mardi 3 septembre 2024

Le Docteur Destouches et les Ardennes dans le trimestriel Terres ardennaises n° 91 juin 2005

 Le Docteur Destouches et les Ardennes dans le trimestriel Terres ardennaises (revue d’histoire et géographie locales) n° 91 juin 2005

La biographie de Frédéric Vitoux nous révèle que I'année 1923 fut un tournant décisif dans la formation médicale de Louis Destouches (1894-1961). Mois après mois, le futur écrivain du "Voyage au bout de la nuit" partagea son temps entre les stages hospitaliers imposés par la faculté, les premiers remplacements en cabinet - qu'il effectua principalement à Rennes -, et la fréquentation épisodique et tardive de l'lnstitut Pasteur. Parallèlement, il préparait les examens ponctuant le cycle alors très court des études médicales et allait enfin mettre en chantier la plus ieune de ses æuvres romanesques : “Semmelweis", à la fois travail de thèse et texte sensible où se conjuguent fougueusement médecine et poésie. Au beau milieu de cette studieuse année, entre deux vacations bretonnes, Louis Destouches fit un court voyage dans les Ardennes, le temps d'un remplacement d'été. Cet épisode méconnu de la vie du bon docteur ne manqua pas d'interpeller la communauté littéraire ardennaise menée par l'écrivain et poète Jean-Paul Vaillant (1897-1970) qui, près d'un an après la sortie évènement du Voyage au Bout de la Nuit (1932), glissa dans les colonnes de sa revue La Grive un court article en forme d'hommage à celui qui, dix ans plus tôt, n'était qu'un modeste médecin remplaçant.


Renoncements visionnaires, fuites imprudentes, courageux périples et petites lâchetés rythmèrent sans trêve les six décades du grand Céline. Son œuvre littéraire, sorte de grande fresque dansante dictée par une émotion crue, retranscrit en les magnifiant les faiblesses et les grandeurs du personnage : humanisme forcené, lucide et imparfait, joie maniaque de raconter la vie sous l'angle du paradoxe, tentations idéologiques, frustrations enfantines et amour d'un art qui convoque et consume tout en même temps I'envie, le rêve et l'espoir. 



Universellement applaudi à la naissance du Voyage au bout de la nuit (1932), Céline devint, après cinq ans d'une gloire méritée, le salaud paradoxal des pamphlets (Bagatelles pour un massacre, L'école des cadavres, Mea culpa). Assimilé pour toujours à ses inexcusables délires antisémites, celui qui ne collabora jamais, nonobstant les accusations de certains, connut après-guerre quinze années ingrates baignées de prison, d'oubli puis de Pléiade rédemptrice. Jusqu'au bout de ce chaotique parcours, Céline demeura obstinément fidèle à Asclépios. Sa carrière médicale ressemble d'ailleurs à une perpétuelle valse hésitation : du cabinet de quartier au dispensaire de banlieue, puis des missions intercontinentales pour la Société des Nations (auprès du Pr Ludwik Rachjman 1881-19651 qui fut le fondateur historique de l'Unicef et le promoteur de la future Organisation Mondiale de la Santé) aux sentiers de l'exode, à la fin de la guerre, avant les ultimes  consultations bénévoles dispensées dans sa demeure de Meudon où il acheva sa vie, le Dr Destouches fut un praticien aussi passionné qu'éparpillé, parfois improvisé, souvent démuni. Tour à tour correspondant régulier de la presse médicale, médecin de laboratoire pharmaceutique ou hygiéniste voyageur invité à découvrir et à commenter les outils de recherche les plus modernes, il collabora activement au progrès scientifique de son temps. Mais, au-delà des études de populations, de microbes ou de maladies qui occupèrent sans relâche les jeunes jours de sa carrière médicale, c'est bien l'homme, entité ô combien obscure et impénétrable, que Louis Destouches ne cessa jamais d'ausculter de sa plume et c'est à lui et à lui seul qu'il voua l'œuvre de toute sa vie.



Une année entre Seine et océan


1923 mis un point final aux années de formation théorique et pratique du jeune clinicien. De la faculté de Rennes, où débutèrent ses études, à celle de Paris, qui I'accueillit pour sa quatrième année dès l'hiver 1922, Louis enchaîna sans répit les stages hospitaliers et les examens de clinique médicale. En ce début d'année où les éditorialistes n'avaient de titres que pour la Ruhr occupée, la nomadite chronique, que Louis avait contractée dès l'adolescence et qui le mena quelques années plus tôt de Paris à Soho et de Douala à Rennes, semblait en phase quiescente ; pour les beaux yeux de la bretonne Edith Follet, épousée à Quintin en août 1919, notre impétrant avait provisoirement élu domicile à Rennes. Là, dans le feutre d'une conjugalité placide et cossue, à l'abri de hautes pierres encore tout humides des larmes mêlées d'une souveraine sacrifiée et, plus tard, du premier sang de la Révolution, il regardait grandir une petite fille qui avait à peu près l'âge de ses études. Bientôt, Louis laisserait pouloper à nouveau sa jeunesse ambitieuse au gré des métropoles et des exotismes... Pour l'heure, il était contraint de se diviser entre une capitale où le réclamaient les ultimes examens universitaires, et une province bretonne qui lui offrait ses premiers engagements professionnels et familiaux.


En janvier, Louis fut accueilli comme stagiaire dans le service chirurgical du professeur Delbet à l'hôpital Cochin. Durant les mois qui suivirent, les examens de doctorat, qu'il vit sanctionnés par des résultats souvent inégaux, le plongèrent dans un labeur dont il n'émergea qu'à l'aube de l'été. En juin, il reçut du doyen de la Faculté de Paris l'autorisation de soutenir une thèse universitaire. À partir de ce moment et jusqu'au premier mai 1924 - date à laquelle il obtint son doctorat - Louis s'attela à la préparation d'une biographie de l'obstétricien hongrois Fülop Ignaz Semmelweis (1818-1865), découvreur sans doute trop précoce de l'hygiène préventive par le lavage des mains. L'année qui conduisit notre jeune praticien à la soutenance de ce beau mémoire fut parsemée d'expériences innovantes et cruciales : grâce aux remplacements qu'il effectua régulièrement entre juin 1923 et juin 1924, la médecine devenait enfin la concrète compagne de son quotidien. Pour la première fois, le Dr Destouches se retrouvait seul face aux patients, armé de son bon sens clinique et de quelques livres, loin des lumières consolatrices de l'hôpital et des dogmes rassurants de la Faculté.


«Les remplacements, les dévouements... à la ville, en province, aux champs, parcouru bien des sentiers, escaladé bien des étages, tout fervent de I'art de guérir panser, consoler, accoucher, prescrire, peloter aussi... Sus à la douleur ! aux microbes ! à la fatigue ! à la mort ! à vingt-cinq formes de désespoir au moins !... Ah, résumation, tribulations ! nèfles ! crottes ! bon Dieu ! Petits profits, gros avatars ! Partout mes plumes !…» (1)



Le premier juin, ayant brillamment réussi le passage de son cinquième et dernier examen clinique, Louis démarra sa première vacation libérale dans le cabinet du Dr Porée, au 5 quai Lamennais à Rennes.


« De Rennes à Paris, écrit Frédéric Vitoux, Louis oscilla donc sans cesse » et « consacra la seconde moitié de I'année à des remplacements » (2). Pourtant, au beau milieu d'un été qui rennaise du Pr Follet (alors beau-père de Louis) jusqu'à l'automne, avant d'emprunter, au seuil de l'hiver, les corridors de l'Institut Pasteur, notre apprenti praticien décida de renoncer quelque temps à ses engagements rennais et trompa, durant la dernière quinzaine de juillet, sa ronflante Bretagne avec une sauvageonne au charme rugueux : l'Ardenne. Les trois mois de galopade absurde qu'il sacrifia, durant l'automne 1914, à un 12e Cuirassiers peu enclin à poursuivre le front du nord, lui avaient tout juste permis de frôler le sud puis l'est des Ardennes. Les martiales prémisses au Voyage au bout de la nuit s'en souviendraient quelques années plus tard:


« Dis donc, Kersuzon, que je lui dis, c'est les Ardennes ici tu sais... Tu ne vois rien toi loin devant nous ? Moi, je ne vois rien du tout... 

- C'est tout noir comme un cul, qu'il m'a répondu Kersuzon. Ça suffisait... » (3)


Si les Ardennes de Bardamu sentaient encore le canon, celles de Bagatelles pour un Massacre (1937), brandies par un Ferdinand, que I'indifférence générale à la montée de l'hitlérisme rendait fébrile, allaient prendre de véritables allures de représailles:


«[…] toi t'iras voir dans les Ardennes, te rendre compte un petit peu, de I'imitation des oiseaux par les petites balles si furtives... si bien piaulantes au vent... des vrais rossignols, je t'assure... qui viendront picorer ta tête...» (4)


Quatorze ans avant l'ombrageux Bagatelles, entre deux apocalypses, Louis partit découvrir au grand jour les reliefs et les profondeurs d'un nord-est voluptueusement enfoui dans le tortueux sillon de la basse vallée. Il retrouvait une vieille connaissance : la Meuse, dont il avait croisé le chenal variqueux entre nuit et rafales, à l'époque de la 7e division de cavalerie. Le 16 juillet 1923, ce fut une Meuse plus sereine qui accueillit notre remplaçant voyageur. Une Meuse dont les berges armées de hauts rocs et de bois arides se laissaient à présent contempler sans repliques de mitraille, sans ruptures d'éclairs, sans embuscades ni balles perdues. Des eaux désormais pacifiques tourbillonnaient au creux du gigantesque écrin qui s'écartelait pour offrir au regard de Louis l'étrange coquetterie d'une ville en forme de pont.


Quelle force, quelle envie poussa notre remplaçant à venir s'égarer au hasard des ruelles pentues de ce petit bourg industriel que George Sand, un demi-siècle plutôt, baptisa village de serruriers ? La lecture passionnée des mémoires de la grande dame, dont Louis était particulièrement friand, lui en souffla-t-il l'inspiration ? Voulait-il, à l'occasion de cette vacation revinoise, s'offrir un pèlerinage respectueux sur les romanesques sentiers du Malgrétout ? 

Le Dr Boucher, que Louis venait alors remplacer, lui fut-il vivement recommandé par un confrère parisien ou rennais ? Une chose est certaine aujourd'hui : à l'ombre de ses heures bretonnes, le Dr Destouches vint, par quelques beaux jours ensoleillés, dispenser une science médicale aussi neuve que vigoureuse dans Ie cœur altier de la vallée de la Meuse.



Des traces émouvantes


Officiel organe d'une communauté littéraire qui fit se côtoyer les plus fines plumes ardennaises, du conteur Jean-Paul Vaillant (1897-1970) au poète René Char (1907-1988), en passant par le romancier André Dhotel (1900-1991), le périodique La Grive nous offre la première trace historique du passage de Louis Destouches dans les Ardennes. En avril 1933, soit près d'un an après la parution retentissante du Voyage au bout de la Nuit (1932), un court article rendit hommage à cet épisode méconnu de la vie d'un médecin qui devenait désormais célèbre :


« Louis Ferdinand Céline (Dr Destouches) a habité Revin en juillet-août 1923. Il y remplaçait le Dr Boucher. Contrairement aux affirmations de presque toute la critique, son Voyage au bout de la Nuit n'est nullement une autobiographie. Les Revinois qui ont connu le Dr Destouches ont gardé le souvenir non pas d'un Bardamu, mais d'un garçon très sympathique et très distingué, n'ayant avec son héros que l'amour du paradoxe. Le peuple ardennais a discerné en lui un type : un type original qui osait traverser la rue Victor Hugo à purette (en tenue légère, ndlr)… Un jour qu'il voulait ausculter le côté droit d'une bonne vieille perchée dans un de ces vieux lits ardennais hauts sur pattes, ce côté droit étant celui du mur le docteur était fort embarrassé. Ne

pouvant déplacer le lit tout seul, il fit un bond par-dessus la brave femme, et put ainsi accomplir scrupuleusement son devoir professionnel... Ia pauvre a survécu quelques mois à ce traitement acrobatique. » (5)


Du 16 au 30 juillet 1923, Louis Destouches tint une consultation quotidienne au cabinet du 

Dr Boucher, situé au numéro 54 de la rue Victor Hugo. Les visites de malades à domicile, qu'il fit «en bras de chemise», nous précisent les anonymes témoins de La Grive, lui permirent de se familiariser avec les mœurs locales ; sans doute put-il longuement se régaler d'un patois d'où rejaillissaient parfois, au détour d'un « l'gamin avot attrapé une déclichette à li vider tous les boyaux » ou d'un « on n'avot mie d'sous pou'aller woir lu médecin », quelques lointaines résonances d'une verve rabelaisienne si douce aux oreilles du futur Céline. Le verbe coloré et gaudriolant des sangliers constitua sans doute un excellent repas spirituel pour la plume gourmande de celui dont le style, au moment où s'ébauchait La vie et l'œuvre de P. L Semmelweis, conservait encore une élégance tout académique.


Au quotidien de l'omnipraticien, fait de rendez-vous, d'imprévus, d'attentes et de réveils nocturnes, Revin ajoutait deux ingrédients supplémentaires : le travail en milieu semi-rural et la proximité des fonderies industrielles, grandes pourvoyeuses de pathologies en tous genres. Depuis les grandes réformes médicosociales de la Belle Epoque et particulièrement depuis la loi de 1898 sur la législation des accidents du travail, les ouvriers bénéficiaient enfin d'une indemnisation par l'employeur des soins de blessures ou de maux que les heures d'atelier pouvaient occasionner. Revin, ville réputée depuis la fin du XIXe siècle pour un parc métallurgique que la Grande Guerre avait partiellement ravagé, connaissait alors une période de reprise florissante. Relancées à plein régime par des industriels aussi créatifs qu'ambitieux, les fonderies Martin, Grosclaude ou Faure ouvraient toutes grandes leurs gueules pour happer une main-d'œuvre provenant aux trois quarts de la région et pour le reste du grand flux des immigrés de Pologne, d'Allemagne ou d'Italie. La croissance industrielle, oublieuse pressée des atrocités d'une Grande Guerre encore tiède, réclamait à présent sa chair à canon. Insatiable, elle ne rechignait pas à en déraciner au passage quelques milliers, charriant avec eux autant d'espoirs, de frayeurs, d'ignorances et d'incurables nostalgies. Les premières bagarres racistes, auxquelles Le Petit Ardennais donnait un écho parfois complaisant, grevaient à leur façon le bilan de la morbidité ouvrière locale.


Des mouleurs, des râpeuses, des monteurs, des émailleurs, des manœuvres de toutes nationalités, sournoisement égratignés par un chaudron chauffé à blanc, vinrent s'en remettre chaque jour aux bons soins de l'élégant remplaçant. Et Louis en diagnostiqua des accidents d'usine ! Piqûres de la main, contusions du globe oculaire, lumbagos, blessures complexes, coliques saturnines... L'homme qui signait à l'encre violette “Dr Destouches et Boucher” au bas des imprimés municipaux examina, palpa, ausculta, pansa et mis au repos un nombre respectable de victimes de l'acier. Si l'époque avait imposé le secret médical, des traces écrites de ces actes eussent été difficiles à retrouver ; mais heureusement, si l'on peut dire, et alors qu'ils ne concernent aujourd'hui que le salarié, l'employeur et la caisse d'assurance maladie, les accidents du travail faisaient à cette époque l'objet d'un bordereau rempli par le secrétaire de mairie suivi par une parution détaillée dans Le Petit Ardennais.


Ce fut là, sans doute, les premiers vrais contacts de Louis avec le domaine passionnant et complexe de la médecine du travail. Quelques années plus tard, les missions hygiénistes de la SDN l'enverraient dans un Nouveau Monde où il allait découvrir l'esclavagisme moderne des usines automobiles de Détroit et ses chaînes de montage peuplées de précaires, d'invalides ou de canoniques devant enchaîner à une cadence infernale une série de gestes décérébrant. Le souvenir plus ou moins déformé de cette expérience ne cesserait plus alors de hanter la mémoire du médecin et celle de l'écrivain. En témoigne cet article qu'il adressa à La Presse Médicale en octobre 1928 : L'usine, écrivit-il, était, en matière de diagnostic, un endroit bien plus favorable que le cabinet. Là, pensait-il, les hommes abandonnaient leurs doléances subjectives, et leur illusions sans doute, pour offrir au clinicien la nudité de leurs symptômes. Si la fouille minutieuse des documents locaux ne nous permet pas de savoir de quelle manière se rencontrèrent les docteurs Boucher et Destouches, une petite visite aux archives de Charleville-Mézières, puis à la bibliothèque de Sedan, nous apprend néanmoins que Jules Auguste Boucher (1877-1952) officia à Revin de 1902 à 1928 sans jamais s'impliquer dans une quelconque activité politique municipale. Au terme d'études médicales débutées à Paris et achevées à Reims, ce fils de cabaretier originaire de Rocroi soutint en 1901 une thèse sur les rapports conflictuels qui existaient à l'époque entre les médecins belges et français travaillant dans les communes frontalières : bien avant que les années cinquante ne donnent à l'Europe une forme plus concrète et des fondements législatifs, une convention de 1881 autorisait en effet les praticiens des deux Ardennes à exercer ponctuellement leur art dans quelques communes limitrophes du pays voisin. Le pamphlétaire mémoire de Jules Boucher accusait quant à lui les Esculapes de Wallonie de violer systématiquement les frontières et la convention pour venir se constituer une clientèle française ; dénonçant les pratiques de certains médecins belges, qui allaient « à 4 km et plus par au-delà de ces limites » et se rendaient « à jour fixe dans les auberges des villages français, pour y répandre les bienfaits de leur science »(6) ,|e thésard se plut à rêver d'une convention nouvelle qui établirait des sanctions à l'encontre des fraudeurs et imposerait une stricte équivalence de diplômes... Rendons justice aux frontaliers qui choisirent de se faire soigner par un médecin belge au début des années vingt : contrairement à leurs confrères de France, ces derniers délivraient aussitôt les médicaments qu'ils prescrivaient, le tout pour des tarifs de prestation tout à fait concurrentiels ! Ce texte polémiste, seule trace sans doute de Jules Boucher aujourd'hui, a au moins le mérite de nous éclairer un peu sur les habitus de nos confrères qui exerçaient en campagne ardennaise il y a un peu moins de 100 ans. Trois ans après l'installation de Jules Boucher, un autre médecin revinois terminait la sienne : le Dr Séjournet. Méritant de figurer au sein des glorieux du panthéon scientifique ardennais, ce praticien publia de nombreux et intéressants travaux dans la fameuse Union Médicale du Nord Est. À la lumière d'observations faites en parcourant les villages de la basse vallée, où le mariage consanguin demeura longtemps une vieille habitude, il étudia les modes de transmission de certaines maladies héréditaires. À une époque où le microbe ne connaissait point encore de remède, il défendit ardemment la prometteuse sérothérapie des pastoriens, tout en se montrant réservé à l'endroit de l'origine prétendument infectieuse de certaines maladies qu'elle prétendait traiter ; auteur de longues et passionnantes chroniques dans le bulletin médical de la région, le Dr Séjournet publia également quelques traités de pathologie bien documentés.



La liste des Ardennais qui défrayèrent l'histoire de la médecine, du baron Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821) au pédiatre Sedanais Robert Debré (1882-1978), mériterait sans doute une belle encyclopédie ; un cardiologue carolomacérien en fit, il y a quelques années, un admirable petit dictionnaire. L'ubiquitaire Louis Destouches, dont le nom figure dans l'index de presque tous les traités récents d'histoire de la médecine, mérite désormais d'y appartenir.


Les admirateurs de Céline qui auraient envie de se laisser héler par le doux racolage des dames de Meuse jusqu'aux berges de Revin, iront d'abord se rafraîchir, à I'orée de la ville, des verdeurs charmantes du parc Rocheteau ; là, entre arbrisseaux et pierres usées, ils trouveront les archives de M. François Lorent, où dorment les précieux feuillets noircis par Ie Dr Destouches. Ayant traversé le pont, les aventureux pouloperont à loisir au gré des bas et des hauts d'une rue Victor Hugo tendue d'un quai de Meuse l'autre. Ils pourront pénétrer dans l'épaisse bâtisse qui se tient au 54, aujourd'hui résidence de monsieur le Maire. Ils constateront qu'à pied, muni de quelques papiers et d'une pesante sacoche de cuir brun, sous un suant soleil de pleine campagne, il vaut mieux renoncer au complet élégant et courir chez le malade à purette.

Stéphane BALCEROWIAK.


1. CELINE (L.-F.) Féerie pour une autre fois, Paris : Gallimard, 1995 : 37.

2. VITOUX (F.) La vie de Céline, Paris : Grasset et Fasquelle, 2OOS : 257_238.

3. CELINE (L.-F.) Voyage au bout de la nuit, Paris : Gallimard, 1996 : 28.

4. CELINE (L.-F.) Bagatelles pour un massacre, Paris : Denoë|, 1957 : 194.

5, RICHART Le Dr Destouches et les Ardennes, La Grive, 1933, 20, 39.

6. BOUCHER (Jutes) De l'exercice de la médecine sur la frontière franco-belge, Paris : Vigot frères, 1901, 14-1S.

7. TOUCHE (M.) Médecins Ardennais d'hier et d'aujourd'hui, Charleville : SOPAIC, 1993.




samedi 29 juin 2024

Céline envoûté par la Revue des deux mondes par Olivier Cariguel

 CÉLINE, L’INDOMPTABLE (Revue des Deux Mondes de juin 2011)

page1image53885376.png

CÉLINE ENVOÛTÉ PAR LA REVUE DES DEUX MONDES 

 Par OLIVIER CARIGUEL 

« Vive les vieux auteurs ils ont tout dit. Je me gave de la Revue des Deux Mondes vers 1890. » Lettre de Céline au docteur Alexandre Gentil (1) 



Qui de plus éloigné des valeurs de la Revue des Deux Mondes, parangon de l’académisme et de la modération, que Céline, qui «conduit à des étendues fétides»? « Six cent vingt pages dont beaucoup sont ordurières. [...] Ne retenons que le titre qui est beau : Voyage au bout de la nuit. Et que le reste soit silence(2)», conclut le critique André Chaumeix à la fin de sa chronique en jan- vier 1933. Il a retenu son souffle. Le roman lui « a inspiré l’horreur parce qu’il est plein de grossièretés, anarchique et blasphématoire », mais la clameur générale qui l’accueillit l’avait contraint à ne pas le passer sous... silence. Sa « réaction académique » fut remarquée. Chaumeix est l’auteur de l’un des « deux articles très durs » parus la même semaine contre Voyage au bout de la nuit avec celui de Henri de Régnier au Figaro. Les deux immortels furent vite épinglés par D’Artagnan : «[Ils] reprochent à M. L.-F. Céline ses “termes scatologiques” et ses “étendues fétides”. Pouah ! l’Académie se bouche le nez. Bon signe. Cette dernière consécration manquait encore au lauréat du prix Théophraste-Renaudot. Rien ne manque plus désormais à sa gloire. (3) » 
L’estocade de D’Artagnan, petite revue pamphlétaire, sera relayée par la Laborieuse, qui inscrit à sa rubrique du « sottisier » de la semaine sous le titre « La Revue des Deux Mondes qui se bouche le nez » (4) un extrait de l’article de Chaumeix. À l’inverse, les appré- ciations que Céline a écrites ou formulées sur la Revue sont multiples et louangeuses. Selon Lucien Rebatet, il puisait d’anciens numéros dans la « vaste bibliothèque » du château de Sigmaringen, qui était ouverte aux collaborateurs français en déroute : « Céline y avait choisi une vieille collection de la Revue des Deux Mondes, 1875-1880. Il ne tarissait pas sur la qualité des études qu’il y trou- vait : “Ça, c’était du boulot sérieux... fouillé profond, instructif... Du bon style à la main... Pas de blabla.” C’est la seule lecture dont il se soit jamais entretenu devant moi. (5) » 
Sa correspondance est émaillée de ses lectures enthousiastes. Dans une lettre inédite à son ami le docteur Alexandre Gentil, Céline lui confie en 1945 qu’il « dévore » les volumes conservés à la Bibliothèque royale de Copenhague, « d’une richesse presque incroyable en livres français. On y trouve au moins deux cents dic- tionnaires français de toutes les époques depuis 1700 ! Cela me semble aussi riche que la Bibli[othèque] Nat[ionale] de Paris (6) » :  « Ici l’isolement intellectuel est total. Hélas je suis encore trop malade pour pouvoir remuer – et surtout voyager. Je dévore la revue des 2 mondes des années à partir de 1892 ! Quelle mine ! Quelles plumes, quels caractères à l’époque ! Quelle décadence ! À celui qui rabibocherait affriolerait au goût jazz un jour cette matière si riche je promets une de ces carrières littéraires qui mettra la Mazarine à ses pieds ! Il y a des reportages par É[lisée] Reclus qui sont géniaux sur les premiers temps de l’USA et sur l’anthropophagie ! même les critiques des Salons à l’époque sont à prendre de la graine. Tu vois cher vieux où j’en suis ! J’ai mal à la tête et à la main avec les premiers froids que je ne sais plus où me mettre. (7) » 
Impression durable, confirmée dans une lettre de 1947 au jour- naliste Charles Deshayes : « Les Revue des Deux Mondes – 1916 – elles me passionnent à souhait. (8) » Deux ans plus tard, il écrit à Jean Paulhan qu’il a acheté « pour un morceau de pain » à Copenhague toute la collection depuis ses débuts (9). Il semble aussi, d’après l’incipit de Féerie pour une autre fois I, qu’il possédait avant-guerre à Saint-Germain-en-Laye une collection de cinquante volumes reliés en bon état. Au même Paulhan, Céline raconte ses lectures intégrales, on le sent soulevé par les sommaires, comme envoûté : « Les Deux Mondes me boudent. Ils ont tort. Je les adore. Leur Revue est mon vice. J’ai la collection depuis 1850. Je m’en gorge, j’y trouve une joie interminable, un plaisir divin et démoniaque. Je lis tout. Les comptes rendus de la Chambre 1905, les comédies 1892... Je sais d’avance tout ce qui va se passer. Dans quelle trappe vont disparaître tous ces guignols ! leurs promesses ! leurs certitudes ! Je suis le Destin.  Et puis quels talents ! Avez-vous lu les reportages d’Élisée Reclus sur l’amérique du Nord ?  Ah fadeurs, platitudes de nos journalistes actuels ! (10) » 
En effet, deux « reportages » du géographe et anarchiste Élisée Reclus qui avait été exilé (lui aussi !) aux États-Unis de 1853 à 1857 en particulier à La Nouvelle-Orléans ont bien été publiés sur l’esclavage aux États-Unis dans la Revue des Deux Mondes en novembre 1860 (« Le Code noir et les esclaves ») puis en janvier 1861 (« Les planteurs et les abolitionistes » (11)). Ils s’inséraient dans une importante série d’études parus entre 1859 et 1863 sur la jeune nation américaine peinte sous les angles les plus divers : le Mississippi, le mormonisme, « le coton et la crise américaine », et « les Noirs américains depuis la guerre » sont des questions longuement traitées (12). Il juge par ailleurs « véritable- ment merveilleux » un article de Taine « Psychologies [sic] des chefs jacobins » (Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1884) (13) qu’il « recommande chaudement » à son ami le docteur Gentil (14). « Parmi les jacobins, écrit Taine, trois hommes, Marat, Danton, Robespierre, ont mérité la prééminence et possédé l’autorité : c’est que par la difformité et la déformation de leur esprit et de leur cœur, ils ont rempli les conditions requises. » À grand renfort de citations et de références, l’historien dresse un portrait impitoyable des révolutionnaires qui a manifestement ravi Céline. 
Ce goût pour les vieux numéros s’explique sans doute par son attirance pour le passé, les cataclysmes historiques. À son ami Albert Paraz, il avoue avoir « le goût de relire inlassablement de vieilles Revues des Deux Mondes ». Il en devient maniaque. Et il ajoute « Mon monde à moi est défunt – parmi les défunts. (15) » Dans Féerie pour une autre fois I, toujours : « Rien m’enivre comme les forts désastres, je me saoule facilement des malheurs, je les recherche pas positive- ment, mais ils m’arrivent comme des convives, qu’ont des sortes de droits. (16) » Enfin en 1946, il résume ses impressions de lecteur : « J’ai fini mes 2 mondes. Quelles joies ils me donnent ! On se sent dieu à relire les événements à l’envers, les bafouillages de tous les gens pompeux, augustes, redoutables, allant vers les événements que nous connaissons ! batifolants, pontifiants, ergotants, tous les genres ! et youp ! dans la marmite ! l’effroyable chaos ! on prend ainsi de la sérénité de la sagesse aussi. Les mêmes ou leurs pareils aujourd’hui chipotent bafouillent le long des mêmes sentiers vers les infernales marmites où ils choiront tous. Bien contents ! Les romans sont à mourir de sottise, de suffisance et de sentiments, mais les études techniques sont remarquables. (17) » 
Rappelons que la présence de la Revues des Deux Mondes dans des bibliothèques de lettrés (le château de Sigmaringen appartenant aux Hohenzollern, la bibliothèque de son avocat danois marié à une Française) s’expliquait par sa large diffusion parmi les élites étrangères. Exilé au Danemark et coupé des affaires du pays natal, Céline lit ou relit avec avidité Victor Hugo, Jules Vallès, tout ce qui lui tombe sous la main, faute de mieux. Son séjour de 552 jours dans les geôles danoises (décembre 1945-février 1947) accentua sa solitude et aiguisa son envie des lire des livres et des périodiques français. Sa correspondance avec sa secrétaire Marie Canavaggia est parsemée de commandes de livres et de journaux, du Figaro litté- raire à l’Humanité, « le plus haineux, qui donne le la de l’époque ». Jamais à court d’autoanalyse, Céline décryptera lui-même sa passion pour la Revue des Deux Mondes : « C’est le signe de l’âge et de la fin, la révision avant le départ j’imagine... Je n’ai plus commerce qu’avec des morts déjà... avant la grande culbute que l’on semble nous préparer (18). » 
L’histoire ténue des relations de Céline avec la Revue connaît un épilogue amusant après sa mort le 1er juillet 1961. Vingt-huit ans après la chronique de Chaumeix – pas d’autre article depuis –, une nécrologie de quatre pages paraît dans la livraison du 1er août 1961 sous la plume de Saint-Paulien, pseudonyme de Maurice-Yvan Sicard. Sans relief mais très positif, l’article abuse de comparaisons parfois saugrenues avec d’autres écrivains (« Il soutiendra avantageusement la comparaison avec Hemingway, qui eut l’honneur d’être en ce siècle, comme lui, un grand aventurier des lettres » (19)) ou s’égare jusqu’à la provocation (« C’était un réprouvé politique. Pareil au poète Federico Garcia Lorca, il fut l’une des victimes de ses prophéties (20) »). Pourtant Sicard avait, dit-il, fréquenté l’écrivain. Il avait rencontré Céline à Montmartre dans l’atelier de Gen Paul et se présentait comme un ami de l’acteur Robert Le Vigan (21). Il mentionne une discussion avec Céline : « Nous lui avions dit, jadis, pourquoi il ne convenait pas qu’il pût se prendre pour l’Annonciateur de la mort de l’Occident. » Mais au-delà de ce souvenir de conversation, il avait ardemment défendu Céline à la sortie de Voyage au bout de la nuit et avait été condamné en janvier 1934 à 200 francs d’amende et 30 000 francs de dommages et intérêts pour avoir diffamé le président de l’académie Goncourt Rosny Aîné et l’un de ses jurés, Roland Dorgelès. Au cours d’une interview parue dans Lectures du soir,  Sicard avait prêté des propos injurieux et diffamatoires à Lucien Descaves, juré Goncourt qui avait voté pour Céline en 1932, et qui aurait concédé à Sicard que la voix du président s’achetait au plus offrant. Malgré des tentatives d’apaisement, Sicard s’enferra et perdit en correctionnel (22)
. Par la suite, Sicard adhérera au Parti populaire français de Jacques Doriot à sa fondation en 1936, en gravira les échelons et sera nommé sous l’Occupation rédacteur en chef de l’Émancipation nationale, le journal doriotiste, tout en assurant la propagande de ce parti. À la Libération, il suit Doriot en Allemagne puis se réfugiera en Espagne avant de revenir en France en 1957. Il prend alors le pseudonyme de Saint-Paulien et continuera une carrière de romancier et signera une Histoire de la collaboration en 1964 sans cacher son passé politique. À la mort de Céline, la Revue des Deux Mondes a donc publié un article écrit par l’un de ses thuriféraires, condamné pour diffamation et au passé collaborationniste notoire. Il était donc écrit quelque part que la passion de Céline pour la Revue finirait par déteindre sur elle par un détour inattendu. 

1. Lettre non datée [1945] de Céline à Alexandre Gentil. Archives privées.
2. André Chaumeix, « Romans et prix littéraires », Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1933, p. 208.
3. « Les 93 », « Réaction académique », D’Artagnan, 8e année, n° 325, 14 janvier 1933, p. 20.
4. Jeanne Alexandre, « Libres propos. Sottisier », in la Laborieuse, Nîmes, 7
4. Jeanne Alexandre, « Libres propos. Sottisier », in la Laborieuse, Nîmes, 7
4. Jeanne Alexandre, « Libres propos. Sottisier », in la Laborieuse, Nîmes, 7e année, nouvelle série, n° 1, 25 janvier 1933, p. 51. 
5. Lucien Rebatet, « D’un Céline l’autre », in Céline, Cahiers de l’Herne, n° 3, 1963, p. 51-54.
6. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945, archives privées.
7. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 2 août 1945, archives privées. 
8. Lettre du 4 septembre 1947, in Louis-Ferdinand Céline, Lettres à Charles Deshayes 1947-1951, « Bibliothèque L.-F. Céline », Bibliothèque de littérature française contemporaine, 1988, introduction et notes de Pierre-Edmond Robert, p. 47. 9. Lettre du 27 février 1949 de Céline à Jean Paulhan, in Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la NRF 1931-1961, préface de Philippe Sollers, édition établie présentée et annotée par Pascal Fouché, Gallimard, 1991, p. 88. 
10. Lettre du 21 janvier 1949 de Céline à Jean Paulhan (n° 64), ibidem, p.84.
11. Revue des Deux Mondes, 1er janvier 1861, p.118-154.
12. Un volume de fac-similés de ces articles d’Élisée Reclus a paru sous le titre les États-Unis et la guerre de Sécession. Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, édité par Soizic Alavoine-Muller, « CTHS Format n° 61 », 2007).
13. Henri Taine, « Psychologie des chefs jacobins », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 325-367.
14. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945. Archives privées.
15. Lettre du 23 janvier 1948, in Lettres à Albert Paraz 1947-1957, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, Cahiers Céline, n° 6, 1980 p. 54.
16. Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois I, in Romans, tome IV, Galli- mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 14.
17. Lettre du vendredi 31 août 1946 de Céline à maître Thorvald Mikkelsen et à Lucette Destouches (n° 46-17), p. 829.
18. Lettre du 3 août 1947 de Céline à Marie Canavaggia, in Lettres à Marie Cana- vaggia 1936-1960, Gallimard, « Les cahiers de La NRF », 2007, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis (édition revue et corrigée), 2007, p. 331.
19. Saint-Paulien, « Louis-Ferdinand Céline », Revue des Deux Mondes, 1
12. Un volume de fac-similés de ces articles d’Élisée Reclus a paru sous le titre les États-Unis et la guerre de Sécession. Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, édité par Soizic Alavoine-Muller, « CTHS Format n° 61 », 2007).
13. Henri Taine, « Psychologie des chefs jacobins », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 325-367.
14. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945. Archives privées.
15. Lettre du 23 janvier 1948, in Lettres à Albert Paraz 1947-1957, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, Cahiers Céline, n° 6, 1980 p. 54.
16. Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois I, in Romans, tome IV, Galli- mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 14.
17. Lettre du vendredi 31 août 1946 de Céline à maître Thorvald Mikkelsen et à Lucette Destouches (n° 46-17), p. 829.
18. Lettre du 3 août 1947 de Céline à Marie Canavaggia, in Lettres à Marie Cana- vaggia 1936-1960, Gallimard, « Les cahiers de La NRF », 2007, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis (édition revue et corrigée), 2007, p. 331.
19. Saint-Paulien, « Louis-Ferdinand Céline », Revue des Deux Mondes, 1
12. Un volume de fac-similés de ces articles d’Élisée Reclus a paru sous le titre les États-Unis et la guerre de Sécession. Articles publiés dans la Revue des Deux Mondes (Éditions du comité des travaux historiques et scientifiques, édité par Soizic Alavoine-Muller, « CTHS Format n° 61 », 2007).
13. Henri Taine, « Psychologie des chefs jacobins », Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1894, p. 325-367.
14. Lettre de Céline à Alexandre Gentil, 7 octobre 1945. Archives privées.
15. Lettre du 23 janvier 1948, in Lettres à Albert Paraz 1947-1957, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis, Gallimard, Cahiers Céline, n° 6, 1980 p. 54.
16. Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois I, in Romans, tome IV, Galli- mard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, p. 14.

17. Lettre du vendredi 31 août 1946 de Céline à maître Thorvald Mikkelsen et à Lucette Destouches (n° 46-17), p. 829.
18. Lettre du 3 août 1947 de Céline à Marie Canavaggia, in Lettres à Marie Cana- vaggia 1936-1960, Gallimard, « Les cahiers de La NRF », 2007, édition établie et annotée par Jean-Paul Louis (édition revue et corrigée), 2007, p. 331.
19. Saint-Paulien, « Louis-Ferdinand Céline », Revue des Deux Mondes, 1er août 1961, p. 472.
20. Ibidem.
21. Sicard republiera en plaquette sous le nom de Saint-Paulien sa nécrologie de la Revue des Deux Mondes à l’hiver 1988 (Louis-Ferdinand Céline, Van Bagaden, tirage à 120 exemplaires, onzième titre de la collection « Céliniana ».) Les liens avec Gen Paul et le Vigan sont cités dans l’introduction du volume.
22. Voir les détails de l’affaire dans François Gibault, Céline 1932-1944 : délires et persécutions, Céline, tome II, Mercure de France, 1985, p. 27-33. 
20. Ibidem.
21. Sicard republiera en plaquette sous le nom de Saint-Paulien sa nécrologie de la Revue des Deux Mondes à l’hiver 1988 (Louis-Ferdinand Céline, Van Bagaden, tirage à 120 exemplaires, onzième titre de la collection « Céliniana ».) Les liens avec Gen Paul et le Vigan sont cités dans l’introduction du volume.
22. Voir les détails de l’affaire dans François Gibault, Céline 1932-1944 : délires et persécutions, Céline, tome II, Mercure de France, 1985, p. 27-33. 
Olivier Cariguel est historien, spécialiste de l’édition et des revues littéraires du XXe siècle à nos jours. Il a publié Panorama des revues littéraires françaises sous l’Occupation, juillet 1940-août 1944 (Imec, 2007) et a dirigé l’édition de Stèle pour James Joyce de l’académicien Louis Gillet (Pocket, 2010). 

dimanche 19 mai 2024

Le mal, le destin et l’éthique. Lévinas et le Voyage au bout de la nuit

Le mal, le destin et l’éthique. 
Lévinas et le Voyage au bout de la nuit 

[Etudes littéraires 41/2, 2010, pp. 133-145]

Par Ernst Wolff, département de Philosophie, Université de Pretoria

A Anthony Leroux


Résumé

La pierre angulaire de l’œuvre de Lévinas est une analyse de la présence ambiguë des autres, ambiguïté dont le sens vacille entre ontologie et éthique. C’est son interprétation de l’ontologie qui demande une quête pour une « évasion », trouvée finalement dans le visage de l’autre. Plus catégoriquement encore : l’être est le mal ; l’altérité de l’autre, le bien au-delà de l’être.
Si décisive que soit sa conviction que l’être est le mal, Lévinas ne réussit pas à la défendre. Le chercheur qui veut comprendre cette conviction de base est donc amené à s’interroger sur les influences subies par le philosophe. A côté d’une tradition juive d’ontologie négative et de la pensée de Rosenzweig, l’auteur du présent article propose Céline comme influence sur l’idée que Lévinas se fait de l’être. Aucune lecture lévinassienne de Céline n’est reconstituable. Tout de même, quelques rares références nous permettent d’entrevoir, d’une part, une approbation de la perspective cynique de l’univers présenté dans Voyage au bout de la nuit et, d’autre part, un accord sur « l’anti-humanisme » présent dans le même ouvrage.
Cet article aura trois buts : 1/ affirmer l’influence de Céline sur Lévinas sur le point important indiqué, 2/ analyser cette influence par une comparaison de textes choisis et 3/ montrer brièvement que si cette thèse est correcte, l’utilisation que Lévinas fait de Céline est en accord avec ses pensées sur la littérature en général.
L’argument s’achèvera sur une question sur la possibilité d’un accord partiel entre le romancier et le philosophe sur la nature de l’éthique.

Au centre de l’œuvre d’Emmanuel Lévinas est une analyse de la signification ambiguë des autres, ambiguïté dont le sens vacille entre ontologie et éthique. Afin d’introduire cet essai et de formuler sa question, voici les traits saillants de cette philosophie, qui soulèvent l’essentiel du questionnement et la réponse fournie par le philosophe.

1. La quête de Lévinas d’un sens au-delà de l’être auquel nous sommes attachés

Chez les phénoménologues, Lévinas a appris qu’à chaque instant et dans son existence entière, l’homme vise ce qui l’entoure d’une manière interprétative. La vision sert de métonymie pour cette ouverture au
monde : « la vision est le sens par excellence »1. Ainsi, la vision serait la manière d’exister de l’homme entier. L’homme en tant qu’événement de vision est ontologie, c’est-à-dire l’événement de la compréhension de l’être des choses. Chaque fois que quelque chose est vu, un aspect de la compréhension de l’être surgit. En visant quelque chose par la vision, l’homme intègre cette chose dans son champ de vision, dans son flux d’interprétations, pour faire au fur et à mesure une synthèse interprétative du monde. Si Lévinas dit que l’homme est caractérisé par la vision, il dit que l’homme est le lieu où le monde se fait interpréter. Cette interprétation continuelle serait l’origine de la totalité du sens ou de la signification. Ainsi, selon la réinterprétation que Lévinas fait de la condition ontologique de l’homme, l’homme s’empare à chaque instant du réel en y accordant du sens. La vision comprise de cette manière est le caractère par excellence de l’homme du point de vue ontologique : c’est seulement parce que l’homme appartient à l’être, que l’homme est ou existe, que l’homme est capable de comprendre ce que c’est que « être ». Autrement dit, c’est parce que l’homme appartient à l’événement de l’être qu’il est lui-même, et c’est sa manière d’être qui fait que sa vision n’est jamais seulement un enregistrement de donnés sensibles, mais que sa vision est en même temps une interprétation. Jamais Lévinas ne nie cet aspect de l’existence humaine. En fait, il considère l’aspect ontologique de l’homme comme un sort auquel il est attaché ; l’homme, par le fait d’être, est « rivé » ou « enchaîné » à lui-même et ainsi à l’être2. Par conséquent, cette excellence ontologique qui rend possible pour l’homme d’accorder du sens aux choses est un fait inquiétant pour le philosophe et cela de deux manières : d’une part, chaque fois qu’un homme comprend quelque chose, cette chose est par cette compréhension intégrée dans une totalité de compréhension qui fait violence à la particularité de cette chose ; d’autre part, l’appartenance à l’être emporte l’homme dans l’écoulement de l’histoire trop forte pour que l’homme puisse y résister. Dès 1934, Lévinas s’expliquait à propos de la menace qu’il ressentait dans l’idée d’appartenir à l’être et qu’il a décelée dans ce qu’il appelait « la philosophie de l’hitlérisme » : cette idéologie serait la célébration de l’enchaînement de l’homme à l’histoire (par la race, le sang, la terre) et une violence contre ceux qui ne participent pas à cette identité.Pour résumer : l’être auquel l’homme est rivé rend possible d’intégrer tout dans une totalité de compréhension, mais ainsi toute l’existence humaine reçoit une qualité totalitaire ; l’être, dira Lévinas plus tard, se révèle comme guerre, la guerre est aussi l’expérience de l’être puret ainsi, l’homme enchaîné à l’être serait un guerrier.

C’est pourquoi, dès 1935 (De l’évasion), il se pose la question sur une évasion possible hors des diktats de la compréhension de l’être. Mais comment serait-il possible qu’un autre genre de signification (c’est-à-dire un genre non-ontologique) surgisse dans l’homme si l’homme entier est redevable à l’être ou à son existence ontologique pour pouvoir avoir du sens ? Autrement dit : y a-t-il un genre de signification qui s’impose à l’homme bien que l’homme accorde toujours de la signification à tout, mais une signification qui n’est pas de l’ordre de la compréhension de l’être ? Cette question anime toute la philosophie de Lévinas.

Si l’existence ontologique est désignée métonymiquement par la capacité de la vision, la réponse de Lévinas à la question suscitée par l’existence ontologique est métonymiquement indiquée par le visage de l’autre. Ce visage n’est pas l’ensemble physionomique – les yeux, le nez, les oreilles, les rides, etc.– qui sont bel et bien des traits ouverts à une vision ontologique qui lui confèrent une signification. Le visage, dans le vocabulaire de Lévinas, est ce qui dans l’autre fait appel à moi et que le philosophe identifie parfois comme la mortalité de l’autre6. La signification de l’autre, son visage, signifie indépendamment de tout contexte, c’est-à-dire indépendamment des synthèses d’interprétation que je fais de tout ce qui m’entoure. La signification de ce que le visage de l’autre dit n’est pas de l’ordre de l’être, mais de l’ordre éthique, c’est un appel à ma responsabilité.
Ainsi, la philosophie de Lévinas nous présente deux genres de sens : un ontologique, l’autre éthique ; le premier qui représente le problème auquel l’homme ontologique est attaché, l’autre la solution ou l’évasion, à savoir l’appel éthique qui s’impose à l’homme.

2. D’où vient la conviction que l’être est le mal ? Entre en scène Céline

Il doit apparaître clairement qu’un aspect de la plus grande importance pour cette philosophie est l’adverbialité ou la caractérisation de l’être par Lévinas. L’être est, selon lui, le mal.L’évasion hors du sens redevable à l’être – la question qui anime toute sa philosophie – n’a de sens que si l’être est le mal. Dans une étude précédente, j’ai déjà indiqué qu’il n’existe aucune manière pour le philosophe de démontrer cette conviction (et je ne répète pas cette démonstration ici8). Cependant, il n’est ni nécessaire, ni souhaitable d’arrêter là notre lecture de ce moment important dans la philosophie de Lévinas. Son développement sur l’être peut encore être éclairci par une exploration des influences qui l’auraient motivé à adopter la conviction que l’être est le mal. Il est certain que l’idée clef dans toute entreprise de la sorte est une prise en compte de l’idée heideggerienne de la « mienneté » (Jemeinigkeit) dont j’ai déjà fait implicitement mention : c’est l’idée que l’homme appartient à l’être à tel point que l’être est le sien, mais aussi, qu’il est à l’être. Il me semble qu’au moins quatre inspirations aident Lévinas à reinterpréter la signification de la mienneté : 1/ une ontologie négative dans des traditions juives, 2/ l’horreur de la dépersonnalisation devant la participation à l’être chez les « primitifs » selon Lévi-Bruhl9, 3/ le lien établi par Rosenzweig dans L’Etoile de la Rédemption (Der Stern der Erlösung) entre la première guerre mondiale et la crise de l’ontologie en Occident10 et 4/ – cela est le sujet du présent article – Céline dans le Voyage au bout de la nuit. Ce dernier reste à ce jour un sujet non encore exploré dans la recherche sur l’œuvre de Lévinas.

On sait que Lévinas admirait Céline11 et plus précisément le Céline de Voyage au bout de la nuit. Mais aucune lecture lévinassienne de ce roman n’est reconstituable. Tout de même, quelques rares références – deux pour être précis – nous permettent d’entrevoir, d’une part, dans le texte De l’évasion (1935), une approbation de la perspective cynique du monde présenté dans Voyage au bout de la nuit et, d’autre part (en 1981), un accord sur « l’anti- humanisme » présent dans le même ouvrage.12 La première de ces deux références est peut- être la plus importante : si Lévinas en 1935 a déjà commenté Voyage au bout de la nuit, cela veut dire non seulement qu’il avait lu ce livre très peu de temps après sa parution, mais que ce roman aurait pu influencer le philosophe dans ses premiers essais dans lesquels il commence à prendre distance par rapport à Heidegger en reformulant la condition ontologique de l’homme. Autrement dit, il y a raison de soupçonner chez Lévinas une résonance entre la mienneté ontologique heideggerienne et 1/ la réinterprétation corporelle chez notre philosophe (1935, De l’évasion, écrit donc sous l’influence de Céline, entre autres) et 2/ la politique, dans le pressentiment de la guerre (en 1934, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, mais ici il n’y a pas de référence explicite à Céline).

Regardons maintenant ce roman de plus près, en adoptant, pour ainsi dire, les lunettes de Lévinas, pour y chercher ce que Céline pourrait lui apporter.

3. Corps, vérité et destin dans Voyage au bout de la nuit
Voici un passage qui me semble tout à fait capital dans l’interprétation du roman : 
En pensant à présent, à tous les fous que j’ai connus chez le père Baryton, je ne peux m’empêcher de mettre en doute qu’il existe d’autres véritables réalisations de nos profonds tempéraments que la guerre et la maladie, ces deux infinis du cauchemar. La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement soi- même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde. Cauchemar d’avoir à présenter toujours comme un petit idéal universel, sur-homme du matin au soir, le sous-homme claudicant qu’on nous a donné. » (V 41813)

Un nombre d’éléments de cette citation me semblent pouvoir être généralisés comme commentaire valable pour le roman entier. D’abord le premier paragraphe :

  1. l’homme, nous, a un tempérament profond ;

  2. ce tempérament est quelque chose de fixe – on peut dire une nature profonde ;

  3. on ne voit pas toujours ces profondeurs ;

  4. la nature profonde de l’homme se montre dans des conditions bien particulières : la guerre et la maladie ;

  5. la maladie, aussi bien que la guerre, a cette possibilité révélatrice grâce au fait qu’elle expose ce qui est caché dans le corps.

Etant arrivé au corps de l’homme, le registre ou le visé du commentaire change dans le deuxième paragraphe qui distingue deux modes d’existence humaine :

  1. un premier où l’on est « profondément soi-même », un deuxième où l’on se donne grande fatigue à construire ;

  2. le premier est la vie d’un « sous-homme claudicant » (donc malade) qu’on reçoit à sa naissance, le deuxième est la vie d’un « sur-homme » qui s’efforce d’être raisonnable ;

  3. au fond, le sous-homme que nous sommes est « immonde, atroce, absurde », le surhomme se donne du mal pour cacher cet aspect de son existence (pour lui-même et pour les autres) et pour se présenter comme un « petit idéal universel ».

    Le premier paragraphe décrit donc les profondeurs de l’existence humaine, qui se révélerait dans des « infinis du cauchemar » ; le deuxième paragraphe montre qu’il existe une continuité entre ces cauchemars et l’existence par laquelle l’homme tente quotidiennement de cacher son soi absurde – cette continuité elle-même est un cauchemar. Elaborer l’exégèse de ce qui est présenté dans ces deux paragraphes sera le but des deux sections suivantes respectives de cet essai.

    a. Corps, guerre, destin

    Dans l’optique présentée ci-dessus, le premier point de référence dans la « philosophie » du Voyage au bout de la nuit serait le corps. Le corps y est présenté comme la vérité14. Et on est fermement attaché à son corps, à soi-même15. Ceci, comme nous l’avons vu, n’est pas un fait dont on est conscient en permanence ; il faut une situation dans laquelle les apparences sont écartées pour révéler la vérité du corps. La guerre et la maladie sont les accès privilégiés à la vérité du corps, souvent en employant l’outil de l’angoisse ou la peur16Commentons tout de suite que cette perspective sera très recevable pour le jeune Lévinas. Sa première réinterprétation des analyses heideggeriennes de l’existence ontologique de l’homme comporte une introduction du corps comme lieu de compréhension de l’être. Lévinas reconnaît cependant que la vérité qu’est le corps n’est pas toujours visible et, fidèle aux procédés phénoménologiques, pour y trouver accès il cherche un événement dans lequel le corps se montre tel qu’il est. Cette situation qui met entre parenthèses la visée hors du corps pour viser le corps même se trouve selon les analyses de De l’évasion dans la honte et la nausée. Dans ces situations, l’homme ontologique se découvre rivé à lui-même, rivé à l’être sans sortie. La guerre jouera un rôle comparable plus tard dans la préface de Totalité et Infini (1961). C’est de cette condition de l’homme – décrite ou racontée en plus grand détail dans Voyage au bout de la nuit – que Lévinas cherche une évasion. Si la guerre nous apprend d’après Bardamu-Céline « nos profonds tempéraments », elle nous permet de décrire la nature humaine en plus grands détails. La vérité de l’homme est qu’il est par nature poussé par une « passion homicide » (V 82) dans des degrés variables parce que les « aliénés ont le meurtre encore plus facile que les hommes ordinaires. » (V 430). Les hommes sont les « organismes les plus vicieux et les plus agressifs de ce monde » qui ne cèdent que peu de « trêves de cruauté » (V 124). En décrivant la guerre dans des détails explicites dans la première partie du livre, le narrateur ne manque pas de nous montrer dans la plupart de son histoire comment l’homme est un loup pour l’homme, comment la guerre imprègne toute la vie. Loin d’être seulement un comportement déviant dû à la guerre, le caractère homicide de l’homme fait partie de notre existence sociale quotidienne. Au lieu d’entasser des exemples parsemés dans le roman, citons la remarque qui résume cette idée : « dans la vie courante, réfléchissons que cent individus au moins dans le cours d’une seule journée bien ordinaire désirent votre pauvre mort » (V 116).

    A cette expression de la violence inhérente à la nature de l’homme, hyperbolique certes, font écho les qualificatifs utilisés plus tard par Lévinas, surtout dans les années 1950, pour décrire l’homme réduit à son existence ontologique seule : en tant que tel, l’homme est possessif, consommateur, réducteur, dominateur, oppressif, violent17Mais dans le Voyage au bout de la nuit, la lutte n’est pas seulement quelque chose d’extérieur à l’homme, ayant lieu entre les hommes. C’est également la texture dont le corps humain est tissu à l’intérieur. La multitude de références aux dégradations du corps et surtout au vieillissement dans ce roman esquisse cette perspective, par exemple : « nous sommes que des enclos de tripes tièdes et mal pourries [...] L’ordure elle, ne cherche ni à durer, ni à croître. Ici, sur ce point nous sommes bien plus malheureux que la merde, cet enragement à persévérer dans notre état constitue l’incroyable torture. [...] Ce corps à nous, travesti de molécules agitées et banales, tout le temps se révolte contre cette farce atroce de durer. Elles veulent aller se perdre nos molécules, au plus vite, parmi l’univers ces mignonnes ! » (V 337). L’agonie de M. Henrouille est typique de cet aspect profond de la dégradation corporelle : « Il se débattait autant contre la vie que contre la mort. » (V 374).

    Cependant, dans ce roman, la guerre n’est que l’apparence spectaculaire de quelque chose de plus grand que la lutte entre les gens et la lutte intérieure pour persévérer dans son existence : c’est une manifestation du destin. Le destin entraîne l’homme dans son propre écoulement fatal, dans sa propre logique implacable, malgré les initiatives de l’homme. Le destin n’écrase pas l’homme, mais s’empare de lui comme on est envahi par la chaleur ou le bruit d’une l’ambiance18. Son autonomie et sa spontanéité sont envahies dès le début d’une force qui les sape : « On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, à côté de vous, tout le temps à présent ... » (V 458). Quelqu’un qui a appris le jeu acharné du destin échange l’espoir d’un meilleur avenir contre une « connaissance » de la fatalité de la répétition tragique de l’histoire : « Quand la guerre elle reviendra, la prochaine... » les gens feront telle et telle chose (V 240). D’où le « cynisme triste et désespéré »19 que Lévinas voit dans ce roman : en surface, les hommes ont l’initiative, ils travaillent à réaliser leurs projets, mais en vérité ils sont amenés par une réalité impersonnelle (« Ça a débuté comme ça », dit la première phrase du livre [V 7, je souligne]) et aveugle (« Le monde ne sait que vous tuer comme un dormeur quand il se retourne le monde, sur vous, comme un dormeur tue ses puces » [V 176]). Cette réalité impersonnelle et aveugle plus forte qu’eux les conduit à travers la nuit (« Ainsi tourne le monde à travers la nuit énormément menaçante et silencieuse. » [V 326])20. Si telle est la maîtrise du destin sur la vie des gens, la vie ne serait pas un voyage d’apprentissage ou de maturation, mais « Le voyage c’est la recherche de ce rien du tout, de ce petit vertige pour couillons... » (V 214)

    b. Du corps au sujet corporel : le « dualisme » de Céline

    Mais même s’il est possible, au moins pour quelques individus comme le narrateur du roman, de prendre acte du destin fatal lié à notre corporéité, cela ne veut pas dire que nous pouvons nous installer confortablement dans cette connaissance. Par nature, l’homme cache l’absurdité de son existence corporelle ou animale. Pour Céline, l’homme est un animal, certes, mais par les quelques dizaines de comparaisons avec des animaux à travers le livre21, l’auteur affirme que l’homme, la bête verticale (V 139), est une bête qui tente de cacher son animalité pure, mais ironiquement, le plus souvent c’est sa nature animale qui prescrit les manières de se donner un personnage, de devenir sujet. Autrement dit, c’est la nature du sous-homme de travailler à se montrer sur-homme. De l’espèce humaine, il existe deux sous-espèces : les riches et les pauvres (cf. V 81) qui, de même que dans la théorie de l’évolution, se développent selon les pressions et exigences de leur habitat respectif.

    L’homme n’est donc pas équivoquement animal ou corps : l’homme a une âme ou un esprit22. Il y a ainsi un dualisme célinien, qui n’est pas le dualisme corps/âme de la tradition platonicienne, mais un dualisme du corps seul et du corps qui se montre de telle ou telle manière. « L’âme, d’après Bardamu, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout ! » (V 52). Ce qui est appelé « âme » ici, est développé dans le roman dans les descriptions de mensonges (dont le courage et le patriotisme sont souvent les exemples par excellence) et les rôles joués par les personnages. Chaque mensonge et chaque rôle servent à fuir la vérité d’un existence absurde. Cela vaut aussi pour le plaisir et le divertissement. Le plaisir, d’une part, n’est rien de plus qu’une expression de la corporéité dont l’homme ne peut pas se débarrasser, mais, d’autre part, le plaisir dont le corps est susceptible dans le divertissement permet une fausse, mais apparente, sortie de la « Destinée » (V 354). Voici ce que Bardamu en pense : « Vivre tout sec, quel cabanon ! La vie c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau. Un jour, qui n’est rien qu’une simple journée de 24 heures c’est pas tolérable. Ça ne doit être qu’un long plaisir presque insupportable une journée, un long coït une journée, de gré ou de force. » (V 354). La vie nue est insupportable et c’est pour cela que l’homme doit se créer tout ce qui est associé à sa subjectivité. La fuite dans la subjectivité est nécessitée par le fait qu’« On a tous honte de sa viande mal présentée, de sa carcasse déficitaire » (V 405).

    Ici, nous sommes très proche de la première réception de Voyage au bout de la nuit par Lévinas. Je cite le paragraphe entier dans lequel se trouve sa référence au roman : La honte apparaît chaque fois que nous n’arrivons pas à faire oublier notre nudité. Elle a rapport à tout ce que l’on voudrait cacher et que l’on ne peut pas enfouir. L’homme timide, qui ne sait quoi faire de ses bras et de ses jambes, est incapable en fin de compte de couvrir la nudité de sa présence physique par sa personne morale. La pauvreté n’est pas un vice, mais elle est honteuse car elle fait transparaître comme les guenilles du mendiant la nudité d’une existence incapable de se cacher. Cette préoccupation de vêtir pour cacher concerne toutes les manifestations de notre vie, nos actes et nos pensées. Nous accédons au monde à travers les mots et nous les voulons nobles. C’est le grand intérêt du Voyage au bout de la nuit de Céline que d’avoir, grâce à un art merveilleux du langage, dévêtu, l’univers, dans un cynisme triste et désespéré.23 Nous apprenons par ces mots que ce n’est pas seulement la nudité d’existence, illustrée plus explicitement dans la vie des pauvres, et le fait des tentatives d’une fuite hors de cette condition (dont celle des riches sera peut-être par implication plus futile que celle des pauvres) qui aurait attiré l’attention de Lévinas, mais également les différentes manifestations de cette fuite, des manières dont l’homme s’habille dans sa vie en général : dans « nos actes et nos pensées». Revenons maintenant au roman pour dégager cet élément de sa « philosophie ».

    Nous avons déjà vu comment le comportement de l’homme est assujetti au sort qu’est sa corporéité animale. Mais l’animal-homme n’est pas seulement poussé par une « passion homicide », il a aussi un instinct de jouer des rôles24. Loin d’être radicalement différente de sa corporéité, la subjectivité humaine (ici, son caractère ou personnage) en fait intégralement partie en étant l’expression de l’animalité. De même que l’ambiance prive l’homme d’initiative autonome, de même la présence des autres, impose à l’homme de jouer un rôle. Ainsi Bardamu commente son comportement sur la péniche à Toulouse : « Je ne pouvais pas me résoudre à leur montrer ma vérité ; c’était indigne d’eux comme mon derrière. Il me fallait faire coûte que coûte bonne impression. »(V 405).

    Dans le Voyage au bout de la nuit, l’homme est toujours un zoon logon echoon, un animal doué de raison et langue. Mais au lieu de distinguer ou de séparer l’homme de son animalité ou de sa corporéité, son logos, de même que les rôles qu’il joue, trahit son appartenance à sa nature ignoble. Il est clair par la description du milieu et du travail scientifique (cf. V 281-282) que cette prétendue cime de la raison humaine n’est qu’un autre variante d’un délire (cf. V 281). De même, « Philosopher n’est qu’une autre façon d’avoir peur » (V 206). Néanmoins, cela ne doit pas nous faire conclure que la raison – la science et la philosophie, par exemples – soit complètement impuissante ou inutile. Le narrateur lui-même se veut rationnel, prétend pouvoir comprendre certains aspects de l’existence humaine et croit être initié par la peur à une vérité plus profonde. Il faut seulement reconnaître la provenance de la raison dans la nature humaine (la lutte pour être raisonnable selon V 418) et l’insuffisance tragique dans le domaine le plus important : la mort : « Des vagues incessantes d’êtres inutiles viennent du fond des âges mourir tout le temps devant nous, et cependant on reste là, à espérer des choses... Même pas bon à penser la mort qu’on est. » (V 332).

    Bardamu est encore plus explicite sur l’autre aspect du logos humain : la langue. Après s’être vanté d’avoir épié tous les mouvements de la langue de l’Abbé Protiste (V 336), le narrateur nous donne un compte-rendu de ses découvertes au sujet de la langue :

    J’avais l’habitude et même le goût de ces méticuleuses observations intimes. Quand on s’arrête à la façon par exemple dont sont formés et proférés les mots, elles ne résistent guère nos phrases au désastre de leur décor baveux. C’est plus compliqué et plus pénible que la défécation notre effort mécanique de la conversation. Cette corolle de chaire bouffie, la bouche, qui se convulse à siffler, aspire et se démène, pousse toutes espèces de sons visqueux à travers le barrage puant de la carie dentaire, quelle punition ! (V 337)

    A l’évidence, la langue, elle aussi, appartient à la misère de la condition corporelle de l’homme, cet « enclos de tripes tièdes et mal pourries » (V 337). Les mots qui blessent sont hérités comme des traits physiques25. Adorno disait à propos de l’homme que l’animal doué de logos est un prédateur et la lutte de ces prédateurs pour la domination est illustrée dans l’hôpital psychiatrique hors de Paris (V 98ff). La langue n’est pas une solution ou une sortie de la condition humaine, mais en fait partie : « Avec les mots on ne se méfie jamais suffisamment, ils ont l’air de rien les mots, pas l’air de dangers bien sûr, plutôt de petits vents, de petits sons de bouche, ni chauds, ni froids, et facilement repris dès qu’ils arrivent par l’oreille par l’énorme ennui gris mou du cerveau. On ne se méfie pas d’eux des mots et le malheur arrive. » (V 487). Et la description continue en assimilant les mots à (des créateurs d’) « une avalanche » et « une tempête », trop fortes pour l’homme.

    Considérant le décentrement du sujet effectué dans ce roman, il est facile de comprendre comment Lévinas y voyait en 1981 une préfiguration de l’antihumanisme contemporain. Surtout, le pouvoir de la langue qui se fait valoir à travers l’homme et la faiblesse du sujet semblent inviter à cette lecture. Il ne faut néanmoins pas comprendre cette identification à un antihumanisme dans Voyage au bout de la nuit comme un simple rejet du contenu du texte. Lévinas dans Autrement qu’être (1974) admirait dans les théories antihumanistes leur « intuition géniale consist[ant] à avoir abandonné l’idée de personne, but et origine d’elle-même où le moi est encore chose parce qu’il est encore un être. ».26 S’il y a quelque chose de génial dans l’antihumanisme, c’est donc de comprendre la condition de l’homme pour autant qu’il soit réduit à son existence ontologique. Autrement dit, la valeur de l’antihumanisme, et ainsi du Voyage au bout de la nuit, c’est, une fois de plus, d’avoir bien posé le problème auquel Lévinas cherchait une solution.

    4. Ethique lévinassienne – éthique célinienne

    Je crois avoir démontré que les deux références de Lévinas au Voyage au bout de la nuit, aussi fragmentaires soient-elles, contiennent des interprétations valables du roman. Plus encore, ce que j’ai pu dégager de la « philosophie » du roman pourrait être proposé comme inspiration possible pour le chercheur en philosophie. Pour résumer : dans ce roman, Lévinas trouve un collaborateur et une aide pour interpréter et formuler ce qu’il considère comme problématique, à savoir l’enchaînement de l’homme à l’écoulement violent et fatal de l’être et c’est à ce problème qu’il aurait ensuite proposé une solution, à savoir l’imposition de la signification éthique par le visage de l’autre. De plus, cette utilisation du roman correspond avec son emploi de la littérature et à sa compréhension de la littérature à travers son œuvre : la littérature interprète l’être, s’inquiète de l’être mais n’est pas capable d’aller au-delà de la circulation de significations redevables à l’être.27 Probablement la remarque de De l’évasion s’applique-t-elle entre autres à Voyage au bout de la nuit : « L’évasion dont la littérature contemporaine manifeste l’étrange inquiétude apparaît comme une condamnation, la plus radicale, de la philosophie de l’être par notre génération. »28, mais, faut-il ajouter, inquiétude et condamnation peut-être, mais pas, selon Lévinas, solution.

    Mais on peut se demander si l’on a raison de considérer le Voyage au bout de la nuit exclusivement comme une aide pour étoffer le point de vue adverse. N’y a-t-il rien dans ce texte qui serait en accord avec une réflexion de l’évasion éthique hors de la totalité de significations ontologiques comme Lévinas la propose ?

    Le thème de l’éthique dans Voyage au bout de la nuit est d’une grande complexité, mais je me permets quelques remarques pour indiquer une direction dans laquelle on pourrait chercher une réponse. Celui qui cherche dans ce roman un traité d’éthique sera déçu, en fait, la plupart du temps l’auteur y décrit l’éthique non pas comme une trêve des hostilités entre les gens mais une manière de continuer la guerre par d’autres moyens et ainsi donne plus de soutien à une lecture antihumaniste – d’après le discours de Princhard, l’oppression commence par l’affection (cf. V 68) et le plus souvent quand un personnage semble prendre en considération les intérêts d’un autre, on pourrait après coup conclure, comme Bardamu à propos des gens qui l’ont porté à travers la forêt apparemment de manière désintéressée : « La gentillesse relative des indigènes à mon égard s’expliquait de la plus crapuleuse des façons. » (V 183). Il y a dans la voix du narrateur souvent une inquiétude ou même une condamnation (comme dirait Lévinas) des luttes variées entre les gens, mais il n’est pas exclu que l’on interprète cela comme seulement un autre masque de Bardamu, son ressentiment comme une manière de manipuler son audience pour l’éblouir par sa narration.

    Néanmoins, dans l’histoire, Alcide et Molly représentent une autre perspective. Certes, bien des choses laissent à désirer dans le comportement d’Alcide et la prostituée, Molly, ne serait pas une simple incarnation des valeurs morales bourgeoises. Alcide, cependant, « tutoyait des anges » et l’hagiographie que Bardamu compose de lui explique pourquoi : « Il avait offert sans presque s’en douter à une petite fille vaguement parente des années de torture, l’annihilement de sa pauvre vie dans cette monotonie torride, sans conditions, sans marchandage, sans intérêt que celui de son bon cœur. » (V 160) L’éthique louée ici est le don de sa propre vie au bénéfice de quelqu’un d’autre sans possibilité de retour. C’est continuer dans la vie qui mène par la guerre à la mort, mais consacrer sa propre dégradation à un autre.

    Dans le cas de Molly, il en va de même. Tandis que Bardamu cherchait à acheter son bonheur chez elle (« Ce fut le premier endroit d’Amérique où je fus reçu sans brutalité, aimablement même pour mes cinq dollars » [V 227]), elle savait rompre le cercle de cette logique commerciale : « elle voulait que je soye heureux. Pour la première fois un être humain s’intéressait à moi, du dedans si j’ose dire, à mon égoïsme, se mettait à ma place à moi et pas seulement me jugeait de la sienne, comme tous les autres. » (V 229) Au sacrifice de soi sans recherche de récompense chez Alcide, s’ajoute ici une tentative de substitution pour l’autre. Il est clair aussi que le dévouement de Molly à Bardamu provoque une réponse : dans un passage unique du livre, le narrateur s’adresse, non pas à son audience, mais à celle à qui il répond – Bardamu parle à une Molly qui reste en dehors du texte (V 236), comme la dédicace à Elizabeth Craig, sans savoir si jamais elle entend ou répondrait. Bardamu fait le don de sa narration sans promesse de récompense.

    On rencontre ici des termes que l’on trouvera dans l’éthique de Lévinas : le pour- l’autre, la substitution, l’hospitalité, le se dédire ou se sacrifier. Mais s’il y a une éthique dans le roman, les termes qui la constituent sont présentés sous un angle particulier par le romancier. Dans le dénouement du livre où il est affirmé (mais très furtivement) que ce qui fait un homme plus grand que la simple vie c’est « l’amour de la vie des autres » (V 496), Bardamu déclare son insuffisance devant la tâche d’accompagner Robinson dans le moment d’agonie de la mort. Peut-être le narrateur veut-il nous inviter à reconnaître notre propre insuffisance devant les autres qui, d’après son histoire, sont tous des morts en sursis. Dans ce monde de mourants, la mortalité de l’autre est comme une tentative « de nous aider à vivre à présent nous autres » (V 497) et à laquelle nous pouvons répondre. L’éthique du Voyage au bout de la nuit serait un amour en tant qu’accompagnement des mourants vers leur inévitable mort, mais un accompagnement pour « leur égoïsme ».


De l'existence à l'existent 75. Les textes de Lévinas auxquels il sera fait référence sont Autrement qu’être ou au-delà de l’essence. Martinus Nijhoff : Dortrecht, [1974] 1986 (livre de poche). En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger. Vrin : Paris, [1947]1998. Difficile liberté. Essais sur le judaïsme. Alban Michel : Paris , 1976. Dieu, la mort et le temps. Grasset : Paris, 1993. De l'existence à l'existent. Vrin : Paris, [1949]. Éthique et infini. Fayard : Paris, 1982. Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre. Grasset : Paris, 1991. De l’évasion. Introduit et annoté par Jacques Rolland. Fata Morgana : Montpellier, 1982. Hors sujet. Fata Morgana : Montpellier, 1987. Les imprévus de l’histoire. Préface de Pierre Hayat. Fata Morgana : Montpellier, 1994. Le temps et l'autre. PUF : Paris, [1947]1998. Totalité et infini. Essai sur l’extériorité. Kluwer Academic : Paris, [1961] 1998 (livre de poche).
Cf. Le temps et l'autre 36-37, De l'existence à l'existent 136, 143, 150.
Voir Les imprévus de l’histoire 23-33, « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme ».

Totalité et infini 5.
Cf. Éthique et infini 79-80.
Par exemple : « Quelqu’un qui meurt : visage qui devient masque » Dieu, la mort et le temps 20. Cf. Le temps et l'autre 29, Entre nous 124.

Voir le chapitre 2 de mon De l’éthique à la justice. Langage et politique dans la philosophie de Levinas. Phaenomenologica 183. Dortrecht: Springer, 2007.
Cf. Entre nous 49-63, « Lévi-Bruhl et la philosophie contemporaine » (1957).
10 Voir Stéphan Mosès Au-delà de la guerre. Trois études sur Lévinas. Editions de l’éclat : Paris-Tel Aviv, 2004, surtout chapitre 1, pp. 25.

11 Cf. là-dessus Jacques Rolland « Quelques propositions certaines et incertaines » dans Lévinas et la politique. Les Cahiers Philosophiques de Strasbourg, automne 2002, pp. 153-180, ici note 20, p. 178.
12 « C’est le grand intérêt du Voyage au bout de la nuit de Céline que d’avoir [...] dévêtu l’univers, dans un cynisme triste et déséspéré. » (De l’évasion 112) et « Le Voyage au bout de la nuit de Céline [...] a peut être été le signal de cette anti-littérature qui est l’une des formes de qu’on appelle aujourd’hui l’antihumanisme et l’une de ses raisons. Un langage qui se veut cru et qui espère se retrouver sans détour dans une certaine vulgarité, mais qui jusqu’alors, n’apparaissait dans les ‘belles lettres’ [...] » (Hors sujet 190) respectivement.

13 Le sigle V sera utilisé pour des références au Voyage au bout de la nuit dans l’édition de Gallimard de 1952, conforme au texte établi pour la Pléiade.
14 Cf. très explicitement V 272 : « C’est quelque chose de toujours vrai un corps... ».
15 Robinson déclare : « On a du mal à se débarrasser de soi-même en guerre ! » (V 46) et Bardamu sous-entend la même chose plus tard : « Il était difficile d’être aussi peu que moi sur le navire tout en y demeurant. » (V 116). Dans l’humiliation « le monde est trop lourd pour vous » (V 261). Le malade partage sa souffrance et se vante

« entre-temps qu’on y est arrivé à s’en débarrasser de sa peine, mais tout le monde sait bien n’est-ce pas que c’est pas vrai du tout et qu’on l’a bel et bien gardée entièrement pour soi. » (V 292).
16 Bardamu se demandait « Y a que la bravoure au fond qui est louche. Être brave avec son corps ? ». Plus tard il dit à propos de lui-même : « la peur me montait des intestins » (V 429) et sur le métier de la vérité, la philosophie, le narrateur dit : « Philosopher n’est qu’une autre façon d’avoir peur » (V 206).

17 Cf. En découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger 168, Difficile liberté 21, Entre nous 16 & 18.
18 Cf. par exemple la description du narrateur des « petits hôtels particuliers [...] où par ces temps d’hiver il régnait une chaleur si agréable qu’en y pénétrant de la rue, le cours de vos pensées devenait optimiste soudain, malgré vous. » (V 81) ou la chaleur de l’Afrique où « Tout le monde devenait [...] à force d’attendre que le thermomètre baisse, de plus en plus vache. » (V 125) ou encore dans le bruit de l’usine où « On en devient machine aussi soi-même à force et toute sa viande encore tremblotante dans ce bruit de rage énorme qui vous prenait le dedans et le tour de la tête et plus bas vous agitant les tripes et remontait aux yeux par petits coups précipités, infinis, inlassables. » (V 225).

19 De l’évasion 112.
20 Et peut-être V 207 : « la nuit habituelle à notre condition. »

21 Voir par exemple chien (V 13), oiseaux (V 20), asticot (V 144), rats (V 64), poules et moutons (V 82), lapin (V 83), limace (V 118), bête de corrida (V 118), hyène (V 122), scorpion (V 126), etc.
22 Des synomymes, implicitement dit V 224.

23 De l’évasion 112.

24 Dans V 122, c’est à propos du rôle qu’est la vanité que Bardamu dit: « C’est un instinct. ».

25 « On s’est même dit à ce propos des mots un peu durs entre parents qu’on oubliera jamais. Ils sont passés dans la famille. » (V 302)
26 Autrement qu’être ou au-delà de l’essence 203.

27 A ce sujet, voir la fin du chapitre 7 de mon De l’éthique à la justice, op. cit. qui traite de la pensée de Lévinas sur la littérature.

28 De l’évasion 94.