samedi 29 juin 2024

Céline envoûté par la Revue des deux mondes par Olivier Cariguel

 CÉLINE, L’INDOMPTABLE (Revue des Deux Mondes de juin 2011)

page1image53885376.png

CÉLINE ENVOÛTÉ PAR LA REVUE DES DEUX MONDES 

 Par OLIVIER CARIGUEL 

« Vive les vieux auteurs ils ont tout dit. Je me gave de la Revue des Deux Mondes vers 1890. » Lettre de Céline au docteur Alexandre Gentil (1) 



Qui de plus éloigné des valeurs de la Revue des Deux Mondes, parangon de l’académisme et de la modération, que Céline, qui «conduit à des étendues fétides»? « Six cent vingt pages dont beaucoup sont ordurières. [...] Ne retenons que le titre qui est beau : Voyage au bout de la nuit. Et que le reste soit silence(2)», conclut le critique André Chaumeix à la fin de sa chronique en jan- vier 1933. Il a retenu son souffle. Le roman lui « a inspiré l’horreur parce qu’il est plein de grossièretés, anarchique et blasphématoire », mais la clameur générale qui l’accueillit l’avait contraint à ne pas le passer sous... silence. Sa « réaction académique » fut remarquée. Chaumeix est l’auteur de l’un des « deux articles très durs » parus la même semaine contre Voyage au bout de la nuit avec celui de Henri de Régnier au Figaro. Les deux immortels furent vite épinglés par D’Artagnan : «[Ils] reprochent à M. L.-F. Céline ses “termes scatologiques” et ses “étendues fétides”. Pouah ! l’Académie se bouche le nez. Bon signe. Cette dernière consécration manquait encore au lauréat du prix Théophraste-Renaudot. Rien ne manque plus désormais à sa gloire. (3) » 
L’estocade de D’Artagnan, petite revue pamphlétaire, sera relayée par la Laborieuse, qui inscrit à sa rubrique du « sottisier » de la semaine sous le titre « La Revue des Deux Mondes qui se bouche le nez » (4) un extrait de l’article de Chaumeix. À l’inverse, les appré- ciations que Céline a écrites ou formulées sur la Revue sont multiples et louangeuses. Selon Lucien Rebatet, il puisait d’anciens numéros dans la « vaste bibliothèque » du château de Sigmaringen, qui était ouverte aux collaborateurs français en déroute : « Céline y avait choisi une vieille collection de la Revue des Deux Mondes, 1875-1880. Il ne tarissait pas sur la qualité des études qu’il y trou- vait : “Ça, c’était du boulot sérieux... fouillé profond, instructif... Du bon style à la main... Pas de blabla.” C’est la seule lecture dont il se soit jamais entretenu devant moi. (5) » 
Sa correspondance est émaillée de ses lectures enthousiastes. Dans une lettre inédite à son ami le docteur Alexandre Gentil, Céline lui confie en 1945 qu’il « dévore » les volumes conservés à la Bibliothèque royale de Copenhague, « d’une richesse presque incroyable en livres français. On y trouve au moins deux cents dic- tionnaires français de toutes les époques depuis 1700 ! Cela me semble aussi riche que la Bibli[othèque] Nat[ionale] de Paris (6) » :  « Ici l’isolement intellectuel est total. Hélas je suis encore trop malade pour pouvoir remuer – et surtout voyager. Je dévore la revue des 2 mondes des années à partir de 1892 ! Quelle mine ! Quelles plumes, quels caractères à l’époque ! Quelle décadence ! À celui qui rabibocherait affriolerait au goût jazz un jour cette matière si riche je promets une de ces carrières littéraires qui mettra la Mazarine à ses pieds ! Il y a des reportages par É[lisée] Reclus qui sont géniaux sur les premiers temps de l’USA et sur l’anthropophagie ! même les critiques des Salons à l’époque sont à prendre de la graine. Tu vois cher vieux où j’en suis ! J’ai mal à la tête et à la main avec les premiers froids que je ne sais plus où me mettre. (7) » 
Impression durable, confirmée dans une lettre de 1947 au jour- naliste Charles Deshayes : « Les Revue des Deux Mondes – 1916 – elles me passionnent à souhait. (8) » Deux ans plus tard, il écrit à Jean Paulhan qu’il a acheté « pour un morceau de pain » à Copenhague toute la collection depuis ses débuts (9). Il semble aussi, d’après l’incipit de Féerie pour une autre fois I, qu’il possédait avant-guerre à Saint-Germain-en-Laye une collection de cinquante volumes reliés en bon état. Au même Paulhan, Céline raconte ses lectures intégrales, on le sent soulevé par les sommaires, comme envoûté : « Les Deux Mondes me boudent. Ils ont tort. Je les adore. Leur Revue est mon vice. J’ai la collection depuis 1850. Je m’en gorge, j’y trouve une joie interminable, un plaisir divin et démoniaque. Je lis tout. Les comptes rendus de la Chambre 1905, les comédies 1892... Je sais d’avance tout ce qui va se passer. Dans quelle trappe vont disparaître tous ces guignols ! leurs promesses ! leurs certitudes ! Je suis le Destin.  Et puis quels talents ! Avez-vous lu les reportages d’Élisée Reclus sur l’amérique du Nord ?  Ah fadeurs, platitudes de nos journalistes actuels ! (10) » 
En effet, deux « reportages » du géographe et anarchiste Élisée Reclus qui avait été exilé (lui aussi !) aux États-Unis de 1853 à 1857 en particulier à La Nouvelle-Orléans ont bien été publiés sur l’esclavage aux États-Unis dans la Revue des Deux Mondes en novembre 1860 (« Le Code noir et les esclaves ») puis en janvier 1861 (« Les planteurs et les abolitionistes » (11)). Ils s’inséraient dans une importante série d’études parus entre 1859 et 1863 sur la jeune nation américaine peinte sous les angles les plus divers : le Mississippi, le mormonisme, « le coton et la crise américaine », et « les Noirs américains depuis la guerre » sont des questions longuement traitées (12). Il juge par ailleurs « véritable- ment merveilleux » un article de Taine « Psychologies [sic] des chefs jacobins » (Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1884) (13) qu’il « recommande chaudement » à son ami le docteur Gentil (14). « Parmi les jacobins, écrit Taine, trois hommes, Marat, Danton, Robespierre, ont mérité la prééminence et possédé l’autorité : c’est que par la difformité et la déformation de leur esprit et de leur cœur, ils ont rempli les conditions requises. » À grand renfort de citations et de références, l’historien dresse un portrait impitoyable des révolutionnaires qui a manifestement ravi Céline. 
Ce goût pour les vieux numéros s’explique sans doute par son attirance pour le passé, les cataclysmes historiques. À son ami Albert Paraz, il avoue avoir « le goût de relire inlassablement de vieilles Revues des Deux Mondes ». Il en devient maniaque. Et il ajoute « Mon monde à moi est défunt – parmi les défunts. (15) » Dans Féerie pour une autre fois I, toujours : « Rien m’enivre comme les forts désastres, je me saoule facilement des malheurs, je les recherche pas positive- ment, mais ils m’arrivent comme des convives, qu’ont des sortes de droits. (16) » Enfin en 1946, il résume ses impressions de lecteur : « J’ai fini mes 2 mondes. Quelles joies ils me donnent ! On se sent dieu à relire les événements à l’envers, les bafouillages de tous les gens pompeux, augustes, redoutables, allant vers les événements que nous connaissons ! batifolants, pontifiants, ergotants, tous les genres ! et youp ! dans la marmite ! l’effroyable chaos ! on prend ainsi de la sérénité de la sagesse aussi. Les mêmes ou leurs pareils aujourd’hui chipotent bafouillent le long des mêmes sentiers vers les infernales marmites où ils choiront tous. Bien contents ! Les romans sont à mourir de sottise, de suffisance et de sentiments, mais les études techniques sont remarquables. (17) » 
Rappelons que la présence de la Revues des Deux Mondes dans des bibliothèques de lettrés (le château de Sigmaringen appartenant aux Hohenzollern, la bibliothèque de son avocat danois marié à une Française) s’expliquait par sa large diffusion parmi les élites étrangères. Exilé au Danemark et coupé des affaires du pays natal, Céline lit ou relit avec avidité Victor Hugo, Jules Vallès, tout ce qui lui tombe sous la main, faute de mieux. Son séjour de 552 jours dans les geôles danoises (décembre 1945-février 1947) accentua sa solitude et aiguisa son envie des lire des livres et des périodiques français. Sa correspondance avec sa secrétaire Marie Canavaggia est parsemée de commandes de livres et de journaux, du Figaro litté- raire à l’Humanité, « le plus haineux, qui donne le la de l’époque ». Jamais à court d’autoanalyse, Céline décryptera lui-même sa passion pour la Revue des Deux Mondes : « C’est le signe de l’âge et de la fin, la révision avant le départ j’imagine... Je n’ai plus commerce qu’avec des morts déjà... avant la grande culbute que l’on semble nous préparer (18). » 
L’histoire ténue des relations de Céline avec la Revue connaît un épilogue amusant après sa mort le 1er juillet 1961. Vingt-huit ans après la chronique de Chaumeix – pas d’autre article depuis –, une nécrologie de quatre pages paraît dans la livraison du 1er août 1961 sous la plume de Saint-Paulien, pseudonyme de Maurice-Yvan Sicard. Sans relief mais très positif, l’article abuse de comparaisons parfois saugrenues avec d’autres écrivains (« Il soutiendra avantageusement la comparaison avec Hemingway, qui eut l’honneur d’être en ce siècle, comme lui, un grand aventurier des lettres » (19)) ou s’égare jusqu’à la provocation (« C’était un réprouvé politique. Pareil au poète Federico Garcia Lorca, il fut l’une des victimes de ses prophéties (20) »). Pourtant Sicard avait, dit-il, fréquenté l’écrivain. Il avait rencontré Céline à Montmartre dans l’atelier de Gen Paul et se présentait comme un ami de l’acteur Robert Le Vigan (21). Il mentionne une discussion avec Céline : « Nous lui avions dit, jadis, pourquoi il ne convenait pas qu’il pût se prendre pour l’Annonciateur de la mort de l’Occident. » Mais au-delà de ce souvenir de conversation, il avait ardemment défendu Céline à la sortie de Voyage au bout de la nuit et avait été condamné en janvier 1934 à 200 francs d’amende et 30 000 francs de dommages et intérêts pour avoir diffamé le président de l’académie Goncourt Rosny Aîné et l’un de ses jurés, Roland Dorgelès. Au cours d’une interview parue dans Lectures du soir,  Sicard avait prêté des propos injurieux et diffamatoires à Lucien Descaves, juré Goncourt qui avait voté pour Céline en 1932, et qui aurait concédé à Sicard que la voix du président s’achetait au plus offrant. Malgré des tentatives d’apaisement, Sicard s’enferra et perdit en correctionnel (22)
. Par la suite, Sicard adhérera au Parti populaire français de Jacques Doriot à sa fondation en 1936, en gravira les échelons et sera nommé sous l’Occupation rédacteur en chef de l’Émancipation nationale, le journal doriotiste, tout en assurant la propagande de ce parti. À la Libération, il suit Doriot en Allemagne puis se réfugiera en Espagne avant de revenir en France en 1957. Il prend alors le pseudonyme de Saint-Paulien et continuera une carrière de romancier et signera une Histoire de la collaboration en 1964 sans cacher son passé politique. À la mort de Céline, la Revue des Deux Mondes a donc publié un article écrit par l’un de ses thuriféraires, condamné pour diffamation et au passé collaborationniste notoire. Il était donc écrit quelque part que la passion de Céline pour la Revue finirait par déteindre sur elle par un détour inattendu. 

1. Lettre non datée [1945] de Céline à Alexandre Gentil. Archives privées.
2. André Chaumeix, « Romans et prix littéraires », Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1933, p. 208.
3. « Les 93 », « Réaction académique », D’Artagnan, 8e année, n° 325, 14 janvier 1933, p. 20.
4. Jeanne Alexandre, « Libres propos. Sottisier », in la Laborieuse, Nîmes, 7
4. Jeanne Alexandre, « Libres propos. Sottisier », in la Laborieuse, Nîmes, 7
4. Jeanne Alexandre, « Libres propos. Sottisier », in la Laborieuse, Nîmes, 7e année, nouvelle série, n° 1, 25 janvier 1933, p. 51. 
5. Lucien Rebatet, « D’un Céline l’autre », in Céline, Cahiers de l’Herne, n° 3, 1963, p. 51-54.
6. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945, archives privées.
7. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 2 août 1945, archives privées. 
8. Lettre du 4 septembre 1947, in Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Charles Deshayes 1947-1951, « Bibliothèque L.-F. Céline », Bibliothèque de littérature française contemporaine, 1988, introduction et notes de Pierre-Edmond Robert, p. 47. 9. Lettre du 27 février 1949 de Céline à Jean Paulhan, in Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la NRF 1931-1961, préface de Philippe Sollers, édition établie présentée et annotée par Pascal Fouché, Gallimard, 1991, p. 88. 
10. Lettre du 21 janvier 1949 de Céline à Jean Paulhan (n° 64), ibidem, p.84.
11. Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1861, p.118-154.
12. Un volume de fac-similés de ces articles d’Élisée Reclus a paru sous le titre les États-Unis et la guerre de Sécession. Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, édité par Soizic Alavoine-Muller, « CTHS Format n° 61 », 2007).
13. Henri Taine, « Psychologie des chefs jacobins », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 325-367.
14. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945. Archives privées.
15. Lettre du 23 janvier 1948, in Lettres à Albert Paraz 1947-1957, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, Cahiers Céline, n° 6, 1980 p. 54.
16. Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois I, in Romans, tome IV, Galli- mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 14.
17. Lettre du vendredi 31 août 1946 de Céline à maître Thorvald Mikkelsen et à Lucette Destouches (n° 46-17), p. 829.
18. Lettre du 3 août 1947 de Céline à Marie Canavaggia, in Lettres à Marie Cana- vaggia 1936-1960, Gallimard, « Les cahiers de La NRF », 2007, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis (édition revue et corrigée), 2007, p. 331.
19. Saint-Paulien, « Louis-Ferdinand Céline », Revue des Deux Mondes, 1
12. Un volume de fac-similés de ces articles d’Élisée Reclus a paru sous le titre les États-Unis et la guerre de Sécession. Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, édité par Soizic Alavoine-Muller, « CTHS Format n° 61 », 2007).
13. Henri Taine, « Psychologie des chefs jacobins », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 325-367.
14. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945. Archives privées.
15. Lettre du 23 janvier 1948, in Lettres à Albert Paraz 1947-1957, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, Cahiers Céline, n° 6, 1980 p. 54.
16. Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois I, in Romans, tome IV, Galli- mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 14.
17. Lettre du vendredi 31 août 1946 de Céline à maître Thorvald Mikkelsen et à Lucette Destouches (n° 46-17), p. 829.
18. Lettre du 3 août 1947 de Céline à Marie Canavaggia, in Lettres à Marie Cana- vaggia 1936-1960, Gallimard, « Les cahiers de La NRF », 2007, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis (édition revue et corrigée), 2007, p. 331.
19. Saint-Paulien, « Louis-Ferdinand Céline », Revue des Deux Mondes, 1
12. Un volume de fac-similés de ces articles d’Élisée Reclus a paru sous le titre les États-Unis et la guerre de Sécession. Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, édité par Soizic Alavoine-Muller, « CTHS Format n° 61 », 2007).
13. Henri Taine, « Psychologie des chefs jacobins », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 325-367.
14. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945. Archives privées.
15. Lettre du 23 janvier 1948, in Lettres à Albert Paraz 1947-1957, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, Cahiers Céline, n° 6, 1980 p. 54.
16. Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois I, in Romans, tome IV, Galli- mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 14.

17. Lettre du vendredi 31 août 1946 de Céline à maître Thorvald Mikkelsen et à Lucette Destouches (n° 46-17), p. 829.
18. Lettre du 3 août 1947 de Céline à Marie Canavaggia, in Lettres à Marie Cana- vaggia 1936-1960, Gallimard, « Les cahiers de La NRF », 2007, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis (édition revue et corrigée), 2007, p. 331.
19. Saint-Paulien, « Louis-Ferdinand Céline », Revue des Deux Mondes, 1er août 1961, p. 472.
20. Ibidem.
21. Sicard republiera en plaquette sous le nom de Saint-Paulien sa nécrologie de la Revue des Deux Mondes à l’hiver 1988 (Louis-Ferdinand Céline, Van Bagaden, tirage à 120 exemplaires, onzième titre de la collection « Céliniana ».) Les liens avec Gen Paul et le Vigan sont cités dans l’introduction du volume.
22. Voir les détails de l’affaire dans François Gibault, Céline 1932-1944 : délires et persécutions, Céline, tome II, Mercure de France, 1985, p. 27-33. 
20. Ibidem.
21. Sicard republiera en plaquette sous le nom de Saint-Paulien sa nécrologie de la Revue des Deux Mondes à l’hiver 1988 (Louis-Ferdinand Céline, Van Bagaden, tirage à 120 exemplaires, onzième titre de la collection « Céliniana ».) Les liens avec Gen Paul et le Vigan sont cités dans l’introduction du volume.
22. Voir les détails de l’affaire dans François Gibault, Céline 1932-1944 : délires et persécutions, Céline, tome II, Mercure de France, 1985, p. 27-33. 
■ Olivier Cariguel est historien, spécialiste de l’édition et des revues littéraires du XXe siècle à nos jours. Il a publié Panorama des revues littéraires françaises sous l’Occupation, juillet 1940-août 1944 (Imec, 2007) et a dirigé l’édition de Stèle pour James Joyce de l’académicien Louis Gillet (Pocket, 2010). 

dimanche 19 mai 2024

Le mal, le destin et l’éthique. Lévinas et le Voyage au bout de la nuit

Le mal, le destin et l’éthique. 
Lévinas et le Voyage au bout de la nuit 

[Etudes littéraires 41/2, 2010, pp. 133-145]

Par Ernst Wolff, département de Philosophie, Université de Pretoria

A Anthony Leroux


Résumé

La pierre angulaire de l’œuvre de Lévinas est une analyse de la présence ambiguë des autres, ambiguïté dont le sens vacille entre ontologie et éthique. C’est son interprétation de l’ontologie qui demande une quête pour une « évasion », trouvée finalement dans le visage de l’autre. Plus catégoriquement encore : l’être est le mal ; l’altérité de l’autre, le bien au-delà de l’être.
Si décisive que soit sa conviction que l’être est le mal, Lévinas ne réussit pas à la défendre. Le chercheur qui veut comprendre cette conviction de base est donc amené à s’interroger sur les influences subies par le philosophe. A côté d’une tradition juive d’ontologie négative et de la pensée de Rosenzweig, l’auteur du présent article propose Céline comme influence sur l’idée que Lévinas se fait de l’être. Aucune lecture lévinassienne de Céline n’est reconstituable. Tout de même, quelques rares références nous permettent d’entrevoir, d’une part, une approbation de la perspective cynique de l’univers présenté dans Voyage au bout de la nuit et, d’autre part, un accord sur « l’anti-humanisme » présent dans le même ouvrage.
Cet article aura trois buts : 1/ affirmer l’influence de Céline sur Lévinas sur le point important indiqué, 2/ analyser cette influence par une comparaison de textes choisis et 3/ montrer brièvement que si cette thèse est correcte, l’utilisation que Lévinas fait de Céline est en accord avec ses pensées sur la littérature en général.
L’argument s’achèvera sur une question sur la possibilité d’un accord partiel entre le romancier et le philosophe sur la nature de l’éthique.

Au centre de l’œuvre d’Emmanuel Lévinas est une analyse de la signification ambiguë des autres, ambiguïté dont le sens vacille entre ontologie et éthique. Afin d’introduire cet essai et de formuler sa question, voici les traits saillants de cette philosophie, qui soulèvent l’essentiel du questionnement et la réponse fournie par le philosophe.

1. La quête de Lévinas d’un sens au-delà de l’être auquel nous sommes attachés

Chez les phénoménologues, Lévinas a appris qu’à chaque instant et dans son existence entière, l’homme vise ce qui l’entoure d’une manière interprétative. La vision sert de métonymie pour cette ouverture au
monde : « la vision est le sens par excellence »1. Ainsi, la vision serait la manière d’exister de l’homme entier. L’homme en tant qu’événement de vision est ontologie, c’est-à-dire l’événement de la compréhension de l’être des choses. Chaque fois que quelque chose est vu, un aspect de la compréhension de l’être surgit. En visant quelque chose par la vision, l’homme intègre cette chose dans son champ de vision, dans son flux d’interprétations, pour faire au fur et à mesure une synthèse interprétative du monde. Si Lévinas dit que l’homme est caractérisé par la vision, il dit que l’homme est le lieu où le monde se fait interpréter. Cette interprétation continuelle serait l’origine de la totalité du sens ou de la signification. Ainsi, selon la réinterprétation que Lévinas fait de la condition ontologique de l’homme, l’homme s’empare à chaque instant du réel en y accordant du sens. La vision comprise de cette manière est le caractère par excellence de l’homme du point de vue ontologique : c’est seulement parce que l’homme appartient à l’être, que l’homme est ou existe, que l’homme est capable de comprendre ce que c’est que « être ». Autrement dit, c’est parce que l’homme appartient à l’événement de l’être qu’il est lui-même, et c’est sa manière d’être qui fait que sa vision n’est jamais seulement un enregistrement de donnés sensibles, mais que sa vision est en même temps une interprétation. Jamais Lévinas ne nie cet aspect de l’existence humaine. En fait, il considère l’aspect ontologique de l’homme comme un sort auquel il est attaché ; l’homme, par le fait d’être, est « rivé » ou « enchaîné » à lui-même et ainsi à l’être2. Par conséquent, cette excellence ontologique qui rend possible pour l’homme d’accorder du sens aux choses est un fait inquiétant pour le philosophe et cela de deux manières : d’une part, chaque fois qu’un homme comprend quelque chose, cette chose est par cette compréhension intégrée dans une totalité de compréhension qui fait violence à la particularité de cette chose ; d’autre part, l’appartenance à l’être emporte l’homme dans l’écoulement de l’histoire trop forte pour que l’homme puisse y résister. Dès 1934, Lévinas s’expliquait à propos de la menace qu’il ressentait dans l’idée d’appartenir à l’être et qu’il a décelée dans ce qu’il appelait « la philosophie de l’hitlérisme » : cette idéologie serait la célébration de l’enchaînement de l’homme à l’histoire (par la race, le sang, la terre) et une violence contre ceux qui ne participent pas à cette identité.3 Pour résumer : l’être auquel l’homme est rivé rend possible d’intégrer tout dans une totalité de compréhension, mais ainsi toute l’existence humaine reçoit une qualité totalitaire ; l’être, dira Lévinas plus tard, se révèle comme guerre, la guerre est aussi l’expérience de l’être pur4 et ainsi, l’homme enchaîné à l’être serait un guerrier.

C’est pourquoi, dès 1935 (De l’évasion), il se pose la question sur une évasion possible hors des diktats de la compréhension de l’être. Mais comment serait-il possible qu’un autre genre de signification (c’est-à-dire un genre non-ontologique) surgisse dans l’homme si l’homme entier est redevable à l’être ou à son existence ontologique pour pouvoir avoir du sens ? Autrement dit : y a-t-il un genre de signification qui s’impose à l’homme bien que l’homme accorde toujours de la signification à tout, mais une signification qui n’est pas de l’ordre de la compréhension de l’être ? Cette question anime toute la philosophie de Lévinas.

Si l’existence ontologique est désignée métonymiquement par la capacité de la vision, la réponse de Lévinas à la question suscitée par l’existence ontologique est métonymiquement indiquée par le visage de l’autre. Ce visage n’est pas l’ensemble physionomique – les yeux, le nez, les oreilles, les rides, etc.5 – qui sont bel et bien des traits ouverts à une vision ontologique qui lui confèrent une signification. Le visage, dans le vocabulaire de Lévinas, est ce qui dans l’autre fait appel à moi et que le philosophe identifie parfois comme la mortalité de l’autre6. La signification de l’autre, son visage, signifie indépendamment de tout contexte, c’est-à-dire indépendamment des synthèses d’interprétation que je fais de tout ce qui m’entoure. La signification de ce que le visage de l’autre dit n’est pas de l’ordre de l’être, mais de l’ordre éthique, c’est un appel à ma responsabilité.
Ainsi, la philosophie de Lévinas nous présente deux genres de sens : un ontologique, l’autre éthique ; le premier qui représente le problème auquel l’homme ontologique est attaché, l’autre la solution ou l’évasion, à savoir l’appel éthique qui s’impose à l’homme.

2. D’où vient la conviction que l’être est le mal ? Entre en scène Céline

Il doit apparaître clairement qu’un aspect de la plus grande importance pour cette philosophie est l’adverbialité ou la caractérisation de l’être par Lévinas. L’être est, selon lui, le mal.7 L’évasion hors du sens redevable à l’être – la question qui anime toute sa philosophie – n’a de sens que si l’être est le mal. Dans une étude précédente, j’ai déjà indiqué qu’il n’existe aucune manière pour le philosophe de démontrer cette conviction (et je ne répète pas cette démonstration ici8). Cependant, il n’est ni nécessaire, ni souhaitable d’arrêter là notre lecture de ce moment important dans la philosophie de Lévinas. Son développement sur l’être peut encore être éclairci par une exploration des influences qui l’auraient motivé à adopter la conviction que l’être est le mal. Il est certain que l’idée clef dans toute entreprise de la sorte est une prise en compte de l’idée heideggerienne de la « mienneté » (Jemeinigkeit) dont j’ai déjà fait implicitement mention : c’est l’idée que l’homme appartient à l’être à tel point que l’être est le sien, mais aussi, qu’il est à l’être. Il me semble qu’au moins quatre inspirations aident Lévinas à reinterpréter la signification de la mienneté : 1/ une ontologie négative dans des traditions juives, 2/ l’horreur de la dépersonnalisation devant la participation à l’être chez les « primitifs » selon Lévi-Bruhl9, 3/ le lien établi par Rosenzweig dans L’Etoile de la Rédemption (Der Stern der Erlösung) entre la première guerre mondiale et la crise de l’ontologie en Occident10 et 4/ – cela est le sujet du présent article – Céline dans le Voyage au bout de la nuit. Ce dernier reste à ce jour un sujet non encore exploré dans la recherche sur l’œuvre de Lévinas.

On sait que Lévinas admirait Céline11 et plus précisément le Céline de Voyage au bout de la nuit. Mais aucune lecture lévinassienne de ce roman n’est reconstituable. Tout de même, quelques rares références – deux pour être précis – nous permettent d’entrevoir, d’une part, dans le texte De l’évasion (1935), une approbation de la perspective cynique du monde présenté dans Voyage au bout de la nuit et, d’autre part (en 1981), un accord sur « l’anti- humanisme » présent dans le même ouvrage.12 La première de ces deux références est peut- être la plus importante : si Lévinas en 1935 a déjà commenté Voyage au bout de la nuit, cela veut dire non seulement qu’il avait lu ce livre très peu de temps après sa parution, mais que ce roman aurait pu influencer le philosophe dans ses premiers essais dans lesquels il commence à prendre distance par rapport à Heidegger en reformulant la condition ontologique de l’homme. Autrement dit, il y a raison de soupçonner chez Lévinas une résonance entre la mienneté ontologique heideggerienne et 1/ la réinterprétation corporelle chez notre philosophe (1935, De l’évasion, écrit donc sous l’influence de Céline, entre autres) et 2/ la politique, dans le pressentiment de la guerre (en 1934, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, mais ici il n’y a pas de référence explicite à Céline).

Regardons maintenant ce roman de plus près, en adoptant, pour ainsi dire, les lunettes de Lévinas, pour y chercher ce que Céline pourrait lui apporter.

3. Corps, vérité et destin dans Voyage au bout de la nuit
Voici un passage qui me semble tout à fait capital dans l’interprétation du roman : 
En pensant à présent, à tous les fous que j’ai connus chez le père Baryton, je ne peux m’empêcher de mettre en doute qu’il existe d’autres véritables réalisations de nos profonds tempéraments que la guerre et la maladie, ces deux infinis du cauchemar. La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement soi- même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, sur-homme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné. » (V 41813)

Un nombre d’éléments de cette citation me semblent pouvoir être généralisés comme commentaire valable pour le roman entier. D’abord le premier paragraphe :

  1. l’homme, nous, a un tempérament profond ;

  2. ce tempérament est quelque chose de fixe – on peut dire une nature profonde ;

  3. on ne voit pas toujours ces profondeurs ;

  4. la nature profonde de l’homme se montre dans des conditions bien particulières : la guerre et la maladie ;

  5. la maladie, aussi bien que la guerre, a cette possibilité révélatrice grâce au fait qu’elle expose ce qui est caché dans le corps.

Etant arrivé au corps de l’homme, le registre ou le visé du commentaire change dans le deuxième paragraphe qui distingue deux modes d’existence humaine :

  1. un premier où l’on est « profondément soi-même », un deuxième où l’on se donne grande fatigue à construire ;

  2. le premier est la vie d’un « sous-homme claudicant » (donc malade) qu’on reçoit à sa naissance, le deuxième est la vie d’un « sur-homme » qui s’efforce d’être raisonnable ;

  3. au fond, le sous-homme que nous sommes est « immonde, atroce, absurde », le surhomme se donne du mal pour cacher cet aspect de son existence (pour lui-même et pour les autres) et pour se présenter comme un « petit idéal universel ».

    Le premier paragraphe décrit donc les profondeurs de l’existence humaine, qui se révélerait dans des « infinis du cauchemar » ; le deuxième paragraphe montre qu’il existe une continuité entre ces cauchemars et l’existence par laquelle l’homme tente quotidiennement de cacher son soi absurde – cette continuité elle-même est un cauchemar. Elaborer l’exégèse de ce qui est présenté dans ces deux paragraphes sera le but des deux sections suivantes respectives de cet essai.

    a. Corps, guerre, destin

    Dans l’optique présentée ci-dessus, le premier point de référence dans la « philosophie » du Voyage au bout de la nuit serait le corps. Le corps y est présenté comme la vérité14. Et on est fermement attaché à son corps, à soi-même15. Ceci, comme nous l’avons vu, n’est pas un fait dont on est conscient en permanence ; il faut une situation dans laquelle les apparences sont écartées pour révéler la vérité du corps. La guerre et la maladie sont les accès privilégiés à la vérité du corps, souvent en employant l’outil de l’angoisse ou la peur16. Commentons tout de suite que cette perspective sera très recevable pour le jeune Lévinas. Sa première réinterprétation des analyses heideggeriennes de l’existence ontologique de l’homme comporte une introduction du corps comme lieu de compréhension de l’être. Lévinas reconnaît cependant que la vérité qu’est le corps n’est pas toujours visible et, fidèle aux procédés phénoménologiques, pour y trouver accès il cherche un événement dans lequel le corps se montre tel qu’il est. Cette situation qui met entre parenthèses la visée hors du corps pour viser le corps même se trouve selon les analyses de De l’évasion dans la honte et la nausée. Dans ces situations, l’homme ontologique se découvre rivé à lui-même, rivé à l’être sans sortie. La guerre jouera un rôle comparable plus tard dans la préface de Totalité et Infini (1961). C’est de cette condition de l’homme – décrite ou racontée en plus grand détail dans Voyage au bout de la nuit – que Lévinas cherche une évasion. Si la guerre nous apprend d’après Bardamu-Céline « nos profonds tempéraments », elle nous permet de décrire la nature humaine en plus grands détails. La vérité de l’homme est qu’il est par nature poussé par une « passion homicide » (V 82) dans des degrés variables parce que les « aliénés ont le meurtre encore plus facile que les hommes ordinaires. » (V 430). Les hommes sont les « organismes les plus vicieux et les plus agressifs de ce monde » qui ne cèdent que peu de « trêves de cruauté » (V 124). En décrivant la guerre dans des détails explicites dans la première partie du livre, le narrateur ne manque pas de nous montrer dans la plupart de son histoire comment l’homme est un loup pour l’homme, comment la guerre imprègne toute la vie. Loin d’être seulement un comportement déviant dû à la guerre, le caractère homicide de l’homme fait partie de notre existence sociale quotidienne. Au lieu d’entasser des exemples parsemés dans le roman, citons la remarque qui résume cette idée : « dans la vie courante, réfléchissons que cent individus au moins dans le cours d’une seule journée bien ordinaire désirent votre pauvre mort » (V 116).

    A cette expression de la violence inhérente à la nature de l’homme, hyperbolique certes, font écho les qualificatifs utilisés plus tard par Lévinas, surtout dans les années 1950, pour décrire l’homme réduit à son existence ontologique seule : en tant que tel, l’homme est possessif, consommateur, réducteur, dominateur, oppressif, violent17. Mais dans le Voyage au bout de la nuit, la lutte n’est pas seulement quelque chose d’extérieur à l’homme, ayant lieu entre les hommes. C’est également la texture dont le corps humain est tissu à l’intérieur. La multitude de références aux dégradations du corps et surtout au vieillissement dans ce roman esquisse cette perspective, par exemple : « nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries [...] L’ordure elle, ne cherche ni à durer, ni à croître. Ici, sur ce point nous sommes bien plus malheureux que la merde, cet enragement à persévérer dans notre état constitue l’incroyable torture. [...] Ce corps à nous, travesti de molécules agitées et banales, tout le temps se révolte contre cette farce atroce de durer. Elles veulent aller se perdre nos molécules, au plus vite, parmi l’univers ces mignonnes ! » (V 337). L’agonie de M. Henrouille est typique de cet aspect profond de la dégradation corporelle : « Il se débattait autant contre la vie que contre la mort. » (V 374).

    Cependant, dans ce roman, la guerre n’est que l’apparence spectaculaire de quelque chose de plus grand que la lutte entre les gens et la lutte intérieure pour persévérer dans son existence : c’est une manifestation du destin. Le destin entraîne l’homme dans son propre écoulement fatal, dans sa propre logique implacable, malgré les initiatives de l’homme. Le destin n’écrase pas l’homme, mais s’empare de lui comme on est envahi par la chaleur ou le bruit d’une l’ambiance18. Son autonomie et sa spontanéité sont envahies dès le début d’une force qui les sape : « On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, à côté de vous, tout le temps à présent ... » (V 458). Quelqu’un qui a appris le jeu acharné du destin échange l’espoir d’un meilleur avenir contre une « connaissance » de la fatalité de la répétition tragique de l’histoire : « Quand la guerre elle reviendra, la prochaine... » les gens feront telle et telle chose (V 240). D’où le « cynisme triste et désespéré »19 que Lévinas voit dans ce roman : en surface, les hommes ont l’initiative, ils travaillent à réaliser leurs projets, mais en vérité ils sont amenés par une réalité impersonnelle (« Ça a débuté comme ça », dit la première phrase du livre [V 7, je souligne]) et aveugle (« Le monde ne sait que vous tuer comme un dormeur quand il se retourne le monde, sur vous, comme un dormeur tue ses puces » [V 176]). Cette réalité impersonnelle et aveugle plus forte qu’eux les conduit à travers la nuit (« Ainsi tourne le monde à travers la nuit énormément menaçante et silencieuse. » [V 326])20. Si telle est la maîtrise du destin sur la vie des gens, la vie ne serait pas un voyage d’apprentissage ou de maturation, mais « Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons... » (V 214)

    b. Du corps au sujet corporel : le « dualisme » de Céline

    Mais même s’il est possible, au moins pour quelques individus comme le narrateur du roman, de prendre acte du destin fatal lié à notre corporéité, cela ne veut pas dire que nous pouvons nous installer confortablement dans cette connaissance. Par nature, l’homme cache l’absurdité de son existence corporelle ou animale. Pour Céline, l’homme est un animal, certes, mais par les quelques dizaines de comparaisons avec des animaux à travers le livre21, l’auteur affirme que l’homme, la bête verticale (V 139), est une bête qui tente de cacher son animalité pure, mais ironiquement, le plus souvent c’est sa nature animale qui prescrit les manières de se donner un personnage, de devenir sujet. Autrement dit, c’est la nature du sous-homme de travailler à se montrer sur-homme. De l’espèce humaine, il existe deux sous-espèces : les riches et les pauvres (cf. V 81) qui, de même que dans la théorie de l’évolution, se développent selon les pressions et exigences de leur habitat respectif.

    L’homme n’est donc pas équivoquement animal ou corps : l’homme a une âme ou un esprit22. Il y a ainsi un dualisme célinien, qui n’est pas le dualisme corps/âme de la tradition platonicienne, mais un dualisme du corps seul et du corps qui se montre de telle ou telle manière. « L’âme, d’après Bardamu, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout ! » (V 52). Ce qui est appelé « âme » ici, est développé dans le roman dans les descriptions de mensonges (dont le courage et le patriotisme sont souvent les exemples par excellence) et les rôles joués par les personnages. Chaque mensonge et chaque rôle servent à fuir la vérité d’un existence absurde. Cela vaut aussi pour le plaisir et le divertissement. Le plaisir, d’une part, n’est rien de plus qu’une expression de la corporéité dont l’homme ne peut pas se débarrasser, mais, d’autre part, le plaisir dont le corps est susceptible dans le divertissement permet une fausse, mais apparente, sortie de la « Destinée » (V 354). Voici ce que Bardamu en pense : « Vivre tout sec, quel cabanon ! La vie c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau. Un jour, qui n’est rien qu’une simple journée de 24 heures c’est pas tolérable. Ça ne doit être qu’un long plaisir presque insupportable une journée, un long coït une journée, de gré ou de force. » (V 354). La vie nue est insupportable et c’est pour cela que l’homme doit se créer tout ce qui est associé à sa subjectivité. La fuite dans la subjectivité est nécessitée par le fait qu’« On a tous honte de sa viande mal présentée, de sa carcasse déficitaire » (V 405).

    Ici, nous sommes très proche de la première réception de Voyage au bout de la nuit par Lévinas. Je cite le paragraphe entier dans lequel se trouve sa référence au roman : La honte apparaît chaque fois que nous n’arrivons pas à faire oublier notre nudité. Elle a rapport à tout ce que l’on voudrait cacher et que l’on ne peut pas enfouir. L’homme timide, qui ne sait quoi faire de ses bras et de ses jambes, est incapable en fin de compte de couvrir la nudité de sa présence physique par sa personne morale. La pauvreté n’est pas un vice, mais elle est honteuse car elle fait transparaître comme les guenilles du mendiant la nudité d’une existence incapable de se cacher. Cette préoccupation de vêtir pour cacher concerne toutes les manifestations de notre vie, nos actes et nos pensées. Nous accédons au monde à travers les mots et nous les voulons nobles. C’est le grand intérêt du Voyage au bout de la nuit de Céline que d’avoir, grâce à un art merveilleux du langage, dévêtu, l’univers, dans un cynisme triste et désespéré.23 Nous apprenons par ces mots que ce n’est pas seulement la nudité d’existence, illustrée plus explicitement dans la vie des pauvres, et le fait des tentatives d’une fuite hors de cette condition (dont celle des riches sera peut-être par implication plus futile que celle des pauvres) qui aurait attiré l’attention de Lévinas, mais également les différentes manifestations de cette fuite, des manières dont l’homme s’habille dans sa vie en général : dans « nos actes et nos pensées». Revenons maintenant au roman pour dégager cet élément de sa « philosophie ».

    Nous avons déjà vu comment le comportement de l’homme est assujetti au sort qu’est sa corporéité animale. Mais l’animal-homme n’est pas seulement poussé par une « passion homicide », il a aussi un instinct de jouer des rôles24. Loin d’être radicalement différente de sa corporéité, la subjectivité humaine (ici, son caractère ou personnage) en fait intégralement partie en étant l’expression de l’animalité. De même que l’ambiance prive l’homme d’initiative autonome, de même la présence des autres, impose à l’homme de jouer un rôle. Ainsi Bardamu commente son comportement sur la péniche à Toulouse : « Je ne pouvais pas me résoudre à leur montrer ma vérité ; c’était indigne d’eux comme mon derrière. Il me fallait faire coûte que coûte bonne impression. »(V 405).

    Dans le Voyage au bout de la nuit, l’homme est toujours un zoon logon echoon, un animal doué de raison et langue. Mais au lieu de distinguer ou de séparer l’homme de son animalité ou de sa corporéité, son logos, de même que les rôles qu’il joue, trahit son appartenance à sa nature ignoble. Il est clair par la description du milieu et du travail scientifique (cf. V 281-282) que cette prétendue cime de la raison humaine n’est qu’un autre variante d’un délire (cf. V 281). De même, « Philosopher n’est qu’une autre façon d’avoir peur » (V 206). Néanmoins, cela ne doit pas nous faire conclure que la raison – la science et la philosophie, par exemples – soit complètement impuissante ou inutile. Le narrateur lui-même se veut rationnel, prétend pouvoir comprendre certains aspects de l’existence humaine et croit être initié par la peur à une vérité plus profonde. Il faut seulement reconnaître la provenance de la raison dans la nature humaine (la lutte pour être raisonnable selon V 418) et l’insuffisance tragique dans le domaine le plus important : la mort : « Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses... Même pas bon à penser la mort qu’on est. » (V 332).

    Bardamu est encore plus explicite sur l’autre aspect du logos humain : la langue. Après s’être vanté d’avoir épié tous les mouvements de la langue de l’Abbé Protiste (V 336), le narrateur nous donne un compte-rendu de ses découvertes au sujet de la langue :

    J’avais l’habitude et même le goût de ces méticuleuses observations intimes. Quand on s’arrête à la façon par exemple dont sont formés et proférés les mots, elles ne résistent guère nos phrases au désastre de leur décor baveux. C’est plus compliqué et plus pénible que la défécation notre effort mécanique de la conversation. Cette corolle de chaire bouffie, la bouche, qui se convulse à siffler, aspire et se démène, pousse toutes espèces de sons visqueux à travers le barrage puant de la carie dentaire, quelle punition ! (V 337)

    A l’évidence, la langue, elle aussi, appartient à la misère de la condition corporelle de l’homme, cet « enclos de tripes tièdes et mal pourries » (V 337). Les mots qui blessent sont hérités comme des traits physiques25. Adorno disait à propos de l’homme que l’animal doué de logos est un prédateur et la lutte de ces prédateurs pour la domination est illustrée dans l’hôpital psychiatrique hors de Paris (V 98ff). La langue n’est pas une solution ou une sortie de la condition humaine, mais en fait partie : « Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. » (V 487). Et la description continue en assimilant les mots à (des créateurs d’) « une avalanche » et « une tempête », trop fortes pour l’homme.

    Considérant le décentrement du sujet effectué dans ce roman, il est facile de comprendre comment Lévinas y voyait en 1981 une préfiguration de l’antihumanisme contemporain. Surtout, le pouvoir de la langue qui se fait valoir à travers l’homme et la faiblesse du sujet semblent inviter à cette lecture. Il ne faut néanmoins pas comprendre cette identification à un antihumanisme dans Voyage au bout de la nuit comme un simple rejet du contenu du texte. Lévinas dans Autrement qu’être (1974) admirait dans les théories antihumanistes leur « intuition géniale consist[ant] à avoir abandonné l’idée de personne, but et origine d’elle-même où le moi est encore chose parce qu’il est encore un être. ».26 S’il y a quelque chose de génial dans l’antihumanisme, c’est donc de comprendre la condition de l’homme pour autant qu’il soit réduit à son existence ontologique. Autrement dit, la valeur de l’antihumanisme, et ainsi du Voyage au bout de la nuit, c’est, une fois de plus, d’avoir bien posé le problème auquel Lévinas cherchait une solution.

    4. Ethique lévinassienne – éthique célinienne

    Je crois avoir démontré que les deux références de Lévinas au Voyage au bout de la nuit, aussi fragmentaires soient-elles, contiennent des interprétations valables du roman. Plus encore, ce que j’ai pu dégager de la « philosophie » du roman pourrait être proposé comme inspiration possible pour le chercheur en philosophie. Pour résumer : dans ce roman, Lévinas trouve un collaborateur et une aide pour interpréter et formuler ce qu’il considère comme problématique, à savoir l’enchaînement de l’homme à l’écoulement violent et fatal de l’être et c’est à ce problème qu’il aurait ensuite proposé une solution, à savoir l’imposition de la signification éthique par le visage de l’autre. De plus, cette utilisation du roman correspond avec son emploi de la littérature et à sa compréhension de la littérature à travers son œuvre : la littérature interprète l’être, s’inquiète de l’être mais n’est pas capable d’aller au-delà de la circulation de significations redevables à l’être.27 Probablement la remarque de De l’évasion s’applique-t-elle entre autres à Voyage au bout de la nuit : « L’évasion dont la littérature contemporaine manifeste l’étrange inquiétude apparaît comme une condamnation, la plus radicale, de la philosophie de l’être par notre génération. »28, mais, faut-il ajouter, inquiétude et condamnation peut-être, mais pas, selon Lévinas, solution.

    Mais on peut se demander si l’on a raison de considérer le Voyage au bout de la nuit exclusivement comme une aide pour étoffer le point de vue adverse. N’y a-t-il rien dans ce texte qui serait en accord avec une réflexion de l’évasion éthique hors de la totalité de significations ontologiques comme Lévinas la propose ?

    Le thème de l’éthique dans Voyage au bout de la nuit est d’une grande complexité, mais je me permets quelques remarques pour indiquer une direction dans laquelle on pourrait chercher une réponse. Celui qui cherche dans ce roman un traité d’éthique sera déçu, en fait, la plupart du temps l’auteur y décrit l’éthique non pas comme une trêve des hostilités entre les gens mais une manière de continuer la guerre par d’autres moyens et ainsi donne plus de soutien à une lecture antihumaniste – d’après le discours de Princhard, l’oppression commence par l’affection (cf. V 68) et le plus souvent quand un personnage semble prendre en considération les intérêts d’un autre, on pourrait après coup conclure, comme Bardamu à propos des gens qui l’ont porté à travers la forêt apparemment de manière désintéressée : « La gentillesse relative des indigènes à mon égard s’expliquait de la plus crapuleuse des façons. » (V 183). Il y a dans la voix du narrateur souvent une inquiétude ou même une condamnation (comme dirait Lévinas) des luttes variées entre les gens, mais il n’est pas exclu que l’on interprète cela comme seulement un autre masque de Bardamu, son ressentiment comme une manière de manipuler son audience pour l’éblouir par sa narration.

    Néanmoins, dans l’histoire, Alcide et Molly représentent une autre perspective. Certes, bien des choses laissent à désirer dans le comportement d’Alcide et la prostituée, Molly, ne serait pas une simple incarnation des valeurs morales bourgeoises. Alcide, cependant, « tutoyait des anges » et l’hagiographie que Bardamu compose de lui explique pourquoi : « Il avait offert sans presque s’en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l’annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. » (V 160) L’éthique louée ici est le don de sa propre vie au bénéfice de quelqu’un d’autre sans possibilité de retour. C’est continuer dans la vie qui mène par la guerre à la mort, mais consacrer sa propre dégradation à un autre.

    Dans le cas de Molly, il en va de même. Tandis que Bardamu cherchait à acheter son bonheur chez elle (« Ce fut le premier endroit d’Amérique où je fus reçu sans brutalité, aimablement même pour mes cinq dollars » [V 227]), elle savait rompre le cercle de cette logique commerciale : « elle voulait que je soye heureux. Pour la première fois un être humain s’intéressait à moi, du dedans si j’ose dire, à mon égoïsme, se mettait à ma place à moi et pas seulement me jugeait de la sienne, comme tous les autres. » (V 229) Au sacrifice de soi sans recherche de récompense chez Alcide, s’ajoute ici une tentative de substitution pour l’autre. Il est clair aussi que le dévouement de Molly à Bardamu provoque une réponse : dans un passage unique du livre, le narrateur s’adresse, non pas à son audience, mais à celle à qui il répond – Bardamu parle à une Molly qui reste en dehors du texte (V 236), comme la dédicace à Elizabeth Craig, sans savoir si jamais elle entend ou répondrait. Bardamu fait le don de sa narration sans promesse de récompense.

    On rencontre ici des termes que l’on trouvera dans l’éthique de Lévinas : le pour- l’autre, la substitution, l’hospitalité, le se dédire ou se sacrifier. Mais s’il y a une éthique dans le roman, les termes qui la constituent sont présentés sous un angle particulier par le romancier. Dans le dénouement du livre où il est affirmé (mais très furtivement) que ce qui fait un homme plus grand que la simple vie c’est « l’amour de la vie des autres » (V 496), Bardamu déclare son insuffisance devant la tâche d’accompagner Robinson dans le moment d’agonie de la mort. Peut-être le narrateur veut-il nous inviter à reconnaître notre propre insuffisance devant les autres qui, d’après son histoire, sont tous des morts en sursis. Dans ce monde de mourants, la mortalité de l’autre est comme une tentative « de nous aider à vivre à présent nous autres » (V 497) et à laquelle nous pouvons répondre. L’éthique du Voyage au bout de la nuit serait un amour en tant qu’accompagnement des mourants vers leur inévitable mort, mais un accompagnement pour « leur égoïsme ».


1 De l'existence à l'existent 75. Les textes de Lévinas auxquels il sera fait référence sont Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Martinus Nijhoff : Dortrecht, [1974] 1986 (livre de poche). En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger. Vrin : Paris, [1947]1998. Difficile liberté. Essais sur le judaïsme. Alban Michel : Paris , 1976. Dieu, la mort et le temps. Grasset : Paris, 1993. De l'existence à l'existent. Vrin : Paris, [1949]. Éthique et infini. Fayard : Paris, 1982. Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre. Grasset : Paris, 1991. De l’évasion. Introduit et annoté par Jacques Rolland. Fata Morgana : Montpellier, 1982. Hors sujet. Fata Morgana : Montpellier, 1987. Les imprévus de l’histoire. Préface de Pierre Hayat. Fata Morgana : Montpellier, 1994. Le temps et l'autre. PUF : Paris, [1947]1998. Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Kluwer Academic : Paris, [1961] 1998 (livre de poche).
2 Cf. Le temps et l'autre 36-37, De l'existence à l'existent 136, 143, 150.
3 Voir Les imprévus de l’histoire 23-33, « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme ».

4 Totalité et infini 5.
5 Cf. Éthique et infini 79-80.
6 Par exemple : « Quelqu’un qui meurt : visage qui devient masque » Dieu, la mort et le temps 20. 7 Cf. Le temps et l'autre 29, Entre nous 124.

8 Voir le chapitre 2 de mon De l’éthique à la justice. Langage et politique dans la philosophie de Levinas. Phaenomenologica 183. Dortrecht: Springer, 2007.
9 Cf. Entre nous 49-63, « Lévi-Bruhl et la philosophie contemporaine » (1957).
10 Voir Stéphan Mosès Au-delà de la guerre. Trois études sur Lévinas. Editions de l’éclat : Paris-Tel Aviv, 2004, surtout chapitre 1, pp. 25.

11 Cf. là-dessus Jacques Rolland « Quelques propositions certaines et incertaines » dans Lévinas et la politique. Les Cahiers Philosophiques de Strasbourg, automne 2002, pp. 153-180, ici note 20, p. 178.
12 « C’est le grand intérêt du Voyage au bout de la nuit de Céline que d’avoir [...] dévêtu l’univers, dans un cynisme triste et déséspéré. » (De l’évasion 112) et « Le Voyage au bout de la nuit de Céline [...] a peut être été le signal de cette anti-littérature qui est l’une des formes de qu’on appelle aujourd’hui l’antihumanisme et l’une de ses raisons. Un langage qui se veut cru et qui espère se retrouver sans détour dans une certaine vulgarité, mais qui jusqu’alors, n’apparaissait dans les ‘belles lettres’ [...] » (Hors sujet 190) respectivement.

13 Le sigle V sera utilisé pour des références au Voyage au bout de la nuit dans l’édition de Gallimard de 1952, conforme au texte établi pour la Pléiade.
14 Cf. très explicitement V 272 : « C’est quelque chose de toujours vrai un corps... ».
15 Robinson déclare : « On a du mal à se débarrasser de soi-même en guerre ! » (V 46) et Bardamu sous-entend la même chose plus tard : « Il était difficile d’être aussi peu que moi sur le navire tout en y demeurant. » (V 116). Dans l’humiliation « le monde est trop lourd pour vous » (V 261). Le malade partage sa souffrance et se vante

« entre-temps qu’on y est arrivé à s’en débarrasser de sa peine, mais tout le monde sait bien n’est-ce pas que c’est pas vrai du tout et qu’on l’a bel et bien gardée entièrement pour soi. » (V 292).
16 Bardamu se demandait « Y a que la bravoure au fond qui est louche. Être brave avec son corps ? ». Plus tard il dit à propos de lui-même : « la peur me montait des intestins » (V 429) et sur le métier de la vérité, la philosophie, le narrateur dit : « Philosopher n’est qu’une autre façon d’avoir peur » (V 206).

17 Cf. En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger 168, Difficile liberté 21, Entre nous 16 & 18.
18 Cf. par exemple la description du narrateur des « petits hôtels particuliers [...] où par ces temps d’hiver il régnait une chaleur si agréable qu’en y pénétrant de la rue, le cours de vos pensées devenait optimiste soudain, malgré vous. » (V 81) ou la chaleur de l’Afrique où « Tout le monde devenait [...] à force d’attendre que le thermomètre baisse, de plus en plus vache. » (V 125) ou encore dans le bruit de l’usine où « On en devient machine aussi soi-même à force et toute sa viande encore tremblotante dans ce bruit de rage énorme qui vous prenait le dedans et le tour de la tête et plus bas vous agitant les tripes et remontait aux yeux par petits coups précipités, infinis, inlassables. » (V 225).

19 De l’évasion 112.
20 Et peut-être V 207 : « la nuit habituelle à notre condition. »

21 Voir par exemple chien (V 13), oiseaux (V 20), asticot (V 144), rats (V 64), poules et moutons (V 82), lapin (V 83), limace (V 118), bête de corrida (V 118), hyène (V 122), scorpion (V 126), etc.
22 Des synomymes, implicitement dit V 224.

23 De l’évasion 112.

24 Dans V 122, c’est à propos du rôle qu’est la vanité que Bardamu dit: « C’est un instinct. ».

25 « On s’est même dit à ce propos des mots un peu durs entre parents qu’on oubliera jamais. Ils sont passés dans la famille. » (V 302)
26 Autrement qu’être ou au-delà de l’essence 203.

27 A ce sujet, voir la fin du chapitre 7 de mon De l’éthique à la justice, op. cit. qui traite de la pensée de Lévinas sur la littérature.

28 De l’évasion 94.

mercredi 10 avril 2024

Céline III : entre arc-en-ciel et Shoah dans Rivarol du 10 avril 2024 (partie III/III)

 Céline III : entre arc-en-ciel et Shoah


Dessin de Chard

Céline a confondu la fin de la guerre, la fin de l’Allemagne, la fin de la collaboration, la fin du monde, la fin de son aventure, dans trois grands romans, D’un château l’autre, Nord, et Rigodon. Son biographe François Gibault, qui dans ses meilleurs pages sait être à la fois empathique, critique et précis, a établi que son récit de sa fuite de Sigmaringen vers le Danemark n’était pas seulement exagéré et romancé, mais complètement délirant : elle a duré quatre jours et ne s’est jamais rapprochée du front. Céline a peint sa Conviction, sa Vision. Cette fuite hallucinante et hallucinée et les persécutions qu’il a endurées depuis, c’est sa Shoah à lui. Il est l’un de plus remarquables exemples de mensonge d’Ulysse, cette mémoire si particulière des événements, ce récit intéressé que donne d’eux celui qui finit par se persuader qu’il en a été le témoin et/ou la victime et/ou le héros, cette épopée personnelle, cette autofiction qu’a si bien analysée Paul Rassinier : mais il était si naturellement inventeur qu’on hésite à décider s’il était menteur ou mythomane, on n’était pas dans sa peau. On doit se borner à constater que c’est un des précurseurs du ressenti-roi d’aujourd’hui, de cette caméra subjective qu’il est de bon ton dans les cercles du pouvoir d’opposer victorieusement à la réalité observée, de ce subjectivisme dont se sert la révolution totalitaire pour s’imposer au nom de la liberté, de l’égalité et de la créativité.

Cette hypertrophie du ressenti dans le récit célinien s’accompagne d’une remarquable propension à chouiner à tout propos et hors de propos. Céline est la grande victime et le chouineur universel, ce qui excitait la verve des mauvais esprits. Françoise Sagan par exemple, après la lecture d’Un château l’autre, se demande si elle va « porter cent mille francs » à l’auteur. Et Pierre-Antoine Cousteau ironise en 1957 : « Le Martyr, dans toutes ces interviews — mais alors un martyr pyramidal, fantastique, comme il n’y en jamais eu et comme il n’y en aura jamais plus — c’est Louis-Ferdinand soi-même, l’homme qui a “souffert comme pas un”, l’homme que Pétain poursuivait de sa haine, que Hitler voulait faire fusiller, que le PPF se proposait d’égorger. L’homme qui a connu à Sigmaringen d’indicibles tourments. L’homme qui a subi quelques mois d’incarcération, puis un exil conjugal au Danemark et qui a finalement été condamné — comble de l’horreur ! — à une année de prison par contumace, alors que tant d’heureux veinards, pendant ce temps-là, s’en tiraient avec la bagatelle de douze balles dans la peau ou en respirant l’air si pur et si français de Poissy ou de Clairvaux ».


La commisération de Céline pour soi-même était antérieure à la Seconde Guerre mondiale. On lit dans le Voyage au bout de la nuit : « C’est peut-être ça qu’on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir. […] Ce n’est pas si facile que ça en a l’air. Ce n’est pas tout que de se dire, “je suis malheureux”. Il faut encore se le prouver, se convaincre sans appel ». Céline avait tant de talent pour se convaincre qu’il en convainquait d’autres. Ainsi Milton Hindus, son admirateur juif américain, qui lança aux Etats-Unis un mouvement de soutien, fut choqué d’entendre, passant par Paris pour aller le voir au Danemark, ses amis Gen Paul et Henri Mahé lui casser du sucre sur le dos. Voici le récit qu’en fait Mahé dans un manuscrit inédit : « Tous ses vieux amis, le Docteur Camus, moi, Geoffroy, Gen Paul, en avions marre de ses menteuses jérémiades […] C’était l’anniversaire ! Le mien ! Ripailles et rigolades ! On parla des pamphlets… « Céline est notre frère, il souffre comme ceux de notre race », bavait Hindus en intellectuel sevré de martyrologe. « Louis ment comme il respire », lui répondis-je pour désamorcer ce romantisme ».

Il y a pourtant quelque chose de juste dans l’intuition d’Hindus, cette fraternité profonde entre Céline et le petit peuple qui a tant souffert, le génie de raconter la souffrance et d’en tirer parti. Et cela même, en ce qui regarde Céline, quand il draguait. Louise Nevelson, sculptrice américaine d’origine juive russe, raconte qu’au cours d’une traversée de l’Atlantique sur le paquebot Liberté, elle rencontra l’écrivain, qui lui fit une cour aussi complexe qu’empressée, racontant son enfance, sa jeunesse impécunieuse, la pourriture d’une société « aux mains des juifs », avant de la demander en mariage. Céline était beaucoup trop fin pour ne pas savoir où cela le grattait. Il se savait chouineur, savait à propos de quoi et avec qui il chouinait. En témoigne cette lettre de juillet 1960 au journaliste spécialiste de littérature André Rousseaux : « Vous allez me trouver encore bien pleurnichard et chichiteux mais je ne veux pas vous laisser penser que j’étais indifférent à Buchenwald, etc. N’en serait-ce tenu qu’à moi, personne n’y serait allé, bigre ! » Ce qu’on a nommé Holocauste puis Shoah lui importait. Pendant la guerre, il n’a rien su de ce qui advenait des juifs. Après la guerre, il a admis le récit qu’on en fait d’ordinaire, à la suite du jugement du Tribunal militaire interallié de Nuremberg. D’où cette référence à « Buchenwald, etc. ».


Et après la guerre ? Contrairement à ce que certains pensent, Céline était moral. Il se rappelait ne jamais avoir été pro-allemand, mais ne pouvait effacer de son ardoise le mot antisémite. Aussi tenait-il à préciser que son antisémitisme n’avait jamais recommandé d’envoyer les juifs en camp pour les y exterminer (ce qui est strictement vrai). C’est ici que la date de 1960 est importante : elle marque un net progrès dans la mise en cause du récit officiel de la Shoah. Bien que le projet politique de Maurice Bardèche, fasciste de la 25e heure, exaspérât Céline, le doute qu’il jetait sur la réalité des faits incriminés au IIIe Reich lui plaisait. Aussi s’enthousiasma-t-il sur Rassinier dans une lettre à Paraz du 8 novembre 1950 : « Son livre, admirable, va faire grand bruit — QUAND MÊME Il tend à faire douter de la magique chambre à gaz ! ce n’est pas peu ! Tout un monde de haines va être forcé de glapir à l’Iconoclaste ! C’était tout la chambre à gaz ! Ça permettait tout ! Il faut que le diable trouve autre chose ». Ecrivant à son ami allemand Bickler, le 30 décembre 1960, le lendemain de la parution dans RIVAROL d’un article analysant la lettre adressée au quotidien Die Zeit par le directeur de l’Institut de recherches historique de Munich, Martin Broszat, expliquant qu’il n’y avait « jamais eu de gazage de masse dans les camps situés sur le territoire de l’ancien Reich » dans ses frontières de 1937, il lui demande : « Si vous obtenez des documents, voilà qui m’intéresserait fort ». S’il y eut une réponse, elle a disparu. Mais c’est l’attention que Céline porte à la question qui importe, le syllogisme implicite : si la chose est confirmée, alors les témoignages portés sur les gazages de masse à (Buchenwald, etc.) sont faux. Et la conscience de Céline est définitivement soulagée. Ici, il fut vraiment visionnaire. Il a vu que la Shoah serait le centre de notre sensibilité et de notre morale politique, le socle qui réunit Trump, Poutine et Macron. C’est pourquoi il a renoncé à son antisémitisme. On connaît la phrase de Bernanos, « Hitler a déshonoré l’antisémitisme ». Elle est bizarre.


Ni Lénine, ni Staline, Trotsky, Beria, Zinoviev, Kamenev, Dzerjinski, Béla Kun, Rosa Luxembourg, Ilya Ehrenbourg, Karl Liebknecht, Duclos, Mao, Lukaks, Mao, Pol Pot, Hô Chi Minh, ni personne d’autre n’a jamais déshonoré le bolchevisme, le communisme ni le marxisme. Certains s’en tirent donc mieux que d’autres devant le tribunal de l’histoire. Ou plutôt non. On sait bien qu’ils sont terriblement horribles. C’est plutôt certaines choses qui sont apparemment plus déshonorables, si j’ose dire, et déshonorantes. Le communisme, au fond, c’est pas trop grave, mais l’antisémitisme ! Céline, enveloppé de vieux pulls et perclus de constipation, a compris, il a baissé la tête. Il l’a mise en veilleuse. A admis que l’antisémitisme c’était LE mal. Mais n’a pas pu se résoudre à professer que l’Adolf avait déshonoré le truc, il a juste expliqué que c’était dépassé, privé de sens. Il en avait assez, aussi, de sa qualité de paria. Il se souvenait d’avant. Du temps qu’il était un très bel homme aux yeux gris, selon la formule d’Arletty. Du temps d’avant la mouise et la chouine. Le temps du bonheur, des jeunes filles en fleur, de la SDN. Céline n’était pas fait pour devenir un clochard aigri.

Cuirassier, blessé en 1915, médaillé, héros, Céline tira profit de la Grande Guerre, qui lui offrit des études raccourcies et toutes sortes d’aventures. Il s’est inventé sur le tard une trépanation assortie d’atroces souffrances morales et physiques, mais ses lettres d’alors témoignent d’une grande santé et d’un solide appétit de vivre. Républicain de progrès, optimiste, avant même d’avoir fait sa médecine, il entra au service de la Commission américaine de préservation contre la tuberculose, mieux connue sous le nom de Mission Rockefeller, car elle était mandatée et financée par la fondation Rockefeller. Il voyageait à travers la Bretagne, vêtu d’un uniforme de l’armée des Etats-unis, pays qu’il admirait et où il avait toujours rêver d’aller, afin de donner des conférences prophylactiques dans les écoles et les lycées. Il y a montré vite un grand talent d’orateur, que la presse locale a relevé à plusieurs reprises. Ouest Eclair du premier avril 1918 salue « le causeur si attachant et déjà populaire qu’est l’hygiéniste Destouches ». En sortant, il jette des chewing-gums aux enfants. Il abandonna peu après l’armistice pour commencer ses études. Mais il ne coupa jamais les ponts avec son patron, le docteur Gunn qui l’a présenté à Ludwik Rajchman, directeur de la section d’Hygiène de la Société des Nations. Deux semaines après sa thèse de médecine, il écrit à celui-ci pour annoncer son arrivée : c’est la fondation Rockefeller qui l’a détaché auprès de la SDN. Plus américano-mondialiste, tu meurs !

Sans doute, beaucoup plus tard, Céline confiet-il à des journalistes : « Et puis après, j’étais à la Société des Nations, alors, là, j’étais fixé. J’ai vu vraiment que le monde était gouverné par le Boeuf, par Mammon ! Ah, pas d’histoire ! Là alors, implacablement ». Mais malgré leurs bisbilles, Rajchman et son subordonné se sont fréquentés bien après le départ de celui-ci. Et Rajchman a aidé financièrement Destouches dans sa quête philanthropique de médecin hygiéniste. Rajchman que son semblable Robert Debré décrivait ainsi : « Polonais patriote, français d’adoption, ami des hommes et généreux citoyen du monde ». Des données assez dans le goût de Céline à l’époque, qui fut déçu par le côté fric de l’institution mais restait attiré par les ciels roses de la philanthropie mondiale. De ses conférences sur la tuberculose à ses consultations en dispensaire en passant par son travail à la SDN et à sa thèse de médecine sur l’hygiéniste viennois Semmelweis, Céline est en matière de santé résolument de gauche et optimiste : il professe qu’elle dépend d’abord du milieu et de la manière de vivre des patients. Il a même un petit côté proto-Végan. Entre deux hululements contre la bagnole, le crédit et la baisse du pouvoir d’achat en France, il crie dans une lettre à Le Vigan : « la viande tu le sais est le fléau n°1 des hommes au-dessus de 50 ans ».


Ce progressisme scientifique le mènera au mondialisme. Dans Bagatelles pour un massacre, il déchirait les nations égoïstes, leurs frontières, les petits blancs xénophobes : « Jamais les prolétaires “favorisés” n’ont été si fort attachés à leurs relatifs privilèges patriotiques, ceux qui détiennent dans leurs frontières des richesses du sol abondantes, n’ont aucune envie de partager (la nature) a parfaitement doté certains territoires de toutes les richesses du Monde tandis qu’elle laissait aux autres pour toute fortune appréciable, des silex et du choléra. Les frontières sont venues toutes seules, tout naturellement […] Jamais on n’a vu la riche « trade-Union britannique » présenter à ses “Communes” quelque jolie motion d’accueil en faveur des chômeurs spécialistes belges, français, japonais, espagnols, valaques, « frères de classe » dans le malheur. Jamais !…Ni les syndicats USA demander qu’on débride un peu les “quotas” féroces… Pas du tout ! Des clous ! Au contraire !… Pour les prolétariats cossus, les autres n’ont qu’à se démerder, ou tous crever dans leur fange… ». Voilà qui conjugue, comme souvent chez Céline, une observation juste de l’égoïsme humain et des illusions humanitaires, en même temps qu’une idéologie enfantine : les ressources minières ne sont pas les causes principales des écarts de développement, pas plus qu’elles ne déterminent les frontières. Le matérialisme est toujours bébête. Le pas suivant sera franchi dans une lettre écrite en 1950 à l’anarchiste pacifiste Louis Lecoin qui lui avait proposé d’écrire dans sa revue, Défense de l’homme : « Il faudrait que la Terre pendant un certain temps possède un Gouvernement unique — plus modestement je dirais une administration unique. Tant que la Boule sera divisée en cliques, partis, patries, rien à en attendre. C’est la gabegie, c’est la foire d’empoigne et les alibis de meurtre partout ! […] je suis médecin, expérimental malgré tout — les idées c’est beau, mais un ordre moral seul permet de réaliser une expérience. Hors l’expérience tout est déconnage, vaticinations, suppositions, etc. Communistes, fascistes, juifs, nègres, royalistes, je m’en fous — mais une unité donc à ce moment une paix réelle, comme dans un laboratoire […]

N’importe quoi, mais du calme ! Et là on verra si l’immonde animal qui n’est pas encore un homme du tout prendra une forme acceptable (et “anarchiste” si vous voulez). Juste le calme, l’unité politique du monde d’abord. » Tout y est, l’idée maçonnique que l’homme reste à achever, la société ouverte, indifférente aux formes politiques et sociales anciennes mais hostile aux vieilles divisions, le grand laboratoire. Au bout du pacifisme progressiste, un mélange entre Soros et le meilleur des mondes. Aussi Céline trouve-t-il, pour répondre à France-Dimanche du 19 avril 1956, des accents à la Bernard-Henri Lévy. Il y épingle un peuple, une populace, un “trèpe” qu’il méprise, : « Les Français, ils ne veulent plus travailler. Ils bouffent, ils boivent. Moi, je mange du pain noir, des nouilles, je bois de l’eau et je travaille. Ce que je veux ? Ecrire mes livres et qu’on me fou… enfin la paix. Ce que je recherche dans mes livres ? Une petite musique française, du Couperin ou du Rameau ». Joli amour-haine coincé entre deux fantasmes de France. Quelques mois plus tard, il ajoute dans Arts : « Nous sommes un pays de vacances. Capoue. Il n’y a pas de vertu qui puisse y tenir. Le cognac, le Casino de Paris. De plus, tout le monde a une famille en province pour aller manger des paupiettes ». 

Ce dégoût cosmopolite de la France des paupiettes introduit un peu plus loin à une alerte à l’invasion : « La France est un grand hôtel de tourisme. Le danger, c’est que les autres veuillent y avoir une chambre, parce que dans les déserts de Mongolie, vous ne vivez pas bien ». Si on transpose la Mongolie en Afrique, on a Zemmour après Benamou. Zemmour qu’on retrouve dans une lettre à Albert Parraz dénonçant le « Grand Théâtre Kirghizo-nège — qui fera la grande Relève — ! ». Il y a des gauchers contrariés, Céline fut un gauchiste contrarié. Par la réalité, qui l’a forcé à crier à hue et à dia, à mentir pour se cacher à soi-même ce monde qu’il ne voulait pas voir. Il a jeté des diamants à poignées dans un océan de charogne rêvée, pauvre diable essayant de vivre, comme tout le monde. Moralement plus lâche que Cousteau, physiquement plus courageux que Rebatet, moins labile que Bernanos tout de même, mélange adultère de tout, à boire et à manger, à louer et blâmer, sorte de Bloy sans Dieu, agaçant comme le malheur.

FIN