vendredi 13 mars 2026

« Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

 « Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » 

Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

Les Cahiers Max Jacob Année 2023 23-24 par André Dervals1


Versée au fonds Max Jacob de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, sise à Paris, figure une lettre de Louis-Ferdinand Céline (cote ms JCB C 17). Provenant de la collection de Marguerite Floch, pour le compte de laquelle Max Jacob rassemblait des autographes2, elle présente plusieurs singularités, qui, loin d’épuiser le sujet, apportent de nouveaux éléments d’appréciation des relations entre les deux écrivains. Il s’agit vraisemblablement d’une lettre expédiée de Boulogne en réponse à une lettre de remerciement de Max Jacob, à la réception d’un exemplaire d’hommage du service de presse du deuxième roman de Céline, Mort à crédit (Denoël et Steele). 

  • 1  André Derval est docteur ès lettres modernes (sémiologie des textes) de l’Université Paris 7, directeur des collections de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (2010-2020), directeur de la publication Études céliniennes (1990-2002), secrétaire général du PEN Club français 2022-2023, membre de la Section Arts et Littérature du Conseil international des Archives, jury du Prix Kafka (Prague). Il a publié des études sur Louis-Ferdinand Céline, Samuel Beckett, Remy de Gourmont et Félicité de Lamennais. 
  • 2  Voir SUSTRAC Patricia, « La correspondance reçue par Max Jacob », p. 697-701 de la présente publication. Nous remercions chaleureusement M. François Gibault, ancien président de la Société d’études céliniennes, biographe et ayant droit de l’auteur de son auto- risation de publication ainsi que Mesdames Sylvia Lorant-Colle et Béatrice Saalburg, ayants droit de Max Jacob, de leur bienveillance pour cette publication. Nous remercions également Mme Isabelle Diu, directrice de la BLJD.
Mourlet, Lucette, Bébert et Céline au Danemark en 1949

La correspondance avec Marie Canavaggia, traductrice de l’anglais et secrétaire de Céline, atteste bien d’un séjour de celui-ci à Boulogne du 22 au 25 mai 1936, de retour de Londres et de Cambridge. La lettre de Jacob n’est pas autrement connue, Céline ayant coutume de détruire au fur et à mesure sa correspondance passive. Max Jacob écrit à Jean Fraysse, notamment le 24 mai : « J’ai reçu une lettre de Céline en réponse à la mienne, lettre plutôt douloureuse, nerveuse, flatteuse1. » Les trois adjectifs semblent appropriés même si l’on pourrait ajouter « faussement » à « flatteuse ». 
À cette date, Céline ne se fait plus guère d’illusion sur le sort que la critique va réserver à Mort à crédit, achevé d’imprimer le 8 mai 1936 et mis en vente le 12 mai – l’éditeur Robert Denoël, multiplie les interventions dans la presse littéraire – il ira jusqu’à rédiger et publier une Apologie de Mort à crédit en juillet 1936 – rien n’y fait ; la réception n’est pas à la hauteur des attentes de l’auteur qui avait demandé à ce que soit inscrit sur la bande-annonce de l’ouvrage : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui s’appliquera autant que moi fera aussi bien. J.-S. BACH. » Les soutiens d’hier ne se manifesteront pas, ce qui explique en partie le ton « douloureux, nerveux », désabusé très certainement de l’auteur qu’on lira dans cette lettre. 
Céline avait-il inscrit Max Jacob parmi les destinataires du service ou est-ce le fait de Robert Denoël, qui lui envoie régulièrement des livres ? On ne sait pas. Mais les deux écrivains se connaissaient depuis plusieurs années ; au plus tôt en 1932 ils s’étaient rencontrés chez le docteur Augustin Tuset à Quimper qui tenait, rue Vis, un salon où se retrouvaient les artistes finistériens. Selon le témoignage de son fils aîné, Jean Tuset, les deux hommes quand ils se retrouvaient sous ce toit ami n’échangeaient guère cependant2
L’accueil de Mort à crédit conforte son auteur dans ce qu’il pressent – il demeurera un marginal dans le monde des lettres, celui des « âmes d’élite » auquel, au fil des ans, il portera de moins en moins d’estime. De ce point de vue, « l’erreur » qu’il pointe in fine dans la lettre fait invinciblement penser au passage clôturant le chapitre initial du premier pamphlet antisémite sous sa signature, Bagatelles pour un massacre : « Les critiques se sont toujours inévitablement gourrés... Leur élément c’est l’Erreurs3... » Tout indique au demeurant que les deux écrivains avaient une mésestime réciproque de leurs projets littéraires. 
  • 1  Lettre de Max Jacob à Jean Fraysse datée du 24 mai 1936 (voir Max Jacob and « les feux de Paris », unpublished letters from Max Jacob to Jean Fraysse, corr. présentée par Neal Oxen- haendler, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, coll. University of California Publications in modern philology (vol. 35, n° 4), 1964, p. 221-307 et notamment p. 261). 
  • 2  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, Max Jacob, Jean Moulin, Louis-Ferdinand Céline, Du Lérot, éditeur : Tusson, 2006, p. 49-56. 
  • 3  Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 6.

Docteur Augustin Tuset

Divergents sur de nombreux points, ils partageaient en revanche un grand attachement à la Bretagne et à ses habitants : outre Augustin Tuset et Théophile Briant, tous deux ont entretenu une réelle amitié avec le jeune Jacques Mourlet
1, arrêté pour avoir participé à une filière d’exfiltration pour des aviateurs alliés. Il ira successivement dans les prisons de Quimper, de Brest, de Rennes et enfin de Fresnes, où il sera élargi fin septembre 1941 suite à une intervention de Céline prétextant des raisons médicales2. Attentif aux manifestations du mouvement nationaliste breton, et à un prétendu vestige chanté du paganisme celtique, La Prophétie de Gwench’lann, Céline brocardera volontiers ceux qu’il désigne comme « néo-bardes » : « Si vous ne comprenez pas la question juive alors étudiez-la ! Cessez d’en ragoter à la provinciale cahotiquement et peureusement, couardement (pour ne pas perdre vos lecteurs). Vous n’avez plus ainsi pour néo-bardes celtes ! Des Saint-Pol-Roux ! Et les Jacob ! À pouffer ! » reproche-t-il à l’écrivain breton Henri Pollès le 22 juin 19413. Ce faisant, il exprime à voix haute ce qu’il exprime à demi-mots à l’écrivain et revuiste Théophile Briant (ardent défenseur des écrivains incriminés), au peintre Henri Mahé (lettre de sept. 19414) ou au docteur Tuset (lettre du 10 avril 19475...). Après-guerre, Céline interrogera ce dernier sur une possible installation à Quimper, en dépit du sort tragique de Max Jacob et de son frère, Gaston6. Dans le même esprit, toujours dans la correspondance avec Tuset, une allusion à Henri Hertz7, écrivain ami de Jacob, figure de la résistance en Bretagne, laisse entrevoir que Céline s’informa longuement sur la sociabilité de Jacob.                                                                                                                                       André DERVAL 
  • 1  Voir SUSTRAC Patricia, DICKOW Alexander, « “Je remercie Dieu... de t’avoir rencontré rue Laënnec”. Lettres inédites de Max Jacob à Jacques Mourlet (1939-1944) », CMJ 21-22, p. 495-623 et notamment la lettre du 16 mai 1940, p. 559 dans laquelle Jacob écrit au jeune Mourlet : « J’ai une lettre de Céline où il est dit : “Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public !ˮ En effet je ne connais pas cet ennui. » Cette citation est sans doute faite de mémoire par Jacob car en 1940, la lettre de Céline est déjà en possession de Suzanne Floch, l’autographiste amie de Jacob. 
  • 2  GIBAULT, François, Céline. Troisième partie. Cavalier de l’Apocalypse, Mercure de France, p. 184. 
  • 3  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres [Henri Godard et Jean-Paul Louis, éd], Gallimard,
    Bibliothèque de la Pléiade, n°558, 2009, p. 636-637. 
  • 4  Ibid., p. 649. 
  • 5  Ibid., p. 878. 
  • 6  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, op. cit., p. 37-91 et notamment p. 91 : « Ne pensez-
    vous pas que dans la région on va me rendre responsable de la mort de Max Jacob ? ou de
    celle de son frère ? » 
  • 7  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres, op. cit., p. 1440. 
  • Hôtel Folkestone
  • Boulogne/Mer
  • Cher Max Jacob 
  • Voici un bien précieux et affectueux témoignage. Je n’en suis pas habituellement gâté. Je veux dire par des âmes d’élite.
    Toute vérité se paye cher. Quelle infecte condition [que] la nôtre ! vous le savez – Bénir. Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné. 
  • Heureusement tout cela ne dure guère. L’erreur finit d’elle-même !
    Bien affectueusement 
  • LF Céline  

mercredi 11 mars 2026

ARTAUD-CÉLINE le tête-à-tête des enragés par Philippe Bordas dans Art Press 541 de mars 2026

ARTAUD-CÉLINE, le tête-à-tête des enragés
par Philippe Bordas dans Art Press 541 de mars 2026


À la fin de l’année 1936, les deux grands plasmateurs du verbe français, Antonin Artaud (1896-1948) et Louis-Ferdinand Céline (1894-1961), se croisent lors d’un repas organisé chez leur éditeur.

Dans Art Press 541 de mars 2026 


Lors de leur unique rencontre, Joyce s’était plaint de sa vue, Proust de son ventre. Joyce ne connaissait pas les ducs cités par Marcel ; Proust n’avait pas lu Ulysses (1920), le pavé de Jimmy. Les génies se frôlent en asymptote et ne se joignent pas. Louis-Ferdinand Céline et Antonin Artaud se sont coudoyés lors dun dîner sans que naisse meilleure fraternité. Ils sont alors publiés par le même éditeur, Denoël & Steele. En pleine fièvre du Front Populaire, vers le mois de décembre, le jeune Bernard Steele a organisé au 21, rue de Pontoise, à Montmorency, un repas littéraire où sont conviés son associé Robert Denoël et quatre auteurs de la maison, Artaud, Céline, Robert Desnos, venu avec sa muse Youki, et Charles Braibant, homme de lettres en vue. Il y a également un touche-à-tout romancier, dessinateur et scénariste, Carlo Rim. En mars, Céline a publié Mort à crédit. C’est la curée. Les critiques sabattent, calomnieuses de l’homme et de son style « ordurier». Céline a réformé la syntaxe et le chant, il s’est aventuré plus loin que dans Voyage au bout de la nuit !1932). Il est vide, meurtri que son effort fabuleux ne soit pas apprécié. Le bandeau qui ceint l’ouvrage est une citation de Bach : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui sappliquera autant que moi fera aussi bien. » C’est un aveu de modestie et une provocation. Céline ne tient debout que par lobsession du corps léger, cet amour naissant pour Lucette, sa belle danseuse, I’ Ariel brune devenue son espoir de vie. Pour elle, il vient d’écrire un livret, la Naissance d’une fée. Aucune troupe n’en veut. Il a sollicité George Auric, Abel Gance, Igor Stravinsky, aux Ballets de Monte-Carlo. En vain. Céline entre en paranoïa. C’est dans ces mois que tout bascule. Il se persuade dun complot politico-littéraire dirigé contre lui, son style, son criterium de légèreté. Ce ballet refusé sera le motif de son antisémitisme dans Bagatelles pour un massacre (1937).



DEUX INSURGÉS

À ce dîner entre lettrés, l’un des seuls où il se soit montré, Céline arrive dans un état de méfiance universelle : il revient juste d’URSS, dégoûté du mensonge communiste, sitôt publiant son premier pamphlet, Mea culpa, autopsie à cru de limposture des Soviets (paru en décembre 1936, au moment de ce souper) ; Céline arrive dans un état de méfiance particulière : l’argent de ses livres rentre mal et il soupçonne son éditeur juif, parce qu’il est juif, Bernard Steele, de truquer ses comptes - des « faux notoires et tarabiscotés ». Céline est encore grand et bel homme. Il a 42 ans. Il est médecin le jour, il écrit la nuit. Ce nest pas le vieillard décati cerné de chiens des hauts de Meudon - son chromo fignolé de retour d’exil. Antonin Artaud na que 40 ans, mais il est saccagé, vieilli avant terme par la misère et l’opium. Il débarque du Mexique, envouté d’un ailleurs, un reste de peyotl dans le sang. Il a trouvé dans la tribu des Tarahumaras la « civilisation spasmodique » qui s’accorde à sa quête. Ses hôtes ont publié Héliogabale (1934). Artaud sort de désintoxication et use ses jours entre la mise au net du Théâtre et son double, promis à Gallimard, et les discussions alcoolisées, au Dôme ou à la Coupole, avec Roger Blin, André Derain, avec Desnos et les poètes nourris de fumées. Le premier promis à l’aliénation, le second maléficié par l’antisémitisme, Artaud et Céline sont invisibles l’un à l’autre. Artaud ne perçoit-il en Céline qu’un fort en bouche? Un long lascar, voyou et braillard, sans la moindre retenue ? Céline discerne-t-il en Artaud autre chose que l’acteur fameux d’Abel Gance et Dreyer, un ancien de la bande à Breton, un freluquet versé en poésie, bref un passif qui, au surplus, a joué le rôle du juif errant ? Se sont-ils jamais lus ? Artaud ramassait tous les livres gratuits laissés à disposition par l’ami Denoël, les Céline inclus. line ne lisait rien des contemporains, mais chiait sur tous les écriveurs, à gros flots et d’équanime façon.

L’un et l’autre ont à ce point brisé le cadran, tordu les aiguilles, que l’azimut commun ne se laisse pas voir. Ce sont pourtant eux les vitalistes supérieurs, les hauts rythmiciens, les plus fins démanteleurs et résurrecteurs de la syntaxe française qui dînent à la même table en ce soir de l’année 1936. Deux insurgés en guerre contre les gens de lettres si dédaigneux des vérités organiques et de la langue du corps. Deux êtres désancrés de la société, atteint d’une répulsion totale envers la langue morte des littérateurs de métier.

Pour opposés qu’ils semblent à cette chic tablée, parée d’argent poli et de lins fins, ils sont tous deux beaux gosses, inscrits dans l’âge mûr, intenses et secs devant les verres de cristal, l’un haut et large aux épaules, adulé des femmes, l’autre maigrelet, mais préemppar le cinéma et les arts factices de la duction ; l’un rusé et baiseur, l’autre pur et vierge quasiment.

VÉRITÉ DU MAL

À y vérifier de plus près, il apparaît que Céline et Artaud se frôlent comme deux maudites comètes depuis la naissance. Nés à même latitude, Céline en 1894, Artaud en 1896, ils ont été langés à même République troisième, celle des moustaches lissées au fer à friser de laiton nickelé ; l’un sous Jean Casimir Perier, l’autre sous Félix Faure, avant que leur cursus de petits populos sans argent ne les projette - comme Breton, Aragon et Masson aux glaises froides des tranchées à cloaques de la Grande Guerre. Après leurs infernaux cursus militaires - Ferdinand rafalé durant l’héroïque mission, hussard (sic) prolo à cheval, physiquement diminué aux trois-quarts et rapatrié illico vers le Val-de-Grâce ; Antonin réformé maintes fois -, les deux écriveurs réunis chez Denoël suivent le même pointillé biographique rebutant. Ces êtres sans soutien ni famille de force salvatrice ont vu la charpie de l’hosto militaire, les sutures bâclées et les amputations hâtives promises aux êtres de rien, les gueules cassées au front et les cerveaux réduits à folie et bouillie d’angoisses - bref, tout l’opéra noir des hurlements humains. Les deux ont survécu à tâtons, sans boussole, suivi l’itinéraire traumatique des enfants de peu, happés au délire guerrier par le Grand Capital, cette âme néfaste, diablesse, tentaculaire, s’amusant des charniers à ouvriers et du mitraillage en série des naïfs paysans. Ils savent communément le vrai nom du Maître Sanglant, planqué au Palais de la Gouvernance. Aussi fantasment-ils la rité du Mal. Tous deux savent nommer cet invisible et très réel cartel des hauts possédants s’indifférant des massacres machiniques gis,  avec ce seul dessein de mettre à bas, par gaz et poudres, les révoltés politiques, ces anarchistes et socialistes qui grossissaient les rangs, de Seine à Rhin, entre Paris et Berlin.

Cette soudaine brutalisation du monde occidental, par flammes et foudres, chimies et asphyxies, des petits peuples emportés dans la boucherie, implique, après l’armistice de 1918, une nouvelle hygiène mentale. Céline, fourbe et culpabilisateur, sans cesse sannonçant détruit et trépané. réclame, plein de ressentiment, un statut prophétique d’Annonciateur du Mal. Fort de sa thèse sur le médecin sauveur Ignace Philippe Semmelweis, il se rêve en Grand Hygiéniste de cette civilisation malade. Artaud, si faible et souffrant. se pense proche de Jésus-Christ et de lagonistique du Crucifié, frère de rédemption des réprouvés, au seul soutien d’une pureté biblique et d’une chasteté renforcée par la plongée mystique et le début de folie.

LANGUE DE FEU

Céline et Artaud pensent se guérir de la destruction corporelle instaurée dans l’enfer des tranchées par une écriture charnelle restaurant le corps souffrant meurtri à haut degré. Ce sont des amoureux du vivant et de la poésie organique; ils ont remisé lancienne littérature des idées et de la morale, tout le fatras ranci de l’entre-deux-guerres, au profit d’une épopée corporelle sans précédent. Artaud n’envisage de libération que par l’exponentiel débridement d’un théâtre total, une exemption des vindictes sociales par la transe scénique. Quant à lui, Céline fantasme un Éden gymnique peuplé de ballerines musclées. Son poème rêvé nest que de chairs vivantes, graciles et mobiles, subtiles dans l’entrain. Somme toute, les deux anarchistes invités mondainement chez les Denoël espèrent chacun un art littéraire neuf, une même langue rhythmique soumise à la sanguinité et nervosité profondes de l’humain.

Alors qu’Artaud s’effraie des chairs femelles, Céline ne parle que gambettes et entrechats. Il se plaint que Naissance dune fée a été refusé aux Ballets de Monte-Carlo par René Blum, le frère de Léon, chef du gouvernement. Quand Céline ajoute quil aurait dû signer son livret d’un nom juif pour être joué, une convive rétorque posément qu’elle est juive et apprécie beaucoup Léon Blum

Le dessinateur Carlo Rim rapporte la scène:

« Il [Céline] la regarde gentiment, éclate de rire.

- Rassurez-vous, je ne suis pas assez bête pour être antisémite, je suis anti-tout, voilà.

Antonin Artaud, qui na pas encore dit un mot, s’échauffe brusquement:

- Je suis comme vous, un homme en colère !

Céline hausse les épaules. Son œil s’est éteint.

- Faut encore aimer la vie pour se foutre en colère. Est-ce que j’aime la vie ? C’est trop plein de cons, la vie.

Artaud lui lance, péremptoire:

- Oui, vous aimez la vie!

Céline rigole et concède :

- C’est vrai, j’aime la vie. »

La rencontre entre le faux trépané et le schizoïde authentique s’achève sur ce moule sonore du mot « vie ». Au-delà du volcanisme expressif qui d’évidence lie ces hauts

connaisseurs du Mal, ils sont tous deux sur le point de virer prophètes des noirs dâme. Ce sont des éruptifs et magnifiques comédiens, Céline nétant pas le dernier. Ils nécrivent pas par vocation, mais œuvrent au vif, bercés au lancinement des musiques internes : ils ont « payé pour voir ». Peut-être ignorent-ils, tous deux grands dégoûtés de la médecine, quun homme fait le lien entre eux. C’est le docteur Ferdière, collègue de Céline au dispensaire de Clichy, celui qui, sur la recommandation de Desnos, va faire interner le poète en zone libre, à l’hôpital psychiatrique de Rodez en février 1943. Et le mettre sous électrochocs. Quelques mois après ce repas, Céline et Artaud vont sombrer dans leurs délires respectifs, haine et folie, la nouvelle guerre haussant tout. Deux écorchés que la mort guette, qui vont finir en claustration et se consumer, physiquement se ruiner, selon un même rite propitiatoire - deux corps en lambeaux, offerts à lobsession d’une langue de feu. 





mercredi 25 février 2026

Dans Grief, 2025 N°12-1 Revue sur les mondes du droits (EHESS et Dalloz) du 24 avril 2025, Philippe Jestaz qui reconnaît ne pas avoir lu Céline (et sans doute pas Brasillach) étudie à coups d’approximations l’antisémitisme différent des deux auteurs. Un bel exemple, avec quelques réflexions pertinentes, de l’obligation où sont les universitaires de publier à tout prix, même celui de l’insignifiance, pour exister, sans oublier la prévention rituelle en introduction. 

Antisémitisme 

Sur Céline et Brasillach Antisémites emblématiques par Philippe Jestaz 

Louis-Ferdinand Céline, médecin puis écrivain, a publié plusieurs romans, mais aussi, hélas, trois pamphlets orduriers, juste bons pour la fosse d’aisances : le premier d’entre eux s’intitule Bagatelles pour un massacre, tout un programme ! Je dois avouer que je n’apprécie pas ses romans1. J’ai peiné à terminer le Voyage... J’ai calé sur Mort à crédit et je me suis arrêté là. Du moins cette inappétence m’évite-t-elle le grand écart auquel se livrent les admirateurs de Céline, dont tous condamnent son antisémitisme, surtout sous sa forme paranoïaque. 

Beaucoup plus nocif, en fin de compte, allait se révéler ce que Robert Badinter appellerait l’« antisémitisme ordinaire 2 », inlassablement propagé par Maurras et l’Action française depuis l’acquittement du capitaine Dreyfus, et qui avait fini, dans l’entre-deux-guerres, par gangrener les élites françaises, en particulier le barreau de Paris, objet principal de son étude. Avec une amère ironie, l’auteur observait que, dans la France ravagée, perturbée et à l’économie affaiblie de juin 1940, Pétain n’avait vu d’autre priorité que de discriminer les Juifs : le tout avec l’aide de Xavier Vallat, avocat et, de plus, membre du conseil de l’ordre parisien, alors que les avocats se vantaient hautement d’être «les défenseurs de nos libertés » ! 

Bien entendu, et Badinter tenait à le relever, tous les avocats de Paris n’étaient pas antisémites, mais il n’en demeure pas moins que le conseil de l’ordre n’émit aucune protestation à l’encontre de la législation antijuive et que, bien pire, il l’appliqua, les protestations restant individuelles... et sans réponse. Attitude d’autant plus significative que «le barreau n’a pas manqué de courage face aux Allemands ni d’indépendance face au régime de Vichy » (p. 105). Et beaucoup d’avocats non-juifs – hormis ceux qui aidèrent courageusement leurs amis persécutés – se réjouirent sous cape que la concurrence fût ainsi réduite et récupérèrent sans états d’âme la clientèle de leurs confrères interdits de barreau. 

En guise de contrepoint, on peut se reporter à ce qu’écrivait, au jour le jour, un célèbre avocat de cette époque. Dans son Journal 3, Maurice Garçon se révèle modérément antisémite et fort ambigu : il voit dans les Juifs une race, une race étrangère peu assimilable, quoique «pleine de qualités et dont les individus sont souvent mieux que les nôtres » (p. 279) et il s’indigne des persécutions qui leur sont infligées (par exemple, p. 262 ou p. 378-379), sans toutefois aller jusqu’à des protestations écrites, ni reprocher son silence au conseil de l’ordre. Et il observe aussi que la plupart des opinions antisémites « se résument pour une grande partie à la jalousie des médiocres qui ne pardonnent pas aux israélites de réussir mieux qu’eux » (p. 278). Au demeurant, il se proclame républicain dans l’âme, a en horreur la collaboration et son journal fourmille de philippiques – c’est le cas de le dire – dirigées contre Pétain. 

Aujourd’hui, la Shoah a progressivement eu raison, semble-t-il, de tous ces fantasmes ou, du moins, règne-t-il désormais, sauf chez les révisionnistes et autres marginaux, un accord général pour juger comme une infamie les lois antijuives de Vichy. 

On a souvent dit que Céline, s’il n’avait trouvé refuge hors de France dans les années qui suivirent la Libération, eût été fusillé à l’instar de Robert Brasillach. C’est possible, mais pas certain, car les deux cas diffèrent. D’abord, l’écrivain Céline, de l’avis général (y compris celui des experts en psychiatrie), souffrait de névroses, dues à sa guerre de 14-18 dont il ne se remit jamais, et le docteur Destouches, médecin des pauvres, les soignait pro bono ; deux éléments qui inciteraient à quelque indulgence. Ensuite, on peut éliminer de son dossier les trois pamphlets – illisibles – qui ne comblaient d’aise que la fraction la plus extrême de la droite française, déjà tout acquise au nazisme : ils n’enfonçaient qu’une porte grande ouverte. Restent alors à sa charge ses faits et gestes durant la période de l’Occupation, époque où Céline adressait aux journaux collaborationnistes des lettres antisémites, souvent publiées, et où même il accordait des interviews pour se déclarer favorable au nazisme. Quantitativement, ce n’est pas comparable à l’attitude de Brasillach, qui éructait sa haine des Juifs dans chaque numéro d’un hebdomadaire influent tirant à 250 000 exemplaires. Bien entendu, la culpabilité ne se pèse pas à la quantité des fautes commises, mais la multiplicité de ses diatribes augmentait tout de même le risque que ses lecteurs prissent le parti de dénoncer leur voisin juif. 

De bons esprits – en particulier Robert Aron dans son Histoire de l’épuration 4 – ont cru à une culpabilité purement intellectuelle de Brasillach, au simple dévoiement de ses opinions et à son absence de sang sur les mains : c’était oublier que ses éditoriaux dans le journal Je suis partout, d’une violence inouïe, étaient forcément ressentis comme des appels implicites à la délation, voire au meurtre, et que Brasillach ne pouvait pas ne pas en avoir conscience ! Pour exemple, citons son célèbre « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder de petits», qui traitait les enfants juifs comme des animaux voués à l’abattoir. Dès lors, ces prétendues opinions ne constituaient pas des propos en l’air, mais bien des agissements, d’autant plus coupables que les bourreaux se tenaient à l’affût. On ne peut pas savoir le chiffre exact des dégâts qu’ils ont causés, mais il est difficile de croire que le cas ne se soit jamais produit. D’ailleurs, Je suis partout, que dirigeait Brasillach, donnait parfois des noms et des adresses de Juifs. 

Toutefois, en droit, il eût fallu établir le lien de causalité, c’est-à-dire que tel propos publié avait provoqué telle dénonciation de tel Juif assassiné dans tel camp, preuve évidemment impossible à rapporter. Dès lors, Brasillach ne fut pas accusé d’homicide (volontaire ou non), mais d’intelligence avec l’ennemi, dont la définition est plus compréhensive, car la notion d’intelligence prête, en général comme en l’espèce, à plu- sieurs interprétations. Mais l’ombre du meurtre dut planer sur les débats. La déportation des Juifs que Brasillach réclamait à grands cris, ses imprécations contre ceux qui, comme le cardinal Saliège, la réprouvaient publiquement, ses voyages en Allemagne où il en vit l’aboutissement et le soin qu’il prit de taire celui-ci à ses lecteurs eut pour conséquence que la cour d’assises le traita, de fait, comme un agent des nazis, ce qu’il n’était probablement pas et qui, en tout cas, ne fut pas démontré. Mais, pour le moins, il sympathisait avec leurs crimes, il était leur complice et – en bon français – un très sale type. Sans même les quelques circonstances atténuantes que l’on pourrait trouver à Céline. 

Sa condamnation à la peine capitale suscita un courant de réprobation ou d’indulgence, en particulier chez ceux qui prirent à témoin la littérature, mais, là encore, les deux cas diffèrent. Le fait que Céline ait échappé aux rigueurs de l’épuration nous a valu ces trois ouvrages, salués comme des chefs-d’œuvre, que sont D’un château l’autre, Rigodon et Nord. Or, il paraît improbable que l’exécution de Brasillach nous ait privés d’un ouvrage important. Je tiens que son réel talent, qui de l’avis général aggravait sa responsabilité, n’excédait cependant pas celui d’un écrivain mineur 5 : ayant eu l’occasion fortuite, partant la curiosité, de lire Le voleur d’étincelles et Comme le temps passe, je n’y ai vu que des bluettes promises à un juste oubli. N’est pas Céline qui veut, ou Dostoïevski ou Wagner, pour prendre l’exemple d’antisémites notoires. Et avec le recul du temps, plus personne ne considère Brasillach comme un génie littéraire, si tant est que l’on parle encore de lui. Sur le moment, toutefois, on le voyait comme un auteur reconnu. Normalien, fort brillant, un peu touche-à-tout, romancier, poète à ses heures, auteur et traducteur d’une Anthologie de la poésie grecque, journaliste – frappé de cécité politique –, à la vérité il excellait surtout dans la critique littéraire et dans la critique de cinéma, genre dont il fut un des pionniers en France, mais... que diable allait-il faire ou quel diable l’habitait ? François Mauriac, bien que – ou parce que – ayant participé à la Résistance6, sollicita bon nombre d’intellectuels ou d’artistes renommés pour demander sa grâce au général de Gaulle. Parmi lesquels Henry Bordeaux, qui lui rétorqua: «Vous essayez d’éteindre un feu que vous avez vous-même attisé ». Délicieuse- ment féroce à son habitude, Mauriac devait dire à l’issue de cet entretien que «c’était quand même dur d’être qualifié de pompier par Henry Bordeaux ». 

Il n’en demeure pas moins que la mise en détention de Brasillach se fit dans des conditions peu glorieuses: on arrêta sa mère et son beau- frère, Maurice Bardèche, pour le forcer à rentrer en France et se livrer. Observons au passage que l’on ne recourut à aucun procédé de ce genre pour Céline, ce qui tend à prouver qu’en fait de collaboration, il n’occupait pas le devant de la scène. Mais pour Brasillach il y eut pire encore : son procès fut bâclé, il ne dura que six heures, aucun témoin ne fut cité et la décision intervint après seulement vingt minutes de délibération. Ses amis et partisans eurent beau jeu d’arguer qu’une procédure en bonne et due forme eût conduit à une décision moins sévère : pas impossible, toutefois peu probable, car dans un dossier aussi chargé, un complément d’instruction pouvait conduire à des découvertes encore plus accablantes. Toujours est-il que le général de Gaulle aurait pu gracier Brasillach, mais qu’il s’y refusa. Il avait sans doute ses raisons 7

Notes 

1 Charles Dantzig observe à juste titre que Céline écrit à coups de klaxon furibards, ce qui en effet peut déplaire, voir «Céline», Dictionnaire égoïste de la littérature française, Paris, Grasset, 2005.
2 R. Badinter, Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940-1944), Paris, Fayard, 1997.                                                                                                                                                 3 M. Garçon, Journal 1939-1945, Paris, Perrin, 2017.
4 R. Aron, Histoire de l’épuration, t. 1, De l’indulgence aux massacres, novembre 1942-septembre 1944, Paris, Fayard, 1967.
5 Tout comme celui de Chardonne : sauf erreur, il avait rédigé en 1942 d’une Ode à Adolf Hitler et ne se tira d’affaire que sur les interventions pressantes de son fils, grand résistant. Ce dernier mourut des suites de sa déportation, mais Chardonne se dispensa d’assister aux funérailles, voir Pierre Assouline, « Droite littéraire », dans Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature, Paris, Plon, 2015, p. 251 et s., spécialement p. 254.
6 Dans ses écrits publiés clandestinement dans Les Lettres françaises et aux éditions de Minuit, et signés Forez.
7 Celles rapportées par Alain Peyrefitte dans C’était de Gaulle, t. 2, « La France reprend sa place dans le monde », Paris, Gallimard, 2002, p. 782 : « Un intellectuel n’a pas plus de titres à l’indulgence ; il en a moins, parce qu’il est plus informé, plus capable d’esprit critique, donc plus coupable. Les paroles d’un intellectuel sont des flèches, ses formules sont des balles ! »