vendredi 13 mars 2026

« Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

 « Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné » 

Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)

Les Cahiers Max Jacob Année 2023 23-24 par André Dervals1


Versée au fonds Max Jacob de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, sise à Paris, figure une lettre de Louis-Ferdinand Céline (cote ms JCB C 17). Provenant de la collection de Marguerite Floch, pour le compte de laquelle Max Jacob rassemblait des autographes2, elle présente plusieurs singularités, qui, loin d’épuiser le sujet, apportent de nouveaux éléments d’appréciation des relations entre les deux écrivains. Il s’agit vraisemblablement d’une lettre expédiée de Boulogne en réponse à une lettre de remerciement de Max Jacob, à la réception d’un exemplaire d’hommage du service de presse du deuxième roman de Céline, Mort à crédit (Denoël et Steele). 

  • 1  André Derval est docteur ès lettres modernes (sémiologie des textes) de l’Université Paris 7, directeur des collections de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (2010-2020), directeur de la publication Études céliniennes (1990-2002), secrétaire général du PEN Club français 2022-2023, membre de la Section Arts et Littérature du Conseil international des Archives, jury du Prix Kafka (Prague). Il a publié des études sur Louis-Ferdinand Céline, Samuel Beckett, Remy de Gourmont et Félicité de Lamennais. 
  • 2  Voir SUSTRAC Patricia, « La correspondance reçue par Max Jacob », p. 697-701 de la présente publication. Nous remercions chaleureusement M. François Gibault, ancien président de la Société d’études céliniennes, biographe et ayant droit de l’auteur de son auto- risation de publication ainsi que Mesdames Sylvia Lorant-Colle et Béatrice Saalburg, ayants droit de Max Jacob, de leur bienveillance pour cette publication. Nous remercions également Mme Isabelle Diu, directrice de la BLJD.
Mourlet, Lucette, Bébert et Céline au Danemark en 1949

La correspondance avec Marie Canavaggia, traductrice de l’anglais et secrétaire de Céline, atteste bien d’un séjour de celui-ci à Boulogne du 22 au 25 mai 1936, de retour de Londres et de Cambridge. La lettre de Jacob n’est pas autrement connue, Céline ayant coutume de détruire au fur et à mesure sa correspondance passive. Max Jacob écrit à Jean Fraysse, notamment le 24 mai : « J’ai reçu une lettre de Céline en réponse à la mienne, lettre plutôt douloureuse, nerveuse, flatteuse1. » Les trois adjectifs semblent appropriés même si l’on pourrait ajouter « faussement » à « flatteuse ». 
À cette date, Céline ne se fait plus guère d’illusion sur le sort que la critique va réserver à Mort à crédit, achevé d’imprimer le 8 mai 1936 et mis en vente le 12 mai – l’éditeur Robert Denoël, multiplie les interventions dans la presse littéraire – il ira jusqu’à rédiger et publier une Apologie de Mort à crédit en juillet 1936 – rien n’y fait ; la réception n’est pas à la hauteur des attentes de l’auteur qui avait demandé à ce que soit inscrit sur la bande-annonce de l’ouvrage : « Je me suis énormément appliqué à ce travail. Celui qui s’appliquera autant que moi fera aussi bien. J.-S. BACH. » Les soutiens d’hier ne se manifesteront pas, ce qui explique en partie le ton « douloureux, nerveux », désabusé très certainement de l’auteur qu’on lira dans cette lettre. 
Céline avait-il inscrit Max Jacob parmi les destinataires du service ou est-ce le fait de Robert Denoël, qui lui envoie régulièrement des livres ? On ne sait pas. Mais les deux écrivains se connaissaient depuis plusieurs années ; au plus tôt en 1932 ils s’étaient rencontrés chez le docteur Augustin Tuset à Quimper qui tenait, rue Vis, un salon où se retrouvaient les artistes finistériens. Selon le témoignage de son fils aîné, Jean Tuset, les deux hommes quand ils se retrouvaient sous ce toit ami n’échangeaient guère cependant2
L’accueil de Mort à crédit conforte son auteur dans ce qu’il pressent – il demeurera un marginal dans le monde des lettres, celui des « âmes d’élite » auquel, au fil des ans, il portera de moins en moins d’estime. De ce point de vue, « l’erreur » qu’il pointe in fine dans la lettre fait invinciblement penser au passage clôturant le chapitre initial du premier pamphlet antisémite sous sa signature, Bagatelles pour un massacre : « Les critiques se sont toujours inévitablement gourrés... Leur élément c’est l’Erreurs3... » Tout indique au demeurant que les deux écrivains avaient une mésestime réciproque de leurs projets littéraires. 
  • 1  Lettre de Max Jacob à Jean Fraysse datée du 24 mai 1936 (voir Max Jacob and « les feux de Paris », unpublished letters from Max Jacob to Jean Fraysse, corr. présentée par Neal Oxen- haendler, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, coll. University of California Publications in modern philology (vol. 35, n° 4), 1964, p. 221-307 et notamment p. 261). 
  • 2  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, Max Jacob, Jean Moulin, Louis-Ferdinand Céline, Du Lérot, éditeur : Tusson, 2006, p. 49-56. 
  • 3  Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 6.

Docteur Augustin Tuset

Divergents sur de nombreux points, ils partageaient en revanche un grand attachement à la Bretagne et à ses habitants : outre Augustin Tuset et Théophile Briant, tous deux ont entretenu une réelle amitié avec le jeune Jacques Mourlet
1, arrêté pour avoir participé à une filière d’exfiltration pour des aviateurs alliés. Il ira successivement dans les prisons de Quimper, de Brest, de Rennes et enfin de Fresnes, où il sera élargi fin septembre 1941 suite à une intervention de Céline prétextant des raisons médicales2. Attentif aux manifestations du mouvement nationaliste breton, et à un prétendu vestige chanté du paganisme celtique, La Prophétie de Gwench’lann, Céline brocardera volontiers ceux qu’il désigne comme « néo-bardes » : « Si vous ne comprenez pas la question juive alors étudiez-la ! Cessez d’en ragoter à la provinciale cahotiquement et peureusement, couardement (pour ne pas perdre vos lecteurs). Vous n’avez plus ainsi pour néo-bardes celtes ! Des Saint-Pol-Roux ! Et les Jacob ! À pouffer ! » reproche-t-il à l’écrivain breton Henri Pollès le 22 juin 19413. Ce faisant, il exprime à voix haute ce qu’il exprime à demi-mots à l’écrivain et revuiste Théophile Briant (ardent défenseur des écrivains incriminés), au peintre Henri Mahé (lettre de sept. 19414) ou au docteur Tuset (lettre du 10 avril 19475...). Après-guerre, Céline interrogera ce dernier sur une possible installation à Quimper, en dépit du sort tragique de Max Jacob et de son frère, Gaston6. Dans le même esprit, toujours dans la correspondance avec Tuset, une allusion à Henri Hertz7, écrivain ami de Jacob, figure de la résistance en Bretagne, laisse entrevoir que Céline s’informa longuement sur la sociabilité de Jacob.                                                                                                                                       André DERVAL 
  • 1  Voir SUSTRAC Patricia, DICKOW Alexander, « “Je remercie Dieu... de t’avoir rencontré rue Laënnec”. Lettres inédites de Max Jacob à Jacques Mourlet (1939-1944) », CMJ 21-22, p. 495-623 et notamment la lettre du 16 mai 1940, p. 559 dans laquelle Jacob écrit au jeune Mourlet : « J’ai une lettre de Céline où il est dit : “Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public !ˮ En effet je ne connais pas cet ennui. » Cette citation est sans doute faite de mémoire par Jacob car en 1940, la lettre de Céline est déjà en possession de Suzanne Floch, l’autographiste amie de Jacob. 
  • 2  GIBAULT, François, Céline. Troisième partie. Cavalier de l’Apocalypse, Mercure de France, p. 184. 
  • 3  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres [Henri Godard et Jean-Paul Louis, éd], Gallimard,
    Bibliothèque de la Pléiade, n°558, 2009, p. 636-637. 
  • 4  Ibid., p. 649. 
  • 5  Ibid., p. 878. 
  • 6  TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, op. cit., p. 37-91 et notamment p. 91 : « Ne pensez-
    vous pas que dans la région on va me rendre responsable de la mort de Max Jacob ? ou de
    celle de son frère ? » 
  • 7  CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres, op. cit., p. 1440. 
  • Hôtel Folkestone
  • Boulogne/Mer
  • Cher Max Jacob 
  • Voici un bien précieux et affectueux témoignage. Je n’en suis pas habituellement gâté. Je veux dire par des âmes d’élite.
    Toute vérité se paye cher. Quelle infecte condition [que] la nôtre ! vous le savez – Bénir. Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné. 
  • Heureusement tout cela ne dure guère. L’erreur finit d’elle-même !
    Bien affectueusement 
  • LF Céline  

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