jeudi 24 mars 2022

À propos de Céline par Andrè Suarès dans La Nouvelle revue française NRF du 1er août 1961

À propos de Céline 
par André Suarès dans la NRF du 1er août 1961
Étude retrouvée dans les papiers de l'écrivain, datée de 1946


Céline n'est pas un phénomène ordinaire, et ses livres encore moins.
Je n'en défends pas l'abjection, puisque je la reconnais. Mais je ne pense pas qu'on la prenne pour ce qu'elle est, ni qu'on y ait vu ce qu'il faut y voir.
Les titres que Céline donne à ses livres doivent, d'abord, incliner l'esprit à la réflexion, ils sont terribles et bouffons à la fois. Mort à Crédit est la suite naturelle du Voyage au bout de la Nuit.
Quand on est arrivé au fond des ténèbres, s'il reste un homme, ce vivant est un mort à crédit. Pour mieux dire, il est en viager de la terre, comme les petits rentiers, qui ont vendu tout ce qu'ils ont pour une rente, le sont dans la vie.
La plus sotte erreur serait de s'en tenir au dégoût des œuvres énormes que l'on doit à Céline. Ces livres de six à sept cents pages, qui en valent trois ou quatre de ceux qui se publient tous les jours, où les lignes noires truffent le papier blanc plutôt que le papier blanc les lignes noires, les livres de Céline perdent leur sens, si on les prend à la lettre.
Il est ridicule d'y voir une thèse sociale, et d'en partir pour faire le procès à l'État, à la morale, à l'ordre présents. L'horreur de Céline va bien plus loin, c'est à toute la vie qu'il en a. Et, pour mieux s'en défaire, il la noie dans l'ordure et l'ignominie.
Il n'est pas le vrai réaliste, qui fait la photographie des hommes et de la vie.
Mais, au contraire, il est le terme fatal de tout art et de toute pensée réalistes : l'excès du trait hideux. La caricature est l'expression réelle de l'idéal.
Le monde et la société, selon Céline, ce n'est qu'un intestin et un anus, un double sexe et toutes les sécrétions qui s'en suivent.

Ceux qui lisent Céline gravement n'y peuvent rien comprendre et ne savent lui rendre justice. Et ceux qui l'admirent encore moins que ceux qui s'indignent.
Il fait horreur aux timides et aux honnêtes gens, pour Céline ce n'est qu'une foule de sales hypocrites. Il fait hurler de joie les violents et les rebelles, qui rêvent de mettre le feu aux quatre coins de l'État Social, et de purifier la terre en la couvrant de leurs excréments : pour Celine, ce ne sont que des idiots et une sale vermine; toutefois, il leur accorde un sens exact de la vie, et il les loue d'être sincères : selon lui, ils osent se montrer tels qu'ils sont, et tel est tout homme, s'il ne ment pas.
Rien de vrai ni de complet ici ni là.
Il y a toujours des médecins dans ses livres ; et même ils sont tous des livres de médecin. 
Avec lui, ils tombent tous au plus bas de la vilenie humaine. En sa qualité de médecin, Céline sait la misère humaine, et ses livres l'étalent sur la table d'opération, nue, purulente et cynique. Mais au lieu d'en avoir pitié, les livres de Céline souillent la misère de l'homme, que Céline lui-même n'outrage sans doute pas au fond de son âme, car il en a une, et ses livres n'en ont pas. Ils connaissent la douleur, l'infaillible infortune de vivre ; ils en vivent, comme le médecin des morts, et ils la bafouent.
Quand le médecin n'a pas le respect de sa mission, il ne l'a pas des malades; et s'il n'a pas le respect des malades, il est immonde sans effort et tourne à l'ignoble avec naturel.
Il n'est pas de vrai médecin sans une sorte de vocation. Sinon apôtre, il lui faut être infirmier de naissance.
Ainsi les vraies femmes: elles sont nées infirmières du corps ; les médecins doivent naître infirmiers du dedans : non de l'âme, elle n'est pas de leur ordre ; mais de la machine vivante.
Dans une foule de médecins, même sans talent, ce don est plus ou moins vivant, une vertu plus ou moins active. Il les élève au-dessus du commun, comme la religion porte naturellement les prêtres un peu plus haut que le reste de la plèbe humaine. On ne rencontre presque jamais un prêtre, dans le clergé de France tout au moins, qui ne soit au-dessus de l'homme qu'il eût été, s'il n'avait pas été prêtre en effet.
Il a trouvé un des mots les plus noirs qui aient jamais été dits sur l'homme : « Faire dans sa culotte est le commencement du génie. » Apothéose de la peur et de toute lâcheté. C'est ce qu'en sa qualité de médecin il a pu constater dans tous les ordres : car, à quelque degré ou en quelque forme que ce soit, partout s'étalent, comme l'huile océanique de l'ordure, la maladie et la mort. Même si j'ai horreur de cette vue, j'estime Céline d'avoir osé la dire. En somme, il n'envie un peu que les animaux. Non pas qu'il les estime ; tout lui semble également vil. Mais leur misère lui semble moins amère que la nôtre : ils ne sont pas savants ; ils ne vont pas à l'école ; ils ne pensent pas et telle est leur supériorité. Une vie de chien ? Allons donc ! c'est le chien qui peut aboyer, s'il pense : Une vie d'homme!
En dépit de tout, Céline a beau faire le cynique: sous le masque de la turpitude et de l'injure, je vois le médecin. Il crache sur les malades, mais il les soigne, la pitié qu'il en a, l'aide qu'il leur veut donner, voilà tous les liens qui le rattachent aux autres hommes ; et moins ces amarres, il serait un nihiliste parfait. Il a horreur de la société humaine; mais il a, pour les hommes, la compassion
que leur misère assure à ces misérables.
Il est fatalement antisémite, comme tout le reste. Pour tout le monde: être antisémite, c'est le principe de l'ordre et de l'anarchie, de la sagesse et du délire. Les plus diverses sortes de chiens s'accordent dans cet aboi : ouah! ouah! ouah ! le roquet et le molosse, le chouchou et le dogue, la Poméranie et l'Écosse, Pékin et Berlin, l'Ahane prussien, El Hadj Hitler à La Mecque.
Il est anti-tout : contre la nation, et contre l'individu, contre toute morale et contre tout Étal. Il semble, en dernier ressort, de loin en loin, se confier à la nature; mais il fait semblant, tout au plus : il est trop intelligent pour donner aux nègres ce qu'il refuse aux blancs, aux crocodiles ce qu'il refuse aux saints.
La nature n'est pour lui qu'une arme de choc, un moyen de guerre. À l'entendre, la civilisation ignoble où nous sommes, et celle cent fois plus ignoble encore où il nous plonge; souffrent surtout de la contrainte : toute règle, selon lui, est de la m… Les lois, les moeurs, l'art, la science, cycles et épicycles de m ... on les met à la place de la nature, on les substitue à la joie, au plaisir, à la volupté; et la civilisation au total c'est le total emm...
Il le dit, parce qu'il est la négation même. Mais il sait bien qu'il ment. Car il n'a pas assez de mépris pour les nègres : il n'est pas si simple de ne pas voir ce qui fait l'horreur du monde et de la vie tels qu'il les croit être.
Et il ricane, il s'en donne de rire à coeur joie. Il se sauve par là et il nous offre ce moyen de salut, le seul en somme. On a parlé jusqu'ici des larmes de crocodile: Céline a inventé les rires de crocodile.
Anarchiste, sans doute, mais il ne l'est que pour ruiner toutes les archies. Et certes, si l'anarchie régnait quelque part, il serait contre l'anarchie, comme il est contre tout le reste…
André Suarez


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