dimanche 6 mars 2022

Quand la gauche littéraire menaçait «un drôle d'enfant du paradis» Les Lettres françaises du 2 décembre 1948

Dans l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises du 2 décembre 1948, une apologie de Lysenko (théoricien de la transmission des caractères acquis) autorise une critique de Mendel  sur lequel s’appuyait les théories racistes exposées à l’Institut d’études des questions juives. Des photos de Paul Chack et Louis-Ferdinand Céline illustrent l’article.


Mais, plus intéressant, en ce qui concerne Céline, ce sont les menaces à peine déguisées à son égard que contient un article fielleux (en page 2) signé Jean-Maurice Hermann*. 
Après l'avoir copieusement dézingué politiquement  : « M. L.-F. Céline ? Mais oui: On avait réussi à l'oublier, ce qui était fort charitable. C'est lui, maintenant, le drôle, qui appelle l'attention. Cet étonnant mélange d'orgueil, de trouille, de haine, et de médiocrité crève qu'on ne parle plus de lui. Longtemps la peur a été plus forte. Maintenant; il est rassuré : on le serait à moins. Et de s'agiter, de lâcher bulles gargouillantes, de se recommander aux nostalgiques des crématoires et de la L.V.F. comme chantre et apôtre de leurs futurs exploits. » ; Hermann n'oublie pas de lui dénier tout talent : «Comme ça fait peuple ! Quelle verve, ma chère ! Quelle force ! On s'en pâme… Pauvres bougres, qui confondez grossièreté et veine populaire, frénésie et truculence, diarrhée verbale et tempérament. Il y aurait une étude psychiatrique à faire sur le cas Céline. Mais si la chose mérite qu'on porte sur elle un jugement littéraire, comment ne pas dénoncer le chiqué de cette prose artificielle, de ce langage de médicastre cherchant à épater le bourgeois et laissant glisser entre deux mots d'argot un imparfait du subjonctif...» ; et termine par la menace objet d'un échange épistolaire entre notre auteur et son ami (de l'époque) Charles Deshayes (voir ci-dessous) : « Qu'il reste donc, là où on veut bien le supporter, à écouter les borborygmes de ses entrailles. Ça pue assez sans lui en France. Et ça risquerait d'y sentir spécialement mauvais pour lui. »
On notera sa particulière élégance quand il parle d'un fervent soutien de Céline : « Mme Arletty a certes du talent, du côté des cuisses, en particulier…»


Les Lettres françaises du 2 décembre 1948

UN DROLE D'ENFANT DU PARADIS 

TOUT rentre dans l'ordre. On colle les résistants en prison, on en sort les cagoulards et les collaborateurs.Avoir constitué des stocks d'armes nazies pour la guerre civile est peccadille qu'on gronde avec indulgence ; avoir risqué sa vie pour la liberté est banditisme et relève de la corde. Le gouvernement paternel qui nous régit prépare une loi de justice et d'amour que n'aurait pas renié Charles X. Le «sabotage passif» et la «menace de désordre» prennent place dans la série de ces crimes affreux contre lesquels des tribunaux — qui ne demandent pas mieux — vont avoir à défendre un régime en pleine ivresse de représailles. On tire sur les ouvriers en grève ; les dividendes grimpent ; les C.R.S. sont là pour mater les salopards ; les grosses Buick glissent le long des Champs-Elysées ; il circule une bonne odeur de dissolution de partis ouvriers et de croisade occidentale. La limace ressort ses cornes, et risque un oeil pour voir si déjà la boue est assez grasse pour l'accueillir. M. Céline prépare sa rentrée.
M. L.-F. Céline ? Mais oui: On avait réussi à l'oublier, ce qui était fort charitable. C'est lui, maintenant, le drôle, qui appelle l'attention. Cet étonnant mélange d'orgueil, de trouille, de haine, et de médiocrité crève qu'on ne parle plus de lui. Longtemps la peur a été plus forte. Maintenant; il est rassuré : on le serait à moins. Et de s'agiter, de lâcher bulles gargouillantes, de se recommander aux nostalgiques des crématoires et de la L.V.F. comme chantre et apôtre de leurs futurs exploits. 
Il ne lui manqua pas naguère de puissants appuis. Ses massifs pamphlets d'appels au massacre, qu'un peuple de bon sens refusait d'acheter, étaient, par ordre dès maîtres de Hachette, exposés des mois durant aux emplacements de faveur. Toute la Ve colonne, tous ceux qui s'apprêtaient à applaudir la « divine surprise » du malheur de la France, tous ceux qui travaillaient pour les brutes qui devaient déshonorer ce siècle par la plus active boucherie de l'Histoire, encensaient son «talent». Ils éprouvaient à déguster ce flot démentiel d'injures et de mots orduriers, le même plaisir équivoque que trouvaient leurs pères aux engueulades (autrement pleines, elles, de vrai talent et de générosité humaine) d'Aristide Bruant. 
Comme ça fait peuple ! Quelle verve, ma chère ! Quelle force ! On s'en pâme… Pauvres bougres, qui confondez grossièreté et veine populaire, frénésie et truculence, diarrhée verbale et tempérament. Il y aurait une étude psychiatrique à faire sur le cas Céline. Mais si la chose mérite qu'on porte sur elle un jugement littéraire, comment ne pas dénoncer le chiqué de cette prose artificielle, de ce langage de médicastre cherchant à épater le bourgeois et laissant glisser entre deux mots d'argot un imparfait du subjonctif... Tout est aussi en toc là-dedans que le «lyrisme paysan» du professeur Giono. Il n'y aurait qu'à en rire, si ce m'as-tu-vu excité s'était borné à chercher du côté de la fosse d'aisance une entrée dérobée au Panthéon des lettres. 
Mais à sa fange se mêlaient le fiel et le sang. L'idéologie de haine dont il s'était fait le propagandiste à gages a porté d'effroyables fruits. Céline n'est pas qu'un grotesque de la littérature. C'est un des pourvoyeurs d'Auschwitz. Et cela, nous ne l'oublions pas. 
France-Dimanche nous annonce complaisamment qu'un certain M. Albert Paraz va publier un livre en faveur de Céline, que le livre va être lancé, que Mme Arletty va le vendre elle-même «dans plusieurs librairies parisiennes». Mme Arletty a certes du talent, du côté des cuisses, en particulier, et d'émouvants souvenirs de cette «belle époque» qui dura de 1940 à 1944. Elle ferait bien de s'en tenir là. 
Quant à M. L.-F. Céline, il a toujours été très indifférent à la peau des autres quand il pouvait la réclamer sans danger, mais très anxieusement soucieux de préserver la malpropre sienne. Qu'il reste donc, là où on veut bien le supporter, à écouter les borborygmes de ses entrailles. Ça pue assez sans lui en France. 
Et ça risquerait d'y sentir spécialement mauvais pour lui. 
Jean-Maurice HERMANN


Jean-Maurice Hermann prend la parole en 1971 à un congrès de l'OIJ (Organisation internationale de la jeunesse) en soutien à Cuba.
*Jean-Maurice Hermann (1905-1988), journaliste communiste et fondateur du SNJ-CGT en 1938. Pendant la guerre, il est à Lyon l'agent principal du réseau Brutus sous le pseudonyme « Herlin ». Déporté, il s'évade en 1945. Il participe ensuite avec Daniel Mayer et Jean Guignebert à la Commission de la presse du Conseil national de la Résistance, qui sera à l’origine des Ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse. 


« Ah mon cher Deshayes, il est bien gentil ce petit Hermann. Tout cela devient rituel à force. Fastidieux. Tous crapules. C’est tout. 
C’est Chicago, gang, chantages, fifis, blablas, chez soi. »

De Korsør, le 2 janvier 1949, Céline répond à son (encore) ami Charles Deshayes qui lui avait signalé l'article vénéneux de Jean-Maurice Hermann dans Les Lettres françaises du 2 décembre précédent, menaçant l'auteur des pamphlets si celui-ci revenait en France.
« Ah mon cher Deshayes, Il est bien gentil ce petit Hermann. Tout cela devient rituel à force. Fastidieux. Tous crapules. C’est tout. C’est Chicago, gang, chantages, fifis, blablas, chez soi. La belle histoire ! Le document est à conserver. La France aux chacals. Il n’y a plus un mot à considérer de tout ce qui est écrit. Cela n’a plus aucun sens moral. La canaille manœuvre, c’est tout. Mais il faut se garer. Constituer un fichier. Bien à jour. Ne pas s’embarquer dans les contre plaidoiries. Je sais que vous avez de la merde au cul. Voilà le texte, la merde, regardez et taisez-vous. C’est tout. Polémiqué avec des chacals, c’est idiot. »


jeudi 3 février 2022

samedi 8 janvier 2022

Céline, l’idéaliste blessé par Dominique Venner dans son Histoire de la Collaboration

Dominique Venner, jette un éclairage neuf sur la période la plus dramatique et la plus discutée de notre histoire: Vichy et la Collaboration.
Mais qu’est-ce que la Collaboration? Pourquoi y trouve-t-on tant de soldats glorieux, Pétain, Darnand, Bucard, Paul Chack, Bassompierre ? Pourquoi tant d’écrivains fameux, Céline, Giono, Morand, Guitry, Montherlant, Chardonne, Pierre Benoit, Brasillach, Drieu la Rochelle?
Pourquoi les premiers partisans de la Collaboration venaient-ils de la gauche et du syndicalisme ? Pourquoi rencontre-t-on beaucoup plus de socialistes à Vichy que dans la Résistance ? Pourquoi le communiste Doriot, le socialiste Déat et le radical Bergery, espoirs de la gauche en 1933, sont-ils devenus les chefs de la Collaboration en 1943 ?

Histoire de la Collaboration Dominique Venner, Pygmalion 2000

CÉLINE, L’IDÉALISTE BLESSÉ
La prescience d’une décadence était forte chez Châteaubriant, mais sans jamais atteindre à la fureur apocalyptique d’un Céline, maudit beaucoup plus célèbre. Dans une large mesure, la violence des pamphlets antisémites a masqué ce que Céline avait en propre. Elle a déchaîné sur son nom des passions qui ont interdit une interprétation sereine de l’œuvre dans sa glo­balité. Pour les uns, son antisémitisme lui vaut d’être «un chien» suivant l’expression de Jacques Lanzmann. (Propos recueilli par le mensuel Informations juives de février 1987 : «Céline est pour moi l’un des plus grands criminels de l’histoire de France. Je le dis comme je le pense: Céline n’est pas un homme, mais un chien. » 
Pour d’autres, qui prisent en lui le révolté, il est une sorte de drapeau. Enfin, toute une partie du public cultivé feint d’ignorer l’auteur maudit des pamphlets, concentrant son attention sur le créateur d’un style inimitable quoique très imité. Qu’il soit un artiste génial, la plupart des critiques en conviennent. L’un de ses biographes, Frédéric Vitoux, a su dire le choc que fut pour lui cette découverte: «J’avais dix-sept ans, j’étais en vacances et j’avais pris ce livre de poche un peu par hasard dans la bibliothèque familiale. […] Au dos, quelques lignes en fac-similé d’écriture: "L’un des cris les plus farouches que l’homme ait jamais poussés." Le titre de ce volume: Voyage au bout de la nuit. Et son auteur: Louis-Ferdinand Céline. Je ne connaissais ni l’un ni l’autre. Aucun professeur ne nous en avait parlé au lycée. Et mon père avait dû juger que cette lecture n’était pas de mon âge. J’ignorais donc que ce Louis-Ferdinand Céline venait de mourir le 1er juillet 1961. Les journaux, il est vrai, avaient observé un silence méthodique à cette occasion. Céline, bah ! quelle importance ! La disparition d’Ernest Hemingway le même jour, voilà une information, la "une" légitime des quotidiens et de la télévision! En somme, je pris ce roman en toute ignorance, en toute innocence. […] l’ignorais alors qu’il existe des livres qui peuvent vous bouleverser, vous marquer pour la vie. […] Je ne me suis jamais remis d’une telle lecture ou d’un tel voyage. » (Frédéric Vitoux, Le Figaro magazine, 7 septembre 1996. Frédéric Vitoux est l’auteur de La Vie de Céline, Grasset, Paris, 1988 et de Louis-Ferdinand Céline, misère et parole, Folio, Essais.
Le malheur voulut que le docteur Louis-Ferdinand Destouches, Céline en littérature, se mêlât aussi de dire ce qu’il pensait de son temps. II fut donc adulé, haï, insulté, encensé, incompris. Une part du mystère du personnage est éclairée par quelques lignes de Mea culpa (1937), accompagnant la reproduction de sa thèse de doctorat de médecine sur Philippe-Ignace Semmelweis (1924), médecin juif hongrois. Ecrite dans une langue très classique, notons en passant que cette défense et illustration de Semmelweis écorne quelque peu l’antisémitisme invétéré de Céline. On sait que les confrères viennois de Semmelweis ne lui avaient pardonné ni sa fierté cassante, ni ses découvertes sur la prophylaxie de la fièvre puerpérale. Ils le chassèrent de leur compagnie, l’acculant à la folie: «Supposez qu’aujourd’hui, de même, il survienne un autre innocent qui se mette à guérir le cancer. Il sait pas quel genre de musique on lui ferait tout de suite danser! […] Ah! il aurait bien plus d’afur à s’engager immédiatement dans une Légion étrangère! Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément. » Voilà. Tout est dit de l’humaine nature et de l’idée noire que s’en fait Céline pour l’avoir observée de près, comme médecin des pauvres et des autres. « Le bien se paie beaucoup plus cher, forcément.» Son idéalisme ne s’est jamais remis de cette découverte. Les blessures de sa sensibilité finiront par sécréter les délires qui scandaliseront le glacial Ernst Jünger.
A l’origine, Céline est un médecin qui a cru en son art. La vie lui a appris à ne plus y croire. C’est aussi un homme qui a souffert, qui a vécu ce qu’il raconte dans le Voyage et dans Mort à crédit. II l’a dit: «Je m’y connais en vache enragée.» Derrière le burlesque de certaines situations, transparaît toujours l’hypersensibilité de l’écrivain, un don d’observation décuplé par l’usage de la langue parlée, l’argot lyrique. Ce qu’il doit dire est trop violent pour s’accommoder du français académique, une langue domestiquée par des siècles de polissage. Une langue dévirilisée, dépossédée de sa verdeur, de son pouvoir d’évocation. De tout cela, il est suprêmement conscient. Il l’a écrit noir sur blanc dans un hommage à Rabelais: « En vérité Rabelais, il a raté son coup. Oui, il a raté son coup. il a pas réussi. […] Non, ce n’est pas lui qui a gagné. C’est Amyot, le traducteur de Plutarque: il a eu dans les siècles qui suivirent beaucoup plus de succès que Rabelais. C’est sur lui, sur sa langue, qu’on vit encore aujourd’hui. Rabelais avait voulu faire passer la langue parlée dans la langue écrite: un échec. Tandis qu’Amyot, les gens maintenant veulent toujours et encore de l’Amyot, du style académique. Ça, c’est écrire de la merde: du langage figé. […] Non, la France peut plus comprendre Rabelais: elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c’est que ça aurait pu être le contraire, la langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française. » (Préface à l’édition de Rabelais du Club du Livre, Paris, 1958) Et voilà exactement ce qu’il entreprend, lui, Céline, en plein XXe siècle. Un rêve fou. Redonner sa vigueur et sa vérité au français. Une idée qui va le conduire loin. Au désespoir et à la révolte.

LE COMMUNISME LABICHE
De la réflexion sur la noirceur de la vie et sur la décadence de la langue, il passe à la réflexion sur la France. il n’y a pas plus amoureux de la France que lui, donc pas plus déçu, désespéré. Sa malchance est de vivre dans une France qui n’est que la caricature grimaçante et dérisoire de sa splendeur passée. Un pays qui se défait, atomisé en individualismes aigris. Tout se dérobe sous ses pieds. De l’ancienne France, ne subsistent que ruines. Le beau royaume est devenu ce pays étriqué, peuplé de petits bourgeois envieux et discutailleurs. Glissant de la Sorbonne à l’école, le rationalisme a stérilisé la France, transformé les enfants en vieillards. «Regardez les petits enfants, les premières années…. ils sont tout charme, tout poésie, tout espiègle guilletterie…. A partir de dix, douze ans, finie la magie de primesaut ! mués louches, sournois butés cancres, petits drôles plus approchables, assommants, pervers grimaciers, garçons et filles ragoteux, crispés, stupides, comme papa maman. Une faillite! Presque déjà parfaits vieillards à l’âge de douze ans! Une culbute des étoiles en nos décombres et nos fanges! Un désastre de féerie […] Dressés tout de suite en force, sonnés d’emblée, dès l’école, la grande mutilante de la jeunesse, l’école leur aura coupé les ailes au lieu de leur ouvrir toutes grandes et plus grandes encore ! » (Les beaux draps, Nouvelles Editions françaises, 1941, p. 160.)
Et pourtant, il lui arrive - rarement - une seule fois même, dans le pamphlet de 1941, Les beaux draps, d’imaginer un remède de vétérinaire. Le seul remède à ses yeux, un socialisme raciste, ce qu’il appelle drôlement le «communisme Labiche» et qu’il oppose à la très plate Révolution nationale de Vichy: « Je crois à un autre code de la Famille […]. Un vrai code, qui comprenne tout, bêtes, biens et gens, enfants et vieillards de France dans la même famille, les Juifs exclus bien entendu, une seule famille, un seul papa, dictateur et respecté. Une famille donc respectable où il y aurait plus du tout de bâtards, de cendrillons, de poil de carotte, de bagnes d’enfants, "d’Assistance", où la soupe serait la même pour tous, où il y aurait pas d’enfants chouchous, d’enfants de riches, des tout dodus et les petits maigres, des qui s’amusent, d’autres qui la pilent. […] Tout le monde à la même école! Les familles réunies, en somme, toutes les familles dans une seule, avec égalité des ressources, de droit, de fraternité, tout le monde au salaire national, dans les 150 francs par jour maximum […]. Faut recréer tout? alors parfait! Mais […] faut recommencer tout de l’enfance, par l’enfance, pour tous les enfants. C’est par là que le racisme commence et le vrai communisme aussi, à l’enfance et pas ailleurs, par la gentillesse unanime, l’envie que toute la famille soit belle, saine, vivace, aryenne, pure, rédemptrice, allégrante de beauté, de force, pas seulement votre petite famille, vos deux, trois, quatre mômes à vous, mais toute la famille bien française […] Racisme, c’est famille, famille c’est égalité, c’est tous pour un et un pour tous. […] A sort commun pas de bâtards, pas de réprouvés, pas de puants, dans la même nation, la même race, pas de gâtés non plus, de petits maîtres. Plus d’exploitation de l’homme par l’homme. Plus de damnés de la terre. […] Le marxisme est bien emmerdé, on lui secoue son atout majeur: le cœur froid des hommes.» (Les beaux draps).

GAITÉ SEULE NOUS SAUVERA
Le docteur Louis-Ferdinand Destouches est né à Courbevoie le 27 mai 1894. Céline était le prénom de sa mère. Service militaire assez sinistre qui commence en 1912 au 12e régiment de cuirassiers. En 1914, à cheval et portant cuirasse, il est blessé au cours des premiers combats, ce qui lui vaut la une (en réalité la 4e, ndlr) de L’Illustré national, la médaille militaire et une décision de réforme en 1915. Après des études de médecine, il soutient sa thèse en 1924 sur la vie et l’œuvre du Dr Semmelweis, nous y avons fait allusion. Entré au Service d’hygiène de la SDN, il est envoyé en mission aux USA, en Europe et en Afrique jusqu’en 1927. Cinq ans plus tard, en 1932, il publie Voyage au bout de la nuit, salué aussitôt comme une œuvre littéraire capitale. Léon Daudet écrit: « il n’existe pas dans notre littérature, depuis Ménippée et les poèmes d’Agrippa d’Aubigné, de pareil hurlement de colère répercuté par les échos d’une syntaxe parlée, musclée, gaillarde et nue comme une fille du grand Courbet. » Et plus loin: « Proust est le Balzac du papotage…. de là, une certaine fatigue dont Monsieur Céline va libérer sa génération… » 
(Sur Céline, outre ses propres œuvres et les pamphlets non disponibles en librairie, on peut se reporter aux Lettres des années noires, présentées par Philippe Alméras, Berg International, 1994. Parmi les nombreuses études biographiques citées dans la bibliographie générale de ce livre, on consultera notamment François Gibault, Céline, 1894-1961, 3 volumes, Mercure de France, Paris, 1981-1985.)
L’intelligentsia de gauche se reconnaît dans le tableau sombre de la guerre et de la société du Voyage et de Mort à crédit. Mais l’écrivain-médecin est rétif à tout embrigadement. La publication de Mea culpa (1936), après l’inévitable voyage en URSS, montre qu’il n’a pas été dupe. Ce livre consomme son divorce avec la gauche philo soviétique. Sentant venir une nouvelle guerre, il en attribue la responsabilité à une conspiration juive. Coup sur coup, il publie deux pamphlets délirants qui le font soudain apparaître comme un antisémite enragé: Bagatelles pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938). Le premier des deux paraît avec une bande: «Pour bien rire dans les tranchées.» Difficile d’être plus clair. Vitupérant la guerre et les chamiers à venir, il dénonce à sa façon « la coalition du capitalisme anglo-saxon, du stalinisme et du lobby juif dont l’objectif (selon lui) est d’envoyer au massacre la jeunesse française en une guerre franco-allemande, où elle-même n’interviendra pas avant l’épuisement des combattants sacrifiés » (Pierre Monnier, Céline et les têtes molles, Bulletin célinien, Bruxelles, 1998).
Dans un genre assez différent, Céline publie en 1941 un nouveau pamphlet, Les beaux draps, déjà évoqué. Sans doute la seule de ses œuvres qu’illumine un halo léger d’espérance. A côté de la fameuse tirade sur le «communisme Labiche» qu’on aurait tort de prendre à la légère, il livre une méditation poétique sur l’esprit de la France, écrite dans le style du XVe, non sans quelques coups de patte fort injustes à l’encontre de Montaigne: «Je veux des chants et des danses…. Je ne me soucie de raison…. Qu’ai-je faire d’intelligence, de pertinence? de dessein? n’en ai point! […] Que me fout M. Ben Montaigne prêchiprêcha, madré rabin ?…. Il n’est point la joie que je cherche, fraîche, coquine, espiègle, émue... Combien à lui je préfère... Couperin du "Coucou"…. Christine des virelais…. Gervaise des branles!…. Je voudrais mourir de rire, mais légèrement... Bellay m’est plus cher que Racine pour deux ou trois vers…. […] Je n’ai point besoin de sermons, mais de délivrance légère et tous ceux de mon sang de même […] Gaîté seule nous sauvera, non point l’usine! ni plan de ceci, ni cela, ni grognonnages de balourds, ni stratagèmes de ruffians mâtinés cuistres […]. Choyons, fêtons notre musique nôtre ! qui nous fera voguer jolis pardessus les horreurs du Temps d’un bel et frais et preste essor (Les beaux draps op. cit.,p.128-131) ». Ce curieux livre, où l’antisémitisme, quoique présent, est secondaire, témoigne des sentiments de Céline au tournant de 1940-1941, quand l’avenir, pour une fois, ne lui semble pas complètement noir. La colère du pamphlétaire inspiré s’exprime, furibarde, mais ici contre la prédication chrétienne, ultime recours de Vichy: «Propagée aux races viriles, aux races aryennes détestées, la religion de "Pierre et Paul" fit admirablement son œuvre, elle décatit en mendigots, en sous-hommes dès le berceau, les peuples soumis, les hordes enivrées de littérature christianique, lancées éperdues imbéciles, à la conquête du Saint Suaire, des hosties magiques, délaissant à jamais leurs Dieux, leurs religions exaltantes, leurs Dieux de sang, leurs Dieux de race…. Ainsi la triste vérité, l’aryen n’a jamais su aimer, aduler que le dieu des autres, jamais eu de religion propre, de religion blanche…. Ce qu’il adore, son cœur, sa foi, lui furent fournis de toutes pièces par ses pires ennemis…. » L’ouvrage est interdit par les services de Vichy en zone Sud et suscite de vives réserves à la Propaganda Abteilung.

UN EXÉGÈTE ET ADMIRATEUR JUIF DU PROPHÈTE ANTISÉMITE
L’un des exégètes les plus méconnus de Céline fut un résistant juif, Choron-Gourewitz. En pleine tourmente, ce combattant sioniste osa affronter sans répulsion l’antisémitisme de l’écrivain, interprétant l’ensemble de l’œuvre comme révélatrice des fractures de la modernité. «Céline, symbole d’un monde qui disparaît, est aussi un des signes avant-coureurs d’un monde qui vient. L’œuvre de Céline est le document le plus étonnant de cette époque, sa personnalité aussi. Elle résume à elle seule tout le drame historique qui se joue; elle est une fin et un commencement. […] Résumer Céline, c’est résumer son époque. Comprendre Céline, c’est comprendre un pays, son pays: la France. Jamais un homme à lui seul n’a aussi bien symbolisé tout le drame humain et tout le drame d’un pays. » (Choron-Gourewitz, revue Shem, organe du Mouvement national hébreu, août 1944 (article reproduit dans la revue Vouloir, octobre 1993). Quel est le drame de l’époque et le drame de la France selon Choron-Gourewitz ? «Nous sommes souvent d’accord avec Céline quand il dénonce le judaïsme comme un mal, comme un mode de vie basé sur de fausses valeurs. […] Comme les Juifs, Céline est un isolé, un homme de nulle part, qui n’a plus rien à quoi se rattacher. Le judaïsme dispersé ne crée que des hommes négatifs, hâbleurs, stériles (En sioniste conséquent, Choron-Gourewitz critique le judaïsme de la diaspora). Le judaïsme dispersé est le mode de vie d’une société décadente et déchue. Céline sent la décadence des civilisations occidentales dites gréco-gallo-romaines; il sent l’avenir "juif" qu’annonce cette décadence; il en a peur. Il reconnaît dans cette dissociation des sociétés blanches la grande peur primitive, la peur de la solitude. li a vu les Juifs de près; il les connaît, il sait qu’ils ne sont pas de son bord, mais que toute cette chute, cette perte d’énergie virile précipitera vers eux le monde occidental. Et c’est alors le grand cri de révolte du Céline antisémite.»
Contrairement à une légende tenace, les ouvrages de Céline n’ont jamais été accueillis favorablement dans l’Allemagne nazie. Après diverses péripéties, une traduction allemande du Voyage a été publiée en 1933 par un petit éditeur (qualifié de juif par Céline), Julius Kittls Nachf, installé en Tchécoslovaquie depuis 1928. Tandis que les critiques antinazis se montrent plutôt favorables au livre, notamment Max Brod, la critique officielle du IIIe Reich l’ignore complètement, sinon pour en tirer argument contre la « décadence française» dont le livre serait l’illustration. En 1937, le même éditeur publie coup sur coup des traductions de Mort à crédit et de Mea culpa qui sont également ignorées par la presse allemande. Mieux, en 1938, le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit figurent sur la liste des ouvrages interdits de diffusion sur le territoire du Reich. Interdit qui ne sera jamais levé, soulignons-le. On ne s’attardera donc pas aux affirmations fantaisistes de certains auteurs assurant que le Voyage aurait été réédité en Allemagne en 1940, ou que tel livre de Céline aurait été traduit pendant l’Occupation. Tout cela est faux. Un seul livre, Bagatelles pour un massacre, fait l’objet, non d’une traduction, mais d’une calamiteuse adaptation, en 1938, aux éditions Zwinger de Dresde, sous le titre Die Judenverschworung in Frankreich (Le complot juif en France). Les erreurs et les contresens abondent dans ce texte amputé d’un quart de sa longueur et complètement remanié. Dans son étude sur le sujet, Alain de Benoist signale les nombreuses erreurs commises par divers auteurs qui attribuent au parti ou à la SS la paternité de cette fausse «traduction». (Alain de Benoist, Céline et l’Allemagne, 1933-1945, ouvrage publié par Le Bulletin célinien, Bruxelles. 1997)
Les calomnies de Jean-Paul Sartre, au lendemain de la guerre, faisant de Céline un salarié des nazis, ne valent pas mieux. En revanche, l’écrivain a été certainement plus engagé qu’il ne voulut le reconnaître après 1945. Mais il conserva néanmoins son franc-parler. Benoist-Méchin a décrit un dîner à l’Ambassade d’Allemagne, en février 1944, où un Céline déchaîné lance contre Hitler («un mage pour le Brandebourg») des imprécations qui font trembler Otto Abetz. L’ambassadeur du Reich a d’ailleurs peu d’affinités intellectuelles avec l’écrivain, mais il est sensible à sa renommée et à l’usage qu’il pouvait en faire. Jünger, lui, éprouve une véritable aversion. Le souvenir qu’il a noté de sa première rencontre avec Céline (7 décembre 1941), provoquera procès et polémique après la publication du Journal de guerre: «il y a chez lui ce regard des maniaques, tourné en dedans, qui brille comme au fond d’un trou. (…) Il dit combien il est surpris, stupéfait, que nous, soldats, nous ne fusillions pas, ne pendions pas, n’exterminions pas les Juifs - il est stupéfait que quelqu’un disposant d’une baïonnette n’en fasse pas un usage illimité. […] Il exprimait de toute évidence la monstrueuse puissance du nihilisme…» En vérité, chez les occupants, le seul admirateur et le seul soutien de Céline est Karl Epting, directeur de l’Institut allemand. Cette connivence fera d’ailleurs l’objet d’un rapport accusateur, dont nous avons parlé, signé le 28 janvier 1942 par le Dr Bernhard Payr, proche collaborateur d’Alfred Rosenberg, chef du Schriftumspflege Amt (service de surveillance de l’édition) et inspecteur itinérant du parti. C’est à ce titre qu’après ses visites à Paris en 1941 et 1942 il rédige ce rapport qui fustige les «errements» de l’Institut allemand, s’étonnant des relations entretenues par Epting avec certains auteurs français que soutient son Institut, à commencer par «Louis-Ferdinand Céline, avec lequel M. Epting est particulièrement lié. (…) Sa personnalité est pourtant extraordinairement contestée, poursuit le Dr Payr. En son temps, dans son livre Voyage au bout de la nuit, il a glorifié l’objection de conscience. Il a mis en question et traîné dans la boue à peu près tout ce que l’existence humaine a produit de valeurs positives ». Les pamphlets antisémites eux-mêmes n’ont pas la faveur du Dr Payr qui leur reproche leur caractère « hystérique» et « ordurier ». Dans un article sur la littérature française publié dans la revue de Rosenberg, Payr avait déjà critiqué Les beaux draps, ouvrage qualifié de «négatif». Il reprendra ces critiques en 1942 dans son livre Phonix oder Asche ? consacré à la littérature française de l’Occupation, dont Gérard Loiseaux a publié une traduction (Gérard Loiseaux, La littérature de la défaite et de la collaboration, Fayard, 1995). Dans ses souvenirs publiés en 1981, Gerhardt Heller (1909-1982) confirme les accusations de Payr: «Si Céline bénéficiait du soutien total de l’Institut allemand, d’autres autorités d’Occupation estimaient qu’on n’aurait pas dû laisser paraître des livres aussi abjects…. » Préférant Claudel à Céline, Heller oublie de préciser qu’il fit lui-même partie de ces «autorités» pour qui l’auteur du Voyage était l’un de ces expressionnistes «décadents» à la façon d’Emil Nolde ou de Gottfried Benn, fustigés par la littérature nazie.

D’UN CHÂTEAU L’AUTRE
En dehors des Beaux draps et de Guignol’s band (1944), lequel relève de la fiction, Céline ne publie rien durant l’Occupation, mais il écrit de nombreuses lettres à des journalistes en vue parfois de leur publication (Céline, Lettres des années noires, op. cit.). Il accorde aussi quelques entretiens, délivrant des critiques acerbes et débridées contre Vichy, les Juifs ou les Allemands.

Muni d’autorisations accordées par Karl Epting, l’écrivain quitte Paris pour l’Allemagne le 17 juin 1944, en compagnie de sa femme, Lucette, et du chat Bébert. Il séjourne d’abord à Baden-Baden où le rejoint son ami Le Vigan. Après plusieurs déplacements, il arrive le 28 octobre à Sigmaringen où sont regroupés un certain nombre de réfugiés français, tandis que le maréchal Pétain et Pierre Laval y sont conduits de force. « Céline est absolument sans illusion, note Marcel Déat. Si jamais il a le temps d’écrire un "voyage au bout de la guerre", ce sera le plus formidable pamphlet de l’antinazisme (Marcel Déat, Mémoires politiques, p. 897-898).» Il ne se trompait pas. L’intention de l’écrivain est de gagner le Danemark où il a remisé un «trésor de guerre» provenant de ses droits d’auteur, qui lui sera confisqué. Ayant obtenu les autorisations nécessaires, il s’achemine donc vers Copenhague à travers une Allemagne qui expire sous les bombes. Toujours flanqué de Lucette et de Bébert, il entre au Danemark le 27 mars 1945. Les nouvelles autorités faisant du zèle, il y sera emprisonné pendant dix-huit mois après la défaite du Reich. Du long et chaotique périple inauguré à l’été 1944, il tirera plus tard sa trilogie allemande, D’un château l’autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (publication posthume, 1969). S’efforçant d’organiser sa défense, Céline se renie sans vergogne, ce que lui reprochera Maurice Bardèche dans sa biographie.
Mais il conserve la dent dure. Jean-Paul Sartre qui le diffame dans Les Temps modernes de décembre 1945, le découvrira à ses dépens. Alors qu’il est emprisonné et menacé par les tribunaux de l’épuration, l’auteur des Mouches l’accuse d’avoir été « payé par les nazis ». La riposte vient sous forme d’un bref pamphlet (A l’agité du bocal): «Vous avez emporté tout de même votre petit succès au "Sarah" sous la Botte, avec vos Mouches… Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes en vitesse, de circonstance, sur le pouce, les Mouchards? L’on vous y verrait en personne, avec vos petits potes, en train d’envoyer vos confrères détestés, dits "Collaborateurs", au bagne, au poteau, en exiL… Serait-ce assez cocasse? Vous-même, bien entendu, fort de votre texte, au tout premier rôle… en ténia persifleur et philosophe." »
En 1946, dans sa prison de Copenhague, Céline recopie sur un cahier d’écolier des passages des Mémoires d’outre-tombe. Il songe déjà à Féerie pour une autre fois et s’identifie à Chateaubriand qu’il appelle René: «René rêve de la France, l’âme de la France, je l’ai rêvée aussi, moi, barbet misérable…. » Il écrit aussi au résistant Albert Paraz des lettres que celui-ci publiera dans Le Gala des vaches. On y retrouve l’idée lancinante que les « Aryens» sont bien les plus crétins et les plus salauds sur cette terre: «Dans ma prison, il y avait 500 gardiens tous aryens, 500 millions d’Aryens en Europe. On me fait crever pour antisémitisme, ils applaudissent ! Où sont les traîtres, les ordures ! Tu voudrais que je pleure sur le sort de l’immonde bâtarde racaille sans orgueil et sans foi! Merci! Je pense des Aryens ce qu’en ont pensé au supplice Vercingétorix et Jeanne d’Arc! De belles saloperies! Vivent les Youtres ! Les Fritz n’ont jamais été pro-aryens, seulement antisémites, ce qui est absolument idiot (Albert Paraz, Le gala des vaches, Editions de l’Elan, Paris, 1948, p. 94). »


Amnistié en 1951, il se réfugie dans une bicoque de Meudon avec Lucette et des chiens abandonnés. Il y vit misérablement ses dernières années, officiant comme médecin des pauvres, écrivant et publiant. A ses obsèques, en juillet 1961, à côté de Robert Poulet, parmi quelques rares fidèles, on remarque Roger Nimier qui s’était fait son infatigable défenseur chez Gallimard.

vendredi 31 décembre 2021

Correspondance de Max Jacob à Jacques Mourlet… quelques allusions à Céline

Correspondance  (1939 à 1944) de Max Jacob à Jacques Mourlet 
dans laquelle il est un peu question de Céline…

C’est par le truchement de sa mère Mathurine, que Jacques Mourlet (1916-1971) entre en correspondance avec Max Jacob. Mathurine a, semble-t-il, souhaité cette rencontre afin que son fils « soigne son langage et son style » : l’initiative a réussi et les deux hommes vont effectivement échanger une correspondance très chaleureuse de 1939 à 1944. Lorsque le poète fait sa connaissance, Jacques a 23 ans ; on est à la veille de la guerre. Jacques va être incorporé dans l’armée de l’Air ; il est stationné à Tours, d’où l’appellation fréquente de « l’aviateur de Tours » qu’on trouve sous la plume de Jacob. L’épistolier n’a pas été indifférent à ce service militaire ; dès la première lettre à Jacques, il explique sa sympathie pour ceux qui choisissent la vie militaire en raison de la discipline que cette vie exige : « Quant à la question de la caserne... c’est une école ! On apprend l’humanité à la caserne. » Cette première lettre adressée par un Jacob vieillissant de 63 ans à Mourlet témoigne d’une immense sympathie ; dès le départ, Jacques est déjà « mon ami » : « Monsieur, cher monsieur, monsieur mon ami, cher ami, mon cher Jacques Mourlet... cher Jacques en somme – » (lettre 1). Jacques Mourlet était sans doute déjà destiné à devenir un de ces amis privilégiés de Jacob qu’il mettait dans une catégorie à part, un ami en quelque sorte élu, au statut particulier. Jacques est un jeune homme à « former » et Max Jacob aime à former des caractères ; Jacques est de Bretagne et surtout quimpérois. Partant, l’amitié est immédiate et Jacob «adopte» le jeune homme. 

Magdeleine Mourlet rendra visite à Céline (parrain de son fils Volny)
à Korsør (Danemark) en septembre 1949.

St-Benoît le 16 mai [19]40 [marge g., vo] 
J’ai une lettre de Céline où il est dit : « Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public ! » En effet je ne connais pas cet ennui.

Été 1942 : Louis-Ferdinand Céline mimant la folie entre Lucette et son hôte, le docteur Paul Mondain, dans le jardin de l'asile d'aliénés dirigé par ce médecin-peintre. C'est Jacques Mourlet qui avait demandé à Mondain d'accueillir l'écrivain et sa femme, empêchés de se rendre à Saint-Malo par l'occupant.

le 6 mai [19]41 St-Benoît
Ne donne pas d’importance aux conseils de MM. les littérateurs. Toi qui aimes la poésie et la peinture, tu as bien assez de merveilleux dans ta vie. Le conseil de Céline va à ceux qui ne pensent qu’à leurs sous *. MM. les littérateurs font de la «copie» à tant la ligne. On ferait mieux de nous conseiller l’honneur, le deuil actuel, l’héroïsme, le culte du devoir, l’éclosion des sentiments humains... et la méfiance des agences matrimoniales. […]
Dieu a l’œil sur toi et te prépare un avenir que ni toi ni moi ne soupçonnons. Pas de coup de tête surtout, à la recherche du merveilleux célinien stupide : jouis de ce que tu as et qui n’est pas mince.
* « Le conseil de Céline » concerne probablement l’idée que les auteurs doivent produire en vue de leur lectorat : c’est l’idée qui sous-tend l’anecdote que Jacob répète souvent à propos de Céline, et qu’il raconte à Mourlet dans les lettres 41 et 67. Jacob n’a manifestement guère confiance en Céline, dont Mourlet devient un proche (Céline sera le parrain de son fils Volny). Cf. le catalogue de Paul Mondain en ligne, https://www.paul-mondain.com.
Paul Mondain (1905-1981), peintre vivant à Quimper et psychiatre, directeur de l’Hôpital psychiatrique de Gourmelen de 1937 à 1950, lié à Céline. Il connaissait Jacob et Mourlet, mais aussi Jean Moulin et le Dr Tuset.

Jacob, Max : Cavalier, cavalières Dessin signé et daté 41
avec envoi à mon ami Mourlet

le 23 juin [19]41
Cher ami.
Je ne sais pas pourquoi exactement, mais il me semble que tu es en progrès. Oui ! Corbière, quand il parle de la mer et de la Bretagne, c’est très bien. Je trouve aussi que Loti parlant de la Bretagne de 1880 a été bien inspiré. Je ne doute pas que Céline soit un homme très sérieux, mais dans l’une de ses lettres, il me dit «Comme il est pénible de ne rien écrire qu’en vue du public ! » ou une phrase telle. Cette phrase le condamne à mon sens. Tu peux lui parler de moi - Je m’en fous...

le 12 janvier [19]44 St-Benoît-s/Loire. Loiret
bien cher ami Jacques
Te dire la joie de ta lettre ! et surtout que tu rappelles notre correspondance, celle de l’aviateur de Tours et du vieux bonhomme aux messes !
J’avais bien envie de t’écrire mais je craignais beaucoup de choses. Ta mère m’avait parlé de tes opinions céliniennes *et je ne voulais pas m’imposer au nom de l’amitié : j’attendais l’autorisation : tu me la donnes et me voici. Me voici avec les sentiments aussi vifs et mes deux mains tendues.

Entre le 30 décembre 1942 et le 12 janvier 1944, la correspondance connaît une éclipse. Ce silence semble avoir résulté d’une rumeur venant de la mère de Jacques *. De toute évidence, Jacob craignait que Jacques ait des opinions antisémites et cette rumeur, apparemment sans fondement, l’aurait mené à cesser d’écrire pendant l’année 1943. Des « opinions céliniennes » : Jacob semble imaginer que l’association de Mourlet avec Céline implique ces idées antisémites. Il n’y a pas d’indication que Mourlet adhérait à de telles idées.

dimanche 5 décembre 2021

Jean-Pierre Thibaudat, receleur des manuscrits volés à Céline, voit L’Église à Nanterre puis Lucette à Meudon (Libération 10-11 octobre 1992)

Thibaudat à Meudon après L’Église par Martinelli 
Libération 10-11 octobre 1992

En une : MARTINELLI PLANCHE SUR CELINE
Pour monter «L’Église», Jean-Louis Martinelli a reconstruit la pièce de l’écrivain et coupé certaines bouffées antisémites. Malgré ce choix qui peut se discuter, sa mise en scène sert la verve célinienne. Et n’a pas déplu à Lucette Destouches, veuve de LF.C. Lire page 25.

Céline, début du Voyage

Pour sa version de «L’Église», matrice du «Voyage», Jean-Louis Martinelli a reconstruit la pièce, en coupant notamment certains passages antisémites. Restent une satire parlante et marrante des milieux coloniaux et tout un magasin de réminiscences céliniennes.


«Le théâtre me tarabuste », déclare Céline à un journaliste de L’Intransigeant en 1933, alors qu’il est déjà l’auteur à succès du Voyage. En 1926, celui qui n’est encore que le docteur Destouches basarde sa première vie. Au retour d’un second voyage en Afrique (énième mission pour la Société des nations) et de sa découverte des Etats-Unis, après avoir rencontré la danseuse américaine Elisabeth Craig à Genève, et quitté sa première épouse Edith Follet, le docteur néglige de plus en plus ses rapports de mission pour la SDN, obtient sans mal un congé maladie, revient à Paris avec Elisabeth, écrit. Quoi? Du théâtre. L’Église met en scène quelques épisodes de sa vie passée et parfois future: Bardamu en Afrique (acte 1), Bardamu à New York (acte II), Bardamu et la SDN (acte III), Bardamu docteur à Blabigny-sur-scène, «près de Paris, dans une banlieue ouvrière» (actes IV et V). Une «comédie» dont Bardamu est le fil conducteur plus que le héros, un double transparent de l’auteur, et Pistil (alcoolique des colonies au début de la pièce, patron de bistrot à la fin), la première bête du bestiaire célinien.
En 1927 Gallimard refuse la pièce: «De la vigueur satirique mais manque de suite. Don de la peinture de milieux très divers », dit une note de lecteur (I). Difficile en effet de trouver une intrigue réglementaire ou classique dans les pérégrinations de Bardamu. « Il y a une technique spéciale, des trucs, un certain "nœud" qui m’échappe», avoue Céline au journaliste de L’Intransigeant (2).

«Une des grandes œuvres dramatiques du XXe siècle»

«Une des grandes œuvres dramatiques du XXe siècle», dit au contraire Jean-Louis Martinelli, qui aujourd’hui la met en scène. Un jugement évidemment filtré, influencé par l’œuvre écrasante de Céline. Si Martinelli disait vrai, il n’aurait pas éprouvé le besoin de couper, de reconstruire deux actes (New York et la SDN) sur cinq comme il le fait, non sans efficacité scénique, et les mises en scène de L’Église ne se compteraient peut-être pas sur les doigts d’une main. La version de Martinelli est saisissante et les côtés bringuebalants de la pièce réveillent en elle une œuvre ouverte, très «parlante», bien servie par les décors troués d’air de René Caussanel.
Au même journaliste de L’Intransigeant, Céline déclare que ses dialogues feront «marrer». Il n’a pas tort. L’acte I est une splendide satire des milieux coloniaux de l’AOF, les deux derniers flirtent joliment avec le mélodrame sans s’y complaire, et 
le II ne manque pas de répliques au tac au tac.
Exemple:
Flora -Vous avez un nègre, vous?
Bardamu -Oui, pour les expériences.
Flora -Oh! Horreur!
Bardamu -Je lui enlève un petit morceau de peau, matin et soir, et je bois son sang avec du café. Ça donne du goût!
Flora -D’où vient-il?
Bardamu -Il vient de la fièvre jaune; c’est le fils de M. Gaige.
Flora - Vous êtes fou!
Bardamu -Non, je vous aime!»
Si Céline garde Progrès, une «farce en trois tableaux», sûrement écrite aussi en 1927, dans ses tiroirs, sans doute cherche-t-il à faire jouer L’Église.
Plus tard, Dullin et Jouvet semblent l’avoir eue entre leurs mains, «Dullin habitait Montmartre, pas loin de chez nous, il aimait bien Louis et Louis a toujours été attiré par les acteurs», se souvient sa veuve, Lucette Destouches. La pièce sera finalement créée par une troupe amateur lyonnaise, raconte Lucette Destouches, «mais il n’a pas voulu aller voir ça». Par la suite, l’écrivain jugera sévèrement cette première œuvre: «Il me disait que L’Église était une pièce ratée et que, pour qu’elle soit une vraie pièce, il faudrait être dans le théâtre comme Marcel [Aymé, NDLR], travailler avec un metteur en scène.»
Ce que fait Martinelli post mortem en s’entourant d’excellents acteurs, en tête desquels Jean-Pierre Sentier (Pistil), tout en poésie chaudement désabusée, et Charles Berling (Bardamu), tout en anxiété nerveuse et verbale (mais il faudrait citer toute la distribution, très juste, Christine Gagnieux, Georges Mavros, etc.); en rassemblant les talents de l’accordéoniste Gérard Barreaux, de la danseuse Véronique Ros de la Grange et de la costumière Elisabeth Neumuller.
De son vivant, Céline, qui aimait tant les gens de spectacle, n’aura vu monter aucun de ses ballets, aucune de ses pièces. Mais le théâtre aura été la béquille, le premier roulement de son écriture lestée de façon singulière par l’oral, la parlerie. Emouvant de voir à travers Bardamu, la phrase célinienne en train de prendre corps, le verbe s’engrosser de lui-même dans une sorte de jeu de massacre. 
Henri Godard, l’éditeur de Céline dans la Pléiade, rappelle fort à propos ce passage de Féerie pour une autre fois: « Encore au début, tout début, je fredonnais ... Je me disais, ça sera de l’opérette ! ... J’aurais eu tellement moins d’ennuis! ... mais par timidité sans doute, le manque de relations, j’en suis demeuré au libretto ... et puis de rudesse en rudesse voilà trois mille portées qui tournent prose! ... et de prose en prose plus triste! toute noire! roman.»
Dans ses coupes, Martinelli réduit, donc atténue, les bouffées antisémites qui traversent L’Église: telle réplique ou un bateau nommé «youpinium» restent, mais disparaissent pratiquement un juif polonais au «nez extrêmement crochu» et l’inventaire des juifs de la SDN: « M. Yudenzweck, Directeur du Service des Compromis à la Société des Nations, Juif, quarante-cinq ans; M. Mosaic, Directeur des Affaires Transitoires, Juif, même âge; M. Moise, Directeur du Service des indiscrétions, Juif, même âge.» Si ce sont dans la pièce des personnages ni plus ni moins grotesques que «le Délégué de la République Tchoucomaco-bromo-crovène, Balkanique officiel, quarante ans» ou «le professeur Ventrenord, Français, barbu, genre député centre et bruyant », il y a là clairement les prémisses du brûlot que sera Bagatelles pour un massacre, dédié à Eugène Dabit et «à mes potes du "théâtre en toile"», où Yudenzweck deviendra Yubelblat, personnage(s) inspirés de Rajchman, le patron du docteur Destouches à la SDN. Apparemment, Jean-Louis Martinelli a effectué ces coupes dans un souci d’efficacité dramaturgique: les coupes n’étant jamais vraiment innocentes, ne vont-elles pas être lues d’une tout autre façon?

Aujourd’hui, la pièce fonctionne chez le spectateur, lecteur de Céline, comme un magasin incessant de réminiscences, de correspondances

L'Église dans VU du 27 septembre 1933

Bagatelles s’ouvre et se ferme sur deux ballets, dûment décrits la Naissance d’une fée et Van Badagen. Ce qui nous ramène aux figures énigmatiques de la danseuse Elisabeth Gaige dans L’Église, du personnage complémentaire de Véra qui en est comme la doublure, et de «l’Américaine» dans Progrès, dont le modèle commun est évidemment Elisabeth Craig, à laquelle Céline dédiera son Voyage au bout de la nuit.
Scène: Elisabeth se met près du mur, on abaisse un store noir sur la fenêtre, un «Russe fringant» nommé Raspoutine l’éclaire avec un jeu de lampes et, tandis que «les ombres se débattent, intriquées sur le mur, au rythme de la musique du gramophone», Bardamu entre. «Dans la nuit, il n’a pas été vu; il s’est assis sur une chaise, près de la porte. Il regarde, il écoute, il attend. »


C’est la première fois qu’i! voit Elisabeth. Cette scène est escamotée dans la version scénique de Martinelli. Dommage, car l’un des charmes de
L’Église, aujourd’hui, c’est que la pièce fonctionne chez le spectateur, lecteur de Céline, comme un magasin incessant de réminiscences, de correspondances: le Voyage est là, le souvenir que l’on en a, et la suite. Ainsi, ce que dit Bardamu des cités américaines dans L’Église -«Oh ! Chez nous, les villes, c’est couché, hein, et elles attendent le voyageur, tandis qu’ici elles sont toutes droites, debout, ça vous la coupe » - fait résonner telle page du Voyage: «Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà Vu des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux même. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes… »
Alors on comprend pourquoi Martinelli a eu envie de glisser dans L’Église les deux chansons que Céline écrira plus tard. Lucette Destouches ne s’en est pas offusquée, au contraire. «Louis ce qu’il aimait c’était surtout l’opérette. Enfant il avait habité près de la Gaîté Lyrique [passage Choiseul, NDLR]. Il marmonnait des airs. Il aurait aimé jouer du piano mais avec sa main… Les chansons, il les a faites à
un doigt. Mais comme il ne pouvait pas déposer la musique à la Sacem, c’est un autre qui a signé. »
Jean-Pierre THIBAUDAT
(1) Cité par François Gibault dans sa biographie, trois vol.. Mercure de France. (2) Cité par Frédéric Vitoux dans la Vie de Céline. Grasset.

L’Église. Théâtre Nanterre-Amandiers du mardi au samedi 20h30, dimanche 16h, jusqu’au 25 oct. 46.14.70.00


Lucette Destouches : «Jamais content»

Après la représentation de L’Église en présence de la veuve de l’écrivain, retour à Meudon : où, sans vivre dans le culte, elle évoque les humeurs de L.-F. C.

Lucette Destouches, ancienne danseuse sous le nom de Lucette Almanzor, est venue voir L’Église à Nanterre avec ses amis: son avocat François Gibault, Sergine le Bannier (retrouvée par Gibault il y a quelques années) chez les parents de laquelle Céline et Lucette allaient en vacances à Saint-Malo dans les années trente, et Jean-François Stevenin qui, à partir de Nord et de bien d’autres choses, ne désespère pas de faire un jour un film. Très satisfaite de la représentation, elle a remercié les acteurs et s’est fait raccompagner à Meudon. Au 25 ter, route des Gardes. c’est une maison gardée par trois chiens gris et noirs. Des chiens de rue, des chiens perdus, «des chiens de la SPA», dit-elle. Le plus aboyeur s’appelle Roxane. Un matou sombre au poil effaré déboule du porche (qui n’est plus celui, rafistolé de barbelés, devant lequel Lipnitzki photographia Céline), monte vers la maison. «Je nourris aussi les chats, les pigeons», dit-elle. Et puis il y a le perroquet. Un faux-dormeur perché dans sa cage, gardant du bec un gobelet d’eau et un morceau de lard pendu au bout d’une ficelle. Et puis il y a l’autre perroquet, le faux, le tissé main, arc-bouté sur son perchoir face au miroir. Et encore, au mur, la vieille photo d"un chat noir, Bébert, l’enterré du jardin, et, de l’autre côté du mœlleux canapé, la photo de Louis Ferdinand Destouches, dit Céline. C’est ça Meudon. Un doux fouillis de guéridons, de coussins, de canapés, de suspensions, d’animaux. Et des odeurs de parfum à tous les étages. «Tout a brûlé», dit-elle. Tout s’est envolée par l’escalier. Anéanti le studio de danse d’où déboulaient les élèves qui appréhendaient vaguement de rencontrer l’épouvantail d’en bas. Tout. Sauf les volets. Hauts, lépreux. Intacts. Par la suite, elle avait fait construire un autre studio de danse dans le jardin, tout en bois. Brûlé. Depuis,
on lui a bricolé un studio au rez-de-chaussée, à l’emplacement de la cour où Céline s’asseyait. Ses anciennes élèves y viennent une fois la semaine danser avec elle. «Incroyable ce qu’elle peut faire à 80 ans avec son ventre», dit maître Gibaud qui, entre deux dossiers chauds genre DC 8-Lybie, s’occupe depuis 1967 des affaires de Lucette, ayant gagné sa confiance les dimanches où, debout sur son dos, elle lui remettait de l’ordre dans les osselets de ses vertèbres. Petit à petit il est devenu célinien. Son affabilité et son métier d’avocat lui ont ouvert bien des portes, des cœurs, des correspondances, et son passé militaire quelques chemises confidentielles, le tout est réuni dans trois volumes d’une biographie précise.
« Quand on est arrivés, on voyait la Seine», dit-elle, aujourd’hui on la devine. Les chiens aboient, Roxane fait la danse du ventre sur le canapé. Gardienne de ce qui n’est pas, de ce qui n’a jamais été un temple, Lucette ne vit pas dans le culte, ni même dans le souvenir de L-F.C., plutôt dans une affection qui perdure. «On est arrivés là par hasard. A cause du prix. Deux millions. Ailleurs c’était cher. J’ai vendu des fermes dont j’avais hérité en Normandie. On s’est installés. Tout était délabré. C’était vraiment la campagne. Des rues pavées, quelques petites bicoques. On était loin de Paris. Louis ne voulait pas de voiture, il n’a jamais su conduire, c’est tout juste s’il a voulu du téléphone. Il n’a pas voulu non plus que l’on fasse de gros travaux. Au début on n’avait pas de chauffage; un hiver, les vieux radiateurs ont explosé. Louis écrivait avec des gants, des épaisseurs. Quand on est revenus du Danemark, c’était un homme cassé, fatigué. Il n’avait pas envie de voyager, de bouger, il n’est jamais allé en haut du jardin. Nimier venait le dimanche, souvent avec Blondin, ivre, Louis n’aimait pas ça.
En dix ans, il a dû aller peut-être deux fois chez son éditeur, Gallimard. Le théâtre, il aurait bien voulu y aller [en dix ans, il verra deux spectacles: une pièce de Marcel Aymé et les ballets du marquis de Cuevas, NDLR). Comme le musée de la Marine: il adorait les bateaux, il voulait le voir, il ne l’a jamais vu. Il n’avait pas le temps. C’était un médecin, il sentait venir la fin. Il était grand, maigre, très marqué avec toutes les restrictions, habillé avec des houppelandes et des ficelles pour tout: son portefeuille, ses gants, ses valises à manuscrits. Tout ça un peu polichinelle. Il faisait un peu peur. » Pour le travail, il était très ordonné. Une épingle à linge pour chaque chapitre. Il les suspendait ainsi au-dessus de la cheminée, et puis il les mettait dans des cageots à légumes avec couvercle. Il voulait pas qu’on y entre, dans sa pièce. Et surtout pas qu’on y fasse le ménage. Tous les soirs il me lisait les chapitres. «Tu descends! il m’appelait, tu descends!!», sa voix devenait de plus en plus forte. Je m’asseyais et j’écoutais. Il lisait tout haut. Saccadé. Haché. Quand Fabrice Luchini dit du Céline, il se rapproche de cela. Il voyait sur mon visage si tel passage ne me plaisait pas, il le voyait plus en me regardant qu’en m’écoutant. Je trouvais qu’il écrivait trop souvent "merde". Il me disait que les gros mots, c’était nécessaire. Je parlais peu avec lui. Il me parlait, tout seul, il monologuait, c’était sa façon de travailler. Il aimait plutôt parler des gens, savoir ce qu’ils étaient devenus. Elisabeth Craig, par exemple, il aurait bien voulu savoir. Tous les gens de sa vie, il fallait qu’il me raconte. Ça lui plaisait. Il me disait: "Tu te souviens de ça et de ça", les choses les plus pénibles, il insistait, je n’aimais pas beaucoup me rappeler le Danemark, toutes ces choses. Il se servait de moi comme reflet. Dix fois, vingt fois il recommençait un chapitre. Jamais content. Il raccourcissait la phrase jusqu’au mot juste. Même la nuit, assis dans le lit - il dormait assis, allongé il ne pouvait pas-, il me disait: "Ecris!" J’avais toujours un petit carnet à côté de moi. Comme il ne dormait pas, ou très mal, il ressassait. Il pouvait buter toute une journée sur une phrase. C’était comme de la musique. Très rythmée. Il prenait beaucoup de Gardenal, mais il se levait à 6 heures du matin, travaillait aussitôt qu’il en avait la force. Il luttait contre les migraines, le palu, la dysentrie, il avait le corps chaviré. De partout. Sans excès pourtant, il ne fumait pas, ne buvait pas, mangeait presque rien. On ne déjeunait pas, on ne dînait pas, il s’en fichait. Il adorait les croissants. C’était pas un jouisseur, un profiteur. Il était toujours après son travail. Il est mort juste après avoir fini Rigodon.»
Et puis il aimait les choses tendres. Les légendes, les ballets, les chansons. S’il portait des coups, c’était pour se faire entendre. Il disait qu’il aurait préféré écrire quelques vers de Shakespeare. Il était sensible au son. Il cherchait la musique, le ton. Jamais content de lui. Cela ne coulait jamais. Même quand les épreuves arrivaient, il changeait. Jamais content. Jusqu’au bout.»
Recueilli par J·P.T

Débat autour de «L’Église»
Une journée de rencontres, débats et lectures autour de la présentation de L’Église par Jean-Louis Martinelli a lieu ce samedi à partir de 14h et jusqu’à 19h30, au théâtre de Nanterre-Amandiers, en présence du metteur en scène. A 14h30, les acteurs André Marcon et François Berléand liront les Entretiens avec le professeur Y, à 15 h 15 seront projetés les films de deux entretiens avec Louis-Ferdinand Céline réalisés par la télévision en 1957 et 1959. A 16h suivra une table ronde réunissant Henri Godard, critique et éditeur de l’œuvre de Céline dans la Bibliothèque de la Pleïade, Jacques Henric, écrivain et critique d’art, Frédéric Vitoux, écrivain et journaliste, Pascal Ory, historien, Jean-François Stevenin, acteur et cinéaste. Véronique Ros de la Grange, danseuse et chorégraphe, ainsi que l’acteur Gérard Barreaux qui fera entendre à 18 h 30 des fragments de Mort à crédit.

vendredi 29 octobre 2021

Céline, une pathologie française dans Actualite Juive n°1613 du 30 septembre 2021


Dans son numéro n°1613 du 30 septembre 2021, 
Actualite Juive titre en couverture Céline, une pathologie française et annonce les points forts du dossier : 
- La rocambolesque histoire des manuscrits retrouvés ! 
- Antisémite et pronazi, la vérité sur le « grantécrivain » ! 
- Enquête sur les puissants « célinomanes » ! 
- Avec les décryptages de Pierre-André Taguieff et d’Emile Brami.
Pas de quoi vraiment fouetter un chat !
Je me suis tout de même attelé à la lecture de ce numéro, appâté par le décryptage d'Émile Brami annoncé à côté de celui de Taguieff dont nous ne pouvons plus attendre beaucoup tant il a raclé le fond de ses tiroirs pour nous "prouver" que Céline était antisémite (sic) et collabo (ce dont son dernier pavé ne nous a pas convaincu). Mais contrairement à ce qui était annoncé en couverture, si le décryptage de Taguieff s'étale sur deux pages dans lesquelles il nous ressert ses mêmes salades, celui de Brami se résume à deux ou trois citations sans contexte et déjà lues ailleurs. 
Le contenu du dossier est résumé en page 8 :
- La récente découverte de 6000 pages inédites va sans doute conduire à une « réévaluation de l'immense œuvre célinienne », comme le prévoit Bernard-Henri Lévy dans Le Point.
- L'écrivain Jean Narboni et l'historien des idées Pierre-André Taguieff pointent la durable cécité des milieux culturels et li!éraires face à l'antisémitisme avéré de Céline, de nature hitlérienne.
- De Patrick Buisson à Philippe Sollers, les inconditionnels de l'auteur de Voyage au bout de la nuit sont légion. À quoi tient leur engouement ? Pourquoi la haine des juifs est-elle souvent minorée?
De tout ça, nous avons retenu deux articles médiocres et surtout attendus qui n'apportent rien au débat, dont celui d'Alexis Lacroix qui se tord les cheveux pour nous dire combien il hait ce qu'il aime ! Et un entretien plus intéressant avec Jean Narboni, auteur de La Grande illusion de Céline.

Affaire des manuscrits retrouvés 
Pourquoi Céline n’en finit pas de faire parler de lui par Laëtitia Enriquez

La découverte de milliers de feuillets inédits de Céline est un événement littéraire, mais quelles conséquences pourrait avoir cette affaire rocambolesque ?
Pour le philosophe Bernard-Henri Lévy, dans Le Point, la découverte de 6 000 pages inédites écrites par Céline est si importante que « c’est toute l’œuvre célinienne et, par la force des choses, toute la littérature du XXe siècle qui, lorsque cette somme sera publiée, devront être réévaluées ». L’événement, révélé par le journal Le Monde le 4 août dernier, relève à la fois de l’exceptionnel et du rocambolesque. Ces milliers de feuillets disparus en 1944, qui viennent de ressurgir dans des circonstances étonnantes, mais qui restent encore à éclaircir, représentent sans doute la plus grande découverte littéraire des dernières décennies.
Dans cet équivalent d’un mètre cube de feuillets relativement bien conservés se trouvent l’entièreté du manuscrit de Casse-pipe ; le manuscrit de Londres, un roman inédit ; mille feuillets d’une version complète de Mort à crédit ; un conte médiéval, La Volonté du roi Krogold ainsi que des lettres à Robert Denoël et peut-être à Robert Brasillach.
Sur France Culture, le 18 août dernier, Antoine Gallimard a déclaré souhaiter « se mettre d'accord avec les deux ayants droit pour aller le plus vite possible et démarrer le plus tôt possible, dès le mois de septembre, pour l'édition déjà de Casse-pipe. En trouvant la bonne formule pour faire un appareil critique léger, afin d'expliquer l'importance de ce texte-là, dans la genèse de l'œuvre de Céline ». Il faudra, toutefois, régler les questions juridiques que pose la résurrection de ces archives. Jean-Marc Thibaudat, critique dramatique et ancien journaliste à Libération dit s’être vu remettre ces feuillets écrits de la main de Céline par un de ses anciens lecteurs qui lui avait demandé de ne pas les rendre publics avant la mort de Lucette Destouches, la veuve de l’écrivain et ce, afin de ne pas l’enrichir. Ce n’est donc qu’à la suite de la mort de celle-ci que le journaliste est allé révéler à l’avocat Emmanuel Pierrat, spécialiste du milieu littéraire, être le récipiendaire de cette somme de documents.
Depuis, les deux ayants droit de Céline, Véronique Chauvin, ancienne confidente et élève de Lucette Destouches et l’avocat François Gibault ont déposé une plainte pour recel de vol contre Thibaudat. Pour l’heure, l’ancien journaliste refuse d’en dire plus sur le donateur qui lui aurait donné gracieusement ces manuscrits, invoquant le « secret des sources ». Deux pistes pour l’heure se profilent pour déterminer qui aurait, en 1944, volé ces documents à l’auteur antisémite. Des résistants qui, lors d’une perquisition de l’appartement de Céline, en août de cette année-là, se seraient emparés du magot. Ou bien Oscar Rosembly, ami de Céline d’origine juive à qui l’auteur antisémite avait demandé de tenir sa comptabilité « parce qu’il pensait justement qu’il était juif », explique Émile Brami, libraire et biographe de Céline. Celui-ci croit la seconde version plus plausible. « Corse, Oscar Rosembly, possédait une maison sur l’Île où ces documents auraient pu être conservés dans un air plus sec que dans des caves parisiennes. Cela expliquerait leur maintien dans un état plutôt bon », estime-t-il entre autres raisons. Pour Émile Brami, qui a pu consulter ces documents inédits, il ne saurait y avoir de nouvelles découvertes antisémites dans ces écrits. « Il y a des documents dont Céline s’est servi pour écrire ses pamphlets mais il n’y a rien de plus que ce que l’on connaît déjà », explique-t-il. « Qu’est-ce que l’on pourrait d’ailleurs découvrir de pire que ce qui été publié dans les pamphlets ? », ajoute-t-il, en réponse à ceux qui penseraient que cette découverte pourrait accabler davantage l’écrivain. « Céline était un type extrêmement désagréable. En même temps, il a créé quelque chose d’exceptionnel. Est-ce que l’on peut se permettre de s’en priver ? 
C’est toute la question», résume-t-il. 
Laëtitia Enriquez

Entretien avec Jean Narboni (La grande illusion de Céline) par Laëtitia Enriquez

Jean Narboni : « La folie, si folie il y a, va toujours dans le sens de la conviction »

L’ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma vient de publier La Grande illusion de Céline qui, sous la forme d’une fable, examine l’obsession antisémite de l'écrivain.

Actualité juive : Pourquoi avez-vous décidé de vous pencher sur le lien entre Céline et Renoir à travers le prisme du film La grande illusion ?
Jean Narboni : Je connaissais la polémique qui avait opposé Céline à Renoir mais pas dans ses détails. Je me suis donc penché sur le long texte de Céline qui, dans son pamphlet le plus célèbre, Bagatelles pour un massacre, s’en prend très violemment à La grande illusion. Tel était le point de départ de ma recherche mais plus j’avançais et plus je découvrais des choses qui m’impressionnaient. Dans ce pamphlet, Céline vise principalement le personnage du lieutenant français Rosenthal, joué par Marcel Dalio, et s’en prend à Renoir qui le présente comme étant un personnage sympathique, patriote et amical. Rien de surprenant après tout que Céline, antisémite notoire, s’en prenne au personnage d’un juif sympathique. Mais je me suis ensuite aperçu que Céline, lui qui voyait des Juifs partout - Racine était Juif selon lui, tout comme Louis XIV, Marat, le Pape...-, avait été mystifié par deux personnages dont il n’avait rien vu et qu’il traite d’aryens. Son obsession et celle de ses comparses (le docteur Montandon et le spécialiste d’onomastique juive Bernadini) était de savoir comment reconnaître un Juif. J’ai donc essayé de construire une sorte de conte noir sur cette idée de tel est pris qui croyait prendre et tenter ainsi de montrer que son antisémitisme et son diagnostic infaillible n’étaient qu’une absurdité.
AJ : Vous évoquez la question de la « folie » pamphlétaire et raciste de Céline. Pensez-vous que cette folie pourrait le rendre « irresponsable » de son antisémitisme ?
J.N. : Je ne suis pas expert en psychiatrie et l’on pourrait débattre infiniment de savoir si Céline était fou lorsqu’il écrivait les pamphlets et pas fou lorsqu’il écrivait Voyage au bout de la nuit. Sur la question plus générale de l’exonération des personnes auxquelles on reconnaît des éléments de dérangement mental, j’ai trouvé une analyse intéressante dans les écrits de Céline lui-même. Dans Voyage au bout de la nuit, le personnage de Baryton, patron psychiatre en vient à dire à Bardamu, que « des convictions exagérées, forcées et obstinées ne sont pas loin de conduire à la folie ». Céline prétendait ne pas avoir d’idée, mais il avait des convictions extrêmement exagérées. La folie n’est finalement qu’une normalité devenue cancéreuse. Et puis, la folie, si folie il y a, va toujours dans le sens de la conviction.
AJ : Peut-on, aujourd’hui encore, avec ce que l’on continue de découvrir, toujours aduler Céline ?
J.N. : La tendance la plus répandue aujourd’hui consiste à dire qu’il faut séparer l’homme de l’œuvre. L’œuvre est géniale tandis que l’homme était quelqu’un d’inqualifiable. Une autre position consiste à noyer son antisémitisme dans celui de son époque. Or, l’antisémitisme de Céline était très particulier. Il refusait d’ailleurs ce terme et, dans une lettre à Cocteau, il expliquait être raciste et être plus proche des lois de Nuremberg que des mesures antijuives de Vichy. Cela fait
de lui quelqu’un de tout à fait différent de l’antisémitisme archi-dominant dans lequel ceux qui veulent l’exonérer en tant que personne cherchent à l’inclure. 
Propos recueillis par Laëtitia Enriquez


Les « célinomanes » par Alexis Lacroix

Raymond Aron n’avait pas tort : beaucoup d’intellectuels et d’hommes de lettres ont voué, et continuent à vouer, et malgré tous les enseignements du vingtième siècle, un culte à la violence.

Violence connotée de « progressisme » parfois – c’était celle, précisément, que l’auteur de L’Opium des intellectuels avait en ligne de mire, au milieu des années cinquante, quand l’Union soviétique exerçait sa fascination idéologique. Mais aussi, violence nihiliste, et bientôt préfasciste, qui a jailli à la fin du dix-neuvième siècle depuis le sous-sol de nos sociétés modernes, dépeint par Dostoïevski. Une violence qui affole encore les radars de nombre d’amateurs éclairés de culture et de littérature. C’est à cette aune qu’il faut comprendre la durable complaisance qui entoure Louis-Ferdinand Céline : il serait, tout bien pesé, un « marginal », un enfant triste et perdu au siècle des Orages d’acier.
Suraigu dans sa lucidité, l’auteur du Voyage au bout de la nuit incarnerait aussi le prototype de l’homme affranchi, libéré des conventions et des préjugés de la bourgeoisie, un être d’exception sur lequel le carcan de la « décence commune » n’aurait pas de prise. Véhémente, convulsée de haines, écorchée et écorchante, son écriture n’en serait pas moins une infalsifiable signature de vérité.
Ce romantisme-là survit à tout et c’est en France, bien sûr, et, plus largement, dans le contexte francophone, que la sidérante mansuétude pour notre « grantécrivain » atteint à des sommets de raffinement… et d’irréalité. Malgré l’évidence de son antisémitisme déchaîné, relevant bien plus de l’hitlérisme que du passéisme réactionnaire de l’«idéologie française», la cécité des pro-Céline reste inébranlable. Confrontés à des phrases comme « La France est une colonie juive, sans insurrection possible, sans discussion ni murmure » (1), ou à cet appel au meurtre - « Luxez le juif au poteau ! Y'a plus une seconde à perdre ! » (2) -, sans oublier des considérations raciales dignes des idéologues du Stürmer – « Les juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides, loupés, tiraillés qui doivent disparaître (...) dans l'élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangreneux, ravageurs, pourrisseurs » (3) -, les célinomanes rechignent à revoir à la baisse leur admiration. Comme si celle-ci s’avérait plus forte, plus inoxydable que le trouble suscité par une haine raciste aussi désentravée. Bizarre…
Chez les conservateurs, les tentatives de blanchiment de Céline sont allées crescendo ces dernières années, sur fond de décomplexion d’une droite perfusée à jets continus par les transgressions d’un Patrick Buisson, lui-même auteur, en 2012, d’un film très élogieux, « Paris Céline », où Lorant Deutsch jouait les guides touristiques.
Plume respectée du Figaro, le journaliste Michel de Jaeghere s’est livré, il y a dix ans, à un plaidoyer argumenté – qui consacre, non sans justesse bien sûr, la
génialité célinienne : « Il s’impose aux plus réticents. Céline ne s’est pas contenté, en inventant un style, de faire entrer la langue parlée dans le langage écrit, la gouaille populaire dans le corps de la narration […] il a imprimé un rythme étourdissant à la phrase, comme pour la rendre capable d’exprimer l’accélération du siècle ».
N’en jetez plus ! Dans cette pluie d’éloges, pas un traître mot du collaborationnisme avéré – et particulièrement frénétique – du détracteur en chef des «négroïdes juifs». Plus près de nous, au dernier semestre de l’année 2018, David Alliot et Éric Mazet se livrent moins à la célébration du « grantécrivain » qu’à sa décontamination. Leur libelle, Avez-vous lu Céline ?, entend faire justice des griefs avérés par le travail source, et accablant, de Pierre-André Taguieff et d’Annick
Duraffour : non, insistent les auteurs, Céline n'a aucunement été un agent d'influence au service du IIIe Reich, et, de surcroît, il était à mille lieux d’imaginer ce qui pouvait se tramer alors à l’échelle de l’Europe contre le peuple juif. S’il est une image insistante dont ces avocats dévoués s’évertuent à persuader leurs
lecteurs de la consistance, c’est celle d’un Céline-Petit Chose et grand naïf, d’un homme ballotté au gré des bourrasques et autres intempéries d’un siècle de fer. Un innocent donc, une quasi-victime ! Et puis, reste l'essentiel, de nature plus philosophique. Dans son Céline, publié en 1981, le regretté Philippe Muray a montré qu'à partir du milieu des années trente, la haine des juifs s'aiguise jusqu'au délire dans le cerveau convulsé du médecin devenu écrivain, et que s’il en vient à militer pour la politique de la main tendue à l'Allemagne nazie, c’est dans l’intention de guérir le monde de la « tumeur » juive. De cette thèse, très forte, Alliot et Mazet ne tirent hélas pas la moindre leçon.
Un malheur ne venant jamais seul, la clairvoyance n’est pas non plus la chose du monde la mieux partagée dans les franges nettement plus humanistes de l’intelligentsia. Les mêmes qui chipotent sur telle ou telle colère du trop catholique Bernanos, ou qui opposent une moue dubitative au dreyfusard Péguy, se jettent avec délectation dans les bras du collabo Céline. Cherchez l’erreur ! 
Jean Paulhan a été le pionnier de la mode célinienne – très bien portée «rive gauche». En réponse à une enquête sur le «Procès Céline» publiée par Le Libertaire en 1950 (Voir notre dossier précédent), Paulhan s’exclame : « Si l’anarchie est un crime, qu’on le fusille ! ». Plus récemment, Milan Kundera lui sauve la mise avec un lexique chrétien dans Les Testaments trahis : «Des immatures jugent les errements de Céline sans se rendre compte que les romans de Céline, grâce à ces errements, contiennent un savoir existentiel qui, s’ils le comprenaient, pourrait les rendre plus adultes ». Avant d’ajouter que le « pouvoir de la culture » « rachète l’horreur en la transsubstantiant en sagesse exceptionnelle ». Enfin, dans son Céline, Philippe Sollers ne lésine pas sur les efforts absolutoires : « Je sais que cela peut prendre encore un siècle ou deux, mais il faut débarrasser Céline de ses oripeaux de fou vociférant, et cela va de soi, de son antisémitisme ». Et Sollers d’ajouter : « L’image qui prédominera alors sera celle d’un Céline enfantin […] un enfant innocent perdu dans un monde coupable ».
De tous côtés, le terrain littéraire est donc quadrillé, verrouillé. Et si le temps était venu - au risque d’être aussitôt taxés d’« immatures » ! - de changer, enfin, d’approche ?
(1) Bagatelles pour un massacre (2)(3) L'École des cadavres (3) L'École des cadavres.