jeudi 3 février 2022
Louis-Ferdinand Céline: Lucette Almansor Destouches, una serie di rare fot...
Louis-Ferdinand Céline: Lucette Almansor Destouches, una serie di rare fot...: Lucette Almansor in costume indù, in diverse pose di danza. Parigi, aprile 1938, foto di André Zucca. Grazie a Le Fous de LFC !
samedi 8 janvier 2022
Céline, l’idéaliste blessé par Dominique Venner dans son Histoire de la Collaboration
Dominique Venner, jette un éclairage neuf sur la période la plus dramatique et la plus discutée de notre histoire: Vichy et la Collaboration.
Mais qu’est-ce que la Collaboration? Pourquoi y trouve-t-on tant de soldats glorieux, Pétain, Darnand, Bucard, Paul Chack, Bassompierre ? Pourquoi tant d’écrivains fameux, Céline, Giono, Morand, Guitry, Montherlant, Chardonne, Pierre Benoit, Brasillach, Drieu la Rochelle?
Pourquoi les premiers partisans de la Collaboration venaient-ils de la gauche et du syndicalisme ? Pourquoi rencontre-t-on beaucoup plus de socialistes à Vichy que dans la Résistance ? Pourquoi le communiste Doriot, le socialiste Déat et le radical Bergery, espoirs de la gauche en 1933, sont-ils devenus les chefs de la Collaboration en 1943 ?
Mais qu’est-ce que la Collaboration? Pourquoi y trouve-t-on tant de soldats glorieux, Pétain, Darnand, Bucard, Paul Chack, Bassompierre ? Pourquoi tant d’écrivains fameux, Céline, Giono, Morand, Guitry, Montherlant, Chardonne, Pierre Benoit, Brasillach, Drieu la Rochelle?
Pourquoi les premiers partisans de la Collaboration venaient-ils de la gauche et du syndicalisme ? Pourquoi rencontre-t-on beaucoup plus de socialistes à Vichy que dans la Résistance ? Pourquoi le communiste Doriot, le socialiste Déat et le radical Bergery, espoirs de la gauche en 1933, sont-ils devenus les chefs de la Collaboration en 1943 ?
| Histoire de la Collaboration Dominique Venner, Pygmalion 2000 |
CÉLINE, L’IDÉALISTE BLESSÉ
La prescience d’une décadence était forte chez Châteaubriant, mais sans jamais atteindre à la fureur apocalyptique d’un Céline, maudit beaucoup plus célèbre. Dans une large mesure, la violence des pamphlets antisémites a masqué ce que Céline avait en propre. Elle a déchaîné sur son nom des passions qui ont interdit une interprétation sereine de l’œuvre dans sa globalité. Pour les uns, son antisémitisme lui vaut d’être «un chien» suivant l’expression de Jacques Lanzmann. (Propos recueilli par le mensuel Informations juives de février 1987 : «Céline est pour moi l’un des plus grands criminels de l’histoire de France. Je le dis comme je le pense: Céline n’est pas un homme, mais un chien. »
Pour d’autres, qui prisent en lui le révolté, il est une sorte de drapeau. Enfin, toute une partie du public cultivé feint d’ignorer l’auteur maudit des pamphlets, concentrant son attention sur le créateur d’un style inimitable quoique très imité. Qu’il soit un artiste génial, la plupart des critiques en conviennent. L’un de ses biographes, Frédéric Vitoux, a su dire le choc que fut pour lui cette découverte: «J’avais dix-sept ans, j’étais en vacances et j’avais pris ce livre de poche un peu par hasard dans la bibliothèque familiale. […] Au dos, quelques lignes en fac-similé d’écriture: "L’un des cris les plus farouches que l’homme ait jamais poussés." Le titre de ce volume: Voyage au bout de la nuit. Et son auteur: Louis-Ferdinand Céline. Je ne connaissais ni l’un ni l’autre. Aucun professeur ne nous en avait parlé au lycée. Et mon père avait dû juger que cette lecture n’était pas de mon âge. J’ignorais donc que ce Louis-Ferdinand Céline venait de mourir le 1er juillet 1961. Les journaux, il est vrai, avaient observé un silence méthodique à cette occasion. Céline, bah ! quelle importance ! La disparition d’Ernest Hemingway le même jour, voilà une information, la "une" légitime des quotidiens et de la télévision! En somme, je pris ce roman en toute ignorance, en toute innocence. […] l’ignorais alors qu’il existe des livres qui peuvent vous bouleverser, vous marquer pour la vie. […] Je ne me suis jamais remis d’une telle lecture ou d’un tel voyage. » (Frédéric Vitoux, Le Figaro magazine, 7 septembre 1996. Frédéric Vitoux est l’auteur de La Vie de Céline, Grasset, Paris, 1988 et de Louis-Ferdinand Céline, misère et parole, Folio, Essais.
Le malheur voulut que le docteur Louis-Ferdinand Destouches, Céline en littérature, se mêlât aussi de dire ce qu’il pensait de son temps. II fut donc adulé, haï, insulté, encensé, incompris. Une part du mystère du personnage est éclairée par quelques lignes de Mea culpa (1937), accompagnant la reproduction de sa thèse de doctorat de médecine sur Philippe-Ignace Semmelweis (1924), médecin juif hongrois. Ecrite dans une langue très classique, notons en passant que cette défense et illustration de Semmelweis écorne quelque peu l’antisémitisme invétéré de Céline. On sait que les confrères viennois de Semmelweis ne lui avaient pardonné ni sa fierté cassante, ni ses découvertes sur la prophylaxie de la fièvre puerpérale. Ils le chassèrent de leur compagnie, l’acculant à la folie: «Supposez qu’aujourd’hui, de même, il survienne un autre innocent qui se mette à guérir le cancer. Il sait pas quel genre de musique on lui ferait tout de suite danser! […] Ah! il aurait bien plus d’afur à s’engager immédiatement dans une Légion étrangère! Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément. » Voilà. Tout est dit de l’humaine nature et de l’idée noire que s’en fait Céline pour l’avoir observée de près, comme médecin des pauvres et des autres. « Le bien se paie beaucoup plus cher, forcément.» Son idéalisme ne s’est jamais remis de cette découverte. Les blessures de sa sensibilité finiront par sécréter les délires qui scandaliseront le glacial Ernst Jünger.
A l’origine, Céline est un médecin qui a cru en son art. La vie lui a appris à ne plus y croire. C’est aussi un homme qui a souffert, qui a vécu ce qu’il raconte dans le Voyage et dans Mort à crédit. II l’a dit: «Je m’y connais en vache enragée.» Derrière le burlesque de certaines situations, transparaît toujours l’hypersensibilité de l’écrivain, un don d’observation décuplé par l’usage de la langue parlée, l’argot lyrique. Ce qu’il doit dire est trop violent pour s’accommoder du français académique, une langue domestiquée par des siècles de polissage. Une langue dévirilisée, dépossédée de sa verdeur, de son pouvoir d’évocation. De tout cela, il est suprêmement conscient. Il l’a écrit noir sur blanc dans un hommage à Rabelais: « En vérité Rabelais, il a raté son coup. Oui, il a raté son coup. il a pas réussi. […] Non, ce n’est pas lui qui a gagné. C’est Amyot, le traducteur de Plutarque: il a eu dans les siècles qui suivirent beaucoup plus de succès que Rabelais. C’est sur lui, sur sa langue, qu’on vit encore aujourd’hui. Rabelais avait voulu faire passer la langue parlée dans la langue écrite: un échec. Tandis qu’Amyot, les gens maintenant veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique. Ça, c’est écrire de la merde: du langage figé. […] Non, la France peut plus comprendre Rabelais: elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c’est que ça aurait pu être le contraire, la langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française. » (Préface à l’édition de Rabelais du Club du Livre, Paris, 1958) Et voilà exactement ce qu’il entreprend, lui, Céline, en plein XXe siècle. Un rêve fou. Redonner sa vigueur et sa vérité au français. Une idée qui va le conduire loin. Au désespoir et à la révolte.
Pour d’autres, qui prisent en lui le révolté, il est une sorte de drapeau. Enfin, toute une partie du public cultivé feint d’ignorer l’auteur maudit des pamphlets, concentrant son attention sur le créateur d’un style inimitable quoique très imité. Qu’il soit un artiste génial, la plupart des critiques en conviennent. L’un de ses biographes, Frédéric Vitoux, a su dire le choc que fut pour lui cette découverte: «J’avais dix-sept ans, j’étais en vacances et j’avais pris ce livre de poche un peu par hasard dans la bibliothèque familiale. […] Au dos, quelques lignes en fac-similé d’écriture: "L’un des cris les plus farouches que l’homme ait jamais poussés." Le titre de ce volume: Voyage au bout de la nuit. Et son auteur: Louis-Ferdinand Céline. Je ne connaissais ni l’un ni l’autre. Aucun professeur ne nous en avait parlé au lycée. Et mon père avait dû juger que cette lecture n’était pas de mon âge. J’ignorais donc que ce Louis-Ferdinand Céline venait de mourir le 1er juillet 1961. Les journaux, il est vrai, avaient observé un silence méthodique à cette occasion. Céline, bah ! quelle importance ! La disparition d’Ernest Hemingway le même jour, voilà une information, la "une" légitime des quotidiens et de la télévision! En somme, je pris ce roman en toute ignorance, en toute innocence. […] l’ignorais alors qu’il existe des livres qui peuvent vous bouleverser, vous marquer pour la vie. […] Je ne me suis jamais remis d’une telle lecture ou d’un tel voyage. » (Frédéric Vitoux, Le Figaro magazine, 7 septembre 1996. Frédéric Vitoux est l’auteur de La Vie de Céline, Grasset, Paris, 1988 et de Louis-Ferdinand Céline, misère et parole, Folio, Essais.
Le malheur voulut que le docteur Louis-Ferdinand Destouches, Céline en littérature, se mêlât aussi de dire ce qu’il pensait de son temps. II fut donc adulé, haï, insulté, encensé, incompris. Une part du mystère du personnage est éclairée par quelques lignes de Mea culpa (1937), accompagnant la reproduction de sa thèse de doctorat de médecine sur Philippe-Ignace Semmelweis (1924), médecin juif hongrois. Ecrite dans une langue très classique, notons en passant que cette défense et illustration de Semmelweis écorne quelque peu l’antisémitisme invétéré de Céline. On sait que les confrères viennois de Semmelweis ne lui avaient pardonné ni sa fierté cassante, ni ses découvertes sur la prophylaxie de la fièvre puerpérale. Ils le chassèrent de leur compagnie, l’acculant à la folie: «Supposez qu’aujourd’hui, de même, il survienne un autre innocent qui se mette à guérir le cancer. Il sait pas quel genre de musique on lui ferait tout de suite danser! […] Ah! il aurait bien plus d’afur à s’engager immédiatement dans une Légion étrangère! Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément. » Voilà. Tout est dit de l’humaine nature et de l’idée noire que s’en fait Céline pour l’avoir observée de près, comme médecin des pauvres et des autres. « Le bien se paie beaucoup plus cher, forcément.» Son idéalisme ne s’est jamais remis de cette découverte. Les blessures de sa sensibilité finiront par sécréter les délires qui scandaliseront le glacial Ernst Jünger.
A l’origine, Céline est un médecin qui a cru en son art. La vie lui a appris à ne plus y croire. C’est aussi un homme qui a souffert, qui a vécu ce qu’il raconte dans le Voyage et dans Mort à crédit. II l’a dit: «Je m’y connais en vache enragée.» Derrière le burlesque de certaines situations, transparaît toujours l’hypersensibilité de l’écrivain, un don d’observation décuplé par l’usage de la langue parlée, l’argot lyrique. Ce qu’il doit dire est trop violent pour s’accommoder du français académique, une langue domestiquée par des siècles de polissage. Une langue dévirilisée, dépossédée de sa verdeur, de son pouvoir d’évocation. De tout cela, il est suprêmement conscient. Il l’a écrit noir sur blanc dans un hommage à Rabelais: « En vérité Rabelais, il a raté son coup. Oui, il a raté son coup. il a pas réussi. […] Non, ce n’est pas lui qui a gagné. C’est Amyot, le traducteur de Plutarque: il a eu dans les siècles qui suivirent beaucoup plus de succès que Rabelais. C’est sur lui, sur sa langue, qu’on vit encore aujourd’hui. Rabelais avait voulu faire passer la langue parlée dans la langue écrite: un échec. Tandis qu’Amyot, les gens maintenant veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique. Ça, c’est écrire de la merde: du langage figé. […] Non, la France peut plus comprendre Rabelais: elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c’est que ça aurait pu être le contraire, la langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française. » (Préface à l’édition de Rabelais du Club du Livre, Paris, 1958) Et voilà exactement ce qu’il entreprend, lui, Céline, en plein XXe siècle. Un rêve fou. Redonner sa vigueur et sa vérité au français. Une idée qui va le conduire loin. Au désespoir et à la révolte.
LE COMMUNISME LABICHE
De la réflexion sur la noirceur de la vie et sur la décadence de la langue, il passe à la réflexion sur la France. il n’y a pas plus amoureux de la France que lui, donc pas plus déçu, désespéré. Sa malchance est de vivre dans une France qui n’est que la caricature grimaçante et dérisoire de sa splendeur passée. Un pays qui se défait, atomisé en individualismes aigris. Tout se dérobe sous ses pieds. De l’ancienne France, ne subsistent que ruines. Le beau royaume est devenu ce pays étriqué, peuplé de petits bourgeois envieux et discutailleurs. Glissant de la Sorbonne à l’école, le rationalisme a stérilisé la France, transformé les enfants en vieillards. «Regardez les petits enfants, les premières années…. ils sont tout charme, tout poésie, tout espiègle guilletterie…. A partir de dix, douze ans, finie la magie de primesaut ! mués louches, sournois butés cancres, petits drôles plus approchables, assommants, pervers grimaciers, garçons et filles ragoteux, crispés, stupides, comme papa maman. Une faillite! Presque déjà parfaits vieillards à l’âge de douze ans! Une culbute des étoiles en nos décombres et nos fanges! Un désastre de féerie […] Dressés tout de suite en force, sonnés d’emblée, dès l’école, la grande mutilante de la jeunesse, l’école leur aura coupé les ailes au lieu de leur ouvrir toutes grandes et plus grandes encore ! » (Les beaux draps, Nouvelles Editions françaises, 1941, p. 160.)
Et pourtant, il lui arrive - rarement - une seule fois même, dans le pamphlet de 1941, Les beaux draps, d’imaginer un remède de vétérinaire. Le seul remède à ses yeux, un socialisme raciste, ce qu’il appelle drôlement le «communisme Labiche» et qu’il oppose à la très plate Révolution nationale de Vichy: « Je crois à un autre code de la Famille […]. Un vrai code, qui comprenne tout, bêtes, biens et gens, enfants et vieillards de France dans la même famille, les Juifs exclus bien entendu, une seule famille, un seul papa, dictateur et respecté. Une famille donc respectable où il y aurait plus du tout de bâtards, de cendrillons, de poil de carotte, de bagnes d’enfants, "d’Assistance", où la soupe serait la même pour tous, où il y aurait pas d’enfants chouchous, d’enfants de riches, des tout dodus et les petits maigres, des qui s’amusent, d’autres qui la pilent. […] Tout le monde à la même école! Les familles réunies, en somme, toutes les familles dans une seule, avec égalité des ressources, de droit, de fraternité, tout le monde au salaire national, dans les 150 francs par jour maximum […]. Faut recréer tout? alors parfait! Mais […] faut recommencer tout de l’enfance, par l’enfance, pour tous les enfants. C’est par là que le racisme commence et le vrai communisme aussi, à l’enfance et pas ailleurs, par la gentillesse unanime, l’envie que toute la famille soit belle, saine, vivace, aryenne, pure, rédemptrice, allégrante de beauté, de force, pas seulement votre petite famille, vos deux, trois, quatre mômes à vous, mais toute la famille bien française […] Racisme, c’est famille, famille c’est égalité, c’est tous pour un et un pour tous. […] A sort commun pas de bâtards, pas de réprouvés, pas de puants, dans la même nation, la même race, pas de gâtés non plus, de petits maîtres. Plus d’exploitation de l’homme par l’homme. Plus de damnés de la terre. […] Le marxisme est bien emmerdé, on lui secoue son atout majeur: le cœur froid des hommes.» (Les beaux draps).
GAITÉ SEULE NOUS SAUVERA
Le docteur Louis-Ferdinand Destouches est né à Courbevoie le 27 mai 1894. Céline était le prénom de sa mère. Service militaire assez sinistre qui commence en 1912 au 12e régiment de cuirassiers. En 1914, à cheval et portant cuirasse, il est blessé au cours des premiers combats, ce qui lui vaut la une (en réalité la 4e, ndlr) de L’Illustré national, la médaille militaire et une décision de réforme en 1915. Après des études de médecine, il soutient sa thèse en 1924 sur la vie et l’œuvre du Dr Semmelweis, nous y avons fait allusion. Entré au Service d’hygiène de la SDN, il est envoyé en mission aux USA, en Europe et en Afrique jusqu’en 1927. Cinq ans plus tard, en 1932, il publie Voyage au bout de la nuit, salué aussitôt comme une œuvre littéraire capitale. Léon Daudet écrit: « il n’existe pas dans notre littérature, depuis Ménippée et les poèmes d’Agrippa d’Aubigné, de pareil hurlement de colère répercuté par les échos d’une syntaxe parlée, musclée, gaillarde et nue comme une fille du grand Courbet. » Et plus loin: « Proust est le Balzac du papotage…. de là, une certaine fatigue dont Monsieur Céline va libérer sa génération… »
(Sur Céline, outre ses propres œuvres et les pamphlets non disponibles en librairie, on peut se reporter aux Lettres des années noires, présentées par Philippe Alméras, Berg International, 1994. Parmi les nombreuses études biographiques citées dans la bibliographie générale de ce livre, on consultera notamment François Gibault, Céline, 1894-1961, 3 volumes, Mercure de France, Paris, 1981-1985.)
L’intelligentsia de gauche se reconnaît dans le tableau sombre de la guerre et de la société du Voyage et de Mort à crédit. Mais l’écrivain-médecin est rétif à tout embrigadement. La publication de Mea culpa (1936), après l’inévitable voyage en URSS, montre qu’il n’a pas été dupe. Ce livre consomme son divorce avec la gauche philo soviétique. Sentant venir une nouvelle guerre, il en attribue la responsabilité à une conspiration juive. Coup sur coup, il publie deux pamphlets délirants qui le font soudain apparaître comme un antisémite enragé: Bagatelles pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938). Le premier des deux paraît avec une bande: «Pour bien rire dans les tranchées.» Difficile d’être plus clair. Vitupérant la guerre et les chamiers à venir, il dénonce à sa façon « la coalition du capitalisme anglo-saxon, du stalinisme et du lobby juif dont l’objectif (selon lui) est d’envoyer au massacre la jeunesse française en une guerre franco-allemande, où elle-même n’interviendra pas avant l’épuisement des combattants sacrifiés » (Pierre Monnier, Céline et les têtes molles, Bulletin célinien, Bruxelles, 1998).
Dans un genre assez différent, Céline publie en 1941 un nouveau pamphlet, Les beaux draps, déjà évoqué. Sans doute la seule de ses œuvres qu’illumine un halo léger d’espérance. A côté de la fameuse tirade sur le «communisme Labiche» qu’on aurait tort de prendre à la légère, il livre une méditation poétique sur l’esprit de la France, écrite dans le style du XVe, non sans quelques coups de patte fort injustes à l’encontre de Montaigne: «Je veux des chants et des danses…. Je ne me soucie de raison…. Qu’ai-je faire d’intelligence, de pertinence? de dessein? n’en ai point! […] Que me fout M. Ben Montaigne prêchiprêcha, madré rabin ?…. Il n’est point la joie que je cherche, fraîche, coquine, espiègle, émue... Combien à lui je préfère... Couperin du "Coucou"…. Christine des virelais…. Gervaise des branles!…. Je voudrais mourir de rire, mais légèrement... Bellay m’est plus cher que Racine pour deux ou trois vers…. […] Je n’ai point besoin de sermons, mais de délivrance légère et tous ceux de mon sang de même […] Gaîté seule nous sauvera, non point l’usine! ni plan de ceci, ni cela, ni grognonnages de balourds, ni stratagèmes de ruffians mâtinés cuistres […]. Choyons, fêtons notre musique nôtre ! qui nous fera voguer jolis pardessus les horreurs du Temps d’un bel et frais et preste essor (Les beaux draps op. cit.,p.128-131) ». Ce curieux livre, où l’antisémitisme, quoique présent, est secondaire, témoigne des sentiments de Céline au tournant de 1940-1941, quand l’avenir, pour une fois, ne lui semble pas complètement noir. La colère du pamphlétaire inspiré s’exprime, furibarde, mais ici contre la prédication chrétienne, ultime recours de Vichy: «Propagée aux races viriles, aux races aryennes détestées, la religion de "Pierre et Paul" fit admirablement son œuvre, elle décatit en mendigots, en sous-hommes dès le berceau, les peuples soumis, les hordes enivrées de littérature christianique, lancées éperdues imbéciles, à la conquête du Saint Suaire, des hosties magiques, délaissant à jamais leurs Dieux, leurs religions exaltantes, leurs Dieux de sang, leurs Dieux de race…. Ainsi la triste vérité, l’aryen n’a jamais su aimer, aduler que le dieu des autres, jamais eu de religion propre, de religion blanche…. Ce qu’il adore, son cœur, sa foi, lui furent fournis de toutes pièces par ses pires ennemis…. » L’ouvrage est interdit par les services de Vichy en zone Sud et suscite de vives réserves à la Propaganda Abteilung.
UN EXÉGÈTE ET ADMIRATEUR JUIF DU PROPHÈTE ANTISÉMITE
L’un des exégètes les plus méconnus de Céline fut un résistant juif, Choron-Gourewitz. En pleine tourmente, ce combattant sioniste osa affronter sans répulsion l’antisémitisme de l’écrivain, interprétant l’ensemble de l’œuvre comme révélatrice des fractures de la modernité. «Céline, symbole d’un monde qui disparaît, est aussi un des signes avant-coureurs d’un monde qui vient. L’œuvre de Céline est le document le plus étonnant de cette époque, sa personnalité aussi. Elle résume à elle seule tout le drame historique qui se joue; elle est une fin et un commencement. […] Résumer Céline, c’est résumer son époque. Comprendre Céline, c’est comprendre un pays, son pays: la France. Jamais un homme à lui seul n’a aussi bien symbolisé tout le drame humain et tout le drame d’un pays. » (Choron-Gourewitz, revue Shem, organe du Mouvement national hébreu, août 1944 (article reproduit dans la revue Vouloir, octobre 1993). Quel est le drame de l’époque et le drame de la France selon Choron-Gourewitz ? «Nous sommes souvent d’accord avec Céline quand il dénonce le judaïsme comme un mal, comme un mode de vie basé sur de fausses valeurs. […] Comme les Juifs, Céline est un isolé, un homme de nulle part, qui n’a plus rien à quoi se rattacher. Le judaïsme dispersé ne crée que des hommes négatifs, hâbleurs, stériles (En sioniste conséquent, Choron-Gourewitz critique le judaïsme de la diaspora). Le judaïsme dispersé est le mode de vie d’une société décadente et déchue. Céline sent la décadence des civilisations occidentales dites gréco-gallo-romaines; il sent l’avenir "juif" qu’annonce cette décadence; il en a peur. Il reconnaît dans cette dissociation des sociétés blanches la grande peur primitive, la peur de la solitude. li a vu les Juifs de près; il les connaît, il sait qu’ils ne sont pas de son bord, mais que toute cette chute, cette perte d’énergie virile précipitera vers eux le monde occidental. Et c’est alors le grand cri de révolte du Céline antisémite.»
Contrairement à une légende tenace, les ouvrages de Céline n’ont jamais été accueillis favorablement dans l’Allemagne nazie. Après diverses péripéties, une traduction allemande du Voyage a été publiée en 1933 par un petit éditeur (qualifié de juif par Céline), Julius Kittls Nachf, installé en Tchécoslovaquie depuis 1928. Tandis que les critiques antinazis se montrent plutôt favorables au livre, notamment Max Brod, la critique officielle du IIIe Reich l’ignore complètement, sinon pour en tirer argument contre la « décadence française» dont le livre serait l’illustration. En 1937, le même éditeur publie coup sur coup des traductions de Mort à crédit et de Mea culpa qui sont également ignorées par la presse allemande. Mieux, en 1938, le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit figurent sur la liste des ouvrages interdits de diffusion sur le territoire du Reich. Interdit qui ne sera jamais levé, soulignons-le. On ne s’attardera donc pas aux affirmations fantaisistes de certains auteurs assurant que le Voyage aurait été réédité en Allemagne en 1940, ou que tel livre de Céline aurait été traduit pendant l’Occupation. Tout cela est faux. Un seul livre, Bagatelles pour un massacre, fait l’objet, non d’une traduction, mais d’une calamiteuse adaptation, en 1938, aux éditions Zwinger de Dresde, sous le titre Die Judenverschworung in Frankreich (Le complot juif en France). Les erreurs et les contresens abondent dans ce texte amputé d’un quart de sa longueur et complètement remanié. Dans son étude sur le sujet, Alain de Benoist signale les nombreuses erreurs commises par divers auteurs qui attribuent au parti ou à la SS la paternité de cette fausse «traduction». (Alain de Benoist, Céline et l’Allemagne, 1933-1945, ouvrage publié par Le Bulletin célinien, Bruxelles. 1997)
Les calomnies de Jean-Paul Sartre, au lendemain de la guerre, faisant de Céline un salarié des nazis, ne valent pas mieux. En revanche, l’écrivain a été certainement plus engagé qu’il ne voulut le reconnaître après 1945. Mais il conserva néanmoins son franc-parler. Benoist-Méchin a décrit un dîner à l’Ambassade d’Allemagne, en février 1944, où un Céline déchaîné lance contre Hitler («un mage pour le Brandebourg») des imprécations qui font trembler Otto Abetz. L’ambassadeur du Reich a d’ailleurs peu d’affinités intellectuelles avec l’écrivain, mais il est sensible à sa renommée et à l’usage qu’il pouvait en faire. Jünger, lui, éprouve une véritable aversion. Le souvenir qu’il a noté de sa première rencontre avec Céline (7 décembre 1941), provoquera procès et polémique après la publication du Journal de guerre: «il y a chez lui ce regard des maniaques, tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou. (…) Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n’exterminions pas les Juifs - il est stupéfait que quelqu’un disposant d’une baïonnette n’en fasse pas un usage illimité. […] Il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme…» En vérité, chez les occupants, le seul admirateur et le seul soutien de Céline est Karl Epting, directeur de l’Institut allemand. Cette connivence fera d’ailleurs l’objet d’un rapport accusateur, dont nous avons parlé, signé le 28 janvier 1942 par le Dr Bernhard Payr, proche collaborateur d’Alfred Rosenberg, chef du Schriftumspflege Amt (service de surveillance de l’édition) et inspecteur itinérant du parti. C’est à ce titre qu’après ses visites à Paris en 1941 et 1942 il rédige ce rapport qui fustige les «errements» de l’Institut allemand, s’étonnant des relations entretenues par Epting avec certains auteurs français que soutient son Institut, à commencer par «Louis-Ferdinand Céline, avec lequel M. Epting est particulièrement lié. (…) Sa personnalité est pourtant extraordinairement contestée, poursuit le Dr Payr. En son temps, dans son livre Voyage au bout de la nuit, il a glorifié l’objection de conscience. Il a mis en question et traîné dans la boue à peu près tout ce que l’existence humaine a produit de valeurs positives ». Les pamphlets antisémites eux-mêmes n’ont pas la faveur du Dr Payr qui leur reproche leur caractère « hystérique» et « ordurier ». Dans un article sur la littérature française publié dans la revue de Rosenberg, Payr avait déjà critiqué Les beaux draps, ouvrage qualifié de «négatif». Il reprendra ces critiques en 1942 dans son livre Phonix oder Asche ? consacré à la littérature française de l’Occupation, dont Gérard Loiseaux a publié une traduction (Gérard Loiseaux, La littérature de la défaite et de la collaboration, Fayard, 1995). Dans ses souvenirs publiés en 1981, Gerhardt Heller (1909-1982) confirme les accusations de Payr: «Si Céline bénéficiait du soutien total de l’Institut allemand, d’autres autorités d’Occupation estimaient qu’on n’aurait pas dû laisser paraître des livres aussi abjects…. » Préférant Claudel à Céline, Heller oublie de préciser qu’il fit lui-même partie de ces «autorités» pour qui l’auteur du Voyage était l’un de ces expressionnistes «décadents» à la façon d’Emil Nolde ou de Gottfried Benn, fustigés par la littérature nazie.
D’UN CHÂTEAU L’AUTRE
En dehors des Beaux draps et de Guignol’s band (1944), lequel relève de la fiction, Céline ne publie rien durant l’Occupation, mais il écrit de nombreuses lettres à des journalistes en vue parfois de leur publication (Céline, Lettres des années noires, op. cit.). Il accorde aussi quelques entretiens, délivrant des critiques acerbes et débridées contre Vichy, les Juifs ou les Allemands.
Mais il conserve la dent dure. Jean-Paul Sartre qui le diffame dans Les Temps modernes de décembre 1945, le découvrira à ses dépens. Alors qu’il est emprisonné et menacé par les tribunaux de l’épuration, l’auteur des Mouches l’accuse d’avoir été « payé par les nazis ». La riposte vient sous forme d’un bref pamphlet (A l’agité du bocal): «Vous avez emporté tout de même votre petit succès au "Sarah" sous la Botte, avec vos Mouches… Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes en vitesse, de circonstance, sur le pouce, les Mouchards? L’on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d’envoyer vos confrères détestés, dits "Collaborateurs", au bagne, au poteau, en exiL… Serait-ce assez cocasse? Vous-même, bien entendu, fort de votre texte, au tout premier rôle… en ténia persifleur et philosophe." »
En 1946, dans sa prison de Copenhague, Céline recopie sur un cahier d’écolier des passages des Mémoires d’outre-tombe. Il songe déjà à Féerie pour une autre fois et s’identifie à Chateaubriand qu’il appelle René: «René rêve de la France, l’âme de la France, je l’ai rêvée aussi, moi, barbet misérable…. » Il écrit aussi au résistant Albert Paraz des lettres que celui-ci publiera dans Le Gala des vaches. On y retrouve l’idée lancinante que les « Aryens» sont bien les plus crétins et les plus salauds sur cette terre: «Dans ma prison, il y avait 500 gardiens tous aryens, 500 millions d’Aryens en Europe. On me fait crever pour antisémitisme, ils applaudissent ! Où sont les traîtres, les ordures ! Tu voudrais que je pleure sur le sort de l’immonde bâtarde racaille sans orgueil et sans foi! Merci! Je pense des Aryens ce qu’en ont pensé au supplice Vercingétorix et Jeanne d’Arc! De belles saloperies! Vivent les Youtres ! Les Fritz n’ont jamais été pro-aryens, seulement antisémites, ce qui est absolument idiot (Albert Paraz, Le gala des vaches, Editions de l’Elan, Paris, 1948, p. 94). »
En 1946, dans sa prison de Copenhague, Céline recopie sur un cahier d’écolier des passages des Mémoires d’outre-tombe. Il songe déjà à Féerie pour une autre fois et s’identifie à Chateaubriand qu’il appelle René: «René rêve de la France, l’âme de la France, je l’ai rêvée aussi, moi, barbet misérable…. » Il écrit aussi au résistant Albert Paraz des lettres que celui-ci publiera dans Le Gala des vaches. On y retrouve l’idée lancinante que les « Aryens» sont bien les plus crétins et les plus salauds sur cette terre: «Dans ma prison, il y avait 500 gardiens tous aryens, 500 millions d’Aryens en Europe. On me fait crever pour antisémitisme, ils applaudissent ! Où sont les traîtres, les ordures ! Tu voudrais que je pleure sur le sort de l’immonde bâtarde racaille sans orgueil et sans foi! Merci! Je pense des Aryens ce qu’en ont pensé au supplice Vercingétorix et Jeanne d’Arc! De belles saloperies! Vivent les Youtres ! Les Fritz n’ont jamais été pro-aryens, seulement antisémites, ce qui est absolument idiot (Albert Paraz, Le gala des vaches, Editions de l’Elan, Paris, 1948, p. 94). »
Amnistié en 1951, il se réfugie dans une bicoque de Meudon avec Lucette et des chiens abandonnés. Il y vit misérablement ses dernières années, officiant comme médecin des pauvres, écrivant et publiant. A ses obsèques, en juillet 1961, à côté de Robert Poulet, parmi quelques rares fidèles, on remarque Roger Nimier qui s’était fait son infatigable défenseur chez Gallimard.
vendredi 31 décembre 2021
Correspondance de Max Jacob à Jacques Mourlet… quelques allusions à Céline
Correspondance (1939 à 1944) de Max Jacob à Jacques Mourlet
dans laquelle il est un peu question de Céline…
dans laquelle il est un peu question de Céline…
C’est par le truchement de sa mère Mathurine, que Jacques Mourlet (1916-1971) entre en correspondance avec Max Jacob. Mathurine a, semble-t-il, souhaité cette rencontre afin que son fils « soigne son langage et son style » : l’initiative a réussi et les deux hommes vont effectivement échanger une correspondance très chaleureuse de 1939 à 1944. Lorsque le poète fait sa connaissance, Jacques a 23 ans ; on est à la veille de la guerre. Jacques va être incorporé dans l’armée de l’Air ; il est stationné à Tours, d’où l’appellation fréquente de « l’aviateur de Tours » qu’on trouve sous la plume de Jacob. L’épistolier n’a pas été indifférent à ce service militaire ; dès la première lettre à Jacques, il explique sa sympathie pour ceux qui choisissent la vie militaire en raison de la discipline que cette vie exige : « Quant à la question de la caserne... c’est une école ! On apprend l’humanité à la caserne. » Cette première lettre adressée par un Jacob vieillissant de 63 ans à Mourlet témoigne d’une immense sympathie ; dès le départ, Jacques est déjà « mon ami » : « Monsieur, cher monsieur, monsieur mon ami, cher ami, mon cher Jacques Mourlet... cher Jacques en somme – » (lettre 1). Jacques Mourlet était sans doute déjà destiné à devenir un de ces amis privilégiés de Jacob qu’il mettait dans une catégorie à part, un ami en quelque sorte élu, au statut particulier. Jacques est un jeune homme à « former » et Max Jacob aime à former des caractères ; Jacques est de Bretagne et surtout quimpérois. Partant, l’amitié est immédiate et Jacob «adopte» le jeune homme.
| Magdeleine Mourlet rendra visite à Céline (parrain de son fils Volny) à Korsør (Danemark) en septembre 1949. |
St-Benoît le 16 mai [19]40 [marge g., vo]
J’ai une lettre de Céline où il est dit : « Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public ! » En effet je ne connais pas cet ennui.
le 6 mai [19]41 St-Benoît
Ne donne pas d’importance aux conseils de MM. les littérateurs. Toi qui aimes la poésie et la peinture, tu as bien assez de merveilleux dans ta vie. Le conseil de Céline va à ceux qui ne pensent qu’à leurs sous *. MM. les littérateurs font de la «copie» à tant la ligne. On ferait mieux de nous conseiller l’honneur, le deuil actuel, l’héroïsme, le culte du devoir, l’éclosion des sentiments humains... et la méfiance des agences matrimoniales. […]
Dieu a l’œil sur toi et te prépare un avenir que ni toi ni moi ne soupçonnons. Pas de coup de tête surtout, à la recherche du merveilleux célinien stupide : jouis de ce que tu as et qui n’est pas mince.
* « Le conseil de Céline » concerne probablement l’idée que les auteurs doivent produire en vue de leur lectorat : c’est l’idée qui sous-tend l’anecdote que Jacob répète souvent à propos de Céline, et qu’il raconte à Mourlet dans les lettres 41 et 67. Jacob n’a manifestement guère confiance en Céline, dont Mourlet devient un proche (Céline sera le parrain de son fils Volny). Cf. le catalogue de Paul Mondain en ligne, https://www.paul-mondain.com.
Paul Mondain (1905-1981), peintre vivant à Quimper et psychiatre, directeur de l’Hôpital psychiatrique de Gourmelen de 1937 à 1950, lié à Céline. Il connaissait Jacob et Mourlet, mais aussi Jean Moulin et le Dr Tuset.
Dieu a l’œil sur toi et te prépare un avenir que ni toi ni moi ne soupçonnons. Pas de coup de tête surtout, à la recherche du merveilleux célinien stupide : jouis de ce que tu as et qui n’est pas mince.
* « Le conseil de Céline » concerne probablement l’idée que les auteurs doivent produire en vue de leur lectorat : c’est l’idée qui sous-tend l’anecdote que Jacob répète souvent à propos de Céline, et qu’il raconte à Mourlet dans les lettres 41 et 67. Jacob n’a manifestement guère confiance en Céline, dont Mourlet devient un proche (Céline sera le parrain de son fils Volny). Cf. le catalogue de Paul Mondain en ligne, https://www.paul-mondain.com.
Paul Mondain (1905-1981), peintre vivant à Quimper et psychiatre, directeur de l’Hôpital psychiatrique de Gourmelen de 1937 à 1950, lié à Céline. Il connaissait Jacob et Mourlet, mais aussi Jean Moulin et le Dr Tuset.
le 23 juin [19]41
Cher ami.
Je ne sais pas pourquoi exactement, mais il me semble que tu es en progrès. Oui ! Corbière, quand il parle de la mer et de la Bretagne, c’est très bien. Je trouve aussi que Loti parlant de la Bretagne de 1880 a été bien inspiré. Je ne doute pas que Céline soit un homme très sérieux, mais dans l’une de ses lettres, il me dit «Comme il est pénible de ne rien écrire qu’en vue du public ! » ou une phrase telle. Cette phrase le condamne à mon sens. Tu peux lui parler de moi - Je m’en fous...
Cher ami.
Je ne sais pas pourquoi exactement, mais il me semble que tu es en progrès. Oui ! Corbière, quand il parle de la mer et de la Bretagne, c’est très bien. Je trouve aussi que Loti parlant de la Bretagne de 1880 a été bien inspiré. Je ne doute pas que Céline soit un homme très sérieux, mais dans l’une de ses lettres, il me dit «Comme il est pénible de ne rien écrire qu’en vue du public ! » ou une phrase telle. Cette phrase le condamne à mon sens. Tu peux lui parler de moi - Je m’en fous...
le 12 janvier [19]44 St-Benoît-s/Loire. Loiret
bien cher ami Jacques
Te dire la joie de ta lettre ! et surtout que tu rappelles notre correspondance, celle de l’aviateur de Tours et du vieux bonhomme aux messes !
J’avais bien envie de t’écrire mais je craignais beaucoup de choses. Ta mère m’avait parlé de tes opinions céliniennes *et je ne voulais pas m’imposer au nom de l’amitié : j’attendais l’autorisation : tu me la donnes et me voici. Me voici avec les sentiments aussi vifs et mes deux mains tendues.
bien cher ami Jacques
Te dire la joie de ta lettre ! et surtout que tu rappelles notre correspondance, celle de l’aviateur de Tours et du vieux bonhomme aux messes !
J’avais bien envie de t’écrire mais je craignais beaucoup de choses. Ta mère m’avait parlé de tes opinions céliniennes *et je ne voulais pas m’imposer au nom de l’amitié : j’attendais l’autorisation : tu me la donnes et me voici. Me voici avec les sentiments aussi vifs et mes deux mains tendues.
Entre le 30 décembre 1942 et le 12 janvier 1944, la correspondance connaît une éclipse. Ce silence semble avoir résulté d’une rumeur venant de la mère de Jacques *. De toute évidence, Jacob craignait que Jacques ait des opinions antisémites et cette rumeur, apparemment sans fondement, l’aurait mené à cesser d’écrire pendant l’année 1943. Des « opinions céliniennes » : Jacob semble imaginer que l’association de Mourlet avec Céline implique ces idées antisémites. Il n’y a pas d’indication que Mourlet adhérait à de telles idées.
Libellés :
correspondance,
Jacob (Max),
Mondain (Paul),
Mourlet (Jacques)
dimanche 5 décembre 2021
Jean-Pierre Thibaudat, receleur des manuscrits volés à Céline, voit L’Église à Nanterre puis Lucette à Meudon (Libération 10-11 octobre 1992)
Thibaudat à Meudon après L’Église par Martinelli
Libération 10-11 octobre 1992
Céline, début du Voyage
Pour sa version de «L’Église», matrice du «Voyage», Jean-Louis Martinelli a reconstruit la pièce, en coupant notamment certains passages antisémites. Restent une satire parlante et marrante des milieux coloniaux et tout un magasin de réminiscences céliniennes.
En 1927 Gallimard refuse la pièce: «De la vigueur satirique mais manque de suite. Don de la peinture de milieux très divers », dit une note de lecteur (I). Difficile en effet de trouver une intrigue réglementaire ou classique dans les pérégrinations de Bardamu. « Il y a une technique spéciale, des trucs, un certain "nœud" qui m’échappe», avoue Céline au journaliste de L’Intransigeant (2).
«Une des grandes œuvres dramatiques du XXe siècle»
«Une des grandes œuvres dramatiques du XXe siècle», dit au contraire Jean-Louis Martinelli, qui aujourd’hui la met en scène. Un jugement évidemment filtré, influencé par l’œuvre écrasante de Céline. Si Martinelli disait vrai, il n’aurait pas éprouvé le besoin de couper, de reconstruire deux actes (New York et la SDN) sur cinq comme il le fait, non sans efficacité scénique, et les mises en scène de L’Église ne se compteraient peut-être pas sur les doigts d’une main. La version de Martinelli est saisissante et les côtés bringuebalants de la pièce réveillent en elle une œuvre ouverte, très «parlante», bien servie par les décors troués d’air de René Caussanel.
Au même journaliste de L’Intransigeant, Céline déclare que ses dialogues feront «marrer». Il n’a pas tort. L’acte I est une splendide satire des milieux coloniaux de l’AOF, les deux derniers flirtent joliment avec le mélodrame sans s’y complaire, et
le II ne manque pas de répliques au tac au tac.
Exemple:
Flora -Vous avez un nègre, vous?
Bardamu -Oui, pour les expériences.
Flora -Oh! Horreur!
Bardamu -Je lui enlève un petit morceau de peau, matin et soir, et je bois son sang avec du café. Ça donne du goût!
Flora -D’où vient-il?
Bardamu -Il vient de la fièvre jaune; c’est le fils de M. Gaige.
Flora - Vous êtes fou!
Bardamu -Non, je vous aime!»
Si Céline garde Progrès, une «farce en trois tableaux», sûrement écrite aussi en 1927, dans ses tiroirs, sans doute cherche-t-il à faire jouer L’Église.
Plus tard, Dullin et Jouvet semblent l’avoir eue entre leurs mains, «Dullin habitait Montmartre, pas loin de chez nous, il aimait bien Louis et Louis a toujours été attiré par les acteurs», se souvient sa veuve, Lucette Destouches. La pièce sera finalement créée par une troupe amateur lyonnaise, raconte Lucette Destouches, «mais il n’a pas voulu aller voir ça». Par la suite, l’écrivain jugera sévèrement cette première œuvre: «Il me disait que L’Église était une pièce ratée et que, pour qu’elle soit une vraie pièce, il faudrait être dans le théâtre comme Marcel [Aymé, NDLR], travailler avec un metteur en scène.»
Ce que fait Martinelli post mortem en s’entourant d’excellents acteurs, en tête desquels Jean-Pierre Sentier (Pistil), tout en poésie chaudement désabusée, et Charles Berling (Bardamu), tout en anxiété nerveuse et verbale (mais il faudrait citer toute la distribution, très juste, Christine Gagnieux, Georges Mavros, etc.); en rassemblant les talents de l’accordéoniste Gérard Barreaux, de la danseuse Véronique Ros de la Grange et de la costumière Elisabeth Neumuller.
De son vivant, Céline, qui aimait tant les gens de spectacle, n’aura vu monter aucun de ses ballets, aucune de ses pièces. Mais le théâtre aura été la béquille, le premier roulement de son écriture lestée de façon singulière par l’oral, la parlerie. Emouvant de voir à travers Bardamu, la phrase célinienne en train de prendre corps, le verbe s’engrosser de lui-même dans une sorte de jeu de massacre.
Henri Godard, l’éditeur de Céline dans la Pléiade, rappelle fort à propos ce passage de Féerie pour une autre fois: « Encore au début, tout début, je fredonnais ... Je me disais, ça sera de l’opérette ! ... J’aurais eu tellement moins d’ennuis! ... mais par timidité sans doute, le manque de relations, j’en suis demeuré au libretto ... et puis de rudesse en rudesse voilà trois mille portées qui tournent prose! ... et de prose en prose plus triste! toute noire! roman.»
Dans ses coupes, Martinelli réduit, donc atténue, les bouffées antisémites qui traversent L’Église: telle réplique ou un bateau nommé «youpinium» restent, mais disparaissent pratiquement un juif polonais au «nez extrêmement crochu» et l’inventaire des juifs de la SDN: « M. Yudenzweck, Directeur du Service des Compromis à la Société des Nations, Juif, quarante-cinq ans; M. Mosaic, Directeur des Affaires Transitoires, Juif, même âge; M. Moise, Directeur du Service des indiscrétions, Juif, même âge.» Si ce sont dans la pièce des personnages ni plus ni moins grotesques que «le Délégué de la République Tchoucomaco-bromo-crovène, Balkanique officiel, quarante ans» ou «le professeur Ventrenord, Français, barbu, genre député centre et bruyant », il y a là clairement les prémisses du brûlot que sera Bagatelles pour un massacre, dédié à Eugène Dabit et «à mes potes du "théâtre en toile"», où Yudenzweck deviendra Yubelblat, personnage(s) inspirés de Rajchman, le patron du docteur Destouches à la SDN. Apparemment, Jean-Louis Martinelli a effectué ces coupes dans un souci d’efficacité dramaturgique: les coupes n’étant jamais vraiment innocentes, ne vont-elles pas être lues d’une tout autre façon?
Aujourd’hui, la pièce fonctionne chez le spectateur, lecteur de Céline, comme un magasin incessant de réminiscences, de correspondances
Bagatelles s’ouvre et se ferme sur deux ballets, dûment décrits la Naissance d’une fée et Van Badagen. Ce qui nous ramène aux figures énigmatiques de la danseuse Elisabeth Gaige dans L’Église, du personnage complémentaire de Véra qui en est comme la doublure, et de «l’Américaine» dans Progrès, dont le modèle commun est évidemment Elisabeth Craig, à laquelle Céline dédiera son Voyage au bout de la nuit.
Scène: Elisabeth se met près du mur, on abaisse un store noir sur la fenêtre, un «Russe fringant» nommé Raspoutine l’éclaire avec un jeu de lampes et, tandis que «les ombres se débattent, intriquées sur le mur, au rythme de la musique du gramophone», Bardamu entre. «Dans la nuit, il n’a pas été vu; il s’est assis sur une chaise, près de la porte. Il regarde, il écoute, il attend. »
Alors on comprend pourquoi Martinelli a eu envie de glisser dans L’Église les deux chansons que Céline écrira plus tard. Lucette Destouches ne s’en est pas offusquée, au contraire. «Louis ce qu’il aimait c’était surtout l’opérette. Enfant il avait habité près de la Gaîté Lyrique [passage Choiseul, NDLR]. Il marmonnait des airs. Il aurait aimé jouer du piano mais avec sa main… Les chansons, il les a faites à
un doigt. Mais comme il ne pouvait pas déposer la musique à la Sacem, c’est un autre qui a signé. »
Jean-Pierre THIBAUDAT
(1) Cité par François Gibault dans sa biographie, trois vol.. Mercure de France. (2) Cité par Frédéric Vitoux dans la Vie de Céline. Grasset.
L’Église. Théâtre Nanterre-Amandiers du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h, jusqu’au 25 oct. 46.14.70.00
Après la représentation de L’Église en présence de la veuve de l’écrivain, retour à Meudon : où, sans vivre dans le culte, elle évoque les humeurs de L.-F. C.
Lucette Destouches, ancienne danseuse sous le nom de Lucette Almanzor, est venue voir L’Église à Nanterre avec ses amis: son avocat François Gibault, Sergine le Bannier (retrouvée par Gibault il y a quelques années) chez les parents de laquelle Céline et Lucette allaient en vacances à Saint-Malo dans les années trente, et Jean-François Stevenin qui, à partir de Nord et de bien d’autres choses, ne désespère pas de faire un jour un film. Très satisfaite de la représentation, elle a remercié les acteurs et s’est fait raccompagner à Meudon. Au 25 ter, route des Gardes. c’est une maison gardée par trois chiens gris et noirs. Des chiens de rue, des chiens perdus, «des chiens de la SPA», dit-elle. Le plus aboyeur s’appelle Roxane. Un matou sombre au poil effaré déboule du porche (qui n’est plus celui, rafistolé de barbelés, devant lequel Lipnitzki photographia Céline), monte vers la maison. «Je nourris aussi les chats, les pigeons», dit-elle. Et puis il y a le perroquet. Un faux-dormeur perché dans sa cage, gardant du bec un gobelet d’eau et un morceau de lard pendu au bout d’une ficelle. Et puis il y a l’autre perroquet, le faux, le tissé main, arc-bouté sur son perchoir face au miroir. Et encore, au mur, la vieille photo d"un chat noir, Bébert, l’enterré du jardin, et, de l’autre côté du mœlleux canapé, la photo de Louis Ferdinand Destouches, dit Céline. C’est ça Meudon. Un doux fouillis de guéridons, de coussins, de canapés, de suspensions, d’animaux. Et des odeurs de parfum à tous les étages. «Tout a brûlé», dit-elle. Tout s’est envolée par l’escalier. Anéanti le studio de danse d’où déboulaient les élèves qui appréhendaient vaguement de rencontrer l’épouvantail d’en bas. Tout. Sauf les volets. Hauts, lépreux. Intacts. Par la suite, elle avait fait construire un autre studio de danse dans le jardin, tout en bois. Brûlé. Depuis,
on lui a bricolé un studio au rez-de-chaussée, à l’emplacement de la cour où Céline s’asseyait. Ses anciennes élèves y viennent une fois la semaine danser avec elle. «Incroyable ce qu’elle peut faire à 80 ans avec son ventre», dit maître Gibaud qui, entre deux dossiers chauds genre DC 8-Lybie, s’occupe depuis 1967 des affaires de Lucette, ayant gagné sa confiance les dimanches où, debout sur son dos, elle lui remettait de l’ordre dans les osselets de ses vertèbres. Petit à petit il est devenu célinien. Son affabilité et son métier d’avocat lui ont ouvert bien des portes, des cœurs, des correspondances, et son passé militaire quelques chemises confidentielles, le tout est réuni dans trois volumes d’une biographie précise.
« Quand on est arrivés, on voyait la Seine», dit-elle, aujourd’hui on la devine. Les chiens aboient, Roxane fait la danse du ventre sur le canapé. Gardienne de ce qui n’est pas, de ce qui n’a jamais été un temple, Lucette ne vit pas dans le culte, ni même dans le souvenir de L-F.C., plutôt dans une affection qui perdure. «On est arrivés là par hasard. A cause du prix. Deux millions. Ailleurs c’était cher. J’ai vendu des fermes dont j’avais hérité en Normandie. On s’est installés. Tout était délabré. C’était vraiment la campagne. Des rues pavées, quelques petites bicoques. On était loin de Paris. Louis ne voulait pas de voiture, il n’a jamais su conduire, c’est tout juste s’il a voulu du téléphone. Il n’a pas voulu non plus que l’on fasse de gros travaux. Au début on n’avait pas de chauffage; un hiver, les vieux radiateurs ont explosé. Louis écrivait avec des gants, des épaisseurs. Quand on est revenus du Danemark, c’était un homme cassé, fatigué. Il n’avait pas envie de voyager, de bouger, il n’est jamais allé en haut du jardin. Nimier venait le dimanche, souvent avec Blondin, ivre, Louis n’aimait pas ça.
En dix ans, il a dû aller peut-être deux fois chez son éditeur, Gallimard. Le théâtre, il aurait bien voulu y aller [en dix ans, il verra deux spectacles: une pièce de Marcel Aymé et les ballets du marquis de Cuevas, NDLR). Comme le musée de la Marine: il adorait les bateaux, il voulait le voir, il ne l’a jamais vu. Il n’avait pas le temps. C’était un médecin, il sentait venir la fin. Il était grand, maigre, très marqué avec toutes les restrictions, habillé avec des houppelandes et des ficelles pour tout: son portefeuille, ses gants, ses valises à manuscrits. Tout ça un peu polichinelle. Il faisait un peu peur. » Pour le travail, il était très ordonné. Une épingle à linge pour chaque chapitre. Il les suspendait ainsi au-dessus de la cheminée, et puis il les mettait dans des cageots à légumes avec couvercle. Il voulait pas qu’on y entre, dans sa pièce. Et surtout pas qu’on y fasse le ménage. Tous les soirs il me lisait les chapitres. «Tu descends! il m’appelait, tu descends!!», sa voix devenait de plus en plus forte. Je m’asseyais et j’écoutais. Il lisait tout haut. Saccadé. Haché. Quand Fabrice Luchini dit du Céline, il se rapproche de cela. Il voyait sur mon visage si tel passage ne me plaisait pas, il le voyait plus en me regardant qu’en m’écoutant. Je trouvais qu’il écrivait trop souvent "merde". Il me disait que les gros mots, c’était nécessaire. Je parlais peu avec lui. Il me parlait, tout seul, il monologuait, c’était sa façon de travailler. Il aimait plutôt parler des gens, savoir ce qu’ils étaient devenus. Elisabeth Craig, par exemple, il aurait bien voulu savoir. Tous les gens de sa vie, il fallait qu’il me raconte. Ça lui plaisait. Il me disait: "Tu te souviens de ça et de ça", les choses les plus pénibles, il insistait, je n’aimais pas beaucoup me rappeler le Danemark, toutes ces choses. Il se servait de moi comme reflet. Dix fois, vingt fois il recommençait un chapitre. Jamais content. Il raccourcissait la phrase jusqu’au mot juste. Même la nuit, assis dans le lit - il dormait assis, allongé il ne pouvait pas-, il me disait: "Ecris!" J’avais toujours un petit carnet à côté de moi. Comme il ne dormait pas, ou très mal, il ressassait. Il pouvait buter toute une journée sur une phrase. C’était comme de la musique. Très rythmée. Il prenait beaucoup de Gardenal, mais il se levait à 6 heures du matin, travaillait aussitôt qu’il en avait la force. Il luttait contre les migraines, le palu, la dysentrie, il avait le corps chaviré. De partout. Sans excès pourtant, il ne fumait pas, ne buvait pas, mangeait presque rien. On ne déjeunait pas, on ne dînait pas, il s’en fichait. Il adorait les croissants. C’était pas un jouisseur, un profiteur. Il était toujours après son travail. Il est mort juste après avoir fini Rigodon.»
Et puis il aimait les choses tendres. Les légendes, les ballets, les chansons. S’il portait des coups, c’était pour se faire entendre. Il disait qu’il aurait préféré écrire quelques vers de Shakespeare. Il était sensible au son. Il cherchait la musique, le ton. Jamais content de lui. Cela ne coulait jamais. Même quand les épreuves arrivaient, il changeait. Jamais content. Jusqu’au bout.»
Recueilli par J·P.T
Débat autour de «L’Église»
Une journée de rencontres, débats et lectures autour de la présentation de L’Église par Jean-Louis Martinelli a lieu ce samedi à partir de 14h et jusqu’à 19h30, au théâtre de Nanterre-Amandiers, en présence du metteur en scène. A 14h30, les acteurs André Marcon et François Berléand liront les Entretiens avec le professeur Y, à 15 h 15 seront projetés les films de deux entretiens avec Louis-Ferdinand Céline réalisés par la télévision en 1957 et 1959. A 16h suivra une table ronde réunissant Henri Godard, critique et éditeur de l’œuvre de Céline dans la Bibliothèque de la Pleïade, Jacques Henric, écrivain et critique d’art, Frédéric Vitoux, écrivain et journaliste, Pascal Ory, historien, Jean-François Stevenin, acteur et cinéaste. Véronique Ros de la Grange, danseuse et chorégraphe, ainsi que l’acteur Gérard Barreaux qui fera entendre à 18 h 30 des fragments de Mort à crédit.
vendredi 29 octobre 2021
Céline, une pathologie française dans Actualite Juive n°1613 du 30 septembre 2021
- La rocambolesque histoire des manuscrits retrouvés !
- Antisémite et pronazi, la vérité sur le « grantécrivain » !
- Enquête sur les puissants « célinomanes » !
- Avec les décryptages de Pierre-André Taguieff et d’Emile Brami.
Pas de quoi vraiment fouetter un chat !
Je me suis tout de même attelé à la lecture de ce numéro, appâté par le décryptage d'Émile Brami annoncé à côté de celui de Taguieff dont nous ne pouvons plus attendre beaucoup tant il a raclé le fond de ses tiroirs pour nous "prouver" que Céline était antisémite (sic) et collabo (ce dont son dernier pavé ne nous a pas convaincu). Mais contrairement à ce qui était annoncé en couverture, si le décryptage de Taguieff s'étale sur deux pages dans lesquelles il nous ressert ses mêmes salades, celui de Brami se résume à deux ou trois citations sans contexte et déjà lues ailleurs.
Le contenu du dossier est résumé en page 8 :
- La récente découverte de 6000 pages inédites va sans doute conduire à une « réévaluation de l'immense œuvre célinienne », comme le prévoit Bernard-Henri Lévy dans Le Point.
- L'écrivain Jean Narboni et l'historien des idées Pierre-André Taguieff pointent la durable cécité des milieux culturels et li!éraires face à l'antisémitisme avéré de Céline, de nature hitlérienne.
- De Patrick Buisson à Philippe Sollers, les inconditionnels de l'auteur de Voyage au bout de la nuit sont légion. À quoi tient leur engouement ? Pourquoi la haine des juifs est-elle souvent minorée?
- L'écrivain Jean Narboni et l'historien des idées Pierre-André Taguieff pointent la durable cécité des milieux culturels et li!éraires face à l'antisémitisme avéré de Céline, de nature hitlérienne.
- De Patrick Buisson à Philippe Sollers, les inconditionnels de l'auteur de Voyage au bout de la nuit sont légion. À quoi tient leur engouement ? Pourquoi la haine des juifs est-elle souvent minorée?
De tout ça, nous avons retenu deux articles médiocres et surtout attendus qui n'apportent rien au débat, dont celui d'Alexis Lacroix qui se tord les cheveux pour nous dire combien il hait ce qu'il aime ! Et un entretien plus intéressant avec Jean Narboni, auteur de La Grande illusion de Céline.
Pourquoi Céline n’en finit pas de faire parler de lui par Laëtitia Enriquez
La découverte de milliers de feuillets inédits de Céline est un événement littéraire, mais quelles conséquences pourrait avoir cette affaire rocambolesque ?
Pour le philosophe Bernard-Henri Lévy, dans Le Point, la découverte de 6 000 pages inédites écrites par Céline est si importante que « c’est toute l’œuvre célinienne et, par la force des choses, toute la littérature du XXe siècle qui, lorsque cette somme sera publiée, devront être réévaluées ». L’événement, révélé par le journal Le Monde le 4 août dernier, relève à la fois de l’exceptionnel et du rocambolesque. Ces milliers de feuillets disparus en 1944, qui viennent de ressurgir dans des circonstances étonnantes, mais qui restent encore à éclaircir, représentent sans doute la plus grande découverte littéraire des dernières décennies.
Dans cet équivalent d’un mètre cube de feuillets relativement bien conservés se trouvent l’entièreté du manuscrit de Casse-pipe ; le manuscrit de Londres, un roman inédit ; mille feuillets d’une version complète de Mort à crédit ; un conte médiéval, La Volonté du roi Krogold ainsi que des lettres à Robert Denoël et peut-être à Robert Brasillach.
Sur France Culture, le 18 août dernier, Antoine Gallimard a déclaré souhaiter « se mettre d'accord avec les deux ayants droit pour aller le plus vite possible et démarrer le plus tôt possible, dès le mois de septembre, pour l'édition déjà de Casse-pipe. En trouvant la bonne formule pour faire un appareil critique léger, afin d'expliquer l'importance de ce texte-là, dans la genèse de l'œuvre de Céline ». Il faudra, toutefois, régler les questions juridiques que pose la résurrection de ces archives. Jean-Marc Thibaudat, critique dramatique et ancien journaliste à Libération dit s’être vu remettre ces feuillets écrits de la main de Céline par un de ses anciens lecteurs qui lui avait demandé de ne pas les rendre publics avant la mort de Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain et ce, afin de ne pas l’enrichir. Ce n’est donc qu’à la suite de la mort de celle-ci que le journaliste est allé révéler à l’avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste du milieu littéraire, être le récipiendaire de cette somme de documents.
Depuis, les deux ayants droit de Céline, Véronique Chauvin, ancienne confidente et élève de Lucette Destouches et l’avocat François Gibault ont déposé une plainte pour recel de vol contre Thibaudat. Pour l’heure, l’ancien journaliste refuse d’en dire plus sur le donateur qui lui aurait donné gracieusement ces manuscrits, invoquant le « secret des sources ». Deux pistes pour l’heure se profilent pour déterminer qui aurait, en 1944, volé ces documents à l’auteur antisémite. Des résistants qui, lors d’une perquisition de l’appartement de Céline, en août de cette année-là, se seraient emparés du magot. Ou bien Oscar Rosembly, ami de Céline d’origine juive à qui l’auteur antisémite avait demandé de tenir sa comptabilité « parce qu’il pensait justement qu’il était juif », explique Émile Brami, libraire et biographe de Céline. Celui-ci croit la seconde version plus plausible. « Corse, Oscar Rosembly, possédait une maison sur l’Île où ces documents auraient pu être conservés dans un air plus sec que dans des caves parisiennes. Cela expliquerait leur maintien dans un état plutôt bon », estime-t-il entre autres raisons. Pour Émile Brami, qui a pu consulter ces documents inédits, il ne saurait y avoir de nouvelles découvertes antisémites dans ces écrits. « Il y a des documents dont Céline s’est servi pour écrire ses pamphlets mais il n’y a rien de plus que ce que l’on connaît déjà », explique-t-il. « Qu’est-ce que l’on pourrait d’ailleurs découvrir de pire que ce qui été publié dans les pamphlets ? », ajoute-t-il, en réponse à ceux qui penseraient que cette découverte pourrait accabler davantage l’écrivain. « Céline était un type extrêmement désagréable. En même temps, il a créé quelque chose d’exceptionnel. Est-ce que l’on peut se permettre de s’en priver ?
C’est toute la question», résume-t-il.
Laëtitia Enriquez
Laëtitia Enriquez
Entretien avec Jean Narboni (La grande illusion de Céline) par Laëtitia Enriquez
Jean Narboni : « La folie, si folie il y a, va toujours dans le sens de la conviction »
L’ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma vient de publier La Grande illusion de Céline qui, sous la forme d’une fable, examine l’obsession antisémite de l'écrivain.
Actualité juive : Pourquoi avez-vous décidé de vous pencher sur le lien entre Céline et Renoir à travers le prisme du film La grande illusion ?
Jean Narboni : Je connaissais la polémique qui avait opposé Céline à Renoir mais pas dans ses détails. Je me suis donc penché sur le long texte de Céline qui, dans son pamphlet le plus célèbre, Bagatelles pour un massacre, s’en prend très violemment à La grande illusion. Tel était le point de départ de ma recherche mais plus j’avançais et plus je découvrais des choses qui m’impressionnaient. Dans ce pamphlet, Céline vise principalement le personnage du lieutenant français Rosenthal, joué par Marcel Dalio, et s’en prend à Renoir qui le présente comme étant un personnage sympathique, patriote et amical. Rien de surprenant après tout que Céline, antisémite notoire, s’en prenne au personnage d’un juif sympathique. Mais je me suis ensuite aperçu que Céline, lui qui voyait des Juifs partout - Racine était Juif selon lui, tout comme Louis XIV, Marat, le Pape...-, avait été mystifié par deux personnages dont il n’avait rien vu et qu’il traite d’aryens. Son obsession et celle de ses comparses (le docteur Montandon et le spécialiste d’onomastique juive Bernadini) était de savoir comment reconnaître un Juif. J’ai donc essayé de construire une sorte de conte noir sur cette idée de tel est pris qui croyait prendre et tenter ainsi de montrer que son antisémitisme et son diagnostic infaillible n’étaient qu’une absurdité.
AJ : Vous évoquez la question de la « folie » pamphlétaire et raciste de Céline. Pensez-vous que cette folie pourrait le rendre « irresponsable » de son antisémitisme ?
J.N. : Je ne suis pas expert en psychiatrie et l’on pourrait débattre infiniment de savoir si Céline était fou lorsqu’il écrivait les pamphlets et pas fou lorsqu’il écrivait Voyage au bout de la nuit. Sur la question plus générale de l’exonération des personnes auxquelles on reconnaît des éléments de dérangement mental, j’ai trouvé une analyse intéressante dans les écrits de Céline lui-même. Dans Voyage au bout de la nuit, le personnage de Baryton, patron psychiatre en vient à dire à Bardamu, que « des convictions exagérées, forcées et obstinées ne sont pas loin de conduire à la folie ». Céline prétendait ne pas avoir d’idée, mais il avait des convictions extrêmement exagérées. La folie n’est finalement qu’une normalité devenue cancéreuse. Et puis, la folie, si folie il y a, va toujours dans le sens de la conviction.
AJ : Peut-on, aujourd’hui encore, avec ce que l’on continue de découvrir, toujours aduler Céline ?
J.N. : La tendance la plus répandue aujourd’hui consiste à dire qu’il faut séparer l’homme de l’œuvre. L’œuvre est géniale tandis que l’homme était quelqu’un d’inqualifiable. Une autre position consiste à noyer son antisémitisme dans celui de son époque. Or, l’antisémitisme de Céline était très particulier. Il refusait d’ailleurs ce terme et, dans une lettre à Cocteau, il expliquait être raciste et être plus proche des lois de Nuremberg que des mesures antijuives de Vichy. Cela fait
de lui quelqu’un de tout à fait différent de l’antisémitisme archi-dominant dans lequel ceux qui veulent l’exonérer en tant que personne cherchent à l’inclure.
Propos recueillis par Laëtitia Enriquez
Raymond Aron n’avait pas tort : beaucoup d’intellectuels et d’hommes de lettres ont voué, et continuent à vouer, et malgré tous les enseignements du vingtième siècle, un culte à la violence.
Violence connotée de « progressisme » parfois – c’était celle, précisément, que l’auteur de L’Opium des intellectuels avait en ligne de mire, au milieu des années cinquante, quand l’Union soviétique exerçait sa fascination idéologique. Mais aussi, violence nihiliste, et bientôt préfasciste, qui a jailli à la fin du dix-neuvième siècle depuis le sous-sol de nos sociétés modernes, dépeint par Dostoïevski. Une violence qui affole encore les radars de nombre d’amateurs éclairés de culture et de littérature. C’est à cette aune qu’il faut comprendre la durable complaisance qui entoure Louis-Ferdinand Céline : il serait, tout bien pesé, un « marginal », un enfant triste et perdu au siècle des Orages d’acier.
Suraigu dans sa lucidité, l’auteur du Voyage au bout de la nuit incarnerait aussi le prototype de l’homme affranchi, libéré des conventions et des préjugés de la bourgeoisie, un être d’exception sur lequel le carcan de la « décence commune » n’aurait pas de prise. Véhémente, convulsée de haines, écorchée et écorchante, son écriture n’en serait pas moins une infalsifiable signature de vérité.
Ce romantisme-là survit à tout et c’est en France, bien sûr, et, plus largement, dans le contexte francophone, que la sidérante mansuétude pour notre « grantécrivain » atteint à des sommets de raffinement… et d’irréalité. Malgré l’évidence de son antisémitisme déchaîné, relevant bien plus de l’hitlérisme que du passéisme réactionnaire de l’«idéologie française», la cécité des pro-Céline reste inébranlable. Confrontés à des phrases comme « La France est une colonie juive, sans insurrection possible, sans discussion ni murmure » (1), ou à cet appel au meurtre - « Luxez le juif au poteau ! Y'a plus une seconde à perdre ! » (2) -, sans oublier des considérations raciales dignes des idéologues du Stürmer – « Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, loupés, tiraillés qui doivent disparaître (...) dans l'élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangreneux, ravageurs, pourrisseurs » (3) -, les célinomanes rechignent à revoir à la baisse leur admiration. Comme si celle-ci s’avérait plus forte, plus inoxydable que le trouble suscité par une haine raciste aussi désentravée. Bizarre…
Chez les conservateurs, les tentatives de blanchiment de Céline sont allées crescendo ces dernières années, sur fond de décomplexion d’une droite perfusée à jets continus par les transgressions d’un Patrick Buisson, lui-même auteur, en 2012, d’un film très élogieux, « Paris Céline », où Lorant Deutsch jouait les guides touristiques.
Plume respectée du Figaro, le journaliste Michel de Jaeghere s’est livré, il y a dix ans, à un plaidoyer argumenté – qui consacre, non sans justesse bien sûr, la
génialité célinienne : « Il s’impose aux plus réticents. Céline ne s’est pas contenté, en inventant un style, de faire entrer la langue parlée dans le langage écrit, la gouaille populaire dans le corps de la narration […] il a imprimé un rythme étourdissant à la phrase, comme pour la rendre capable d’exprimer l’accélération du siècle ».
N’en jetez plus ! Dans cette pluie d’éloges, pas un traître mot du collaborationnisme avéré – et particulièrement frénétique – du détracteur en chef des «négroïdes juifs». Plus près de nous, au dernier semestre de l’année 2018, David Alliot et Éric Mazet se livrent moins à la célébration du « grantécrivain » qu’à sa décontamination. Leur libelle, Avez-vous lu Céline ?, entend faire justice des griefs avérés par le travail source, et accablant, de Pierre-André Taguieff et d’Annick
Duraffour : non, insistent les auteurs, Céline n'a aucunement été un agent d'influence au service du IIIe Reich, et, de surcroît, il était à mille lieux d’imaginer ce qui pouvait se tramer alors à l’échelle de l’Europe contre le peuple juif. S’il est une image insistante dont ces avocats dévoués s’évertuent à persuader leurs
lecteurs de la consistance, c’est celle d’un Céline-Petit Chose et grand naïf, d’un homme ballotté au gré des bourrasques et autres intempéries d’un siècle de fer. Un innocent donc, une quasi-victime ! Et puis, reste l'essentiel, de nature plus philosophique. Dans son Céline, publié en 1981, le regretté Philippe Muray a montré qu'à partir du milieu des années trente, la haine des juifs s'aiguise jusqu'au délire dans le cerveau convulsé du médecin devenu écrivain, et que s’il en vient à militer pour la politique de la main tendue à l'Allemagne nazie, c’est dans l’intention de guérir le monde de la « tumeur » juive. De cette thèse, très forte, Alliot et Mazet ne tirent hélas pas la moindre leçon.
Un malheur ne venant jamais seul, la clairvoyance n’est pas non plus la chose du monde la mieux partagée dans les franges nettement plus humanistes de l’intelligentsia. Les mêmes qui chipotent sur telle ou telle colère du trop catholique Bernanos, ou qui opposent une moue dubitative au dreyfusard Péguy, se jettent avec délectation dans les bras du collabo Céline. Cherchez l’erreur !
Jean Paulhan a été le pionnier de la mode célinienne – très bien portée «rive gauche». En réponse à une enquête sur le «Procès Céline» publiée par Le Libertaire en 1950 (Voir notre dossier précédent), Paulhan s’exclame : « Si l’anarchie est un crime, qu’on le fusille ! ». Plus récemment, Milan Kundera lui sauve la mise avec un lexique chrétien dans Les Testaments trahis : «Des immatures jugent les errements de Céline sans se rendre compte que les romans de Céline, grâce à ces errements, contiennent un savoir existentiel qui, s’ils le comprenaient, pourrait les rendre plus adultes ». Avant d’ajouter que le « pouvoir de la culture » « rachète l’horreur en la transsubstantiant en sagesse exceptionnelle ». Enfin, dans son Céline, Philippe Sollers ne lésine pas sur les efforts absolutoires : « Je sais que cela peut prendre encore un siècle ou deux, mais il faut débarrasser Céline de ses oripeaux de fou vociférant, et cela va de soi, de son antisémitisme ». Et Sollers d’ajouter : « L’image qui prédominera alors sera celle d’un Céline enfantin […] un enfant innocent perdu dans un monde coupable ».
De tous côtés, le terrain littéraire est donc quadrillé, verrouillé. Et si le temps était venu - au risque d’être aussitôt taxés d’« immatures » ! - de changer, enfin, d’approche ?
(1) Bagatelles pour un massacre (2)(3) L'École des cadavres (3) L'École des cadavres.
dimanche 24 octobre 2021
Le Procès Céline : témoignages dans Le Libertaire des 13, 20 et 27 janvier 1950
Une ENQUÊTE du “Lib” sur le PROCÈS CÉLINE
QUE PENSEZ-VOUS du procès Céline ?
Le 21 février 1950, la justice française condamnera Céline (l'écrivain) à un an de prison, à 50000 francs d'amende, à l'indignité nationale et à la confiscation de la moitié de ses biens. Louis-Ferdinand Destouches (le médecin et héros de 14) sera amnistié le 20 avril 1951 par un tribunal militaire. Le couple d'exilés rentrera en France en juillet de la même année.
Quand le procès de Louis-Ferdinand Céline s’ouvre devant la Cour de justice de Paris, présidée par Jean Drappier. Céline est absent mais inquiet. Le 29 janvier 1950, il écrit une lettre dans laquelle il sollicite l’aide de ses amis.
« Mon vieux, J’apprends maintenant qu’il faut que les vrais amis qui me veulent sauver l’os doivent écrire tout de suite en ma faveur et sur le ton lyrique, à M. Drappier, directement, Président de la Cour de Justice, une bonne lettre bien joliment tonique et convaincante. Si j’étais des fois trop malade pour me rendre à l’audience, la lettre serait lue. Tu vois ? Je pourrais jouer les petits repentants, mais après ? J’aurais bonne mine même ; moi j’aurais pleurniché sur le gilet de tous les potes pour qu’ils me tirent des griffes ! Avec toi, c’est différent, je suis intime si j’ose dire (…) tout pour que le lawyer m’achève pas ! Il m’a déjà mis dans un état. Affectueusement. LF Céline. ».
Ses avocats Naud et Tixier-Vignancour assurent sa défense.
Le verdict est rendu le 21 février 1950. Aux deux questions : « Louis Ferdinand Céline est-il coupable d’avoir en France de 1940 à 1944 sciemment accompli des actes de nature à nuire à la Défense Nationale ? » et « L’action spécifiée sous la question numéro un a-t-elle été commise avec l’intention de favoriser les entreprises de toutes natures de l’Allemagne, puissance ennemie de la France » la Cour répond oui à la majorité des voix.
Pendant le procès, à partir du 13 janvier 1950, l'hebdomadaire anarchiste Le Libertaire publiera sur trois numéros consécutifs (les deux premiers en Une), les témoignages de personnalités.
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| Le Libertaire du 13 janvier 1950 annonce à grand renfort de titres son enquête sur le procès Céline |
« Le procès de l’auteur du Voyage au bout de la nuit est en cours. Fidèles à notre tradition et pensant que ce procès est plus significatif qu’il apparaît à première vue, nous ne laisserons pas passer l’occasion de mettre devant leurs responsabilités tous les petits conspirateurs du silence, tous les “dans son intérêt il vaut mieux pas…”, tous ceux qui ne veulent pas se mouiller, en un mot. Nous poserons la question bien franchement : Que pensez-vous du procès intenté à Louis-Ferdinand Céline ? » Après avoir énuméré les accusations lancées contre Louis-Ferdinand Céline (lettres parues dans la presse de la collaboration, relations littéraires avec l’Allemagne, position prise contre la Résistance, fuite sous protection allemande, antisémitisme virulent), Maurice Lemaitre conclut son article en ces termes : « Céline a sans doute à se justifier, voire même à répondre de certaines “maladresses”, mais à se justifier devant qui ? devant quoi ? La justice en France, aujourd’hui, n’est que dérision. Et le procès Céline, s’il s’ouvre, ne peut être, comme tous les autres procès de même nature, qu’un procès dérisoire. Car la culpabilité de l’auteur du Voyage n’atteint pas la hauteur de celle de bien notoires profiteurs et tortionnaires de la collaboration, libres aujourd’hui, d’écrivains “dédouanés”, de politiciens et généraux blanchis. On essaie, sans doute, par le silence fait autour de lui, de lui faire payer, expier ses livres d’avant-guerre, ses succès de littérature et de polémique d’avant-guerre. Par souci d’objectivité et d’information ainsi que pour permettre aux écrivains et personnalités que Céline met en cause de se justifier de cette accusation, nous ouvrons nos colonnes à ceux-ci, consultés pour vous. »
Dans le même numéro, le journal publie les toutes premières réponses reçues. On peut y lire les lettres de Jean Paulhan, écrivain et éditeur célèbre, longtemps animateur de la Nouvelle Revue française, Louis Pauwels, journaliste et écrivain, Albert Paraz, écrivain et ami de Céline, Albert Béguin, écrivain suisse, directeur de la revue Esprit de 1950 à 1957, Charles Plisnier, écrivain belge d’abord communiste, puis proche du trotskisme et enfin adepte d’un christianisme social, Aimé Patri, directeur de la revue Paru, Paul Rassinier – présenté ici comme « ex-concentrationnaire » –, Paul Lévy, directeur de l’hebdomadaire Aux écoutes, l’écrivain Marcel Aymé, ainsi que celle de la rédaction du Populaire, une publication socialiste de l’époque. Il s’y dégage une certaine unanimité pour célébrer le talent littéraire de l’accusé, son génie même, pour certains, et estimer que ce procès est inutile, ridicule ou même honteux. Seuls Charles Plisnier et Albert Béguin s’attachent à faire la différence entre l’écrivain et l’homme, « l’un des plus grands pourrisseurs de la conscience libre » pour le premier nommé, tandis que le second affirme « qu’après le Voyage Céline n’a plus écrit une ligne valable. Tout le reste est divagation d’un cerveau malade ou ignoble explosion de bassesse. Tout antisémitisme est répugnant, mais celui de Céline, gluant de bave rageuse, est digne d’un chien servile. Aussi être cet écrivain et finir par aboyer : telle est la vraie tragédie de cet homme, à quoi sa condamnation ou son acquittement ne changeront rien, ni les contre-jappements de ses ennemis, ni les lamentos de ses laudateurs, apologistes et correspondants ».
Source : http://www.acontretemps.org/spip.php?article329
MARCEL AYMÉ
Ses ennemis auront beau mettre en jeu contre lui toutes les ressources d'une haine ingénieuse, Louis-Ferdinand Céline n'en est pas moins le plus grand écrivain français actuel et peut-être le plus grand lyrique que nous ayons jamais eu. Le fait est que la jeune littérature procède de lui sans oser s'en réclamer. La IVe République ne s'honore pas en tenant en exil un homme de cette envergure. Elle ne se montre pas non plus très habile, car un Céline exilé pourrait un jour écrire des Châtiments que tous les Français liraient avec plaisir.
ALBERT BÉGUIN
Je tiens le Voyage au bout de la Nuit pour l'un des quelques livres indispensables de notre temps, parce que c'est un livre vrai, comme il n'y en a pas beaucoup. À mon sens, cela n'a rien à voir avec le procès Céline, dont je ne sais pas grand-chose et qui ne sera pas tranché selon le talent de l'accusé, je suppose. Il n'est pas inutile d'ajouter qu'après le Voyage, Céline n'a plus écrit une ligne valable. Tout le reste est divagation d'un cerveau malade ou ignoble explosion de bassesse. Tout antisémitisme est répugnant, mais celui de Céline, gluant de bave rageuse est digne d'un chien servile. Aussi être cet écrivain et finir par aboyer : telle est la vraie tragédie de cet homme, à quoi sa condamnation ou son acquittement ne changeront rien, ni les contre jappements de ses ennemis, ni les lamentos de ses laudateurs, apologistes et correspondants.
PAUL LÉVY
Directeur de Aux Écoutes
Céline est une personnalité puissante, qui a toujours eu besoin de se « ventiler ». À ce point de vue, on peut le rapprocher de Bernanos. Si on ne voit pas d'abord en lui l'écrivain, et j'ajouterai le poète, car il est un grand poète lyrique, on pourrait être tenté de le juger sévèrement. Mais, malgré les apparences, Céline a toujours été et est encore au-dessus de la mêlée. Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
ALBERT PARAZ
Le fait nouveau qui me paraît le plus scandaleux c'est que les éditions Denoël ont été acquittées et que les attendus du jugement portent d'une façon tout à fait catégorique : « non » à la majorité. « La Société n'a pas, entre 40 et la libération, publié des livres en faveur de l'ennemi. » Mieux que cela, Céline avait été renvoyé devant un tribunal où il n'était plus passible que de l'indignité nationale et devait être pratiquement acquitté. Au dernier moment quelqu'un en haut lieu excité par une campagne d' « Action », d'ailleurs extrêmement courte, complètement absurde et anonyme, l'a fait renvoyer de nouveau devant une cour. Ces cours devaient être supprimées le 31 décembre, mais vous voyez qu'elles n'en finiront jamais. Bien amicalement.
AIMÉ PATRI
Directeur de la revue littéraire Paru
J'ai pour l'auteur du Voyage au bout de la nuit l'admiration qui lui est due en tant qu'écrivain. Il a donné un des livres qui resteront le plus sûrement comme témoin de notre époque, bien que ce ne soit pas l'honneur de ladite époque d'avoir pu l'inspirer. Je n'apprécie pas du tout la foule de ses petits imitateurs maintenant spécialisés dans la littérature noire. De cette nuit, il faudra bien sortir puisqu'on est allé jusqu'au bout et l'on ne pouvait vraiment y aller qu'une fois.Le jugement à porter sur l'homme ne saurait évidemment pas être confondu avec celui qui concerne l'écrivain. Il risque d'interférer dangereusement dans le cas d'un livre comme Bagatelles pour un massacre au titre sinistrement prophétique. Mais je me souviens aussi qu'au temps de ma première lecture, je m'attendais à trouver à la dernière ligne la révélation que Céline lui-même pour avoir écrit une chose pareille ne pouvait être que juif. Je doute donc qu'il ait réellement servi la cause de l'antisémitisme. Il demeure enfin que je réprouve toutes les persécutions.
JEAN PAULHAN
Mon cher camarade
Céline n'a cessé de témoigner à l'autorité allemande, comme à la vichyssoise, le même détachement et, à proprement parler, le même dégoût qu'il montrait avant guerre à notre gouvernement démocratique (ou soi-disant).
Il a refusé, de 1940 à 1944, dîner à l'ambassade, voyages à Weimar, grasses collaborations à la presse, comme il repoussait en 1937 honneurs et décorations. Si l'anarchie est un crime, qu'on le fusille. Sinon, qu'on lui foute une fois pour toutes la paix.
À vous fraternellement.
CHARLES PLISNIER
Céline est à mes yeux, l'un des plus authentiques génies littéraires de ce temps. C'est aussi, hélas ! l'un des plus grands pourrisseurs de la conscience libre. Pas plus dans la guerre que dans la paix, nous ne nous sommes trouvés « du même côté ». Je ne sais de quoi on l'accuse exactement. On me dit qu'il s'est, cet homme « libre », mis au service du totalitarisme nazi. Je puis à peine croire à une telle aberration. Quoi qu'il en soit, qu'on le condamne ou non, l'homme est à terre. J'aurais honte de l'accabler.
PAUL RASSINIER
(ex-concentrationnaire)
Je suis mal placé pour en parler étant donné que je suis à fond, à 150 % pour lui. D'une manière générale, je déteste le procès politique qui ne signifie rien : on condamne des hommes comme traîtres à la Patrie et on les hisse sur un piédestal parce qu'ils trahissent l'humanité...
Ces choses me dépassent. Mon opinion est :
1° Que le procès que l'on fait à Céline est une saloperie.
2° Que le sort qui lui est fait est inhumain.
3° Que les deux choses servant des intérêts de classe, notamment les gens qui le frustrent de ses droits d'auteur et l'État français qui lui a supprimé sa pension après avoir confisqué ses livres.
4° Que c'est le procès des bénéficiaires de l'opération qu'il faut faire.
Ces témoignages étaient accompagnés de la réponse de la rédaction du Populaire et d'une lettre de Louis-Ferdinand Céline à Louis Pauwels
LE POPULAIRE
En réponse à votre lettre-circulaire du 5 janvier, je vous transmets, ci-joint, une réponse à votre enquête. Je crois qu'elle reflète l'opinion moyenne de notre équipe, c'est-à-dire qu'elle relève du simple bon sens.
C. De FRÉMINVILLE
Il ya l'auteur du "Voyage" et de "Mort à crédit". Il y a aussi le "toubib" bon et généreux. Il y a enfin quelqu'un qui s'est mis dans de beaux draps.
Le malheur, c'est que ces trois hommes cohabitent dans le même corps. Alors ? Dire par avance du jugement qu'il est injuste parce que, frappant le troisième Céline, il atteint les deux premiers ? Dire qu'il est dérisoire que les écrivains payent pour les autres ? Cela n'aurait de sens que si Céline était ici. Il est au Danemark et il y a gros à parier qu'il se soucie dudit jugement comme d'une guigne. Et puis il est assez grand pour s'en sortir tout seul – s'il en a envie.
UNE LETTRE DE L.-F. CÉLINE ÉTAIT JOINTE À LA RÉPONSE DE LOUIS PAUWELS,
LA VOICI :
Mon cher ami,
Votre admirable article de " Carrefour " me parvient, avec quel retard ! Voilà enfin bien du courage !
Il est dur de nos jours d'être simplement Français en France ! Quelle audace ! Quelle insolence ! J'ai dû partir, vous le voyez, pour me faire foutre en prison un peu partout !
Et persécuté tant que ça peut ! Ah ! que ne suis-je un peu cousin de Joanovici ! Qu'au lieu de me faire étriper en 14 n'ai-je été pendant 4 ans vendre quelque chose aux gens d'en face ! On ne savait pas encore les façons de se retourner, on manquait d'intelligence. On me fait à vrai dire un procès d' " inintelligence avec l'ennemi " !
Tenez, vous savez que la maison Denoël a été parfaitement acquittée * en cour de justice, blanche comme neige... Maison intelligente... Directrice intelligente...
C'est moi, pour les mêmes griefs, qu'on veut pendre ! Et ça ne va pas être long !
Vous êtes sans doute intelligent, vous, vous êtes d'une autre génération... Vous comprenez !
Votre bien amical. L.-F. Céline.
Pardonnez mon écriture. Je suis paralysé, couché, grelottant... (je trouve encore moyen d'avoir une crise de paludisme. Cameroun 1916 !) et vieux surtout. J'ai 300 ans au pouls de la vacherie humaine !
Et c'est pas fini, m'assure-t-on ! "
* L'arrêt rendu par la 11e Chambre sous-section départementale de la Seine le 30 avril 1948 a ACQUITTÉ purement et simplement la Société d'Editions Denoël des poursuites exercées contre elle, la relevant des dépens. Peut-on établir un acte d'accusation avec des faits sur lesquels la juridiction compétente s'est déjà prononcée ?
Source : Cahiers Céline VII, Céline et l'actualité littéraire, 1933-1961, Gallimard.
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