Lettre inédite de L.-Ferdinand Céline à Max Jacob (1936)
Les Cahiers Max Jacob Année 2023 23-24 par André Dervals1
Versée au fonds Max Jacob de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, sise à Paris, figure une lettre de Louis-Ferdinand Céline (cote ms JCB C 17). Provenant de la collection de Marguerite Floch, pour le compte de laquelle Max Jacob rassemblait des autographes2, elle présente plusieurs singularités, qui, loin d’épuiser le sujet, apportent de nouveaux éléments d’appréciation des relations entre les deux écrivains. Il s’agit vraisemblablement d’une lettre expédiée de Boulogne en réponse à une lettre de remerciement de Max Jacob, à la réception d’un exemplaire d’hommage du service de presse du deuxième roman de Céline, Mort à crédit (Denoël et Steele).
- 1 André Derval est docteur ès lettres modernes (sémiologie des textes) de l’Université Paris 7, directeur des collections de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (2010-2020), directeur de la publication Études céliniennes (1990-2002), secrétaire général du PEN Club français 2022-2023, membre de la Section Arts et Littérature du Conseil international des Archives, jury du Prix Kafka (Prague). Il a publié des études sur Louis-Ferdinand Céline, Samuel Beckett, Remy de Gourmont et Félicité de Lamennais.
- 2 Voir SUSTRAC Patricia, « La correspondance reçue par Max Jacob », p. 697-701 de la présente publication. Nous remercions chaleureusement M. François Gibault, ancien président de la Société d’études céliniennes, biographe et ayant droit de l’auteur de son auto- risation de publication ainsi que Mesdames Sylvia Lorant-Colle et Béatrice Saalburg, ayants droit de Max Jacob, de leur bienveillance pour cette publication. Nous remercions également Mme Isabelle Diu, directrice de la BLJD.
Céline avait-il inscrit Max Jacob parmi les destinataires du service ou est-ce le fait de Robert Denoël, qui lui envoie régulièrement des livres ? On ne sait pas. Mais les deux écrivains se connaissaient depuis plusieurs années ; au plus tôt en 1932 ils s’étaient rencontrés chez le docteur Augustin Tuset à Quimper qui tenait, rue Vis, un salon où se retrouvaient les artistes finistériens. Selon le témoignage de son fils aîné, Jean Tuset, les deux hommes quand ils se retrouvaient sous ce toit ami n’échangeaient guère cependant2.
L’accueil de Mort à crédit conforte son auteur dans ce qu’il pressent – il demeurera un marginal dans le monde des lettres, celui des « âmes d’élite » auquel, au fil des ans, il portera de moins en moins d’estime. De ce point de vue, « l’erreur » qu’il pointe in fine dans la lettre fait invinciblement penser au passage clôturant le chapitre initial du premier pamphlet antisémite sous sa signature, Bagatelles pour un massacre : « Les critiques se sont toujours inévitablement gourrés... Leur élément c’est l’Erreurs3... » Tout indique au demeurant que les deux écrivains avaient une mésestime réciproque de leurs projets littéraires.
- 1 Lettre de Max Jacob à Jean Fraysse datée du 24 mai 1936 (voir Max Jacob and « les feux de Paris », unpublished letters from Max Jacob to Jean Fraysse, corr. présentée par Neal Oxen- haendler, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, coll. University of California Publications in modern philology (vol. 35, n° 4), 1964, p. 221-307 et notamment p. 261).
- 2 TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, Max Jacob, Jean Moulin, Louis-Ferdinand Céline, Du Lérot, éditeur : Tusson, 2006, p. 49-56.
- 3 Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 6.
- 1 Voir SUSTRAC Patricia, DICKOW Alexander, « “Je remercie Dieu... de t’avoir rencontré rue Laënnec”. Lettres inédites de Max Jacob à Jacques Mourlet (1939-1944) », CMJ 21-22, p. 495-623 et notamment la lettre du 16 mai 1940, p. 559 dans laquelle Jacob écrit au jeune Mourlet : « J’ai une lettre de Céline où il est dit : “Vous ne connaissez pas l’ennui d’avoir à contrefaire sa voix toute sa vie à cause du public !ˮ En effet je ne connais pas cet ennui. » Cette citation est sans doute faite de mémoire par Jacob car en 1940, la lettre de Céline est déjà en possession de Suzanne Floch, l’autographiste amie de Jacob.
- 2 GIBAULT, François, Céline. Troisième partie. Cavalier de l’Apocalypse, Mercure de France, p. 184.
- 3 CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres [Henri Godard et Jean-Paul Louis, éd], Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade, n°558, 2009, p. 636-637. - 4 Ibid., p. 649.
- 5 Ibid., p. 878.
- 6 TUSET Jean, Les Amis d’Augustin Tuset, op. cit., p. 37-91 et notamment p. 91 : « Ne pensez-
vous pas que dans la région on va me rendre responsable de la mort de Max Jacob ? ou de
celle de son frère ? » - 7 CÉLINE, Louis-Ferdinand, Lettres, op. cit., p. 1440.
- Hôtel Folkestone
- Boulogne/Mer
- Cher Max Jacob
- Voici un bien précieux et affectueux témoignage. Je n’en suis pas habituellement gâté. Je veux dire par des âmes d’élite.
Toute vérité se paye cher. Quelle infecte condition [que] la nôtre ! vous le savez – Bénir. Mentir ou maudire – haïr ne jamais être pardonné. - Heureusement tout cela ne dure guère. L’erreur finit d’elle-même !
Bien affectueusement - LF Céline



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