’ont attribué à Guy Mazeline.
Cet épisode de 1932 figure dans dans ses Souvenirs d’un ours publié en 1946. Figure, mais pas plus ! On aurait pu croire que la découverte d’un tel génie aurait marqué plus profondément le vieil écrivain. Dans son livre, les chapitres portent souvent les noms de d'écrivains qui n'ont pas toujours laissé de trace profonde dans l’histoire littéraire, ceux où Céline est évoqué sont titrés Henry Bauër et Déjeuners Huysmans. Cette froideur tardive s’explique sans doute dans cet aveu : « J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. » 
Voici le texte dans lequel sa relation avec Céline est racontée…


Chapitre VII Henry Bauër

[…] Je pris derrière moi, sur un rayon de bibliothèque, parmi quantité de volumes, un livre de petit format que je lui tendis : Lettres inédites d’un amnistié, par Jules Renard. Edité à Amiens en 1880.
Un fils aussi pieux qu’Edouard Renard fut touché du souvenir que je conservais de son père. Notre amitié date de là.
Mais en mai 1932, un autre sujet de conversation lui tenait à cœur et l’avait conduit chez moi :
- Je viens vous demander de m’accompagner à Auteuil et de me faire visiter la maison des Goncourt, qui est à vendre. J’ai besoin de faire cette démarche avant de soumettre une proposition d’achat au Conseil Municipal.
- Je me serais empressé de vous suivre si je n’étais pas un convalescent, lui dis-je, en lui montrant ma robe de chambre et mes pantoufles.
Renard insista : 
- Ma voiture est en bas. Je vous enlève et je vous ramènerai ici. Assurez-vous seulement par téléphone si l’on peut nous recevoir.
La réponse fut affirmative et une heure plus tard nous étions aimablement accueillis boulevard de Montmorency par le nouveau propriétaire de l’immeuble, M. Ligier. Il nous en fit les honneurs, de la cave au grenier. Le sous-sol retint moins mon attention que le Grenier, seul lieu de pèlerinage. Je le trouvai méconnaissable et affligeant. Aussi, profitai-je de ma déception pour me faire ouvrir, sur le palier, une porte condamnée à tout le monde par
Edmond de Goncourt. Elle donnait accès à une petite chambre d’étudiant où Jules de Goncourt était mort dans la nuit du 19 au 20 juin 1870.
Rentré chez moi, je relus pieusement dans le Journal, continué par le survivant des deux frères, le récit de l’agonie à laquelle il avait assisté. C’était autrement poignant que l’aspect de cette pièce nue et sans âme où était mort un être que né pouvaient ressusciter fugitivement ni un regard, ni un geste...

Lucien Descaves, Souvenirs d’un ours : 

« Je ne suis las de rien, pas même de mes désillusions. » 


Edouard Renard me promit d’intervenir au Conseil Municipal pour nous faire donner la maison de nos maîtres. À une condition, me dit-il: le retour au bercail d’une brebis d’un commerce difficile. J’acceptai de l’accompagner place Gaillon au prochain déjeuner où je m’étais juré de ne plus revenir, exaspéré par les difficultés provoquées par l’élection de Courteline. Toutefois, la satisfaction d’avoir contribué à faire retrouver le Grenier d’Auteuil aux héritiers des Goncourt eut raison de mon hésitation.
Je me rendis donc chez Drouant avec Edouard Renard. Il reçut un accueil déférent. On ne parla ni des Prix Goncourt, ni des prochaines candidatures.
Mon aptitude à une résistance qui me semble juste, et même exemplaire, m’a valu la réputation de mauvais coucheur auprès d’adversaires avec lesquels cependant je n’ai jamais couché. J’avais à peine repris ma place au déjeuner Goncourt que je fus contraint de m’en aller. Pour une fois, les circonstances conspirèrent contre un vieux naturaliste comme moi.
Réunis au grand complet chez Drouant le 30 novembre 1932, j’entretins mes confrères d’un nommé Céline, un inconnu, et de son roman Voyage au bout de la nuit, digne d’être examiné. J’avais profité d’un répit que le théâtre accordait à la critique dramatique pour consacrer une soirée à la lecture de ce livre. N’ayant jamais entendu prononcer le nom de l’auteur, dont c’était d’ailleurs le premier ouvrage, j’étais sans aucune idée préconçue. J’en avais lu une centaine de pages lorsque mon fils Pierre me téléphona :
- Que fais-tu? me demanda-t-il.
- Je lis un roman fort curieux d’un certain Céline. Connais-tu cet homme ?
- Non, mais je suis précisément en train de lire son livre. Heureuse coïncidence. En tout cas, je suis de ton avis, c’est une révélation. Continue de lire. Bonsoir... Nous reprendrons cette conversation un autre jour.
Nous la reprîmes en effet et tombâmes d’accord sur l’impression que laissait à deux générations une œuvre (non) sans défauts, et de nature à rebuter les palais délicats. Si l’Académie a pu s’entendre reprocher des erreurs ou des complaisance, me disais-je, bonne occasion de virer de bord de temps en temps. L’Académie Goncourt n’est pas une succursale de l’Académie française. Prouvons-le ...

Dessin de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline dans sa course
au prix Goncourt.

Averti par son éditeur de mon désir de le rencontrer, Céline vint me voir. Il ne me déçut pas. Grand et solide garçon, sa rudesse et son franc-parler me furent sympathiques. Il avait la médaille militaire, qu’il ne portait pas, se contentant de montrer le numéro du Petit Journal illustré qui la légalisait. On l’y voyait en brigadier, chargeant à la tête de son peloton de cuirassiers pendant la guerre de 1914-1918. Son véritable nom était Destouches, mais ses lecteurs pouvaient fort bien le confondre avec Bardamu, le héros du Voyage au bout de la nuit. La guerre finie, il avait repris sa profession de médecin et fait un stage dans les Ardennes. Puis, il s’était marié et il était père de famille. Sa vie privée ne devait de comptes à personne ... J’étais de plus en plus résolu à l’adopter. L’aventure n’irait pas sans risques. Mon caractère combattif se réjouissait déjà de l’affronter.
Son éloge et celui de son livre ne rencontrèrent pas d’opposition formelle au déjeuner préliminaire du 30 novembre. Malgré les huit voix que je croyais assurées, je me méfiais. À dessein d’en avoir le cœur net, je m’attachai aux pas d’Hennique, notre président, et dans le fiacre où nous avions pris place, au sortir de la place Gaillon, je le forçai dans ses retranchements :
- Vous avez été un des premiers et des plus fidèles disciples de Zola, fis-je. Ce que vous devez au naturalisme n’est certainement pas effacé de votre mémoire. Quel âge aviez-vous quand Zola publia l’Assommoir? ... Vingt-cinq ans. Pour vous comme pour moi, ce fut le coup de foudre. J’avais alors dix-sept ans. J’étais des vôtres. L’occasion se présente aujourd’hui de nous retrouver du même côté de la barricade. Si ce Voyage au bout de la nuit n’est pas un chef-d’œuvre, convenez qu’il mérite qu’on s’y intéresse ! Il révèle un fameux tempérament. Notre devoir vis-à-vis des Goncourt est, je vous le rappelle, d’encourager les tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme. Sous ce rapport, nous ne trouverons pas mieux. De plus, admettez que je suis reconnaissant à Céline d’avoir réveillé notre jeunesse lointaine, le temps où je découvrais l’Assommoir ...
Hennique étant pressé, je n’eus pas le loisir de lui répéter les clauses du testament de Goncourt. Nous nous séparâmes en nous donnant rendez-vous huit jours plus tard, pour remplir nos obligations d’héritiers. Notre entretien ne m’avait nullement rassuré. Hennique était resté évasif! Le réveil en fanfare de nos souvenirs communs avait paru le laisser sourd…
Par hasard au grand complet, l’Académie fut réunie le 7 décembre 1932, à midi. Le déjeuner s’annonçait bien : marennes, homard grillé, oie farcie aux marrons, crêpes bordelaises et blanc de blanc. Je me disposais à faire honneur à ce festin lorsque j’appris avec étonnement qu’on procéderait tout de suite à l’élection, et non comme d’habitude, après le repas ; Je n’y vis aucune objection. On vota donc immédiatement et Rosny aîné dépouilla le vote à haute voix.
Les premiers noms qui m’arrivèrent à l’oreille me la firent dresser. Au sixième, plus d’illusion possible: Céline était battu et les cinq ou six voix dont il eût bénéficié la semaine précédente tombaient à trois. Les Rosny, Pol Neveux, Dorgelès, Chérau et Ponchon avaient voté pour Guy Mazeline, tandis que Jean Ajalbert, Léon Daudet et moi, étions restés fidèles à Céline. La majorité était acquise au livre de Guy Mazeline : les Loups.
Je ne soufflai mot. Je posai sur la nappe ma serviette déjà dépliée et, traversant la salle, je gagnai la porte après avoir serré au passage la main  d’Ajalbert :
- Tu t’en vas ? me dit-il.
- Comme tu vois.
Et je me retirai sans accorder le moindre signe de regret au menu. Parmi les journalistes qui guettaient dans l’antichambre le résultat du match, j’aperçus mon fils Max si bien qu’en répondant à ses questions je pus satisfaire la curiosité de ses confrères qui nous entouraient :
- Eh bien oui, je m’en vais, non pas la bouche pleine, quitte à m’entendre répéter que je ne suis pas à prendre avec une fourchette... Je ne pensais pas qu’on me ferait passer par la cuisine pour entrer dans la salle à manger. Je pars parce que Céline, mon candidat, n’a obtenu que trois voix. Le champion est Guy Mazeline... Mais voici notre secrétaire-adjoint, il complétera l’information...
Et comme quelqu’un s’inquiétait de mes intentions :
- Reprendre le maquis. J’en ai l’habitude !
Mon bras passé sous celui de mon fils, je l’emmenai déjeuner dans un restaurant voisin, suivi de reporters qui prirent le café avec nous. L’affaire eut ainsi un retentissement considérable dans la presse. Céline et son livre en profitèrent dans la plus large mesure. Quant à moi, je revivais les lendemains de Sous-Offs après les poursuites du volume et l’acquittement. La lecture des journaux me comblait de joie. Je n’avais pas à me plaindre d’être rejeté dans la mêlée puisque mon favori dédaigné l’emportait tout de même sur son vainqueur. Les Loups se vendirent en effet beaucoup moins que le Voyage au bout de la nuit, qui avait obtenu le Prix Théophraste-Renaudot.
Ma joie n’était pas épuisée, car le 17 décembre Rosny jeune écrivit de sa province, dans les Lectures du soir, une lettre bouffonne où il me reprochait « d’avoir aggravé une malveillante légèreté en tenant sur l’Académie Goncourt des propos qui feront l’étonnement et l’indignation des siècles. » Tout simplement ... Rosny aîné était étranger à cette rédaction.
En 1945, mon candidat, Roger Peyrefitte, auteur d’Amitiés particulières, battu au Goncourt, fut également recueilli par les Renaudot.

Céline à Médan dans la foule (L'Intransigeant)

Chapitre VIII Déjeuners Huysmans

Les deux années qui suivirent l’affaire Céline furent des années creuses pour l’Académie Goncourt. Les Prix de 1933 et 1934, décernés à André Malraux pour la Condition humaine et à Roger Vercel pour le Capitaine Conan, ne provoquèrent nulle perturbation. Réfugié dans mon maquis, je n’en sortais que les jours d’élection pour aller déjeuner chez Drouant, seul ou avec mon ami Latzarus, au rez-de-chaussée, me contentant de faire remettre mon bulletin de vote par le garçon d’étage. Tout m’était devenu préférable à des conversations inutiles. Mon isolement ne m’a pas toujours desservi d’ailleurs.
J’entendis beaucoup parler de Céline en 1933 et je le vis fréquemment. Il me dédia son nouveau livre, Mort à crédit.
Plus tard, son antisémitisme déclaré refroidit nos relations. Il continuait cependant de venir déjeuner de loin en loin rue de la Santé où il rencontra l’abbé Mugnier et Vlaminck. Il nous lut un jour, à l’abbé et à moi, le discours qu’il devait prononcer à Médan pour le 316 anniversaire de la mort de Zola. J’assistai à la cérémonie que j’eus à présider ultérieurement. […]


vendredi 11 juin 2021

Céline par les deux cornes à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard

Céline par les deux cornes

par Michka Assayas dans Libération du 29 décembre 1994
à propos de la publication de Céline scandale par Henri Godard. Gallimard, 143 pp.

Le «scandale» de Céline est double car on ne peut ni séparer l'écrivain 
de l'antisémite, ni annuler l'un par l'autre. L'essai de Henri Godard permet de sortir de ce dialogue de sourds.

Caricature de Bernard Kahn (Bécan) dans Fantasio le 15 janvier 1933
Léon Daudet et Lucien Descaves soutenant Céline pour le pris Goncourt

L'œuvre de Céline a au moins un point commun avec la Bible: celui d'avoir suscité presque autant de commentateurs que de lecteurs. Jugements, opinions, gloses, interprétations: tout le monde commente cette oeuvre, même ceux qui ne la lisent pas. L'exégèse célinienne est devenue un genre littéraire à part entière, et Céline un sujet de polémique qui ne lasse toujours pas. Certains voient en lui, à juste titre, l'incarnation de la littérature considérée comme un absolu, sans comptes à rendre à rien ni à personne; d'autres, à non moins juste titre, le considèrent comme un raciste et un antisémite d'autant plus injustifiable qu'il a mis son talent d'écrivain au service de ces pulsions odieuses. La plupart louvoient, pas trop fiers, prenant ce qui leur plaît, occultant ce qui les gêne. Pas mal en ont fait l'expérience: parler de Céline tourne vite au dialogue de sourds, au propre comme au figuré, d'ailleurs, tant les cris sont rapides à fuser. C'est dire à quel point le livre d'Henri Godard est bienvenu. Il devrait être lu en préalable par tous ceux qui prétendent avoir une discussion sur Céline. C'est un bonheur de débrouiller tout un écheveau de malentendus et de questions mal posées en la compagnie d'un homme qui, sans la moindre complaisance pour son sujet, met son expérience des textes ­ il travaille depuis vingt ans à établir l'édition complète des romans pour la Bibliothèque de la Pléiade ­, sa clarté de pédagogue et son amour exigeant de la littérature au service de ce débat décourageant qu'il aurait aussi bien pu ignorer, abrité derrière sa neutralité d'universitaire.
On tourne en rond indéfiniment avec Céline, expose Henri Godard. Que l'on cherche à minorer son antisémitisme par sa qualité de «grand écrivain», ou, inversement, qu'on lui dénie cette qualité en exhibant les preuves de son antisémitisme, on s'égare de la même façon. Il est sûrement très arrangeant dans une perspective «politiquement correcte» de partir du principe qu'un grand écrivain ne saurait être un antisémite ou qu'un antisémite ne saurait être un grand écrivain, malheureusement, ça ne tient pas debout. Et, plus fâcheusement, ça vide de leur contenu les notions d'«antisémite» et de «grand écrivain» que l'on ânonne sans réfléchir à propos de Céline. Le «scandale», pose Henri Godard, est inhérent à Céline: on fausse tout à le nier. Il n'existe qu'une seule façon de prendre Céline: de face, par les ­ deux ­ cornes. Et admettre qu'il est aussi prodigieux dans l'art littéraire que dans l'expression du racisme et de l'antisémitisme. Encore importe-t-il de dire pourquoi et comment, et à quoi nous avance d'éclairer un aspect par l'autre.
Pour ce qui est du racisme et de l'antisémitisme, Godard met les choses au point. Evidemment, lorsqu'on lit, dans Bagatelles pour un massacre, que Racine, Louis XV et le pape étaient juifs, on est tenté de se dire que tout ça n'est pas sérieux. Il est certain que Céline n'a rien de commun avec l'antisémitisme logique et raisonneur des nazis et de leurs sympathisants français: il «écrit noir sur blanc, dans un livre qu'il publie, ce que Drieu réserve à son journal intime, ce que d'autres écrivent sur les murs sous forme de graffiti ou profèrent dans la rue». 
Cela n'amenuise pas son antisémitisme, loin de là. Exprimé sur un ton badin et rigolard, naturel et authentique dans son expression, le racisme de Céline passe comme une lettre à la poste auprès de ses lecteurs, pour qui l'outrance est une forme naturelle du discours. N'est-ce pas ainsi que les pulsions racistes ou antisémites prennent corps dans les cours d'immeuble, les bistrots, les ateliers, les bureaux: avec des exagérations délirantes, des ordures, des injures, des vociférations, et de prétendus arguments logiques empruntés à une information déformée, entendue trois semaines avant par le collègue qui lui-même le tient de source sûre de son gendre, etc.? Le racisme de Céline «jette le masque», avouant naïvement et sans retenue son fond irrationnel et délirant. Henri Godard a bien raison de «rêver d'un temps où les esprits auraient atteint un point de maturité tel qu'au lieu de craindre que la lecture de ces pages soit une incitation, on puisse au contraire en attendre un effet de dissuasion».
Henri Godard soutient qu'il est difficile, voire impossible, d'établir des liens entre la littérature de Céline et l'antisémitisme de l'homme, aussi réel et profond soit-il. Déjà, le racisme est absent de ses romans. Dans un passage fameux du Voyage, Céline nie l'existence d'une race française, parlant de malheureux chassés des quatre coins du monde, arrêtés là parce que la mer les empêchait d'avancer. Les personnages de juifs qu'il met en scène dans ses livres sont présentés de façon complexe, ni plus ni moins positive, en tout cas, que ceux des «Aryens». Godard va plus loin: pour lui, tout l'effort artistique de Céline le conduit dans un sens opposé à celui du racisme. En réalisant un effort stylistique inédit sur la langue parlée, en situant pour la première fois au XXe siècle, au coeur du roman, le corps et la mort qui le ronge ­ une mort présente sous la forme de la guerre, de la maladie, de la tentation suicidaire ­, Céline a montré qu'il n'existait pas de «race des seigneurs»: dans l'humanité, il n'y a que des condamnés à mort, et, à divers degrés, des «exclus», des pauvres types, des malades, tous dignes, en tout cas, de compassion. Le vociférateur raciste des pamphlets s'arrête à la porte des romans, comme si une voix intérieure lui intimait le silence. Chez Céline, le racisme est, ni plus ni moins, ce qu'il est chez tout homme: une énigme, une pulsion sauvage, quelque chose d'animal qui vous ronge, et dont vous ne vous défaites qu'en la refoulant, ou bien, comme Céline l'a fait, en l'expulsant comme un furieux. C'est la thèse d'Henri Godard: après avoir mis au point, dans ses romans, un outil stylistique où «les ponts coupés avec tout réalisme et même avec tout souci de vraisemblance et de crédibilité» conduisent à «l'adoption d'une esthétique de l'exagération» et de «la violence comme principe d'écriture», Céline n'a pu résister à la tentation de le mettre au service de ses obsessions les plus basses dans l'unique but de les calmer. En ce sens, les pamphlets sont les «sous-produits» des romans, et non l'inverse. Et Godard a raison de rappeler qu'il n'y a pas de mépris de l'homme dans les romans de Céline, mais au contraire un idéal bafoué, un pessimisme toujours à vif qui ne porte pas les germes du racisme.
Le scandale de Céline, c'est sans doute que l'ignoble ait été le propre d'un homme qui ressemblait pourtant à chacun de nous. Regarder Céline en face, c'est se rappeler que chaque homme porte peut-être en lui l'aptitude à mettre ce qu'il a de meilleur au service de ce qu'il a de pire. La volonté d'être exclusivement bon, l'angélisme actuel ­ dont on sait ce qu'ils cachent comme aveuglement et refus de voir le mal autour de soi comme en soi ­ sont, en la personne de Céline, dégonflés comme des baudruches. Là est le scandale, et il passe de loin le seul exemple de Céline.

Michka ASSAYAS

mercredi 9 juin 2021

Un personnage célinien : Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D'Un Château l'autre

De tous les personnages maudits qu'a pu générer l'histoire contemporaine, Jean Boissel, le Boisnières dit Neuneuil de D’Un Château l'autre de Louis-Ferdinand Céline, est certainement l'un des plus méprisés, sinon méprisables.


Le fondateur du Front Franc, national-socialiste enthousiaste dès 1935, antisémite frénétique, ami intime de l'odieux Julius Streicher, co-fondateur de la Légion des Volontaires Français contre le bolchevisme, n'a certes rien fait pour s'attirer une quelconque sympathie, voire une certaine compréhension de la part des tenants officiels de la "mémoire" collective.

Pestiféré, même parmi les "ultras" de la Collaboration qui le jugeaient trop. extrémiste, comment Jean Boissel en est-il arrivé là ?

Il avait pourtant été un héros de la Grande Guerre, plusieurs fois décoré, mutilé à 100 %, titulaire de la Légion d'Honneur, architecte talentueux et renommé à la réussite rapide. Il finira, ayant mis sa peau au bout de ses idées, dans la solitude la plus totale et le mépris le plus absolu. Paul-Louis Beaujour, à travers ce destin original, retrace les soixante années de la IIIe République, avec ses scandales à répétition, son immoralité assumée, sa Franc-maçonnerie omniprésente, et ses groupes de pression agressifs, qui n'est pas sans rappeler, évidemment, notre triste conjoncture actuelle.



Alors? Neuneuil? Qui était-il vraiment? Un galeux à furoncles? une misérable canaille? un fléau? un choléra? un sale traitre? un pur salaud? un hystéro de la délation? Pas si simple.

Parce que dans le même temps: c'est lui l'homme de confiance que Celine a choisi pour protéger ses "allaitantes" des centaines de "mâles" désoeuvrés ; convaincu de son fait, il ne se montre pas vraiment intimidé par l'autorité toute "Pilatienne" de Raumnitz, et il n'est pas particulièrement impressionné par la foule hostile qui l'attend en bas de l'escalier. Enfin, reconnaissons qu'il affiche une certaine dignité quand il prend la route de Berlin (!). On pourrait donc dire que malgré tout, Neuneuil reste droit dans ses bottes...

  On apprendra donc, dans ce modeste ouvrage, que Jean (Anselme) Boissel, c'est son vrai nom, n'était pas seulement la caricature qu'en a fait Celine (le Chateau est un roman!), mais qu'il fut un héros plusieurs fois médaillé de la Grande Guerre, un architecte doué et reconnu dont les créations sont aujourd'hui classées, un des rares français à avoir discouru à Nuremberg (en mai 1935), un journaliste extrêmement combatif plusieurs fois emprisonné (dès 1938), un des fondateurs de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme (le 18 juillet 1941), enfin, et surtout, un  furieux théoricien de l'antisémitisme dit biologico-raciste: c'est, entre autre, ce qui le fera condamné à mort en 1946. 

Un homme de conviction, donc, qui mourra pour ses idées, en prison.

Historika Site historique sur les volontaires français de la Waffen-SS 



Boisnières dit Neuneuil

dans Dictionnaire des personnages de Gaël Richard (Du Lérot 2008)


Boisnières-Neuneuil 

Garde à la pouponnière des allaitantes du Fidelis, à Sigmaringen, ce policier borgne, « galeux à furoncles, et "service-service" tient son fichier serré sous son bras. La lettre de dénonciation à Hitler qu'il écrit contre Raumnitz lui vaut une gifle en présence de Céline. Ce personnage de collaborateur fanatique et borgne serait une transposition du journaliste et militant d'extrême droite Jean Anselme, dit Boissel (1891-1951) : architecte, mutilé de la Grande Guerre, cet ancien combattant antisémite fasciné par le nazisme avait fondé en 1936 le Racisme International Fascisme, qu'il dota d'un hebdomadaire Le Réveil du peuple. Arrêté sur ordre de Daladier en octobre 1939 avec Laubreaux et Lesca, libéré le 10 juillet 1940, il reconstitua son mouvement, le Front franc, et participa aux grandes manifestations racistes de la collaboration parisienne. Arrêté à la Libération, il fut condamné à mort par la cour de justice de la Seine le 28 juin 1946. Sa peine est commuée en emprisonnement: il meurt la veille d'être libéré le 19 octobre 1951. Comme Céline, il fut pressenti par Abetz pour le poste de Commissaire aux Questions juives, comme l'atteste

une note de 1941 adressée au conseiller de légation Zeitschel, produite au procès de Nuremberg. Le Réveil du peuple publia le 1er mai 1942 une lettre de Céline à Jean Drault, auteur d'une Histoire de l'antisémitisme qui mentionne favorablement les pamphlets et deux critiques mitigées de Guignol's band en 1944. 

Bibliographie: Céline 2 - Cointet.

D'un château l'autre 199-204.


Boisnières dit Neuneuil dans D'Un château l'autre


Il y tient !... je regarde d’ abord la signature... Boisnières... je connais ce Boisnières, il a la garde des « allaitantes » au Fidelis... la pouponnière du Fidelis... c’est lui qu’empêche qu’il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et 

les « bourmans » du Fidelis... ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu’ont absolument plus rien à foutre, repliés de toutes les Préfectures... Boisnières dit Neuneuil est « de garde à la pouponnière »... policier de confiance !... « que personne pénètre ! » Neuneuil et ses fiches !... il a un fichier: trois mille noms! il y tient comme à sa prunelle !... les fifis lui ont pris l’autre œil, combat au maquis ! vous dire s’il peut être de confiance !... je veux pas lire sa lettre, J’ai pas le temps !... je connais un peu le Boisnières-Neuneuil ! sûr il dénonce encore quelque chose... quelqu’un ! peut-être moi ?... je le connais ! un fastidieux !... borgne, galeux à furoncles, et « service-service »... 

« Il dénonce encore quelqu’un ? — Oui, Docteur ! oui ! moi !
— À qui ?
— Au Chancelier Adolphe Hitler! — Tiens ! c’est une idée !... 

— Qu’il m’a vu partir en auto ! oui ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français... je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c’est un fait ! je suis coupable ! Neuneuil a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ? 

— Vous m’avez tout dit Commandant !... l’essentiel ! 

— Non ! pas l’essentiel !... votre compatriote Neuneuil a trouvé encore bien plus grave !... c’est son idée!... son idée ! que je sabote la « Luftwaffe » !... que je flambe vingt litres de «benzin» pour aller pêcher ma truite !... et c’est vrai ! tout à fait exact ! je ne dis rien! tout à fait raison, votre compatriote Neuneuil ! 

— Oh ! il exagère, Commandant !
— Il a raison d’exagérer ! »
C’était pas le moment de le contredire!... 

dialectique, mon cul ! tous dans le même sac ! tous ! et leur damnée Luftwaffe ! pour ce qu’elle servait ! j’allais pas lui dire non plus ! 

« Attendez, Docteur !... attendez ! je l’ai fait venir ! » 

Son insistance que je lise cette lettre... que reste là... Neuneuil qu’il voulait me montrer !... 

« Docteur, je vous prie !... excusez-moi !... assoyez-vous ! » 

Il renfile sa culotte... remet ses bottes... son dolman... 

Il va à la porte, il l’ouvre... il va à la rampe, il se penche... et à voix forte... 

« Hier !... Monsieur Boisnières ! Monsieur Boisnières n’est pas là ? 

—Si! Si! Commandant! me voici!... je monte... » 

En fait, il arrive !... il est là... 

« Entrez !... vous êtes bien Boisnières dit Neuneuil ? 

— Oui, Commandant ! 

—Regardez-moi alors en face! bien en face!... vous avez bien écrit cette lettre ? 

— Oui, Commandant !
— Vous reconnaissez ?
— Oui, Commandant !
— À qui vous l’avez envoyée ?
— Vous avez l’adresse, Commandant ! » Oh ! pas intimidé du tout !... 

« Je n’ai fait que mon devoir, Commandant ! 

— Eh bien moi, monsieur Boisnières, je vais faire le mien !... dit Neuneuil !... regardez-moi bien en face ! là ! bien en face ! » 

Pflac !... Pflac !... deux alors de ces sérieuses baffes que le Neuneuil en est comme soulevé !... son bandeau vole !... arraché ! 

« Voilà moi, ce que je pense !... Monsieur Boisnières dit Neuneuil!... en plus, et j’ajoute, je pourrais vous faire corriger bien plus !... et vous le savez !... et je le fais pas !... vous corriger une fois pour toutes! misérable canaille!... ah! je gaspille l’essence?... ah! je sabote la Luftwaffe!... je ne gaspillerai pas une petite balle pour vous faire taire, monsieur Neuneuil ! pas un nœud de la corde !... vous valez pas un nœud de la corde ! rien ! sortez ! sortez ! foutez-moi le camp ! et que je vous revoie plus ! plus jamais ! si je vous revois jamais ici, je vous fais noyer ! je vous fais aller voir les truites ! partez ! partez ! et au 

galop ! tout de suite ! à Berlin !... prenez votre lettre!... Neuneuil!... la lâchez pas! Neuneuil!... vous la ferez lire au Führer lui-même ! à Berlin ! au galop ! Monsieur Neuneuil ! los ! los ! et que je vous revoie jamais ici ! jamais !... los ! los !... » 

C’était la colère... 

Neuneuil rajustait son bandeau... « Si je vous revois jamais ici, vous serez fusillé ! et noyé !... je vous le dis ! les motifs manquent pas ! » 

Neuneuil, ce vatelavé salé !... l’avait tout de même assez ému... il vacillait... il remettait son bandeau, mais mal... 

« Bon, Commandant ! vous me donnez l’ordre ! » Il s’en va, il referme la porte... 


samedi 5 juin 2021

Pour l'amour de Céline par Gabriel Matzneff (un titre et un texte plus qu'ambigus)

 Trouvé dans une relique de poche – Voyage au bout de la nuit – un article de journal (lequel ? Mystère !) dans lequel Matzneff avoue que les livres de Céline lui « tombent des mains ».


Pour l’amour de Céline !?!! un titre d'article plus qu’ambigu !!??!

Pour l’amour de Céline

Par Gabriel Matzneff


Cette semaine, je voulais écrire un bel article sur l’amour : chaque mois de mars, j’écris un article sur l’amour, c’est la règle. Le malheur a fait que j’ai acheté Le Nouvel observateur, le fameux hebdomadaire de gauche, et que j’y ai lu, sous la plume de Louis-Ferdinand Céline, l’écrivain de gauche bien connu, cette phrase définitive : « L’amour n’est pas un propos d’homme. C’est une formule niaise de gonzesse ».

Étant moi-même un parfait homme de gauche, c’est-à-dire bête et discipliné, je pense toujours ce qu’on me commande de penser. La mort dans l’âme, j’ai donc rengainé mon article, peu soucieux d’imiter ces niais et ces gonzesses qui s’appellent Virgile, Racine, Proust… Grâce à Dieu, nous avons Louis-Ferdinand pour nous dire sur quoi il est licite d’écrire. 


«lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.»


Soyons sérieux. Je rends hommage à la ténacité de Dominique de Roux, qui se promène en Europe à la recherche de textes inédits de Céline, mais j’attire son attention sur les dangers du posthumat. Si l’on admire un écrivain, et si l’on veut faire partager cette admiration, il ne faut pas publier de lui n’importe quoi. Ce n’est pas parce que la Correspondance de Flaubert est un merveilleux chef-d’œuvre que l’on peut recommencer ce petit jeu avec tout le monde. Il y a certaines sottises qu’il est préférable de ne pas jeter en pâture à la postérité : lorsque Céline anathématise l’amour, ce n’est pas l’amour qui en sort diminué, c’est Céline qui se couvre de ridicule.


«ses livres me tombent des mains»


Cela dit, j’avoue que Céline est pour moi une impossibilité. Plusieurs de mes amis étant ses admirateurs passionnés, j’ai essayé à diverses reprises de le lire, mais j’ai dû à chaque fois y renoncer : ses livres me tombent des mains. Cette cascade de hoquets et de trépignements, cette incroyable ponctuation, tout cela fatigue l’œil, lasse l’attention et très vite exaspère : après trente pages, je suis mûr pour le cachet d’aspirine et la compresse d’eau fraîche sur le front.

Célinien, ne bondissez pas : je ne nie pas le talent de votre grand homme. Simplement, pour ce qui me regarde, je déclare forfait. Et même si je vous accorde que Céline est un génie, vous devez à votre tour, m’accorder que ce qui n’a rien de génial, c’est la portée d’épigones qu’il a mis bas. Céline a rendu un mauvais service à la littérature en donnant à une foultitude de médiocres le sentiment que pour être écrivain il suffit de baisser culotte sur une feuille de papier. L’auteur du Voyage est peut-être le grand prosateur qu’un Blondin et qu’un Nimier tenaient pour un maître, il n’en est pas moins l’alibi de tous ceux qui croient pouvoir dissimuler leur manque de don littéraire, leur absence de style et de pensée, sous le fumier informe des balbutiements et des éructations.

Céline n’est pas un imposteur, mais c’est en partie grâce à lui qu’a commencé le règne de l’imposture qui, depuis une trentaine d’années, subjugue les lettres françaises. Un règne de l’imposture qui est aussi celui de la tristesse et de la laideur. Il est temps pour nous de secouer ce joug, d’ouvrir grand les fenêtres et de laisser entrer dans nos vies et dans nos livres le soleil et la joie. Vive Montaigne ! Vive Stendhal ! Et, n’en déplaise à ce pauvre Céline, vive l’amour ! G. M.



Matzneff n’est pas Céline


Céline, l’antisémite primé

J’aime quand on brandit Céline comme argument:

Mais le Renaudot qui vient d’être attribué а Matzneff n’a rien а voir. Il récompense un livre, un essai, qui contient des passages odieux sur la pédophilie.

Le Renaudot remis а Céline en 1932 pour Voyage au Bout de la Nuit ne couronnait pas un essai antisémite. Mais un roman, qui ne l’était pas. Et aucun doute n’existait sur l’idéologie de Céline, qui a été condamné par la justice française.

Par ailleurs, mais c’est un autre problème, Céline est indispensable а la littérature française. Gabriel Matzneff ne l’est pas.


Charlotte Pudlowski — 19 novembre 2013 Slate.fr

 

jeudi 27 mai 2021

Le caveau des Cordeliers de Toulouse revisité par Louis-Ferdinand Céline... pour la mère Henrouille

Un très intéressant article… malheureusement sans fondement ! Toulouse était Bordeaux ! Mais tout n'est pas si simple pense Éric Mazet…  

Voilà comment Toulouse fut citée dans Voyage au bout de la nuit qui manqua de deux voix seulement le prix Concourt, mais obtint le prix Renaudot. 
Louis-Ferdinand Céline a donc utilisé la « légende » du caveau des Cordeliers pour inventer un épisode du grand roman qui a marqué ses débuts dans la littérature et lancé sa notoriété littéraire. Par Jacques Frexinos


Dans le mensuel L’Auta de septembre 2013

publié par Les Toulousains de Toulouse



Le caveau des Cordeliers revisité 

par Louis-Ferdinand Céline...

Ce titre énigmatique fait allusion à une évocation assez inattendue de Toulouse dans le premier roman de Céline Voyage au bout de la nuit, publié en 1932. L’écrivain, sans citer nommément le caveau des Cordeliers, y décrit un lieu à l’étrange ressemblance. Pourquoi et comment Louis-Ferdinand Céline a-t-il inventé cette histoire toulousaine ? Est-il jamais venu à Toulouse ? Apparemment ses biographes ne parlent guère d’une visite ou d’un séjour dans la Ville rose (1). 
Comment a-t-il pu alors connaître ce fameux caveau des Cordeliers disparu depuis 1793 ? Autant de questions soulevées à la lecture de quelques pages où Toulouse («Une belle ville, Toulouse !») accueille les « aventures » de la famille Henrouille... Mais d’abord rappelons ce qu’était le caveau des Cordeliers.


Un caveau de renommée internationale !
Parmi les dizaines d’ordres monastiques qui vivaient à Toulouse sous l’Ancien Régime, les Cordeliers, fondés au XII e siècle, faisaient partie des provinces franciscaines comme les Observants, les Recollets, les Capucins, les Conventuels, etc. L’église et le couvent occupaient alors dans le quartier latin, tout près du collège de Foix, une surface de deux hectares dix-neuf ares située entre les actuelles rues Deville, du Collège-de-Foix, des Lois et Albert-Lautmann. Aujourd’hui cet espace est occupé par la Banque de France, installée depuis 1856 dans l’ancien enclos du grand couvent des Cordeliers...
Jusqu’à la Révolution française, sous la nef de la chapelle de Rieux, attenante à l’église, existait un caveau où étaient inhumés sans cercueil, les cadavres de religieux mais aussi de laïcs et ceux qui souhaitaient se faire enterrer dans le couvent ne lésinaient pas sur les legs. Ce caveau possédait en effet la propriété de conserver les cadavres à l’état de momies et pour les visiteurs de Toulouse, ce lieu macabre était devenu une fascinante attraction touristique incontournable !
En 1669, les membres du Parlement de Paris vinrent visiter le célèbre caveau et furent impressionnés par la vue d’un premier président du Parlement de Toulouse «qui avait encore ses cheveux derrière la tête, presque toutes ses dents, peu de peau sur le visage, plus d’yeux ni de lèvres, ni de bouche».
Le baron de Puymaurin (Nicolas-Joseph de Marcassus) dans un mémoire à l’Académie des Sciences de Toulouse, publié en 1784 en donne une description précise. « La voûte est supportée dans son milieu par un pilier gothique. La crypte, en forme d’ovale allongé, est longue de 18 pieds, large de 12 et sa hauteur comprend 6 pieds et 6 pouces... Des débris de squelettes étaient entassés confusément dans un coin, comme pour placer l’image de la dissolution commune à côté des privilégiés de la tombe. Ce qu’il y avait de plus effrayant dans ces corps, c’était la conservation parfaite de la face : on y reconnaissait les traits de la physionomie, et jusqu’à l’expression qu’y avait laissé la dernière convulsion. Toutes les variétés de la mort étaient réunies dans cette sombre assemblée,
Anonyme, Le clocher et le portail d’entree de l’église des Cordeliers, mine de plomb et aquarelle (musée du Vieux-Toulouse, inv.68.4.1).
les uns portaient sur leur visage, hideusement tourmenté, l’empreinte d’un désespoir sans fin ; les autres, au contraire, gardaient dans leurs traits calmes et solennels, l’image céleste de l’espérance ».
Dans le Journal de Madame Cradock, Voyage en France, cette dernière raconte comment, le jeudi 6 mai 1785, ne pouvant visiter le caveau des Cordeliers « car aucune femme n’y était admise et une princesse n’avait même pas fait exception » elle obtint qu’on lui monta un des cadavres afin de l’examiner. « En effet, un guide vint me conduire à une chapelle fermée à clef ; il l’ouvrit et j’y entrai. M. Cradock (qui avait déjà visité le caveau) me rejoignit et on apporta le corps. Il y avait plus de quatre cents ans que ce cadavre était là ; cependant, il était entier : la peau poussiéreuse tombait en loques de dessus les os ; la tête parfaite ; la peau et les muscles y adhérant devenus comme du marbre et à part les yeux qui n’existent plus, les traits sont si bien conservés qu’on eut pu reconnaître la personne si on l’eût connue de son vivant. Les cheveux longs semblaient des fils d’argents, les mains étaient jointes et les ongles intacts. C’est un spectacle étonnant mais bien impressionnant ».


Un concurrent aux Jacobins !
La célébrité incontestable du caveau des Cordeliers, trouvait cependant une concurrence sérieuse dans le caveau des Jacobins que Puymaurin décrivait comme étant moins enfoncé mais plus grand. « Toute la partie à prendre depuis la naissance de la voûte est au dessus du sol. Une ouverture qui prend jour dans un des cloîtres de ce monastère, y entretient un courant d’air perpétuel. On y respire librement et on n’y sent jamais aucune mauvaise odeur. Il est de forme ovale ; sa longueur est égale à celle du caveau des Cordeliers mais il a 4 pieds de plus de large et 3 pieds de plus de hauteur ». Ce caveau ne renfermait que les corps des religieux de la maison qui étaient d’abord inhumés dans des tombes, construites en briques et en pierre de taille et maçonnées à chaux et sable, de sorte que l’air n’avait aucun accès dans ses sépultures et que « les corps s’y consomment plutôt qu’ils n’y pourrissent. Les corps n’ont pas besoin, comme aux Cordeliers, d’être transportés au clocher pour acquérir cette dessiccation complète qui permet de les manier sans les rompre... Cependant les corps que l’on place dans ces tombes ne s’y conservent pas tous également ; on en retire qui sont à demi-détruits, d’autres qui le sont entièrement ». Ces tombes au nombre de vingt-quatre sont placées dans le sol d’une chapelle de Saint-Côme et marquées des vingt-quatre lettres de l’alphabet. « On tient dans la sacristie un registre exact de la mort de chaque religieux ; il est numéroté des mêmes lettres ; et quand un religieux meurt on l’enterre, tout habillé, le visage couvert de son capuchon et couché sur le dos, dans la tombe la plus anciennement employée, ce qui suppose les vingt-quatre tombes remplies ; et l’ouverture, par exemple, de la tombe marquée de la lettre A, ne se fait en général que tous les vingt-cinq ans ». A ce moment là, après avoir été exposé quelque temps à l’air le corps exhumé est placé avec les autres dans le caveau. Le père Labat, procureur général des missions dominicaines aux Antilles, de passage à Toulouse, décrivait le 21 mars 1706 sa visite dans ce caveau où se trouvaient des dizaines « de corps des religieux, droits, rangés les uns auprès des autres, secs légers, si peu défigurés que ceux qui les avaient connus vivants les reconnaissaient encore et me les nommaient... Le sacristain me dit que selon la disposition du temps, ils étaient droits ou courbés ; que l’humidité relâchait la tension de la peau et les faisait incliner et que la sécheresse les redressait. Il y avait des corps qui étaient depuis plus de cent ans dans ce lieu ».

De fascinantes et horribles légendes
Les visiteurs étaient donc nombreux mais les entrées probablement réservées aux personnes de qualité. Un cordelier était désigné comme gardien de ces lieux si « touristiques », et tout en guidant les visiteurs, leur racontait mille et une histoires et légendes impressionnantes concernant les cadavres momifiés. Parmi eux, figurait un corps de femme qu’on assurait être celui de Paule de Viguier, surnommée par François I er , la Belle Paule ! L’hypothèse est peu vraisemblable. Dans les réserves du musée du Vieux-Toulouse, il existe un avant-bras momifié qu’une autre légende certifie être celui d’une certaine dame Pélissier qui provient du caveau des Cordeliers !
Une autre histoire située avant la Révolution mettait en scène deux jeunes gens qui avaient fait le pari que l’un d’entre eux, le plus vantard, bravant la crainte qu’inspiraient ces lieux sinistres, descendrait seul à minuit dans le caveau et pour preuve de son exploit planterait un clou à l’endroit le plus reculé. Muni d’une lanterne sourde, devant une foule nombreuse attirée par cette tentative, le téméraire jeune homme s’avança vers l’escalier et s’enfonça dans la crypte sépulcrale, allant au milieu des sinistres dépouilles réaliser son exploit. Les heures passant, et ne voyant pas remonter le parieur, une cohorte de « sauveteurs », bien éclairés, descendit à son tour et découvrit avec horreur le corps du malheureux gisant mort au fond du caveau, le visage marqué par un rictus d’effroi. Une exploration plus attentive permit de constater que le malheureux avait bien gagné son pari, mais en plantant le clou dans le bois d’un cercueil il avait malencontreusement, sans s’en rendre compte, traversé un pan de son manteau. Lorsqu’il avait voulu remonter, il s’était senti inexorablement retenu par une prise mystérieuse et, croyant être enserré par les bras des squelettes, dont les ombres projetées par les mouvements de la lanterne s’agitaient frénétiquement autour de lui, il était mort de peur !



A côté des caveaux des Jacobins et des Cordeliers, on citait aussi l’église Saint-Nicolas qui aurait abrité, une vingtaine de cadavres bien conservés, rangés à la file et placés debout dans une tribune. Le philosophe, mathématicien, physicien, astronome et naturaliste Pierre Moreau de Maupertuis, lors de son séjour à Toulouse en 1759, avait l’habitude d’aller les contempler régulièrement et répondait à un de ses amis, qui s’inquiétait de cette étrange fascination et lui demandait « De quoi rient-ils ? - Ils rient de ceux qui vivent ». Maupertuis mourut quelques mois après à Bâle, cette année-là...

La mystérieuse disparition du caveau
A la Révolution, l’église des Cordeliers faillit devenir le Muséum du Midi de la République mais on lui préféra in fine le couvent des Augustins, à cause de sa situation plus centrale. On peut toutefois s’interroger sur cette appréciation topographique... Le cloître et la flèche du clocher furent démolis, les orgues transportés à l’église paroissiale Saint-Pierre et l’église fut, comme d’autres lieux religieux, réservée à l’armée qui la transforma en magasin de fourrages. Les années passèrent avec vraisemblablement des détériorations progressives qui n’étaient rien par rapport à l’incendie du 23 mars 1871 qui détruisit la quasi totalité de l’église laissant simplement debout les murs et les contreforts. Pour assurer la sécurité du voisinage il fallut se résoudre à les abattre ultérieurement et la démolition fut terminée le 30 septembre 1874, hormis le clocher qui resta debout et servit pendant un certain temps à une fabrique de plomb.
Lors des travaux de démolition, on constata qu’il existait bien plusieurs caveaux au-dessous du sous-sol de la nef mais aucune trace de celui de forme elliptique dont M. de Puymaurin avait donné la description en 1784. Cela s’explique car ce caveau se trouvait dans la chapelle de Rieux, démolie plusieurs années auparavant. Le grand caveau aux momies avait-il été comblé et détruit ? Les voûtes s’étaient-elles spontanément effondrées ? Aucune explication n’est connue concernant cette mystérieuse disparition.



L’adaptation très imaginative de Louis-Ferdinand Céline
Dans son roman pseudo-autobiographique, Céline fait raconter au docteur Ferdinand Bardamu, les tribulations de la famille Henrouille (mère, fils et bru) qui habite, dans la banlieue parisienne à Rancy. La mère déteste cordialement sa bru qui le lui rend parfaitement. Cette dernière avec son mari, fomente une première tentative d’assassinat en demandant l’aide d’un certain Robinson. Ce dernier projette alors de liquider la vieille mère, en mettant un « pétard » dans la cage à lapins dont elle s’occupe tous les jours. Un accident malencontreux fait éclater la bombe artisanale à la figure de Robinson, le rendant complètement aveugle. Les jeunes Henrouille, pour éviter des ennuis judiciaires, sont alors obligés de recueillir le blessé, de le soigner et de le loger chez eux, en cohabitation avec la vieille mère qui a tout compris et qui menace de les dénoncer à la police ! L’ambiance devient très lourde. Après quelques mois difficiles, la bru arrive à persuader son mari, d’envoyer la « vieille » et Robinson à Toulouse (Une belle ville, Toulouse !) où leur a été réservée, grâce à l’entremise d’un certain abbé Protiste, une place de gardien dans un lieu touristique privilégié ! Ils paient même le docteur Bardamu pour convaincre les récalcitrants de ce séjour bienfaisant, l’air du pays devant favoriser la guérison de l’aveugle et ragaillardir la vieille ! De fait il s’agissait de garder un endroit très spécial : le caveau de l’église Saint-Eponime. « Un commerce pas plus méchant qu’un autre... Une espèce de cave à momies au-dessous d’une église ».

Les bonnes affaires de la mère Henrouille...
Quelque temps après, le docteur Bardamu, va rendre visite à la belle mère et à Robinson à Toulouse. « Nous arrivâmes devant l’église Saint-Eponime comme midi sonnait. Le caveau était un peu plus loin sous un calvaire. On m’en indiqua l’emplacement au beau milieu d’un petit jardin bien sec. On pénétrait dans cette crypte par une espèce de trou barricadé... La mère Henrouille ne perdait pas une visite avec les touristes. Elle les faisait travailler les morts comme dans un cirque. Cent francs par jour qu’ils lui rapportaient en pleine belle saison... Ils ne sont nullement dégoûtants, Messieurs, Mesdames puisqu’ils ont été préservés dans la chaux, comme vous le voyez et depuis plus de cinq siècles... Notre collection est unique au monde... La mère Henrouille avait songé à augmenter ses prix, dès son arrivée, c’était une question d’entente avec l’Evêché. Seulement ça n’allait pas tout seul avec le curé de Sainte-Eponime qui voulait prélever un tiers de la recette, rien que pour lui, et aussi de Robinson qui protestait continuellement parce qu’elle ne lui donnait pas assez de ristourne, qu’il trouvait ». Mais Robinson, aveugle, ne pouvait travailler au caveau et n’était pas en mesure d’exiger un partage équitable des profits. Par contre, la vieille Henrouille savait satisfaire les curieux et n’hésitait pas à agrémenter la visite d’un petit discours sur les morts « en parchemin ». « Seule la peau leur est restée après, mais elle est tannée... Ils sont nus mais pas indécents... Vous remarquerez qu’un petit enfant fut enterré en même temps que sa mère... Il est très bien conservé aussi le petit enfant... Et ce grand-là avec sa chemise et de la dentelle qui est encore après... Il a toutes ses dents... Vous pouvez me donner ce que vous voudrez en vous en allant, Messieurs, Mesdames, mais d’habitude, on donne deux francs par personne et la moitié pour les enfants. Vous pouvez les toucher avant de vous en aller, vous rendre compte par vous même. Mais ne tirez pas fort dessus. Je vous le recommande. Ils sont ce qu’il y a de plus fragiles ».
Un « accident » bien tragique
Les affaires marchaient donc très bien et pour les exilés de Rancy, la vie se déroulait calme, laborieuse et profitable. La mère Henrouille, économe et encore bien débrouillarde malgré ses soixante treize ans, possédait un petit capital qui grossissait chaque jour et faisait envie à sa bru et à Robinson. L’escalier du caveau était étroit, pentu et traître, si bien qu’un jour un malheur arriva. Vous devinez la suite. Le docteur Bardamu, qui se trouvait encore à Toulouse, fut, un jour, appelé par des cris angoissés « Elle s’est cassé un os dans la tête qu’il paraît ! Elle est tombée à travers les marches de son caveau. Elle a perdu sa connaissance que je vous répète... Sans me raconter absolument que c’était Robinson qui l’avait bousculé la vieille, dans son petit escalier, il ne m’a pas tout de même empêché de le supposer... Elle avait pas eu le temps de faire ouf ! Paraît-il. On se comprenait... C’était du joli, du soigné... A la seconde fois (2) qu’il s’y était repris, il l’avait pas loupé la vieille ». L’affaire passa pour un accident « bien tragique certes, mais tout de même bien explicable dès lors qu’on réfléchissait un peu à tout, aux circonstances, à l’âge de la vieille personne et aussi à ce que ça c’était passé sur la fin d’une journée, la fatigue... ».
Et voilà comment Toulouse fut citée dans Voyage au bout de la nuit qui manqua de deux voix seulement le prix Concourt, mais obtint le prix Renaudot. Louis-Ferdinand Céline a donc utilisé la « légende » du caveau des Cordeliers pour inventer un épisode du grand roman qui a marqué ses débuts dans la littérature et lancé sa notoriété littéraire.
JACQUES FREXINOS
Babonneau L., Sur quelques caveaux disparus. L’Auta, février 1954, n° 237, 25-27.
Céline L.-F., Voyage au bout de la nuit. Denoël, nouvelle édition, 1942.
Cradock, Le Journal de Mne Cradock. Voyage en France. Paris, Perrin, 1896.
Dedieu H., La famille Franciscaine à Toulouse depuis l’époque de Saint-François jusqu’à la Révolution. Plaquette polycopiée, 36 pages, 1977.
Fabre G., Le caveau des Jacobins. L’Auta, avril 1952, n° 221, 50-54.
Gorsse P. de, La semaine de la Fête-Dieu à Toulouse, à la veille de la Révolution française. Journal d’une anglaise en voyage. L’Auta, mai 1952, 72-77.

(1) Bien sûr nous sommes très intéressés par les éventuels renseignements complémentaires que pourraient nous apporter des lecteurs.
(2) Allusion à la première tentative faite à Rancy, avec le « pétard » dans la cage à lapins !

Mais en novembre 2013 dans le numéro 49 de L'Auta : «Nous avions tout faux !»


Céline et le caveau des Cordeliers : un surprenant décodage ! 

Un très grand merci à M. Laurent de Cannes qui nous a adressé la clé concernant l’article paru en septembre sous le titre Le caveau des Cordeliers revisité par Louis-Ferdinand Céline. Nous nous interrogions en effet sur un éventuel passage de l’écrivain à Toulouse. D’où tenait-il l’histoire des momies du caveau des Cordeliers ? Nous supputions des connaissances livresques de l’étudiant en médecine ou une visite toulousaine du docteur Louis Destouches lors d’une tournée commerciale dans le sud de la France pour la vente des médicaments dont il était l’inventeur (la Basedowine, le Somnothyril). 
Nous avions tout faux ! M. de Caunes a trouvé le décodage de l’épisode toulousain dans le livre de Marie-Christine Bellosta, maître de conférence à (Université de Bordeaux III, paru aux RU.F. en 1990 sous le titre Céline ou l’art de la contradiction. Les pages 65-73 lèvent effectivement le voile ou plutôt le linceul qui recouvrait ce mystère ! Céline écrit certes « Toulouse », mais pense « Bordeaux » ! Mme Bellosta apporte une brillante démonstration de cette « manipulation substitutive » en repérant dans le texte célinien des indices qui paraissent évidents aux vrais Bordelais ! Le caveau de Sainte Éponime est situé sous la tour Saint-Michel et Céline n’a rien inventé dans sa description : l’escalier raide (fatal à la vieille Henrouille), les particularités de certaines momies, leur disposition, etc. Des dizaines d’indices supplémentaires confirment cette thèse en permettant de repérer des commerces bordelais, des jardins, des sites environnants, et, oh ! recette inconcevable, des cassoulets « à la Bordelaise ». Voilà une étrange spécialité gastronomique qui aurait du nous mettre « la puce à l’oreille ». Alors pourquoi cette diabolique substitution ? Décrire Bordeaux en 1932, souligne Mme Bellosta, c’est s’avancer sur un terrain qui est en quelque sorte le lieu réservé de François Mauriac. Ce faisant, Céline multiplie des allusions critiques. « L’épisode bordelais est donc aussi le moyen pour l’auteur (Céline) d’apporter la contradiction à Mauriac sur son propre terrain ». Une explication plus approfondie nous entrainerait certainement trop loin... 
Nous avons donc revisité le caveau des Cordeliers sans Céline, mais peut-être redécouvert cette originalité touristique toulousaine, bien oubliée aujourd’hui ! 
Jacques Frexinos 

Mais pour Éric Mazet, tout n'est pas si simple :  
Eric Mazet, 28 mai 2021 :
THOMAS, Jean, Louis, Marius Toulouse, 14 juin 1890-Banyuls, 23 janvier 1932.
Époux en 1916 de Germaine Massie. Le couple rencontra à Roscoff Louis Destouches et l’accueillit chez le colonel Massie, dans les Landes. Jean Thomas fut inhumé à Saint-Paul-sur-Save, près de Toulouse où il invita Destouches et lui fit visiter son musée océanographique. Céline a très bien pu se rendre également à "Saint-Jean aux environs de Toulouse". Dans mon mémoire sur Céline (1971) j'avais évoqué les momies de Bordeaux, mais je ne connaissais pas l'existence des momies de Toulouse. Mme Bellosta non plus... Alors, ne nous emballons pas... surtout sur Mauriac...